Ville et coopération sociale

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Une approche de la ville et du développement urbain en rupture avec les écrits alarmistes et la rhétorique du ghetto est proposée dans cet ouvrage. L'auteur présente une lecture optimiste des dynamiques collectives impulsées par les politiques publiques et les initiatives de la société civile. Aujourd'hui, dans le contexte de recomposition internationale d'un capitalisme boursier post-industriel, les acteurs ne mettent-ils pas en oeuvre des utopies agissantes qui sont de nature à recomposer l'espace social et culturel des villes ?

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Date de parution 01 février 2010
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EAN13 9782296251755
Langue Français

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« Laforme d’une ville changeplusvite,on lesait,quele
cœurd’un mortel. Mais, avantdelelaisserderrière elle en
proie àses souvenirs–saisiequ’elle est, commelesont
toutes lesvillesdelasecondemoitié denotresiècle-,il
arrive aussi,ilarriveplusd’une fois que, ce cœur, ellel’ait
changé àsamanière,rien qu’en lesoumettant tout neuf
encore àsonclimatetàson paysage, en imposantàses
perspectives intimescomme àses songeries le canevasde
1
ses rues, desesboulevardsetdeses parcs.»

1
Julien Gracq,La forme d’une ville, Gallimard, 1985, p. 771 (LaPléiade)

Introduction générale

2
La question de la cohésion socialeapparaît dans les espaces
politiques et médiatiques, qui se confondent d’ailleurs souvent,
comme un enjeu central qui interrogel'avenirdenotrerépublique.
L'explosion sporadique des rébellionsetémeutes dans les quartiers de
34
grands ensembleset aussi dans les centres desvilles suscite des
réactions de peur et de haine de l’autre.La persistance de la grande
5
pauvdes marginalités, phénomènes particreté etulièrement choquants
dansune société d'abondance, qui touchent particulièrement les jeunes
et lesfamilles immigrées, illustreun malaise dans la civilisation.
L'expression ostentatoire d'appartenances fondées sur des bases
ethniques et religieuses interroge la capacité de la société française à
maintenirune adhésion individuelle et collective aupacte républicain.
La référence autriptyque répuliberté, égalité, fraternité » faitblicain «
aujourd'huidéfauten raisondela montée en puissance d'un autre
triptyque «criminalisation, discrimination, ségrégation» qui signe la
formation d’une société sécuritaire qui a peur de sajeunesse et quia
peurdel'étranger. Face à cetaffaiblissement progressif de l'idéal
républicain, la question dulien sociétaire devient centrale.Dansun
monde bouleversé, qui connaît à la foisune globalisation des échanges
culturels et économiques à l'échelle planétaire etune territorialisation
dutraitement des problèmes sociaux, la manière de produire dulien
6
social et pluse place as généralement la sociétéucentre des
préoccupations des chercheurs, des acteurs de laville, dumouvement
social organisé ounon.

Augré des contraintes et des opportunités offertes par nos activités
7
professionnelles , nous avons poursuivi cette réflexion sur laville et
les phénomènesurbains dans le cadre d'activités d'enseignement, de
formation continue, de recherches, et plus récemment

2
Jacques DONZELOT,Refonder la cohésion sociale,Esprit, décembre 2006, pp.5-23
3
Emeutes de novembre2005,LaurentBONNELLI,Les raisons d’une colère,Le monde diplomatique,Manière de
voir 89,2006,page6.
4
Affrontemententrelesforcesdel’ordre etdes jeunesàParis,Rennes,Grenoble…Printemps2007
5
Etude du CERC:Les enfants pauvres enFrance,La documentationfrançaise,2004,www.cerc.gouv.fr
6
JacquesDONZELOT,Faire société,Seuil,2003,364p.
7
Directeurdu CollègeCoopératif enBretagne, centre de formationcontinue,CampusLaHarpe,UniversitéRennes2.

