Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel

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Français
554 pages
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Description

Cet ouvrage propose une nouvelle manière d'analyser la question coloniale et les héritages contemporains post-coloniaux dans la région saharo-sahélienne de l'Afrique, en prêtant une attention spéciale aux cadres comparatifs et interdisciplinaires. les 24 contributions d'historiens, d'anthropologues et de politistes portent sur les problèmes conceptuels de l'étude des colonisations en Afrique, sur le fait colonial lui-même et enfin sur les héritages contemporains.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2007
Nombre de lectures 95
EAN13 9782296181281
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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COLOISATIOS ET HÉRITAGES ACTUELS
AU SAHARA ET AU SAHEL

Volume II

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04025-0
EAN: 9782296040250

Sous la direction deMariella VillasanteCervello
(InstitutMauritanien dela Recherche Scientifique)
Avec lacollaboration deChristophe deBeauvais
(CentreNational de la RechercheScientifique)

COLOISATIOS ET HÉRITAGES ACTUELS
AU SAHARA ET AU SAHEL

Problèmes conceptuels, étatdes lieux
etnouvelles perspectives de recherche
(XVIIIe-XXe siècles)

VolumeII

Préface deCatherineCoquery-Vidrovitch

L'Harmattan

L’impérialisme a aggloméré à l’échelle planétaire
d’innombrables cultures et identités.Mais le pire et le plus
paradoxalde sescadeaux aétéde laissercroireauxpeuples qu’ils
étaient seulement,essentiellement,exclusivement, desBlancs, des
oirs, desOccidentaux, desOrientaux.Comme ils font leur
histoire,les êtres humains fontaussi leurscultures et leurs
identités ethniques.Lescontinuités persistantes sont indéniables:
longues traditions,habitats prolongés,langues nationales,
géographiesculturelles.Mais il n’y a aucune raison,sauf lapeur
ou le préjugé, devouloiràtoute force les maintenir séparées et
distinctes, comme sic’était le fin motde la vie humaine.En fait,la
surviedépend des liaisons entre lescon ne peut prihoses ;ver la
réalité, ditEliot, des «autres échos[qui]habitent le jardin ».Il est
plus enrichissant etdifficilede penserconcrètement,
chaleureusement,encontrepointaux autres qu’à« nous »
seulement.Maiscelaimpliquede ne paschercherà dominer,
étiqueter,hiérarchisercesautres,et surtoutd’arrêterde répéter
que «notre »culture,p« notre »ays sont (ou ne sont pas) les
premiers.L’intellectuelasuffisammentde travail sérieux àfaire
pour oublierça.

(Edward Said,Culture et impérialisme)

Table de matières

Volume I

Liste des photos, des gravures, des « cartes postales » et descartes
Note surla transcription etsurleschoixéditoriaux
Lexique des motsvernaculaires
Préface, par Catherine Coquery-Vidrovitch
Introduction, parRaymondTaylor et Mariella VillasanteCervello

Première Partie
Problèmesconceptuels etde méthode

Chapitre 1 : Mariella Villasante Cervello(a)
Quelques réflexions sur le devenir descatégories coloniales declassements
collectifs : races,tribus etethnies.Laquestion des identités sociales
élargies etrestreintes
Chapitre 2 : Christopher Harrison(a)
Lafabrication de lanotion d’islam noir.Lestravauxdes
administrateurs-ethnographes,Clauzel,Delafosse,Marty
Chapitre 3 : James Searing(a)
De lapolitique islamique françaiseàl'histoirewolof.
Problèmes méthodologiques de l’étude de l’ordre mouridesûfîau Sénégal

Chapitre 4 : Raymond Taylor(a)
Le langage d’autorité politique etsestraductions enMauritanie coloniale.
Rois, chefs etémirs dans larégion de lagebla(Sud-ouest),XIXe siècle
Chapitre 5 : AnnE. McDougall
«Siun hommetravaille, il doitêtre libre »Les serviteurshrâtînet
le discours colonial sur letravail enMauritanie
Chapitre 6 :Alberto LópezBargados(a)
Ordres controversés : le système statutairebidândans les discours
coloniauxfrançais etespagnols
Chapitre 7 : Mariella VillasanteCervello(b)
Les producteurs de l’histoire mauritanienne.Heurs etmalheurs de
l’influence coloniale dans lare-construction dupassé des sociétés
sahélo-sahariennes

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Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

Deuxième Partie
Approche comparative dufaitcolonial
PartieI

Chapitre 8 : Tobias Green
«Ese maismundo houvera,là chegara». La région duCap-Vert,
premièretentative decolonisation portugaiseOuest-africaineàl’aube de
laGrandetraiteatlantique (XVe-XIXe siècles)
Chapitre 9 : James Searing(b)
Guerre civile etconquête colonialeauSénégal : lafin de lamonarchie et
l’essor de l’islam dans larégion duKajoor, 1859-1890
Chapitre 10 : Raymond Taylor(b)
Les frontières coloniales etleur imposition dans lavallée duSénégal,
1855-1871.Bouleversements des hiérarchies politiques etstatutaires
Chapitre 11:MartinKlein
De laconquête duSoudanàlafin de laconquête française, 1879-1899.Les
tensions entre le système colonial français etle système d’esclavageafricain
LesAuteurs
Remerciements
VolumeII
Liste des photos, des gravures, des « cartes postales » etdes cartes
Note sur latranscription etsur les choixéditoriaux
Lexique des motsvernaculaires
Préface, parCatherineCoquery-Vidrovitch
Introduction, parRaymondTaylor etMariella VillasanteCervello
DeuxièmePartie
Approche comparative dufaitcolonial
PartieII
Chapitre 1: Timothy Cleaveland
Changements identitaires, émigration etcolonialismeà Walâta, citéancienne
deMauritanie.L’histoire politique desLemhâjîb (XVII-XXe siècles)
Chapitre 2: Yahya ould el-Bara
Les réponses etlesfatâwâdes éruditsBidânfaceàl’occupation française
enMauritanie (finXIXe-XXe siècles)
Chapitre 3 :Christopher Harrison(b)
Lapeur européenne de l’islam.Coppolani etlapacification de la Mauritanie

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Liste des photos

Chapitre4: Gian-PaoloCalchiovati
Administration et politique indigène enLibye dans lapremière phase
de colonialisme italien (1911-1919)
Chapitre 5: JosepLluísMateoDieste(a)
Un colonialismetardif etcompensatoire.Pouvoir, résistance etclientélisme
au Protectoratespagnol du Maroc (1912-1956)

Troisième Partie
Les héritagescoloniauxdans lapériode contemporaine

Chapitre 6:PaulodeMoraesFarias
Au-delàde l’opposition coloniale entre l’authenticitéafricaine etl’identité
musulmane.L’oeuvre deWaa Kamisòkò, barde moderne etcritique du Mali
Chapitre 7: JosepLluísMateoDieste(b)
LesEspagnols dans l’imaginaire desMarocains du Protectorat.
Les jeuxpolitiques de lamémoire collective
Chapitre 8:Benjamin Acloque
L’idée de frontière en milieunomade : héritage,appropriation et
implications politiquesactuelles (Mauritanie,Saharaoccidental)
Chapitre 9: Jean-oëlFerrié
Laplace de lacolonisation européenne dans lamodernisation dupolitique
enAfrique du Nord.Constitutionnalisme, démocratie et autoritarisme
au Maroc etenÉgypte
Chapitre 10: AliceBellagamba
Laconstruction coloniale dugouvernementlocal.Fonctionnaires
Britanniques etChefs deDistrictenGambie contemporaine
Chapitre 11: Mariella VillasanteCervello(c)
Négritude,tribalitudeetnationalisme enMauritanie.Des héritages
coloniauxen matière d’idéologie etde commandement
Chapitre 12: AlbertoLópez Bargados(b)
«Ces orgueilleuxseigneurs dudésertsaharien ».Images coloniales et
post-coloniales desSahraouis enEspagne
Chapitre 13: ChristophedeBeauvais
Mémoire coloniale,violencesurbaines etidentité nationale enFrance :
lacomplexité d’une histoire immédiate
LesAuteurs
Remerciements

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271

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Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

Liste des photos, des gravures, des «cartes postales » etdes cartes

VolumeI

1 : Lescolonies françaises.Couverture de cahier scolaire,vers 1900page33
2:Esclaves enchaînés,Le Petit Journal, 190743
3:DeGaulle envisiteàNouakchott45, 1959
4 : «Mouloudi », notable desRgaybâtdeTindouf, 195346
5 :Réunion de notablesRgâybatdeTindoufavec lesFrançais, 195347
6:École de fillesàBoutilimit,Mauritanie, 195348
7:Bureauxdu RésidentdeKiffa, 193749
8 :PremiersMinistèresà Nouakchott,Mauritanie, 196351
9 :Affiche «Soudan »,Expositionuniverselle de 190084
10:Affiche «LesAmazonesaucombatdeDogba», 1897115
11 :École deChinguetti, 1954148
12:Portraitd’Abderrahman ouldBakar «Émir du Tagant» 177
13:Thiédo près deBakel,Sénégal 185
14 :AmadouBamba, 1913187
15 :Traite de lagommeau Sénégal211
16: «Émir du Tagant»Abderrahmane ouldBakar 1937 219
17:Ahmed ouldDeyd «Émir du Trarza», 1937 221
18 :Traité de paixentreFaidherbe etle «Roi deTrarzas », 1858222
19 : «Suite guerrière de l’Émir deTrarza», 1910 225
20:Interprèteavecadministrateur,vers 1930 226
21 :PortraitdeWuldBubakar,Chef desAwlâdAhmed deBrakna, 1937 231
22: «Rébellion desHaratinesMauresà Thiès » (1),Sénégal, 1904244
23:Femme de statutservile,Atar,vers 1930 248
24 :Goumiersavec leurs épouses,Tagant, 1950 253
25 :Marché d’Atarvers 1950 261
26:HammodyavecCheikhMohamedFadel,vers 1940 263
27:Hammody, ditDahah,vers 1961264
28 :Maisons deHammody àAtar265
29 :Salka, épouse deHammody, 1961266
30:MohamedSaid ouldHammody,2006 268
31 :Ahmed ouldAyda, «Émir de l’Adrar », 1958276
32: «Soumission desRgaybât» (1), 1958286
33:Troupes nomades du Río deOro288
34 :Notables halpular’en,vers 1958299
35 : «NomadeMaure »vers 1930 300
36:Mère etfillebidâniyyat,vers 1950 308
37:Jeune fille halpular’envers 1950 313
38 :HarryT.Norris,2000 329
39 :Enfants deNouakchott, 1994345

12

Liste des photos

40 : Carte dela Région duCap-Vert auxXVI-XVIIe siècles
41 :Égliseossa Senhora do Rosario(XVIe siècle)
42:Tombeaud’un notable portugais (XVIIe siècle)
43:Carte duKajoor etduBawol, 1860
44 :Traité de paixentreFaidherbe etle «Damel duCayor »
45 : «Rebellion desHaratinesà Thiès » (2),Sénégal, 1904
46:Carte duFleuveSénégal
47: «Hostalier deSaint-Louis duSénégal » [Bidâni duTrârza]
48 :Carte de l’occupation duSoudan
49 :Samory, sans date
50: «TirailleurSénégalais »,vers 1900
51 :Gallieni négociantavecSamori
52:Caravane d’esclaves dansunezone malinké duSoudan
53:Fortifications (tata) deSikasso
54 : «LeGénéralGallieni, 1903»
55 : Arrestation deSamory
56:Journal officiel,Prise deSamory, 1898

Volume II
1 :Carte deWalâta
2:Vue de lavieilleville deWalâta
3:Bibliothèque duqâdîdeWalâta
4 :Décorations murales,Walâta,vers 1950
5 :Chefs politiques duHawd,Guig (debout),Falili etHannana
6:Occupation deWalâta, 1912
7:Vielle maison deWalâta, 1937
8 :Femmes deWalâta, 1986
9 :Walâtî envisite dans leurville, 1994
10:Coppolani en conversationavecShaykhSa’adBûh, 1903
11 : «Soumission desRgaybât» (2), 1958
12:École des filles deRosso, 1958
13:Famille bidân près deNouakchott, 1903
14 :Le capitaineBinger entreà Kongavec ses hommes
15 : «Les colonies françaises.La Mauritanie »
16:TombeaudeCoppolanià Tijîkja, 1955
17:Carte de la Libye
18 :SoldatsItaliens enLibye,vers 1910
19 :ItaliensàBenghazi,vers 1920
20: «Tripoli,PalazzoPrevidenzasociale »
21 :Oasis deKirkarish,Tripolitaine
22:Timbre postal italien, «Libia, 1930»
23:MouammarKhadafi envisiteà Nouakchott
24 :Carte duProtectoratespagnolauMaroc

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Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

25 : « Famille berbère duMaroc »vers 1900
26 : Campagne de Melilla, 1911-1912,Mohamed Armani
27:Caricature, «SoldatMehalla»
28 :Carte de larégion duManden
29 : «Coin devillage indigène »,Bamako, sans date
30: «Campagne deMelilla,MaimonMojatar,moroami d’Espagne »
31 :Caricature, «L’éternelletactique duMoro»,vers 1920
32:Caricature, «Lestemps changent», 1947
33:Officier-maître d’école etenfants marocains,vers 1920
34 :Carte colonisation ouest-saharien etdélimitation de frontières
35 : «TypesMaures,Port-Étienne »,vers 1900
36:EydaouldKhalil, chef général desRgaybât
37:ColonneGouraud, 1908
38 :Soldats mauritaniens dans laguerre du Sahara, 1978
39 : «LaFranceau Maroc », 1911
40:MohamedV, sultan du Maroc
41 :LeRoiHassanII
42:Parlementmarocain
43:LeRoiFouad, 1931
44 : «BathrustetleFleuveGambie », sans date
45 :AlHajiYayahJammeh,2004
46: «ElMehdi », notableRgaybât, 1953
47:Défilé pour l’indépendance de la Mauritanie, 1960
48 :Carte de la Mauritanie indépendante
49 :Pose de lapremière pierreà Nouakchott, 1959
50:Yahya Kane,Chef duCanton deM’Bagne
51 :Défilé en l’honneur du Président Taya,Kiffa, 1987
52:Groupe deZbeyrâtdesAhlSîdiMahmûd, 1994
53:Femmeshartâniyyatgardantdes enfants,2006
54 :Tailleurhartânîetjeunebidânî, 1994
55 :Groupe duFront Polisario deTindouf
56:Rassemblementlors de la visite du Président Taya à Kiffa, 1987
57:Manifestation de femmes saharaouiesà Tindouf
58 : «LaGüera,Río deOro »
59 :Timbre espagnol «Polisario »
60:PortraitdeRenan
61 :Le massacre de la SaintBarthélemy
62: «Gare deModane, lesÉmigrantsItaliens »
63: «Exposition coloniale, 1931 »
64 :Pancarte «Franceassumetes couleurs »,2005

*

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ote sur latranscription etsur les choixéditoriaux

Dans cette publication, destinée àun publiclarge,nous avons choisiune
transcription simplifiée destermesvernaculaires, non français.De manière générale, on
atenté de conserver l’équivalence entreun son et un signe.
Pour lalanguearabe, nousavons seulement transcritlesvoyelles longues (â, î,û),
lekhvélaire (i.e.khayma), leshin[sh], etle‘ayn[‘].Lestermes des languesafricaines
(mandé, pulaar,wolof) ontététranscrits suivantlesusages des spécialistes (dontle
redoublementdesvoyelles, i.e.Fuuta Tooro).
Lestermes qui désignentles groupes de parenté, les communautés ethniques
(ethnotermes) etlestermes qui désignentlesappartenances nationales ontététranscrits
de lamême manière, sans établir entre eux aucune distinction, en majuscules (i.e.
Trârza, AhlSîdiMahmûd, Awlâd Dlaym, Bidân, Français,Italien,Mandé).La
transcription en italiques estréservéeaux termesvernaculaires, dontceuxqui
concernentles statuts des personnes (i.e.bidân: hommes libres,hrâtîn: groupes
serviles de lasociétéarabophones deMauritanie;geer: noblessewolof).

