Histoire secrète des stratagèmes de la Seconde Guerre mondiale

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Français
314 pages
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De la Seconde Guerre mondiale, le grand public ne retient souvent que les plus grandes attaques ou campagnes des généraux. Pourtant, manœuvres et engagements armés ne sont que la partie visible de l'affrontement. Entre 1939 et 1945, les victoires sur les champs de bataille n'ont pu être remportées qu'au prix d'exceptionnelles opérations de renseignement et de stupéfiantes ruses de guerre. Pour la première fois, ce livre révèle ces opérations de tromperie, qui ont eu une influence déterminante sur la conduite de la guerre. Qu'il s'agisse des Américains, Britanniques, Allemands, Russes ou Japonais, tous ont rivalisé d'imagination afin d'induire leurs adversaires en erreur. Document à la fois passionnant et inédit, cet ouvrage retrace toutes les grandes opérations dites de "déception" de la Seconde Guerre mondiale et met en lumière ces incroyables mécanismes.

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Date de parution 29 décembre 2011
Nombre de lectures 53
EAN13 9782365831253
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Du même auteur

Les Femmes normandes dans l’histoire du Duché (900-1154), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 2002.

Les Opérations navales normandes au Moyen Âge (900-1200), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 2000.

Le Service de renseignement des forces françaises du Laos (1946-1948), L’Harmattan, Paris, 2000.

Histoire de la police nationale du Laos (1949-1956), L’Harmattan, Paris, 1998.

Trois Glaives pour un royaume (Les héritiers de Guillaume le Conquérant), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1997.

La Fondation du duché de Normandie, Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1997.

Les Seigneurs de l’ombre (Les services secrets normands au XIIesiècle), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1995.

L’Épopée des Normands d’Italie, Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1995.

La Guerre des magiciens (L’intoxication alliée 1939-1944), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1995.

La Guerre secrète au Laos contre les communistes (1955-1964), L’Harmattan, Paris, 1995.

Le Laos 1945-1949 (Contribution à l’histoire du mouvement lao-issala), Centre d’histoire militaire et d’études de Défense nationale, université Paul-Valéry, Montpellier, 1992.

Les Services secrets normands : le renseignement au Moyen Âge (900-1135), Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1990 (Prix Guillaume-le-Conquérant 1991).

Guillaume le Conquérant, Corlet éditions, Condé-sur-Noireau, 1987. Le Complot de Chinaimo (1954-1955), Les Indes savantes, Paris, 1986.

Le Royaume du Laos 1949-1965 Histoire événementielle de l’indépendance à la guerre américaine), Publications de l’École française d’Extrême-Orient /Maisonneuve, Paris, 1984.

Indochine 1945. Témoignages sur une résistance méconnue (en collaboration avec M. Allard), Presses de l’université Paul-Valéry, Montpellier, 1984.

La République démocratique et populaire du Laos, Tallandier, Paris, 1978. Les Mammifères du Laos, Publications du ministère de l’Éducation nationale, Vientiane, 1972.

Les Serpents du Laos, Publications de l’ORSTOM, Paris, 1970.

Guérilla au Laos, (3e éd.), L’Harmattan, Paris, 1997. La première édition date de 1966 et a été publiée sous le pseudonyme de Michel Caply.

REMERCIEMENTS

Je remercie particulièrement ma fille Mathilde, pour sa précieuse collaboration à l’occasion de la préparation de cet ouvrage, ainsi qu’Éric Denecé, qui a permis sa publication.

Histoire secrète des Stratagèmes de la Seconde Guerre Mondiale

Duperie, tromperie, intoxication, illusion de 1939 à 1945

Jean Deuve

© Nouveau Monde éditions, 2008

9782847362947

Dépôt légal : janvier 2008
Imprimé en France par Brodard et Taupin

AVANT-PROPOS

L’art et la manière de tromper

« On nous apprend à considérer comme un déshonneur de réussir par le mensonge et nous continuerons à répéter inlassablement que l’honnêteté est la meilleure des politiques, que la vérité finit toujours par l’emporter. Ces jolis petits sentiments sont parfaits pour des enfants, mais un homme qui en fait sa ligne de conduite ferait mieux de remettre son épée au fourreau pour toujours. »

Général sir Garnet Wolseley, ancien commandant en chef de l’armée britannique, Le Manuel du soldat, 1869.

