Architecture et écologie
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Description


Primé au Grand Prix du livre d'architecture 2013 de la ville de Briey



La crise écologique à laquelle nous sommes désormais sensibilisés - et contre laquelle la lutte s'organise progressivement à différents échelons de la société et du pouvoir - remet à l'ordre du jour la grande question de l'harmonie entre l'homme et la nature.



Positions théoriques des uns ou action immédiate des autres convergent vers un questionnement commun auquel les architectes sont eux aussi appelés à répondre : dans quels champs évolue la pensée écologique ? Sur quelles valeurs repose la conception environnementale ? L'approche écologique en crée-t-elle de nouvelles ? Quel regard l'architecte peut-il porter sur la biodiversité ?



En vue d'y répondre, ce petit livre contient différents outils tels que l'analyse du cycle de vie d'un bâtiment, la redéfinition - fondée sur la notion d'échanges - des liens unissant architecture et aménagement du territoire, ou encore le comportement biodynamique d'un territoire urbain. En s'appuyant sur l'écologie au sens scientifique du terme, l'auteur propose, comme on le verra, un paramètre nouveau pour la conception architecturale et urbaine.



Théorique, la première partie repose sur le cours d'écologie de l'auteur à l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles tandis que la seconde partie décrit trois projets d'ouvrages d'art créés par B+M Architecture, agence dont l'auteur est l'associé fondateur. Conçus à des échelles très différentes, ces projets sont les produits directs de l'enseignement de la première partie.




  • Livre 1


    • Préface de Marc Bénard


    • Ethiques


    • Valeurs


    • Cycles


    • Flux


    • Energies


    • Biodynamisme


    • Métabolisme


    • Matrices


    • Prospectives




  • Livre 2


    • Projets de ponts et passerelles : Gruissan, Maison-Laffite, canal du Lamentin (Martinique), Cherbourg, Le Havre


    • Projet du viaduc aérien de la ligne B du métro de Rennes


    • Projet de pont sur la Liffey River (Irlande)



Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 octobre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782212307122
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La crise écologique à laquelle nous sommes désormais sensibilisés — et contre laquelle la lutte s’organise progressivement à différents échelons de la société et du pouvoir — remet à l’ordre du jour la grande question de l’harmonie entre l’homme et la nature.
Positions théoriques des uns ou action immédiate des autres convergent vers un questionnement commun auquel les architectes sont eux aussi appelés à répondre : dans quels champs évolue la pensée écologique ? Sur quelles valeurs repose la conception environnementale ? L’approche écologique en crée-t-elle de nouvelles ? Quel regard l’architecte peut-il porter sur la biodiversité ?
En vue d’y répondre, ce petit livre contient différents outils tels que l’analyse du cycle de vie d’un bâtiment , la redéfinition — fondée sur la notion d’échanges — des liens unissant architecture et aménagement du territoire , ou encore le comportement biodynamique d’un territoire urbain . En s’appuyant sur l’écologie au sens scientifique du terme, l’auteur propose, comme on le verra, un paramètre nouveau pour la conception architecturale et urbaine.
Théorique, la première partie repose sur le cours d’écologie de l’auteur à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles tandis que la seconde partie décrit trois projets d’ouvrages d’art créés par B+M Architecture , agence dont l’auteur est l’associé fondateur. Conçus à des échelles très différentes, ces projets sont les produits directs de l’enseignement de la première partie.
Grégoire Bignier est architecte, métier qu’il exerce en France comme à l’étranger, notamment en Inde et en Extrême-Orient. Titulaire d’un mastère en ingénierie de l’École nationale des ponts et chaussées, il enseigne par ailleurs l’écologie appliquée à l’architecture à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles (Ensa-V) ainsi qu’à l’Essec, dans le cadre du mastère spécialisé Management urbain et immobilier.
Architecture & écologie
Comment partager le monde habité ?
2 e édition, 2015
Grégoire Bignier
ÉDITIONS EYROLLES 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
Chez le même éditeur, en coédition avec Construir’Acier dans la collection « Les essentiels acier » Marc Landowski & Bertrand Lemoine, Concevoir et construire en acier , 112 pages (en couleurs), 2011 Collectif Construir’Acier , Lexique de la construction métallique , 272 pages, 2012 et des centaines de livres d’architecture, de construction et de génie civil dans le catalogue en ligne www.editions-eyrolles.com
Attention : la version originale de cet ebook est en couleur, lire ce livre numérique sur un support de lecture noir et blanc peut en réduire la pertinence et la compréhension.
Conception graphique : Page B / Alain Bonaventure.
Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS
© Groupe Eyrolles, 2015 ISBN 978-2-212-14279-2
À Armelle et à Aurèle
Avertissement
Cet ouvrage se présente en deux parties :
- une première partie théorique, essentiellement bâtie à partir du cours d’écologie de l’auteur à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Versailles, objet du livre 1 ;
- une deuxième partie constituée par la présentation de projets d’ouvrages d’art créés par l’agence B+M Architecture, agence dont l’auteur est un des associés. Ces projets, conçus à des échelles très différentes, sont les produits directs de l’enseignement de la première partie.
L’objectif de l’auteur est de lier théorie et pratiques, questions et réponses soulevées par la prise en compte par l’architecte des exigences écologiques. Il aimerait contribuer à libérer les énergies créatrices provoquées par la juxtaposition intime de ces deux disciplines.
Le lecteur jugera si cet objectif théorique est atteint et si les projets qui sont issus de cette approche contribuent à créer un nouveau langage architectural, que notre millénaire attend.
Sommaire

