Paradoxes de l
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Paradoxes de l'urbanisation : pourquoi les catastrophes n'empêchent-elles pas l'urbanisation ?

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Description

Comment peut-on comprendre que l'urbanisation contemporaine s'intensifie en dépit de la multiplication des catastrophes et des limites des efforts de gestion ? Répondre à cette question impose de revenir sur les définitions des catastrophes et sur leur contribution à la structuration des peuplements humains. Ce livre montre l'intérêt et les limites du développement durable et de la résilience pour éclairer ces problèmes fondamentaux.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296500792
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
ITINÉRAIRES GÉOGRAPHIQUES
Sous la direction de Colette Vallat
Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement…). Forum où rien de ce qui touche à l’homme n’est indifférent la collection donne aussi l’occasion d’ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l’espace, les cultures et les sociétés.

Déjà parus

1) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne : la question pastorale en Ariège (2005)
2) Richard Laganier (éd.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au prisme de l’évaluation (2006)
3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l’environnement (2006)
4) Alexandre Moine, Le territoire : comment observer un système complexe (2007)
5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière (éd.), Nouvelles échelles des firmes et des réseaux, un défi pour l’aménagement (2007)
6) Yves Guermond (coord.), Rouen : la métropole oubliée (2007)
7) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, Inégalités, conflits, innovations (2007)
8) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007)
9) Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.), Territoires d’action (2008)
10) Colette Vallat (dir.), Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphose ; T1 Traces , T2 Turbulence , T3 Essence (2009)
11) Marcello Balbo (dir.), Médina 2030 (2009)
12) Richard Laganier et Gilles Arnaud-Fassetta (dir.) : Les géographies de l’eau (2009)
13) Philippe Dugot, Michaël Pouzenc (dir.) : Territoires du commerce et développement durable (2010)
14) Anne Androuais (dir.) : La régionalisation en Asie orientale, dimension économique territoriale (2010)
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-296-97899-7
Titre
Patrick PIGEON




PARADOXES DE L’URBANISATION

Pourquoi les catastrophes
n’empêchent-elles pas l’urbanisation ?
Remerciements

Remerciements :
Ce livre doit à certains de mes collègues plus qu’on ne pourrait l’écrire, mais il n’aurait pas vu le jour sans l’aide précieuse apportée par André Paillet, ingénieur au laboratoire EDYTEM (Université de Savoie / CNRS).Une pensée aussi à Isabelle van Steerteghen qui a contribué, à sa manière, aux réflexions sur la résilience.
Localisation de la photographie de couverture :
Cathédrale de Mexico vue du Templo mayor. Photo prise le 29 janvier 2012.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
CATASTROPHES ET RÉSILIENCES : POUR UNE GÉOGRAPHIE
DE L’URBANISATION