L’histoire a maintes fois démontré que la tromperie est, dans le domaine de la guerre, une ressource essentielle. Elle permet à celui qui l’utilise de surprendre son adversaire, de vaincre un ennemi plus puissant ou de se sortir de situations périlleuses. « L’essentiel pour battre l’ennemi n’est pas la force mais la ruse : il faut tromper l’ennemi, l’inquiéter, le désorganiser par une approche imprévue, créer ainsi un point faible et l’exploiter à fond ».

Lorsqu’un général décide de prendre l’initiative, son succès dépend en grande partie de sa capacité à se montrer supérieur à son ennemi par l’utilisation habile de subterfuges. « Avec de l’imagination, on possède à tous les coups son adversaire. Il n’y a pas de fortification, de régiments d’élite […] qui puissent résister à cette arme toujours secrète et toujours nouvelle1». À côté de la grande stratégie, les stratagèmes sont donc une composante importante de l’art de la guerre.

Mais la duperie exige un véritable apprentissage intellectuel. Il faut réduire l’adversaire par une combinaison de ruse, de surprise et de démoralisation, afin de susciter chez lui le désordre, la discorde et la confusion. Tout doit se jouer préalablement au déroulement des combats : il faut avoir déjà vaincu avant même de livrer bataille. Ainsi, dépossédé de sa capacité à apprécier correctement les événements, miné de l’intérieur, l’ennemi s’effondre de lui-même au moment de l’affrontement. En réalité, il était déjà vaincu, mais ne le savait pas.

La culture des stratagèmes

Ce sont les Chinois qui accordent le plus d’importance à cette culture des stratagèmes et de la mystification. L’essentiel de l’art asiatique de la guerre est fondé sur la tromperie. « La guerre repose sur le mensonge », énonce le premier chapitre de L’Art de la guerre de Sun Zi2. « La guerre, c’est l’art de duper. C’est pourquoi celui qui est capable doit faire croire qu’il est incapable. Celui qui est prêt au combat doit faire croire qu’il ne l’est pas. »

Depuis la plus haute Antiquité, les auteurs chinois n’ont cessé de prôner cette forme d’action et d’en décrire les ressorts dans de nombreux manuels, dont le célèbre recueil des 36 stratagèmes3. Ils ont toujours fait prévaloir la duperie comme principale qualité guerrière, supérieure au courage, à l’héroïsme et au sacrifice. La victoire grâce aux stratagèmes est, dans la tradition asiatique, la façon de vaincre la plus admirée ; la victoire par la diplomatie n’occupe que le deuxième rang ; celle par force des armes, le troisième.

Dans L’Art de la guerre, Sun Zi affirme que « ce qui, lors d’une attaque ennemie rend une […] armée invincible, c’est la combinaison du normal et de l’anormal. […] À la guerre, on utilise en général le normal comme un facteur accessoire. La victoire, elle, ne s’obtient que par l’anormal. […] Celui qui sait bien utiliser l’anormal est capable de se transformer aussi infiniment que le ciel et la terre, il est aussi inépuisable que fleuves et rivières. »

Un autre ouvrage de la dynastie Ming, Le Sac à stratégie (Yin Bingshang), est plus explicite sur les multiples formes que la tromperie peut revêtir. « Rien n’importe plus que de savoir tromper l’ennemi, de le tromper avec méthode, de le tromper par ses méthodes, de le tromper parce qu’il est sincère, de le tromper parce qu’il est avide, de le tromper en se servant de sa bêtise, de le tromper en se servant de sa subtilité. »