9

d’accompagnementde démarches participativesdans le cadre des
politiquesdela ville.Nous pouvonsconsidérer quetoutaulong de ce
parcours,sans toutefois saisir toujours lelienentre cesdifférentes
étapesetdimensionsdenotre activité,nousavonscherché à
identifier, analyser, comprendreles interactionsentre, d’unepart, ce
qui produit lelien sociétairepar lasocialisation,l’intégrationet la
coopérationet, d’autrepart, cequi produitdelarégulationetdela
transformation socialepar l’intervention publiqueouprivée.La
dialectiquesubtile etcomplexe entresociabilité etdéveloppement
urbain setrouve au coeurdela formationd’espacesurbains.C’està
l’échelle del’agglomération, desescomposantescentraleset
périphériques quel’on peutcaractériser lesenjeuxsociaux et spatiaux
du développementurbainen nous intéressant plus particulièrement
aux zonesconflictuelles quiapparaissentdemanière hypothétique
commerévélatricesderuptures, de délitement, d’incertitudes mais
aussid’espérance.Cesespacesconflictuelsfont l’objetdenouvelles
pratiques normativesetcoercitivesvisant larégulation sociale.Ils sont
aussi lethéâtre denouvelles manièresde vivre collectivementdes
expérienceséconomiques,socialesetculturelles.Par l’initiative et la
coopérationdesacteurs, une autre villes’invente dans les quartiers.
C'esten seplaçanten proximité aveclesacteursdela ville(habitants,
militantsassociatifs,travailleurs sociaux, chefsdeprojet, élus locaux)
quenousavons pu,parunerelationd'accompagnement
8
méthodologique,scientifiqueou encore formative,mieux comprendre
cequi sejoue dans lastructurationdel'espacesocialdansdes
contextesderéhabilitation, d'aménagementetde développement
urbain.

Privilégiantune approchepluridisciplinaire,nousavonsconstruitcet
essaien trois partieset neuf chapitres.Dansunepremièrepartie,nous
9
interrogeons lamanière depenser la ville hieretaujourd’hui.Nous
proposonsunerevue,sélective etdoncpartielle, desdéfinitions qui
témoignentde courantsdepensée, fondateursetcontemporains,qui
permettentdeproposer lesélémentsconstitutifsd’unethéorie dela

8
Projet territorial,projetculturel,recherche-actionetformation professionnelle desacteursdu développement social
etculturel.
9
UlfHANNERTZ,Explorer laville,Paris,Leséditionsdeminuit,1983, 418p.

10

ville à étayer.Nous prolongeons notre approche delaquestionurbaine
contemporaineparunelecture des transformationsdel’intervention
sociale etdelaspatialisationdes problèmes sociaux.Ensuite,nous
enchaînons parune approche del'expériencesociale et spatiale.Ce
chapitre fait retour suruneréflexiondéveloppée dans notreouvrage
10
TerritoiresRebellesen lasituantdansune approche des
phénomènesd’intégrationetdeségrégation.Etc'estenanalysant les
systèmesd’acteurs structurés par les politiques publiques
territorialisées quenous pouvons saisir les logiquesàl'œuvre dans la
spécialisation sociale desvilles.Enfin,nous proposonsunelecture des
transformations qui marquent l’inscriptiondel’individu dans l’espace
urbain.En portantune attentionàlaquestiondel’individualisme
moderne,nous pouvons mieux comprendrelesformescontemporaines
d’attachements sociaux et spatiaux.Nousabordons laquestiondela
coopération sociale en proposantunéclairagesur les transformations
des sociabilitésurbaineset les initiatives qui permettentderenforcer
11
le capital socialde ces territoiresurbains, etd’améliorer l’expérience
1213
sociale etculturellepar la convivialité ,l’expériencepartagée.Nous
accordonsune attention touteparticulière àlaquestiondes
14
transformationsdel’engagementcollectif.Danscetteperspective,
nous mobilisons les travauxrécents sur lemilitantisme associatif et les
15
thèsesconsacréesàla formationdemondes sociaux etculturels
segmentés.Nous porteronsaussiun intérêt particulieràla
conflictualité des rapportsurbains.Laquêtenostalgique d'une urbanité
paisible estcontrariéepar lesviolences,légitimeset illégitimes,qui
façonnent les interactionshumainesdans la ville.Del'indifférence à
l'autrequi meurtdans l'isolement totalaux agressions physiqueset
verbales,nousexaminerons les logiques relationnellesàl'œuvre,les
mécanismesd'individuationetde fragmentation identitaire.Autrement

