Figures de l'histoire du Cameroun

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Français
382 pages
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Comment éclairer les destins individuels ? Comment construire l'histoire du Cameroun à travers des personnages parfois maintenus dans l'ombre des évènements ? En une quinzaine de contributions, mettant en relief des personnages de premier et second plan, les auteurs font connaître le passé du Cameroun et enrichissent l"historiographie camerounaise.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 237
EAN13 9782296492882
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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FIGURESDE L’HISTOIRE
DU CAMEROUNJulesKouosseu
NoumbissieM.Tchouaké
FIGURESDE L’HISTOIRE
DU CAMEROUN
e eXIX -XX siècle
PréfaceduprofesseurDanielAbwa©L’Harmattan,2012
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99044-9
EAN : 9782296990449SOMMAIRE
PREFACE................................................................................................ 7
INTRODUCTIONGENERALE
JulesKouosseu...................................................................................11
PREMIEREPARTIE
Lesfiguresdel’espacesociocultureletéconomique......................19
Deux grandes figures de l’histoire de l’artisanat du cuir
auNordCameroun :Lawan Yougouda etHalilou
WASSOUNIFrançois.........................................................................21
Vie et œuvre d’une artiste musicienne engagée :GoléNyambaka
(1943-1988)
Mamoudou...........................................................................................45
EmmanuelTenawa : une élite économique desservie par son
engagement politique (1921-1994)
JulesKouosseu &SévérineNicoleKeugni.........................................65
BoubaKaélé :De l'armée coloniale à l'armée camerounaise 1920-1982
Virginie WanyakaBonguenOyongmen.............................................81
DEUXIEMEPARTIE
Àl’aubedelacolonisation:administrateuretmartyrs...............95
L’empreinte deJesko VonPuttkamer,Gouverneur duCameroun
allemand 1895À 1907
AlbertPascalTemgoua........................................................................97
Fotentuo-FokwabangTambou : deux figures emblématiques de
l’histoire dans la sous-chefferieFokamezo (Bafou)
CélestineColetteFouellefakKana,...................................................125
MangalaDouvangar et la résolution endogène des conflits dans les
montsMandara
DiyeJeremie......................................................................................145
Les patriotes-martyrs et la gestion socioculturelle de leur héritage au
Cameroun sous tutelle française : le cas deDanielAwongAngo, le
fondateur de l'Efulameyo ň(1949-1956)
KpwangK.Robert.............................................................................169TROISIÈMEPARTIE
Delacolonisationàladécolonisation...........................................191
PierrePoundé et l’Union bamiléké.Accommodation et appropriation
de l’espace politique en situation coloniale
NoumbissieM.Tchouaké..................................................................193
DjuatioEtienneRobert : de la sauvegarde du trône à la tourmente de la
lutte pour l’indépendance duCameroun
MartinTatiodjio.................................................................................215
PaulSoppoPriso : un stratège politique hors pair
Jean-BédelNorodomKiari................................................................243
ChanGottfriedAliasKurzHermann : panafricaniste et nationaliste
Camerounais dans laFrance de l’entre-deux-guerres
EmmanuelTchumtchoua...................................................................257
LouisPaulAujoulat : figure controversée de la vie politique
camerounaise (1935-1956)
SimonNken.......................................................................................273
QUATRIEMEPARTIE
Lesacteurspolitiquesdelapostcolonie........................................301
NzoEkangaki :FirstCameroonianSecretaryGeneral of the
Organization ofAfricanUnity (O.A.U.) (1934-2005)
NangangSandrine..............................................................................303
HenriBandolo :Chronique d’un journaliste confident de chefs d’Etat
camerounais
ChamberlainNenkam........................................................................319
MathiasDjoumessi etMichelNjiné : deux destins politiques au service
duCameroun
ThéodoreNgoufoSogang..................................................................343
CONCLUSIONGENERALE
Ecrirel’histoireduphénomènecolonial
NoumbissieM.Tchouaké.................................................................365
LESCONTRIBUTEURS....................................................................379
6PREFACE
Hommage au professeurMartin ZacharyNjeuma
ProfesseurEmérite (avril 1940-avril 2010)
Le 28 avril 2010, le professeur Martin Zachary Njeuma s’éteignait à
Yaoundé, à l’âge de 70 ans, alors que ses étudiants attendaient encore à
s’abreuver à sa source. Malgré ce départ précoce, le professeur Martin
Zachary Njeuma avait déjà accompli une immense tâche dans la
formation des historiens camerounais. C’est à lui que nous devons
l’abandon de la périodisation classique de l’enseignement de l’histoire
héritée de l’école européenne (préhistoire, histoire ancienne, histoire
médiévale, histoire contemporaine) qui donnait la primauté à
l’enseignement de l’histoire de l’Europe, pour une périodisation à la fois
chronologique et spatiale qui a permis de donner un espace plus grand à
l’enseignement de l’histoire de l’Afrique et duCameroun.
Grâce à cette restructuration de l’enseignement de l’histoire, des
initiatives ont pu être prises dont celle d’introduire un module sur «Les
GrandesFigures de l’Histoire duCameroun » dans toutes les universités
d’Etat du Cameroun. Cette initiative a permis une connaissance
importante des acteurs de l’histoire de notre pays à travers de nombreux
mémoires de nos étudiants et des livres.Et c’est pour rendre un hommage
mérité à ce pionnier de l’intensification de l’enseignement de l’histoire
de l’Afrique et du Cameroun que ses étudiants devenus par la suite ses
collègues ont décidé de produire cet ouvrage collectif, essentiellement
axé sur les figures de l’histoire duCameroun, un an après son décès.
Ceux qui, un jour, ont pris la plume pour tracer les traits d’un
personnage historique ressentent en permanence la sensation d’inachevé.
Car la biographie historique, parce qu’elle a pour objet l’individu, semble
s’éloigner des buts de l’histoire. Pourtant, elle vise à « retrouver dans le
destin individuel la force de l’empreinte du contexte, géographique,
1historique, culturel et social ». De ce fait, elle impose à l’auteur une
1G.Gandar dans«le statut de la biographie.Essai de chronologie »,Correspondances,
Institut deRecherche sur leMaghreb contemporain, n°61 mai-juillet 2000 (p.16).grande maîtrise de la méthode historique et surtout beaucoup de
modestie.
C’est dans cet esprit et surtout en suivant la démarche historique
prescrite par Lucien Fèbvre qui considérait qu’il fallait « s’efforcer de
2savoir, à travers l’histoire d’une partie, la crise tragique d’un tout »que
s’inscrit le premier tome des Figures de l’Histoire du Cameroun des
XIXe et XXe Siècles. Approches plurielles, styles divers, Figures de
l’histoire duCameroun n’ambitionne pas de reconstruire l’histoire d’une
période, encore moins d’un groupe spécifique. En une quinzaine de
contributions, mettant en relief des personnages de premier plan mais
aussi secondaires, il impose dans l’espace historiographique camerounais
une nouvelle pratique de la connaissance historique.
Figures de l’Histoire du Cameroun, œuvre innovante, est l’initiative
de deux enseignants chercheurs qui n’ont pas voulu restreindre leurs
ambitions à une université et encore moins à une spécialité de l’histoire.
En trois parties, les auteurs couvrent l’ensemble de l’espace historique
camerounais.
Figures de l’Histoire duCameroun interpelle à plusieurs niveaux.Les
thématiques abordées brisent le tabou des spécialités mineures bonnes
pour les mémoires d’étudiants et peu attrayantes pour l’édition publique.
La mise en valeur des travaux sur des personnages de second plan
rehausse le prestige des études d’histoire.Car, en captant les superflus de
la mémoire collective et divagante, les auteurs font connaître le passé du
Cameroun, non seulement en usant de ce que l’on raconte aujourd’hui,
mais également de nombreux matériaux dans lesquels ils prélèvent par
des opérations méthodiques de l’information historique.
Au milieu des années 1960, Fernand Braudel affirmait que : «Le
3travail historique est un travail critique par excellence ».Empruntant la
métaphore de l’homme tombé à l’eau, qui fait tout ce qu’il faut pour se
noyer, il considérait que lorsqu’on se livre à une recherche d’histoire,
sans s’être préalablement mis dans des dispositions pour résister à son
instinct, c'est-à-dire se soumettre à un apprentissage minutieux, on s’y
2L. Fèbvre, compte rendu de Mayenne et la ligue en Bourgogne, Annales d’Histoire
sociale, avril 1939, cité par Gilles Gandar dans « le statut de la biographie. Essai de
chronologie », Correspondances, Institut de Recherche sur le Maghreb contemporain,
n°61 mai-juillet 2000 (p.13).
3F.Braudel, «Les responsabilités de l’Histoire »,Cahiers internationaux de sociologi e,
vol. 101 [83-94], 1996.
8noie.Nous soulignons ainsi l’importance de l’appropriation des méthodes
de recherche dans la mise à disposition des connaissances historiques
contenues dans cet ouvrage.
Ce travail est l’une des conséquences de la reforme universitaire de
1993. En accentuant la proximité des espaces d’enseignements, elle a
suscité des vocations et des approches critiques pour les études locales
débarrassées des mémoires encombrantes. Le ton de l’ouvrage nous
donne l’opportunité de célébrer la vitalité des départements d’histoire.
Sur sept départements d’histoire que compte le Cameroun actuellement,
cinq sont représentés dans le panel des contributeurs, des doctorants aux
maîtres de conférences en passant par des assistants et chargés de cours.
Figures de l’histoire du Cameroun, dans le sillage de la Revue
Ngaoundéré Anthropos de la fin des années 1990, recueille le fruit de
l’attrait grandissant pour l’histoire locale, l’histoire « par le bas » pour
certains.