Mais la tromperie à elle seule ne suffit pas. Elle n’est qu’une des composantes de la manœuvre qui doit conduire à la victoire. « Un mirage ne suffit pas à faire subir à l’adversaire une vraie défaite. Mais le coup qui vient ensuite porte avec une redoutable efficacité. » Son but est de permettre le passage à l’action dans les meilleures conditions, comme l’exprime le stratagème n° 7, « Transformer le mirage en réalité » : « Tromper vraiment consiste à tromper puis, ensuite, à cesser de tromper. L’illusion croît et atteint son sommet pour laisser place à une attaque en force. Un coup faux, un coup faux, un coup vrai. » Voilà bien le principe qu’appliquèrent les Alliés pour débarquer en Normandie, en 1944.

L’art de lamètis

L’Occident dispose également d’une très ancienne tradition des stratagèmes, même si la tromperie n’occupe pas, dans la culture militaire européenne, une place aussi significative qu’en Asie. Il la doit en particulier à la Grèce, qui a accordé beaucoup d’importance à l’astuce, à la feinte et à la pensée retorse à travers l’art de la mètis4.

La mètis est une forme d’intelligence rusée, faite de stratagèmes, de subterfuges et de tromperies en tout genre. Elle se manifeste comme l’art du déguisement, de l’illusion et de la manipulation de la réalité.

D’Homère à Oppien, la mètis est une pratique permanente du monde grec. L’Iliade et L’Odyssée sont une véritable mine d’exemples de tromperies et de ruses, notamment les actions d’Ulysse. Homère nous présente moins ce héros comme un soldat que comme un astucieux aventurier. Parmi les qualificatifs qui servent à le définir on relève, entre autres, « le personnage aux mille tours », « l’ingénieux » (polymètis), « le rusé » (polytropos), etc. Il faut relire le portrait qu’en dresse Hélène, du haut des remparts de Pergamos : « il connaît toutes sortes de tours, il sait tramer bien des projets ». Peu ou point d’exploits guerriers : des tractations, des embuscades, des ruses. L’acte emblématique en est le stratagème du cheval de Troie.

Mais les formes d’intelligence rusée auxquelles les Grecs ont eu recours n’ont jamais fait l’objet d’une formulation explicite. Il n’existe pas de traité de la mètis. Faute de tradition écrite, cet art a donc disparu, d’autant que les dispositions intellectuelles qu’il met en valeur ont été ultérieurement rejetées par la tradition philosophique platonicienne, qui tenait pour vil tout ce qui relève du monde sensible et n’admettait de véritable science que des vérités démontrables par le raisonnement.

C’est Frontin5 qui nous a laissé le premier recueil de stratagèmes. Il explique comment les Romains eurent recours à ces méthodes, quoique avec une mauvaise foi extrême. Utilisée par l’un des leurs, la ruse était la preuve de son génie ; si elle venait d’un chef ennemi, elle se transformait aussitôt en vile trahison, en perfidie. Les Carthaginois – les campagnes de Hannibal en offrent de nombreuses illustrations – y eurent souvent également recours avec succès.

Quelques siècles plus tard, les Vikings, à l’occasion de leurs invasions, usèrent sans cesse de stratagèmes pour conduire leurs raids ou défendre leurs établissements face à un ennemi toujours supérieur en nombre. Ces pratiques figureront dans l’héritage du duché de Normandie, puis de l’Angleterre. En 1066, Guillaume le Conquérant conçut et conduisit une fabuleuse opération d’induction en erreur du roi Harold, afin de préparer son débarquement sur les côtes anglaises et de s’emparer du trône. Au cours du Moyen Âge, les stratagèmes ont été fréquemment employés (Byzantins, Normands, croisés6). Mais, de nouveau, leur usage n’a donné lieu à aucune formalisation des savoirs. En conséquence, l’art de la tromperie s’estompe peu à peu. Lors de la Renaissance, il n’y a plus guère que Machiavel pour la préconiser. « Quoique la tromperie soit détestable en d’autres domaines, elle est louable et glorieuse dans la conduite de la guerre, et celui qui triomphe de son ennemi par tromperie est aussi digne d’éloges que celui qui le fait par la force7. » Le recours aux stratagèmes finit par disparaître avec le développement de la pensée cartésienne et les progrès techniques.