L’intérêt d’une géographie de l’urbanisation ne peut guère poser de problèmes de justification immédiate dans un monde peuplé de 7 milliards d’Humains en 2010, évalués à environ 50% urbains selon les critères statistiques des bases de l’ONU ( World urbanization prospects , 2010). En 1960, la population de la planète était estimée à 3 milliards, et les urbains statistiques à 1 milliard seulement. Jamais l’urbanisation ne s’est autant intensifiée au cours des siècles d’histoire humaine, et sur une période aussi courte. L’intérêt n’est pourtant pas lié uniquement à la domination quantitative de ce type de peuplement. En effet, l’urbanisation s’intensifie alors qu’elle est associée à de multiples problèmes d’interprétation et de gestion. Le premier d’entre eux est révélé par la remise en cause des villes en tant que forme de peuplement facilement définissable et délimitable (ASCHER, 2005 ; SOJA, 2000 ; SORENSEN et OKATA, 2011). Il n’a pourtant jamais été aussi nécessaire de gérer comme de comprendre les mutations des peuplements contemporains. C’est ce que montrent les recherches récemment intensifiées sur la multiplication des empreintes écologiques associées à 3,5 milliards d’urbains au moins (BASSAND et alii , 2000 ; NEWMAN et JENNINGS, 2008 ; LEVY,2010), comme sur le changement climatique supposé d’origine anthropique (QUENAULT et alii , 2011). Elles reposent sur le postulat que si l’urbanisation ne s’adapte pas, les dommages qu’elle enregistrera dans le futur proche ne pourront que la remettre en cause fondamentalement. L’adaptation est ainsi vue comme un moyen de prévenir des catastrophes (HOUGHTON, 2009 ; SUMI et alii , 2010). Ce d’autant plus que les principales bases de données sur les catastrophes montrent directement ou indirectement une tendance à leur augmentation.
L’objectif principal de ce livre est de comprendre pourquoi l’urbanisation s’intensifie alors qu’elle est autant problématique. L’intérêt d’une géographie des catastrophes va donc bien au-delà de ce que pourraient annoncer leurs définitions usuelles et statistiques, voire statiques, quelles que soient les bases de données (LOPEZ et PIGEON, 2011). Comme elles désignent des événements de fréquence rare, mais d’intensités de dommages comparativement élevées (CRED, 2007), on pourrait penser à une approche géographique très limitée, analytique, cédant à la facilité. Presque l’inverse de la géographie de l’urbanisation, qui s’affiche large et ambitieuse. C’est l’interprétation des relations entre catastrophes et urbanisation qui nous intéresse ici, celle de leurs coévolutions. On devine là encore que le chemin est semé d’embûches, notamment liées aux problèmes de définition, de délimitation, ou simplement, plus généralement, de quantification. La notion d’incertitude reconnaît d’ailleurs les limites de la quantification.
De fait, toute définition des catastrophes ne peut être uniquement statistique. Les limites de ces définitions engagent des efforts de réflexion théorique, comme l’annonce d’ailleurs la théorie des catastrophes qu’a pu développer THOM (1983). Il s’agit d’une des théories de la complexité, qui recoupe en partie les réflexions de BAK (1999) sur l’auto organisation critique. Plusieurs disciplines ont essayé de transposer différentes approches théoriques de la complexité dans leurs efforts réflexifs, comme en géographie (PUMAIN et alii , 1989 ; DAUPHINE, 2003 ; DAUPHINE et PROVITOLO, 2007 ; notamment). Elles inspirent aussi les philosophes tels DUPUY (2002), ou MORIN (2010), qui réfléchissent sur l’évolution. Mais on retrouve également des interrogations sur la catastrophe chez les économistes, de SCHUMPETER (1923) à aujourd’hui (ALBOUY et ZAJDENWEBER, 2009), comme en écologie (GUNDERSON et HOLLING, 2002 ; SCHEFFER, 2008). Les sociologues des organisations y recourent aussi (SAUSSOIS, 2007), comme ceux qui réfléchissent plus spécifiquement sur les risques et leurs gestions (BORRAZ, 2005 ; GILBERT, 2003). Les réflexions sur la catastrophe et l’évolution sont bien entendu aussi vieilles que l’est l’Humanité : pensons notamment au Timée. Mais ce qui frappe surtout, c’est le regain d’intérêt pour ce champ de réflexion aujourd’hui, et dans des disciplines très variées. C’est que les relations entre urbanisation et catastrophe sont très paradoxales, alors que les enjeux qu’elles recouvrent, qu’ils soient humanitaires ou économiques, financiers, et politiques, n’ont jamais été aussi élevés (WEICHSELGARTNER, 2004 ; PIGEON, 2010 ; GERIN, 2011).
Etudier ces relations et espérer les comprendre justifient précisément le recours à une notion de plus en plus utilisée, celle de résilience. Non seulement cette notion n’est pas spécifiquement géographique, mais son usage comme son contenu restent très contestés dans des disciplines proches de la géographie, d’où elle est originaire, comme l’écologie (TOWNSEND et alii , 2008 ; LEVIN, 2009). Les sens de la résilience ne sont pas stabilisés (WALKER et SALT, 2006). On le précisera, la notion est même d’apparence contradictoire, justifiant ici l’usage du pluriel. Une géographie des résiliences est-elle même possible ? Comment peut-on voir la résilience dans les peuplements actuels, peut-on la cartographier ? Pour l’instant, rappelons-nous que des notions présentent des difficultés initiales voisines, comme celles de risque, de développement durable, sans que pour autant l’obstacle n’ait pu trouver de solutions, ce que la bibliographie reconnaît.
Nous espérons montrer ici que l’association entre urbanisation, catastrophe et résilience représente un défi qui mérite d’être abordé malgré les difficultés initiales. En effet, il constitue une possibilité, notamment géographique, de comprendre les mutations actuelles des peuplements humains, dans leurs relations, essentiellement leurs coévolutions, avec leurs environnements. Ces mutations posent de multiples problèmes, qui se présentent fréquemment sous forme de paradoxes. Tous tournent autour des décalages entre l’intensification des formes d’urbanisation contemporaine et la multiplication des problèmes auxquels cette intensification est associée. Cela recoupe une question presque provocatrice : peut-on aujourd’hui définir et/ou délimiter, identifier ce qu’est une ville ? La multiplication des néologismes, qui rend utopique tout effort d’approche purement analytique du problème, permet d’en douter. Comment peut-on prétendre gérer les problèmes associés à un type de peuplement alors que ses délimitations prêtent autant à la controverse ? D’où aussi une autre question fondamentale : celle de l’intensification de l’urbanisation malgré l’existence toujours plus reconnue des limites de politiques qui cherchent à la gérer. On peut toutefois supposer qu’il s’agit ici d’un paradoxe de première lecture, celui qui est lié au bon sens, mais qui tombe par effort de réflexion (VIDAL-ROSSET, 2004). En effet, la multiplication des catastrophes dans les statistiques internationales n’empêche pas l’intensification de l’urbanisation contemporaine. L’urbanisation ne s’intensifie-t-elle pas précisément en raison de leur multiplication, ce qui peut, certes, paraître absurde ? Mais, si tel est le cas, de quelles catastrophes peut-il alors s’agir ?
Quoi qu’il en soit, le paradoxe ne peut pas trouver de solution immédiate en se tournant vers les formes d’action politique. Bien au contraire, on observe tout autant qu’elles se démultiplient, tout comme les institutions qui leur sont associées, preuves tout aussi étonnantes de leur rôle, présumé nécessaire, mais aussi de leurs limites. Bref, la multiplication des problèmes, et des catastrophes, si l’on se réfère à une première lecture des bases de données internationales qui cherchent à les inventorier, n’empêche pas l’intensification de l’urbanisation.
Quel peut être l’apport de la géographie dans l’identification comme dans l’effort de compréhension de ces problèmes, qui se présentent sous forme de paradoxes ? Nous espérons montrer ici que, dans une certaine mesure fidèle à son histoire et à l’un de ses outils de prédilection qu’est la carte, la géographie donne à voir ces problèmes, et aide à les comprendre. La compréhension est alors très proche de ses origines étymologiques. L’objectif du géographe est aussi de contribuer à gérer ces problèmes, sans pouvoir prétendre, et nous verrons aussi pourquoi, à ce que ces efforts de gestion puissent aboutir à des solutions définitives. L’interprétation suggère d’utiliser un outil d’aide au raisonnement et de formalisation, l’analyse systémique, qui complète l’outil cartographique, dont d’ailleurs le géographe n’est bien sûr pas le seul utilisateur.
Passer par l’analyse systémique justifie de recourir à la notion de résilience, telle qu’elle est empruntée à l’écologie. C’est un premier signal de son intérêt pour notre effort d’interprétation. La résilience est l’un des moyens permettant d’identifier la complexité, afin de pouvoir éclairer les paradoxes nombreux que présentent les mutations problématiques des peuplements actuels. Ce n’est pas non plus un hasard de constater l’engouement très récent pour la résilience. Une partie de la littérature anglo-saxonne, tout particulièrement en lien avec le groupe de chercheurs de resilience alliance, cherche à la promouvoir. Non sans arrière-pensées idéologiques, mais, au regard des enjeux associés aux coévolutions entre catastrophe et urbanisation, qui s’en étonnerait ? C’est aussi l’un des rôles dévolus à la géographie, pour peu qu’elle accepte de ne pas se résigner à des lectures purement analytiques, que d’identifier ces conditionnements idéologiques. La géographie des risques est essentiellement une géopolitique (PIGEON, 2005), c’est aussi le cas avec la géographie de l’urbanisation et des catastrophes.
Dans ces conditions, il nous paraît cohérent de commencer notre effort d’investigation à partir de l’urbanisation problématique (première partie). Cette notion désigne une évolution durant laquelle le peuplement tend à se remettre en cause : il revient sur lui-même, il tend à rétroagir sur lui-même. Ce caractère dynamique, dialectique, explique pourquoi il est aussi difficile aujourd’hui de définir « la ville »comme objet statique ou statistique. L’identification de boucles annonce déjà l’intérêt de l’analyse systémique, elle signale l’absence de linéarité, de relations simples, isolées, indépendantes, entre cause et effet. C’est la promesse de la complexité. Ces rétroactions sont identifiables quelles que soient les disparités spatiales des peuplements, elles en recomposent les particularités. En effet, l’urbanisation différencie les peuplements. Mais la différenciation, que la notion contemporaine de fragmentation décrit au moins en partie, ne doit pas conduire à masquer cette tendance de fond aux rétroactions. Elle est, du reste, assez facilement identifiable. Par l’augmentation des catastrophes en première lecture (géographie des risques), par l’intensification de mutations environnementales, et notamment climatiques à petite échelle (géographie de l’environnement et du changement global). Mais aussi par la remise en cause de l’urbanité, comme si certaines formes d’urbanisation niaient la ville ou au moins une composante estimée fondamentale de cette dernière.
Derrière ces ensembles de rétroactions de l’urbanisation sur elle-même, lues comme éminemment problématiques et dialectiques, chacun pourra voir se profiler une interprétation possible du développement durable, de ce qui peut le justifier. On ne manque d’ailleurs pas d’études soulignant combien l’expression est proche d’un oxymore (PIGEON, 2007). Est-ce nécessairement un défaut ? Les évolutions des peuplements que désigne l’urbanisation ne sont-elles pas elles-mêmes éminemment contradictoires, paradoxales, dialectiques ?
Il n’a donc jamais été autant nécessaire de gérer l’urbanisation (deuxième partie), puisque les mutations de peuplement que désigne l’urbanisation s’avèrent éminemment problématiques. Nous touchons ici une deuxième série de paradoxes. Gérer suppose de mesurer, de délimiter, et repose en partie sur la quantification. Il s’avère que les mutations intensifiées des peuplements humains, que la notion d’urbanisation recouvre au moins partiellement, posent des problèmes de quantification. C’est d’ailleurs ce que désigne la notion d’incertitude (GODARD et alii , 2002). Mesurer l’urbanisation est un défi, et mesurer les problèmes liés à l’urbanisation au moins autant (ALCOFORADO et ANDRADE, 2008). Il est certes facile de le montrer, il est beaucoup plus intéressant d’en saisir les implications. Cela signifie que le recours au passé perd une grande partie de sa capacité interprétative. Quant au potentiel de prédiction, tout le monde en voit les limites. Il s’agit de gérer sans pouvoir connaître précisément ce que seront les futures caractéristiques des peuplements et de leurs environnements. Ou même parfois, à plus court terme, sans pouvoir éviter tout effet non désiré des actions politiques. C’est ici qu’apparaît le principe de précaution (DUPUY, 2002) : la nécessité d’agir dans l’incertitude justifie ce principe.
Le problème est d’autant plus aigu que le géographe peut repérer somme toute assez aisément les limites des formes d’action politique. La géographie des risques permet de les visualiser à partir des difficultés d’acceptation de certains outils visant à prévenir les catastrophes, comme les Plans de Prévention des Risques en France (PIGEON, 2007 ; GERIN, 2011). De surcroît, ces outils produisent des effets non désirés, que le géographe peut également identifier. L’incertitude ne concerne donc pas que la relativisation des fameux enseignements du passé, ni que la difficulté d’anticiper l’avenir, elle est également démontrable à partir des efforts de gestion actuels portant sur des risques présumés connus. Cette interprétation est soutenue par une partie de la bibliographie en géographie urbaine, celle qui se réclame de l’approche dite postmoderne (SOJA, 2000 ; KAPLAN et alii , 2009). Elle l’est aussi, et de manière encore plus révélatrice, par les travaux que mènent les sociétés d’assurance et de réassurance sur la question (DOMENICHINI, 2008 ; LEMOYNE DE FORGES et HALLEGATTE, 2009).
Pourtant, incertitude ou pas, limites des actions politiques ou pas, jamais l’urbanisation ne s’est autant intensifiée qu’au cours des dernières décennies, telle est la tendance de fond. Cela nous amène à justifier, et à discuter, que l’incertitude puisse être un moteur de l’urbanisation, et, a posteriori , forcément plus que le risque d’ailleurs. Du reste, jamais les sociétés d’assurance et de réassurance n’ont été aussi prospères, même si la bibliographie discute de leur capacité à couvrir les pertes en cas de catastrophe majeure. Ceci nous incite à revenir sur l’un des paradoxes de base : toujours plus d’urbanisation malgré toujours plus de catastrophes (troisième partie). Une lecture plus attentive des principales bases de données, et surtout une lecture qui ne soit pas calée sur les valeurs absolues, livre un autre message. Elle conteste qu’il y ait une tendance exponentielle à la fréquence des catastrophes. Et elle pousse à admettre alors la capacité, au moins partielle, des sociétés humaines, tout particulièrement des sociétés métropolitaines, à prévenir les catastrophes ou à en réduire les intensités. Dans ces conditions, la prévention des catastrophes devient un moteur d’urbanisation, et tout particulièrement de métropolisation. Cette lecture revient sur le paradoxe de base que développe classiquement une partie de la bibliographie anglo-saxonne (WHITE et alii , 2001 ; WEICHSELGARTNER, 2004) : « the more we know, the more we lose ». Elle nous semble cohérente avec ce que nous apprend la bibliographie concernant le changement climatique global (QUENAULT et alii , 2011).
En effet, on observe que les éco-quartiers, que les maisons passives et autres formes d’adaptation au changement climatique se fondent sur la reconnaissance de futures catastrophes, que l’urbanisation actuelle favoriserait sans le vouloir, pour pouvoir la recomposer, l’adapter (BOSE, 2010). L’argument cherche aussi à renforcer l’acceptabilité sociale de telles politiques. L’adaptation au changement climatique est devenue un thème de recherche majeur au cours de la dernière décennie. Il en va d’ailleurs de même pour la crise de l’urbanité, qui est intégrée par les politiques mettant en œuvre les principes du développement durable. C’est ici que la géographie peut être utile. En effet, elle permet de suivre, de diagnostiquer les formes de coévolutions entre les phases d’urbanisation et les reconnaissances politiquement admises de plusieurs problèmes, associés à de futurs dommages ou catastrophes. Comme d’autres disciplines, elle participe à l’intensification de l’urbanisation, par les travaux d’expertise, qui peuvent contribuer aux choix politiques.
On peut donc effectivement vérifier la tendance structurelle de l’urbanisation à produire essentiellement les conditions de ses recompositions, et de son intensification comme de sa diffusion, en s’appuyant sur la prévention des catastrophes. Ceci est vérifié par la reconnaissance de l’anthropo-cène, par l’intensification des coévolutions entre les peuplements humains et leurs environnements. L’identification de cette propriété justifie le recours à un outil de représentation, de formalisation, qui est l’analyse systémique. Elle justifie aussi qu’on puisse s’intéresser aux réflexions sur la complexité. Mais elle justifie surtout l’intérêt pour la notion de résilience (quatrième partie). Cette dernière reçoit plusieurs définitions possibles, même au sein des chercheurs qui appartiennent au groupe de resilience alliance . Elles peuvent même apparaître, une fois de plus, contradictoires. Mais elles tournent toutes autour de la capacité d’un système de peuplement à conserver ses structures fondamentales en cas de perturbation. Elles sont donc liées à notre problème de base, le caractère éminemment dommageable, potentiellement catastrophique, de l’urbanisation, qui s’intensifie en s’appuyant sur la gestion de dommages qu’elle contribue largement à faire apparaître. Le recours à la résilience permet de proposer une lecture de ce problème qui nous paraît cohérente avec les efforts de formalisation que peut fournir le géographe à partir de ses travaux de terrain. La quatrième partie proposera de tester ces interprétations à partir de cas d’étude récents, et détaillés.
Finalement, ce livre propose une lecture, que nous espérons la plus claire possible, du problème que pose la contribution paradoxale des catastrophes à l’interprétation des mutations des peuplements humains actuels. La catastrophe ne peut être qu’en partie évitable, en raison de la complexité des peuplements humains. Mais l’urbanisation tend à réduire tant les fréquences que les intensités des catastrophes en valeur relative. Si on prend en compte les évolutions démographiques et économiques, jamais il y a eu moins de catastrophes statistiques. Plus encore, en s’appuyant sur la prévention des catastrophes, l’urbanisation s’auto-augmente. Et pourtant, dans le même temps, elle contribue à préparer de futures catastrophes.
Dans ces conditions, l’intensification paradoxale de l’urbanisation nous pousse à revenir sur la signification des catastrophes. Celles qui figurent dans les bases de données internationales ne peuvent être uniquement des événements qui remettent en cause les structures fondamentales des systèmes de peuplement. On doit être en mesure de distinguer les désastres des catastrophes : tout événement de forte intensité comparative de dommage ne remet pas en cause nécessairement les structures fondamentales des systèmes de peuplement humains. Et en tous les cas pas à toutes les échelles. Cela permet aussi de comprendre pourquoi toute approche essentiellement analytique de l’urbanisation ne peut donner de solution satisfaisante, tant en ce qui concerne l’interprétation que la gestion. Ce n’est pas un hasard si la notion de ville est aujourd’hui aussi contestée.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA VILLE À L’URBANISATION :