10
AlainPENVEN,Territoires rebelles,intégrationet ségrégation des populations pauvres etmarginales,Anthropos,
1998, 245p.
11
RobertPUTNAM,Bowling alone :America’sdecliningsocialcapital,journal of democracy,1995.
MarkGRANOVETTER,“Economic actionandsocial structure”,Americanandjournal ofsociology,1985,Vol. 91 n°3,
pp481-510.
12
FrançoisDUBET,Sociologie del’expérience,Paris:Seuil,1994,273p.
13
YvanILLICH,La convivialité,Seuil,1973,158p.
14
JacquesION,La findes militants ?Paris:L’Atelier,1997,128p. ;L’engagementaupluriel,PUSE,2001
15
EnselmSTRAUSS,Latrame delanégociation,Paris:L’Harmattan,1996,311p.

11

dit, confronté àl’injonctiondel’autonomie etdel’altérité,pourquoi
l’individu explose-t-il ?

16
Dansune deuxièmepartie,nous traitonsdelasociété civile etdes
initiativesdutiers secteur qui setrouve, denotrepointde vue, au cœur
dela coopération sociale etdurenouvellementdesolidaritésurbaines.
Ces initiativescollectives marquent l'espace desvillesdeleur
créativité.Nousaborderonsaussi laquestiondel’éducation populaire
et sa contributionàl’exercice dela citoyenneté.Dansuncontexte
d’affaiblissementdes institutionsetdetransformationsbrutalesde
repères structurants l’identité desacteurs,laquestiondela
socialisationetdel’éducationcitoyenne apparaîtdéterminante.Dans
les quartiersde grandsensembles, frappés plus que d’autres par le
17
chômage et laprécarité desconditionsde vie ,la défiance àl’égard
des institutionsetdesappareils politiquesest propice aurepli
territorial, familial, voire communautaire.Dansce contexte,
l’éducation populairerenouveléepar laprise encompte des
dimensions interculturelleset intergénérationnelles,peutconstituerun
levierdepromotionetde cohésioncollective.Nousabordonsensuite
les processusde démocratisationet l’expérimentationde démarches
participatives qui s'imposentauxproducteursdela villenotamment
18
depuis lamise en œuvre delaloidite de démocratie deproximité.
En nous intéressantaux formes instituéeset spontanéesde
l'engagementetdelaparticipation,nousexaminons lesfondements
théoriqueset méthodologiquesdenos propres interventions sans
omettre deproposerunelecture critique de ces pratiqueset
rhétoriques.

Dans latroisième etdernièrepartie,nous proposonsunelecture
critique delapolitique dela ville etdeses paradoxes.Nous insistons

16
Nous faisons référence à la définition de laBanque mondiale qui désigne la société civile comme «le large
éventail d’organisations non gouvernementales età but non lucratif qui animent la vie publique, et défendent les
intérêts et les valeurs de leurs membres ou autres, basés sur les considérations d’ordre éthique, culturel, politique,
scientifique, religieuxouphilanthropiqugroe :upements communautaires, organisations non gouvernementales
syndicats, organisation de populations autochtones, organisations caritatives, groupement d’obédience religieuse,
associations professionnelles et fondations privées » http://go-worlbank.org
17
Tauxde chômage dans les quartiers ZUSen2005:22,1% soit le double dela moyenne nationale, sourceONZUS,
2006.

}
LoiN°2002-276du 27.2.2002 relative àla démocratie de proximité.

12

sur le caractère pathétique, voire cynique, delarecherche du bon
niveau derégulation sociale des quartiersde grandsensembles.Nous
retenons l’hypothèsequel'inventiondusocial sejoue aujourd'hui sur
ceterrain là.Nousabordonségalement les pratiquesd’intervention
économique,sociale etculturelle et leur transformation par l’approche
territoriale,la coopération transversale entrelesacteurset la
légitimationdela figure del’habitant.