Livre 1
Préface de Marc Bénard
Avant-propos
Introduction
Éthiques
Valeurs
Cycles
Flux
Énergies
Biodynamisme
Métabolisme
Matrices
Gouvernance
Prospective
Conclusion
Bibliographie
Remerciements
Livre 2
Préambule
Projets de ponts et passerelles : Gruissan, Maisons-Laffitte, canal du Lamentin (Martinique), Cherbourg, Le Havre
Infrastructures de la matrice
Projet du viaduc aérien de la ligne B du métro de Rennes
Low Global Cost Bridge
Projet de pont sur la Liffey River (Irlande)
Partager le monde
Livre 1
Préface
« Il doit donc savoir écrire et dessiner, être instruit dans la Géométrie, et n’être pas ignorant de l’Optique, avoir appris l’Arithmétique, et savoir beaucoup de l’Histoire, avoir bien étudié la Philosophie, avoir connaissance de la Musique, et quelque teinture de la Médecine, de la Jurisprudence et de l’Astrologie. […] De sorte que l’architecte doit être réputé en savoir assez s’il est médiocrement instruit dans les Arts qui appartiennent à l’Architecture, afin que s’il est nécessaire d’en juger et de les examiner, il n’ait pas la honte de demeurer court 1 . »
Vitruve
Penser l’architecture de l’anthropocène
Vitruve, en introduction de son traité d’architecture, énumère ainsi les compétences et les savoirs dont doit disposer un architecte, décrivant une forme de culture générale incluant l’essentiel des savoirs de son époque. Si, pour un traducteur du XVII e siècle comme Claude Perrault – médecin et architecte –, le contenu du traité vitruvien restait encore largement d’actualité, on peut se demander dans quelle mesure un architecte d’aujourd’hui a encore « quelque teinture » d’une culture générale à la fois considérablement élargie et en mutation permanente, et comment il se projette dans l’avenir. Comme le rappelle Adolf Loos, « l’architecte ne crée pas seulement pour son temps, la postérité devra aussi avoir droit à jouir de son œuvre. […] Mais pour répondre également aux besoins matériels de son temps, il faut aussi qu’il soit un homme moderne. Non seulement il doit connaître exactement les besoins culturels de son temps, mais il se doit aussi de se tenir à la pointe de cette culture 2 . »
Construire à la fois pour son époque et pour la postérité est suffisamment proche de la définition du développement durable – satisfaire les besoins actuels sans compromettre la possibilité des générations futures de le faire – pour autoriser des syllogismes affirmant que l’architecture est intrinsèquement durable. Affirmation optimiste quand la simple pérennité devient si médiocre que les premières réhabilitations interviennent parfois moins de vingt ans après l’achèvement d’un bâtiment, et manifestement présomptueuse tant est générale l’absence de prise en compte des mutations en cours.
Le contexte évolue en effet très rapidement. Si l’on s’en tient aux seules vingt dernières années, le basculement du centre du monde de l’Atlantique Nord à l’Asie, la certitude du changement climatique, l’épuisement à court ou moyen terme des mines (combustibles fossiles, métaux, terres rares), l’avènement des nano-technologies, l’achèvement de la transition démographique mondiale et le vieillissement des sociétés développées, ainsi que la crise de la biodiversité sont autant de bouleversements qui ne peuvent qu’influencer les démarches architecturales. Les prototypes d’architecture écologique ou d’« universal design » constituent de premières réponses, sans doute partielles et imparfaites, au nouveau paradigme émergent, et traduisent de premières tentatives d’actualisation de la pratique architecturale.
Cette actualisation est un processus évolutif observé régulièrement dans l’histoire de l’architecture. On peut songer à l’éclectisme du XIX e siècle, nourri de l’apport des sciences nouvelles qu’étaient l’archéologie et la biologie systématique, ou à l’apparition du mouvement moderne s’appuyant sur les nouvelles techniques constructives, sur les ruptures dans les arts plastiques (cubisme, futurisme), mais aussi sur l’hygiène (identification des microbes) ou la statistique urbaine. Un nouveau paradigme devait donc faire émerger « naturellement » une nouvelle architecture. Sommes-nous, comme le jugeait Le Corbusier dans les débuts de l’architecture moderne, à la veille d’une « période de grands problèmes, période d’analyse, d’expérimentation, période aussi de grands bouleversements, période d’élaboration d’une nouvelle esthétique 3 » ?
Depuis le début du XX e siècle, les nouvelles technologies à la disposition des architectes ont révolutionné la conception des bâtiments : systèmes efficaces de chauffage et de rafraîchissement, permettant de s’affranchir du climat, ascenseurs, systèmes de ventilation mécanique puis de climatisation (« l’air exact » de Le Corbusier), systèmes d’éclairage artificiel. Il est ainsi progressivement devenu possible de s’abstraire totalement du contexte (climat, alternance jour-nuit, dimensions des bâtiments) selon un modèle dont l’archétype serait les « usines sans fenêtres » américaines de la Seconde Guerre mondiale 4 , et l’apothéose le junkspace défini par Rem Koolhaas 5 . Dans le même temps, les progrès simultanés des techniques constructives et des outils de simulation numérique ont rendu possibles des géométries jusqu’alors improbables. Enfin, la financiarisation de l’économie a fourni les outils d’une spéculation immobilière globale. Il est ainsi aujourd’hui possible de tout concevoir et de tout construire, y compris des pistes de ski en plein désert arabique. Cette quasi-disparition des limites du réel, illustrée en particulier par les projets architecturaux les plus médiatisés, se traduit par une architecture plus abstraite et focalisée sur sa dimension esthétique. Elle rétrécit ainsi le champ culturel de l’architecte à celui de l’artiste – ou du publicitaire –, et occulte le changement de paradigme en cours, rendant d’autant plus difficile la transition. Un phénomène analogue à celui ayant précédé l’émergence de la modernité architecturale : en 1910, Adolf Loos constate ainsi : « Avec l’architecte, l’art de bâtir a été rabaissé au rang d’art graphique. Ce n’est plus le meilleur bâtisseur qui remporte le plus grand nombre de contrats, mais celui dont les travaux font le meilleur effet sur le papier. Et ces deux-là sont aux antipodes l’un de l’autre 6 . »
La production architecturale actuelle, soumise à des modes qui se succèdent rapidement, paraît ainsi davantage préoccupée de fournir des biens de consommation désirables et à obsolescence programmée que d’explorer les voies d’un renouveau, voire d’une refondation.
Face à cette production mainstream , basée sur la séduction visuelle, à court terme, les exemples d’architecture ou d’urbanisme durables ont du mal à convaincre et à faire modèle, l’imitation portant significativement plus sur les signes environnementaux (panneaux solaires, bois, végétalisation) que sur les éléments fondamentaux de conception, sans doute plus complexes à appréhender. Au-delà de bâtiments imitables, la transition en cours ne dispose pas de références positives. Si une partie de la mouvance écologiste utilise volontiers un langage millénariste, du naufrage du Titanic à l’effondrement des civilisations ou au retour à un état préindustriel, les références à l’effort de guerre du dernier conflit mondial ou au plan Marshall de la reconstruction comme modèles historiques 7 ne sont guère attrayants. Pourtant, ces périodes de crise correspondent à des moments de créativité et d’ingéniosité considérables. Il manque une ou des visions positives de futurs souhaitables, et des cartes des chemins possibles pour y parvenir. Les architectes, par leur capacité de projection et d’imagination, font partie des acteurs capables de proposer ces visions.
Andrew Revkin 8 a qualifié d’« anthropocène » une nouvelle ère géologique succédant à l’holocène, et se caractérisant par l’émergence de l’homme comme acteur principal sur le climat, le cycle de l’eau, les flux de matière et d’énergie ou encore la composition chimique des océans. La transition vers cette ère débute avec la révolution industrielle et s’achève en ce commencement de millénaire avec la prise de conscience de ces impacts. Pour l’architecture, cette nouvelle ère est déterminante. En effet, ni l’architecture préindustrielle, qui a fourni des abris pour se protéger de la nature, ni l’architecture des deux derniers siècles, qui parvient à s’en abstraire, n’offrent de modèles et de cadres intellectuels pour une activité qui concentre les actions de l’homme sur son environnement. L’architecture de l’anthropocène serait ainsi à penser désormais comme un moyen d’action global et positif, et non plus comme une création isolée. Il importe, dans cette perspective, que les architectes se posent à nouveau la question de leur rapport au monde et à l’avenir, complètent et renouvellent le plus largement possible leur culture générale – scientifique, technique, historique, économique, philosophique, etc. – et défrichent un nouveau champ théorique, préalable ou concomitant à de nouvelles propositions architecturales et urbaines.
Marc Bénard Cervières (Hautes-Alpes), 1 650 m

1 - Vitruve, Les Dix Livres d’architecture , livre I , chapitre 1, trad. Claude Perrault, 1673.
2 - Adolf Loos, « L’ancienne et la nouvelle orientation en architecture » (1898), in Ornement et crime , trad. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Rivages Poche, 2010.
3 - Le Corbusier, Vers une architecture , G. Crès & Cie, 1923.
4 - Jean-Louis Cohen, Architecture en uniforme , Hazan, 2011.
5 - Rem Koolhaas, Junkspace , Manuels Payot, 2010.
6 - Adolf Loos, « Architecture » (1910), in Ornement et crime , trad. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Rivages Poche, 2010.
7 - Lester Brown, Le Plan B , Calmann-Lévy, 2007.
8 - Andrew Revkin, Global Warming : Understanding the Forecast , Abbeville Press, 1992.
Avant-propos
À un critique questionnant Louis Kahn 1 pour savoir comment il concevrait un condominium 2 , il a été répondu, à son plus grand étonnement – on est en pleine période du Flower Power –, qu’il n’accepterait pas la commande.
Développant une réponse a priori déconcertante, Louis Kahn explique en effet que, selon lui, l’architecture ne peut exister sans un projet humain qui la fonde. Or, il considère qu’un programme architectural comme un condominium ne peut constituer un projet humain crédible. Toujours selon Louis Kahn, un projet humain, notamment rapporté à la question de l’habitat, ne peut exister hors d’un cadre familial. Un homme, une femme, des enfants, la volonté de fonder une famille, de lui donner un toit, une organisation spatiale propre à un développement harmonieux des relations familiales, rappelant ainsi que le mot « foyer » désigne l’âtre (l’architecture), mais aussi une cellule familiale (l’humain). Sans projet humain donc, pas d’architecture, seulement un bâtiment, c’est-à-dire un ouvrage dont la principale caractéristique est qu’il ne pleut pas à l’intérieur. Dès lors, étant architecte et non constructeur, Louis Kahn considère qu’il n’exercerait pas son métier s’il honorait ce type de commande. Même sans avoir des opinions aussi tranchées sur la famille, combien d’architectes conçoivent-ils l’exercice de leur métier avec une conscience aussi claire et affirmée de leurs convictions ?
À chaque époque ses interrogations, pourrait-on dire, bien que la conception architecturale se présente souvent comme la réponse à un palimpseste (stratification) historique de besoins s’empilant au fur et à mesure des exigences des époques successives. Il est inutile d’insister ici sur la phase historique d’alerte écologique dans laquelle nous nous trouvons.
À la question sociale de l’époque de Louis Kahn, se surajoute aujourd’hui l’émergence de la question écologique. Ce que montre l’exemple de Louis Kahn, c’est qu’à une question en apparence anodine, les architectes peuvent ou doivent apporter des réponses qui ne soient pas superficielles ou, dans le cas de la question écologique, irréversibles. De ce fait, il est possible, si l’on cherche un paradigme opérationnel à la question de la conception écologique, que le rôle de l’architecte puisse évoluer historiquement d’un statut d’auteur (ou de maître d’œuvre) à un rôle d’acteur du processus de construction. L’exemple chinois montre que ce statut existe déjà et, pour l’architecte occidental, ce glissement d’un statut à l’autre impose un requestionnement en profondeur de l’exercice de son métier. Pour lui, mais surtout pour la société et l’environnement.
L’écologie faisant appel à de très nombreuses disciplines, souvent regroupées dans ce qu’il est convenu d’appeler les sciences de la vie et de la terre (botanique, biologie, astronomie, géologie, hydrologie, liste destinée à s’allonger au fur et à mesure de notre prise de conscience croissante de la complexité écologique), nous disposons ainsi de tout le savoir scientifique permettant, discipline par discipline, d’intégrer ces paramètres dans une conception écologique du bâti.
Il existe également à notre disposition de nombreux recueils renseignés d’exemples de constructions écologiques, attestant le fait que les architectes se sont emparés de la question. Les exemples habituellement cités sont présentés comme des icônes de l’architecture écologique. Immeuble de logements à Bedzed en Angleterre, urbanisme écologique de Fribourg en Allemagne, politique du développement durable au Vorarlberg en Autriche, sont les exemples incontournables de l’enseignement de l’approche écologique dans les écoles d’architecture. Immeuble à faible consommation énergétique pour le premier, lien entre environnement et modes de vie pour le second, politique d’urbanisme régional pour le troisième, sont autant de modèles concrets, présentés comme des réponses actuelles aux questions de l’environnement. Les études sont nombreuses à les décrire et mettent en évidence des stratégies de développement à différentes échelles.
Mais les ouvrages pédagogiques qui articulent, d’une part, connaissances scientifiques et sociales liées à un nouveau modèle de développement architectural et urbain avec, d’autre part, des applications concrètes comme décrites précédemment sont plus rares. En effet, l’enseignement de l’architecture est habituellement fondé sur deux pratiques pédagogiques : la diffusion de connaissances généralement pluridisciplinaires, constituant un « état de l’art » à l’instant présent, et la pratique de la conception architecturale sous la forme de projets à la complexité croissante au fur et à mesure de l’avancement des études.
La difficulté de l’enseignement de l’écologie dans les écoles d’architecture est dès lors de deux ordres. D’une part, la somme de disciplines des sciences de la vie et de la terre – nous en avons cité quelques-unes – conduit à un éparpillement des enseignements dispensés. D’autre part, l’articulation entre connaissances et pratiques du projet se fait rarement dans le cadre d’une éthique servant non de morale, mais d’outil intellectuel nécessaire pour affronter des questions complexes.
Une autre difficulté est inhérente au fonctionnement d’une institution pédagogique autonome et cooptative. La propension à la reconduction systématique des disciplines déjà en place conduit à ne renouveler que les enseignements déjà présents en son sein. C’est dire que ces enseignements peinent à être confrontés à l’épreuve de la réalité. L’architecture est traditionnellement conçue comme une culture historique et pratique fondée sur le modèle de la Renaissance, au sein de laquelle le projet devrait éclore naturellement. Cette inertie conduit à différer l’introduction des nouvelles attentes sociétales dans l’enseignement de l’architecture.
Ainsi, la dimension écologique de l’enseignement dans les écoles d’architecture trouve néanmoins ses limites dans le fait que, d’une part, les sciences de l’environnement évoluent rapidement, imposant une veille technologique assidue et, d’autre part, que ces modules pédagogiques ne bénéficient pas du même « retour sur expérience » que l’enseignement des disciplines plus anciennement associées à l’architecture (construction, sociologie, histoire, arts plastiques, par exemple).
Enfin, et surtout, la principale difficulté réside – c’est l’objet de cet ouvrage – dans le fait que l’on peut s’interroger sur la notion même d’architecture écologique : pléonasme, oxymore ou impossibilité ontologique sont autant de questionnements soulevés incidemment par le projet ou plus fondamentalement par la théorie.
Si nous parlons de pléonasme, nous actons que chaque architecte considère sa production comme « naturellement » écologique, puisque ses ouvrages participent de sa propre vision de l’environnement sans qu’il ait besoin d’en évaluer la validité au-delà de sa propre subjectivité. L’oxymore renvoie, quant à lui, à une dialectique nature/culture s’exerçant dans des limites qu’a décrites Philippe Descola 3 dans son ouvrage Par-delà nature et culture . Et l’impasse ontologique a été nettement identifiée par Nicholas Georgescu-Roegen 4 dans son livre paru en 1979, La Décroissance . Nous reviendrons plus longuement sur ces définitions implicitement données à l’architecture écologique.
L’ambition de cet ouvrage est de modestement contribuer à la construction d’une réflexion approfondie répondant aux exigences écologiques, à tout le moins dans sa dimension architecturale. Ces efforts de construction, d’abord intellectuelle, devraient permettre d’élaborer une pensée actualisée du Monde ainsi que des réponses appropriées à la question de la cohabitation de l’Homme en son sein.
La chose est mieux dite par Pierre Teilhard de Chardin : « Pour un observateur parfaitement clairvoyant, et qui regarderait depuis longtemps de très haut la Terre, notre planète apparaîtrait d’abord bleue de l’oxygène qui l’entoure ; puis, verte de la végétation qui la recouvre ; puis, lumineuse, toujours plus lumineuse de la Pensée qui s’intensifie à sa surface 5 . »
Et seulement alors, comme Louis Kahn, posons-nous la question de savoir si nous « acceptons la commande ».

