Un été à Belfast

Un été à Belfast

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139 pages
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Deux amis se rendent en Irlande du Nord. Ensemble, ils découvrent et apprennent à maîtriser la géographie et les frontières internes d'une ville en tension, partagée entre deux communautés, mais aussi à dialoguer avec une cité vivante. Catholiques et protestants se haïssent, se battent et s'ignorent mais se retrouvent parfois autour de projets communs. L'espoir renaît, mais le feu couve toujours sous la cendre. Un récit lucide qui ne manque ni d'humour ni d'émotion.

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Ajouté le 01 juin 2005
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EAN13 9782336274676
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Un été à Belfast

COLLECTION CARNETS DE VILLE
dirigée par Pierre Gras Les trois quarts de la population du globe vivent en milieu urbain et tout indique que cette proportion va s'accroître au cours du XX le siècle. Les villes constituent, depuis leur origine, un vivier culturel majeur pour la plupart des civilisations. Mais qu'en sera-t-il demain? Renouant avec la tradition des voyages philosophiques, dans le désir de la renouveler et de l'actualiser, la collection Carnets de ville se propose de faire émerger les enjeux liés au devenir du monde urbain, tout en révélant la dimension culturelle et poétique des lieux vivants que sont les villes. Cette nouvelle collection de «récits de voyages urbains» s'efforce d'associer la rigueur des informations et des analyses proposées depuis des positions très diverses (historiens, géographes, sociologues, philosophes, ethnologues, journalistes, architectes...) et une écriture propre à stimuler chez le lecteur l'imaginaire et le plaisir de la découverte.
DÉJÀ PARUS

Serge Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine Pierre Gras, Mémoires de villes Suzana Moreira, Sao Paulo, violence et passions Jacques de Courson, Brésil des villes Pierre Gras, Ports et départs Jean-Paul BIais, À la Bastille... Muriel Pernin et Hervé Pernin, Transsibériennes Nelly Bouveret, Mékong dérives Thierry Paquot, L'Inde, côté villes Collectif, Villes, voyages, voyageurs Pierre Gras, Suite romaine

COLLECTION CARNETS DE VILLE

Baudouin

Massart

Un

été à Belfast

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR - La Crèche Nimby, nouvelle radiophonique, & Co du concours "Polar" 2004 de la RTBF. Prix Polar Mention au

- Gare aux

légumes, nouvelle radiophonique, concours "Polar" 2001 de la RTBF.

- Repas de fêtes, poésie en fête; nouvelle anthologie gourmande, par Robert Delieu, Baudouin Massart et Luc Massart, éd. Province de Namur, Namur, 1998.

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8735-5 EAN : 9782747587358

UN ÉTÉ À BELFAST

PROLOGUE
Deux murs kilométriques. Un taxi qui s'enfuit. Le soleil de midi inonde Crumlin Road. Une route menant au nord de la ville. Une parmi d'autres, particulièrement déserte aujourd'hui. Peut-être parce qu'on est samedi. Tout semble mort ici. Le taxi n'est plus qu'un point noir sur la route. Se fondant dans le paysage urbain, qui n'est pas folichon. Réfugiés derrière ces murs kilométriques, de hauts bâtiments aux vitres brisées témoignent d'un passé industriel plus que passé. Dirk se tient près d'un immense portail de métal, modèle entrée de prison, coincé dans un mur de briques rouges sans fin. Sauf cinq cents mètres plus haut, où une route traverse le mur, sorte de pont-levis permettant d'accéder à un château fort. Après, le mur reprend sa course et semble s'étirer jusqu'aux Belfast Hills, les montagnes qui dominent la ville et qu'on appelle parfois Black Hills. Elles sont vertes sous le soleil. Noires les jours de pluie. Dirk s'acharne sur la sonnette. Personne ne vient. Il affiche un air étonné, du style «c'est pourtant

bien la bonne adresse».

Je commence à en douter. Contrairement à Dirk, je suis inquiet. J'éprouve la sale impression de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Lâché au milieu de nulle part. Très vite aujourd'hui, je me suis senti mal à l'aise. Le taximan avait l'air pressé d'être payé. À peine descendu du véhicule, je l'ai entendu faire craquer sa boîte de vitesses. Il a ensuite exécuté un rapide demi-tour en grimpant sur le trottoir. Puis, toujours en martyrisant sa boîte de vitesses, il est reparti d'où il était venu. Je me tourne vers Francesco. Il fixe le mur d'en face, de l'autre côté de la route. Peut-être éprouve-t-illes mêmes sentiments que moi. Je ne lui pose pas la question. J'observe le mur également. Il est aussi long que son visà-vis, voire davantage. Des toits dépassent de peu son sommet. Il doit mesurer dans les six mètres. Aucun bruit, aucune voix ne témoigne d'une présence humaine. Comme si les habitants faisaient semblant de ne pas être là. Comme s'ils se cachaient. Un mot me vient à l'esprit: «Peaceline ». Mon diagnostic est renforcé par deux inscriptions à la peinture blanche: UVF et UFF. UVF, pour Ulster Volunteer Force, et UFF, pour Ulster Freedom Fighters (1). Deux sigles différents pour deux organisations paramilitaires protestantes concurrentes, mais dont les idéologies sont voisines. Je croise le regard de Francesco. La même idée lui est venue à l'esprit. C'est bien une peaceline, l'une de ces nombreuses frontières intra-urbaines qui délimitent parfois les quartiers catholiques et protestants. Elles servent à se protéger de « Ceux-d'En-Face ». Peaceline! Encore un de 8

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ces termes politiquement corrects. Surtout quand on sait que, dans les faits, ces «lignes de paix» tiennent le plus souvent lieu de lignes de front. Elles attirent davantage la violence qu'elles n'en protègent. Je jette un œil derrière moi. Dirk tente toujours de se faire ouvrir l'immense porte de prison. Mon malaise s'accroît. Le soleil tape dur. J'ai soif. J'aimerais être ailleurs, par exemple à une terrasse de café, à siroter une bière, plutôt que de me retrouver coincé sur cette route, dans cette espèce de no man's land.