Nousavons choisi detranscrire lestermes «islaem »t«allah» [arabe] en
minuscules etnon en majuscules pouralleràl’encontre d’une certaine mode
orientaliste, héritée du temps colonial européen, qui, sous couvertde respect vis-à-vis
des musulmans, ne faitqu’essentialiser etrendre exotique etdifférente lafoi
(musulmane) des Autres.
Les noms de lieux(villes, régions, fleuves…) ontététranscrits, d’abord dans les
langues locales, ensuite suivantlesusages coloniaux, souvent adoptées dans lestextes
contemporains (i.e.Walâta[Oualata]; Juula[Diola]).
Dans les bibliographies, les noms mauritaniens sontclassés selon les patronymes
etnon selon laparticule coutumière « ould » [fils de] ou« mint» [fille de].
Tout aulong de cetouvrage, nousavonsajouté des précisions éditoriales
(géographiques, conceptuelles, sur les fonctions des personnes…), des précisions de
traduction, etdes renvoisàd’autresauteurs de notre livre quiabordentle mêmethème
oudes sujets semblables.Elles sontindiquées entre crochets : […].
Laplus grande partie de l’iconographie de ce livre (photos, gravures, cartes
postales)aétéaimablementfournie parMohamedSaid ouldHammody[Collection
Hammody], parMamadou Kane [Musée national deMauritanie], etparMariella
VillasanteCervello [CollectionVillasante].Enfin, certaines photos et/oucartes ontété
fournies par lesauteurs, etd’autres ontététrouvées dans des sites internetdontles
images ne sontpas protégées etpeuventêtre reproduites librement.

*

15

Lexique des motsvernaculaires,
des groupes de parenté etdes groupes ethniques

1
—Abréviations deslangues :arabe (ar.);castillan (cast.);français (fr.);hassâniyya
(hass.);mandé (man.);portugais (port.);pulaar (pul.); wolof (wol.)
—Transcription courante durantlapériode coloniale : (col.), souventadoptée dans les
textesactuels

‘abîd(sg.‘abd) : (ar.) esclaves statutaires, licites dupointdevue islamique
ahlal-kitâb: (ar.) « gens dulivre », juifs etchrétiens
ahlas-salib: (ar.) « gens de lacroix» [usitéau Nord du Maroc]
almaami: (man.) chef de prière, guide; vientde l’arabe «al-imam », chef de prière
‘amân: (ar.) capituler, se rendre, demanderasile; terme qui désignaitle rituel politique
de redditionauxmilitaires européens de chefs de groupesunis par laparenté dans
leNord de l’Afrique
amîr: (ar.) l’un destermesarabes pour désigner les « chefs politiques » régionaux ;le
terme «imârat» désigne leterritoire oularégion gouvernée par lesamîr
‘arab: (ar.) chezles Bidân deMauritanie leterme désigne le statutdes guerriers
d’honneur, placésau-dessus des guerriers ordinaires dits «hassân » [descendants
réels ousupposés des BanîHassan]
asientos: (cast.) destraités établis entre lacouronne espagnole etdes personnes ou
compagnies quiaccordaientdes licences d’exploitationàcaractère de monopole;
les «asientosde negros» étaientdes licencesattribuées dès 1517par lacouronne
espagnole pour effectuer letrafic d’esclavesafricains

baadolo: (wol.) hommes libres de bas statutchezlesWolof; aussi paysans de bas
statut
Banmana: (man.) groupe ethniqueappartenant àlacommunauté mandé;(col. :
« Bambara»)
baraka: (ar.) bénédiction deallâh
BanîHassan :vaste groupe de parenté ouest-saharien issudes BanîMa‘qil du Yémen,
d’oùsontissus plusieurs groupes guerriers chezles Bidân (Mauritanie et Sahara
occidental), dontl’aristocratiearabophone des BanîMagfar; voiraussihassân
Bawol : nom d’unancien royaumewolof (Sénégal)
Bidân : (hass.) (sg.m. Bidânî, sg.f. Bidâniyya) ethnonyme désignant« ceuxqui parlent
le hassâniyya», et ausens statutairebidân: « ceuxqui sontlibres etnobles ».Les

1
Le castillan estlalangue deCastille forgéeauXe siècle et uniformiséeauXIIIe siècle. Avec
l’expansion politique duroyaume deCastille, le castillan estdevenul’espagnol, « lalangue des
Espagnols »;l’espagnol inclutcependantd’autres langues locales :levalencien, le galicien, le
catalan etlevasque.Or dans cette publication nousutilisons leterme précis qui désigne lalangue
castillane.

17

Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

colonisateursFrançais les désignaientsous l’appellation de «Maures » [du terme
castillan «Moros »].LesMandenkales nommentSuraka
Brâkna(hass.) groupe de parenté duSud-ouestmauritanien, (col. :Brakna)
bubu:auXIXe s. habitmusulman en Afrique de l’Ouest, (col. : « boubou»)
bû-rqa‘a: (ar.) « ceuxqui sontrapiécés », par extension soldats «Espagnols » pauvres
du Protectoratespagnolau Maroc;(cast. :remendados)
buur: (wol.) roi du Siin-Saluum (col. «Sine et Saloum »), régionwolof

cabila: (cast.) (pl.cabilas) « groupesunis par laparenté »,vientdu termearabeqabîla
cacique: (cast.) dumot arawak « cacique », chef local;en castillan il désigneun chef
politique qui exerceuneautorité politiqueabusive surune collectivité,une localité
ou une région.En français letcerme «acique »adeuxsens, de notable local en
Espagne etenAmériqueLatine et, dansun sens familier etpéjoratif, de
« personnalité importante »
caids: (cast.) (sg.caid)vientde l’arabeqâ‘îd, chef militaire;sous leProtectorat
espagnolau Maroc leterme désignaitles « chefs politiques des cabilas » nommés
et agréés par l’administration coloniale.L’instance caïdale futrenforcéeau
détrimentdurôle politique de lajamâ‘ade jadis.Leterme estpasséaufrançais :
caïds,avec le sens de « chef de bande »
casta: (port.)terme portugais quivientdulatin «castus», qui renvoie, dansun sens
moral,à: «pur, intègre,vertueux, sans mélange ».Cependant, lesPortugais
l’utilisaientdansun sens racial etreligieuxpour distinguer lestrois communautés
de leur pays :chrétiens, musulmans etjuifs.AuXVIlesPortugais l’utilisèrent
pour nommer les «classest» desrès ferméesHindous de l’Inde;puis pour
nommer les « groupes de métier » enAfrique, censés être héréditaires, endogames
etfermés.Les colonisateurs européensadoptèrentleterme «caste »,et
l’associèrentàuneappartenarnce de «ace »,qui reste d’actualité chezles
Africains etchezcertainsuniversitaires
ceddo: (wol.) esclaves desaristocratesWolof;aussi esclaves-soldats
ouesclavesguerriers, (col. :tyédo,tiédos)

«dahirberbère » : ordonnance coloniale française de 1930par laquelle lesBerbères du
Maroc furentséparés juridiquementdesArabes etne dépendaientplus dusultan
MohamedV.Ladécisionadministrative suscitades oppositions massives etfut
suspendue en 1934
dammel: (wol.) roiWolof duKajoor

faantanw: (man.) (sg.faantanoufaagatanw) groupe statutaire des hommes libres mais
non nobles chezlesMandenkaduMali;ils sontexclus des charges politiques
fama: (man.) roiBanmana(col. «Bambara»)
fatâwâ: (ar.) consultations (juridiques)adresséesauxdocteurs de laloi (fuqâhâ) etaux
chefs politico-religieux(eshaykh)

18

Lexique

Firdu: (man.) «terre libérée», ouFuladup(« leays desFula»), royaume fondéau
milieuduXIXe siècle par Alpha Moloh Baldeh, chef politico-religieux(Gambie
britannique)
Fulbe (sg.Pullo) :ethnoterme qui désigneunevaste communauté linguistique et
culturelle étendue entre le FleuveSénégal etleNil (Fuuta Tooro, Fuuta Jallon,
Macina(Maasina, oùfutfondéun empire entre lesXVIIIe s. etleXIXs.),Sud-est
duMali,EstduNiger,Nigeria,Cameroun,Tchad,République centrafricaine).
Leur langue se nomme fufulde (variante des régions orientales) etpulaar (variante
duFuuta Tooro).LesFulbe étaient traditionnellementdes pasteurs nomades etles
appellations qu’ils ontreçues en langues européennes sontempruntéesàd’autres
languesafricaines :«Peul »enwolof, «Fula(sg.ni »Fula) en haussaeten
langues mandées (mandingues).LesHalpular’en («ceuxqui parlentle pulaar »)
duFuuta Tooro, dans lavallée duFleuveSénégal, sontproches culturellementet
linguistiquement, etse différencientpar leur sédentarité.Ils reçurentl’appellation
coloniale de «Toucouleur », déformation française de l’ancien royaume deTakrûr
Futanké: (pul.)FulbeUmariens duFuuta Jallon (GuinéeConakry) qui suivirentles
troupes deAl-HâjjUmarTall
Fuuta Tooro : (pul.) région située dans la Moyennevallée duFleuveSénégal, peuplée
par lesHalpular’en, siège d’un pouvoir centralisé entre lesXVIIe etlafin du
XIXe siècle, dontleterritoire futmorcelé par les colonisateursFrançais entre la
Mauritanie etleSénégal
fuqâhâ: (ar.) (sg.faqîh)théologiens, légistes, docteurs de laloi

garmi: (wol.)aristocrates etnobleswolof.
Geej : (wol.) dynastie royale matrilinéaire qui émergea auBawolauXVIIe siècle;elle
conquitleKajooràlafin duXVIIe siècle etgouvernales deuxroyaumeswolof
pendant un siècle etdemi.Le dernier représentantfutDemba WarSall (m. 1902)
géwél: (wol.) bardes, musiciens chezlesWolof
gebla: (hass.)Sud-ouestde la Mauritanieactuelle, englobe les régions duTrârzaetdu
Brâkna
gudfiyya: (ar.) branche de laconfrérieqâdiriyya(Mauritanie)

Halpular’en (sg. halpulaar) : groupe ethnique formé par « ceuxqui parlentle pulaar »,
habitantdans larégion duFuuta Tooro,auNord duSénégal etauSud de la
Mauritanie.Proches linguistiquementetculturellementde lagrande communauté
desFulbe.Ils ontreçul’appellation coloniale «Toucouleu[r »Tukolor], en
Mauritanie ils se fontaussiappeler «Négro-africains » ou«Négro-mauritaniens »
hrâtîn: (hass.) (sg. m.hartânî, sg.f.hartâniyya) motauxorigines incertaines qui
désigne depuisaumoins leXIXe siècle les « membres des groupes serviles » chez
lesBidân de la Mauritanie etdes régionsvoisines.Latranscription coloniale était:
« haratine »,ou« harratines »aupluriel et« hartani »ausingulier.Les
colonisateurstraduisaientleterme pacr «aptifs »,« serviteurs »,«anciens
esclaves »,maisauobergers »ssi «u« cultivateursagricoles »(notammentdans
les oasis);etenfin par «affranchis ».Cet usage euphémisé continueàs’actualiser

19

Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

denos jours en mélangeantsousla même étiquette dehrâtîn: les‘abîd(esclaves)
etles descendants d’esclaves (réels ousupposéstels en raison de leurs origines
africaines etleurs occupations humbles)
hassân: (hass.)terme issudesBanîHassân (large groupe de parenté ouest-saharien), il
servaitàclasser les guerriers ordinaires chezlesBidân, inférieursauxguerriers
d’honneur dits «‘arab»
hassâniyya: languearabe parlée de l’Ouestsaharien, elleareçudesapports duberbère
znâgaetdes languesafricaines dontle pulaar, lewolof etle soninké;elle estaussi
parlée par lesTuaregKelIntasar de l’Azawâd, lesKuntadu Mali etdu Niger, et
certains groupesarabes du Maroc etde l’Algérie [Norris 1986]
hazb: (ar. ethass.)termearabe qui désigneugron «upe »,ucommne «unauté »,un
« parti »ou une «association ».ChezlesBidân leterme désigneune «faction
politique »ausein des groupes de parenté (qabâ‘il) formée en fonction d’objectifs
politiques précis et toujours recomposéeultérieurement. Ausens moderne leterme
désigneaussi les « partis politiques » enMauritanie.Voiraussileff
Haw(hd :ass.) «bassin »,nom d’une région situéeàl’Estde la Mauritanieactuelle;
(col. :Hodh occidental etoriental)
hijra: (ar.) émigration du Prophète deMekkeà Médine en632
‘iyyâl: (ar.)terme jadisutilisé dans lageblamauritanienne pour désigner les
« dépendants », oules « clients »
hòròn: (man.) groupe statutaire des hommes libres etnobles chezlesMandenka

iggâwin: (hass.) bardes etmusiciens chezlesBidân
Istiqlâl: (ar.) « l’indépendance » , nom duparti nationaliste marocain

jaambuur: (wol.) hommes libres etnotables, nonaristocrates, chezlesWolof
jaam: esclavewolof
jaami-buur: (wol.) esclaves royauxchezlesWolof
jâhilîyya: (ar.) ère ouétatde l’ignorance etde labarbarieantérieureàl’islam
jamâ‘a: (ar.)assemblée des hommes et/oudesanciens dans les sociétés rurales
arabophones;instance de gouvernementrestreintnon étatique
jariyyatoujewari(sg.jeriyya) :terme de l’arabe classique passéauhassâniyya,
concubines, oufemmes esclaves sans époux
jeliw(sg.jeli) : (man.) bardes etmusiciens chezlesMandenka
jihâd: (ar.) en islam « guerre licite » (col. : djihad)
Juula: (man.) commerçants de langue mandé (col. :Jola,Diolas,Jolahs,Dyula)

Kajoor,KaJ(oor :wol.) régionappartenant àl’ancien royaumewolof dumême nom
(Sénégal), (col. :Cayor)
kèlè mansa: (man.) seigneur de guerre
kòmò: (man.) société initiatique chezlesMandenka
kuffâr: (ar.) incroyants,athées.