1 - Louis Kahn, architecte américain (1901-1974).
2 - Un condominium est un type de logement typiquement américain, constitué d’appartements en copropriété, partagé donc entre plusieurs propriétaires. La morphologie de ce système est créée par l’assemblage d’unités de ce type, formant un ensemble bâti à coursives enroulées autour d’une cour avec commodités (piscine, jardin, etc.). C’est ce type d’organisation que l’on peut voir dans la célèbre série télévisée Melrose Place , montrant la vie de jeunes célibataires américains. Le condominium renvoie souvent à l’image que l’on se fait des expériences de vie communautaire californiennes.
3 - Philippe Descola, Par-delà nature et culture , Gallimard, 2005.
4 - Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance , Sang de la Terre, 1979, chapitre IV p. 70.
5 - P. Teilhard de Chardin, préface à L’Énergie spirituelle de la souffrance , Seuil, 1951.
Introduction
Hormis les tentatives isolées de l’architecture « solaire » des années soixante et les expériences d’autoconstruction attestant des convictions écologiques de leurs bâtisseurs, les premiers bâtiments courants dits écologiques sont postérieurs à la conférence de Rio (1992) et surtout au protocole de Kyoto (1997). Des experts scientifiques, associations, ONG et citoyens ont interpellé les gouvernements occidentaux sur les politiques à mettre en œuvre pour limiter les nuisances créées par un développement débridé. Ces instances politiques ont répercuté pour partie sur les acteurs du développement les nécessités d’un contrôle écologique de leurs productions. Le bâtiment comptant pour une part importante de ce développement, les architectes ont donc été confrontés à cette exigence, nouvelle pour la plupart d’entre eux.
Chaque État a apporté un embryon de réponse, mais dans un pays industrialisé comme la France, la première réaction des architectes a été majoritairement de doter leur production de ce qui était à leur disposition sur le marché des technologies vertes. Après un passage sur les bancs des organismes de formation professionnelle spécialisés dans l’approche environnementale, ils ont conçu leurs premiers bâtiments « éco-responsables » sur le même modèle que leur production précédente, mais en en changeant progressivement les produits d’abord, les procédés parfois 1 .
Dès lors, nous avons vu l’image de nos bâtiments évoluer d’un modèle industrialisé vers un biodesign composé de panneaux solaires, de toitures végétalisées, de bardages en bois, etc. Le modèle est le même, mais en vert. Certes, cette exigence écologique a contribué aux progrès des performances du bâtiment (par exemple son étanchéité à l’air), auparavant majoritairement guidés par l’industrialisation du processus de production. Cet infléchissement, principalement destiné aux économies d’énergie de fonctionnement, est naturellement salutaire. Qui se plaindrait de voir diminuer sa facture de gaz ou celle du pays, permettant au passage des réductions d’émanations polluantes ? C’est d’ailleurs le principal moteur de cette évolution rapide : baisse des consommations pour l’utilisateur, augmentation des ventes de technologies sophistiquées pour le producteur, message vertueux pour les politiques, nouveaux débouchés pour les organismes certificateurs, apparition de métiers liés à l’approche écologique, tout le monde y a trouvé son compte.
Cependant, le fait que ces nouvelles prestations s’appliquent principalement à la partie visible de l’iceberg incite à penser qu’elles relèvent plus d’un effet d’annonce que d’un requestionnement en profondeur du modèle. Dès lors, comme l’ont montré Thomas Kuhn 2 ou Kurt Gödel (conditions du changement ou contradiction interne), sont apparues certaines contradictions qui amènent à s’interroger sur la pertinence du système vieux modèle/nouvelles technologies. Il suffit d’ailleurs de relever ces contradictions pour comprendre que la phase d’alerte écologique n’en est qu’à son début.
C’est ce qu’a fait Pascal Gontier 3 dans un article intitulé « Symbiocité » paru en 2005 dans la revue Faces . Cet article fait d’abord le constat de situations urbaines contrastées entre les bâtiments constituants de la ville. Prospect, orientation solaire ou isolement sont des paramètres qui les rendent inégaux en termes de captation de ressources naturelles. De fait, penser la ville écologique en concevant les bâtiments comme des unités autonomes conduit à se retrouver rapidement confronté à des problèmes d’équité, de répartition et, tout simplement, d’efficacité. Notons que l’article est antérieur au renforcement des réglementations thermiques qui ont été les principales réactions politiques du Grenelle de l’environnement, tendant à faire des bâtiments des bouteilles Thermos de plus en plus autonomes en énergie. L’auteur, dans un parallèle avec la symbiose naturelle qui unit telle ou telle espèce vivante dans les services qu’elles se rendent mutuellement, propose la ville écologique pensée en termes de solidarité entre bâtiments. Ce modèle est inspiré des travaux de Suren Erkman 4 , qui oppose le vieux modèle de l’économie linéaire (le « end-of-pipe ») à celui d’une économie circulaire, là aussi à l’image de la symbiose naturelle. Pascal Gontier, quant à lui, utilise le mot de cluster , arpège de bâtiments complémentaires en termes d’échanges, pour définir des programmes nouveaux. Il donne l’exemple d’une piscine biotope qui serait le cœur d’un développement urbain à l’échelle d’un quartier, fédérant autour d’elle des programmes aussi variés que des commerces, une chaufferie, une école, etc.
Ainsi, il montre qu’à traquer les contradictions de cadres réglementaires peut-être un peu rapidement élaborés, on peut non seulement éviter des erreurs de masse, mais aussi générer des modèles – ici, intermédiaires entre la ville et le bâtiment – vertueux en termes économiques (économies de ressources), sociaux (lien solidaire) et écologiques. On décrit bien là la figure habituelle du développement durable.
Cet article est important, car il montre sans ambiguïté que l’échelle du problème écologique ne peut pas être efficacement celle de l’architecture, mais l’englobe et met en évidence l’interdépendance entre les disciplines constitutives de l’environnement. Dès lors, aborder la question de l’architecture écologique ne peut ni être strictement mécaniste ni s’appliquer à l’échelle habituelle de l’architecture. Or, ces dernières années, nous avons vu fleurir soit des bâtiments de plus en plus isolés thermiquement, bardés de bois et casquettés de gazon, soit des prouesses technologiques présentées comme des avancées majeures en termes d’efficience écologique. Mais force est de constater que, d’une part, leur empreinte écologique reste peu ou prou la même que celle des bâtiments courants et que, d’autre part, cette approche n’a pas généré de langage singulièrement nouveau, signe encore de l’attente de solutions réellement adaptées.
L’autre contradiction majeure d’une approche purement mécaniste du problème tient à la nature même de la révolution écologique quand elle s’applique à l’architecture. Est-ce donc un changement de paradigme scientifique – auquel cas, nous pourrions nous référer à Thomas Kuhn, Imre Lakatos ou Paul Karl Feyerabend –, une rupture historique des conditions de la production architecturale – rappelant utilement les travaux de Manfredo Tafuri 5 sur les rapports entre utopie et histoire –, la nécessité d’une autre morale qui régirait les rapports entre l’Homme et la Nature – citons à cet égard Dominique Vermersch 6 –, ou simplement une réaction salutaire aux problèmes écologiques planétaires ?
Dans tous les cas, il semble à peu près certain qu’après avoir acté la nécessité de la prise en compte des impératifs écologiques dans la conception architecturale, nous n’avons pas le recul suffisant pour en apprécier l’impact réel. Si l’on compare la période actuelle à celle de l’émergence de l’architecture baroque dans l’Europe du XVI e siècle, on constate que le projet n’accouche pas d’un style architectural à la mesure des enjeux. Le projet politique, intellectuel, comme l’a été celui de la Contre-Réforme, ne s’accompagne pas de sa concrétisation urbaine ou architecturale. Pour preuve, les flag-ships 7 issus de la mondialisation, résultant de la seule recherche de leur design et de la sélection d’auteurs à forte notoriété, dominent encore très largement le panorama de la production mondiale de l’architecture en ce début de XXI e siècle. Le cas de la Chine est révélateur. Parfaitement consciente du caractère vital des questions écologiques qui lui sont posées, la commande chinoise de prestige, celle censée véhiculer un message politique, n’engendre qu’un catalogue de ce que l’architecture mondiale peut produire de plus spectaculaire et de totalement inadapté à la donne écologique 8 .
En fait, nous croyons qu’il existe une spécificité de la situation créée par la confrontation entre impératif écologique et production architecturale. Cette spécificité est bien identifiée par Jean-Pierre Dupuy dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé 9 sous la forme du paradoxe du prophète. Ce paradoxe est le suivant : ce dernier n’aurait pas intérêt à prophétiser la catastrophe. En effet, soit on ne le croira pas et son existence sera vaine ; soit on le croira et de deux choses l’une : la catastrophe surgira et on lui en voudra d’avoir été le prophète du malheur, elle n’adviendra pas et on lui en voudra des mesures coûteuses prises pour l’éviter, que ces mesures l’aient endiguée ou pas. L’exemple le plus récent est le volet de mesures prises pour parer aux effets du virus H1N1 en France en 2009-2010. Surtout si la situation se représente, confortant à rebours ce paradoxe.
C’est pourquoi, face à cette impasse, Jean-Pierre Dupuy, s’inspirant des travaux de Günther Anders, propose une réflexion permanente fondée sur la dialectique incertitude/précaution pour affronter des situations inédites dans l’histoire de l’humanité. Pour ce qui nous occupe ici, cette analyse montre que, d’une part, nous ne sommes qu’aux prémices d’une ère questionnant constamment les fondements de la production architecturale, d’autre part, que cette dialectique est inédite pour elle.
Postulons dès lors que l’architecture écologique ne peut pas être une simple addition de prestations techniques, comme si l’architecte était un assembleur de système informatique à partir de technologies « dernier cri ». Mais alors, quelle est-elle ? Sur quels fondements la concevoir ? Quelles solutions doit-elle apporter à des questions et des enjeux nouveaux ? Quelles sont les conditions de son émergence ?
Si donc l’échelle de la question dépasse celle du bâtiment et que la révolution écologique pesant sur l’architecture revêt un caractère singulier, comment concevoir une approche ad hoc ? Nous pouvons tenter de répondre à cette question en deux temps.
Le premier temps consiste, constatant la nécessité d’une approche pluridisciplinaire, à rassembler dans une pratique globale l’ensemble des disciplines requises, notamment celles issues des champs scientifiques de la vie et de la terre. Cependant, il s’agit d’identifier, au sein de chacune de ces disciplines, les connaissances réellement utiles pour l’architecte. En effet, hormis le projet de se bâtir une culture générale dans ce vaste champ, qu’importe à ce dernier de savoir, par exemple, qu’il existe des exoplanètes, que le nombre d’espèces d’arachnides oscillerait entre sept cent cinquante mille et un million ou que notre monde aurait été formé en six jours ou en quatre milliards et demi d’années ? En revanche, il lui est plus sûrement utile de savoir que l’utilisation de l’énergie potentielle n’élève pas le niveau entropique de la planète, qu’il existe des espèces animales dites clefs de voûte dont il importe plus d’appréhender la dynamique de déplacement que de connaître le répertoire exhaustif, et qu’enfin, il se rappelle que notre monde est beau parce qu’il est varié.
Il existerait donc un savoir spécifiquement utile à l’architecte dans le domaine de l’écologie qui impose un tri dans les champs disciplinaires de la connaissance. Ce tri n’est que provisoire et varie au gré de l’avancée des connaissances, imposant une veille technologique permanente et une grande prudence. Notre premier objectif est donc d’opérer cette sélection, avec en tête le projet qu’elle soit cohérente, c’est-à-dire que ces connaissances éparses s’articulent entre elles.
Mais cette approche pluridisciplinaire, si utile soit-elle, ne constituerait qu’un acquis de connaissances, permettant seulement de faire le constat des enjeux écologiques. Ces connaissances ne peuvent prendre de la valeur que si elles permettent de consolider une vision des questions environnementales qui soit la plus constructive possible.
C’est pourquoi, dans un second temps, nous proposons une approche circulaire qui tente de cerner son sujet par cercles concentriques. Cette stratégie d’approche peut ainsi se décliner comme suit :
- décrire les contextes physique, historique, économique, éthique, social et politique dans lesquels évolue l’écologie quand elle s’applique à l’architecture ;
- recenser les outils nécessaires à l’architecte pour « faire prise » avec les enjeux écologiques soulevés par son rôle ;
- proposer des prismes d’analyse au travers desquels on puisse appréhender une conception architecturale écologique ;
- tenter de cerner les liens qui unissent l’écologie aux autres volets du développement durable;
- enfin, illustrer le propos par des projets réels résultant d’une telle approche (objet du livre 2 du présent ouvrage).
Dont acte.

