Trois ans à la Guadeloupe

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Français
384 pages
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Description

Un document irremplaçable pour l'historien des mentalités sous la Monarchie de Juillet, tant en Guadeloupe qu'en France, en ces années qui précèdent l'abolition de l'esclavage par la IIe république : ces lettres, adressées à l'épouse d'Eugène Berthot durant les trente mois qu'a duré sa mission de reconstruction en Guadeloupe, nous révèlent le fonctionnement du pouvoir local sur fond de rivalités, manœuvres, compromissions et malversations, peu de mois après la catastrophe du 8 février 1843.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 95
EAN13 9782296485938
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

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TROIS ANS À LAGUADELOUPE
TROIS ANS À LAGUADELOUPELettres d’Eugène Berthot à son épouse demeurée en France (1843-1846)Texte établi, présenté et annoté pares Résal et Claude ThiébauJacqu t
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96154-8 EAN : 9782296961548
 à Hélène Servant
Remerciements
Les auteurs remercient les membres de l’associationGénéalogie et Histoire de la Caraïbeet son président, Philippe Rossignol, pour l’aide apportée dans l’identification de certaines personnes en Guadeloupe,
et spécialement Bernadette Rossignol pour nous avoir fait bénéficier de son expérience en matière de navigation à vue dans les Archives nationales à Paris (CARAN),
Nelly Schmidt, pour avoir signalé l’existence, aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence, dans une note de son ouvrageAbolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies,d’un mémoire de Berthot sur l’abolition de l’esclavage, adressé par lui au ministère de la Marine,
Bruno Kissoun, spécialiste du patrimoine architectural de la Guadeloupe, avec qui les échanges ont été nombreux, qui travaillait à son étude diachronique sur ème l’administration des Ponts et Chaussées au XIX siècle sur l’île pendant que, de notre côté, nous nous attachions à la personnalité et à l’action d’un de ses directeurs,
ainsi que les familles Berthot, Ballard, Chappuis, Résal et descendance, qui nous ont donné accès à leurs archives familiales et ont autorisé la publication de ces lettres.
Présentation
« La Guadeloupe est un pays infernal. […] Il est curieux si on veut mais des curiosités comme celles-ci ne valent pas la peine de venir si loin. C’est une horreur de pays, tout le monde y crève. […] Des pays comme celui-ci ne sont bons à être peuplés que par des loups, les naturels n’y résistent pas plus que les autres et crèvent à qui mieux mieux, l’un de la fièvre jaune, celui-ci de la dysenterie, l’autre du tétanos. Les médecins sont des ânes et vous bourrent de quinine sans jamais varier leur formule. Enfin c’est un pays véritablement infernal. […] Réellement infernal. […] Il faut avoir tué père et mère pour y habiter volontairement ».
Mais qu’est donc allé faire,volontairement,cette galère, l’auteur de ces dans lignes ? Eugène Jean-Baptiste Berthot, ingénieur des Ponts et Chaussées, 43 ans, marié, 1 trois enfants, affecté à la surveillance d’un calme canal en Bourgogne, sa région natale , un jour de mars 1843, a décidé de tout quitter pour partir en Guadeloupe. Il y débarque en novembre et y passera près de trois ans. Chaque jour ou presque, il écrit à sa femme. Il est censé ne rien lui cacher, tel est le contrat entre eux. Il lui parle donc de tout et de rien. De son travail, des gens (beaucoup), des curiosités du pays (un peu), de la mort qui rôde. Au risque quelquefois de la faire mourir d’inquiétude. C’est cette correspondance privée qui est ici publiée.
Pourquoi la Guadeloupe ? Qu’on ouvre n’importe quel journal français à partir de la mi-mars 1843, la réponse s’y trouve à la une. Même chose à l’étranger, un peu plus tôt, un peu plus tard. La Guadeloupe avait été frappée par une catastrophe naturelle majeure un mois plus tôt, le 8 février, un tremblement de terre, suivi à Pointe-à-Pitre d’un incendie général. Les appels au secours lancés par la colonie, les récits des survivants, pleins de détails atroces, ont profondément et durablement ému le pays. La solidarité nationale a joué à plein, on a dit des messes, de multiples souscriptions ont été lancées, des sommes énormes collectées et envoyées… Berthot a fait plus : il est allé sur place aider à la reconstruction du pays.
La catastrophe
