Paroles d'anciens en Marensin

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Alexandre Lataste, dit "Albert", est né le 14 mars 1912 au quartier "Les Vignes" à Lit-et-Mixe, village du littoral landais typique de ce territoire historique nommé Marensin. L’enfant ouvre de grands yeux sur ce pays océanique de marais, de ruisseaux, de bruyères et de pins, royaume infini des gemmeurs-métayers-pêcheurs-chasseurs et des machinayres, travailleurs de la forêt décorés de sciure et couverts de guenilles imprégnées de résine. Après le certificat d’études primaire, l’adolescent apprendra à gemmer les pins. En même temps, ce petit paysan, doué pour le dessin, cueille, émerveillé, des images d’un monde issu d’une civilisation pluriséculaire avec ses travaux, ses fêtes, la pêche, la chasse. Adulte durant les années trente marquées par la grande crise économique, la montée des régimes belliqueux, Albert Lataste sera saisi dans la grande tourmente de la guerre. Il fut un de ces soldats sous-équipés et piégés par la terrible offensive des troupes de Hitler en mai et juin 1940. Le Marensinot sera blessé et prisonnier comme un million de jeunes hommes vraisemblablement trahis par une volonté supérieure dont l’objectif était d’abattre la République. Avec un Landais de Morcenx, cheminot requis pour le travail forcé et membre d’un réseau de résistance, Albert aidera des prisonniers français à s’évader. Des faits peu connus que ce livre tente de restituer parce qu’ils témoignent de la capacité des êtres les plus humbles à changer le cours de l’histoire même quand celle-ci devient barbare et cruelle.

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Date de parution 14 avril 2014
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EAN13 9782350685366
Langue Français

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Guy Caunègre
Paroles d’anciens en Marensin
Albert Lataste : une vie dans le siècle
« La Voix des Sages »
Photos de couverture : © Sylvain Bouquet - Fotolia.com
Guy Caunègre
Paroles d’anciens en Marensin
Albert Lataste : une vie dans le siècle
« La Voix des Sages »
La Lande ?
Je me hausse dans ton désert où tu boites
« Rien. Mais toutefois assez de couleurs, celles des incendies, des nuages violents, des péchés truculents ; et assez d’ombres, celles des pluies interminables, des impénitentes superstitions, des secrets obstinés, pour que j’en gâche le mortier d’un cérémonial exagéré et absurde, puisqu’il va disparaître avec un peuple, avec son fatras magnifique.
Prends garde : n’en sois pas trop sûr. »
 » Bernard Manciet: « L’Enterrament a Sabres »
L’antique civilisation marensinote s’est-elle éteinte entre l’Océan, la forêt, la lette et les dunes avec les derniers gemmeurs et le retrait de l’ultime attelage muletier ?
Le territoire historique, tranquillement posé entre Born et Maremne, partageait, avec les autres pays du pinhadar, une culture, une langue qui, à l’oreille, selon Bernard Manciet, le barde 1 landais, résonne « de huc, de cloc, de hous et d’estroc » . L’auteur de « l’Enterrament a
Sabres », avec ce livre, en 1989, nous jetait, à la figure et au cœur, une sublime élégie, un grand poème, un hymne à ce Rien de la lande et du pinhadar qu’emporte un corbillard.
2 La Daoune , la lande personnifiée sous les traits de la vieille femme, s’en est allée. Mais avant de rejoindre l’humus, la moribonde avait eu le temps de murmurer :« je me hausse dans ton 3 désert où tu boites » .N’était-ce pas là une promesse de survie de la Dame pour exister encore là où nous la pensions à jamais enfouie, perdue, en notre vertigineuse modernité ?