1 - Les produits de la construction sont les éléments technologiques constituant le bâtiment (par exemple, un parpaing), les procédés étant la technique pour les mettre en œuvre (assemblage par liant cimenteux).
2 - Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques , Flammarion, 1962.
3 - Pascal Gontier, « Symbiocité », Faces , n° 60, 2005, p. 2.
4 - Suren Erkman, Vers une écologie industrielle , Charles Léopold Mayer, 1998.
5 - Manfredo Tafuri, Projet et utopie , Bordas, 1979.
6 - Dominique Vermersch, L’Éthique en friche , Quae, 2007.
7 - En français, « bâtiments étendards », programmes architecturaux surdimensionnés, censés incarner la volonté publique, en réalité la puissance de leurs commanditaires.
8 - À quelques notables exceptions près comme la piscine olympique de Pékin de PTW et Arup ou les œuvres de Wang Shu.
9 - Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé . Quand l’impossible est certain , Seuil, coll. Points, 2004.
Éthiques
« L’homme passe l’homme. » Pascal 1
Dans l’Europe du XII e siècle, le succès de la règle monastique de saint Benoît est tel que le besoin en infrastructures capables de recevoir de plus en plus de moines et de fidèles a amené la mutation de l’architecture romane, d’une trop faible capacité d’accueil, en une architecture gothique capable de recevoir des milliers de pèlerins. C’est dire qu’une pensée et un mode de vie afférent sont à l’origine de la mutation d’une architecture.
De la même manière, les impératifs écologiques du XXI e siècle conduiront peut-être à la transformation du modèle industriel générateur d’une croissance de l’entropie de la biosphère en un modèle qui s’invente aujourd’hui. C’est ce changement de pensée, dont nous voulons montrer qu’il pourrait être à l’origine d’un changement d’architecture, sans doute radical, qui est décrit ici.
Il est utile de s’interroger, à propos du rôle de ce changement de regard, sur la constitution d’une nouvelle approche conceptuelle. Où chercher le nouveau paradigme qui présidera à la construction d’un nouveau type d’organisation ? Pouvons-nous tirer des leçons du passé ? Nous inspirer des exemples offerts par la nature ? Comment faire d’un bâtiment une partie d’un tout ? Comment parvenir à concevoir un élément d’infrastructure « immanent », en interconnexion avec son environnement ?
Les projets émergeant de ce ou ces nouveaux modèles dépendent évidemment de la pensée de l’architecte, et on s’aperçoit maintenant, avec les premières leçons de la mondialisation, que cette pensée est largement tributaire du cadre culturel dans lequel elle évolue et que différents modèles coexistent. Pour ne donner qu’un exemple de cette géolocalisation des cultu res qui évoluent dans un cadre éthique donné, là encore, les travaux de Philippe Descola nous sont fort utiles. La classification qu’il a proposée, sur la base des liens entre monde animal et monde humain (voir, pour plus de détails, le chapitre « Biodynamisme »), permet de comprendre intuitivement que, si les problèmes écologiques peuvent être interconnectés au niveau de la planète, les approches architecturales visant à leur apporter une réponse sont largement différenciées. Et la différence entre ces approches vient elle-même davantage de la variété de leurs cadres éthiques que d’éventuelles différences d’emploi de solutions architecturales ou techniques.
Le domaine de l’écologie étant très vaste, il n’est donc pas anormal que les nombreux champs disciplinaires s’orientent, de par la nature même du cadre de leur pensée, vers des approches très différentes. Ces grandes orientations révèlent un fond « idéologique » sousjacent et des méthodes qui leur sont propres, reposant sur des conceptions différentes de l’écosphère. Il nous semble que les difficultés actuelles soulevées par la donne écologique viennent en grande partie de ce que l’on passe constamment d’un système éthique à l’autre. Par exemple, on pose souvent la question de la sécurité liée à l’utilisation de l’énergie nucléaire ; or la question est posée dans le champ scientifique (statistiques des accidents, règles de causalité accidentelle…), mais la réponse est souvent située dans le champ économique (rentabilité de cette énergie, lourdeur des investissements consentis, etc.). Dans ces conditions, le dialogue n’est pas possible. C’est pourquoi un effort de clarification entre ces systèmes nous semble un préalable à toute tentative de solution.
Nous avons identifié trois champs éthiques différents qui encadrent généralement les formes de pensée qui s’y rattachent. Ils sont logiquement fondés sur les piliers des disciplines utilisées pour les définir. Soit :
- un champ scientifique qui pense principalement la biosphère et les solutions à son évolution en interface avec le développement humain selon une approche systémique ;
- un champ économique qui considère la biosphère en termes d’échanges selon des organisations descriptibles et quantifiables ;
- un champ philosophique et théologique qui questionne en permanence la place de l’homme au sein d’un système, à la fois tangible et spirituel.
Analysons successivement ces trois champs.
Les champs scientifiques
Le succès du livre Effondrement de Jared Diamond 2 est symptomatique de l’intérêt porté aux leçons du passé. S’intéresser à l’histoire permet de tirer profit des échecs et des réussites de ceux qui nous ont précédés. Alors qu’aujourd’hui, on utilise souvent des technologies dont on ne maîtrise pas encore les conséquences, le recours au passé permet un retour d’expérience, une limitation des risques et la construction d’hypothèses plus fiables.
Notre regard se porte ainsi naturellement vers la nature, source inépuisable d’exemples. Elle offre aux hommes des sources d’inspiration précieuses tant au niveau de la forme (figures géométriques régulières), de la structure, des matériaux (résistance d’un brin d’herbe ou des toiles d’araignée, etc.) que des comportements.
Ainsi, l’intérêt porté à la Nature permet de tirer des leçons des stratégies durables qu’elle a mises en place. Elle est à même de nous fournir des exemples pour repenser nos sociétés contemporaines. La Nature élabore des micro-solutions riches d’enseignements. Dans son livre La Quatrième Feuille , Philippe Jamet 3 décrit des herbacées de la savane qui ont répondu à la pauvreté du milieu en se recyclant ellesmêmes. La graminée Hyparrhenia diplandra organise le recyclage de ses racines mortes en minéralisant ses propres nutriments (azote, carbone). Ainsi pourrait se penser le cycle de vie de l’anthropocène.
On peut également s’inspirer de la Nature à une échelle plus vaste : Pascal Gontier met en avant la notion de symbiose pour définir un nouveau type de ville. Les bâtiments qui composent une « symbio-cité » ne sont pas conçus comme des bâtiments passifs, autonomes, véritables « bouteilles Thermos » ; ce sont les éléments constitutifs d’un écosystème urbain, échangeant entre eux ressources et déchets. Pascal Gontier 4 définit d’ailleurs le cadre de cette approche mimétique : « L’écologie industrielle ne vise pas nécessairement à imiter littéralement le fonctionnement des écosystèmes naturels, avec leurs producteurs (les plantes), leurs consommateurs (les animaux) et leurs décomposeurs (les bactéries et micro-organismes), mais à s’en inspirer afin de minimiser les ressources et à valoriser les déchets dans un dispositif de flux circulaire. »
Cependant, la mise en réseau des éléments qui constituent nos sociétés ne doit pas se limiter aux constructions humaines. Comme nous l’avons vu précédemment, nous faisons partie de la Nature et tout objet que nous créons dans le monde devrait être pensé en continuité, en connexion, avec son environnement.
Dans sa trilogie intitulée Sphères , Peter Sloterdijk 5 résume clairement les idées que l’on remet aujourd’hui en cause. Cet ouvrage analyse les conditions grâce auxquelles l’Homme peut rendre son monde habitable, il dresse une morphologie générale de l’espèce humaine. Ainsi, pour rendre intelligible le concept de société humaine, Sloterdijk emploie l’image de l’écume ; cette écume est composée d’une multitude de sphères (ou foyers). Une sphère est une solidarisation, c’est-à-dire la création d’un espace intérieur (comme un couple ou une famille). Ces cellules individualisées sont les atomes qui forment l’écume sociale.
L’aspiration anthropotechnique est un des éléments à l’origine de la création d’une sphère. Cette notion permet de différencier l’homme de l’animal. En effet, l’homme utilise des outils qui mettent à distance le monde. C’est ainsi qu’il se constitue un lieu propre, une sphère ontologique qui lui est réservée : la clairière (alors que l’animal évolue, lui, dans un environnement). Aujourd’hui, on ne peut plus concevoir l’être humain comme un individu dont le territoire (les sphères, la clairière) se superpose à la Nature. Cette vision du monde sous la forme d’un palimpseste évolue progressivement vers la pensée d’un espace partagé par tous. Nous ne sommes plus des individus isolables, mais une véritable communauté.
Parallèlement, avec le phénomène de la mondialisation, on assiste à la clôture de la planète sur elle-même. Raphaël Bessis 6 parle d’« écho-système » : l’échoïsation produit l’équivalent d’un enchaînement de dominos. Tout est lié, soumis à l’effet papillon. Dans ces conditions, l’affrontement devient dangereux : dans un monde clos, une situation d’opposition engendre la destruction de tous les protagonistes. Nous sommes donc amenés à penser la coexistence, le partage équitable des ressources. Nous ne pouvons plus ignorer la Nature, sa biodiversité, sa fragilité, sous peine de nous détruire nous-mêmes. L’homme doit se penser dans son « immanence » vis-à-vis de son milieu.
Au cours d’entretiens en juillet 2007, Francis Hallé 7 et Raphaël Bessis ont évoqué des stratégies différentes d’existence dans les règnes animal et végétal.
F. Hallé : « Si l’on se place sur le plan de l’évolution biologique, celle de Darwin, alors l’évolution de la plante et celle de l’animal sont très différentes. Évoluer pour les animaux, c’est se dégager de mieux en mieux des contraintes du milieu, et en ce sens, l’homme est bien placé au sommet de la pyramide, parce que pour nous, à la limite, on ne sait même plus ce qu’est le milieu. Évoluer pour une plante, c’est se conformer de mieux en mieux aux contraintes du milieu, cela consiste donc non pas à s’échapper, mais au contraire à se dissoudre dedans, à disparaître d’une certaine manière. C’est en quoi la plante m’est apparue immanente, alors que l’animal serait transcendant. »