DES MUTATIONS DE PEUPLEMENT PROBLÉMATIQUES MONDIALEMENT OBSERVABLES
Introduction
L’objectif de cette première partie n’est pas tant de revenir sur les problèmes de définition de « la ville », un point sur lequel la bibliographie est unanime, que de chercher à en cerner les implications. Que peut révéler la multiplication des néologismes espérant rendre compte de l’urbain ? Pourquoi aucune des solutions proposées n’apparaît-elle satisfaisante ? Mais pourquoi aussi s’intéresser à cette question, sans que pourtant aucune solution satisfaisante ne se dégage, ce qui est aussi paradoxal que frustrant ? En fait, cette profusion sémantique donne l’impression que les chercheurs et les gestionnaires courent toujours plus après des formes de peuplement dont l’analyse, si ce n’est la compréhension, leur échappent en grande partie. Et pourtant, avons-nous d’autre choix ? L’effort de gestion et de compréhension n’est-il pas finalement plus important que le résultat même, dont on sait forcément, a posteriori , qu’il sera nécessairement imparfait ? Sans que l’on puisse pour autant se contenter de cette imperfection, qu’il s’agit de réduire le plus possible.
Le terme de peuplement est lui-même ambigu : les dictionnaires de la géographie le reconnaissent. En effet, il désigne à la fois une action (approche dynamique du peuplement : « l’action d’occupation d’un territoire par une population » (BRAND et DUROUSSET, 1991, p. 366) et les résultats de cette action (approche statique du peuplement : « le mode d’occupation d’un espace par ses habitants »). Comme le souligne BAUDELLE (2000), le peuplement ne se réduit pas à la population. Il désigne les évolutions des relations, ou, plus simplement et fondamentalement, les coévolutions, entre les populations, les infrastructures, les activités tout comme leurs résultats observables en un moment donné. Si les résultats de ces coévolutions apparaissent de plus en plus précaires, temporaires, l’approche dynamique l’emporte sur l’approche statique. On défend comme hypothèse que les définitions de la ville posent autant de problèmes aux chercheurs comme aux gestionnaires au moins parce que la notion de ville n’est pas assez dynamique. Elle ne permet pas ou plus de rendre compte de formes de peuplement qui apparaissent aussi précaires que renouvelées. La profusion des néologismes peut même devenir contre-productive, elle tend à opacifier la compréhension par la multiplication des catégories analytiques. Du reste, certaines thèses récentes sont amenées à consacrer de nombreuses pages à justifier les notions sur lesquelles s’appuiera finalement le raisonnement, à l’image de celle de DOURNEL (2010) sur la requalification urbaine des milieux fluviaux et humides à Amiens et Orléans (chapitre 1).
Ces questions et constats, qui sont aussi basiques que fondamentaux, annoncent immédiatement à la fois l’intérêt (chapitre 2) comme le caractère paradoxal, problématique de l’urbanisation (chapitres 3 à 6). La notion est elle-même liée étroitement à ce problème de base, celui que pose une définition possible de la ville. Quel que puisse être le contenu de la notion d’urbanisation, elle comporte surtout une composante dynamique. L’intérêt de la remarque, c’est qu’elle annonce une lecture systémique de la question, qui peut mener à l’identification de la complexité. En effet, un système est couramment défini comme « un ensemble d’éléments en interaction dynamique » (DURAND, 1979), alors que MORIN (2005, p. 48) propose en première lecture pour la complexité : « extrême quantité d’interactions et d’interférences entre un très grand nombre d’unités ». Pour comprendre les mutations contemporaines de peuplement, auxquelles participe l’urbanisation, il est possible de se tourner vers une lecture systémique de la question, qui ouvre des voies possibles vers les théories de la complexité. Encore faut-il être en mesure d’identifier les principaux groupes de facteurs qui coévoluent, et ce en se basant sur les interprétations des peuplements contemporains associés à « la ville ». C’est ce que nous nous efforcerons de présenter ici, dans le chapitre 2.
Le recours à l’urbanisation peut également se justifier de manière multiple.
En premier lieu par l’évolution contemporaine de la population. Si l’analyse porte sur la longue durée et sur la petite échelle, mondiale, qui masquent les écarts par rapport à la tendance de fond, l’évolution est exponentielle, et très partiellement contrôlable, surtout (PISON, 2009 ; document 1.1). De plus, la part de la population statistiquement urbaine est désormais supérieure à 50% de la population mondiale. Même si les évaluations ne donnent que des ordres de grandeur, ils confirment qu’on ne peut pas échapper aujourd’hui à une approche dynamique des peuplements humains. C’est aussi ce qu’annonce le titre du livre de Beaud (2000) sur le « basculement du monde ».

En second lieu, le caractère dynamique de l’urbanisation est cohérent avec le brouillage, très largement reconnu désormais, de la distinction entre peuplements urbain et rural. La faible pertinence de la distinction laisse supposer des coévolutions entre plusieurs groupes de facteurs que l’on devrait retrouver dans les deux cas. Leur tendance est forcément très majoritairement positive au sens systémique : les coévolutions favorisent leur propre intensification, comme l’annonce immédiatement la croissance démographique si elle est abordée à l’échelle mondiale et tout spécialement pour les dernières décennies. On doit pouvoir retrouver ces groupes de facteurs dont les coévolutions identifient l’urbanisation, et ce quels que soient les peuplements humains. C’est bien ce que laisse supposer, sur le fond, la remise en cause de la distinction rural/urbain.
Document 1.1 : L’évolution exponentielle de l’urbanisation mondiale sur la durée.