20

Lexique

leff: (ar.Maroc) (pl.lfûf) : faction politiqueassociantindividus etgroupesappartenant
àdivers groupes de parenté,toujours en cours de formation etde recomposition

ma‘allemîn: (hass.)artisans etforgerons chezlesBidân
madrâsa: (ar.) école religieuse pour enfants, (col. : médersa, école ordinaire).
makhzen(ar.)Étatcentraliséancien,Maroc;bilad al-makhzenou territoire étatique,
voiraussisîba
Magrondé :upe ethnique large et/ourégion qui comprend des communautés proches
culturellementetlinguistiquementdans l’Ouestafricain :Soninké,Banmana(col.
Bambara),Malinké,Juula,Mandenka
MandenDuguba: (man.) laterre-mère desMandé
Mandenka, ouManinka: (man). groupe ethnique habitantentre lesactuelsMali et
Guinée-Conakry ;leur langue estle maninka
Mansa: (man.) empereur duMali (XIIIè-XVIe siècles);mansaya: pouvoir impérial
Mekke : (ar.)transcription française :La Mecque
Mellah: (ar.) quartier juif (Nord de l’Afrique), (cast. :judería)
Moros: (cast.) (sg.m.moro, sg.f.mora)terme castillan quivientdulatin «maurum»,
issuprobablementdugrec «mauroz» qui désignaitles habitants de l’Afrique du
Nord.Enal-Andalus leterme désignaitles « musulmans,Arabes et/ouBerbères,à
lapeausombre, envahisseurs sanguinaires de l’Hispania».EnEspagne
contemporaine, leterme sertàclasser les «Arabesàlapeaubrune »avecune
connotation négative forte.Latraduction française «Maures » fut utilisée par les
colonisateursFrançais pour nommer lesarabophonesBidân deMauritanie,alors
que lesBidân duSaharaoccidental étaientnommés «Sahraouis »par les
colonisateursEspagnols
Moriscos: (cast.) musulmans convertisauchristianismeaprès laReconquistaen
Espagne;aussi chrétiens descendants des musulmans.Ils furentexpulsés
d’Espagne en 1609
muqaddam: (ar.) (pl.muqaddamîn) chef d’assembléeterritoriale sous leProtectorat
espagnolauMaroc
muqâwwama: (ar.Maroc) résistance (auxcolonisateurs)

nasârâ(sg.nasrânî) : (ar.) chrétiens
numuw(sg.numu) : (man.)artisans, forgerons chezlesMandenka
nyamakala: (man.) personneappartenantaugroupe de métier desartisans chezles
Mandenka, dite couramment« castée »,voir caste

Peul (wol.) : ethnoterme donné par lesWolofauxFulbe

qabîla(pl.qabâ‘il) : (ar.) l’un destermes pour désignerun « groupeuni par laparenté
par filiation ouparalliance politique et/oumatrimoniale »;(col. «tribu»)
qâdî(pl.qeddât) : (ar.) juge musulman
qâdiriyya: (ar.) confrérie soufie [sûfî]

21

Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

qâ‘îd: (ar.) (pl.quyâd) ausens ancien: chefmilitaire dans les paysarabes, puis
personnes chargées de récolter les impôts.Sous lacolonisation espagnoleau
Maroc il envintàdésigner le « chef decabila»
qur‘ân: (ar.), « message »,LeCoran

raqsiyyat: (ar.) poèmes épiques en rimes
rendeiros: (port.) fermiers percepteurs detaxes qui provenaientpresque exclusivement
de la«casta» desNouveauxchrétiens (anciens juifs) portugaisauCap-Vert
rimaybé: (pul.) esclaves nés en captivité chezlesHalpular’en
ruhbân(sg.rahîb) : (ar.Maroc) « moines », par extension «Espagnols » du Protectorat
rûm(sg.rûmî) (ar.) : jadis lesRomains, lesByzantins, par extension « gens d’Europe »

Sanhâja: (ar.)termearabe désignantlesBerbères de l’Ouestsaharien qui se désignent
eux-mêmes sous letermeZnâga(sg.m.Znâgî, sg.f.Znâgiyya).Les explorateurs
Portugaistranscrivaient: «Azenegues », etlesFrançais : «Zenagas »
sanussiya: (ar.) confrérie musulmane (Libye)
Sâqiya al-Hamrâ: (afler.) «uve rouge »,nom d’une région situéeau Nord de la
Mauritanieactuelle, enterritoire sahraoui
Sereer : groupe ethnique minoritaireau Sénégalactuel
sëriñ: (wol.)termewolof désignantles « musulmans »
sëriñu lamb: (wol.) groupe religieux, désignés par les colonisateurs comme
« marabouts »
Sharbubba: (hass.) «laguerre deBubba», nom d’une longue guerre qui eutlieu au
milieuduXVIIe.s. dans lewaalo(Sénégal) etdans lagebla(Mauritanie), elle
opposait une coalition de partisans d’une réforme politique islamique régionaleà
une coalition de guerriers quivoulaientmaintenir le statuquo etleurs privilèges;
ce furentces derniers qui sortirent vainqueurs
sharî‘a: (ar.) droitcoranique, ouloi islamique
shaykh:(ar.) (pl.eshaykh,shuyûkh) maître religieux,aussi chef politico-religieuxd’un
groupeuni par laparenté (qabîla);dans ce sens synonyme destermes :sayyidet
ra‘îs(Afrique duNord)
Shînqît: (hass.) nom d’unevilleancienne duTagânet(Mauritanie);«Bilâd
eshShînqît» nom sous lequel étaitconnule pays desBidânauMoyenOrient, dontLe
Caire;(col. :Chinguetti)
Shorfa: (ar.)terme qui désigne les descendants duprophèteMuhammad;par extension
il désigne les personnes d’un même groupeuni par laparenté (qabîla), notamment
auMaroc, dans leNord de la Mauritanie moderne,à Némaetà Walâta
sîba: (ar.)territoires marocains situés en dehors dumakhzen(Étatancien);bilâd
alsîbaou territoire de dissidence
somaw(sg.soma) : (man.) spécialistes ducultetraditionnel desMandenka
Songhay(Songhaï) :vaste communauté linguistique etculturelle habitantle long du
FleuveNiger, leNord-ouestduNigeria, leNord duBénin, leSud deTomboctou,
l’Estd’Agadez, l’Ouestde l’Aïr etl’oasis deTabelbelaenAlgérie.On distingue
deuxrégions : méridionale,ausein de laquelle le groupe linguistiqueZarmaestle

22

Lexique

plus parlé, lesautres étantleZonrhai etleDeendi :tnordique (Niger,Mali et
Algérie).LeSonghay-Zarmaest une langue nationaleau Mali et au Niger.
L’empire songhayplonge ses lointaines racinesauXIe siècleàGao età
Tomboctou.Il s’effondraen 1591après ladéfaite faceaux troupes dusultan
marocain Ahmedal-MansûrSaadi
Soninké (man.) : groupe ethnique de lacommunauté mandé;proches desMaraka
sûfî: (ar.)voie mystique musulmane (col. : soufi)
sultân: (ar.) «commandeur des croyants »;aussiutilisé comme synonyme de roi,
prince, seigneur;(col. : sultan)
Sunjata: (man.) ouSoundiataKeïta, fondateur de l’empire du Malivers 1235, il fut
proclamémansa(roi) etétablitsacapitaleà Niani [Guinéeactuelle].Son histoire
légendaire estexposée sous forme de geste qui concerne le corpus detraditions
historico-mythiques desMandenkasous forme de récits oudes chansons;elle est
transmisse par les «traditionnistes »Mandé;(col.Mandingue)

Tagânet(hass.) nom d’une région ouest-saharienneaujourd’hui mauritanienne;(col.
Tagantou Taganet)
Talibé:terme ouest-africain pour « disciple » confrérique; vientde l’arabetalmîdî(pl.
tlâmid) étudiantduCoran, disciple d’unshaykh(maître religieux)
tarjimân: (motinvariable) « maîtres de langue », « interprètes », «traducteurs »,terme
d’origine ouïgur [appartenant auxlanguesturques de lafamille des langues
altaïques, parlé en Asie centrale], passéau turc, puisàl’arabe classique (sous la
formeturjumân) etenfinauhassâniyya.RenduchezlesOttomans (XII-XXe s.)
par le mot«drogman», ou«dragoman» qui désignaitinles «terprètde les »a
DivinePorte.EnMauritanie contemporaine, letermetarjimânestdevenu un
archaïsmeutilisé ouconnuseulementde quelques lettrés.Onutilise plus
courammentletermeznâga«amalaz» (pl.imalza), etles personnes cultivées
emploientleterme «mutarjib» de l’arabe classique
teññ: (wol.) roi duBawol, royaumewolof
tijâniyya: (ar.) (sg.m.tijânî) confrérie soufie
tolba(sg.tâlib) (hass.)terme qui désigne le statutreligieuxchezlesBîdân de l’Estdu
pays,àl’Oueston emploi letermezwâya(sg.zawî)
tubaabuya: (man.) européanisme;tubaabu fingoutubaabu fima:Africain européanisé
[termesutilisés par l’ethnologueMalienYoussoufCissé]

‘ulemâ: (ar.) érudits religieuxmusulmans, docteurs de laloi
‘umma: (ar.) communauté de croyants

Znâga: (hass.) (sg.m.znâgî;sg.f.znâgiyya)auto-désignation ethnique desBerbères
ouest-africains, lesArabes lesappelèrent Sanhâja, lesPortugaisAzenegues etles
FrançaisZenagas;chezlesBidân leterme statutaireznâgadésigneà une date
tardive (XVIIIe-XIXe siècles?) lestributairestemporaires de groupes oude
familles guerrières;lalangue berbère ouest-saharienne estaussi désignée par le
termeznâga

23

Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel

wafd: (ar.) «délégation », nom duparti nationaliste enÉgypte
waqf: (ar.) biens, propriétés immobilisées dontles bénéficesvontaux œuvres pieuses
ouauxfondations religieuses;équivalentdes bienshubus, ouhabus
woloso: (man.) esclaves nés dans les familles mandé

*

24

Préface

On ne peutqu’admirer l’entrepriseanimée parMariellaVillasanteCervello etpar
Christophe deBeauvais, qui mettent àlaportée des spécialistes français etfrancophones
un instrumentincomparable : d’abord parce qu’il est très majoritairementcomposé de la
traduction de nombreux articles importants (etparfois de faible diffusion) de diverses
langues (anglais, castillan, italien);surtoutparce que ce choixréfléchi detextesassure
lagrande cohérence de l’ensemble de l’ouvrage collectif.

Pour lapremière fois en langue française, nous disposons donc d’un corpus
cohérentsur l’espace interdépendantque constitue la zone sahélo-saharienne.Celle-ci
n’aquetrop, ordinairement,tendanceàêtre éparpilléeaugré des langues de
colonisation qui se sontnaguère imposées dans larégion, de l’espagnol de l’ancienRío
deOroàl’italien de la Libye d’aujourd’hui en passantnaturellementpar le français de
l’ex-AOF, etpeut-être surtoutl’anglais, langue pratiquée parun nombre élevé de
chercheurs souventinsuffisammentlude ce côté de l’Atlantique quel que futle passé
colonial desterritoiresauxquels ils s’intéressent.C’estdoncune formidable occasion de
comparer des espaces dontl’histoire en grande partie commune risque sinon d’être
parcelliséeaugré d’études souventmarquées,aumoins par lalangueutilisée, parun
héritage colonial effectivementdiversifié.Or il estd’autres points de convergence en
histoire longue, dontfontpartie, évidemment, d’une partlalanguearabe—langue de
communication partielle mais générale—, etd’autre partl’islam.Les problèmes
gagnentdoncàêtreanalysés de façonaussi globale que localisée ce que proposentles
contributions de cetouvrage,abordant aussi bien des questions de fond que des études
de cas destinéesàles éclairer.Dans lapremière partie, lesauteurs soulignentla
nécessité de s’entendre enfin sur ladéfinition critique des concepts etdénominations
utilisés (VillasanteCervello,Harrison,Searing,Taylor,McDougall,LopezBargados).
Laseconde partie estconsacréeàlaprésentation de plusieurs études comparatives du
faitcolonial concernantleCap-Vert(Green), leSénégal (Searing), la Mauritanie
(Taylor,Cleaveland,El-Bara,Harrison), leSoudan français (Klein), la Libye (Calchi
Novati) etleMaroc (MateoDieste).Enfin, la troisième partieaborde les héritages
coloniaux au Mali (deMoraesFarias),au Maroc (MateoDieste)au Maroc etenÉgypte
Ferrié), enMauritanie et au Saharaoccidental (Acloque), enGambie (Bellagamba), et
enMauritanie (VillasanteCervello);sontégalement traités les images post-coloniales
desSahraouis enEspagne, etles liens entre lamémoire coloniale, les identités sociales
etlesviolencesurbaines de2005 enFrance (deBeauvais).

Ainsi, les spécificités etles devenirs de chacun desÉtatsafricains ne peuvent
faire oublier des éléments permanents, en partie hérités, de confrontation, de
comparaison, de similarités etde divergencesausein même des régions du Sahel, et
dans les contacts, les échanges,voire les syncrétismes entreSahel et Sahara.
L’esclavage etle commerce des esclaves estl’un de ces problèmes clés dontladouble
appartenance, sur les deuxrives du Sahara, estévidente : leur évolution interne dépasse
tous les clivages occidentauxpour s’insérer dansune histoire etdes circuitsanciens

25

Catherine Coquery-Vidrovitch

fortementrevigorésauXIXe siècle.L’interdiction officielle de latraiteatlantique, du
moins officiellementetconsciemment, ne concernaitpas les circuitstranssahariens.Et
pourtant: onyconstateaucontraire l’influence parfois directe (par lamanie
classificatoire desadministrateurs coloniaux, dans le cas des groupes serviles de
Mauritanie par exemple), etentoutcas indirecte des conquérants eulesropéens :
avancées par leSud desFrançais, desBritanniques etdesPortugais, etdesItaliens par le
Nord, ne firentqu’accélérer les mutations internes, politiques etmilitaires.Laformation
desthéocraties de conquête etde résistanceàlacolonisation démultiplial’instabilité, les
conversions, les combats…etles prisonniers de guerre devenus soldats, esclaves de
production oudevente, dontl’offrevers leSaharane fitque s’amplifiertout aulong du
siècle,tandis que l’attitude occidentale demeuralongtemps pour le moinsambiguë.
AuXXe siècle, les colonisateurs européens n’en ontpas moinstransformé
radicalementbeaucoup des conceptionsantérieures.Les frontières politiques imposées
ontfini par créer devraies coupurestransversales isolantles courants naguère
transafricains.Les «tribalismes » créés par lesadministrateurs coloniaux —qui ontfixé
etcodifié desappartenances sociales jadis fluides—ontre-utilisé etmanipulé des
croyances etdes systèmesanciens pour lestransformer en instruments « modernes »à
fin électoraliste etpolitique.En fin de compte, ona abouti, dans lazone commeailleurs,
àumondine «alisation »des phénomènes, qui setraduitaujourd’hui sur place, entre
autres, par laviolence politique et urbaine.Car dans ces régions de savane etde désert,
ilya aussi de grandesvilles, etc’estenville que se fontetse défontles pouvoirs, etque
mature le politique.
Cetouvrage collectif relèveavecaudace ces différents problèmes dans leur
évolution,àlafois dans l’espace etdans letemps.Il estd’un intérêtmajeur pourtous
ceuxqui s’intéressentàcettevaste région etaudevenir de l’Afrique, qui ne peutêtre
pressenti que si l’on enacompris les héritages etles flux.

26

CatherineCoquery-Vidrovitch
Professeure émérite
UniversitéParis7DenisDiderot /CNRS

Introduction

Raymond Taylor
StXavierUniversity, Chicago
Mariella Villasante Cervello
InstitutMauritanien dela RechercheScientifique,Nouakchott

Longtemps négligé, lethème de l’expansion coloniale impérialiste en Afrique et
en Asie—etparfoisailleurs—adonné lieuàdestravauximportants en France depuis
ladernière décennie duXXe siècle.Le faitn’estpas fortuit.En effet, lapériode
coloniale,avec ses excès deviolence, d’arrogance, ses politiques raciales etsatolérance
de l’esclavage, remettaiten question les idées de « progrès social » si importantes dans
larhétorique étatique française.Des idées qui servirent, paradoxalement,àconvaincre
nombre d’hommes politiquesàdonner leur soutien sincère ethonnêteàla« cause
coloniale »,pour la« grandeur de laFrance, pour le bien des primitifs ».Autant
d’implications paradoxales d’une partie de l’histoire nationale deFrance dontpersonne
nevoulaitse souvenir— toutcomme de lacollaborationavec le nazisme—, malgré les
travauxacadémiques etlestémoignages rendus publicsaprès la SecondeGuerre
mondiale.Lasituation française n’estpas exceptionnelle, loin de là, elle concernetoute
l’Europe.Mais l’exception française faceàl’oubli de l’histoire colonialetientpeut-être
aufaitqu’enFrance l’histoire estidéologisée par «tradition nationale ».Ainsi, il
sembletrop difficile de regarder les pages moins glorieuses dupassé sansyapporterun
jugementmoral.Lamiseàdistance dufaitcolonial paraît, encoreaujourd’hui,un
exercice difficile qui devraitpourtantêtreadopté pour mieuxcomprendre le présentet
envisager le futur.