R. Bessis : « Je pense que notre société actuelle développe un devenir de type végétal, mais elle n’en a pas véritablement le choix. Tout ce qu’elle fait, soi-disant à “l’autre” (au milieu, à la nature, au monde) par volonté carnassière, c’est en fait à elle-même qu’elle le fait. Si bien que le meurtre de l’autre se retourne en suicide, et la pulsion d’agression en pulsion de mort. Le devenir végétal appelle, au contraire, à ne plus vivre une opposition, mais à déployer une immanence. »
Il apparaît au fil de ce développement que le moindre des gestes humains doit être réfléchi, pensé de manière à mesurer exactement son empreinte dans le temps, l’espace et sur le vivant. Cependant, il apparaît tout aussi clairement que notre connaissance du monde vivant évolue vers de plus en plus de complexité, rendant toujours plus difficile pour les acteurs du développement la tâche d’en prendre la mesure.
La complexité du fonctionnement biologique du monde a été mise en évidence par les travaux d’Ilya Prigogine 8 , qui a opposé au déterminisme du monde de la physique classique un modèle non linéaire du développement biologique. C’est-à-dire qu’au caractère prédictif du modèle de Laplace, il substitue un processus dont le déroulement comporte des « points de bifurcation ». Si on veut donner une image de cette opposition entre les deux modèles, on peut se figurer l’interaction gravitationnelle entre deux planètes (on peut dévoiler passé et futur en connaissant l’état du système à l’instant présent) et, parallèlement, considérer le même jeu entre trois planètes : il est impossible de décrire l’évolution autrement que par une approche probabiliste. Ainsi, il semble difficile aujourd’hui de ne décrire la complexité du monde vivant qu’au moyen d’une approche exclusivement déterministe.
Or, les architectes qui n’ont eu jusqu’à présent à utiliser du monde de la physique que la gravité dans un modèle simple et déterministe, se trouvent confrontés à la réalité d’un milieu vivant, donc, si l’on en croit Prigogine, à un tout autre modèle. Ce dernier peut être décrit comme un modèle fondé sur l’auto-organisation. Si le développement vivant obéit à des fluctuations, passe par des points singuliers et trouve, à chaque changement de phase, ses propres lois de comportement, les objets qui se présentent à lui en interface (l’architecture) doivent pouvoir s’adapter à des réalités bien différentes, dont la principale pourrait être un brutal changement du contexte dans lequel ils se trouvent.
Il est à noter d’ailleurs que si ce changement de paradigme n’a pas encore été pris en compte réellement comme une donnée fondamentale de l’architecture écologique, il a cependant, en tant que modèle, été la source d’inspiration de nouvelles approches structurelles, dites non linéaires 9 , dont l’exemple le plus frappant est la piscine de Pékin pour les Jeux olympiques de 2008. Pour les architectes en général, les avancées scientifiques sont d’abord des sources d’inspiration avant d’être des déterminants conceptuels.
Mais le savoir scientifique n’est pas le seul à annoncer un changement radical des conditions dans lesquelles évoluerait l’architecture. La littérature, quand elle s’empare des questions actuelles du monde, est révélatrice de changements qui peuvent interpeller les architectes ou leur servir de sources d’inspiration. C’est le cas de Michel Houellebecq 10 , qui dans ses romans Les Particules élémentaires et surtout La Possibilité d’une île s’interroge sur les conséquences des progrès de la médecine sur l’avenir de l’homme. La Possibilité d’une île , par exemple, décrit l’évolution d’un homme nommé Daniel qui, successivement cloné, devient un autre être, Daniel X. Cet homme trouve, dans le clonage, la réponse à un monde en mutation constante. Il n’est ni vraiment un homme, au sens où nous l’entendons usuellement (une singularité unique), ni vraiment son projet, au sens où il aurait été conçu comme tel (le mythe de Frankenstein), mais un process , qui évoluerait en même temps que son milieu (un projet dont le sujet et l’objet se confondent).
Ainsi, si le modèle de Prigogine, l’auto-organisation, décrit mieux que la physique déterministe ou plus utilement pour les architectes de l’écologie leur cadre conceptuel, et si la littérature en décrit des anticipations, l’architecture devrait pouvoir apporter ses propres réponses.
Nous verrons, dans le chapitre « Cycles », qu’une des données principales de l’architecture écologique est la prise en compte de la durée de vie des bâtiments. Cette durée de vie, si elle va au-delà de possibles changements radicaux de conditions vitales, implique une réflexion sur la flexibilité des bâtiments écologiques caractérisés par l’incertitude qui pèse sur leurs conditions de vie au sein d’un milieu changeant.
De cette façon, une des stratégies que l’architecture écologique pourrait adopter face à cet univers malléable et incertain serait d’acter que l’anthroposphère peut muter au gré des changements du milieu. Cette capacité de mutation a déjà été mise en œuvre, non pas en vertu de considérations écologiques mais pour des raisons de service. Par exemple, la conception de la station spatiale internationale (ISS) s’est fondée sur des objectifs de possible inter-changeabilité de ses éléments constitutifs. Sa modularité est une performance qui lui permet de muter, soit au rythme des progrès technologiques de ses composants de base, soit au gré de leur vétusté. Cette performance est de surcroît permanente, dans la mesure où elle est atteinte en phase de fonctionnement sans interruption de service.
Ainsi, cette stratégie de mutation de l’ISS, si elle n’obéit pas à des impératifs écologiques, est une réponse à des conditions d’exploitation qui varient durant la période de fonctionnement. On constate que cette capacité a été d’emblée recherchée (du fait également de l’éloignement de la station de son centre de maintenance) et est issue d’une approche technologique de la question 11 .
Dès lors, l’exemple de la mutation, en tant que réponse architecturale, est-elle une stratégie écologique possible ? Si la réponse à cette question dépend probablement des programmes et des lieux dans lesquels ils s’inscrivent, l’exemple de l’ISS montre que la conception architecturale pourrait viser à définir un process plutôt qu’un projet figé pour une durée de vie habituellement indéterminée.
Ainsi, l’approche scientifique des questions écologiques engendre des solutions qui, si elles s’appliquaient strictement à l’architecture, soulèveraient des questions fondamentales quant aux principes conceptuels servant aujourd’hui de paradigme aux architectes. Et donc relèveraient de l’éthique, dans la mesure où le point de vue strictement anthropocentrique se révélerait inopérationnel.
Les champs économiques
Là encore, nous allons nous appuyer, dans notre entreprise de tri des approches concrètement utiles pour l’architecte, sur des travaux significatifs d’une nouvelle approche de la biosphère. En l’occurrence, ceux d’Alain Grandjean, Jean-Marc Jancovici 12 et Nicholas Georgescu-Roegen.
Dans leur ouvrage C’est maintenant ! publié en 2009, Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici ont exposé très clairement le découplage entre monnaie et valeur écologique. Sans doute en référence au livre Effondrement de Jared Diamond, ils ont situé leur démonstration dans le cadre d’une île, fonctionnant originellement sur les bases d’une économie de troc. Ils en brossent les configurations financières successives, depuis l’économie de troc jusqu’à une situation analogue à notre système économique actuel.
À l’origine, les ressources naturelles ont chacune une valeur identifiée : énergétique avec le bois de chauffe, constructive avec le bois de construction, nutritive avec le poisson, esthétique avec, par exemple, des coquillages rares ou remarquables, etc. Ces ressources sont échangées selon le système du troc. Il y a donc un lien direct et visible entre les ressources, transformées ou non, et leur valeur, variable suivant l’état de ces ressources.
Mais, constatant qu’il est plus facile de transporter un coquillage qu’un tronc d’arbre pour les évaluer, la monnaie est créée : elle affiche, selon la loi de l’offre et de la demande, une valeur équivalente pour chaque bien au moyen des coquillages. Pour s’assurer que les habitants ne se fourniront pas en coquillages sans les indexer sur un bien, le pouvoir en interdira la récolte. De plus, puisque ces biens ont une valeur intrinsèque très différente, des coquillages sans valeur esthétique particulière seront employés, car ils sont plus nombreux que les coquillages rares. Pour en garantir la valeur, le pouvoir politique y apposera son sceau. On constate alors qu’il y a un premier découplage entre valeur écologique réelle et valeur monétaire, surtout si le pouvoir politique ne l’adosse pas à un stock réel.
Puis, pour donner aux producteurs les moyens de se développer ou de se garantir contre une catastrophe naturelle, le prêt bancaire et l’assurance sont inventés. Ces contrats acquièrent eux-mêmes une valeur monétaire grâce à la loi de l’offre et de la demande qui pousse à la négociation ou à la spéculation (promesse d’un gain monétaire). Le marché boursier est né et sera complexifié par des produits multiples formés de différents contrats, dont les plus sûrs seront mis « en haut du panier » pour être plus attractifs, les fameux produits dérivés. Ils acquièrent une valeur en soi, puisque adossés à la confiance que les habitants de l’île accordent à la stabilité du système politico-économique. À ce stade, le découplage entre valeur réelle et valeur fictive est complet.
Mais, parallèlement, les habitants de l’île constatent, grâce à leur meilleure connaissance des ressources réellement à leur disposition (finitude de leur île comme celle de notre biosphère), que ces ressources ne sont pas forcément suffisantes pour satisfaire leur croissance démographique. Dès lors, ils s’interrogent sur la garantie que ce système économique leur offre. Même si ce système a permis plus de fluidité dans les transactions, notamment avec les îles avoisinantes (la mondialisation), les ressources réelles reprennent une valeur essentielle, qui n’aurait jamais dû être occultée par le caractère virtuel du marché financier.