De même, dans son approche épistémologique redonnant une
meilleure place aux initiatives et aux talents individuels, il renouvelle de
nombreux débats.Sans y revenir formellement par le biais d’un article, la
période précoloniale est sollicitée dans la majorité des travaux.Avant de
revisiter le Cameroun allemand, à travers le portrait fondamentalement
historique du gouverneur Von Puttkamer, dans une première partie qui
souligne l’importance des acteurs de l’espace socioculturel et
économique, les auteurs mobilisent plusieurs strates de sources pour
ressusciter la vie et les parcours artistiques des figures de l’histoire de
l’artisanat dans la partie nord du Cameroun. Dans l’ensemble de
l’ouvrage, les différentes trajectoires nous amènent à repenser certaines
manifestations de l’histoire nationale à la lumière des individus.
Prof.DanielAbwa
9INTRODUCTIONGENERALE
JulesKouosseu
Université deDschang
La tragédie commence quand il n’y a aucune conscience pour hériter
et questionner, méditer et se souvenir. C’est pour échapper à cette
fatalité, suivant la pensée d’HannahArendt, que les commémorations des
cinquantenaires de l’indépendance et de la réunification duCameroun ont
donné lieu à l’organisation d’un colloque à l’université de Dschang à
l’initiative de son Recteur le professeur Anaclet Fomethé. L’un des
ateliers les plus suivis portait sur les figures de l’histoire du Cameroun.
Au sortir de ce dernier, une réflexion fut menée sur la possibilité de
poursuivre des recherches sur les personnalités qui ont joué un rôle dans
l’histoire du Cameroun et de produire à terme une série d’ouvrages
collectifs.Chemin faisant, il fut décidé de consacrer le premier volume à
la mémoire du défunt professeurMartin ZacharyNjeuma, formateur de la
1plupart des historiens camerounais .
Figures de l’histoire du Cameroun XIXe- XXe siècles est le fruit de
cette initiative ouverte à tous les chercheurs, historiens ou biographes.
L’ouvrage s’inscrit dans la perspective de l’écriture de l’histoire
nationale à travers les œuvres des personnalités illustres ou peu connues.
Cependant à la suite deMarcBloch, pour qui : «Plutôt que de consulter
sans cesse ces grands premiers rôles de la pensée, l’historien trouverait
2peut-être plus de profit à fréquenter les acteurs de second ordre », la
priorité est accordée aux plus humbles. Ce d’autant plus que comme le
souligneMarcelSchwob, « l’art du biographe serait de donner autant de
3prise à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie de Shakespeare ».Dans le
contexte camerounais, Daniel Abwa précise que : « l’histoire du
1Le professeur Martin Z. Njeuma, ancien doyen de la faculté des lettres et sciences
humaines et chef de département d’histoire de l’université de Yaoundé, ancien membre
fondateur du programme de recherche en sciences sociales Ngaoundéré-Anthropos de
l’université, est décédé le 28 avril 2010 à Yaoundé.
2M.Bloch,Les rois thaumaturges,Paris,Gallimard, 1983, p.346.
3M.Schwob, «L’art de la biographie »,Revue des ressources, mise en ligne le 17 août
2009, http ://www.larevuedes-ressources.org/spip.php?Article 237.
11Cameroun à écrire se doit de renverser la tendance pour chercher à
présenter à la nouvelle génération les oubliés d’aujourd’hui qui avaient
pourtant fait la preuve de leur patriotisme à travers les actes aux portées
4historiques ». Il s’agit là d’une invite à la valorisation du genre
biographique, véritable gageure à laquelle est confrontée
l’historiographie camerounaise, mais à laquelle font face avec courage et
sagacité les historiens et écrivains camerounais comme en témoignent
5quelques publications .
En hommage au professeur Martin Zachary Njeuma, cette œuvre est
aussi une réponse à cette interpellation. Elle se veut une initiative
pionnière et singulière, car à l’exception du numéro spécial de la revue
6Ngaoundéré-Anthropos paru en 1998, elle est le premier document
rassemblant les biographies d’une quinzaine de figures de l’histoire du
Cameroun.
Elle ambitionne de rendre compte du passé dans sa totalité à travers
les actions des hommes qui se sont illustrés dès les premières heures du
protectorat allemand sur leCameroun.Comme toutes les autres contrées
africaines, le Cameroun a connu dès la seconde moitié du XIXe siècle,
des métamorphoses qui ont orienté son destin.Des premières résistances
face aux ambitions des Européens à soumettre les autorités locales, à
établir un nouveau mode de gouvernement ou à restructurer le
fonctionnement des échanges côtiers, aux heures sombres de la lutte pour
l’indépendance et au lendemain de son accession à celle-ci et à la
réunification, des hommes se sont illustrés.
La décolonisation déstructurante et longue, présentée comme « la plus
créative de l’histoire du Cameroun », celle durant laquelle « ce cri de
4D. Abwa, «Les hommes de l’histoire : quels modèles choisir pour les jeunes
d’aujourd’hui?»Actes duColloque intituléLa recherche en histoire et l’enseignement
de l’Histoire en Afrique centrale, université de Provence, 24-25 avril 1995,
Aix-enProvence,Publication de l’université deProvence, 1997, p.262.
5Sans être exhaustif, mentionnons quelques parutions:D.Abwa,André Marie Mbida,
Premier premier ministre camerounais (1917-1980), Paris, L’Harmattan, 1993. J-B.
Baskouda,Baba Simon le père des Kirdis,Paris,Cerf, 1988 ;J-P.Messina, Jean Zoa :
prêtre, archevêque de Yaoundé, Paris, Karthala, 2000 ; P-V. Emog, Leporteur des
cornes.MonseigneurAlbertNdongmo (1925-1992), Yaoundé,Terre africaine, 2005.
6 e eT. Mouctar Bah, (dir.), «Acteurs de l’histoire au Nord-Cameroun : XIX -XX
siècles »,Ngaoundéré-Anthropos,Revue des sciences sociales, Vol.III, 1998.
127l’homme pour être reconnu comme homme, s’est fait le plus entendre »,
réoccupe abusivement l’espace historique. Acteurs ou victimes de ces
moments singuliers de l’histoire, les colonisés sont les héritiers directs ou
indirects des traumatismes de la colonisation et des péripéties de la
décolonisation.
En décrivant les parcours personnels et les mutations de la société
camerounaise, cet ouvrage emprunte les trajectoires des luttes
d’émancipation, de contestations politiques, d’épanouissement
économique et culturel. Pour construire ces passerelles qui spécifient la
place de l’individu dans l’histoire, l’interaction entre ce dernier et son
milieu, nous avons opté pour la biographie historique, convaincu que le
genre biographique concourt à une parfaite compréhension de l’histoire
locale. En effet, comme le souligne François Dosse, « c’est à partir de
l’interaction constante entre le monde et la personne évoluant dans des
histoires enchevêtrées que se constitue la singularité des multiples
8parcours qui font une société ».
Nous n’ignorons pas le procès fait à la biographie historique. Si au
début des années 1960, Pierre Bourdieu considérait que la biographie
historique obscurcissait le jugement historique, allant jusqu'à parler
« d’absurdité scientifique », au fil des années, celle-ci a reconquis les
espaces scientifiques. Elle vise, depuis le regain concocté par les
fondateurs de l’école des annales,MarcBloch etLucienFèbvre, en dépit
des procès d’intention, à « retrouver dans le destin individuel la force de
9l’empreinte du contexte géographique, historique, culturel et social ».La
biographie historique entend ainsi éclairer les destins individuels en
s’attachant à reconstituer l’outillage mental spécifique d’une période et
d’un groupe d’hommes.Dans le contexte colonial et postcolonial marqué
par la dissimulation, les parcours de contestation, d’adhésion et
d’accommodation, la biographie historique s’avère être l’un des moyens
susceptibles de reconstituer l’histoire, de restituer un discours historique,
et surtout de métamorphoser l’individu en acteur.Mais compte tenu de sa
7 A. Mbembé, Ruben Um Nyobé. Le problème national Kamerunais, Paris,
L’Harmattan, 1984, p. 10.
8F.Fosse,«Le retour de la biographie après une longue éclipse » inA.Coppolani etF.
Rousseau (dir.), La biographie en histoire : jeux et enjeu x, Paris, Michel Houdiard,
2007, p 27.
9G.Gandar, «Le statut de la biographie : essai de chronologie »,Correspondances, n°
61, mai-juin-juillet 2000, p.12.
13complexité, il faut contourner certaines difficultés méthodologiques. En
effet :
L’écriture d’une biographie se prête à toutes sortes de dérives car il
convient pour l’historien de tenir une bonne distance avec un sujet qui en
général lui tient à cœur et de ce fait l’entraîne vers une adhésion qui n’est
pas seulement intellectuelle, mais souvent affective et passionnelle. De
cette relation étroite qui se noue entre le biographe et son sujet…résulte
une situation précaire du biographe qui doit se défier de certains abus
10d’identification et de projection... .
Par ailleurs, il est important de sortir la discipline des salles de classe
et des amphithéâtres des universités pour la mettre à la portée du public.
Figures de l’Histoire du Cameroun tente de relever ce défi. Par une
application rigoureuse des canons méthodologiques propres aux sciences
historiques, les auteurs analysent les comportements, l’engagement aussi
bien politique qu’économique des nationaux le plus souvent influencés
par le fait colonial.Cette approche enrichissante pour la connaissance de
l’histoire coloniale du Cameroun, n’élude pas pourtant l’action du
colonisateur.