Celaétantposé, si les perceptions dupassé colonial ontcommencéàse
transformer depuisunevingtaine d’années c’estprobablementparce que l’histoire
colonialearattrapé le présentpolitique etculturelavec les migrations massives des
ressortissants desanciennes coloniesafricaines etasiatiques et, en moindre mesure, des
ressortissants d’autres pays de l’AmériqueLatine etd’Europe de l’Est.Comme le dit
Said (2000:23le monde) «achangé depuisConrad etDickens d’une façon quia
surpris etsouventinquiété lesEuropéens etlesAméricains des métropoles.Lesvoici
confrontésàd’importantes populations immigrées non occidentales sur leurterritoire, et
àune liste impressionnante devoixnouvelles qui demandentque leurs récits soient
entendus. (…)Ignorer ounégliger l’expérience superposée desOrientauxetdes
Occidentaux, l’interdépendance desterrains culturels oùcolonisateurs etcolonisés ont
coexisté etse sontaffrontésavec des projectionsautantqu’avec des géographies,
histoires etnarrations rivales, c’estmanquer l’essentiel de ce qui se passe dans le monde
depuisu»n siècle.EnFrance, lesviolencesurbaines de l’automne2005 ontmontré
l’importance detensions socialesassociéesàlamarginalité desFrançais issus de

27

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

l’immigration, notammentceuxoriginaires desanciennes colonies françaises.Ce fait
d’histoire immédiateasuscité etsuscite encore des débatsardus, souventpassionnés,
aussi bien parmi les historiens etles hommes politiques que parmi les gens ordinaires,
ils se rapportent àde graves questions de société, d’histoire etde mémoire, dontle
racisme, la xénophobie etladiscrimination,totalementopposésaux valeurs de l’égalité
citoyenne qui fondentles idéauxde larépublique française [deBeauvais,vol.II].

Dupointdevue de larecherche fondamentale, on peut avancer que l’excessive
division du travailacadémiqueacontribuéàobscurcir les débats etles questions
associésaufaitcolonial européen etcelas’exprimeàplusieurs niveaux.D’une part, les
historiens,toutcomme les sociologues, les politistes oulesanthropologues,travaillant
sur laFrance n’ontque peude rapportsavec les spécialistestravaillantsur l’Afrique et
sur l’Asie (ousur les Amériques).Quant àces derniers, ils ne se connaissaientguère
entre eux, chaque continent ayantses propres spécialistes, lesquels ne considèrentpas
indispensable non plus de connaître l’histoire européenne pour mieuxsaisir le passé et
le présent africain ou asiatique.
Uneautretendance de larépartition du travailacadémique faitque les spécialistes
européens—contrairement auxnord-américains— travaillentpresque exclusivement
sur les histoires des pays colonisés par leurs propres pays d’origine,ainsi les
Britanniquestravaillentplutôtsur lesanciennes colonies britanniques, les Français sur
lesanciennes colonies françaises…Enfin, suivantcette mêmetendance, les spécialistes
Africains etAsiatiques (pour ne parler que d’eux) centrentcourammentleurstravaux
sur leurs pays ouleurs régions d’origine.
Uneautre coupure méthodologique qui pose problème concerne le découpage du
continent africain enzones géographiques parfaitement artificielles.D’abord celui qui
distingue lesAfriques occidentale, orientale, nord etsud;puis le découpage en régions
ethnico-linguistiques qui distinguentl’Afrique du Nord, en majoritéarabophone, et
l’Afrique ditenoireaussi nommée «Afriqueau Sud du Sahara».Enfin,uneautre
divisionvaguementinspirée de la visionarabe dumonde distingue le «Maghreb » etle
«Mamshreq »,ais dans lapremièrezone sontconsidérés seulementles pays
méditerranéens de la Tunisie, de l’Algérie etdu Maroc, etsontexclus la Libye etla
Mauritanie qui forment, ellesaussi «l’occidentmusulman ».Dans ce cadre, l’Égypte
occupeune position floue dans lamesure oùon ne lacompte jamais parmi les pays du
Maghreb, ni parmi les pays de l’Afrique du Nord, ni parmi les pays du Mashreq,
« l’orientmusulmaon »,usimplementcenle «tre musulman ».LeProche-orient
commenceraitdonc enÉgypte.

Nousaimerions suggérer que cette fragmentation dusavoir exprimeune sorte de
« contraction des horizons »associéeaupost-modernisme en ce sens que celui-ci
s’intéresseuniquement àdes questions d’ordre local (Said2000:66).Il sembleainsi
évidentque l’excessif morcellementdes connaissances qui caractérise l’état actuel de la
recherche sur le faitcolonial européen doitêtreabandonnéauprofitd’une perspective
comparative, interdisciplinaire et unifiée qui souligne les relations, les échanges etles
influences entre les histoires parallèles de l’Europe etde l’Afrique conçue de manière
globale.

28

Introduction

Dans cetouvrage collectif, nousvoulons proposerune nouvelle manière
d’analyser laquestion coloniale etles héritages contemporains postcoloniauxdans la
région saharo-sahélienne de l’Afrique, en prêtant uneattention spécialeauxcadres
comparatifs etinterdisciplinaires.Notre ouvrage proposeainsivingt-quatre
contributions (onze dans levolumeIet treize dans levolumeII) écrites par des
historiens, desanthropologues etdes politistes portantsur les problèmes conceptuels de
l’étude des colonisations en Afrique, sur le faitcolonial lui-même etenfin sur les
héritages contemporains.Posons dès maintenantque si les différences d’histoire etde
stratégies de colonisation sontindéniables entre les puissances européennes, d’une
façon générale on peutpostuler que les similitudes dans les méthodes de colonisation
sontplus importantes que les différences.

L’approche interdisciplinaire, quiassocie l’histoireavec l’anthropologie etla
politologie, nous permet aussi de comprendre les relations complexes qu’entretientle
passé, souvent très proche,avec le présent.Parallèlement, faceauxdécoupages
artificiels de l’Afrique, qui renvoienten fin de compteà unevision européenne du
continent, onvoudraitproposeruneautrevision quitienne compte des espaces
d’échanges commerciaux, linguistiques, culturels etpolitiquesanciens : d’une part, les
pays de larive gauche de la Méditerranée, incluantl’Égypte, etde l’autre côté les pays
du Saharaetdu Sahel.Cette région saharo-sahélienne, étroitementreliée dans le passé
etjusqu’aujourd’hui, reste encore moins connue que lesautres régionsafricaines dufait
d’une séparation «traditqionnelle »,ue nous évoquions précédemment, entre les
spécialistes quitravaillentexclusivementsoitsur l’une soitsur l’autre.On est ainsi
classé «africanistoe »u« spécialiste dumondearabe »,mais rarementles deux àla
fois.C’estprobablementen raison de cette distinctionartificielle que les idéologies, les
simplifications etles préjugés dominentsouventlestravauxdes «africanistses »ur le
« mondearabe » etréciproquementceuxdes «arabistes » sur l’Afrique.

Cetravail collectif futconçu aucours de lapréparation de notre livre collectif
Groupes servilesauSaharaetauSahel(M.Villasante-deBeauvais (dir.),2000), le
thème colonial se place en effetaucoeur des bouleversements des hiérarchies sociales
africaines dusàl’expansion ducommerce d’esclavesafricainsaucours desXVIIIe et
duXIXe siècle.Cependant, lapériode coloniale ne futpastraitée de manière
approfondie, car notre objectif premier étaitde présenter des études sur lasituation
contemporaine des « formes extrêmes de dépendance » (Condominas 1988)àpartir du
cas de la Mauritanie.Dans ce pays, comme dans le reste duSaharaetduSahel,
l’esclavage endogène estfortancien, etil étaitpratiqué de manière parallèleau
commercetranssaharien destinéauxmarchés d’Europe, duNord de l’Afrique etdu
Proche-orient, puisaucommerceatlantique d’esclaves destinésauxmarchés d’Europe
etdesAmériques.

Précisons ici que contrairementàune idée simpliste quiacours enFrance, etqui
estinspirée—dumoins en partie—des interprétations marxistes sur l’esclavage dans
les sociétés « primitives », l’esclavage endogèneafricain n’apas de liens directsavec le
commerce d’esclaves qui se développe en mêmetemps que les conquêtes musulmanes

29

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

en Afrique, puisavec l’expansion européenne. Ainsi, l’idée sous-jacente selon laquelle
en l’absence de propriété de la terre, les personnes constituaientlaseule source des
richesses estfausse.Comme nous l’avonstenté de montrer dans notre livreGroupes
servilesauSahara, les formes extrêmes de dépendance sont associéesauxhiérarchies
socialesafricaines et àladistinction centrale que celles-ci établissententre les hommes
libres etles hommes non-libres, de statutservile.Or, les biens comme la terreagricole,
les palmeraies etle bétail étaientetrestentdûment appropriés etfontpartie des
héritages familiaux à titre personnel oucollectif;etles règles coutumières etlaloi
islamique stipulentla transmission de ces biens.Lapropriété des esclaves était une
marque deprestigedes hommes libres et/ounobles, etdans les sociétésafricaines
hautementhiérarchisées etcentralisées—par exemple les sociétéswolof etmandé—
ils remplissaient, en dehors des rôles domestiques et agricoles, des rôles militaires et
administratifs.Certes, lors des guerres, les personnes capturées étaientsoumisesau
statutservile, mais leur « possession » n’étaitpasaucentre des conflits dontle contrôle
politique des hommes libres constituait, le plus souvent, l’enjeucentral.En ce qui
concerne le commercetranssaharien,uneautre idée partisane, influencée probablement
par l’orientalisme occidental— ausens deSaid 1978—, considère qu’il étaitcontrôlé
exclusivementpar les «Arabes ».Or, en dehors dufaitque l’ethnicitéarabe ne
s’affirme quetardivement,aufur et àmesure que laconquête musulmane se déploie en
Afrique, en se mêlant auxpopulations locales, le commercetranssaharien étaitorganisé
aveclaparticipation desAfricains, desBerbèresetdesArabes (Villasante-deBeauvais
2000a,2000b).Des faits qui sontlargement attestés par des sourcesanciennes (Al-Bakri
et IbnBattutanotamment, inCuoq 1975,Levtzion et Hopkins 1981,voiraussi
McDougall 1980,Cleaveland2002).

Perspective detravail
D’une manière générale, cetouvragetente de remettre en question les catégories
etles méthodesanalytiques positivistes etnationalistes qui ontservi etqui servent
encoreàdécrire et àinterpréter le faitcolonial européen desXIXe etduXXe siècle,à
partir d’une perspective qui place l’expansion impérialisteaucentre de l’analyse.Les
colonisations européennes ne sauraientse comprendreàpartir d’unevision limitée qui
prétend pouvoir reconstruire le passéàpartir des seules sources d’archives coloniales
sans procéderaupréalableàune critique de ces sources etàuneanalyse dulangage et
des discours des colonisateurs.Lesarchives coloniales,toutcomme lestraditions orales
oules mémoires collectives, représententplutôtdes sources qui nous renseignentsur les
idéologies etsur les discours des personnes qui écriventouqui parlent, etsur lamanière
dontelles se représententles faits et, plus largement, le monde.Lediscours,le langage
et laparolesontainsi placésaucentre de l’analyse entantque produitdontlavaleur se
mesure par rapportauxautres, maisaussi entantqu’instrumentde pouvoir car on peut
agiravec des mots, ordres oumots d’ordre (Bourdieu1982, 1991).
Cette reconstruction ne sauraitpas non plus se fonder sur laseule prise en compte
des relations entre lesanciennes puissances coloniales etles colonies,alors qu’en fait
ces puissances, en cours de constitutionàlafin duXIXe siècle, étaientétroitement

30

Introduction

reliées entre elles parune même idéologie impérialiste.Étantbien entenduque
l’impérialisme « signifievisée, installation etmainmise suruneterre qu’on ne possède
pas,unterritoire lointain oud’autresviventetqui leurappartient.Pourtoutes sortes de
raisons, cette perspective séduitcertains etimplique souventpour d’autres des malheurs
sa» (ns nom.Said2000: 41). Ainsi, comme nous le savons, l’entreprise impérialiste
étaitfondée sur l’idée largementpartagée enEurope de lafin duXIXe siècle de la
supériorité de lacivilisation occidentale etde la« race blasnche »urtoutes lesautres
civilisations et« races »dumonde (Anderson 1983: 150,Arendt1951,Hobsbawm et
Ranger 1983,Said2000).Cependant, si cette expansion impérialiste faitpartie de
l’histoire européenne, notre perspective privilégie le pointdevue etl’histoire des
sociétés sahariennes etsahéliennes.C’estl’histoire africainequi nous intéresseau
premier chef etc’estpour lamettre en lumière que nous nous intéressonsàl’histoire des
puissances européennes présentes—laGrande-Bretagne, laFrance, l’Italie, l’Espagne,
lePortugal— au Saharaet au Sahel.
Deux autres idées générales ontguidé notretravail.D’abord celle qui considère
que l’ère dugrand impérialisme classique, étudiée notammentparHobsbawm (1990),
qui s’est terminé officiellement après la SecondeGuerre mondiale, continueàexercer
son influence politique, économique, sociale etculturelle sur l’époqueactuelle
postcoloniale.Laseconde idéetientcompte de la thèse del’inventiondes traditionsde
Hobsbawm et Ranger (1983) dans l’analyse dufaitcolonialafricain etqui faitréférence
àlacréation, par lesadministrateurs coloniaux, de nouveauxréférents de
commandementpolitiqueàpartir de lacodification de «traditions » locales, processus
qui impliquaégalementl’influen reence «tour »de cestraditions dans les inventions
européennes enAfrique (Spear2003,Willis2005).
Expansion impérialiste, héritages postcoloniauxetinvention destraditions
Précisonsàprésentces idées générales.Nous savons que l’occupation coloniale
de l’Afriquea transformé de manière profonde etirréversible les sociétés, les systèmes
de pouvoir, les échanges, les idéologies etles représentations dumonde desAfricains.
En ce sens, si leterme « colonisation » est utilisé de manière indistincte pour parler de
toutes sortes d’occupations desterritoires habités, de soumission des populations par la
force desarmes, etd’installation des pouvoirs étrangers, l’expansion impérialiste
européenne de lafin duXIXe siècle représenteun faithistorique inédit, distinctdes
expansions coloniales ibériques desXVI-XVIIIe sièclesauxAmériques, qui le rend
singulier dans l’histoire dumonde.Cette singularitétientaupremier chefàlanature
nouvelle des objectifs politiques d’expansion outre-mer desÉtats-nations modernesen
voiedeconstitution(Hobsbawm 1990) quivoyaientdans le continentafricainun
marché ouvertpour les biens manufacturés qu’elles commençaientàproduire,un lieu
oùenvoyer leurs populations sanstravail etsansterres, etenfin des populations
africaines dontlamain d’œuvre pouvaitêtre exploitée ou utilisée comme soldats dans
les guerres d’Europe.Des objectifs politiques qui étaientlégitimés etjustifiés par le
discours colonial suprogrès socir le «ael »tle «rôle civilisateur »des puissances
européennes enAfrique.

31

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

À lafin duXIXe siècle, comme le notaitHannah Arendt(1951, 1982: 15),
« l’expansion entantque butpolitique permanentetsuprême [était] l’idée clé de la
politique impérialiste.Parce qu’elle n’implique ni pillagetemporaire ni, en cas de
conquête,assimilationàlongterme, c’étaitlà un conceptpolitiqueabsolumentneuf
dans lesannales de lapensée etde l’action politiques. » Arendtprécise néanmoins que
le conceptd’expaprend ses rnsion «acines dans le domaine de laspéculation
marchande, oùl’expansion signifiaitl’élargissementpermanentde laproduction
industrielle etdes marchés économiques quiacaractérisé leXIXe siècle. »Le processus
d’expansion impérialiste européen se caractériseainsi par lacombinaison nouvelle des
besoins d’expansion économique dans le cadre ducapitalisme industriel naissant, des
besoins en matières premières eten nouveauxmarchés pour les produits manufacturés,
dansun cadre marqué par l’essor des classes bourgeoises quiaccompagnal’essor des
États-nations modernes.L’imposition politique impérialiste se fondasur laviolence
extrême des conquêtes des nouveaux territoires etdes populations considérées comme
racialementinférieures, ce qui relativisaitlavaleur de leursvies et,après les
« pacifications »,surun contrôleadministratif dans lequlel «’arrogance était vouéeà
s’ériger en mode de gouvernement» (Arendt1982:23).