Cet aperçu économique, même très simplifié, permet de montrer que les architectes de l’écologie peuvent garantir une valeur à leur bâtiment en travaillant sur des concepts qui intègrent les fondamentaux économiques réels, c’est-à-dire couplés à une valeur écologique. Par exemple, en calculant le bilan carbone de leur bâtiment, au moyen des indicateurs environnementaux, pour en évaluer le coût écologique. Nous verrons qu’ils peuvent même créer de la valeur en proposant des bâtiments producteurs de ressources, notamment énergétiques.
Un économiste et mathématicien roumain, Nicholas Georgescu-Roegen, a théorisé dans les années soixante ce constat. Nous pouvons en retracer ici les grandes lignes.
Construire et faire fonctionner des bâtiments nécessite des ressources en matière et énergie puisées dans la lithosphère naturelle. Or, celles-ci ne sont pas inépuisables. Un des postulats du développement durable est de considérer une juste répartition de celles-ci entre toutes les générations présentes et à venir. Si les réserves en hydrocarbures sont épuisables et partiellement épuisées à ce jour, nécessitant la recherche d’autres ressources énergétiques à l’avenir, et si on met momentanément de côté les ressources renouvelables ou inépuisables (végétaux, énergie solaire, etc.), les autres ressources, notamment les métaux et les roches, sont à gérer en fonction d’un capital puisé dans la lithosphère.
Or, dans son ouvrage La Décroissance , Nicholas Georgescu-Roegen 13 a bien montré que la gestion de ces ressources n’obéissait pas aux règles usuellement utilisées par une approche strictement économique : « Un point important – apparemment ignoré des économistes – est que le recyclage ne peut être intégral. Nous pouvons ramasser toutes les perles tombées par terre et reconstituer un collier cassé, mais aucun processus ne peut effectivement réassembler toutes les molécules d’une pièce de monnaie usée. »
Pour bien faire comprendre les enjeux environnementaux du développement, Nicholas Georgescu-Roegen se sert de la notion d’entropie comme grandeur fondamentale de mesure de l’épuisement des ressources. Ici, l’entropie mesure le degré de désordre d’un système au niveau macroscopique. Plus l’entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l’énergie inutilisée ou utilisée de façon incohérente.
Cela revient à dire qu’utiliser des ressources non renouvelables en tant qu’énergie ou matière dispersée, c’est prendre le risque que les générations à venir ne puissent plus les utiliser en tant que matière à un coût soutenable. L’entropie de la biosphère en serait trop élevée. « Plus d’avions militaires aujourd’hui, c’est moins de socs de charrue pour demain. »
La mesure de cette grandeur permet de mettre en évidence quelques considérations importantes comme :
- l’irréversibilité d’un état ou l’impossibilité de revenir à un état antérieur, notion qui peut être prise en compte au titre du principe de précaution ;
- l’impasse du recyclage intégral des ressources minières, qui, avec le recul statistique, ressort de la prévention ;
- la singularité des ressources en matière/énergie autre qu’inépuisable ou renouvelable.
Pour illustrer son propos, examinons deux exemples très différents de développement : les villes de Luang Prabang au Laos et de Paris en France.
À Luang Prabang, il n’y a pas de feux rouges, pas de stops, pas de couloirs de bus ou de vélos. Pas de klaxons, pas de problèmes de stationnement, pas d’embouteillages. La circulation y est dense, mais aussi fluide que le trafic fluvial sur le Mékong qui longe la ville. On y croise plus de bonzes que de policiers, et la ville respire la sérénité, qualité que semblent apprécier ses habitants autant que de nombreux touristes. Pour tout dire, un « paradis » comme il est difficile d’en imaginer un pour nous, les Occidentaux.
À Paris, après des travaux d’aménagement qui visaient à sectoriser les espaces de circulation (couloirs de bus et de vélos séparés de la chaussée automobile), la municipalité a mis à la disposition des habitants le système de cycles Vélib’ comme complément des transports en commun et alternative aux transports privés. Cependant, les Parisiens ont pu constater que ces mesures ont été faites au prix d’incivilités croissantes : vélos qui brûlent les feux rouges, fourgonnettes de livraison stationnées sur les couloirs de bus, piétons traversant la chaussée au mépris de toutes les règles de prudence, conduite dangereuse des voitures et des camions, dégradations volontaires de l’équipement public…, tout cela indique une organisation de plus en plus complexe dont les règles sont de plus en plus difficilement acceptées.
Est-ce à dire qu’une mesure louable (aménagement de voies de service ou joliment appelées douces), sans gouvernance urbaine adaptée et sans appropriation par les usagers, préfigure l’échec d’une politique de développement durable ? L’organisation de Luang Prabang, ville préindustrielle à faible densité, procède d’une volonté politique délibérée des autorités en place (contrairement à ses voisins vietnamiens et chinois, qui recherchent une croissance à deux chiffres). Paris, ville postindustrielle à très forte densité, continue de concevoir son système de déplacement sur un vieux modèle mis en œuvre dans les années soixante, modèle fondé sur la sectorisation des voies de déplacement (couloirs de bus et cycles, voies sur berge dévolues au trafic automobile ou aux loisirs, autoroutes urbaines comme le périphérique, etc.).
Malgré les différences de densité entre les exemples laotien et français, les modèles sontils comparables ou transposables ? Existe-t-il un autre modèle de développement pour une ville comme Paris ? Par exemple, la décroissance, ou simplement le refus d’une croissance de la densité présentée comme une sempiternelle solution à tous les maux, pourrait-elle être un modèle possible de développement ?
« Décroissance », le mot est lâché, provoquant généralement des réactions épidermiques : retour aux cavernes, élucubrations de quelques énergumènes, etc. (réactions déjà suscitées par les écologistes dans les années soixante). La décroissance est un modèle de développement fondé sur la gestion de l’entropie de notre biosphère, alors que le développement durable est un modèle fondé sur la gestion autorisée des ressources non renouvelables (modèle acceptant d’emblée la croissance économique). Un modèle fondé sur la décroissance n’est pas un modèle régressif d’antidéveloppement : il permet une croissance à partir de ressources renouvelables, mais empêche la croissance des biens élaborés à partir de ressources non renouvelables. C’est, de ce fait, un autre modèle de développement.
Appliquée à l’urbanisme, la décroissance s’y matérialise par des offres de quantités non basées sur l’extrapolation de chiffres en croissance constante comme, par exemple, le surdimensionnement des voies de circulation fondé sur des estimations de trafic à telle échéance. Certaines propositions vont jusqu’à limiter les déplacements dans la ville aux transports en commun et à ceux dévolus au strict fonctionnement de la ville (livraisons, enlèvement des déchets, maintenance de l’équipement public). Loin d’être une utopie, la décroissance est déjà une hypothèse de travail. Florian Hertweck 14 en a déjà exposé la réalité pour certaines régions allemandes qui, face à la décroissance démographique, entreprennent de réfléchir à un modèle de redéploiement urbain qui accompagnerait cette décroissance. Refus de flag-ships , gestion des réseaux et de leur démantèlement, aménagement en « archipel » de la ville de Berlin (îlots urbains denses au sein d’un territoire re-naturalisé), etc.
Il cite d’ailleurs une anecdote significative à propos de la gestion des réseaux de distribution d’eau de ces régions en décroissance. Alors que les pouvoirs publics avaient auparavant incité les habitants à économiser l’eau potable grâce à des campagnes de sensibilisation écologique et des équipements limitant sa consommation (chasses à débit variable, par exemple), ces derniers sont invités à présent à consommer davantage d’eau pour assainir le réseau. Preuve s’il en est du lien entre gestion écologique et gouvernance.
Ainsi, Jim Harrison 15 , romancier américain, écrivait en 1975 dans son roman Farmer , à propos de certaines aires urbaines américaines : « Villes balancées sur cette terre d’une certaine hauteur et qui s’étalent comme de la bouse de vache dans l’herbe. Flop, flop, flop. Sans ordre, acéphales. Une huile répandue sur des eaux calmes ; abords de la ville avec motels, parkings, drive-in d’où l’on emporte ses hamburgers, stations d’essence aux néons de trente mètres de haut, pour être certain qu’on les voit de l’auto-route, et des milliers de petites entreprises aux activités indéfinissables abritées dans des bâtiments de brique ou de béton en rez-dechaussée où l’on poursuit de sombres desseins. Vente de biens immobiliers et vente de vent. Installations sanitaires. Aux Mille Lampes. Chez Brad, Steak’n’Egg Stop. Mais nous savons tout ça et il n’y a pas moyen de recommencer à zéro. »
Si Nicholas Georgescu-Roegen a raison, il faut faire mentir Jim Harrison et, profitant, si l’on peut dire, des impératifs environnementaux qui s’imposent à nous et du débat sur le développement, ne pas écarter d’un revers de manche l’hypothèse qui serait celle de « recommencer à zéro ».
Les champs philosophiques et théologiques
L’amplification actuelle du débat autour du développement durable est significative. En effet, cette préoccupation grandissante vis-à-vis de notre milieu de vie trahit un véritable changement de point de vue, la présence d’un questionnement, d’une remise en cause fondamentale d’un modèle en crise.
Cette récente prise de conscience de l’impact des êtres humains sur leur territoire est révélatrice de l’évolution du regard que nous portons sur notre environnement. Ce changement, loin d’être le premier du genre, s’inscrit dans une perspective historique au cours de laquelle le rapport de l’Homme à la Nature s’est successivement modifié au gré de l’évolution de la pensée et des civilisations.
Durant l’Antiquité, les Grecs définissaient la Nature comme l’ensemble des choses sur lesquelles l’action humaine n’a pas de prise (les arbres poussent, le soleil se lève, la pluie tombe…). Platon voit le cosmos comme un ensemble beau et ordonné, source de rationalité et témoin d’une sagesse. La Nature incarne un modèle éthique pour l’Homme.