Qu’est-ce que, sur la catastrophe, cette correspondance nous apporte de plus que 2 ce que nous savons grâce aux ouvrages qui lui ont été récemment consacrés ? De la journée du 8 février et des jours qui ont suivi, pas grand-chose. Nous disposons désormais de nombreux récits, qui proviennent notamment de lettres privées, écrits sous le coup de l’émotion. Ils sont toujours partiels. D’autres ont été rédigés en vue d’une
1  Sur Eugène Berthot (1800-1878, désormais désigné par ses initialesEB), voir en fin de volume la section « Repères biographiques », p. 315 et suiv. 2 Longtemps occultée par la destruction de Saint-Pierre en Martinique en 1902, la catastrophe de février 1843 en Guadeloupe a récemment fait l’objet de deux ouvrages, l’un collectif, dirigé par Jacqueline Picard, paru en 2003 aux éditions CARET,La Pointe-à-Pitre n’existe plus, l’autre,Sur les ruines de la Pointe-à-Pitre. Chronique du 8 février 1843. Hommage à l’amiral Gourbeyre, de Claude Thiébaut, en 2008 chez L’Harmattan, deux volumes, préface d’Hélène Servant. Eugène Berthot est plusieurs fois nommé dans ce dernier ouvrage.
Trois ans à la Guadeloupe
publication. Ceux-là sont pollués par la rhétorique quand leur auteur se croit écrivain. Ou alors perdent toute crédibilité à force d’avoir été instrumentalisés pour servir une cause quelconque, politique, religieuse, économique, philosophique… Ces récits ne sont pas plus fiables que les témoignages privés.
Berthot, qui débarque en novembre, a dû entendre ces récits, ils devaient être répétés à tous les nouveaux arrivants : il n’en transcrira aucun dans ses lettres puisqu’ils avaient été dans tous les journaux et que ses proches comme lui-même les connaissaient par cœur. Et nous aussi, depuis les publications évoquées plus haut.
Il n’était pas là en février 1843 et ne peut donc témoigner directement des événements eux-mêmes. Sur les dégâts et les multiples chantiers de reconstruction du pays, il est plus disert et précis, aussi est-ce sa spécialité, mais la catastrophe elle-même, il ne l’évoquera qu’une seule fois, en quelques lignes. Pour rapporter le témoignage d’un esclave, employé par son prédécesseur.
C’est peu mais ce faisant, Berthot comble un vide (ou plutôt, il rappelle qu’il est un vide immense, dans l’historiographie des Antilles, qui attend qu’on veuille bien le combler). La plupart des récits que nous connaissons ont en effet été rédigés par des notables, le sort des esclaves y est rarement évoqué, sinon pour comptabiliser les morts parmi les serviteurs, quant aux esclaves qui avaient survécu, ils sont à l’occasion accusés de pillages ou au contraire loués pour leur comportement héroïque, tel le nègre Félix : il avait sauvé plusieurs maîtres des flammes, il aurait refusé d’être récompensé, on lui a prêté une parole bien propre à rester gravée dans les mémoires (« Tout pour Dieu, rien pour moi »). Indéfiniment répétée dans nombre de relations, l’anecdote nous 1 semble trop belle pour être (entièrement) vraie .
L’esclave qui a raconté sa journée du 8 février à Berthot, lui, n’a rien d’héroïque. Il a tenté de participer aux secours mais la peur a été la plus forte et il est resté plusieurs jours prostré dans sa solitude, à attendre… Il y a plus de réalité dans son témoignage que dans n’importe quelle mise en scène. La rareté de tels aveux en fait le prix.
Berthot, puisque aussi bien il est là pour ça, évoque donc souvent et en détails la reconstruction des églises et des bâtiments publics, ponts et routes. Ce qui donne une idée en creux des dégâts qu’il fallait réparer. Mais sur ce sujet, il ne nous apprend rien que nous ne puissions connaître par ailleurs.
A cette différence près – et elle est essentielle – qu’au fil de ses nombreuses tournées sur le terrain, Berthot a rencontré les maires de nombreuses communes, les propriétaires (leshabitants) quand les routes qu’il créait ou rectifiait empiétaient sur leurs terres, les curés avec lesquels il a discuté des plans de leur nouvelle église, en plus des hommes qui travaillaient sous son autorité. Avec les curés, les rapports ont été chaleureux. Avec les maires aussi. Avec les habitants, ils ont pu être bons quelquefois, comme apparemment avec les propriétaires de l’habitation Venture à Trois-Rivières, dont il évoque le fromager et où il semble donc avoir été reçu. Ils ont assurément été exécrables au moins une fois. Avec ses hommes, il partageait le couvert et le gîte, aussi 1  Son succès tient au fait qu’elle illustre l’idée des qualités humaines des nègres (thèse abolitionniste) mais aussi celle, inverse, des bons sentiments des nègres pour leurs bons maîtres (partisans dustatu quo).
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