Manciet, le Lanusquet de Sabres et de Trensacq, pose, dans la bouche de l’aïeule, ces mots que les Marensinots d’aujourd’hui peuvent comprendre, parce qu’il leur arrive de claudiquer, de tchanquer du côté de la mémoire. La plupart ont égaré la langue de leurs pères et de leurs mères et l’histoire de ce pays n’est que partiellement connue malgré la patiente besogne de chercheurs bénévoles occupés à exhumer des parcelles du passé landais. Nous étions tentés de dire : « les Landes ? Rien ». Qui sommes-nous Landais ? Nous pensions habiter un pays dont l’identité se résumait au canard gras et aux ferias taurines.
Comme la nature, la culture et l’identité d’un peuple ont horreur du vide : alors, du printemps à l’automne, le pays revêt un habit de lumière, de pourpre et de sang qui ne lui appartient pas. Orphelines de ses légendes et de ses mythes, les Landes s’adonnent à la liturgie torera, à la grâce sévillane et au tragique esthétisant du flamenco. Que peuvent les rondeaux gentillets face au cante jondo brûlant et sauvage ? Que peut le cochon de ferme dont la destinée est de finir en pâtés et boudins face aux combats des taureaux de Miura ? La vache noire et vive des arènes de Chalosse et d’Armagnac joue avec le coursayre débonnaire qui ne l’offrira pas en holocauste sanglant sur l’autel spectaculaire de la corrida. Les ardentes plazas de toros où communie une humanité traversée par le frisson archaïque inspirent des peintres, des écrivains et mobilisent les
4 medias. La course landaise, mis à part notre Delbousquet , n’a pas fait converger vers Pomarez ou Gabarret, des Hemingway, Bergamin, et autres Montherlant.
Révélations
Une tempête a secoué les mémoires défaillantes comme si les trous béants laissés par les arbres déracinés en janvier 2009 révélaient soudain les secrets de la lande. Ceux-ci laissaient entrevoir quelques recours face aux tornades et aux températures estimées plus élevées que de coutume. De grands maux peuvent entraîner de nouvelles prises de conscience et proposer des alternatives ignorées, oubliées ou considérées comme fantaisistes. Ainsi des professionnels du massif forestier dévasté en 1999 et en 2009 puis attaqué par les parasites, redécouvrent les vertus de la diversité des espèces arboricoles.
La connaissance de l’histoire de ce pays aurait pourtant incité nos contemporains à demeurer vigilants et à puiser des idées dans la sagesse séculaire de nos aïeux afin d’organiser au mieux l’espace naturel. Le destin d’un vénérable représentant de la flore sud-européenne, vivant en Marensin depuis 60 millions d’années, est ici instructif : le corcier gascon ou chêne-liège, familier de notre forêt littorale et de nos petites voies de circulation, arbore encore, en certains lieux de notre territoire, ses petites feuilles vivaces, son écorce grise, épaisse et crevassée ; avec celle-ci, nos ancêtres confectionnèrent des ruches, des flotteurs pour les filets de pêche, des bouchons pour obturer les cuyouns, les gourdes des bergers obtenues à partir de cucurbitacées e évidées ; Au 19 siècle, des ateliers façonnèrent des bouchons destinés aux bouteilles de vin de Bordeaux ; voici quelques décennies, l’industrie du bouchon de liège ayant décliné, celui que les latinistes nomment le Quercus Suber, porteur de l’écorce qui fit la fortune de la Maremne et du Marensin, jugé inutile, fut décimé, abattu, lors de coupes rases féroces, sacrifié sur l’autel d’une gestion à courte vue.
Des entrepreneurs courageux se lancèrent dans une belle aventure de réhabilitation, à la fois culturelle, patrimoniale, environnementale et industrielle. Amoureux du terroir, ils connaissaient, par leurs pères, les vertus des chênes-lièges qui, durant les siècles passés, contribuèrent à la prospérité de notre territoire tout en protégeant la forêt de pins des incendies et des maladies. Vertu des arbres, vertu de la mémoire. Avec le soutien des collectivités territoriales œuvrant sur les territoires historiques de la Maremne et du Marensin, des campagnes de récolte de la précieuse écorce se sont déroulées, promesses d’une relance de l’activité, pour des applications variées et surprenantes : bouchons, isolation de bâtiments éléments entrant dans les technologies aéronautiques et enfin diversification forestière gage de santé du pin maritime ! La tempête qui, voici quatre ans traumatisa notre pays, aura eu quelques conséquences positives !