(1) L'Ulster Volunteer Force (UVF) est une milice paramilitaire loyaliste créée en 1912. Elle a été réactivée en 1966 et est aujourd'hui illégale. Les Ulster Freedom Fighters (UFF) constituent le bras armé de l'Ulster Defence Association (UDA), le principal groupe paramilitaire protestant. Sa création remonte à 1971. Longtemps légal, il a été interdit par le gouvernement britannique le 10 août 1992.

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PREMIERS PAS
Je saute du train et me rue vers la sortie. Mes bagages ne pèsent plus rien. Soulagement d'être enfin arrivé. La fin du voyage chasse ma fatigue. À cela s'ajoute l'excitation de venir à Belfast pour la seconde fois. Pour un peu, je piétinerais les voyageurs devant moi. Revenir dans une ville m'a toujours donné un étrange sentiment de puissance. Je sais où je mets les pieds, je suis sûr de moi. Ce sentiment de confiance absolue dure en général une journée. Et puis ça passe. Je retrouve mes appréhensions quotidiennes. Pour le moment, je me sens l'âme d'un conquérant. J'en oublie mon ami Francesco qui me talonne. Il doit se demander pourquoi je fonce comme cela. Je débouche dans un hall de gare plutôt étroit. Je m'attendais à quelque chose de plus grand. Sur un mur carrelé, une phrase m'interpelle: «Où s'est-on déjà rencontré?» Pas dans cette gare, j'ai envie de répondre, mais peut-être ailleurs dans cette ville... Francesco me rejoint. Je l'entraîne à ma suite. J'ai repéré un black taxi dehors. Son passager descend, je fais mine de monter, mais le conducteur m'en empêche.

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autre côté, dans le - «Les embarquements se font de l~ parking en bas », spécifie-t-il. Mes bagages se font plus lourds tout d'un coup. La fatigue revient. On peste et l'on repart. Un escalator nous entraîne vers le parking. De l'autre côté, sur l'escalator qui monte, une montagne de muscles bardée de tatouages me lance: - «Besoin d:lun taxi? » - «Oui. Donegall Street! » Il ne comprend pas. Je me répète en vain, lui précise que c'est dans le centre-ville... mais mon accent brouille la communication. Il écarte les bras en signe d'incompréhension, sourire un peu dépité, tandis que les escalators nous éloignent l'un de l'autre. Tant pis. Je repense aux bras tatoués du type. Certaines compagnies de taxis sont réputées être aux mains des paramilitaires catholiques ou protestants: un moyen comme un autre de financer leur cause respective. Mon taximan pourrait bien avoir séjourné en taule, tatouages compris. Le parking est encombré de plusieurs centaines de voitures, à côté desquelles quelques taxis attendent des clients potentiels. J'entame un nouveau dialogue de sourds. Accent à couper à la hache pour le conducteur, costaud, barbu et lunettes noires. Accent francophone incompréhensible pour moi. À force, on finit par trouver un terrain d'entente. L'adresse étonne le gars. Ça ne lui évoque aucun logement touristique connu. Et pour cause... Il accepte quand même de nous emmener dans son vieux black taxi. À chaque fois que j'en prends un, 12

PREMIERS

PAS

j'ai l'impression de pénétrer dans un salon. La place abonde. On peut s'asseoir à six à l'arrière en vis-à-vis. Le taxi nous dépose à Donegall Street. On pousse la porte d'un immeuble. Deux volées d'escaliers nous mènent dans les bureaux de Catalyst Arts. Deux artistes, membres de cette association, vont nous héberger pour la durée de notre séjour. Cette option combine deux avantages: l'un d'ordre économique, car le logement coûte relativement cher à Belfast, l'autre d'ordre plus convivial, puisque cela nous permet de vivre chez l'habitant. Clive, l'un de nos logeurs, est présent. Trente ans, l'air un peu bourru au premier abord. Ses traits sont tirés. Son débit est rapide. Il nous explique qu'il n'a pas le temps de s'occuper de nous. Qu'il est désolé. Il doit bosser jusque tard ce soir. Helen, l'autre artiste-logeuse, n'arrivera qu'à vingt heures. Il nous reste quatre heures à tuer d'ici là. Moi qui espérais me poser une bonne fois pour toutes. Sitôt arrivé à l'aéroport de Dublin, par un vol charter, on a dû passer trois heures dans le train... Un voyage plus économique, mais plus long que d'atterrir directement à l'aéroport international de Belfast. Clive nous suggère d'aller nous balader vers l'ouest de la ville, dans le quartier catholique de Falls et dans son rival protestant de Shankill. Deux sites hautement historiques qui ont défrayé la chronique tout au long des «Troubles ». Clive insiste, soulignant au passage le nombre de fresques murales à découvrir... Francesco lui rétorque qu'on n'est pas vraiment venu faire du tourisme. Aussitôt, Clive change d'attitude à notre égard et nous 13