32

Introduction

Fig. 1–« Les colonies françaises ».Couverture de cahier scolaire,vers 1900

Il seraitillusoire de croire que cette période qui s’est terminée officiellementily
aseulement une cinquantaine d’années ne pèse plus dans lavie politique, économique,
sociale etculturelle des Africains.Les héritages sonten effetnombreux,ainsi que les
manipulations dontils fontl’objetde lapartdes Africains dans notretemps
postcolonial.Leterme postcolonial [oupost-colonial] explicite ici l’importance des
héritages de lacolonisation européenne en Afrique dans letemps présent, maisaussi
l’actualité de larelation de dépendance politique, économique etculturelle quiassocie
toujours lesanciennes puissances coloniales etles nouveauxÉtats-nationsafricainsen
voie de constitution.Le sens premier du terme postcolonial peutse résumer dans la
2
phrase deWilliamFaulkner qui écrivaitsur l’Amérique duSud : «Le passé n’estpas
mort.Ce n’estmême pas dupassé. »Comme nous le savons, les études postcoloniales
se sontdéveloppées dans le contexte littéraireanglo-saxon, en remettanten question

2
Faulkner, cité parDerekGregory,TheColonialPresent,2004 :6.

33

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

l’influence de laculture coloniale impérialisteaucœur desœuvres majeures de la
littérature—etdontletravail deEdwardSaid représente l’un des meilleurs exemples.
Cependant, ces études concernentdésormais les disciplines sociales qui s’intéressent
autant àl’histoire qu’aux analyses des discours coloniaux.De même qu’en littérature, la
perspective postcoloniale en histoire eten sciences sociales souligne lestraits de
métissage, de mélange, d’hybridité etde multiculturalisme issus dupassé colonial etqui
restentd’actualitéaujourd’hui (Rushdie 1991,Said2000).
L’invention des traditions africaines
Les héritages coloniauxsontégalementmanipulés par lesAfricains, en particulier
les élites gouvernantes.Ainsi, ce qu’onappelle de nos jours des «traditionsafricaines »
(de commandement, de hiérarchies sociales, de contrôle desterres) furenten fait
inventéespar lesadministrateursausens oùils ontconstruit, fixé etcodifié des
traditions oudes coutumes flexibles en prescriptions contraignantestout àfaitnouvelles
(Ranger 1983:212).Dans ce cadre, il estintéressantde noteravecRanger que certains
secteurs des populationsafricaines s’approprièrentces nouvelles règles, synthèse du
passé etduprésentcolonial, etles manipulèrentsous l’étiquette de «traditions » dans le
dessein de conserver leurs privilèges.Privilèges d’abord desanciens sur les jeunes (pour
défendre leur dominance de la terre);ensuite des hommes sur les femmes (pour que le
rôle de ces dernières dans laproductionagricole n’implique pasune perte ducontrôle
des hommes);puis des chefs sur les sujets (pour garder leur pouvoir);etenfin des
populations locales sur celles étrangères (pour qu’elles ne revendiquentpas des droits
économiques oupolitiques)Ranger (1983:253etsqq.).
Récemment un groupe d’universitairesanglo-saxonsaétudié les limites du
pouvoir colonial dans l’organisation de laculture politiqueafricaine.En prenantpour
pointde départle concept« d’invention de la traditdeion »Ranger, des historiens
commeThomasSpear et JustinWillis ontdécritlarencontre coloniale commeune
formedialogiqueentre différentestraditions qui étaient àlafois fluides etprofondément
enracinées.Cette rencontre, bien qu’asymétrique, imposasalogiqueautantchezles
3
colonisateurs que chezles colonisés.Ainsi,Spear not«e :Si lesadministrateurs
coloniauxcherchaient à tourneràleuravantage l’illusion de l’autoritétraditionnelle,
leur gouvernance étaitlimitée par le besoin de ces mêmesautorités de maintenir leur
légitimité.L’autoritétraditionnelle n’auraitpas puêtre simplementinventée si elle
n’avaitpas été efficace etsi elle n’étaitpas entrée en résonanceavec lesvaleurs des
populations.Elle dûplutôtémerger dudiscours de la tradition, etdès que les
administrateurs coloniaux acceptèrentlasouveraineté dudiscourstraditionnel, ilsy
furentégalement assujettis... ».Ce dialogue requéraitde l’inventivité de partetd’autre
pour modeler les rhétoriques qui jetteraientdes ponts entre les frontières d’un discours
qui les divisait, etdans le mêmetemps soumettaitl’inventionà une discipline née du
besoin pratique de communiquer, de motiver, etde persuader [Taylora,vol.I].

3
ThomasSpear,Neo-TraditionalismandtheLimits ofInvention,Journal ofAfricanHistory, 44,
3(2003) : 13-14

34

Introduction

4
Développantcette observation, Justin Willisutilise l’excréolispression de «ation de
l’autoritpoé »ur rendre compte de latendance desadministrateurs coloniauxà
incorporer dans l’appareil conceptuel de leur propre gouvernance, levocabulaire etles
catégories de lasociété colonisée.Le résultatde ce processus est un discours hybride
sur l’autorité qui ne renvoie niauxcolonisateurs niauxcolonisés, mais quiaccommode
l’évolution de nouvelles institutions.Les exemples deWillis concernentles cours de
droitcoutumier de l’Afrique britannique etlevaste pouvoir détenupar les chefs des
groupes nomades.Son paradigme s’appliqueraitégalementauxémirs guerriers étudiés
parTaylor [aetb,vol.I], dontle rôle constammentchangeantdans lasociété
précolonialeacquitl’aurad’unetradition stable sous l’équivalentfrançais de
l’indirectruleenMauritanie, ouencoreaux« marabouts » entreprenants duSénégal colonial qui
émergèrentde lapériode detransition décrite parJamesSearing [b,vol.I].

Ainsi,Hobsbawm etRangeravaientsuggéré, d’une part, que les colonisateurs
importèrenten Afrique destraditions européennes complètementnouvelles
(l’Étatnationterritorial en particulier), et, d’autre part, qu’en codifianteten fixantdes
traditionsafricaines fluides etchangeantes, ils inventèrentdes référents nouveaux, qui
furentinclus dans le cadre du« passétraditionnel » pour pouvoir être respectés.Il est
intéressantd’ajouter désormais, en suivantSpear etWillis, laperspectivedialectique
qui caractérise ces processus d’échanges entre lesEuropéens etlesAfricains etqui
souligne l’influence des «traditionsafricaines » dans les politiques coloniales;mais en
gardantàl’espritaussi que lesadministrateursavaientété eux-mêmestransformés par
leurs expériencesafricaines (Ranger 1983,Anderson 1983,Klein 1998).Dans ce cadre,
les représentations qu’avaientlesAfricains de leurs propres institutions influencèrent
directementlapolitique coloniale;etdans ce processus de dialogue interculturel les
interprètes bilingues etd’autres informateurs issus des élites locales jouèrent un rôle
crucial entantque « passeurs de la tradition » [Taylor 1996et Taylora,vol.I].

Enfin, si les «traditionsafricareconsines »truites etfixées durantlapériode
coloniale constituent un référentdupassé historique des populationsafricaines, en
mêmetemps qu’unthème de recherche fondamental,après leXXe siècle, il fautaussi
tenir compte durôle des écoles coloniales dans lacréation de nouvelles «traditions
modernes ».Nous savons en effetque l’expansion de l’Étatcolonial impliquala
création des « écoles des chefs », bilingues, dans lesterritoires coloniauxbritanniques et
français (Anderson 1983: 116,Ranger 1983), etles meilleurs élèves étaientenvoyés
dans les métropoles, comme le faisaientégalementlesEspagnols etlesItaliens.On peut
doncavancer que l’introduction de laculture occidentale, etdes langues occidentales
chezles élites politiquesafricaines, qui devinrentbilingues,transformaradicalementle
processus d’échange entre les «traditionsafricaines »etles idéologies de
commandementdesEuropéens.Désormais les élitesafricaines, quiaprèsavoir été des
« indigènes »étaientdevenues «nationales »,allaientmanipuler les «traditions »

4
JustinWillis,TheCreolization ofAuthorityinCondominiumSudan,Journal ofAfricanHistory,
46(2005) :29-50.

35

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

doublement transformées—par les informateurs etpar lesadministrateurs—dans le
dessein de conserver leurs privilèges etleurs prérogatives.
Avantde présenter nos contributions, nous proposons quelquestraits d’histoire et
d’analyse conceptuelle qui nous serviront àmieuxcontextualiser notre ouvrage;nous
aborderonsainsi le contexte de l’expansion européenne, les réponses des Africainsà
l’occupation, les stratégies d’affirmation ducontrôle colonial etenfin les héritages
contemporains dans le cadre de lamondialisation etde laconstruction desÉtats-nations.
Quelquestraits d’histoire etd’analyse conceptuelle
L’expansioneuropéenne et l’émergencede l’État-nation moderne
Lorsque les puissances européennes commencèrentleur expansion en Afrique et
en Asie, elles connaissaient une période historique mouvementée marquée par
l’émergence desÉtatsterritoriauxetdes nations modernes.Le présentmonarchique
étaitentrain d’être radicalementremis en question, des nouvelles classes étaienten
train d’émerger, etsurtoutles idées de lanation etdunationalisme s’affirmaientet
touchaientnon seulementles élites maisaussi les gens ordinaires.De manière
paradoxale, cette période de construction de nouveauxréférents politiques etidentitaires
enEurope coïncida avec le développementdes idées de conquête etde domination des
peuples non-européens.Or, contrairement auxidéestransmises par lesagents de
l’expansion impérialiste européenne, les méthodes de contrôle etde commandement
déployées par lesEuropéens enAfrique n’étaientpas encore établies dans leur forme
définitive, moderne, propresauxÉtats-nations.D’oùles hésitations, les changements
radicauxde politiques, les désordres etles incompétencesadministratives.Nous
pouvonsainsi poser que ce futseulement après les deuxguerres mondiales que les
puissances européennesaffirmèrentleur modernité politique etqu’elles imposèrent
leurs pouvoirs politiques enAfrique.

Lethème de lanation etdunationalismeaété brillammentétudié parEric
Hobsbawm (1990, 1992) etparBenedictAnderson (1983), leurstravauxnovateurs, qui
mettent aupremier plan l’histoire des gens ordinaires etladimension imaginée de la
construction sociale, inspirentles commentaires suivants.Rappelons d’abord que la
nation moderneacquiertson sens politique quiassocie le peupleaugouvernement
centralisé, ouÉtat territorial,après la Révolution française etla Révolution
nordaméricaine;on parleradésormais d’État-nation.Ce qui caractérise le peuple-nation est
ladéfense des intérêts communs contre les intérêts des particuliers, le bien commun
contre les privilèges.Lanatenion moderne, «tantqu’Étatouentantqu’ensemble de
gensaspirant àformeruntelÉtatdiffère en nombre, étendue etnature des communautés
auxquelles les êtres humains se sontidentifiésaufil de laquasi-totalité destemps
historiques, etimpose des exigencestout àfaitdifférentes.Il s’agit, comme le dit très
bienBenedictAnderson [Imagined Communities, 1983], d’ucommne «unauté
imaginée » etil ne faitpas de doute qu’entantquetelle elle peutnaître dubesoin de
combler levideaffectif laissé par ladisparition, ladésintégration ouencore

36

Introduction

l’indisponibilité de communautés humaines etdes réseauxhumains réels…»
(Hobsbawm 1992: 91-92).
Quantàl’Étatmoderne, il estdéfini commeunterritoire continudont tous les
habitants étaientsoumisàlamêmetutelle, séparé par des limites etdes frontières
clairementmarquées d’autresterritoires comparables.Sur le plan politique, il dirige et
administre directementles habitants, sans systèmes intermédiaires de chefs etde
corporationsautonomes.Enfin, iltendàimposer les mêmes lois sur sonterritoire etles
mêmesarrangementsadministratifs etinstitutionnels.Progressivement, il setrouvadans
lanécessité de prendre en compte les opinions des sujets parce que leur organisation
politique leur donnaitlaparole (représentants élus), ouparce qu’ilavaitbesoin de leur
consentementoude leuractivité (contribuables, conscrits). «Bref, sur sonterritoire,
l’Étatrégnaitentantque instance « nationale » suprême de gouvernementd’un peuple
définiterritorialement, sesagentsatteignantpeu àpeules plus humbles habitants du
dernier de sesvillages » (Hobsbawm 1992: 154).CetÉtatmoderne se construit àlafin
duXIXe siècle, grâceàl’essor de labureaucratie etdes progrèstechniques enEurope.
Progressivement, les relations entre l’Étatetles habitants devinrentcourantes par le
biais desagents étatiques (postiers, policiers, maîtres d’école, garnisons), des
recensements (généralisésvers le milieuduXIXe siècle), grâceàlascolarité primaire
puis secondaire etàlaconscription militaire.Lagénéralisation des papiers d’identité,
des enregistrements desactes d’étatcivil,ainsi que les révolutions destransports et
communications (chemin de fer,télégraphe) resserrèrentles liens entre l’Étatetles
habitants.Apinsi «ar le simple faitde devenirun peuple, les citoyens d’un pays
devinrent une sorte de communauté, bien qu’imaginaire, etses membres envinrent
doncàrechercher etdoncàsetrouver des choses en commun, des lieux, des pratiques,
des héros, des souvenirs, des signes etdes symboles.On pouvaitregrouper enun
héritage national l’héritage des divers secteurs, des diverses régions etlocalités de ce
qui étaitdevenula“nation”». (Hobsbawm 1992: 171).
PourHobsbawm (1992: 191),un changementdetailleaffectales mouvements
nationauxdes nouveauxÉtats-nations d’Europe :faceàlamultiplication de nations
« non-historiques » potentielles—lesvieilles nations étantlaFrance, l’Angleterre etla
Castille—, les notions d’ethnie etde langue devinrentle critère central,voireunique de
lanation nouvelle.Le nationalisme fitsonapparitionvers lafin duXIXe siècle, comme
un glissement vers ladroite desthèmes de lanation.Parallèlementse développaientle
darwinisme social etlesthéories de la« race »fournissant un fondement
« scientifique »auxnationalismes ethniques, notammentenFrance, enAllemagne eten
Autriche.Cesthéories nouvelles fournirent auracisme des raisons « scientifiques » pour
garder les étrangers hors des frontières, les expulser oulestuer : l’antisémitismeacquit
son caractère racial distinctde son caractère culturel etreligieuxseulement vers 1880.
La« race » etlanation devinrentsynonymes.
À la veille de laGrande Guerre, lamajorité de pays européens étaitgouvernée
par des monarchies (apparentées entre elles) quitentaientde s’adapterauxchangements
dusàl’émergence de lanation, des consciences nationales etdes consciences de classe,

37

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

lesaspirationsaux transformations sociales étaienten effetplus importantes pour la
masse des peuples que les sentiments nationalistes.La PremièreGuerre mondiale
exprime le conflitentre les « principes des nationalités » duXIXe siècle etl’émergence
desÉtats-nations modernes,un conflitentreun mondeancien et un monde nouveauen
quelque sorte.Larévolution russe de 1917marqualafin des monarchies européennes;
l’Étatbolchevique s’organise sur labase de la« question nationale »,alors que l’Europe
5
se réorganise sur labase duprincipe deWilson qui faisaitcoïncider les frontières de
l’Étatavec les frontières de nationalité etde langue.Mais ce principe se heurta aufait
que les nouveauxÉtats construits sur les ruines desanciens empires
(allemand,austrohongrois, ottoman…) étaientmultinationaux.Lalogique de cetype d’Étathomogène
ethniquementetlinguistiquementétaitl’expulsion oul’extermination massive des
« minorités » : «tel étaitetreste laréductionad absurdummeurtrière dunationalisme
dans saversionterritoriale, bien que celan’aitpas été démontré jusqu’en 1940.
Cependantles expulsions de masse etmême les génocides commencèrentàfaire leur
apparitionauxconfinsSud de l’Europe pendantetaprès laPremière guerre mondiale »
(génocide desArméniens par lesTurcs en 1915, expulsion desGrecs d’Asie mineure).
Plustard,Hitler, «un nationalistewilsonien logique »organisaletransfert vers
l’Allemagne desAllemandsvivant auxpaysvoisins, etil organisal’élimination
définitive des juifs (Hobsbawm 1992:247). «On pouvaitmaintenantconsidérer que le
programme de lanation homogène n’étaitsusceptible d’être réalisé que par des
barbares, oudumoins par des gens mettantenœuvre des moyens barbares. »
(Hobsbawm 1992:248).La SecondeGuerre mondiale marquaen effetl’apogée du
nationalisme dans son extrême fasciste, impérialiste etbarbare.