Si la violence des événements climatiques de 1999 et de 2009 nous a surpris c’est que nous n’avons pas suffisamment pris en compte l’histoire des agitations atmosphériques qui soulevaient parfois les flots de l’estuaire de l’Adour situé, jusqu’à 1578, à l’emplacement de Vieux-Boucau. Le fleuve vagabond se répandait en crues redoutables sur le territoire des 5 « Mayounes du Plecq et des « Bouhards » de Soustons. C’est aussi parce qu’ils ont essuyé de terribles tempêtes et l’invasion des sables, que les habitants du littoral marensinot déplacèrent hameaux et villages vers l’intérieur, abandonnant, sous les dunes, les ruines de leurs maisons et de leurs chapelles. Les habitants du littoral voient, aujourd’hui, l’Océan tumultueux menacer le
trait de côte mais la houle atlantique, les vents marins et les courants peuvent aussi leur procurer les énergies renouvelables et non polluantes qui amélioreront leur quotidien tout en préservant les équilibres écologiques.
Sources oubliées
Une tâche s’impose : retrouver la filiation perdue, celle d’un territoire travaillé par nos ancêtres, alors que les mots de nos pères et de nos mères s’estompent. Il ne s’agit pas de fuir dans l’illusion de mondes perdus et mythiques mais d’aborder sereinement les défis de notre temps, munis, fortifiés, enrichis par la connaissance du pays qui nous porte.
Manciet a ouvert une voie : il a gardé les mots de la lengua mairane pour évoquer, en Gascon et en Français, aussi bien les « coishes » de Bassora, enfants d’un Irak déchiré par toutes les convoitises, que la vieille daoune de Sabres,, la« Celle qui n’avançait que derrière ses pas » 6 landaise qui « a vu trois guerres et tout plein de mâles gaspillés ». Avec une immense connaissance de l’histoire du pays, l’homme de Trensacq a construit un chant monumental à la manière de Virgile écrivant l’Eneide, ou à la manière d’Homère composant la geste des héros grecs.
Plus modestement, des Marensinots ont, à leur manière, participé à ce travail de résurgence des sources oubliées. Œuvre salvatrice car, dans le désert, les humains et les animaux meurent de soif.
Deux ans avant la publication de « L’Enterrament a Sabres » (l’Enterrement à Sabres), le 27 juin 1987, était inauguré, à Lit-et-Mixe, un lieu de mémoire à partir duquel pouvait s’accomplir la patiente besogne qui rétablirait le lien perdu. Les prémices de cette création s’esquissèrent quelques années plus tôt, en 1981.
Comme pour beaucoup d’actes fondateurs, cela commença avec une poignée d’hommes et de 7 femmes : Alexandre Albert Lataste, Charlotte Dubrana, Augusta René, Gérard Subsol , Fernand et Andrée Labeyrie, Joseph Ducos, Hélène Castets. Ces vigilants déploraient la disparition, en quantités assassines, des derniers vestiges, objets et outils des temps jadis arrachés aux airials, aux granges et aux greniers, échoués à la déchetterie ou ornant les murs et parcs de quelques demeures secondaires.