Enfin, avantdelivrercettelectureraisonnée etaugmentée de dix
annéesderecherche, derecherche appliquée etderecherche-action,il
n’est pas inutile de donneraulecteur quelquesexplications sur le
choix dutitre etdusous-titre.Pendantunelonguepériode de
gestation,l’ouvrage avait pour titre «Ville etcohésion sociale »,puis
nousavons retenuleterme de coopération sociale.L’objetdenotre
recherche estbien la ville conçue comme un processus relationnel
complexe d’intégrationetdeségrégation qui s’inscritdans l’espace
urbainetdans l’espacesocial,qui marque et façonneles pratiqueset
les représentations sociales.Au fildelarédaction,leterme de
cohésion nousest apparuinapproprié car trop marquépar sonusage
19
politique et médiatique.LeplanBorloo portela cohésion sociale
comme unétendard et implicitement la géographieprioritaire dela
politique dela ville,inspiréepar larhétorique du ghetto,introduit
l’image d’unerupturespatiale et sociale.Autrementdit, cette
conceptiondel’action publiqueoffre unereprésentationcaricaturale
des quartiersetdeleurshabitants.Nousavons préféréprendreleparti
20
desacteurs« àla basafe »inde comprendreles passionsurbaines
qu’ilsviventet lesactions qu’ils mettenten œuvrepourvivre
ensemble et résisterface aux épreuvesetaux contraintesdela
précarité etdelastigmatisation.Maisce changementdeterme a aussi
son importance épistémologique.Il nes’agit plusd’interroger la
capacité delasociété urbaine à faire vivre ensemble des populations
auxintérêtscontradictoiresetaux conditionsd’existencequi se
différencientdemanière accrue en raisondel’accroissementdes
inégalitéséconomiques.Il s’agitde comprendre etde caractériser la
productiondela villepar la coopération sociale.

19
Plande cohésion sociale de JeanLouisBORLOO,loi2005-32deprogrammation pour la cohésion sociale,2005.
20
J’utilise ceterme dans lesdeuxsens: celuidelasouffrance d’un martyr, celuid’une émotion puissante.

13

Nous définissons la coopération sociale comme la capacité desacteurs
à concevoircollectivementun objetcommunen mutualisant leurs
ressources pouragirensemble dansuncontexte contraignantet
inventerainsides réponsesappropriées, voirenovatrices, d’utilité
socialepour satisfairel’intérêtgénéral.Nousfaisons iciun parallèle
avecles pionniersdel’économiesocialequi, au19emesiècle,ont
inventé desformesde coopérationetdesolidaritépour s’émanciperde
l’aliénationdu capitalismeindustrielnaissant.Ces innovations
sociales portées par lemouvement socialont profondément marqué la
transformationdes rapports sociaux, endonnantune légitimité au
prolétariat, et permisl’éclosiondel’Etat providence et son
développementau 20emesiècle.Aujourd’hui, dans le contexte de
recomposition internationale d’uncapitalisme boursier post-industriel,
21
lesacteurs nemettent-ils pasen œuvre desutopiesagissantes qui
sontdenature àrecomposer l’espacesocialetcultureldesvilles ?

21
HenriDESROCHE,Entreprendre d’apprendre,Paris:Leséditions ouvrières,1990,208p.

14

PREMIERE PARTIE

Expérience urbaine et coopération

Introduction

Les banlieuesdesvilles suscitentunemobilisation politique,
médiatique et scientifiquesans précédent.Lesémeutes récurrentes qui
prennentcorpsdansles quartiersdésignés par la géographieprioritaire
de zonesurbaines sensiblescontribuentàlaproductionde
constructions symboliqueset politiques quiaccentuent la
spatialisationdes problèmes sociaux.Ainsi, la ville apparaît,par
l’attractiondeses lumièreset la répulsiondeses troubles, comme le
miroird’unesociétépétrie d’affrontements, d’incertitudeset
d’inégalités. Danscetteperspective,la formulationdelaquestion
urbaine contemporaine est organiquementassociée aurenouvellement
de laquestion sociale. Cependant,laquestionurbainen’est pas
réductible àla gestiondes problèmes sociaux dansla ville. Elle
reposesur la compréhensionde la production matérielle et symbolique
del’espace construitet interrogelesdynamiquesd’aménagementetde
développementéconomique et social des villes. Amoinsde céderà la
caricature,laquestion socialenepeut pasêtrerésuméeparla lecture
et le traitementdes phénomènes sociauxquifrappentlesquartiers
populaires.