L’expansion impérialiste commencéeàlafin duXIXe siècleavaitété dirigéevers
l’Afrique etl’Asie dans le butd’étendre les pouvoirs nationauxde quelques puissances
coloniales (Angleterre,France,Allemagne,Italie,Espagne,Portugal,Hollande);en
mêmetemps qu’on exportaitdes capitauxen échange des matières premières bon
marché, etque des millions d’Européens émigraient vers les nouvelles coloniesàla
recherche detravail etdeterres qu’ils n’avaientpas (ce futle cas enAfrique du Sud et
enAustralie).En revanche, l’expansion continentale de l’Allemagne nazie etde l’Union
Soviétique se fondaitsur l’impositiontotalitaire d’un pouvoir politique d’oùétaient
exclus les sujets, les gens ordinaires etles citoyens.PourHannahArendt(1951, 1982:
171-172), « si niHitler niStaline n’ontjamais reconnuleur dette envers l’impérialisme
dans le développementde leurs méthodes de domination, ni l’un ni l’autre n’ahésitéà
admettre ce qu’il devait àl’idéologie des mouvementsannexionnistes ou àimiter leurs
slogans. »Ales ninsi, «ations d’Europe centrale etde l’Estqui ne possédaientpas de
colonies etne pouvaientespérerune expansion outre-mer décidaient[après 1880]
qu’elles“avaientle même droit àl’expansion que lesautres grands peuples etque s’il
ne leur étaitpasaccordé lapossibilité de s’étendre outre-mer [elles severraient]

5
ThomasWoodrow Wilson, homme politique élu PrésidentdesÉtats-Unis d’Amérique en 1912,
rééluen 1916, il engageason pays dans la PremièreGuerre mondiale en 1917 auxcôtés des
Alliés. À laConférence dePaixde 1919, il imposason programme politique fondé sur le droitdes
peuplesàdisposer d’eux-mêmes (LePetitLarousse2004 : 1814).

38

Introduction

contraintes dele faire enEurope” [E.Hasse1321907 :] ».Pangermanistes et
panslavistes concluaient alors qu’ils devaientse chercher des colonies sur le continent
pour s’étendre selonune continuité géographiqueàpartir d’un centre de pouvoir.
Celaétant, l’expansion impérialiste, etplus généralementles colonisations
européennes enAfrique, furentremises en questionàlafin de la SecondeGuerre
mondiale.On peutidentifier deuxfacteurs qui expliquentcette situation, d’une partle
faitque l’Europe détruite devaitêtre reconstruiteavec l’aide desÉtats-Unis d’Amérique
etn’avaitpas les moyens de conserver leursadministrations outre-mer.Mais il faut
aussitenir compte de l’émergence des mouvements de libération nationale influencés
par l’idéologie marxiste qui revendiquaientle «droitdes peuplesà
6
l’autodétermination »(inventé parMazziniauXIXe siècle, reprise parLénine).Pour
Hobsbawm (1992:253etsqq.) les identités protonationales (ethniques, linguistiques ou
religieuses), làoùelles existaient, étaientmobilisées par les gouvernements
impérialistes contre lamontée des idées nationalistes.D’où« lesattaques des
idéologues des mouvements de libération, qui parlaientlalangue dunationalisme
européen, contre les impérialistes etleur politique de diviser pour régner, contre leur
façon d’encourager letribalisme, le communautarisme ou touteautre forme de
regroupementqui pouvaitdiviser les gens quiauraientdûformer, mais qui ne formaient
pas,une nationunie ».Il est aussiavancé que les idéologues nationalistes étaient une
petite minorité de personnes «évolude même qées »,ue les mouvements culturels et
politiques comme le panarabisme, le panafricanisme oule panlatino-américanisme
n’étaientpas nationalistes mais supranationalistes.
Danstous les cas, les mouvements de libération ne remettaientpas en question
lestracés des frontières coloniales, etcetteunitéterritoriale conduisit àl’émergence des
peuples qui se considéraientcommeune nation—comme dans le cas de l’Algérie qui
étaitdevenueune nation dans salutte contre laFrance.Cependant, laplupartdesÉtats
issus de ladécolonisationaprès 1945 ne peuventpas être classés comme nations, ni les
mouvements qui ont aboutiàladécolonisation ne peuventêtre classés comme
nationalistes (Hobsbawm 1992:256).Laconstruction des nations etdesÉtats suit,
néanmoins, le modèle de la tradition dunationalisme forgé enEurope,àlafois libéral et
démocratique-révolutionnaire.Les chefs d’Étatdes pays dépendants sont ainsi des
« bâtisseurs de nations, pas des diviseurs de nations ».Cependant, l’ancienne stratégie
impérialiste de diviser pour régner, manipulantles identités protonationales «tribales »,
ethniques oureligieuses, estencoreutilisée enAfrique par des gouvernants quiveulent
conserver leurs pouvoirsautoritairesad vitamaeternam, onyreviendraplus loin
[VillasanteCervello c,vol.II].
LesréponsesdesAfricains sahariens et sahéliensàl’occupationcoloniale

6
GiuseppeMazzini (m. 1872), patriote italien qui fondaen exil lasociété secrète laJeuneItalie
(1831), élémentmoteur duRisorgimentoquivisait àl’établissementd’une république italienne
unitaire (LePetitLarousse2004 : 1555).

39

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

Les réponses des Africains du Saharaetdu Sahelàl’occupation de leurs
territoires et àl’imposition des pouvoirs étrangers qui renversèrentles systèmes sociaux
etpolitiques locauxfurent variées, les résistances furentparfois longues et acharnées.
Mais lasupériorité militaire desEuropéens, qui rimait avec leur croyance de la
supériorité de leur « race », futplus forte etdesalliances politiques durentsuccéderaux
luttes guerrières [VillasanteCervelloa,Searing b,Klein,Taylora,vol.I ;El-Bara,vol.
II].Ici, commeailleursauxAmériques, lacolonisation durable de l’Afrique n’auraitpas
été possible sans laparticipation des élites dirigeantes, des notables etde certains
groupes religieux(musulmans),ainsi que des masses paysannes ounomades
relativementsubordonnéesàleur contrôle.Il estprobable, comme le suggère
Hobsbawm (1999,2000:38), que les sociétés habituéesà vivre en dehors ducadre
centralisé furentcelles qui résistèrentle plusactivement àl’occupation européenne (i.e.
lesBerbères du Maroc, lesKurdes, lesAfghans; auxquels on doit ajouter lesBidân de
Mauritanie etdu Saharaoccidental etlesTuareg).Autrementdit, des sociétés qui
auraientrésistéàn’importe quelle forme de gouvernement, le leur oucelui des
étrangers.PourHobsbawm laréaction ordinaire, rationnelle,à une conquête est ainsi de
l’accepter;sans cetteacceptation générale des populations d’un contrôle colonial,
l’expansion desEuropéens enAfrique (etdans le monde) ne sauraitse comprendre.
Cependant, contrairement auxAmériques, colonisées parEspagne et Portugal entre le
XVIe etleXIXe siècle, enAfrique il n’yeutpas de brassage de populations
colonisatrices etcolonisées, sauf dans des cas circonscrits de métissage,auCap-Vert
notamment[Green,vol.I], eten moindre mesureauSénégal.EnAfrique, laséparation
des populationsafricaines desautorités etdes commerçants européens renforça, plus
qu’ailleurs, l’idéologie etlapratique de lasupériorité innée de la« race blanche ».Pour
Anderson (1983: 149etsqq.), le racisme colonial estplutôtassociéàl’idéologie de la
classearistocrate etbeaucoup moinsàcelle de lanation;ilavanceainsi qu’il n’estpas
surprenantde constater que le père putatif duracisme moderne n’étaitpasun
petitbourgeois nationaliste maisunaristocrate français,JosephArthur,Comte deGobineau.
L’expansion coloniale permit« d’exportles diser »tances généalogiques entre les
classes que rendaientlesaristocratde ses («ang bleu») supérieursauxgens du
commun;or ces derniers devinrentàleurtour « supérieurs »auxAfricains etauxautres
peuples colonisés.Anderson estainsitenté d’avancer que l’existence des empires
coloniauxservitàmaintenir les bastions de l’aristocratie européenne qui confirmaient,
dans lestemps modernes,uneantique conception dupouvoir etdes privilèges.

Dans larégion que nous concerne, laFrance menalapolitique laplusactive
d’occupation brutale et violente desterritoires, depuis lafin duXIXe siècleauSahel,
jusqu’àla« pacification »complète desterritoires sahariens, dans ladécennie des
années 1930,voire plustard.Alors que l’Espagne dutattendre cettpe «acification »
pour s’installervéritablementauSaharaoccidental [LópezBargadosa,vol.I;Acloque,
vol.II];il en futde même dans leurProtectoratmarocain qui se défenditlesarmesàla
main jusqu’en 1927[MateoDiestea,vol.II].L’expansion de l’Italie futaussitardive,
après leur installation enÉrythrée etenSomalieàlafin duXIXe siècle, elle envahitla
Tripolitaine etlaCyrénaïque en 1911aprèsavoir déclaré laguerreauxOttomans;mais

40

Introduction

la « pacification » dela Libye et laconquête de l’Éthiopie durentattendre l’arrivée de
Mussoliniaupouvoir [CalchiNovati,vol.II].L’Angleterre occupaitlapresqu’île de
Sierra Leone depuis le débutduXIXe siècle, etlaGambie depuis lafin duXIXe siècle,
mais elle n’instaurasapolitique coloniale qu’en 1930,après des longues négociations
avec laFrance rivale qui occupaitleSénégal [Bellagamba,vol.II]. Dans le processus de
colonisation, laFrance, l’Angleterre, l’Espagne etl’Italieutilisèrentlastratégie
commune desalliancesavec les chefferies locales, les notables etles commerçants,
associéeavecune politiqueambiguë de respectetde méfiancevis-à-vis de l’islam,tout
enaffrontant une situation politiqueafricaine dominée par les révoltes (sous labannière
islamique), etpar lapermanence de l’esclavage interne etducommerce (atlantique et
saharien) d’esclaves.

Dans le contexte de lafin duXIXe siècle, l’islam suscitaitméfiance etpeur chez
lesEuropéens car on le considéraitcommeune instance politico-religieuse permanente
d’hostilité.Sous l’influence de l’orientalisme, l’islam étaitperçucommeune religion
monolithique qui réglementaitet« dictait» lavie socialeauxmusulmans.Cependant,
on considéraitque l’islamafricain étaitdistinctde l’islam desArabes etlanotion
d’islamnoirfutinventée par lesadministrateurs français pour rendre compte,
« rationnellement», de cette spécificité qui en fin de compte renvoyaitàlavision
raciale d’infériorisation desAfricains [Harrisonaetb,vol.I].Les mouvements
musulmans duXIXe siècle étaientclassés dans ce contexte d’association entre islam
noiretrévolteanti-coloniale, dontle mouvementdesMouridesauSénégal représente
un exemple paradigmatique [Searinga,vol.I].Les croyances non-islamiques etles
cultes dits «pasïens »uscitèrentdeuxpositions opposées dans les colonies françaises.
Aprèsavoir été perçus comme des croyances qui devaientêtre protégées contre le
fermentde révolte représenté par l’islam, on envintàconcevoir que l’islam était
supérieur.Celan’empêchapas lanaissance de l’idée coloniale que ces religions
anciennes représentaient« l’authenticitéafricaine »alors que l’islam était un élément
étranger imparfaitementadopté enAfrique [deMoraesFarias,vol.II].

Néanmoins, probablementplus quetouteautre, laquestion de l’esclavage montre
de manière évidente les impératifs contradictoires que devaient affronter les puissances
coloniales.Lalutte contre le commerce d’esclaves était aucœur des rationalisations
européennes duprojetd’expansion impérialiste.EnAngleterre etenFrance notamment,
l’esclavage fut aucentre de débats publics houleux aucours de lapériode qui précéda
cette expansion enAfrique etil devintl’antithèse des idéauxde liberté et
d’émancipation.Néanmoins, les besoins pragmatiques nécessitaientdes compromis.Les
administrateurs prenaientbeaucoup de peineàdélimiter l’esclavage interne comme
institution locale, réglementée par des référents islamiques etnon-islamiques, etle
commerce d’esclaves quialimentaitla traiteatlantique.Ainsi, ils essayaientde
s’opposeràce derniertouten s’accommodant aupremier [McDougall,Searing b,Klein,
vol.I ;Cleaveland,vol.II].Le compromis était ainsi difficileàmaintenir etdes fissures
évidentes setrouvaient aucœur de lapolitique européenne faceàl’esclavage qui resta,
en fin de compte,très pragmatique.En effet, les difficultés de communication entre les
métropoles etles postes de fortune qui précédèrentles capitalesafricaines,ainsi que les

41

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

résistances desauxiliaires locauxdes colonisations,agents ouchefferiesagréés, qui
avaientdes intérêts personnels dans l’esclavage, militèrentcontreun « excès » d’idéaux
humanitaires.
D’autre part, les brutales guerres de conquête pour repousser les frontières
toujours plus loin, les guerres intra-africaines issues de l’occupation coloniale etles
guerres de résistanceanti-coloniale laissèrentdes milliers d’esclaves etde réfugiésaux
origines incertaines qui durent accepter devivre dans les nouvelles frontières desÉtats
coloniauxnaissants.Ilsallaient alimenter les réserves de main d’œuvre servile qui
furentl’un des piliers de l’expansion de l’Étatcolonial en Afrique. Dans cetouvrage,
MartinKlein [vol.I] examine ces questions de manière détaillée, montrant àquel point
l’esclavage étaitcentral dans l’expansion coloniale françaiseau Soudan,au Sénégal, en
Guinée etenCôte d’Ivoire.Pour ce qui estdu Sénégal,JamesSearing [2002etb,vol.
I],aégalementsouligné commentpendantlapériodeallantde 1859à1914, le pouvoir
aristocratique desWolof etde leurs soldats-esclavesceddodéclina auprofitde l’essor
de l’islam etd’une paysannerie de musulmans devenus libresaprès leur émancipation
des liens d’esclavage endogène propreàlasociétéwolof.