8 Pour Albert Lataste, les barresquits, les hapchots, les cutiots, les dalhes sont imprégnés de sueur et d’une valeur symbolique forte : celle d’avoir gagné le pain du peuple du Marensin. N’acceptant pas le caractère inexorable des escamotages, Albert Lataste, alors président d’une association de retraités, le Club de l’Amitié de Lit et Mixe, proposa d’organiser une exposition d’objets susceptibles d’évoquer la vie d’antan. L’idée enthousiasma les sociétaires mais aussi la population du village qui apporta une quantité de témoins muets mais évocateurs de modes de vie révolus. L’exposition dura du 7 au 10 juin 1981 et attira de nombreux visiteurs. Le projet de pérenniser cet événement germa alors parmi les organisateurs.
Durant l’hiver 1986-1987, la municipalité, dirigée par le Docteur Bertrand Puyo, mit à disposition de l’association un local cédé à la commune par les sœurs Labrouche, Jeanne et Marie. La maison ancienne du cœur de bourg s’accordait parfaitement avec sa nouvelle destination. On fit appel à la population afin que celle-ci sorte, des greniers et des granges, outils
et objets abandonnés.
Les offres abondèrent : l’âtre recevait l’hommage de chenets deux ou trois fois centenaires issus des forges d’Uza et exempts de toute rouille. A la lueur des bougeoirs, des silhouettes apparurent parées de l’exquise ou sévère beauté des dames du temps jadis, robe et châle de soie noire ou de velours, parfois éclairés de motifs floraux. Les objets oubliés du quotidien retrouvèrent leur place : lampe-tempête, chauffe-fer, pot de terre, casseroles de fonte. Chaque salle de la maison proposait un thème :ici la forêt et ses métiers, là, les artisans, les paysans, la pêche, la chasse …
Devenue l’arche des humbles et somptueux trésors sauvés, l’antique demeure, baptisée « Musée des Vieilles Landes », offre désormais aux visiteurs un parcours foisonnant, étrange et enchanté sur les traces du passé.
Chaque objet déposé ici nous parle de ceux et celles qui les ont touchés, manipulés. Un univers, un monde, une civilisation, sont inscrits dans la matière façonnée, polie par le labeur et les ans.
Des questions naissent de la rencontre entre le visiteur issu des espaces urbanisés, informatisés, et les revenants exhumés : qui étaient ces Titans capables de manipuler l’outil à ramasser la brande sans en avoir les bras arrachés ? De quels vaisseaux fantômes, de quelles cités enfouies proviennent ces « res nulius », ces épaves que l’Histoire, océan tumultueux, abandonne comme après un naufrage sur la grève ?
Elles sont des épaves de l’Histoire ces quarante bouteilles de Porto rangées dans un coin du musée et rescapées de l’abondant butin recueilli par les populations riveraines sur la plage de Contis, en 1918. Le torpillage du cargo portugais « Cazengo » par un sous-marin allemand avait provoqué l’échouage des dives bouteilles.
D’où provient l’étonnement majeur qui surgit à la vue de ces « rescapées » du passé ? Du caractère extraordinaire et tragique du naufrage ou bien du mystère insondable émanant de ces quarante flacons de Porto inentamés ? Qui a pu s’emparer de ce vin destiné à la cours royale d’Angleterre sans le boire illico ? Il est vrai qu’au soir de la découverte du « trésor » abandonné sur la plage de Contis, les « collecteurs » n’avaient plus soif !
Rescapée également de l’Océan du temps enfui, « Georgette » s’est retirée ici, après une longue vie de service maritime. Pinasse à rames, non pontée, née en 1905, sur un chantier de marine à la Teste, elle était basée à Vieux-Boucau où elle participa à des campagnes de pêche jusqu’en 1946 semble-t-il. Retraitée, abritée sur un airial à Messanges, son propriétaire, soucieux de préserver ce patrimoine, la confia, au début des années 90, à la jeune association « Mémoire en Marensin ». Le président de celle-ci, à l’époque Michel Mazarico, fit appel à l’équipage litois de la pinasse « Anne-Marie », aujourd’hui toujours en activité.
Les pescaïres, familiers des défis physiques, transportèrent, à l’épaule, la centenaire embarcation au travers de l’airial jusqu’à la semi-remorque qui l’achemina au Musée des Vieilles-Landes de Lit-et-Mixe.