Sources : World urbanization prospects, world population prospects , pour 1800, estimations in Bairoch (1985), p. 633 (estimation haute, population urbaine mondiale 97 millions, population mondiale, 1 milliard).
http://esa.un.org/wpp/unpp/panel_population.htm
http://esa.un.org/unpd/wup/index.htm

Il existe bien sûr des écarts par rapport à ces tendances de fond. La ville de Zabid, au Yemen, a ainsi traversé le vingtième siècle, qui est pourtant celui de l’urbanisation intensifiée, sans transformation majeure de sa morphologie. C’est ce que l’on peut vérifier à partir d’une image google earth 1 . Aujourd’hui toujours associée au wadi éponyme, et à son oasis, et malgré les 86 mosquées ou madrasas comme ses quatre portes fortifiées (BONNENFANT, 1996), qui témoignent de son rayonnement passé, cette ville présente un contraste édifiant avec des aires urbaines comme sorties du désert, si ce n’est du golfe persique lui-même : Abu Dhabi, Dubai (photographie 1.1). Les écarts par rapport aux tendances de fond, nous en trouvons aussi avec le « rétrécissement urbain »qui touche par exemple certaines agglomérations européennes, comme celle de Leipzig (FLORENTIN et alii , 2009 ; KILLISCH et SIEDHOFF, 2005). Ou avec les tendances au déclin démographique de certaines agglomérations russes, si on corrige les artefacts de l’évaluation statistique, comme Saint-Pétersbourg ou Nijni-Novgorod (GOLUBCHIKOV, 2006 ; ECKERT, 2007, p. 144). Les écarts par rapport aux tendances de fond ne peuvent ni de doivent être négligés. Ils ne devraient toutefois pas nous inciter à un repli sur une géographie hyper analytique, comme fascinée par l’échelle locale, dont elle devient prisonnière.
En effet, en troisième lieu, le recours à une analyse et une interprétation dynamiques nous semble aussi correspondre aux attributs du post-modernisme, qu’identifie notamment une partie de la géographie urbaine (KAPLAN et alii , 2009, p. 13, document 1.2). Ces attributs sont, sur le fond, très proches de l’intérêt que portent à la réflexivité les sociologues réfléchissant sur les risques, comme BECK (1986, p. 36) : « le processus de modernisation devient « réflexif », il est à lui-même objet de réflexion et problème ». Ce n’est pas non plus un hasard si des philosophes comme MORIN (2010) reviennent sur l’apport de la pensée dialectique à la compréhension des problèmes que se pose aujourd’hui l’Humanité : « la conception dialectique : (…) non seulement il y a action réciproque des phénomènes les uns par rapport aux autres dans l’histoire et dans la société, mais il y a une véritable totalité d’éléments en mouvement et les contradictions qui apparaissent dans cette totalité sont les moteurs effectifs du développement humain ».


Photo prise d’une île artificielle, qui porte pourtant un centre d’exposition archéologique, tout en mentionnant qu’ Heritage village a été créé ex nihilo. La tendance exponentielle de l’urbanisation est ici évidente.
Photographie 1.1 : Photo d’Abu Dhabi depuis Heritage village, vue vers Al Ras al Akhdar (janvier 2011).
Comme on le voit, on ne manque pas d’arguments d’origine très variée permettant de justifier le recours à l’urbanisation lorsqu’il s’agit de comprendre et de gérer les mutations des peuplements contemporains. Mais, selon l’approche qui est ici défendue, et en poursuivant la citation de MORIN, le premier problème est posé par l’identification de groupes de facteurs qui permettent de justifier l’urbanisation, et qui sont reconnaissables en dépit de l’extrême diversité des peuplements. Leurs coévolutions permettraient de mieux comprendre pourquoi toute définition purement statique de la ville est condamnée à l’échec. Le principe de la coévolution, ici forcément positive sur la durée et à l’échelle mondiale, suppose que l’urbanisation produit essentiellement les conditions de ses évolutions, de telle manière qu’elle s’intensifie.
Document 1.2 : Les attributs du postmodernisme tels que les présentent deux ouvrages de géographie urbaine anglo-saxons.

– contestation de la rationalité et de la modernité ;
– complexité mise en avant ;
– diversité et hétérogénéité, kaleïdoscope ;
– subjectivité et limites des définitions ;
– caractère éphémère des formes ;
– contradictions, paradoxes, ambiguïtés ;
– exhaustivité impossible ;
– limites de la quantification, incertitude.
Sources : KAPLAN et alii, 2009, p. 13 ; SHORT, 2006, p. 42.

Mais toute coévolution positive ne suppose pas seulement une tendance de fond à l’intensification, ici des peuplements humains. Une telle intensification pose nécessairement la question des limites, comme celle des catastrophes. La bibliographie est quasi unanime sur ce point. Cette question demeure pertinente quand bien même on sait qu’on ne peut pas transposer à l’Humanité des expériences menées en biologie ou en écologie sur les écosystèmes fermés. En effet, « il faut forcer la comparaison pour passer d’un milieu limité à l’ensemble de la planète » (LE BRAS, 1994, p. 23). La question des limites de la planète n’est bien sûr pas neuve, et on ne fera pas l’injure au lecteur de préciser ici pourquoi. Elle recoupe celle des limites de l’urbanisation (SALOMON CAVIN, 2009). Selon cet auteur, « le mélange de crainte, d’horreur et de détestation qu’inspirent les développements urbains actuels n’est pas neuf. Il est dans la continuité des réactions qu’avait engendrée la croissance sans précédent des grandes villes occidentales au moment de la Révolution industrielle. Lagos ou Mexico ont aujourd’hui pris la place de Londres ou Manchester de la fin du XIX e siècle comme incarnation du destin funeste promis aux trop grandes concentrations humaines. Que les grandes villes occidentales n’aient pas connu un tel destin ne change rien à la donne, les grandes villes font toujours peur ». Cela confirme a posteriori combien les questions que pose l’intensification de l’urbanisation ne peuvent pas recevoir de réponse simple, linéaire, tout en restant d’extrême actualité dans un monde peuplé à plus de 50% d’urbains statistiques. De plus, que « notre monde tout entier soit devenu un polder » (DIAMOND, 2006, p. 578) ne veut pas dire que les facteurs qui favorisèrent les catastrophes des villes mayas du Yucatan, soit leur disparition, puissent être transposés simplement à l’échelle de la planète actuelle. Du reste, nombre d’approches prédisant des catastrophes ont tourné court, à l’image des famines massives qui furent annoncées par EHRLICH (1968). L’auteur l’a en partie reconnu lui-même (EHRLICH et EHRLICH, 2009) 2 . Par exemple, la population indienne est passée de 350 millions en 1950 à 1 milliard et 210 millions au recensement de 2011(VERON et NANDA, 2011) sans que, heureusement, de telles prédictions se soient vérifiées.
En effet, l’analyse problématique est aussi, si ce n’est surtout, liée au caractère paradoxal de l’urbanisation. Elle tend à produire les conditions de ses limitations, du moins en première analyse, alors qu’elle ne s’est jamais autant intensifiée au cours de l’histoire de l’Humanité. Trois points vont permettre de le vérifier ici.
Le premier est lié à l’étude, géographique ou non, des catastrophes. La bibliographie admet volontiers qu’elles ne se sont jamais autant multipliées alors que les études et les politiques visant à les prévenir n’ont jamais elles-mêmes été aussi nombreuses. Toujours plus de catastrophes, et pourtant toujours plus de recherches et de politiques visant à les prévenir, et toujours plus d’urbanisation aussi, voici qui semble au moins en partie paradoxal.
Le deuxième point poursuit cette approche en s’appuyant sur une nouvelle branche de la recherche, à la fois proche et différente de la géographie des risques. Elle concerne les adaptations des villes aux effets non désirés des évolutions climatiques. Il s’agit aussi d’un prolongement de la géographie de l’environnement. Il démontre que l’urbanisation a les capacités à transformer les environnements de manière volontaire comme involontaire. L’urbanisation produit ainsi les conditions essentielles de ses évolutions grâce aux dommages et aux catastrophes qu’elle favorise sans qu’il y ait nécessairement d’action politique volontaire qui y soit associée. Une partie dominante de la bibliographie admet désormais largement la part anthropique des évolutions climatiques que les chercheurs identifient. Du reste, même si les liens précis entre l’urbanisation et l’évolution mondiale des climats demeurent très discutés, personne ne conteste la capacité de l’urbanisation à influer sur les climats à échelle locale. Cette capacité constitue une partie de la climatologie, la climatologie urbaine, qui pose d’ailleurs des problèmes spécifiques à la climatologie mondiale. Par exemple, comment, dans les enregistrements thermiques des stations urbaines, pouvoir distinguer l’influence globale et l’influence locale de l’urbanisation sur l’évolution climatique ?
Enfin, le troisième aspect problématique est très proche aussi, sur le fond, des deux premiers. L’urbanisation tend en effet à se remettre en cause elle-même par la fragmentation socio-spatiale (NAVEZ-BOUCHANINE, 2002), et par l’étalement urbain. Cela porte atteinte à l’un des attributs des villes, l’urbanité.
On observera que les trois aspects sont des composantes majeures du développement durable. L’augmentation statistique des catastrophes interroge spécifiquement le côté économique de la question, voire financier par ses implications pour les sociétés d’assurance. Les adaptations urbaines au changement climatique sont plus tournées vers le côté environnemental de la thématique du développement durable. Enfin, les thématiques d’urbanité concernent plus le côté social. Même si aucun de ces sous-aspects problématiques n’ignore totalement les deux autres composantes.
Tous ces problèmes sont liés d’une manière ou d’une autre aux réflexions sur ce que peut être la ville aujourd’hui. Il nous semble donc pertinent de commencer notre effort de réflexion à partir des problèmes que posent aujourd’hui leur définition, leur identification.
1 Pour des raisons éditoriales, on suggère au lecteur de se reporter directement à l’image en question, qui est accessible en quelques minutes, au pire, sur internet. Il pourra y constater, par exemple, que la médina de Zabid, avec ses ruelles étroites et peu accessibles à l’automobile, constitue encore l’essentiel de la ville du début du vingt-et-unième siècle. La route principale, qui mène à Hodeïda, est à peine intégrée au tissu urbain, et l’oasis reste aisément identifiable. Ces remarques simples prouvent immédiatement que Zabid, dont la fondation remonte au moins à la période de l’Hégire (BONNENFANT, 1996), a traversé un vingtième siècle éminemment favorable à l’urbanisation sans que pourtant il y ait ici de transformation morphologique majeure. Il est tentant de comparer avec Abu Dhabi ou Dubaï, ce que justifient les parentés culturelles et physiques, pour illustrer les tendances de fond et les écarts par rapport à ces dernières. Les écarts sont motifs d’interrogation géographique.
2 The first lines of the Prologue (p. 11) proved to be among the most troublesome in the book : “The battle to feed all of humanity is over. In the1970s the world will undergo famines – hundreds of millions of people are going to starve to death in spite of any crash programs embarked upon now.”
Chapitre 1
QUE NOUS APPREND LA PROFUSION CONTEMPORAINE DES NOTIONS DÉSIGNANT LA VILLE ?