En Europe, la ruse a toujours été utilisée comme un expédient, un palliatif à certaines insuffisances militaires. Elle n’a donc jamais été reconnue ou élevée au rang de discipline à part entière. Tout au plus les généraux daignèrent-ils parfois avoir recours aux stratagèmes. Mais aucune école de pensée, aucun enseignement spécifique relatif à son usage n’a été développé. Pour un Européen, l’art de la guerre est celui de l’affrontement frontal et brutal, dans lequel les qualités guerrières sont exaltées. La manœuvre et la ruse sont reléguées au second rang, quand elles ne sont pas considérées comme des attitudes dilatoires, relevant du refus de combattre, voire de la lâcheté. Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale pour la voir retrouver, sous l’impulsion des Britanniques, ses lettres de noblesse.

Les différents registres de la tromperie

Duperie, tromperie, intoxication, subterfuges, stratagèmes… Comment s’organisent ces pratiques hétérodoxes qui récusent le combat ouvert et privilégient la ruse pour parvenir à la victoire ? Existe-t-il un corpus de techniques transmissible ? Qu’est-ce qui les distingue les unes des autres ?

Les stratagèmes, c’est l’art de l’avantage. Leur emploi est plutôt tactique et fondé sur l’opportunité du moment.

La déception, selon la définition de l’OTAN8, est la manœuvre visant à induire l’ennemi en erreur grâce à des truquages, des déformations de la réalité ou des falsifications, en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts. On joue alors sur ce que ses sens et ses capteurs perçoivent, dans le but de déformer la réalité.

La mystification est une forme de tromperie plus élaborée, qui s’exerce au niveau stratégique. « Mystifier, c’est faire en sorte que l’adversaire conçoive et conduise une stratégie ou une manœuvre qui le conduise à sa perte alors qu’il est convaincu qu’elle va l’amener au but recherché9. »

L’intoxication relève davantage de l’action des services de renseignements que des moyens militaires. Elle a pour objet de troubler et d’égarer le cerveau adverse, c’est-à-dire de lui faire prendre en compte des informations qui altéreront son jugement et qui peuvent lui faire croire que ce qu’il voit n’est qu’un leurre. L’intoxication vise à fausser le jugement, à mettre en doute les apparences de la réalité, donc à faire prendre des mauvaises décisions. Pour plus d’efficacité, l’intoxication relève d’un procédé technique inverse à celui du stratagème n° 7 : un coup vrai, un coup vrai, un coup faux…

La désinformation agit sur l’environnement d’un conflit et vise plus les opinions publiques que les belligérants. Elle a été largement employée par les Soviétiques pendant la guerre froide, car elle est l’un des fondements de la guerre subversive. Mais elle a eu peu d’applications auparavant, car elle est largement liée au développement des médias et des opinions publiques.

Les conditions d’une intoxication réussie

Quelles sont les conditions d’une intoxication réussie ? Les Britanniques, qui ont réhabilité l’art de la tromperie dans la culture militaire occidentale à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale, sont parvenus à en formaliser les mécanismes.

Commandant en chef des forces britanniques au Moyen-Orient en 1940, le général Wawell ne disposait en Égypte que de faibles forces pour s’opposer aux armées italiennes de Libye, de Cyrénaïque et d’Abyssinie. Il jugea que la tromperie pourrait compenser son infériorité numérique et décida de mettre sur pied, au sein de son état-major, une section spécialisée chargée de l’intoxication.