Cette seconde perspective est abordée par Albert Pascal Temgoua et
SimonNken qui amènent le lecteur à la découverte d’un mode de rapport
en apparence banal. Projetant les lumières de la recherche sur deux
personnages, Jesko von Puttkamer et Louis Paul Aujoulat, ils nous
replongent dans l’ambiance de deux époques irréconciliables de l’histoire
duCameroun.Ainsi, comme pour consolider « la légende » de la rudesse
des pratiques allemandes, Albert Pascal Temgoua évoque avec habilité
« l’empreinte » de ce militaire résolu, envoyé au Cameroun pour
restaurer le prestige de l’Allemagne et qui menait les troupes et les
populations autochtones à la trique. En soulignant les traits de la vie de
Jesko von Puttkamer, Figures de l’histoire du Cameroun ouvre un
chapitre dense de l’histoire duCameroun allemand.Le travail de sape de
l’administration allemande apparaît, dans ses grands traits, en
arrièreplan du portrait du gouverneur vonPuttkamer.Nous reconnaissons ainsi
que l’héritage allemand influença fortement la forme de la colonisation
française qui se déploya dans l’espace camerounais.
10F.Fosse, «Le retour… », p. 25.
1411De nombreux auteurs notent que la conquête duCameroun dans son
déploiement ne peut être assimilée à l’occupation des territoires de l’AEF
ou de l’AOF. Face à des populations apeurées, et sous le regard, même
distrait des organisations internationales, la colonisation française permit
l’émergence des hommes comme Louis Paul Aujoulat. Humanitaire,
médecin, colon, député, ministre, «Faiseur de Rois », le portrait de cet
homme de tous les combats dissèque les travers et les arrangements du
monde colonial. Simon Nken parle d’une « figure controversée ». Les
étapes de la vie de Louis Paul Aujoulat édifient sur la complexité du
monde colonial. Elles donnent, en dernière analyse, des clés de
compréhension du monde postcolonial camerounais.
Les hommes, et pas seulement les auteurs de mémoires, déclarent
volontiers qu’en dépit des échecs, douleurs, erreurs, déceptions ou
même forfaits dont est chargé leur passé, ils sont, tout bien pesé,
contents de leur destin désormais derrière eux et que, si leur vie
12était à recommencer, ils ne la choisiraient pas différente .
C’est dans cet esprit que Noumbissie Tchouaké aborde l’histoire de
Pierre Poundé. Au-delà de la mémoire, qui sert de fil conducteur à la
reconstruction du parcours historique singulier de cet homme, qui avait
compris, bien avant d’autres, « que le vendeur d’œuf ne pouvait être à
l’origine de la bagarre au marché » interpelle et renforce la trame de
l’ouvrage. Doit-on faire l’histoire de ceux qui eurent raison ? Qui est
patriote ? Que peut ce dernier devant les variations des vies, des faits et
des événements ?
Des questions inondent l’imaginaire de l’historien africain, notamment
celle de sa capacité à penser le temps, et surtout celle de s’extraire des
liens d’assujettissement et à poser sereinement le problème de la
domination. Car, la colonisation, le colonialisme, les phénomènes de
domination et les processus de libération prennent une place importante
dans la rédaction de l’histoire de l’Afrique. Figures de l’histoire du
Cameroun ne fait pas exception.Il reconnaît toutefois que, l’histoire des
rapports en situation coloniale, qui s’impose dans l’historiographie
africaine, occulte le questionnement du phénomène colonial. Celle-ci
rejette avec énergie « la pensée sauvage » et ainsi, l’Afrique n’est vue
11 Voir notamment L. Kaptué, Travail et main-d’œuvre au Cameroun sous régime
français (1916-1952), Paris, L’Harmatttan, 1986, p. 36, et V.-T. Levine, Le Cameroun
du mandatà l’indépendance,Paris,PrésenceAfricaine, 1985.
12J.-F.Revel,Mémoires.Le voleurdans la maison vide,Paris,Plon, 1997, p. 10.
15que comme antinomique de l’Occident. En conséquence, tout en étant
empreint de la pensée dominante, « on sait mieux, aujourd’hui que
l’Afrique n’est pas que ce qu’elle est réellement ».
Par le petit bout des histoires singulières emprunté par Figures de
l’histoire du Cameroun, l’individu en situation devient l’homme en
action.Et comme le reconnaîtPaulRicoeur, « l’histoire d’une vie est une
sorte de compromis issu de la rencontre entre les événements initiés par
l’homme en tant qu’agent de l’action et le jeu de circonstances induit par
13le réseau des relations humaines ».Figures de l’histoire duCameroun,
avec des fortunes diverses certes, évite le piège de l’histoire telle qu’on la
veut. Sur les traces de Michelet, évoquant les acteurs de la révolution
française de 1789, il considère que s’ils ont été fermes à vivre, à agir, à
mourir, soyons fermes à les raconter.
Référencesbibliographiques
Abwa D., «Les hommes de l’histoire : quels modèles choisir pour les
jeunes d’aujourd’hui?» Actes du Colloque intitulé La recherche
en histoire et l’enseignement de l’histoire en Afrique centrale,
université de Provence, 24-25 avril 1995, Aix-en-Provence,
Publication de l’université deProvence, 1997.
BlochM.,Les rois thaumaturges,Paris,Gallimard, 1983.
Coppolani A. et Rousseau F., (dir.), La biographie en histoire : jeux et
enjeux,Paris,MichelHoudiard, 2007.
Fosse F., «Le retour de la biographie après une longue éclipse » in A.
Coppolani etF.Rousseau (dir.), La biographie en histoire : jeux et
enjeux,Paris,MichelHoudiard, 2007.
Gandar G., «Le statut de la biographie : essai de chronologie »,
correspondances, n° 61, mai-juin-juillet 2000.
Kaptué L., Travail et main-d’œuvre au Cameroun sous régime français
(1916-1952),Paris,L’Harmatttan, 1986.
Levine V-T.,LeCameroun du mandatà l’indépendance,Paris,Présence
Africaine, 1985.
13P.Ricoeur,PréfaceHannahArendt,Condition de l’homme
moderne,Paris,CalmannLévy, 1983, p. 25.
16MbembéA.,RubenUmNyobé.Le problème nationalKamerunais,Paris,
L’Harmattan, 1984.
eMouctarBahT., (dir.), «Acteurs de l’histoire auNord-Cameroun : XIX -
eXX siècles, Ngaoundéré-Anthropos », Revue des sciences
sociales, Vol.III, 1998.
RevelJ-F,Mémoires.Le voleur dans la maison vide,Paris,Plon, 1997.
Ricoeur P., Préface Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne,
Paris,Calmann-Lévy, 1983.
Schwob M., «L’art de la biographie », revue des ressources, mise en
ligne le 17 août 2009, http ://www.
Larevuedesressources.org/spip.php ?Article 237.
17PREMIEREPARTIE
Lesfiguresdel’espacesociocultureletéconomiqueDeuxgrandesfiguresdel’histoiredel’artisanatducuirau
Nord-Cameroun:LawanYougoudaetHalilou
WASSOUNIFrançois
(Université deMaroua)
Institut duSahel
Département desBeauxArts et des sciences duPatrimoine
Introduction
S’il est un reproche à faire aux études sur les acteurs de l’histoire au
Cameroun, c’est le fait qu’elles se soient davantage intéressées aux
personnes qui ont joué un rôle sur le plan national, surtout sur la scène
politique, religieuse ou militaire. Les résistants à la conquête coloniale,
1 2les leaders nationalistes , les premiers hommes politiques duCameroun ,
3 4les hautes autorités militaires , les personnalités religieuses , quelques
1E. Mveng, Histoire du Cameroun, T1 et T2, Yaoundé, CEPER, 1985 ; A. Mbembé,
Ruben Um Nyobé, le problème national kamerounais,Paris, L’Harmattan, 1984 ; A.
Mbembé,UmNyobé.Ecrits sous maquis,Paris,L’Harmattan, 1989.
2J. Fame Ndongo, Paul Biya ou l’incarnation de la rigueur, Yaoundé, SOPECAM,
1983 ; D. Abwa, André-Marie Mbida, premier premier ministre camerounais
(19171980). Autopsie d’une carrière politique, Paris, L’Harmattan, 1993 ; P. Gaillard,
Ahmadou Ahidjo . Patriote et despot e : bâtisseur de l'État camerounais (1922-1989),
ÉditionsJALivres, 1994 ;C.AtebaEyene,CharlesAssalé m’avait dit. Hommage à un
patriarche,Yaoundé, Africa Multi Média, 1999 ; S. Efoua Mbozo’o, Charles Assalé
Mbiam, le parlementaire, 1952-1970, Yaoundé, Hérodote, 1999 ; D. Abwa, Sadou
Daoudou parle…, Yaoundé, Presses de l’Université Catholique d’Afrique Centrale,
2001.
3C. Ateba Eyene, Le Général Pierre Semengue. Toute une vie dans les armées,
Yaoundé, CLE, 2002 ; Armand Tchoing Paga, «Le parcours militaire du Colonel
BoubaKaélé », mémoire de maîtrise d’histoire, université deNgaoundéré, 2001.
4J-M.Essomba,PierreFrançoisMebe, le missionnairebâtisseur.Le cours temporel du
théâtre de sa vie (1898-1980),Yaoundé, Editions Semences Africaines, 1989 ; J-P.