Aujourd’hui,sous lapressiondes transformationsdu capitalisme à
l’échellemondialequigénèrentune fragilisationdelasociété
salariale,laquestion sociales’encastrepartout, dans tous lesdomaines
et tousles territoires. Laterritorialisationdes politiques socialeset la
spatialisationdes problèmes sociauxopèrentunesuperpositiondes
deuxproblématiques.Afinde clarifiercette construction sociale,qui
est source de confusionetd’amalgame,nous tenterons, dansun
premierchapitre deproposerune définitionde la ville etde
l’expérience urbaine en nous intéressant plus précisémentà la
dimension relationnelle del’urbanité. Nous retenons l’idéequela ville
estàla fois productrice et productiondeprocessuscomplexes
d’intégrationetde différenciation qui sontfaçonnés pardes rapports

15

sociaux et spatiaux conflictuels ou coopératifs.Nousabordonsensuite
la distinction quenous proposonsentrelaquestionurbaine et la
question sociale.Cette distinctionestutile car nousfaisons
l’hypothèseque denombreuses incompréhensions,impassesetautres
déconvenuesàproposde la faible efficience des politiquesdela ville
résidentdanscette assimilationdel’espace ausocialetduspatialau
social.Nous pensonseneffet quesi le zonage estunenécessitépour
définirun programme d’aménagementurbain,ilconstitue uneimpasse
absurde lorsqu’il s’agitde définirun projetde développement social
et humain.Autrementdit, l’espace pertinent pour penser l’emploi,
l’éducation,la culturen’est pas lequartiermais l’agglomération, le
bassind’emploi,larégion.

En nous intéressantauxtransformationsde l’urbanité,nousconstatons
quelamobilité et les rapports sociauxspatialisésapparaissentcomme
deux composantesfondamentales de l’expérience urbaine aujourd’hui.
Nous tenteronsaussi, dansun troisième chapitre, detravailler la
questiondel’engagementetde la coopération sociale en intégrant les
réflexionscontemporaines surles transformationsdes identités
individuelles.Cette partieprésente etdélimitele cadre généraldenos
investigationsen retenantune approche dela ville etdes phénomènes
urbainscentréesur lesdynamiques individuellesetcollectives
formatricesd’expériencesurbainesconstruiteset partagées par
l’engagementet la coopération sociale.

16

Chapitre 1
La ville, question urbaine et question sociale

Introduction

Nous présentonsdansce chapitre unelecture depositions théoriques
d’auteurscontemporains qui structurentle champdesétudesurbaines
et mettenten lumière la diversité et la complexité des phénomènes
urbainsetde leur analyse. Lastructurationde ce champ théoriquese
place à la croisée descheminsentre la géographie urbaine et la
sociologie del’actionetdesacteurset s’inscritdansunetradition
historiquequimêle demanièreorganique la productiondela ville et
del’urbain, d’unepart,la compréhensionduphénomène urbain
commemode de vie, d’autrepart.Cetteréflexion reposesurdeux
postulats quiguidentcette approche des théoriesdela ville etdu
phénomène urbain.Premièrement, le développementdesvilles et la
productiond’un savoir sur la villesontdes phénomènesassociés qui
s’enrichissentconjointementetdemanière dialectique. Autrementdit,
la recherche urbaine està appréhender, d’unepart, dans le contexte
historique du développementurbainetde la société, etd’autrepart,
elle estàsitueren relationdynamique avec les formesd’intervention
de la sociétésurelle-même et plus particulièrementàtravers ses
dimensions politiqueseturbanistiques.Deuxièmement,la ville estun
objetcomplexe,qui nepeutêtreidentifiéqueparune approche
multidimensionnelle et pluridisciplinaire. Nous le verronsàproposde
la définitiondela ville,l’objet nepeutêtresaisi qu’àpartirdeses
multiplesfacetteset laproductiond’un savoir sur la villeimpose une
démarchemobilisantdesapprochesdisciplinairescomplémentaires.