La profusion des définitions est facile à illustrer. Elle aboutit à des approches très analytiques, poussant à de nombreuses controverses. Il peut alors sembler raisonnable de revenir aux fondamentaux, et de valoriser la part de l’héritage, de la stabilité, dans les peuplements humains. Toutefois, cette démarche pose aussi des problèmes multiples qui en réduisent l’intérêt. La voie nous paraît alors ouverte vers une approche plus dynamique, celle de l’urbanisation.
Peut-on encore définir la ville ?
L’étalement urbain et l’éclatement des définitions
La remise en cause de la notion de ville est largement acceptée dans la bibliographie. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. Dès les premières lignes, WEBER (1921) mentionnait que « l’on peut tenter de définir une « ville »de manières très différentes », et l’usage des guillemets ne présageait rien de bon quant à une solution stabilisée. Près d’un siècle plus tard, le problème s’est intensifié. Il réduit la portée des études comparatives, par exemple en géopolitique urbaine, alors que « l’importance des dysfonctionnements liés à l’urbanisation »n’en a jamais autant justifié l’intérêt (HULBERT, 2006). Pire, selon le même auteur, « les mêmes mots ne recouvrent pas toujours les mêmes réalités et n’ont pas toujours le même sens ». Dans la bibliographie anglo-saxonne, on peut trouver des affirmations plus poussées encore. Ainsi, SHORT (2006) mentionne que, dans son livre, « le terme urbain est plastique et élastique » (p.2). Du reste, « aucune méthode ou approche isolée n’est en mesure de rendre compte de la complexité des nouvelles formes urbaines » (p. 226).
Ceci étant posé, il existe un consensus minimal sur certaines définitions qui touchent aux villes. Et elles témoignent bien de tendances de fond. Par leur profusion même, elles remettent en cause la possibilité de justifier une définition statique, délimitable, de « la ville ». C’est ce que nous allons préciser maintenant, à partir de plusieurs couples de définitions fondamentales qui sont liées à la volonté d’identifier, d’analyser ce que peuvent être les villes aujourd’hui. Les distinctions entre agglomération et aires urbaines posent ainsi autant de problèmes que celles qui cherchent à différencier mégapoles et métropoles. Ces problèmes justifient d’autres néologismes qui rendent de plus en plus utopique une définition universellement acceptable de ce que peut être une ville en 2012.
Afin de désigner la tendance à l’étalement urbain (MORICONI-EBRARD, 2000), qui est parfois associée à la dilution, la diffusion des villes (VALLAT et alii , 1998), les notions d’agglomération et d’aires urbaines sont fréquemment distinguées. La première est d’abord basée sur la continuité du tissu bâti, contrairement à la seconde qui essaie de prendre en compte l’existence de liens fonctionnels entre des formes de peuplement malgré la discontinuité morphologique.
La notion d’agglomération est plus centrée sur la morphologie, la densité du bâti. Selon le World urbanization prospect (2009), l’agglomération se réfère à « la population à l’intérieur des limites d’un territoire occupé continument, avec des densités urbaines, et indépendamment des limites administratives » 3 . Comme le mentionne MORICONI-EBRARD (2000), « agglomérer signifie unir en masse compacte », et c’est ce critère qui domine les définitions. On devine d’ailleurs immédiatement combien les critères de continuité peuvent varier selon les auteurs et les approches qu’ils défendent.
Celle d’aire urbaine tient plus compte de l’évolution rapide des fonctions, et des formes de mobilité associées. Toujours selon le World urbanization prospect (2009), l’aire urbaine « inclut l’agglomération et les aires de moindre densité de peuplement qui se trouvent autour de la ville tout en en subissant l’influence directe (transports, infrastructures routières, aménagements pour les pendulaires » 4 . On passe ainsi à des « aires aux contours de plus en plus flous » (MORICONI-EBRARD, 2000, p. 36). Difficile en effet de ne pas prendre en compte l’aéroport de Roissy dans la définition du peuplement parisien aujourd’hui, alors qu’on peut contester la continuité du bâti qui justifierait l’incorporation de l’aéroport dans l’agglomération. Mais peut-on exclure l’aéroport de Beauvais qui est désormais aussi utilisé par les compagnies low-cost pour desservir Paris ? Sans omettre aussi que les navetteurs travaillant à Roissy peuvent habiter dans le sud de la région Picardie, un autre critère justifiant l’extension de l’aire urbaine de la capitale française (ZANINETTI, 2000). Ce dernier mentionne, et ce sur la base des données de 1996, qu’« en Picardie, Roissy emploie près de 20% des salariés résidant dans le Valois ».
Toutefois, certains auteurs estiment que la notion d’aire urbaine n’est pas suffisante pour décrire les formes de peuplement urbain actuelles. La discontinuité entre les formes d’urbanisation justifie l’expression de métapole chez ASCHER (2005) : « les espaces qui composent une métapole sont profondément hétérogènes et pas nécessairement contigus ». Cette approche là est toutefois plus contestée. TROIN (2000) estime : « nous n’aurons guère l’occasion d’utiliser cette coquetterie de langage à propos des cités du sud ».
Autre couple de définitions, et même bilan de profusion analytique, ouvrant de surcroît sur la controverse. En effet, outre la subdivision entre agglomération et aire urbaine, la bibliographie s’accorde plus ou moins sur la distinction entre mégapoles et métropoles. De fait, toute mégapole n’est pas nécessairement une métropole, l’inverse étant également vérifiable. Ce que permet d’ailleurs de révéler une troisième notion, celle de mégalopolis.
Les mégapoles, ou très grandes villes, reposent d’abord sur des critères tenant aux seuils démographiques ou aux densités de populations. Les seuils choisis varient suivant les auteurs, et ce n’est pas surprenant (SORENSEN et OKATA, 2011). Si l’on regarde la liste des très grandes villes dans le monde ou mégapoles, définies comme des agglomérations de plus de 2 millions d’habitants, on peut constater que la localisation précise de plusieurs d’entre elles nécessiterait la consultation d’un atlas (document 1.3). Qui, en dehors des spécialistes de la Chine ou de l’Inde, peut prétendre aisément localiser Zhongshan et Indore sur une carte, voire même en avoir entendu parler, du reste ? Cela annonce clairement qu’il n’y a pas de relation simple entre poids démographique et intensité de l’inscription dans les échanges internationaux, laquelle facilite la connaissance comme le repérage de ces mégapoles. Du reste, KAPLAN et alii (2009) désignent sous l’expression de « trous noirs » (« black holes ») les principales mégapoles qui ne sont pas des métropoles (document 1.4). Parmi les critères majeurs d’identification, ils notent l’accessibilité comparativement réduite aux modes de transport internationaux ou à internet, alors qu’ils sont indispensables aux activités de « service avancé »qui signalent les métropoles (HALBERT et PAIN, 2010). La faible présence statistique des filiales des multinationales les plus importantes en terme de capitalisation est un autre critère régulièrement invoqué dans la bibliographie (LACOUR et PUISSANT, 1999). La carte des mégapoles dans le monde confirme aussi que les critères démographiques l’emportent sur les critères économiques. En effet, les deux-tiers des agglomérations de plus de 2 millions d’habitants se trouvent dans les Pays du sud.
Document 1.3 : Quelques mégapoles de 2 millions ou plus dans l’agglomération. Populations en millions.