Messina, Jean Zoa, prêtre, archevêque de Yaoundé. Figure charismatique et prophète
de l’église catholique 1922-1998, Yaoundé, Presses de l’Université Catholique
d’Afrique Centrale, 2000 ; G. Deussom Noubissié, «Monseigneur Yves Plumey :
fondateur de l’église catholique au Nord-Cameroun (1946-1991) mémoire de maîtrise
d’histoire, université deNgaoundéré, 1997.5femmes qualifiées de « célèbres », sont ceux qui ont eu le privilège
d’être étudiés dans le cadre des ouvrages, des mémoires et des thèses tant
6au niveau du Cameroun qu’à l’extérieur . Si l’on s’intéresse à la partie
septentrionale du Cameroun qui fait l’objet de cette réflexion, le
département d’histoire de l’université de Ngaoundéré créée en 1993, a
décidé de publier les travaux de maîtrise de la première promotion qui
avaient tous portés sur des biographies sous la forme d’un ouvrage
7intitulé :Les acteurs de l’histoire au Nord-Cameroun . Une lecture
attentive et critique de ces travaux montre qu’ils ont été, pour la plupart,
consacrés aux hommes politiques (les lamib é Yaya Daïrou de Maroua,
Ahmadou Bouhari de Mindif, Ardo Issa de Ngaoundéré, Ndoumbé
Oumar, premier maire noir du Nord-Cameroun, monseigneur Yves
Plumey architecte de l’implantation de la mission catholique au
NordCameroun, Matedeuré gardienne des traditions moundang, Diko Yebe
libératrice du peuple péré, Abdul Baghi Mohammadou, l’activiste
8upéciste du Nord-Cameroun) . Par la suite, des sujets portant sur la
biographie ont été conduits par les étudiants de cette université
duNordCameroun avant que ce champ ne soit délaissé.C’est une sorte d’histoire
« par le haut » qui accorde une place marginale aux autres personnes qui
méritent d’être connues, car ayant marqué à leur façon l’histoire de leurs
villages, de leurs groupes ethniques, bref de leur environnement à un
moment donné. Désignons-les, par opposition à ce qui précède par le
terme acteurs « par le bas », qui ont existé à travers leCameroun, et qui
méritent aussi d’être étudiés. Dans un article publié en 2002, l’historien
camerounais Daniel Abwa plaidait pour l’urgence et la nécessité de
l’écriture de l’histoire duCameroun contemporain, histoire dont des pans
5T. Fonguieng (dir.), Histoire des femmes célèbres du Cameroun, Yaoundé, Editions
Cognito, 2008.
6Plusieurs noms peuvent être cités.Nous pensons àNgossoNdin,MartinPaulSamba,
Charles Atangana, le Sultan Njoya, Rudolph Douala Manga Bell, Ruben Um Nyobé,
CharlesAssalé,RolandMoumié,André-MarieMbida,JeanFochivé, monseigneurJean
Zoa, Baba Simon, monseigneur Yves Plumey, le général Pierre Semengué, le colonel
BoubaKaélé.
7T. M. Bah, (éd.), Les acteurs de l’Histoire au Nord-Cameroun aux XIXè et XX è
siècles, Ngaoundéré-Anthropos, Revue des sciences sociales, numéro spécial 1,
Yaoundé, imprimerieSaintPaul, 1998.
8Ces travaux réunis et publiés dans l’ouvrage cité plus haut sous la direction deThieno
Mouctar Bah, sont ceux d’Abouraman Halirou, Sali Babani, Hamoua Dalaïlou, Sojip
Michel et Bienvenu Denis Nizésété, Gabriel Deussom Noubissié, Pierre Fadibo,
Hamadjoulé etAbdoul-Aziz Yaouba.
229entiers n’ont jusque-là pas encore été étudiés .Au rang des pans de cette
histoire, il convient de mentionner l’étude des acteurs qui ont joué un rôle
important, que ce soit dans l’histoire nationale, régionale ou locale. Ils
sont nombreux à travers le Cameroun, ces individus disparus ou encore
en vie, mais sur lesquels aucun travail de recherche n’a été fait, les
cantonnant à une sorte d’« anonymat historique ».
Ainsi, dans le cadre de cette réflexion, nous nous intéressons à deux
personnes qui ont marqué l’histoire de l’artisanat du cuir, l’une des
spécificités duNord-Cameroun dont les produits alimentent le marché du
tourisme.L’artisanat du cuir ouKougal laral en foulfouldé étant entendu
comme cette activité qui consiste, dans un premier temps, à transformer
la matière première qu’est la peau en un produit imputrescible appelé
cuir, avec des méthodes et produits traditionnels ; lequel cuir est à son
tour transformé manuellement en objets divers destinés aux usages
multiples, avec des outils rudimentaires : confection des chaussures, sacs,
tapis, porte-clés, poufs, porte-monnaie, porte-documents.C’est un art, un
savoir-faire dont les acteurs ont fait l’apprentissage, soit auprès de leurs
10parents, soit auprès des maîtres-artisans .
Les acteurs à étudier dans ce travail sont d’une partHalilou, artisan du
cuir dont la célébrité a été reconnue au niveau international. Il fut le
premier collaborateur noir des français dans la gestion du centre artisanal
deMaroua, l’un des grands édifices de négoce des produits artisanaux au
Cameroun, créé en 1955 par les autorités coloniales françaises avant de
se voir confier la gestion de ce centre culturel de 1960 à 1968, date à
laquelle il mourut.D’autre part, lawanYougouda, tanneur de renom dans
la ville de Maroua mérite d’être connu. Entré dans l’activité du tannage
des peaux dès la tendre enfance, il exerça cette activité pendant près d’un
siècle. Il finit par se voir confier la responsabilité de la tannerie
traditionnelle deMaroua qu’il assura avec sagacité avant de mourir à plus
de 100 ans d’âge en 2010. Son nom reste gravé dans la mémoire des
artisans deMaroua.Ces quelques éléments de la vie de ces deux hommes
montrent qu’ils sont des acteurs assez particuliers dans l’histoire de ce
savoir-faire local et méritent bien d’être étudiés. Il est intéressant de
savoir qui ils sont. Comment sont-ils entrés dans l’activité du cuir au
9D. Abwa, «Plaidoyer pour l’écriture de l’histoire contemporaine du Cameroun»,
Ngaoundéré-Anthropos,Revue desSciencesSociales, Vol. VII, 2002, pp. 5-22.
10F. Wassouni,«L’artisanat du cuir dans l’Extrême-Nord duCameroun du XIXè siècle
à 2007 », thèse de Doctorat/Ph.D en Histoire, (en attente de soutenance) université de
Ngaoundéré, p. 16.
23point d’en devenir des figures de proue ? Ce sont là quelques
interrogations qui constituent le fil conducteur de ce papier qui se veut
une contribution à l’écriture de l’histoire du Cameroun à travers ses
acteurs, surtout ceux qui n’ont jusque-là pas bénéficié d’une attention
particulière, à savoir les acteurs « par le bas » ; eux qui ont aussi œuvré à
leur manière à la protection et à la valorisation du patrimoine culturel du
Cameroun.L’intention de cette analyse est de mettre en exergue quelques
séquences de la vie de ces deux acteurs, notamment celles relatives à leur
implication et contribution au développement de l’artisanat du cuir.
La conduite d’une telle recherche s’est faite sur la base des sources
11écrites , orales et surtout iconographiques. Outre la lecture des travaux
sur l’artisanat du cuir de l’Extrême-Nord, le travail s’appuie en grande
partie sur l’exploitation des entretiens oraux conduits avec l’un des
acteurs étudiés et diverses personnes ayant des connaissances sur
l’artisanat du cuir de l’Extrême-Nord. Les enquêtes ainsi menées ont
permis de collecter des informations intéressantes, d’entrer en possession
de certains documents écrits et de réaliser des données iconographiques
sur les acteurs de l’histoire au centre de cette recherche. La compilation
des données, leur confrontation et leur analyse critique ont permis de
réaliser ce corpus subdivisé en quatre parties. La première partie donne
un aperçu historique sur l’artisanat du cuir au Nord-Cameroun ; la
deuxième présente lawanYougouda, une grande figure du tannage à
Maroua, tandis que la troisième partie étudie Halilou comme un célèbre
maroquinier deMaroua ; la quatrièmeet dernière articulation est relative
aux leçons à tirer de l’étude de ces deux acteurs de l’histoire et les
perspectives qui en ressortent.
I- Aperçuhistoriquesurl’artisanatducuirauNorddu
Cameroun
Tenter de reconstituer l’histoire de l’artisanat du cuir au
NordCameroun amène forcément à parler des autres filières, dans la mesure
où leur mise en place et leur évolution vont de pair. Mais avant de
11Outre les travaux portant sur l’histoire duCameroun, duNord-Cameroun, nous nous
sommes intéressé à d’autres ouvrages traitant de la biographie. Ce sont entre autres :
Maurois, Aspects de labiographie,Paris, 1930 ; M. Burgos, «Sujet historique: le
problème de l’histoire de vie », Informations sur les Sciences Sociales, XVIII-1, 1979,
pp. 27-44; F. Dosse, Le pari biographique : écrire une vie [Broché],Editions La
Découverte, 2004 ;A.Coppolani etF.Rousseau, (dir.),Labiographie en histoire : jeu x
et enjeux d’écriture, Paris, Michel Houdiard, 2007. Nous n’oublions pas la collection
«LesGrandesFigures de l’HistoireAfricaine»d’IbrahimaBabaKaké.
24s’intéresser à l’histoire de cette activité locale, il serait intéressant de
donner une vue globale du secteur artisanal auCameroun en général.
Un aperçu sur le secteur artisanal auCameroun amène à subdiviser ce
pays d’Afrique centrale en fonction des spécificités de chacune de ses
régions. Tandis que la région de Foumban est reconnue pour l’artisanat
du bronze et du cuivre à partir desquels sont confectionnés de
magnifiques objets, les régions de Bamenda et de Bafoussam sont
spécialisées dans la sculpture en bois, la fabrication des objets en fibres
végétales et en bambou de raphia. Dans la partie septentrionale, l’on
retrouve le tissage traditionnel, la forge, la vannerie et surtout l’artisanat
du cuir dans lequel la ville deMaroua a acquis une réputation.