Avec ses cadettes, « Anne-Marie » fabriquée en 1946, et « Estele de la Ma » ex-« Jacqueline-Roger » de Contis, née en 1953, « Georgette » est une héritière du lointain passé maritime de notre Marensin. Elle est représentative d’un type de bateau de pêche qui, durant des siècles, améliora l’ordinaire des foyers établis sur le littoral du Golfe de Gascogne, du Bassin d’Arcachon
à la Biscaye.
Un autre espace est consacré aux activités forestières. Le visiteur découvre le gemmage et ses outils, avec la jarre séculaire trouvée sous le sable et enfermant de la résine, les hapchots bien aiguisés, les piteys archaïques constitués d’une pièce en bois longue de huit mètres, percée de barreaux sur lesquels grimpait le gemmeur pour inciser les pins. Jadis, des voyageurs, aperçurent des êtres dépourvus de chaussures, lestement juchés sur ces échelles rustiques posées contre le tronc des arbres : les explorateurs en déduisirent qu’une étrange peuplade vivait là, affublée de pieds préhensiles tels des singes !
Là encore, dans ce fabuleux musée, trône, ainsi qu’un carrosse de roi barbare, le bros, char landais tiré par des bœufs ou par les laborieuses mules, majestueux animaux parés d’élégants chasse-mouches. Cet équipage, conduit par un farouche muletier ou par un bouvier altier, donnait aux charrois une allure mérovingienne. Un certain conducteur de mules bougon e assurant le transport de voyageurs entre Lit-et-Mixe et Contis, à la fin du 19 siècle, abandonna, au bord du chemin, un riche passager car ce dernier avait eu le tort de contredire le phaéton sur un des sujets qu’il était recommandé de ne pas aborder avec l’ombrageux personnage : 9 Napoléon (l’oncle ou le neveu ? L’histoire ne le dit pas), la politique et les Américains !
Les outils des bûcherons sont ici déposés : les haches, les longues scies à deux poignées appelées passe-partout en français et arpans, en gascon, sont anciennes et landaises lorsque leurs dents sont identiques ; elles sont américaines, apportées par les canadiens durant la guerre de 14-18, lorsqu’elles possèdent deux dents pointues suivies d’une dent à crocher qui chasse la sciure procurant à la lame un passage plus aisé. Ceux qui manipulaient ces arpans, ceux qui chargeaient les billons de pins sur les bros, ceux qui pelaient, écorçaient, les conifères abattus, se façonnèrent, avec ces tâches, de rudes et sèches morphologies qui procurèrent une certaine rugosité aux mêlées rugbystiques d’antan.
Le musée des Vieilles Landes abrite une quantité d’autres trésors : un mystérieux coffre clouté révélant l’outillage complet et intact d’un compagnon tailleur de pierres s’est posé ici dans ce pays de sable ; des archives d’époque restituent l’œuvre d’Henri Crouzet aménageur des Landes qui fit souche à Lit et Mixe.
Albert Lataste a dressé un inventaire de ces pièces. Notre centenaire a aussi, d’une écriture déployant pleins et déliés, rédigé ses souvenirs d’enfance, témoignages précieux de la vie au e début du 20 siècle à Lit-et Mixe et au quartier des Vignes.
Les oubliés de l’Histoire
Ici la grande Histoire n’est pas loin : un espace du musée évoque la défaite de 1940, l’occupation, l’espoir malgré tout. Albert Lataste n’a pas oublié sa captivité en Allemagne et son histoire personnelle nous entraîne à la découverte d’étranges correspondances entre le passé et le présent. En revisitant l’histoire du vieux Marensin, et celle de ses habitants, nous découvrons des aspects méconnus, ou peu étudiés de ces années de plomb et de chagrin ; nous retrouvons e aussi des éléments de réflexion pour notre 21 siècle.