Nous proposonsune définitioncomplexe de la ville etdel’urbain qui
donne uneplace centrale auxinteractions sociales spatialisées. Nous
tentonsausside caractériser l’objet spécifique delarecherche urbaine
etd’identifier les problèmesépistémologiques qu’il pose etenfinde
repérer quelques lignesde forcequi ontmarqué la production
scientifique dansce domaine àtravers les contributionsdequelques
auteursderéférence. Nousabordonsensuitelaquestionurbaine et sa
reformulationcontemporaine.Pourfinirce chapitre,nous livronsune

17

analyse des transformations récentesde laquestion sociale.Nous
soulignons, aux coursde ces pages,l’importanceprépondérante de la
spatialisationdes problèmes sociauxqui impose la prise encompte
desenjeuxsociaux et politiquesdans la formulationdes programmes
d’aménagementetde développementurbain.

1-1- Définir la ville
l’anthropomorphisme

au

risque

de

la

métonymie

et

de

Lorsque l’onessaie de définir la ville et lephénomène urbain,onest
souventconfronté à la difficultéquerecèlelesmécanismesde
glissements sémantiques, formesdemétonymie allantdel’entité
sociale àl’entité géographiqueoul’inverse. Parexemple,onvaparler
de «quartiers sensibles ou àproblèmes», alorsquel’onveutdésigner
unepopulation rencontrantdesdifficultés socialesvivantdansun
secteurgéographique donné. Ou encore,onvaparlerdepopulations
dégradéesalors que cesont lesimmeublesqui sonten mauvaisétat,
carils sontdélaissés par lesbailleurset les pouvoirs publics. Assez
fréquemment l’assimilationduquartieràlapopulation ou dela
populationauquartierest source de confusionvoire d’amalgame etde
stéréotypes.C’estd’ailleurs l’undes mécanismes qui participe à la
spécialisation sociale del’espace et paranthropomorphisme à la
naturalisationdes inégalités spatiales.
La définitiondela ville estdélicate en raisondesa doublequalité de
production matérielle et de production sociale et symbolique. Acelail
fautajouterdes mutations rapides quiaboutissentaujourd’huià la
généralisationdel’urbanisationdelasociété etàlaremise encause
d’unereprésentationclaire dela ville etdeses limitesainsi que deses
fonctions.Lorsque l’onfeuillettequelquesdictionnaires,onestfrappé
par la banalité desdéfinitionset leurcaractère général. Ainsi la ville
estune« Agglomération d’une certaineimportance àl’intérieurde
laquelle,laplupartdeshabitants ont leur travaildans le commerce,
l’industrieoul’administration»pour lepetit Larousse,« une
agglomérationformée autourd’une ancienne cité,sur leterrain
d’anciensdomaines ruraux»pour le dictionnaire historique dela