S’il faut dire quelque chose sur l’histoire de l’artisanat du cuir tout
particulièrement, l’on est contraint de faire une incursion dans l’histoire
du Nord-Cameroun. En effet, le savoir-faire dans le domaine du cuir
remonte à des périodes reculées. Bien avant le XIXè siècle, nombre de
peuples de cette région maîtrisaient les techniques d’élaboration du cuir,
matériau avec lequel ils confectionnaient des objets destinés aux usages
vestimentaires, esthétiques, militaires et sécuritaires.Cache-sexes,
portebébés, soufflets, instruments de musique traditionnelle comme les
tamstams, fourreaux, étaient quelques-uns des objets fabriqués.Cette activité
très importante dans les sociétés de l’époque ne connaissait cependant
pas une grande ampleur. Il s’agissait d’un artisanat à but utilitaire et les
12spécialistes en la matière n’étaient pas nombreux . Il faut attendre le
XIXè siècle pour voir le secteur du cuir prendre de l’envergure avec des
acteurs nouveaux.
Le développement des filières artisanales au Nord-Cameroun en
général trouve son origine dans le contexte du Djihadpeul du XIXè
siècle au cours duquel les Peul, antérieurement simples pasteurs
recherchant des pâturages pour leurs troupeaux, jouèrent un rôle de
premier plan. Ce qui leur permit d’imposer leur hégémonie sur
l’ensemble de la région.
12 Outre les données orales que nous avons recueillies auprès des membres de certains
groupes du Nord-Cameroun, nombreux sont les travaux de recherche qui permettent
d’avoir une idée des usages multiples du cuir dans les sociétés anciennes du
NordCameroun. Ce sont entre autres Guy Pontié, Les Guiziga du Cameroun septentrional,
Paris, ORSTOM, 1973; Jeanne-Françoise Vincent,Princes montagnards du
NordCameroun, T1et 2 , Paris, L’Harmattan, 1991; Gauthier, Archéologie en pays fali :
étude de synthèse sur l’environnement,Paris,CNRS, 1979.
25Originaires de l’ancien empire du Mali (XIIIè-XVè siècles), les
pasteurs peuls entamèrent dès le XIVè siècle des migrations qui les
amenèrent au Bornou où ils séjournèrent pendant des siècles auprès des
Kanouri. Autour des XVIIè et XVIIIè siècles, quelques factions
engagèrent à nouveau des déplacements en direction cette fois du
Fombina. Progressivement, ils s’y implantèrent avec leurs troupeaux à
proximité des populations qu’ils trouvèrent sur place et à qui ils payaient
tribut. Les relations entre ces nouveaux venus et les groupes trouvés sur
place étaient pacifiques jusqu’au tout début du XIXè siècle au cours
duquel commença la grande guerre sainte contre les infidèles, leDjihad .
Lancé à partir deSokoto en 1804 parOusmanDanFodio, ce mouvement
religieux rallia très rapidement les Peuls qui prirent les armes contre les
populations qu’ils avaient trouvées sur place et à qui ils payaient tribut.
Le prétexte était la propagation de la foi islamique.Ils conquirent dès lors
de vastes territoires dans ce qui deviendra le Nord-Cameroun, devenant
ainsi les véritables maîtres des lieux au détriment de ceux à qui ils étaient
soumis par le passé. Une nouvelle organisation de la société vit le jour
avec la création des entités dénommées lamidats à la tête desquels
trônaient des lamido. Au rang de ces entités nouvelles et qui existent
jusqu’à présent, figurent les lamidats de Garoua, Maroua, Ngaoundéré,
Rey-Bouba,Bogo,Mindif, pour ne citer que ceux-là.
La création des lamidats donne naissance à des échanges
commerciaux entre ces entités et d’autres zones comme leBornou, d’où
l’attraction des populations telles que les Kanouri et les Haoussa. Des
factions importantes de ces deux groupes s’implantèrent et développèrent
les filières artisanales comme la forge, la peausserie, le tissage
auNord13Cameroun . Ces activités qui avaient une grande importance dans la
société de l’époque, avec la fabrication des arsenaux de guerre, les
équipements des chevaux, les vêtements pour l’aristocratie peule, les
couvertures de Coran, les tapis de prière, prirent de l’envergure. C’est
surtout dans la région de Maroua que les activités artisanales en général
et le secteur du cuir en particulier, connurent une réelle impulsion due à
plusieurs facteurs. Elle devient la « capitale du cuir » au Cameroun,
14dénomination que certains aiment lui attribuer . En effet, passée la
13 Des auteurs comme Jacques Giri, Histoire économique du Sahel, Paris, Karthala,
1994, montrent que ces deux peuples ont une vieille tradition dans le négoce et
l’artisanat. Depuis le XIVè siècle par exemple, les Kanouri par exemple étaient
considérés comme les artisans les plus habiles duSoudan occidental.
14 Ces données relatives à l’histoire des Peuls et de la mise en place des lamidats du
Nord-Cameroun sont contenues dans les nombreux travaux d’EldridgeMohammadou à
26période du XIXè siècle, l’artisanat de Maroua fut influencé par la
colonisation française, le tourismeet depuis quelques années par les
organisations non gouvernementales (ONG).
Des années 1930 à 1955, les autorités coloniales françaises s’étant
rendu compte de l’importance de l’artisanat de Maroua, s’investirent
dans l’organisation des différentes filières avec la désignation à leurs
têtes des chefs appelés lawans. Ces derniers servaient de courroie de
transmission entre ces filières (tissage, tannerie, cordonnerie,
maroquinerie, forge), le lamidat et l’administration coloniale. Des
initiatives telles l’instruction des nouveaux modèles d’objets,
l’organisation des filières, l’encouragement des artisans se développèrent.
Les portefeuilles, les porte-documents, les chaussures style européen, les
poufs, poupées en cuir, sont les produits qui remplacèrent ceux d’antan.
Dans le contexte d’encadrement de la commercialisation, des sociétés
coopératives coloniales furent impliquées, notamment laSociété indigène
de prévoyance (SIP) qui ouvrit une section de vente d’objets artisanaux.
L’augmentation du volume de la production des objets d’art conduit les
administrateurs de l’époque à mettre en place en 1955 le centre artisanal,
15grande maison d’exposition et de vente d’objets artisanaux de la région .
Passée la période coloniale, c’est l’ouverture de la région du
NordCameroun au tourisme international dans les années 1960-1970 qui
boosta le secteur de l’artisanat. A partir de ce moment, des touristes en
provenance des pays occidentaux affluent dans la région dans le but de
découvrir ses merveilles que sont les parcs nationaux, les paysages, les
traditions des peuples, les éléments du relief.Ils profitent de leurs séjours
pour admirer la splendeur des savoir-faire locaux à l’instar de l’artisanat
propos. L’on voudra lire entre autres documents de cet historien : L’histoire des Peuls
Férôbé duDiamaré :Maroua etPétté,Tokyo,ILCAA,1976 ;Histoire deGaroua, cité
Peule du XIXè siècle,ONAREST,ISH, 1977 ; Ray ou Rey-Bouba,Paris,CNRS, 1979 ;
«Islam et urbanisation dans le Soudan Central au XIXè siècle. La cité de Maroua
(Nord-Cameroun) », The Proceedings of International Conference on Urbanism in
Islam (ICUIT), Tokyo, 22-28 octobre 1989, pp. 117-154 ; «L’empreinte du Borno sur
lesFoulbé de l’Adamawa et leur langue », Ngaoundéré-Anthropos, Revue des Sciences
Sociales, Vol. 1, Yaoundé,ImprimerieSaintPaul, 1996, pp. 71-90.
15 L’on voudra bien lire à ce sujet les travaux de Christian Seignobos et Olivier
IyébiMandjek, Atlas de la province de l’Extrême-Nord , Paris, IRD, 2000, p. 160 et l’article
de François Wassouni, «Les autorités coloniales françaises et l’économie artisanale à
Maroua (Nord-Cameroun). Bilan historiographique », Documents pour l’Histoire des
Techniques, Revue duConservatoire National desArts et Métiers (CNAM) deParis en
France, nº 17, juin 2009, pp.149-162.
27dont les produits alimentent le marché des souvenirs.Les produits en cuir
de la région de Maroua y occupent une place de choix. D’un artisanat
orienté vers la satisfaction des besoins des autorités coloniales françaises,
l’on est passé à un artisanat orienté vers le tourisme. Les produits sont
fabriqués selon leur goût, détournant ainsi cet art local de sa vocation
originelle, à savoir la confection des produits d’utilité pour les
16populations .
A partir des années 1990, des ONG s’investirent dans la promotion
des filières artisanales à Maroua. Le secteur du cuir y occupe une place
de choix.LaCellule d’appui à la formation (CAFOR), laCellule d’appui
à la petite entreprise artisanale (CAPEA), Actions pour la solidarité
internationale-association de développement de l’artisanat (ASI-ADA),
commencèrent à encadrer les artisans en leur apportant des petits
financements et à les former à de nouvelles techniques de travail. Les
produits dérivés de ces appuis qui sont de qualité excellente, sont
exportés pour être vendus à une clientèle localisée dans les pays
occidentaux tels que laFrance, l’Allemagne, lesEtats-Unis pour ne citer
que ceux-là. Des organismes tels à l’instar de la Coopération et soutien
aux artisans et micro-entreprises du Sud (COSAME) sont mis à
contribution dans l’appui technique aux artisans avec la venue des
experts formateurs des artisans dans le cadre des missions de
compagnonnage artisanal. Aussi convient-il de mentionner qu’en 2007,
la ville de Maroua a bénéficié de la mise en place d’un complexe
artisanal, important lieu de vente d’objets artisanaux, fruit de la
coopération entre les ONG encadrant les artisans comme le Projet de
réduction de la pauvreté etActions en faveur des femmes de
l’ExtrêmeNord (PREPAFEN) et la Banque africaine de développement (BAD).