Cette conception éthique évolue avec la montée en puissance des religions monothéistes – judaïsme, christianisme, islam –, qui considèrent la Nature comme une œuvre par laquelle la divinité est révélée, mais dont l’enseignement éthique est incarné par un transmetteur humain : le Prophète ou le Sauveur. Ce paradigme culmine avec le christianisme où éthique et Nature sont nommément dissociées en deux entités distinctes : Jésus (incarnation de l’éthique) et l’œuvre de Dieu (la Nature, la Création, signes de la toute-puissance divine).
À la fin du XVII e siècle, la Nature est « éthiquement neutralisée » : Newton découvre les lois de la gravité et démontre ainsi que le rapport entre les astres n’est pas régi par la perfection, mais par un rapport de forces. L’Homme est le seul à avoir une conscience du Bien et du Mal ; la Nature n’a pas de finalité, elle n’est plus spirituelle mais matérielle, nous seuls pouvons lui donner un sens. Cette pensée atteint son point culminant avec l’ouvrage de Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité 16 .
Dès lors, la Nature n’est plus considérée comme étant immuable ; elle devient « perfectible ». Par la technique, l’Homme est à même de la transformer en un monde meilleur. Ce bouleversement de la perception de l’ordre naturel signe l’avènement d’une ère nouvelle : celle de l’interventionnisme par lequel l’Homme s’immisce dans la structure même de son milieu. Son instrumentalisation, son industrialisation sont dès lors possibles, avec tous les excès que l’on connaît.
Mais il est progressivement apparu que, pour atteindre ces objectifs, l’espèce humaine s’est retrouvée, du fait de son hégémonie, face à une responsabilité vis-à-vis des autres espèces vivantes. La protection de la Nature en vue d’un développement durable implique une prise en compte plus globale des intérêts communs. Notre approche ne peut plus se réduire au seul point de vue de l’Homme, mais doit découler d’une vision holistique qui prenne en compte les multiples intérêts coexistants (ceux des êtres humains et de la biosphère dans son ensemble). Or si, parmi l’ensemble du corps vivant, chaque espèce dispose de ses propres armes, de sa propre organisation pour assurer sa survie (par exemple, la mobilité pour les mammifères ou la socialisation chez certains insectes comme les fourmis ou les termites), il en est une, indéniablement, qui permet à l’Homme de s’imposer ou de réparer : la logique.
Il n’est donc pas étonnant que la première réponse ordonnée que les architectes français aient donnée aux enjeux écologiques ait été bâtie sur cette capacité de logique. Issue d’une démarche « qualité » empruntée aux industriels, ils ont utilisé à partir de 1996 une méthode, dite HQE ® (Haute Qualité Environnementale), qui décrit les objectifs d’une approche environnementale en quatre volets : écoconstruction, écogestion, confort et santé. Pour satisfaire les objectifs (appelés « cibles ») de ces volets, la démarche est rationnelle et peut être décrite comme suit.
Le projet soulève des enjeux de toute nature qu’il faut préalablement identifier et hiérarchiser. Cet « ordre » sera réputé capable d’éviter des contresens et permettra de définir des objectifs à atteindre en termes de performances. Dès lors, ces performances, relevant d’un engagement liant concepteur et maître d’ouvrage, seront obtenues par des moyens à mettre en œuvre, permettant d’atteindre une plus faible empreinte écologique.
Si c’est bien la logique, comme réponse à une question écologique, qui permet le déroulement de cette méthode, on voit au travers de son énoncé qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une approche fondamentalement anthropocentrée et qu’elle maintient l’approche architecturale dans un modèle ancien restrictif.
Ainsi que nous l’explique Philippe Descola, dans son article « À qui appartient la Nature ? », les motivations qui animent aujourd’hui l’Homme dans son rapport à l’élément naturel sont très souvent anthropocentrées : il instrumentalise la Nature à des fins proprement humaines. Par exemple, la création des parcs nationaux aux États-Unis participe plus de la construction de l’imaginaire et de l’identité nationale que de l’action purement environnementaliste. On imprime à la Nature une valeur culturelle, symbolique, voire mystique. De même, les raisons de la protection d’espèces « spectaculaires » telles que l’ours blanc ou le dauphin, relèvent d’une projection humaine purement affective (ordre de sentiments que la plupart des individus auraient peine à éprouver face à la disparition d’une espèce de nématodes). Enfin, il arrive à certains de défendre la Nature par crainte des effets néfastes que pourrait avoir un trop grand bouleversement des écosystèmes sur leur sphère de confort (cimat par exemple).
Descola a ainsi établi une corrélation directe entre, d’une part, la nature des liens qui lient le genre humain avec le monde animal et, d’autre part, les grands groupes de croyances (naturalisme, animisme, totémisme et analogisme). D’après lui, ce sont ces rapports qui définissent le cadre de pensée écologique dans lequel les cultures évoluent. Mais cette approche structuraliste ne prend que peu en compte les exigences du développement humain, à tout le moins les interrogations qu’il soulève.
Ainsi, on peut se poser la question du but ultime, du sens à donner au développement. Penser la protection de l’environnement revient aujourd’hui à définir le positionnement de l’Homme vis-à-vis de ce dernier. Le protèget-il pour lui-même ? Cette attitude est-elle absolument désintéressée ? Quelles raisons invoque-t-il ? Que révèlent-elles de son rapport à la Nature ?
Ces interrogations ont été relevées par l’encyclique papale Populorum Progressio de Paul VI et rappelées par celle de Benoît XVI, Caritas in Veritate 17 . « Définir le développement comme une vocation, c’est reconnaître, d’un côté, qu’il naît d’un appel transcendant et, de l’autre, qu’il est incapable de se donner par lui-même son sens propre ultime 18 . »
À l’image de la démocratie, dont il ne faut attendre que ce qu’elle peut donner, le modèle du développement durable ne peut se référer qu’à sa stricte définition (préserver les ressources naturelles des générations futures). Il serait illusoire de lui associer ontologiquement une destinée pour le genre humain. Mais en parallèle, l’analyse des autorités théologiques des grandes religions concernant le développement humain tente de lui donner un sens qui lui soit extérieur, c’est-à-dire transcendant.
On voit que se dessine une opposition entre transcendance des religions monothéistes et immanence des approches matérialistes. Mais à l’opposition pourrait se substituer la conjugaison. Dans la sphère chrétienne, celui qui est allé le plus loin dans une pensée qui unisse congénitalement l’homme à la biosphère, c’est Pierre Teilhard de Chardin. Même si sa pensée a été considérée comme hétérodoxe par les autorités ecclésiastiques de l’époque, elle procède d’un même projet de penser le développement conjoint de l’homme et de la biosphère en tant que destinée humaine.
Pour le résumer, Teilhard figure ce projet par ce qu’il a appelé la noosphère, laquelle possède deux dimensions : l’une est concentrique au globe, constituée par l’ensemble des réseaux d’infrastructures qui font fonctionner le système homme/biosphère, l’autre est radiale et oriente la destinée de ce système vers un horizon cosmique représenté par Dieu.
Il est intéressant de constater que certains phénomènes actuels comme l’apparition du réseau Internet et le concept d’économie circulaire renvoient au caractère concentrique de la figure de Teilhard de Chardin, les encycliques à son caractère radial. Les thèses de cet auteur se voient ainsi gratifiées d’un regain d’intérêt, comme en témoignent de récents travaux 19 . Notons également que l’approche scientifique s’inscrit parfois dans un cadre de pensée qui frise la théologie ; citons à cet égard Philippe Jamet : « La survie de chacun est dans l’alliance de tous, […] et dans la construction d’un partage […]. Ainsi, dans une crise sans retour, la solidarité est-elle ce qui fait la différence entre l’extinction et la pérennité. »
Pour conclure, rappelons qu’on peut identifier trois champs encadrant les questions liant écologie et architecture : scientifique, économique et, enfin, philosophique et théologique. Ces champs permettent de faire émerger des projets dominants qui s’imposent, selon les disciplines, comme modèles ou comme morales. Mais ces modèles s’excluent-ils ? Peuvent-ils se combiner pour définir un paradigme général qui s’imposerait comme modèle pour la période à venir ? L’avenir le dira, mais retenons que, d’une part, l’architecte doit être conscient du champ éthique dans lequel il évolue et que, d’autre part, à cette condition, la combinaison et l’hybridation entre ces modèles restent possibles pour élaborer une réponse architecturale.
On peut parfaitement confronter deux systèmes de pensée pour bâtir une approche prospective : par exemple, allier l’approche économique de Georgescu-Roegen 20 à celle issue de la pensée théologique de Teilhard de Chardin. Ainsi, une approche en termes de déchets et de démantèlement, ce que les Anglo-Saxons appellent “ cradle to cradle ” et les chrétiens “ ashes to ashes ”, doit s’accompagner d’une approche en termes de ressources pour s’inscrire dans le cadre d’une économie circulaire, tenant compte des limites de la biosphère (le contraire du vieux modèle “ end-of-pipe ” décrit par Suren Erkman).
Mais, pour échapper à la finitude de la biosphère, inéluctable si on la réduit à notre système planétaire, on est en droit de penser quetant les mystères actuels du cosmos (sa topologie, son origine, son sens) que la connaissance que nous en avons aujourd’hui (essentiellement, la rupture d’échelle entre l’Homme et l’Univers 21 ) peuvent simultanément renvoyer à l’adage de Protagoras, selon lequel l’Homme est la mesure de toute chose. Dès lors, la destinée comme la survie de l’Homme ne résideraient-elles pas dans l’expansion de la biosphère au-delà de ses limites actuelles, tel un principe actif vital ensemençant l’Univers par l’Homme ? Les deux entités, habituellement pensées séparément, y trouveraient un sens conjoint.
L’existence et le sens de l’Univers seraient donc nécessairement liés à l’existence de la vie. Son mystère serait consubstantiel à son existence, donnant un sens à celle de l’Homme et assurant ainsi sa survie par l’accomplissement d’un destin hégémonique 22 .