42

Introduction

Fig.2-Esclaves enchaînés.Couverture dujournalLe Petit Parisien, 1907

Cependant, dans d’autresterritoires, les campements de réfugiés des guerres
coloniales, quiattiraientaussi des esclaves en quête de rupture des liens de dépendance,
devinrentles «villages de liberté » promus par les officiers françaisàproximité de leurs
postes.De cette manière, lesanciens esclaves qui s’étaientéchappés de leursanciens
maîtres entrouvèrentdes nouveaux.Ils servirentcomme main d’œuvre (souvent
soumiseau travail forcé) dans lestravauxcoloniauxde construction des postes, des
chemins de fer, maisaussialimentèrentles rangs de l’armée française qui était, en fin de
compte, comme le noteKlein [vol.I],unearmée soudanaise.Dans ce cadre, on
rappelleraque des soldatsafricains servirentdans lestroupesalliées durantles deux
guerres mondiales, leur histoireafaitl’objetd’untravail
récentdeCatherineCoquery

43

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

Vidrovitch (2007,Des victimesoubliéesdu nazisme).Signalons enfin que la
colonisation créa une nouvelle classe detravailleurs dontlaplupart avaientdes origines
statutaires serviles, ce qui représenta une source des débats sur letravail etlaliberté
chezlesadministrateurs [McDougall,vol.I].Les diversagents de lacolonisation,
militaires, civils, missionnaires, pouvaientêtre en désaccord sur laquestion de
l’esclavage, mais, en dernière instance, ils s’accordaientsur le choixfinal du
pragmatisme indispensable pour laconstruction de l’empire.Ici commeailleurs, les
intérêts politiques etéconomiques desEuropéens primaientsur les idéalismes
égalitairesaussi présents enAfrique.
L’expansion coloniale par le biais des chefferies locales,
des registres etdes écoles
Dans larégion saharo-sahélienne, l’installation coloniale de l’Angleterre etde la
Franceàlafin duXIXe siècle, précédée par celle desPortugais depuis leXVIe siècle, et
suivie par celle desItaliens etdesEspagnolsaprès 1930, impliqualamise en place
d’uneadministration locale capable d’instaurer les nouvelles règles de contrôle
territorial etdes populations.Ce qui futfaitàtravers des modalités bureaucratiquestout
àfaitsemblablesàcelles qui étaientappliquées dans les nouveauxÉtats-nations
européens depuis le milieuduXIXe siècle.Comme on l’anoté précédemment, l’État
moderne se construitgrâceàl’essor de labureaucratie etdes progrèstechniques.
Cependant, l’exportation de ce modèle enAfrique nécessitadesadaptations
particulières.
EnAfrique, commeailleursauxAmériques, les relations entre lesEuropéens et
les populations locales devaientpasser obligatoirementpar les interprètes etce pendant
presquetoute ladurée de laprésence coloniale car, saufàde rares exceptions, les
fonctionnaires ne se donnèrentpas lapeine d’apprendre les languesafricaines.Le rôle
des interprètes, entantque «traducteudes lrs »angues etdes manières devoir le
monde, futen effetcrucial dans lafabrication des nouvelles catégories d’autorité
politique etd’un langage commun, d’unelinguafranca, capable de rendre les
communications intelligibles [Taylora,vol.I].Le langage de l’autorité, etlestermes
utilisés pour nommer les catégories sociales, statutaires, oules institutions en général
empruntèrentcourammentàlaterminologie locale, mais celan’impliquanullementque
le sensaccordéàcestermesaitété mutuellementintelligible.Autrementdit, l’usage
d’uneterminologie locale par les colonisateurs n’impliquaitpas qu’ilsaccordaientle
même sensàcestermes que les populations locales.Ainsi par exemple, letermearabe
shaykhdésignait un «chef politiquetemporamire »,ais lesadministrateurs français le
traduirentcomme « chef suprême »;letermewolofceddodésignait un groupe servile
attachéaux travauxmilitaires et/ouadministratifs, mais lesadministrateurs français le
traduisirentsoldcomme «at, esclave, païen »;enfin, letermearabeqâ‘îddésignaitle
chef militaire de l’Étatmarocain, mais lesadministrateurs espagnols letraduisirentpour
nommer le « chef detribu»agrée par eux.

44

Introduction

Fig.3- Le GénéralCharles deGaulleenvisite officielleàNouackhott,avecMokhtar ould
Daddah (en costume,àgauche) etdes notables politiques mauritaniens, 1959
(CollectionHammody)

Les interprètes furentles premiers intermédiaires entre les colonisateurs etles
élites dirigeantesafricaines dontlesalliances étaientrecherchées pour construire le
commandementlocal.Le processus d’établissementde ce gouvernementpris du temps
etne futjamais complètement affirmé.Lesadministrateurs participèrent activement
dans les luttes factionnelles des peuplesafricains dans le dessein d’appliquer la vieille
devise d’impositionautoritaire dupouvoir de «diviser pour régner», ilsaccordaient
ainsi leur protectionàdes candidats choisis en échange de leur soutien.Mais les jeux
factionnels etlesalliances mouvantes propresauxsystèmes politiquesafricains
rendirentces rapports d’allianceassezimprévisibles etchangeants [Tayloraetb,López
Bargadosa,Searingaetb,Klein,vol.I ;Cleaveland,CalchiNovati,MateoDiestea,
Bellagamba,vol.II].

Danstous les cas coloniauxexaminés dans notre ouvrage [vol.Iet vol.II],
l’expansion politique coloniale se fitpar le biais des chefferies locales dontle rôle
politique setransformade manière fondamentale par rapport àlapériode précoloniale.
Ainsi, le mécanismeadministratif ditde l’indirectrule, c’est-à-dire le gouvernement
colonialà travers les « élites indigènes », censé caractériser l’administration britannique
de l’Afrique (etde l’Inde), fut appliqué en réalité partoutes les puissances coloniales en
Afrique.Commentfaireautrementpour gouverner desterritoiresaussi étendus etdes

45

RaymondTaylor et Mariella VillasanteCervello

populatioons nombreusesavecunequantité minimale de militaires oude fonctionnaires
Européenns ?
Leeprincipal changementintroduitpar lescolonisateurs se situeauniveaude la
fixationetde lacodification,aumoyen de registres etde recensements, de systèmes
identitairres, politiques, sociauxetéconomiques, jadis fluides etnullementrigides.Bien
évidemmmentles conditions localesn’étaientpas homogènes mais diverses et variées,
néanmoiins nous pouvons considérer cette hypothèse générale commeunguide pour
notre commpréhension dupasséafricain.Les colonisateurs « inventèrentdestraditions »
toujoursen référenceaux traditions locales etnonexnihilo, mais danstous les casce
qui étaitinventé renvoieàl’introductionde règles fixes etd’institutionsetd’identités
jadis inexistantes[VillasanteCervello b,vol.I].Cette hypothèse peutêtrenuancée dans
lecas dees colonisationstardives comme celledesEspagnolsau Saharaoccidental, où
lesadmiinistrateurs purentpercevoir lafluidité dustatutdes nomadesBidân [López
Bargadosa,vol.I].Cequi ne les empêchapas declasser lespopulations en«tribus » et
en statuts qui devinrent aussi fixes que de l’autre côté de lafrontièrefrançaise, en
Mauritannie [VillasanteCervello b,vol.I ;VillasanteCervelloc,Acloque,vol.II].

Fig. 4–«Mouloudi », notable desRgâybatdeTindouf, 1953
(CollectionHammody)
D’un pointdevueadministratif, pour connaître les populationsassujetties etles
soumettrreaucontrôle de l’Étatcolonial il fallaitles classer, les énumérer, les
dénombrrer, les étiqueter (Appadurai 1996).En effet, comme le noteAnderson (1983:
163),troois institutions de pouvoir inventées enEuropeaumilieuduXIXe siècle, les
recensemments, lacartographie etlesmusées, changèrentde forme etde fonction dans les
colonies.Elles façonnèrentlamanièretotalisante etclassificatoire dontl’Étatcolonial
imaginaiitsadomination, dontlesmusées représententreliqles «ues inddigènes »u
passé.Dans les recensements coloniaux, les catégories raciaales devinrentcentrales, et
étaientccomplétées pard’autres classements primordialistes ouessentialistes : lalangue,
lareligion, la tribuetl’ethnie (souventconfondueavec larace) [VillasanteCervelloaet
b,vol.II].Les cartesacquirentégalement une importancecruciale pour délimiter les

46

Introduction

zones deecontrôle colonial etaffirmer lanouvelle conceptionpolitique delafrontière
colonialequi divisaitles populationsafricainespour créer des cadres géo-politiques
homogènes, notammentdupointdevue ethnique [Taylor b,LLópezBargadosa,vol.I ;
Acloque,vol.II].

Fig. 5 :Réunion de notables desRgaybâtdeTindoufavec lesFrançais, 1953
(CCollectionHammody)

L’expansion delacolonisation etdesvaleurs occidentales se fit à travers les
relationsétroites entre les fonctionnaires coloniauxetles chefferies locales et autres
notabilitésafricaines,toujours considérées comme des inférieurs etjamaiscomme des
égauxdupointdevue« racial » etculturel.Defait, comme lenoteRanger(1983:220
etsqq.),l’idée centrale qui guidaitl’imposition colonialeétaitqu’il existaitune
hiérarchie raciale etculturelle quifaisaitdesEuropéens les seuls chefs dignes de ce nom
etdes Africains des subordonnés par excellence.Pourapprofondir cette subordination et
pourtransmettre les«valeursde lacivilisaation occidentale »furentcréées des
institutions militairesetscolairesdans les colonies, censées produireune société
hiérarchisée dans laquelle lesEuropéens commandaientetles « indigènes»obéissaient.
Les Français ontété les plus inventifs manipulateurs destraditions militaires enAfrique
(etailleurs), les soldatsvolontaires étaientattiréspar lesuniformes, lesarmes modernes
etles serments d’allégeance sur leCoran;alors que lesBritanniques furentplus lentsà
adopter cette politique.L’influence destraditions militaires durajusqu’àla Première
Guerremondiale, laphase suivantefutorganisée dans le cadre des écoles qui devaient
créerunebureaucratieafricaine destinéeàcollaborer et à appuyer l’expansion coloniale
(Ranger 1983:221-223).Une idée forte descolonisateurs, issue des expériences
européennes de distinction de classes, étaitque seuls certainsAfricains pouvaientfaire
partie delaclasse dirigeante.

47

RaymondTaylor et Mariella VillasanteCervello

C’estdans cetespritque furentcrééesles «écolesdes chefs»,de confession
chrétiennne dans les colonies britanniques, et, endehors desécoles des missions, plutôt
laïquesdans les colonies françaises—dontl’écoleWilliamPontydeDakar étaitl’un
des fleurons (Anderson 1983: 123).LesEspagnols etlesItaliens n’eurentpas les
moyens d’installer des écoles sur place, mais ils envoyaientdes jeunes sélectionnés
étudierdans leurs métropoles [MateoDiestea,CalchiNovati,vol.II].Les écoles de
chefs étaaientdestinéesàformerune éliteafricaine dans latradition de subordination.
Cependaant, ce mécanisme de cooptation etde mise soustutelle concernade manière
plus importante leszones citadinesoùétaientenvoyés les jeunes fils despersonnalités
africaines. Ainsi, dans certainspays sahariens comme la Mauritanie, les familles
nomadesles plus prestigieusesrefusèrentd’envoyer leursenfantsauxécoles des
« infidèles » jusqu’après la SecondeGuerre mondiale etmême plustard [El-Bara,vol.
II].

Fig6-École de fillesàBoutilimit,Mauritanie, 1953
(CCollectionHammody)
D’une manière plus générale, pour les élitesafricaines,lacollaboration était une
affairede bénéficesmutuels.Pourles classes dirigeantesanciennes, les règles politiques
fixes descolonisateurs etleurs nominationsauxpostes dechefferieavecchefsdes «
suprêmes »,complètementétrangèresàleurs pratiques fluidesetd’autorité
consensuelle, étaient uneaubaine car grâceàelles le pouvoir pouvaitêtre conservé.
Pour les groupes oules individualités contestataires ouexclues par la tradition locale
des postes de commandement, lesnominationscoloniales représentaient une promotion
sociale,une source deprestige et une occasion defonderunefamille dirigeante.Reste le
problème de lalégitimité de cespostesaccordés par les colonisateurs.Lethème est

48

Introduction

vaste, mais nous pouvons suggérer icique lalégitimité politique des nouveauxchefs
locauxpouvaitcontinueràse fonder sur les référentsanciens, dontlagénéalogie etles
qualités personnelles,touten intégrantle principal nouveauréférentde commandement
qui étaitlasubordinationauxEuropéens.En fin de compte, c’étaientles populations
elles-mêmes qui choisissaientleurs chefsausens oùellesaccordaientounon leur
confiance etleur loyautéauxpersonnes qui restaientattentivesàleur protection, rôle
central des élites politiquesafricaines.Dans certains pays comme laGambie, les
autorités imposées par les colonisateursBritanniques reçurent une légitimité politique
très importante de lapartdes populations rurales etleur remise en question dans la
période républicaineaeudes répercussions néfastes dans le système social etpolitique
actuel [Bellagamba,vol.II].Ailleurs, comme enMauritanie, les chefferies
traditionnelles dumilieurural conservent une double légitimité, celleancienne de la
généalogie etde lanoblesse, etcelle moderne de l’Étatcolonial puis national
[VillasanteCervello c,vol.II].

Fig.7:Bureauxdu RésidentdeKiffa(Mauritanie), 1937
(CollectionHammody)

Ainsi, de ces pratiques,qui mêlaient les traditions inventéesaux coutumes
locales, l’ensemble dûmentenregistré, codifié etfixé dans les papiers, naquirentles

49

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

systèmes politiques dits des «chefferiestraditeionnelles »tles systèmes économiques
etfonciers dits «traditionnels ».Ces référents politiques, sociauxetéconomiques
construits pendantles colonisations, furentconfirmés dans lamajorité de cas par les
gouvernements indépendants, dontles élitesavaientété formées dans les écoles
coloniales etdans leurs métropoles.Lasituation postcolonialeactuelle s’expliciteaussi
àce niveau très concretde reprise oude maintien des règles colonialesacceptées et
adoptées par les gouvernants des nouveauxÉtatsafricains, par les relais des chefferies
traditionnelles etpar les populations.Or si l’on peut accepter laproposition deRanger
(1983:250) que lesEuropéens finirentpar croireàleurs propres inventions des « lois
coutumières », on peutdireaussi que lesAfricains finirentpar croire que ces inventions
coloniales, fondées sur larigidité de l’ordre social, étaientleurs traditionsancestrales.
Enfin, lastratégie coloniale de «restaurer lestraditions »,c’est-à-dire de reveniraux
« identitéstribales etethniques »comme fondementde la vie collective des groupes
africains,utilisée pour mieuxles contrôler, est actuellement utilisée par certains
gouvernementsafricains soitouvertement, comme enGambie, soitde manière
officieuse, comme enMauritanie [Bellagamba,VillasanteCervello c,vol.II].Cette
stratégie de «retouraux traditsions »’accommode parfaitementde l’introduction
récente des régimes démocratiques etdu voteausuffrageuniversel dans ces pays,alors
que dans d’autres paystels leMaroc, la Tunisie etl’Égypte, la«tradition
démocratique » semble mieuxinstallée, quoi qu’elle se déploie dans le cadre de régimes
autoritaires qui ne doiventrienà un prétendu« despotisme oriental » censé caractériser
les « sociétésarabes » [Ferrié,vol.II].
Deshéritages postcoloniaux : État-nation et nationalismes,
statuts et « races »
Dans larégion saharo-sahélienne, les colonisateursavaientlaissé desappareils
étatiquesassezrudimentaires etdes nations quasimentinexistantes.Cette région ne les
intéressaitguère car ils pensaientqu’elle n’avaitpas des ressources importantes (on
découvritdes richesses minières etpétrolièresaucours de ladernière décennie de
colonisation).Ce futlagrande sécheresse sahélienne desannées 1970, etladistribution
de l’aidealimentaire etsanitaire d’urgence qui rendirentpossibleune extension
véritable de l’appareiladministratif desÉtats dans leszones rurales, désertiques et
éloignées des capitales.Parvoie de conséquence, l’expansionadministrative renforça
les relations entre les populations rurales etles fonctionnaires desÉtats, les populations
nomades se sédentarisèrent ;les symboles de lanation (drapeau, hymne national) furent
diffusésauxconfins dudésert ;des écoles, des hôpitauxetdes centresadministratifs
furentconstruitsavec l’aide internationale, làoùauparavantil n’existaitrien qui puisse
rappeler l’existence d’unÉtatmoderne.
Les héritages de lacolonisation restentnombreux, complexes etparfoisambigus
dans lamesure oùlaplupartde gouvernements indépendants ont tenté de prendre des
distancesavec lesanciennes puissances coloniales ne serait-ce que pour pouvoir
affirmer leurautonomievis-à-vis des populations.Mais il n’en reste pas moins que la
situation contemporaine peutêtre caractérisée par lestentatives renouvelées pour

50

Introduction

« modernniser» les caadres politiques, sociauxetculturelsautour de laconstruction de
l’État-nation, de ladémocratie etdes identités nationales qui lui sontrattachés en
suivantle modèle européen introduitpar les colonisateurs.Lestentatives de
modernisation des sociétésafricaines par le biais d’un meilleur contrôleétatique se
heurtentnéanmoinsàdes réticences importantes despopulations habituéesàgérer leurs
modesddevie en dehors des pouvoirs centralisés.Or desnombreuxgouvernements
africainssse placentdaans lamêmesituation que lesadministrateurs coloniauxqui, étant
incapablles d’imposer directementleurs règlesde commandement,avaientbesoin des
« chefstraditionnels», etdes « règlestraditionnelles » pour légitimer leur dominanceà
l’intérieur desterres.