Entre-temps, les artisans participent aux foires et expositions
internationales à l’instar duSalon international deOuagadougou (SIAO)
et du Salon international de l’artisanat du Cameroun (SIARC) ;
échéances qui leur permettent de faire connaître leurs talents à travers les
17produits fabriqués .
Voici ainsi présentée, de façon rapide, l’histoire du secteur artisanal
avec un accent sur la ville deMaroua.Il se dégage le constat selon lequel
16 Lire P- S. Mahamat, «Maroua: aspects de la croissance d’une ville du
NordCameroun (des années 50 à nos jours) », thèse de Doctorat de 3è cycle, université de
BordeauxIII,1980.
17 Synthèse des données extraites de la thèse de Doctorat/Ph.D d’Histoire de François
Wassouni en instance de soutenance.
28ce secteur a une riche histoire.Du XIXè siècle au XXIè siècle en cours, il
a connu d’importantes mutations dues à tous ces facteurs évoqués plus
haut. En dehors desdits facteurs, il existe des personnalités qui ont
marqué de façon particulière l’histoire de ce secteur d’activité locale.En
ce qui concerne l’artisanat du cuir, les investigations que nous menons
depuis des années ont permis de retenir quelques noms aussi bien au
niveau de la tannerie, de la maroquinerie, de la cordonnerie que de la
filière de vente d’objets en cuir. Il est judicieux de consacrer un travail
sur la vie de ces acteurs de l’histoire, notamment lawanYougouda dans
la filière du tannage et Halilou dans la maroquinerie et la vente d’objets
artisanaux. Ces histoires de vie permettront sans doute de comprendre
plusieurs séquences de l’histoire de l’artisanat du cuir du
NordCameroun, d’où leur utilité sur le plan historiographique.
II-LawanYougouda,unegrandefiguredutannageàMaroua
S’il est un artisan atypique dans le tannage dans la province de
l’Extrême-Nord en général et de la ville de Maroua en particulier, c’est
bien lawanYougouda. Sa particularité vient non pas seulement de la
responsabilité qu’il a assurée au sein de la corporation des tanneurs dont
il est le chef, mais aussi et surtout du nombre d’années qu’il a passé dans
cette activité.
Il est difficile de donner avec exactitude la date de naissance de cet
homme.Si l’on s’en tient aux informations recueillies auprès des artisans
de Maroua, lawanYougouda serait né autour des années 1910. De père
kotoko et de mère kanouri, Yougouda vit àMaroua depuis son jeune âge.
Il s’intéressa très tôt à l’activité du cuir et c’est ainsi qu’il se mit au
service de ses oncles maternels, maîtres tanneurs kanouri. Il exerça
comme apprenti auprès d’eux pendant près d’une dizaine d’années avant
de maîtriser tous les rouages de la transformation des peaux en cuir. A
cette époque-là, la transmission du savoir se faisait étape par étape. Il
fallait apprendre la trempe des peaux, le pilage des intrants, leur dosage
dans les bassins de tannage, l’écharnage et la teinture entre autres. Le
passage d’une étape à une autre se faisait par des séances d’évaluation
par les formateurs qui s’assuraient que l’apprenant a véritablement
maîtrisé la précédente. La formation était donc une véritable école qui
durait des années. C’est au terme d’une rigoureuse formation que cet
18homme devenait tanneur .
18Yougouda, doyen d’âge et lawande la tannerie de Madjema-Maroua, Kotoko,
entretien du 21 avril 2007 àMaroua.
29Il fut témoin des grandes mutations intervenues dans le tannage à
Maroua, à savoir l’exercice du travail dans les domiciles, la période où
les autorités coloniales françaises commencèrent à s’intéresser aux
filières du cuir qui se situe autour des années 1930, la création de la
tannerie àPatchiguinari et son transfert àMadjema.En effet, étant donné
que l’activité du tannage dégage des odeurs et dans un contexte où la
ville deMaroua s’agrandissait, il a été jugé nécessaire de faire déplacer la
pratique de cet art des domiciles vers un lieu à l’écart des habitations,
dans un quartier appelé Patchiguinari devenu aujourd’hui Hardé. La
tannerie connut un autre changement de site dans les années 1980 pour
être localisée là où elle se trouve actuellement. Seignobos Christian et
Iyébi-Mandjek Olivier donnent d’amples informations à ce sujet
lorsqu’ils écrivent à propos ce qui suit :
Au fur et à mesure que la ville s’agrandit, certaines activités deviennent
indésirables et sont rejetées à la périphérie. Dans le passé, ce furent les
ateliers de foulon, plus récemment ce fut l’abattoir et les mégisseries.
Vers 1963-64, l’abattoir quitte l’actuel marché aux légumes Lumo Hako
pour Kossel Bei. Les tanneries, après être passées successivement par
différents quartiers, se stabilisent à Patchiguinari en 1962. Elles seront
enfin déplacées hors de la ville au bord du mayo Dada Mammasur la
19route deMindif en 1981 .
A Patchiguinari, Yougouda était l’un des maîtres tanneurs qui avait
sous sa responsabilité de nombreux jeunes qu’il formait pendant des
décennies. Ce fut la même chose lorsque la tannerie fut transférée à
Madjema. Il lui est difficile de donner avec exactitude le nombre de
tanneurs qu’il a formés. Des dizaines de Mofu, Moundang, Toupouri,
Haoussa, Kanouri, Kotoko, Peuls ont été formés par ce monument du
tannage avant de devenir autonomes à leur tour. Compte tenu de son
expérience dans cette filière du cuir, le lamido deMaroua a décidé de lui
confier en 1985 la responsabilité de la tannerie, devenant alors lawan de
Madjema ou de la corporation des tanneurs de Maroua. Depuis lors, il
exerce avec dévouement sa fonction même si, depuis quelques années, il
a pris de l’âge et marche avec beaucoup de peine. Cela ne l’empêche
cependant pas d’être chaque jour présent à la tannerie où un espace lui a
été aménagé sous la forme d’une véritable cour royale.Ayant de la peine
à travailler lui-même les peaux, il confie quelques-unes dont il dispose
aux autres tanneurs qui n’hésitent pas de l’aider. Ce centenaire ne peut
passer une journée hors de la tannerie où il est souvent le tout premier à
19C.Seignobos etO.Iyébi-Mandjek, op cit., p. 160.
30arriver.Il commence aussitôt à mettre la propreté dans cet environnement
où les déchets sont légion. Au marché de vente du cuir de Maroua, les
tanneurs venus de partout vont saluer avec respect lawanYougouda qui
s’y rend de temps à autre.Le lawana une aura au niveau du lamidat où il
se rend au moins une fois toutes les deux semaines pour faire allégeance
au maître des lieux, à savoir le lamido. Ce dernier lui a déjà porté
plusieurs habits de valeur lors de certaines manifestations, signe de
20l’estime qu’il a pour lui . Les autorités administratives et celles en
charge de la culture et du tourisme le connaissent comme le responsable
de la filière puisque c’est à lui que sont adressées toutes les
correspondances destinées à la corporation des tanneurs.Il assiste ainsi à
de nombreuses réunions organisées par lesdites autorités et auxquelles on
21le convie .
Lawan Yougouda est un homme plein de souvenirs de l’artisanat du
cuir à Maroua dont il reste l’un de ceux qui sont en mesure de raconter
l’histoire. Il cite avec nostalgie les noms d’au moins cent tanneurs
disparus, avec qui il a travaillé et qui ont marqué l’histoire de la
corporation. Ce tanneur raconte avec passion la période qu’il considère
comme celle de gloire de l’artisanat du cuir où la tannerie, située au
quartier Patchiguinari, grouillait chaque jour de monde. De nouvelles
entrées de jeunes et adultes désireux d’apprendre ce savoir-faire
s’enregistraient chaque jour.A la question de savoir l’impact du tannage
sur sa vie, lawan Yougouda répond en ces termes :
Le tannage a été et demeure au centre de ma vie.Je l’exerce depuis mon
très jeune âge et me voici à présent vieux, mais sans pour autant l’avoir
abandonné.Depuis toujours je n’ai exercé que cette activité.Mon pain et
celui de ma famille, ma modeste concession, bref tous mes besoins se
sont résolus grâce au tannage. J’ai grandi dans le tannage et je mourrai
22dedans.Le tannage a été et reste l’épicentre de ma vie .
20Dans la société musulmane, le port de l’habit à quelqu’un est un symbole important.
Ce sont surtout les personnes de grande envergure comme les lamib é qui le font souvent
à l’occasion des fêtes ou des circonstances particulières, à certains de leurs sujets.Cela
se fait généralement au cours d’une cérémonie qui rassemble de nombreuses personnes
parmi lesquelles des griots.
21Au cours de l’entretien que nous avons eu avec lui, il a sorti de sa poche plusieurs
courriers à lui adressés, en provenance des services du gouverneur, des délégations
provinciales de la culture, du tourisme et de la communauté urbaine deMaroua.
22Yougouda, doyen d’âge et lawande la tannerie de Madjema-Maroua, Kotoko,
entretien du 21 avril 2007 àMaroua.