Sources : Population of urban agglomeration with 750000 inhabitants or more in 2009. World urbanization prospect 2009 et 2010 . http://esa.un.org/unpd/wup/unup/ p2k0data.asp
Document 1.4 : Les « trous noirs », populations de 2010 et de 1950, en millions.

Source : d’après KAPLAN et alii, 2009, p. 95.

En contrepoint, les métropoles se définissent d’abord par les fonctions, et tout particulièrement les fonctions tertiaires supérieures, dites de commandement stratégique. Selon WACKERMANN (2000, p. 168), « la métropole est un complexe urbain, spatial et fonctionnel qui implique sa participation directe et indirecte à la maîtrise de la planète par le truchement des firmes et institutions majeures à gabarit mondial qui y sont localisées ». Cela signifie automatiquement que toute métropole coévolue intensivement avec l’environnement mondial. Il inclut bien sûr les autres métropoles avec lesquelles elle est en concurrence (PIGEON, 1994). Elle le fait bien plus que les mégapoles non métropolitaines, en tous les cas en ce qui concerne les fonctions de commandement stratégique. Cela signifie aussi que la proximité spatiale de métropoles rend encore plus délicate la possibilité de délimiter les aires métropolitaines.
Précisément, c’est la proximité de plusieurs métropoles reliées par des réseaux de transport et de télécommunication denses qui justifie la notion de mégalopolis. La notion a été définie par GOTTMANN en 1961 afin de rendre compte des relations entre plusieurs aires urbaines du nord-est des Etats-Unis de Boston à Washington. Elle est considérée pouvoir désigner également les associations métropolitaines du Tokaïdo comme celles de l’Europe occidentale entre Londres et Milan. Toutefois, il est beaucoup plus intéressant ici de mentionner les différences de formes entre les trois mégalopolis, et leurs difficultés de délimitation aussi. Elles sont particulièrement révélées par la comparaison des trois mégalopolis à échelle identique, un travail que l’on trouve chez Brunet, et qui fut repris par plusieurs auteurs, dont GRATALOUP (2007, p. 27). Sur ces cartes, la mégalopolis européenne est la seule à être isthmique, politiquement fragmentée, et, surtout, elle est composée de métropoles de poids démographique comparativement réduit, comme Bruxelles, Amsterdam, Zurich ou Milan. Seule Londres peut dépasser les dix millions d’habitants dans l’aire urbaine. La mégalopolis européenne semble donc particulièrement justifier la distinction entre mégapoles et métropoles. Cela ne veut pas dire pour autant que l’analyse de ces formes de peuplement urbain soit devenue aisée et consensuelle.
En effet, en première lecture, la mégalopolis européenne n’a pas de mégapole hormis Londres. Mais d’autres définitions y incluent Paris. De surcroît, certaines analyses estiment que les relations entre les aires métropolitaines sont devenues si intenses qu’il faudrait parfois les regrouper, comme dans le cas de la métropole Rhin-Ruhr (BLOTEVOGEL, 2006). Le regroupement permettrait alors de dépasser les seuils statistiques permettant de justifier des mégapoles. La « région métropolitaine Rhin-Ruhr » (« Metropolregion ») n’est également alors pas très éloignée de la notion de métapole, comme de l’approche que développent les chercheurs associés dans le programme ESPON (2006). Ils définissent des « metropolitan european growth areas », des aires de croissance métropolitaine européenne. Comme cela ressort du document 1.5, les critères décisionnels, notamment concernant les activités économiques, continuent à l’emporter sur ceux qui sont liés au poids démographique, et de très loin.
On voit alors à quoi peuvent mener ces profusions d’analyses : mégapoles, métropoles, métapoles, mégalopolis, MEGA, mais également bien d’autres comme les méga-régions urbaines, in HALBERT et PAIN, (2010). Elles ne sont pour autant pas sans légitimité. En effet, quand bien même la région métropolitaine Rhin-Ruhr dépasse les 11 millions d’habitants, elle ne présente aucune unité et continuité morphologique : elle ne peut donc correspondre à une agglomération. La conurbation s’applique aussi mal, la région métropolitaine dépassant par exemple la conurbation de la Ruhr. De surcroît, la « région métropolitaine »est en partie composée de villes qui furent rivales au cours de l’histoire, et qui le restent aujourd’hui, comme les anciennes hanséates Cologne et Dortmund. La notion de mégapole ne peut clairement pas s’appliquer à l’analyse de cette forme de peuplement, pas plus que celle d’aire métropolitaine. Et finalement certains auteurs comme SCHULZE et TERFRUCHTE (2010) soulignent l’absence d’identité régionale, remettant en cause la réalité même de la « région métropolitaine Rhin-Ruhr ». Comme s’il s’agissait d’une mini mégalopolis à l’intérieur d’une mégalopolis européenne elle-même difficile à délimiter (document 1.5). On devine qu’il doit y avoir de nombreuses implications géopolitiques derrière ces analyses, mais, en même temps, elles ne peuvent servir à les justifier entièrement. Il y a bien un réel problème de définition lié à ce que peuvent être les villes aujourd’hui.
On remarquera que les efforts visant à définir la ville reconnaissent tous les problèmes posés par les limites, comme par la nécessité de trouver de nouvelles solutions afin de pouvoir rendre compte des phénomènes observés. Ils semblent inédits aux yeux des chercheurs. Pourtant, ces notions, qu’elles soient effectivement nouvelles (les MEGA du programme ESPON) ou qu’elles le soient moins (la mégalopolis de GOTTMANN remonte tout de même à 1961 !), ont un autre point commun. Elles cherchent à se rattacher à l’étymologie, au moins implicitement, qu’elle soit grecque, ou romaine, pour trouver une justification aux définitions. Mais, comme le montre le point suivant, cet effort est lui-même confronté à de nombreux problèmes qui en réduisent l’intérêt.

Document 1.5 : Justification de la distinction entre métropoles et mégapoles en Europe.

Note de Discussion 1, PolyMETREXplus. Vers un équilibre urbain en Europe. Bilan préliminaire du premier Atelier PolyMETREXplus, Londres, Jeudi 22 et Vendredi 23 Avril 2004.

Objectif de cette note de discussion.

Le SDEC aspire à arriver à un meilleur équilibre urbain à plus long terme à travers l’Europe élargie et considère une approche polycentrique comme une manière de procéder adéquate. Le projet de recherche ESPON d’Interreg IIIC a permis d’identifier 64 Aires Métropolitaines européennes de Croissance ( Metropolitan European Growth Areas (MEGA’s)) qui pourraient constituer la base d’une telle approche polycentrique.
Celles-ci ont été évaluées par rapport à quatre indicateurs clés - la masse, la compétitivité, la connectivité et la connaissance et classées par Centres Mondiaux (2), Moteurs de l’Europe (13), MEGA puissantes (10) et MEGA potentielles (23). La masse est définie par la population et le PIB, la compétitivité par le PNB par tête et le nombre de sièges sociaux d’entreprises européennes, la connectivité par le transport aérien et l’accessibilité par la base de connaissance classée par niveaux de formation et la part du secteur de la Recherche et du Développement dans l’emploi total.