Figg. 8 -PremiersMinistèresà Nouakchott,Mauritanie, 1963(CollectionHammody)

Ceettetendance forte, notammentdans les milieuxruraux africains, estclassée par
les gouvernants commeappartenant au« mondetraditionnel», etil envade même des
sentimennts identitairesrestreints, « ethniques »ou«tribaux», quiassocientde manière
privilégiée ces populations « opposéesàl’État»,audétrimentdes sentiments nationaux.
L’expansion des logiques étatiques nationales se faitdans cecadreparadoxal là.Il enva
de mêmede laconstruction des histoires nationales qui sefondent assezcouramment
sur les«rdonnées »ecueillies par les colonisateurs, considérées commedes éléments
d’histoirevraie (Veyne 1971).Des éléments qui se mêlent avec lesréférents des
«traditions locales »souventsélectionnéespar les régimes pour légitimer leurs
pouvoirs[deMoraesFarias,vol.II];etenfinavec des référents de lamémoire nationale

51

Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

construite par les groupes indépendantistes—qui soulignentsurtoutle rôle de la
résistanceanti-coloniale—dans le dessein d’affirmer lasolidarité de lanouvelle nation.
Néanmoins, si l’histoire des colonisateurs, les «traditions locaeles »tmémoiresles «
collectives »se distinguentdes faits d’histoire—construction problématique et
incomplète de ce qui n’estplus mais quialaissé destraces (Nora1997)—, les
mélanges ne sontpas rares dans laconstruction contemporaine dupasséafricain.

Il estindéniable que lamodernité politique en Afrique est visible par
l’introduction d’une démocratie formelle—notamment après lesannées 1990 —, par
l’émergence des bourgeoisies citadines etpar l’expansion des logiques étatiques,ainsi
que des symboles de lanation (drapeaux, hymnes nationaux, rituels des fêtes
nationales…).Cependantcestraits de modernité coexistentavecun monde postcolonial
marqué par lafixité desappartenances de « race », « d’ethnie », de «tribu», de « classe
statutaire », etenfin parune distinction centrale entre les classes « évoluées »,
c’est-àdire éduquéesàl’occidentale etqui formentles élites nationales, héritières dupouvoir
colonial, etles majoritésafricainesanalphabètes, pauvres, etsanstravail [Villasante
Cervello c,vol.II].C’estprobablementcette distance de plus en plus frappante entre
ces deuxgroupes sociauxafricains (ouclasses en construction), dontaucun ne prend en
main lesaspirations collectives d’amélioration des conditions devie, qui pose le plus de
problèmesàlaconstruction desÉtats-nations modernes formés de citoyens éduqués et
conscients de leurs droits civiques.Cette situation postcoloniale estàlabase des
migrations massives des Africainsvers l’Europe etsuscite des réactionsxénophobes et
racistestantenFrance [deBeauvais,vol.II], que dans d’autres pays comme l’Espagne
[LópezBargados b,vol.II].

Laconstruction desÉtats-nationsafricains se poursuitdésormais dans le cadre de
lamondialisation commencéeau XVe siècleavec lesPortugais [Green,vol.I], etqui
implique surtout« l’élimination de ladistance etdu temps »acquise par les progrès
technologiques dans lestransports etles communicationsultérieursàla SecondeGuerre
mondiale (Hobsbawm2000:62).Or,Hobsbawmasuggéré que lamondialisation
contemporaine peutdéboucher,à terme, surun déclin de l’État-nation entantque
modèle d’ordre politique, etque l’histoire du XXIe siècle seraen grande partie
supranationale etinfranationale, mais même l’infranationalité refléterale déclin de
l’ancienÉtat-nation entantqu’entité opérationnelle.LesÉtats-nations devrontdonc
résister ous’adapteràlanouvelle structuration supranationale duglobe, etseront
absorbés oudisloqués par elle, dans les pays du Nord comme dans ceuxdu Sud.
L’hypothèse estintéressante, mais il n’en reste pas moins que le modèle étatique reste
un référentcentral de l’organisation politique etsociale enAfrique, oùplus que la
supranationalité ce sontles mouvements infranationauxqui semblentles plus répandus.

Colonisations et héritages actuelsauSaharaetauSahel
Dans cetouvrage collectif, nous proposonsuneanalyse comparative dufait
colonial en plusieurs sociétés saharo-sahéliennes desÉtats-nationsactuels : leMaroc, la
Libye, la Mauritanie, leMali, leSénégal, laGambie etleCap-Vert.Cetteanalyse est

52

Introduction

présentée entrois parties et vingt-quatre chapitres exposés en deux volumes, dontla
premièreaborde les questions conceptuelles liéesaufaitcolonial, laseconde partie
traite des colonisations proprementdites etladernière partie s’intéresseauxhéritages
actuels.L’horizontemporel débuteauXVe siècle—lorsque l’expansion européenne
s’amorceavec lesPortugais—ets’achève dans le présentpostcolonial, mais il se centre
sur leXIXe siècle etlapremière moitié duXXe siècle, qui estlapériode d’expansion
impérialiste proprementdite.

Lesvingt-quatre contributions que nous présentons—dontonze dans levolumeI
et treize dans levolumeII—sontle faitde collèguesayantdiverses formations
(histoire,anthropologie, politologie), et venantde diverses sociétés (mauritanienne,
péruvienne, brésilienne, nord-américaine, française, britannique, espagnole etitalienne),
dontcertaines furentanciennes puissances coloniales etd’autres desterres de
colonisation. Aussi, nous espérons que cette diversité culturelle etacadémique pourra
contribueràune meilleureappréhension de notrethématique coloniale.Les études
présentées sontriches d’informations historiques puisées dans lesarchives européennes
etafricaines, mais les sources contemporaines sontégalementprésentes par le biais
d’entretiens etdetravauxdeterrain. D’autre part, plusieurstextes originauxontété
écrits enanglais, en italien eten castillan, et untravail considérable detraduction
françaiseaété réalisé, notammentparChristophe deBeauvais, collaborateur principal
de cetouvrage.Nousvoulions en effetdiffuser destravauxnovateurs etstimulants de
collèguesseniors,maisaussi plus jeunes, qui sontpeuconnus dupublic francophone,
notammentdans les paysafricains dans lesquels noustravaillons.

Les reconstructions historiques dupassé etles examens duprésentafricain, se
fondentautantsur des sources d’archives etdes entretiens que sur desanalyses des
discours, des idéologies etdes stratégies politiquesutilisées par lesadministrateurs
coloniaux, puisappropriées etmanipulées par les populations sahariennes et
sahéliennes.Nostextesabordentlapériode coloniale etpostcoloniale danstoute sa
complexité, mais ils fontressortir quelques éléments cruciauxde cette expérience
historique. Aucours de leur expansionauSaharaetauSahel, les puissances coloniales
partageaientdes défis similaires etelles répondirentde manière comparable, en
brandissantles idées de progrès social, de civilisation etd’amélioration des conditions
devie des Africains, légitiméesàpartir desthéories de la« race ».Cependant, des
différences importantes dans les méthodes de colonisation concernèrentles puissances
les mieuxloties dans larépartition ducontinent, l’Angleterre etlaFrance, etcelles
moins riches, l’Espagne etl’Italie.

Précisons encore que notretravail estprésenté en deux volumes pour des raisons
éditoriales.Le premiervolumeaborde lesProblèmes conceptuels etde méthode
(chapitres 1à7), etlapremière partie de l’Approchecomparativedu faitcolonial
(chapitres 8à11).Le deuxièmevolume se poursuitavec ladeuxième partie de cette
Approchecomparative(chapitres 1à5), puisLes héritagescoloniaux dans lapériode
contemporaine(chapitres6à13).

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Raymond Taylor et MariellaVillasanteCervello

Volume I, Première Partie
Problèmesconceptuels etde méthode
Dans le premier chapitre,Mariella VillasanteCervello (a),anthropologue,
analyse le devenir des catégories coloniales de classements collectifs :« lesraces, les
tribus etles etqhnies »,ui légitimèrentl’esclavageafricain d’abord, puis l’expansion
coloniale.Elle propose égalementque le flottementqui caractérise l’emploi destermes
« ethnie »et«tribu» dans laproductionanthropologique française est associéàla
persistance des idées coloniales dans lestravauxde certains spécialistes.Aprèsavoir
présentéune critique de certainstravauxqui fontencoreautorité, elle examine les
héritages des classements coloniauxetleurs manipulationsausein des élitesafricaines.
Uneautre notion d’invention coloniale, «l’islamnoir», est analysée par
ChristopherHarrison (a) (chapitre2), historien,telle qu’elle futconstruite partrois
administrateurs de l’Afrique occidentale française durantla PremièreGuerre mondiale,
FrançoisClozel,MauriceDelafosse et PaulMarty.Les interprétations de ces
administrateurs influencèrentlesEuropéens etles dirigeants politiquesafricains dansun
contexte marqué par les luttes desAlliés contre l’EmpireOttoman, etpar le recrutement
des soldatsAfricains musulmans pour laplupart.L’islamnoirfut ainsi défini comme
une religion distincte de l’islamarabe car il était« coloré » parune « culture indigène »
etpar les «traditions ethniquesafricaines ».D’après eux, lesFrançais devaient avoir
une stratégie double de protection des religionsafricaines contre l’intrusion islamique,
etd’alliancesavec les chefs musulmans dans les régionsàdominance islamique.

JamesSearing (a) (chapitre3), historien, examine les problèmes méthodologiques
liésàl’étude de l’ordre mourideau Sénégal, quiavaitété classé—comme l’indique
Harrison—commeune « branche bâtarde de l’islamnoir».D’après les interprétations
coloniales françaises, l’ordre confrérique mouride poursuivit une résistance passiveàla
monarchiewolofaprès que lestroupes colonialesaient tué leLat Joor [dammel,roi] en
1886.L’auteur s’opposeàces manières devoir et avance que les rapports officiels qui
ontguidé letravail de certains chercheurs contiennentdes erreurs duesàl’ignorance des
Français, maisaussi d’autres erreurs conscientes destinéesàmanipuler les faits. À partir
d’une lecture critique desarchives coloniales, mais surtoutdes sources mourides orales,
Searing proposeune nouvelle interprétation de l’arrestation duchef de l’ordre mouride,
AmadouBamba, en 1895, etremeten question l’importanceaccordéeauxsources
écrites dans les recherches contemporaines.

Le problème dulangage d’autorité politique etde sestraductions enMauritanie
précoloniale estétudié parRaymondTaylor (a) (chapitre 4), historien.Il explore la
logique dudialogue dans larencontre entre les officiels Français etles guerriers
nomades dans la vallée duFleuveSénégal durantles premierstemps de l’expansion
impérialiste.Son étude se fonde surun riche corpus de lettres échangées entre les
Gouverneurs deSaint-Louis etles «émirs »des régions du TrârzaetduBrâkna, ou
geblamauritanienne.Concevantces échanges comme des «rencontres de persuasion
mutuelle », l’auteur suggère que chacune des parties cherchait àinterpréter son propre

54

Introduction

ordre social demanière à cequ’il résonneavec lesvaleurs de l’autre,tel qu’elles étaient
comprises par les interlocuteurs eux-mêmes.Bien évidemment, les incompréhensions
étaientendémiques.Cependant,l’invention des traditionsétaitici le plus souvent une
invention personnelle, c’est-à-dire laréinterprétation consciente de sapropre culture
motivée par le désir de persuader l’autre.Les communications étaientremplies de
méprises, mais de ce fluxd’interprétation etde déformation de sens émergeaun
discours commun,unelinguafranca, sur l’autorité, le pouvoir etlalégitimité, qui
évoluaen changeantles perceptions desFrançais maisaussi desBidân de lageblasur
leurs propres systèmes politiques.

Les discours coloniauxsontégalementexaminés par AnnMcDougall (chapitre
5), historienne, qui consacre son étudeàl’examen destextes sur letravail etlaclasse
ouvrière enMauritanie dans lapériode de l’entre-deuxguerres etaucours de la Seconde
Guerre mondiale.Consciente dufaitque larecherche d’une classe ouvrière dans les
sources coloniales peutêtre perçue commeunetâche passéiste oucommeuntravail
impossible dans le contexte de recherche postmoderne etpostcolonial, plutôtintéressé
auxdiscours etauxdéconstructions,McDougallavance que le problème reste posé dans
lamesure oùletravail manuel resteaccompli par les mêmes groupes de «travailleurs »
issus des groupes serviles de la Mauritanie contemporaine. À partir d’une perspective
qui privilégie larelation entre les maîtres etles esclaves, elleaborde ces questionsàla
lumière des données d’archives etdes entretiens sur l’esclavage endogène, sur la
référence islamique comme source de légitimation de cette pratique, etsur l’émergence
d’une nouvelle classe destravailleurs «hrâtîn»;elleavance enfin que ces derniers
avaient une conscience identitaire distincte de celle des esclaves (‘abîd).

AlbertoLópezBargados (a) (chapitre6),anthropologue, s’attacheàprésenterune
analyse comparative des représentations desEspagnols etdesFrançais sur l’ordre social
desBidân de larégion duSaharaoccidental etdu Nord de la Mauritanie, entre lafin du
XIXe siècle etlafin de la SecondeGuerre mondiale.Ces représentations étaient
associéesàl’action coloniale etauxstratégies de commandement, maisaussiàl’histoire
spécifique de laFrance etde l’Espagne.L’auteuravance que leSaharaoccidental était
d’un intérêtlimité pour l’Espagne quitentaitencore de conserver ses dernières colonies
américaines (Cubaet Puerto-Rico) etlesPhilippines.Lors dupartage de l’Afrique,
l’Espagneavaitobtenuseulement troisterritoires : leSahara, laGuinéeÉquatoriale etle
Nord du Maroc.Sasituation étaitbien différente de celle de laFrance quiavaitobtenu
desterritoires considérables.Or, lesadministrateurs espagnols qui géraient unezone
restreintse en nombre de «ujets »etqui ne s’intéressaientpasauxmodèles globaux
comme lesFrançais, firentdes observations plus proches de lafluidité qui caractérisait
les hiérarchies sociales desBidân, et assezéloignées de larigidité statutaire qui séparait,
d’après lesFrançais, les groupes guerriers etles religieux.

Dans le chapitre7,Mariella VillasanteCervello (b)aborde les malheurs de
l’influence coloniale dans laconstruction dupassé historique de la Mauritanie
contemporaine.Malheurs car lesadministrateurs coloniauxinventèrent une «histoire
mauritabinienne »aisée par leurs propres idéologies sur ce que devaitêtreune nation

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