31Cette longue implication de lawanYougouda dans le tannage amène à
se poser des questions quant aux dividendes que cette activité lui aura
générés. On peut s’imaginer que cela lui aurait permis de se constituer
une certaine fortune susceptible de lui faire mener une vie aisée. A la
question de savoir s’il était riche, le doyen d’âge de la tannerie de
Maroua répond en ces termes :
Ma richesse est incontestablement ce nombre impressionnant de tanneurs
que j’ai formés.Je suis heureux d’avoir contribué à apprendre ce métier à
ces hommes que vous voyez à la tannerie. Il est difficile de donner avec
exactitude leur nombre, eux qui constituent la postérité. Y a-t-il meilleure
23richesse que cela ?
Pour les tanneurs, lawan Yougouda est un véritable père. Au-delà de
l’ambiance cordiale qu’il a toujours su entretenir à la tannerie, il n’hésite
pas à prodiguer des conseils utiles à ses jeunes collaborateurs. Certains
l’appellent affectueusementBaba (qui veut dire père en fulfuldé) au lieu
24de lawan .«Il est l’âme de la tannerie », confie Dalil Garga, un autre
25acteur de renom du tannage àMaroua .De temps en temps, les tanneurs
en guise de reconnaissance, volent à son secours avec un peu d’argent
puisqu’il n’a plus la force de travailler. C’est un chef qui aime blaguer
avec ses tanneurs et cela se remarque lorsqu’on passe quelques heures à
la tannerie, si l’on s’en tient aux observations que nous avions faites
pendant plus de deux mois au sein de cette tannerie en 2002.
En somme, lawanYougouda est, selonMahamatChérif, « en quelque
26sorte une légende vivante de l’artisanat du cuir de l’Extrême-Nord ».
Pendant plus d’un demi-siècle, cet homme exerça le tannage qui lui a
donné une renommée et une respectabilité non pas seulement à la
tannerie, mais dans tout le secteur du cuir. Outre le titre de lawanà lui
attribué par le lamido de Maroua, les autorités administratives et les
touristes qui ont visité au moins une fois la tannerie ne sauraient
l’ignorer.Beaucoup d’expatriés qui passent à la tannerie font des photos
avec lui en guise de souvenir et c’est ainsi que ses images font le tour du
27monde . Il s’avérait indispensable de consacrer un travail de recherche
23Idem.
24Entretien du 21 avril 2007 avec un groupe de tanneurs àMaroua.
25DalilGarga, tanneur etPrésident de laCOOPARMAR,Guiziga, entretien du 21 avril
2007 àMaroua.
26MahamatChérif, responsable duCentreArtisanal deMaroua, président de l’AJAPM,
membre de laCCIMA et artisan vendeur, entretien du 22 avril2007 àMaroua.
27Entretien du 21 avril 2007 avec un groupe de tanneurs àMadjema-Maroua.
32sur la vie de ce tanneur afin que ses connaissances dans le domaine du
cuir ne soient pas jetées dans la poubelle de l’histoire.Mais de passage à
Maroua à la fin de l’année 2009, nous avons appris le décès de cette
figure remarquable de la tannerie deMaroua, survenu le 26 octobre 2009.
Une légende de l’artisanat du cuir deMaroua a ainsi quitté la scène et des
semaines durant, la tannerie de Madjema resta fermée, une façon de
rendre hommage à celui qui aura passé une bonne partie de sa vie à
travailler dans cet environnement.
III- Halilou,uncélèbremaroquinierdeMaroua
Halilou encore appelé Ousmamou, Bah Ousmanou ou encore Bah
Halilou, est originaire de Maroua.C’est unGuiziga qui se convertit très
tôt à l’Islam. Il est aussi un ami d’enfance du feu lamido Yaya Daïrou
28(1943-1958) . Il s’intéressa dès sa jeunesse à l’artisanat du cuir avec la
confection des sacs, porte-monnaie, portefeuilles entre autres. A cette
époque, l’artisanat de Maroua s’était plus orienté vers une clientèle
européenne. Les prouesses de Halilou dans cet art lui permirent d’entrer
en contact avec des Blancs qui sollicitaient des objets artisanaux. C’est
dans ces multiples contacts qu’il lia des relations qui l’amenèrent à
abandonner son métier d’artisan. Il quitta Maroua en compagnie des
Blancs pour travailler àBongor auTchad dans une station d’essence.Dès
lors commencèrent des pérégrinations au cours desquelles il apprit à
s’exprimer en français sans jamais avoir été à l’école. Il sillonna de
nombreux pays d’Afrique centrale tels le Gabon, la République
29centrafricaine, leTchad, leCongo avec ses employeurs blancs .
C’est avec l’avènement du centre artisanal qu’il fut rappelé àMaroua
par le lamido Yaya Daïrou. Auparavant, ce dernier avait réuni la
population de son lamidat en une assemblée extraordinaire relative à la
gestion du centre. Il fallait trouver une personne de Maroua qui
s’exprimait un peu en français pour servir d’interprète auprès de la
gérante européenne.En effet, il convient de relever que jusqu’en 1960, la
gestion de ce centre était l’affaire des épouses des chefs de région en
service à Maroua. On proposa de faire appel à Halilou qui se trouvait à
Bongor. Le lamidole fit aussitôt et c’est ainsi que Halilou revint à
28A. Halirou, «Yaya Daïrou, lamido de Maroua (1943-1958) », mémoire de Maîtrise
d’histoire, université deNgaoundéré, 1997.
29BoukarGodjé, agent d’entretien retraité de laSOCOOPED et ex-agent d’entretien du
centre artisanal deMaroua,Mandara, entretien du 28 janvier 2004 à laSOCOOPED de
Maroua.
33Maroua.Il fut investi de ses fonctions d’interprète du centre artisanal de
1955 à 1960. Outre cette tâche, il renoua avec son talent d’antan en
artisanat.En dehors de ses heures de travail, il consacrait son temps à la
maroquinerie, confectionnant des objets en cuir tels les tapis, les
mallettes pour ne citer que ces produits-là. C’est à lui qu’on doit
30l’initiative de la fabrication des tapis en cuir àMaroua .
Agent de la Société africaine de prévoyance (SAP) en service au
centre artisanal, alors section de ladite société,Halilou habitait le quartier
Bongoré à proximité du lamido avec qui il entretenait de bonnes
relations. Cela se comprend quand on sait qu’à l’époque coloniale les
interprètes étaient, rappelons-le, des personnalités importantes tant pour
31l’administration que pour le pouvoir et la population locaux . Amadou
Hampaté Bâ éclaire dans son livre sur la place des interprètes en cette
32période à travers son ouvrage . A propos de leur rôle, Mohammadou
Bachirou écrit ce qui suit :
Bouche et oreille du colonisateur et du colonisé, les interprètes sont des
intermédiaires entre l’administration coloniale et les Chefs traditionnels,
entre ceux-ci et les populations. Ils passent toutes leurs journées en leur
33compagnie, soit au bureau, soit dans les tournées .
L’interprète du centre artisanal entretenait des relations avec la plupart
des Européens en service dans la région de Maroua. Souvent, il les
invitait chez lui pendant les week-ends. Il en était de même avec les
autorités politiques originaires de la partie septentrionale du pays au rang
desquelles le premier président de la République du Cameroun,
Ahmadou Ahidjo, Mohammadou Lamine, originaire de Maroua qui
occupa plusieurs fonctions ministérielles dont le portefeuille du
34commerce, le gouverneur Ousmane Mey, le préfet Haman Saïd . Il est
30BoukarGodjé, agent d’entretien retraité de laSOCOOPED et ex-agent d’entretien du
centre artisanal deMaroua,Mandara ;HamadouHalilou, secrétaire à laSOCOOPED et
fils deHalilou,Guiziga, entretien du 28 janvier 2004 à laSOCOOPED deMaroua.Pour
de nombreux vendeurs et artisans interviewés à Maroua, Halilou est le père de
l’artisanat, de la maroquinerie moderne àMaroua.
31Sur cet aspect lire le mémoire de Mohammadou Bachirou, «Les interprètes sous la
période coloniale française dans la région du Nord-Cameroun (1915-1960) », mémoire
deMaîtrise d’histoire, université deNgaoundéré, 1997, p. 23.
32LireA.H.Bâ,L’étrange destin deWangrin ,Paris,UEG,1976.
33MohammadouBachirou, 1997, p. 23.
34OusmaneMey etHamanSaïd sont deux illustres figures du commandement territorial
auCameroun.Le premier passa des décennies au poste de gouverneur de la province du
Nord qui avait pour chef-lieuGaroua.Comparable à unEtat, elle regroupait les régions
34rapporté que le président de laRépublique duCameroun de cette époque,
AhmadouAhidjo, manifestait un intérêt particulier pour les tapis en cuir
35fabriqués àMaroua et passait des commandes auprès deHalilou .
Le retrait desFrançais de la gestion de cette structure fut effectif dès
1960.En effet, la responsabilité du centre qui était jusque-là dévolue aux
épouses des chefs des régions prit fin. Halilou qui était jusque-là
interprète remplaçaMadameManat, dernièreEuropéenne à avoir géré le
centre artisanal.Il fut assisté de deux agents d’entretien,BoukarGodjé et
Haman. Le préfet du Diamaré était le président de conseil
d’administration de la Société mutuelle de développement rural
(SOMUDER), puis de la Société coopérative d’épargne et de
36développement (SOCOOPED) .Halilou présida aux destinées duCentre
artisanal de 1960 à 1968.