Le SDEC a également identifié une Zone d’Intégration Economique Globale (ZIEG) comprenant les métropoles de Londres, Paris, Bruxelles, le Rhin-Ruhr (et s’étendant jusqu’à Milan) comme étant le cœur économique européen. Le SDEC cherche à identifier d’autres ZIEG afin de trouver un équilibre avec ce cœur économique.
Source : http://www.eurometrex.org/Docs/PolyMETREX/Discussion/FR_ Discussion_Note1.pdf
Peut-on encore définir la ville ? Les limites du recours à l’étymologie
Le diagnostic largement partagé d’une profusion sémantique incite de nombreux auteurs à se tourner vers l’étymologie pour espérer préciser et surtout justifier les définitions des notions associées aux villes. Implicitement, il faudrait se tourner vers les fondamentaux. Par exemple, TROIN, 2000, p. 12, propose : « En nous basant sur la stricte étymologie, tentons de nous appuyer sur quelques définitions claires qui nous serviront de guide tout au long de ce livre ». Cette démarche semble cohérente avec le fait que les villes supposent le temps long, l’existence sur la durée. Comme le mentionne SERRES (2003, p. 14), « vous voyez moins de l’espace que du temps ». Pour pouvoir définir, il faudrait donc prendre du recul, s’appuyer sur les héritages, les permanences plus que sur les transformations récentes des peuplements. Par exemple, BAUDELLE (2000) insiste beaucoup sur la très grande inertie dans la localisation du peuplement. Et ce recul serait permis par l’étymologie.
La démarche présente pourtant au moins deux problèmes majeurs. Celui des limites de la transposition de notions qui sont culturellement conditionnées, et celui de l’adéquation à nos besoins de notions insistant sur la stabilité des peuplements. En effet, incontestablement, les formes de peuplement évoluent rapidement tout en pouvant occuper les mêmes sites sur la durée. A un point tel qu’on pourrait même se demander si le recours à l’étymologie n’est pas une démarche qui serait elle-même très conditionnée par des particularités supposées des villes européennes (BONNET, 2000). En même temps, rappelons que Paris, c’est à la fois l’île de la Cité et le quartier de la Défense, tout comme Shanghaï, c’est à la fois Nanshi, la ville du sud, sur Puxi, en rive gauche du Huangpu, qui apparaît sur les plans anciens, et Pudong, sur la rive droite (photographies 1.2 et 1.3, document 1.6).
Aucune étymologie ne peut échapper aux conditionnements de l’aire culturelle à laquelle elle appartient. La ville, c’est d’abord la Ville, Urbs, Rome. Les racines, qu’elles soient grecques ( polis ) ou latines ( civitas, villa, urbs ) remettent nécessairement en question la pertinence à utiliser les termes de ville ou cité pour désigner ce qui leur ressemble, en Inde, en Chine ou en Indonésie notamment. Dans quelle mesure les réflexions de MUMFORD (1962) sur ce qui fonde une cité sont-elles transposables, alors qu’il accorde une place aussi essentielle aux apports grecs et romains ? On lit page 187, et nous soulignons : « le gymnase, le sanatorium, le théâtre, telles sont les trois importantes fondations dont la civilisation est redevable aux réunions périodiques des Grecs dans des endroits spécialisés ». Certains chercheurs attirent l’attention sur ces conditionnements culturels et leurs implications. CAMBIER (2005) mentionne le fait que « les mots de ville et village présentent une réelle parenté étymologique (…) ce sont des contraires relevant d’un même genre ». Mais ces contraires auraient-ils partout la même signification ? Et le couple rural-urbain est-il partout perçu comme contradictoire ? De nombreux auteurs, à l’instar de YOKOHARI et alii (2008) insistent sur les particularités locales du mélange urbain-rural. Il représenterait un « paysage vernaculaire des villes de l’Asie de l’est et pas une phase de transition vers l’urbain », ce qui le différencierait des peuplements périurbains d’Europe, par exemple. On remarquera que ce type d’interprétation se retrouve chez d’autres auteurs, comme WONG et alii (2003). Ils défendent l’hypothèse d’une « urbanisation rurale »observée notamment dans les zones économiques spéciales de la Chine du Sud, là où n’existait aucune ville, grande ou petite, au début de la décennie 1980 5 . En Indonésie, MAC GEE (1991) identifie une forme de peuplement mixte, entre rural et urbain : le Desakota . Selon MOENCH et GYAWALI, (2008), Desa y désigne l’agriculture, le rural et kota la ville. Les deux termes annoncent bien une différenciation, mais, là encore, elle ne traduirait pas nécessairement une opposition. Il y aurait ici des peuplements spécifiques en cours de formation. Le desakota désignerait la tendance à l’intégration des peuplements ruraux et urbains, qui resteraient cependant identifiables.
Photographie 1.2 : « Carte de Shang Hai au cours de la dynastie Qing, 1799

Source : photo prise dans le Shanghaï urban planning exhibition centre , juillet 2011.

On le voit, et c’est ici le but, les nuances des analyses rendent une fois de plus les bilans très difficiles à établir. Ils traduisent avant tout la perplexité des chercheurs face à des formes de peuplement qui incorporent des particularités culturelles, locales, et qui ne correspondent qu’en partie aux notions disponibles. Cela nous ramène à notre question de fond : une définition universellement acceptable de la ville est-elle pertinente et même possible ?

Photographie 1.3 : Photo des quartiers de Pudong , vus de Puxi , de la rive gauche du Huangpu, juillet 2011.
De plus, comme l’annonce tout autant la pensée de SERRES, la démarche qui consiste à se tourner vers l’étymologie, aussi tentante soit-elle, présente d’autres limites. En effet, pour cet auteur, « l’écoulement temporel »est plus significatif que l’observation des formes statiques. C’est en accord avec la précarité des villes, des formes présumées urbaines. Nous suivrons volontiers MUSSET (2002) lorsqu’il souligne que « la ville, avec ses constructions de pierre, ses fondations, ses lieux de pouvoir et de culte semble être bâtie pour durer, pour assurer l’enracinement des sociétés dans l’espace et dans le temps ». Mais l’auteur a retrouvé au moins 160 villes déplacées depuis le début de la conquête hispanique, justifiant l’intérêt d’étudier ces « villes nomades ». On sait pourtant que ce n’est pas une spécificité latino-américaine, puisque la précarité des villes du Moyen-Orient alimente la recherche archéologique. Par exemple, MATTHIAE (1996) reconstitue les phases d’existence d’Ebla, aujourd’hui en Syrie, redécouverte en 1968. A l’inverse, BONNET (2000) essaie de dégager des spécificités des villes européennes en mentionnant « la permanence de l’histoire et de la géographie urbaines, caractéristiques du vieux continent », tout comme « l’extraordinaire permanence du fait urbain sur les mêmes lieux ».
Document 1.6 : Permanence et recompositions de l’urbanisation : Shanghaï .

Sur une image satellite google earth , on peut reconnaître aujourd’hui encore facilement Nanshi , la « ville du sud », souvenir de la ville fortifiée, et comme coupée du Huangpu, telle que la montrent les cartes exposées au Shanghaï urban planning exhibition centre (photographie 1.2). La permanence de l’occupation du site est donc vérifiable aisément. Elle peut justifier de recourir à l’étymologie pour espérer définir ce que peut être une ville, aussi en Chine.

On remarquera cependant que le site du musée, comme du reste son nom, Shanghaï urban planning exhibition centre , annoncent les limites des permanences. Ce musée est dépositaire d’au moins une partie de l’histoire de la ville, mais il se trouve au nord de Nanshi , sur people’s square, et comme extérieur à la ville historique. Cela révèle l’importance des recompositions.

Le contraste avec Pudong n’en est que plus frappant, il les confirme (photographie 1.3). Le principal quartier des affaires, qui inclut la deuxième tour la plus haute du monde, international finance centre , se situe en rive droite du Huangpu.

Il est donc envisageable de placer le curseur interprétatif sur les permanences, les tendances lourdes à urbaniser les berges en rive gauche du Huangpu ( Nanshi ). Recourir à l’étymologie est tentant pour pouvoir définir la ville sur la durée. Mais cela ne peut amener à méconnaître les mutations intensifiées des peuplements urbains de Shanghaï, que le pouvoir de la République populaire de Chine met volontiers en scène aujourd’hui d’ailleurs. Comme le montre l’exposition sur les « réalisations », « construction achievements » de la Chine à Shanghaï, qui se tint au Shanghaï urban planning exhibition centre durant l’été 2011.
Source : Nous suggérons au lecteur de se reporter à l’image google earth la plus récente de Shanghai.

La tendance à vouloir définir statiquement la ville ne proviendrait-elle d’ailleurs pas, au moins en partie, de biais culturels ? Elle pourrait représenter tout autant les héritages des vagues de mondialisation : les premières sont incontestablement parties de l’Europe. Une des métropoles thalassocratiques, Londres s’est nommée Londinium, et est-il aussi étonnant de retrouver des parentés urbaines associées aux héritages gréco-romains tant en Georgie (Savannah, photographie 1.5), en Colombie britannique (Vancouver) qu’en Australie avec le célèbre opéra de Sydney ? On sait aussi ce qu’est devenue la Nouvelle-Amsterdam, l’actuelle New York, tout autant que l’ancienne Batavia, l’actuelle Jogjakarta. Ces projections des villes européennes, qui ne peuvent elles-mêmes que très difficilement admettre un modèle unique, de surcroît (TODD, 1990 ; MORIN, 1987) brouillent forcément les pistes, annoncent des recompositions multiples. On retrouve les traces déformées des villes européennes dans les peuplements urbains actuels, que ce soit aux Etats-Unis ou en Chine. Le plan de L’Enfant est bien connu pour marquer la capitale fédérale des Etats-Unis, les références à l’Europe y sont clairement apparentes (photographie 1.4). A Shanghaï, les bâtiments du Bund continuent à marquer la présence de l’Europe, notamment, par les anciennes concessions issues des Traités inégaux. Cette présence est comme relativisée et minorée par des marqueurs visibles, à l’image des drapeaux de la République populaire de Chine qui dominent aujourd’hui ces bâtiments urbains, mais d’essence étrangère vue de Beijing (photographie 1.6).
C’est donc plus la recomposition à partir d’un modèle supposé que le modèle lui-même, supposé stable sur la durée, qui l’emporte ici. Les mondialisations rendent tentant le recours à l’étymologie afin d’espérer pouvoir trouver une définition universellement valable de ce qui peut être une ville, de surcroît sur la durée. Mais elles favorisent tout autant, par les recompositions des peuplements avec lesquels elles coévoluent, la remise en cause et la relativisation de cet effort de définition statique (document 1.7).
On peut donc admettre que tout effort de définition d’une ville devrait, s’il est possible, être recherché plus du côté des évolutions, des dynamiques, que des formes statiques, supposées avoir des significations absolues. En fait, le modèle ne peut servir de modèle, puisqu’il doit composer avec les particularités locales, notamment culturelles. C’est ce qui remet en cause toute possibilité de définition universellement valable, et statique, d’une ville. Et c’est ce qui peut justifier le recours à l’urbanisation.
Document 1.7 : Les incitations aux définitions universelles de la ville et leurs limites.