18

22
langue française. La ville esten premierlieu caractériséepar sonétat
d’agglomérationd’activités, deproductionéconomique, politique et
sociale, et latraduction spatiale de cetteproductiondansune forme
urbaine etarchitecturale.Cette configurationcompactepossède un
caractèrematériel, socialet symbolique.
Laréférence àl’essencepolitique dela cité antique est présente,la
ville estalorsuneorganisationdescitoyensetexpressiond’un pouvoir
surun territoire. La cité grecque estdésignée àl’époque classiquepar
letermepolis,synonyme de la collectivité descitoyenspolites. A
l’originepolisdésignait lapartie haute dela ville,lieu dupouvoir
institué àtravers l’acropoleet l’agoracomme lemontrentles plansde
Delphes ou d’Athènes. Lapolispeut se définircomme unEtatdans
lequelune ville commande à un pays,chora,plus oumoinsétenduoù
peuventcohabiterdesvillages appeléskomaî.Le termepolisa donné
23
les motspolitikoset politique. On noterala dimensionpolitique dela
cité commelieu de débatetdepouvoir maisaussicomme place forte
de commandementd’unerégion ou d’un pays.Letermeurbanus(de
la ville), dérivé deurbs(la ville deRome)désigne,par oppositionà
rusticus(rustique),laqualité de politesse etde courtoisie deshabitants
desvilles. L’oppositionentrel’urbainet leruralestdéterminéepardes
conduites sociales de « bon ton» d’uncôté,larusticité del’autre.
Si laréférence àl’urbanité est première,ilfaudra attendrela findu
19emesiècle pour voirapparaître, dansuncontexte
d’industrialisation,laréférence àl’urbanisationcommephénomène
d’extensiondesvilles.L’urbanisation,qui transforme la ville et son
environnement périphérique, estun processusdésignant la tendance à
la concentrationcroissante delapopulationdans lesvillesetdoncla
croissance desvillesetdeleursagglomérations.HenryLefebvre
souligneralarelationétroite etdialectique entrela formationd’une
24
sociétéindustrielle et d’unesociété urbaine:
« Ledoubleprocessusd’industrialisationetd’urbanisation perdtout
sens si l’on ne conçoit pas lasociétéurbaine comme but et finalité de
l’industrialisation,si l’on subordonnelavieurbaine àla croissance


AlainREY,Dictionnaire historique de la langue française,LeRobert.,(deux volumes)
23
PierreBRULE,La cité grecque à l’époque classique,PUR,1997,195p.
24
HenriLEFEBVRE,Le droit à laville,Anthropos,1974,164p.

19

industrielle. Celle-cifournit lesconditionset les moyensdelasociété
urbaine [...]L’industrialisation produit l’urbanisationd’abord
négativement(éclatement de laville traditionnelle, desa morphologie,
desaréalitépratico-sensible).[...]Lasociétéurbaine commencesur
les ruinesdelaville ancienne etdesonenvironnement agraire. Au
coursde ceschangements,lerapportentrel’industrialisationet
l’urbanisation setransforme.Laville cesse d’êtrele contenant,le
réceptaclepassif des produitsetdelaproduction. Cequi subsiste et
seraffermit de la réalitéurbaine dans sa dislocation,le centre de
décision, entre dès lorsdans les moyensdelaproductionet les
dispositifsdel’exploitationdutravail social»

De leur côté, JeanRémy etLilianeVoyé, dans leuressaide définition
25
dela ville etdel’urbanisation, considèrent que«c’estun processus
intégrant lamobilitéspatiale àlaviequotidienne ».Ils proposentune
typologie éclairantequibousculeles représentationsclassiquesdela
ville et qui impose l’idée d’une généralisationdel’urbanisation par la
mobilité dansdesconfigurationsvariées.

Parailleurs,la croissance desvilleset la hiérarchisationdel’armature
urbaine vontgénérer le recours à d’autres vocables comme:
métropole, mégapole, mégalopole,ouconurbation.Une métropole
nationaleourégionalepeutêtre définie comme une ville capitale,qui
setrouve ausommetd’une hiérarchie urbaine.Elle est caractériséepar
unepositiondominante dansunespacerégional,national ou
internationalet la concentrationde fonctionsde commandementetde
contrôle duterritoire. Comme le soulignePaul Claval,«lesensgrec
originel, celuideVille-mère,n’est pas toutà fait perdu: désignerune
cité commeunemétropole, c’est rappeleren mêmetemps qu’elle
26
domineouorganiseunespace alentour». Leterme deMétropole
d’équilibre a été utilisé dans lesannées 1960pourimpulser une
politique d’aménagementvisantàmodérerle développementde
27
l’agglomération parisienne etàrééquilibrer le développement

25
Jean REMY,LilianeVOYE,La ville, unenouvelle définition,L’Harmattan,1992,173p.
26
AntoineS BAILLY,Les concepts de la géographie humaine,ArmandColin,2004,333p. (CollectionU)
27
Métropole d’équilibre :politique d’aménagementduterritoire dont l’objectif estderéduirela dominationdela
métropole-capitale auprofitdemétropoles régionalesconstituéesderéseauxdevilles:Lyon/StEtienne/Grenoble;

20

économique des régions.Comptetenu de l’évolution rapide du
peuplementurbainet notammentde la périurbanisation,l’INSEEa été
amené à définirdenouveauxindicateurs prenantencompte les
28
migrationsalternantesdelapopulationactive. Cettenouvelle
définitiondel’urbainassurelatransitionentre une approchestatique
etune approche dynamique.