Il participa à de nombreuses foires et expositions nationales et
37internationales enFrance, enAllemagne et enBelgique entre autres .En
1962 par exemple, il fut membre de la délégation camerounaise à laFoire
internationale de l’artisanat à Munich où il amena trois colis d’objets
38artisanaux à exposer .Son dynamisme et son talent lui valurent de
nombreuses distinctions honorifiques tant de la part de l’administration
coloniale française que de la camerounaise. Le 13 mars 1947, le
hautcommissaire de la République française au Cameroun lui adressait une
correspondance l’informant de son élévation au grade de chevalier de
l’ordre du mérite artisanal par décret du 23 février 1957. Une autre
correspondance du gouvernement camerounais rédigée par le préfet du
deMaroua etNgaoundéré aujourd’hui chefs-lieux des régions de l’Extrême-Nord et de
l’Adamaoua.HamanSaïd quant à lui futpréfet pendant des décennies, puis gouverneur
de province avant de prendre sa retraite pour mourirquelques années plus tard.
35BoukarGodjé, agent d’entretien retraité de laSOCOOPED et ex-agent d’entretien du
centreArtisanal deMaroua,Mandara, entretien du 28 janvier 2004 à laSOCOOPED de
Maroua. Hamadou Halilou affirme que lorsqu’il était tout jeune, il a vu à plusieurs
occasions son père en compagnie de ces personnalités.
36 Ces deux sociétés coopératives qui ont respectivement assuré la tutelle du centre
artisanal avaient remplacé les sociétés coopératives coloniales telles que la SIP et la
SAP.
37 Boukar Godjé, agent d’entretien retraité de la SOCOOPED, op cit.; Hamadou
Halilou, op cit. Confer la distinctiond’Ordre du Mérite artisanal qui figure dans ce
corpus.
38 Voir la correspondance n° 318/DDE du 09 avril 1962 du Directeur des relations
économiques extérieures de l’époque,AugustinFrédéricKodock adressée àHalilou, lui
notifiant qu’il est membre de cette délégation.
35Diamaré (correspondance n° 479/L/DDI en date du 28 septembre 1963)
notifiait à Halilou sa nomination à la distinction de l’ordre du mérite
camerounais de 2è classe. La cérémonie de remise de cette décoration
erdevait avoir lieu le 1 octobre 1963 à l’occasion de la célébration du
39deuxième anniversaire de la fête de la réunification duCameroun .
Halilou mourut le 15 août 1968 des suites d’une courte maladie. Une
période sombre s’inaugura avec la fermeture du centre artisanal pendant
près de deux ans. Le ministre Mohammadou Lamine demanda que son
filsHamadou soit recruté à laSAP et ce dernier fut engagé le 15 octobre
401968. Depuis lors, il exerce en qualité de secrétaire à laSOCOOPED.Il
fallait maintenant trouver un successeur capable de gérer le centre
artisanal. Le gouverneur Ousmane Mey se chargea lui-même de cette
transition. Dans cette perspective, il tint plusieurs réunions avec les
autorités administratives et traditionnelles de Maroua. Finalement, c’est
El Hadj Bouba, un Peul originaire de Maroua qui fut choisi. Il présida
aux destinées du centre artisanal pendant près de dix ans et mourut dans
les années 1980. C’est sous sa direction que le centre passa
successivement sous la tutelle de la SOMUDER et de la SOCOOPED.
Après sa mort, cette structure fut une fois de plus fermée pendant toute
41une année .
Au total, Halilou fut un homme qui aura marqué l’histoire de
l’artisanat de Maroua. Son métier d’interprète lui permit d’avoir une
ascension sociale fulgurante devenant ainsi l’une des élites deMaroua de
l’époque.Ce fut un homme qu’il convient de qualifier de multiple de par
ses compétences artisanales et linguistiques.Curieusement, une liste des
interprètes de la région deDiamaré réalisée par MohammadouBachirou
42ne fait pas mention de Halilou. Pourtant, nos enquêtes de terrain nous
ont densément édifié sur cet homme dont l’œuvre semble restée
inoubliable dans la mémoire collective à Maroua. Il a été un acteur
39 Ces différentes correspondances adressées à Halilou ont été retrouvées dans ses
archives privées conservées par son fils Hamadou en service à la SOCOOPED de
Maroua.
40HamadouHalilou, op cit..
41Idem. C’est ce que rapporte aussi le responsable actuel du centre artisanal Mahamat
Chérif lors de l’entretien du 24 janvier 2004. Il est à noter que nous avons eu très peu
d’informations sur la période d’aprèsHalilou.Tout se passe comme si les artisans ne le
connaissent pas assez.
42Constat dérivé de la consultation des annexes du mémoire deMohammadouBachirou,
1997, p. 92.
36privilégié de la vie socio-économique voire politique du Diamaré au
même titre que Malam Idi qui développa l’activité du tannage au début
è 43du XX siècle à Maroua, les interprètes tels Bouba Dandi, Oumaté
44Malla .
Il est judicieux de dire que la vie de ces deux personnages est pleine
de leçons tant pour les historiens, les générations présentes et à venir.De
même, des pistes de recherche transparaissent de ces biographies,
lesquelles pistes interpellent les historiens.
IV- Quelquesleçonsàtirerdelabiographiedecesdeuxmaîtres
artisansetperspectives
A travers l’étude de ces deux acteurs de l’histoire de l’artisanat du cuir
du Nord-Cameroun se dégagent plusieurs leçons et des perspectives
intéressantes qui peuvent servir dans l’écriture de l’histoire du
Cameroun.
Il ne fait aucun doute que l’histoire du Cameroun a été étudiée sous
plusieurs angles, aussi bien par les Camerounais que par des historiens
étrangers. Cependant, cette entreprise est loin d’être un chantier achevé.
L’étude des grands acteurs de l’histoire a été certes amorcée, mais elle
doit continuer, d’où l’interpellation des historiens camerounais à
l’investir. Aussi bien au niveau national, régional que local, des
personnes ayant marqué l’histoire de façon particulière doivent être
identifiées et étudiées.L’histoire des vies, rappelons-le encore, n’est pas
réservée à une catégorie d’acteurs particuliers à l’instar des hommes
politiques, religieux, économiques ou du monde de l’art. Bien des
secteurs d’activités ont été influencés par des acteurs qui demeurent
inconnus. L’étude des grands acteurs de l’histoire du Cameroun qui est
loin d’être un champ de recherche assez investigué, se doit d’accorder
dorénavant un intérêt à ces hommes, femmes et jeunes aux actions
particulières, mais peu connus jusque-là. C’est une perspective de
recherche qui interpelle ainsi les historiens afin que ces acteurs et leurs
œuvres ne soient pas jetés dans les oubliettes.Mais le développement de
cette perspective de recherche exige objectivité, honnêteté, sérieux,
prudence et rigueur. Dans un contexte où la fabrication des acteurs de
l’histoire semble prendre de l’ampleur, les historiens se doivent d’être
43VoirF. Wassouni, 2002, p. 39.
44Dans son mémoire de Maîtrise réalisé en 1997, Mohammadou Bachirou parle à
plusieurs niveaux dans son travail de ces deux interprètes duDiamaré.
37très méfiants au risque de tomber dans cette tendance, contribuant ainsi à
45falsifier l’histoire duCameroun .
Aussi convient-il de mentionner qu’à travers la vie de ces
personnages, se décryptent plusieurs pans de l’histoire de cette partie du
Cameroun à savoir l’évolution des savoir-faire locaux, éléments du
patrimoine culturel local et de leur transmission, des acteurs qui les ont
influencés d’une manière ou d’une autre, l’histoire de la colonisation, de
l’économie, pour ne citer que ceux-là.C’est le lieu de dire avecThierno
MouctarBah que :
L’individu n’existe en effet que dans un réseau de relations sociales
diversifiées.Il importe dès lors de chercher à retrouver le champ extérieur
de la personnalité, l’environnement, de façon intégrée et globalisante.
L’acteur historique devient par là même un sujet «globalisant » autour
duquel s’organise tout le champ de la recherche… L’acteur historique
cristallise autour de lui l’ensemble de son environnement et l’ensemble
des domaines que découpe l’historien dans le champ du savoir historique.
Le personnage participe à la fois de l’économique, du social, du politique,
46du religieux, du culturel, du militaire ».
Outre cet aspect, ce travail permet de se rendre compte que derrière
les objets qui sont portés et utilisés dans la vie de tous les jours, vendus
ou achetés, se cachent une histoire, des individus au talent remarquable,
mais qu’on ignore et à qui on accorde peu d’importance.
Ces biographies qui ont permis de faire connaître ces deux artisans
peuvent inspirer des jeunes, car ils constituent des modèles qui ont su
apprendre, développer, pérenniser le savoir local du Nord-Cameroun et
l’ont même fait connaître hors duCameroun.Ils peuvent par conséquent
inspirer les nouvelles générations qui manifestent très souvent un élan
dédaigneux vis-à-vis de tout ce qui relève du local.Pourtant, cela peut les
propulser, les faire connaître dansdes horizons lointains commeHalilou,
surtout en cette ère de mondialisation où les nouvelles vont d’un bout à
l’autre du monde en un temps record.Dans cette perspective, il convient
de dire avecSékénéModyCissoko que :
45Depuis quelques décennies, des études consacrées à des individus encore vivants
prennent de l’ampleur faisant de ces derniers des personnes ayant marqué de façon
significative l’histoire du Cameroun. Ressemblant à une sorte d’apologie ou de
« griotisme », ces travaux sont, soit commandés par les acteurs étudiés en quête de
positionnement ou de grandeur, soit réalisés par des auteurs quiveulent se faire de
l’argent.Nous nous réservonspar mesure de prudence de donner quelques exemples.
46T-M.Bah, 1998, p. 4.
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