On retrouve les influences gréco-romaines de la Ville notamment aux Etats-Unis, dans la morphologie de la capitale, tout particulièrement le long du national Mall à Washington (photographie 1.4). C’est aussi le cas, plus discrètement, dans les références visibles, et aujourd’hui patrimonialisées, au comptoir colonial que fut la ville de Savannah, en Georgie (photographie 1.5).
La Bourse au coton de Savannah, qui héberge aujourd’hui la chambre de commerce et d’industrie, arbore sur son frontispice des références directes à la francmaçonnerie. Mais, à Shanghaï, les bâtiments du Bund confirment que cette projection de l’urbanisation notamment européenne dans l’Empire du Milieu continue à être considérée comme une forme de peuplement étranger. Tous les bâtiments du Bund sont surmontés d’au moins un drapeau de la République populaire de Chine (photographie 1.6).
La défiance vis-à-vis de ce qui constitue le Bund vérifie les limites de toute définition de la ville à partir d’un modèle, de surcroît présumé uniforme.

Photographie 1.4 :
Le national mall à Washington.
Août 2009.

Photographie 1.5 :
La bourse au coton de Savannah (Georgie).
Août 2009.

Photographie 1.6 :
Le Bund à Shanghaï.
Juillet 2011
3 Refers to the de facto population contained within the contours of a contiguous territory inhabited at urban density levels without regard to administrative boundaries. http://esa.un.org/unpd/wup/unup/index.asp?panel=6
4 Includes both the contiguous territory inhabited at urban levels of residential density and additional surrounding areas of lower settlement density that are also under the direct influence of the city (e.g., through frequent transport, road linkages, commuting facilities etc.) . http://esa. un.org/unpd/wup/unup/index.asp?panel=6
5 “Urbanization from below or rural urbanization have been identified as new forms of urbanization in post-reform China” ( WONG et alii , 2003, p. 216).
Chapitre 2
DE LA VILLE À L’URBANISATION :
LA NÉCESSITÉ D’UNE NOTION DYNAMIQUE

L’intérêt de recourir à l’urbanisation est suggéré par la prolifération des néologismes qui se réfèrent à la dynamique des peuplements supposés urbains. Ces néologismes remettent en cause la validité absolue de la distinction entre rural et urbain. En effet, on observe dans les deux cas une tendance à la densification des peuplements, comme à la diversification des fonctions, qui favorisent les échanges et les formes de mobilité. Les coévolutions entre densités et mobilités pourraient représenter alors le cœur de la notion d’urbanisation.
Multiplication des néologismes se référant à l’urbanisation
Le terme d’urbanisation est nécessairement dynamique : il permet d’identifier les dynamiques de peuplement à partir des formes, nécessairement précaires, qui en révèlent l’existence. Nous retrouvons ici une partie de l’apport de PROVITOLO (2002) à la question : « appartenant à la catégorie des termes finissant en –ion, la structuration est à la fois un processus et le résultat de ce processus. Elle contient donc à la fois l’idée de la structure urbaine et de ses dynamiques ».
Ces caractéristiques se profilent derrière bon nombre de néologismes en -ion qui sont aussi censés définir ce qu’est la ville aujourd’hui. Ils ne sont pas nécessairement très récents, comme l’annonce le néologisme de rurbanisation que proposèrent BAUER et ROUX en 1976. Selon VELTZ (1996, pp. 40-41), la métropolisation désigne la « concentration croissante vers les aires métropolitaines »de la population, de l’emploi et de la production, et tout particulièrement des services aux entreprises. La périurbanisation appartient aussi à cette famille sémantique : CHARLOT et alii (2009) la définissent comme « un étalement continu des agglomérations et de leurs aires d’influence ». Ce n’est bien sûr pas la seule approche possible. La notion peut paraître proche de la suburbanisation qu’identifient ZHOU et MA (2000) en ce qui concerne les villes chinoises. Ce qui peut sembler étonnant, puisqu’elle semble plus adaptée au monde états-unien. GHORRA-GOBIN (2003, p. 223) écrit ainsi que « la suburbanisation ( ) participe de la valorisation de la banlieue, espace situé en dehors de la ville et à proximité de la nature ». On identifie d’ailleurs dans la formulation l’importance de la charge culturelle, que l’auteur retrouve avec la méfiance vis-à-vis de la ville (GHORRA-GOBIN, 1994, p. 150), comme dans l’idée qu’il ne puisse pas y avoir de limite au suburbain (LANG et alii , 2009).
La liste de ces néologismes n’est pas exhaustive, et elle ne cesse de s’enrichir : pensons aussi à la gentryfication, qui peut elle-même être déclinée sous la forme de « studentification » (FLORENTIN et alii, 2009) ou à la fragmentation socio-spatiale par exemple, sur lesquelles nous reviendrons. En effet, certains de ces néologismes annoncent déjà, au moins implicitement, l’association avec des dommages socialement et politiquement reconnus. Pensons à la fragmentation, ou même la « perforation urbaine » : FLORENTIN et alii (2009) désignent ainsi « un processus qui évide des territoires situés à l’intérieur de l’aire urbaine ». En Allemand, le « Stadtschrumpfung » ou rétrécissement urbain, et en Anglais l’ « urban blight » ont des connotations de déclin associé à une lecture clairement pathologique. La profusion des néologismes est telle que l’on trouve des articles consacrés à la « sémantique de la métropolisation » (LEROY, 2000).
Cet article est déjà historique : en effet, il ne peut tenir compte, par exemple, de la bidonvillisation. Le néologisme est imposé par le constat qu’« en 2008, alors que la population mondiale devient majoritairement urbaine, un tiers des individus recensés comme urbains vivent dans des bidonvilles, dont 90 % dans les pays en développement ». Localement, « l’urbanisation y est devenue quasi synonyme de croissance des taudis ». Le terme de bidonville a servi de support au néologisme malgré l’extrême diversité des noms et des formes qui désigne ces peuplements d’abord marqués par l’informalité, la précarité et la pauvreté.
On remarque bien sûr que ces définitions posent toutes les problèmes des limites des villes, et qu’elles se réfèrent plus à des évolutions de peuplement, à des dynamiques. Elles essaient de clarifier le caractère très hétérogène des formes contemporaines d’urbanisation, sans que ces efforts soient nécessairement couronnés de succès. On retrouve un bilan voisin de celui qui a été établi plus haut, avec d’ailleurs les mêmes réserves : si la terminologie est « incertaine et fluctuante » (TROIN, 2000), tous les auteurs n’acceptent pas l’intégralité des néologismes.
Mais, cette fois, l’approche dynamique est plus en accord avec les évolutions contemporaines des peuplements : ce sont elles qui posent de tels problèmes d’identification et d’interprétation. L’autre avantage de recourir à la notion d’urbanisation, c’est qu’elle pose la question des marges de la ville, alors que ces dernières sont marquées par leur « plus ou moins grande invisibilité », et qu’elles sont aussi associées à une « fonction dynamique, qui résulte de la circulation et des mouvements qu’elle produit » (SIERRA et TADIE, 2008). C’est aux marges des villes, qui sont peu facilement définissables et délimitables, que l’on observe clairement les évolutions démographiques et économiques qui posent les questions d’évaluation, d’interprétation et de gestion parmi les plus fortes. En effet, selon DAMON (2009), « La question des bidonvilles n’est pas en marge de la problématique urbaine. Elle est centrale, de par son intensité et sa diversité, mais aussi de par les nouvelles formes d’organisation qui s’y déploient ». De très récents travaux de recherche, comme ceux de Fabien NATHAN (2011) le confirment. Dans ce cas, en ce qui concerne la Ladera entre La Paz et El Alto, s’y matérialise la capacité des pacéniens pauvres à développer des formes d’urbanisation même là où les facteurs environnementaux semblent condamner l’entreprise à l’échec.
L’intensification de la périurbanisation est repérable ailleurs, et elle n’est pas liée qu’aux évolutions démographiques : comme le prouvent LANG et alii (2009), l’étalement urbain est loin d’être un processus achevé aux Etats-Unis. Ils montrent que la part de bureaux dans la partie des aires métropolitaines de certaines villes qui correspond aux « edgeless cities », les « villes sans limites », c’est-à-dire dans des parties où la densité de population est inférieure à 1000 habitants par mile au carré, peut dépasser 50% du total. L’étalement urbain est alors d’abord un étalement de bureaux, qui correspondrait à une nouvelle périurbanisation métropolitaine, selon ces auteurs. Le processus est identifiable notamment à Miami, Philadelphie ou Detroit. Mais il se retrouve ailleurs, avec une moindre intensité. Il recoupe en partie une autre forme d’évolution périurbaine, celle du « nouveau ruralisme », proche du « nouvel urbanisme ».

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