Tout commence lorsque, à travers les barbelés de son camp de prisonnier, Albert Lataste reçoit une lettre de son épouse, Irène, apportée par Jeannot Capdepuy, un gars de Lit-et-Mixe,
accompagné de Camille Brazeilles un cheminot originaire de Morcenx, tous deux requis pour le travail obligatoire dans les chemins de fer allemands.
Les prisonniers de guerre et les déportés du STO n’eurent pas bonne presse après la guerre : ils avaient subi leur sort, sans résister, suggéraient les ignorants. Pourtant, en s’attardant un peu à converser avec les survivants, s’esquissent les contours d’une histoire injustement laissée dans l’ombre. Le récit livré par l’ancien cheminot Camille Brazeilles s’inscrit dans la tradition des luttes ouvrières et dans la réalité d’une authentique résistance. Des millions de femmes et d’hommes furent, comme le Morcenais, arrachés à leurs familles, à leurs pays, pour devenir une e main d’œuvre bon marché, au cœur du système économique du III Reich. Ils étaient les victimes d’une alternative trouvée par les cartels industriels allemands, soutenus par des capitaux internationaux pour redéployer la production avec un moindre coût salarial. En France, ce système néo-esclavagiste fonctionna avec la complicité de responsables politiques et économiques. La crise financière de 1929 autorisa ces abus ignominieux.
Contemporains du marasme engendré par la spéculation outrancière depuis 2008, il n’est pas inutile de nous pencher sur les effets de cette autre secousse financière qui bouleversa le monde à l’aube des années trente. L’histoire d’Albert Lataste et de ses copains, Camille « Bobby » Brazeilles et Jeannot Capdepuy, nous conduit à entrapercevoir le phénomène nazi engendré durant ces années noires moins comme une manifestation de folie collective, mais plus comme une logique tragique, une rationalité criminelle avec des causes économiques, politiques, sociales qui donnent à penser pour aujourd’hui et nous invitent à demeurer vigilants.
Le témoignage de Camille Brazeilles découvre aussi une part vraiment méconnue de la Résistance au Nazisme : celle des travailleurs requis et particulièrement celle des cheminots français contraints de travailler dans les gares allemandes et qui ont essayé d’enrayer la machine infernale.
Camille « Bobby » Brazeilles nous a confié ses souvenirs parfois douloureux. Cet homme, après la guerre, retrouva la douceur de la vie en fondant une famille et en se consacrant à sa passion : la course cycliste. A plus de 90 ans, cependant, Camille Brazeilles frémit encore d’indignation en évoquant les épreuves endurées, les horreurs dont il fut le témoin. De cette époque, cet homme au rude et bon visage lumineux, conserve aussi le souvenir des camarades de travail et de combat. Il n’a rien oublié des liens très forts tissés dans l’accomplissement e quotidien, dangereux et obscur, d’actes de résistance au cœur de la machine de guerre du III Reich et du réseau ferré allemand mobilisé pour servir le projet nazi.
Voici peu de temps, Bobby a retrouvé Albert et les deux hommes, très émus, se sont remémorés ces instants lorsque le cheminot morcenais bravait la vigilance des sentinelles allemandes pour communiquer, au travers des barbelés, avec son compatriote landais prisonnier de guerre dans un stalag proche de Munich. Ce fut là un prélude aux évasions de plusieurs captifs qui utiliseront alors le réseau du rail représenté par Camille Brazeilles et celui de la police représenté par Albert Lataste.
Ce dernier fut un des nombreux soldats pris au piège de la guerre éclair et moderne imposée par l’armée allemande en mai et juin 1940. Dépourvues d’armes efficaces, souvent privées de l’assistance de l’aviation et de l’artillerie, coupées d’un Etat-major défaillant, les troupes françaises, composées essentiellement d’appelés et de réservistes subirent « l’étrange défaite »