1 - Blaise Pascal, Pensées , liasse VII, « Contrariétés », 1670.
2 - Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie , Gallimard, 2006.
3 - Philippe Jamet, La Quatrième Feuille. Trois études naturelles sur le développement , Presses de l’École des mines, 2004.
4 - Pascal Gontier, « Symbiocité », art. cit. , p. 2.
5 - Peter Sloterdijk, Sphères , vol. 1 : Bulles, microsphérologie , Pauvert, 2002 ; vol. 2 : Globes, macrosphérologie et vol. 3 : Écumes, sphérologie plurielle , Maren Sell, 2010 et 2005.
6 - Raphaël Bessis, anthropologue français.
7 - Francis Hallé, botaniste français.
8 - Ilya Prigogine, avec Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance , Gallimard, 1986.
9 - À ce sujet, voir le chapitre « Métabolismes ».
10 - Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île , Fayard, 2005.
11 - On pourrait même se demander incidemment si l’ISS peut être considérée comme « belle ». Certainement pour ses concepteurs, en tant que modèle scientifique élaboré pour répondre à des enjeux du même champ.
12 - Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici, C’est maintenant! Seuil, 2009.
13 - Nicholas Georgescu-Roegen, op. cit. , p. 70.
14 - Florian Hertweck, « Infraville », Actes du colloque ENSAPM, 2010.
15 - Jim Harrison, Farmer , 1975 (trad. fr. Nord Michigan , Robert Laffont, 1984).
16 - Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité , Seuil, coll. Points, 1973.
17 - Benoît XVI, Encyclique, Caritas in Veritate , Libreria Editrice Vaticana, 2009.
18 - Paul VI, Encyclique, Populorum Progressio , Libreria Editrice Vaticana, 1967.
19 - Gustave Martelet s.j., Et si Teilhard disait vrai… , Parole et silence, 2006.
20 - Nicholas Georgescu-Roegen, op. cit.
21 - De l’ordre de 10 26 , en l’état actuel de nos connaissances.
22 - Conférence GC’2011 de l’Association française de génie civil, Grégoire Bignier.
Valeurs
« Nous nous enfermons dans une course infernale entre la dégradation écologique qui nous dégrade en retour, et les solutions technologiques qui soignent les effets de ces maux tout en développant leurs causes.