29
Jean BernardRacine et Micheline Coscinschi insistent sur la
structurationderéseaux hiérarchisés. La ville, c’est pourcesauteurs:

« Unensemblemorphologique (forme urbaine),physionomique
(caractère), social et cultureldifférencié, fonctionnellement intégré
dans un réseauhiérarchisé de complémentarité lui permettant
d’organiser sarégionetdel’intégrerdans l’économie globale ».

30
MarcelRoncayolo,quantàlui,soulignelepouvoirdelavillesur
sonenvironnement régional:

Marseille/Aix;Lille/Roubaix/Tourcoing;Bordeaux;Toulouse;Nancy/Metz;Nantes/StNazaire. (en 1965; puisen 1970
:Rennes,Clermont-Ferrand,Dijon,Nice).
28
Définitionsdel’INSEE:Unitéurbainee : «nsemble constitué d’uneouplusieurscommunes sur leterritoire
desquelles setrouveunensemble d’habitations qui présentententre ellesune continuité(-200m)etcomporte au
moins2000habitants».Agglomération: « ensemble d’habitations tel qu’aucunenesoit séparée delaplus proche
deplusde200met quicomprendmoinsde 50habitants.Unemême communepeutcomprendreplusieurs
agglomérations.Une agglomérationurbainemulticommunale estunensemble de communes sur leterritoire
desquelles s’étendune agglomérationde2000habitants ouplus.ZPIU:zone depeuplement industrieleturbain:
niveaudes migrationsdomicile-travail,importance delapopulation non-agricole,nombre et taille desétablissements
industriels, commerciaux, administratifs,tauxd’accroissementdelapopulation. (concerne96%delapopulation, en
conséquence cet indicateurestdevenuobsolète) touteunitéurbaine estenglobéeparune ZPIU.Pôleurbain:le
pôleurbainestuneunitéurbainequi offre aumoins5000emplois sur son territoire,sous réservequ’ellenesoit pas,
elle-même,sous influence directe d’un pôle voisin plus importance ».Lescommunes périurbaines: à chaquepôle
urbain onagrègelescommunes quiyenvoient plusde 40%deleursactifs résidentsayantunemploi (..) onyadjoint
d’autrescommunes quienvoient40%deleursactifsverscetensemble encoursde constitution.L’ensemble de ces
communesattirées par lepôleurbainconstituesa couronnepériurbaine.L’aireurbaine :l’ensemble constitué du
pôleurbainetdescommunes périurbaines qui lui sontassociéesestdésignéparaireurbaine.Lescommunes
périurbaines multipolarisées: cesont lescommunes ruraleset lesunitésurbainesenvoyant40%deleursactifsayantun
emploivers plusieursairesurbaines.L’espace à dominanteurbaine: ensemble des territoiresconstituésdesaires
urbainesetdescommunes péri-urbaines multipôlarisées. représente71,7%delapopulationen 1980;et 76,4%en
1990enFrance;50,7%en 1980et59,3%en 1990et 60,6%en 1999enBretagne) .L’espace à dominanterurale :
ensemble descommunes n’appartenant pasàl’espace à dominanteurbaine.Il inclut,notamment,lescommunes
desunitésurbaines offrant moinsde 5000emploiset nesetrouvant sous l’influence d’aucun pôleurbain (exemple :
Carhaix,Ploërmel).enFrance :28,3%en 1980;23,6%en 1990;enBretagne : 49,3%en 1980et40,7%en 1990,
39,4%en 1999).

29
JeanRACINE,MichèleCOSCINSCHILes concepts, « géographie urbaine »,de la géographie humaines,Armand
Colin,2004,p. 95.
30
MarcelRONCAYOLO,Laville et ses territoires,Paris,Folio,1990,279p. (Essais)

21