Le 28 mars 1941, au Caire, naissait la A Force. Dirigée par le lieutenant-colonel Dudley Clarke, elle conduisit avec succès, jusqu’à la fin de la guerre, de nombreuses manœuvres d’intoxication sur l’ensemble du théâtre d’opérations méditerranéen. Pour mener à bien ses missions, elle fit notamment appel à des magiciens professionnels, spécialistes de l’art du leurre, mobilisés pour la durée de la guerre10.

La A Force servit de modèle à la création, le 9 octobre 1941, de la London Controlling Section (LCS), chargée de l’ensemble des activités d’intoxication sur tous les fronts. La LCS conçut et conduisit la majorité des opérations de décep-tion alliées, notamment le plan Fortitude, qui permit le succès du débarquement du 6 juin 1944, mais qui ne fut que l’un des volets de son action.

Dudley Clarke, qui intégra la LCS, termina la guerre avec une expérience inégalée de l’intoxication. Il eut alors l’occasion d’exposer ses idées sur les conditions d’une intoxication réussie. En effet, ce type d’action se révèle extrêmement performant, à condition de respecter certaines règles. Il en distingue essentiellement trois11 :

La première condition est de « définir le champ d’action du service responsable de l’intoxication et, en particulier, la cible sur laquelle ces actions doivent être concentrées. Faute de cette définition, on risque d’avoir tendance à mélanger intoxication et action psychologique, voire même de suggérer qu’un organisme unique pourrait être responsable des deux domaines.

« La différence essentielle entre l’intoxication et l’action psychologique réside dans le fait qu’elles s’adressent à des populations/publics/sujets cibles totalement distinctes. L’action psychologique diffuse, à partir d’une source unique, des messages destinés aux couches les plus larges de la population : peu importe qu’une partie de l’audience puisse se rendre compte de l’origine des messages, voire même que quelques privilégiés soient en mesure de se rendre compte de la manipulation. L’action psychologique s’adresse aux masses, et il est peu probable qu’elle influence la pensée et l’action des échelons les plus élevés de l’état-major adverse.

« L’intoxication agit selon un schéma inverse : ses messages proviennent en apparence de sources multiples, mais visent une cible unique. La tâche essentielle du service chargé de l’intoxication consiste à dissimuler l’origine de ses messages tout en focalisant ceux-ci sur un point situé à l’échelon le plus élevé de l’état-major ennemi. L’intoxication se soucie peu des pensées et des actions des masses, mais doit pénétrer le cercle le plus secret qui constitue son audience : celle-ci se limite aux quelques individus occupant les échelons les plus élevés du service de renseignement de l’adversaire, voire même à une seule personne : le chef de ce service. Si l’intoxication réussit à influencer ce dernier de manière à lui faire tenir pour vraies les informations concoctées à son intention, elle aura pleinement réussi sa mission. Ce n’est en effet que par le chef de son service de renseignements que le haut commandement de l’ennemi va s’informer des intentions de l’adversaire, et c’est sur cette connaissance qu’il basera son propre plan d’opérations.

« Il est donc indispensable que, dès le départ, la spécificité de la cible visée par le service chargé de l’intoxication soit reconnue et que les modalités de l’intoxication soient déterminées par la nécessaire concentration de l’ensemble des actions sur cette cible unique. En conséquence, les responsables de l’intoxication doivent être familiers des particularités du petit groupe d’hommes – les dirigeants du service de renseignements adverse – sur lequel leurs actions sont concentrées. Ils doivent connaître leurs caractéristiques, leur vocabulaire, leurs modes de pensée, leurs méthodes professionnelles, leurs forces et leurs faiblesses ».

La deuxième condition dans l’emploi de l’intoxication est que cette discipline « doit être reconnue comme un art, et non comme une science ; ses praticiens doivent être considérés comme des artistes et non comme des techniciens. Les cercles militaires professionnels, persuadés que l’art de la guerre peut être appris à toute personne ayant bénéficié d’une éducation adéquate (même si cette personne n’a que peu d’aptitudes) ont des difficultés à accepter ce point de vue. Il n’en reste pas moins vrai que l’on constate fréquemment que des officiers d’état-major, très qualifiés et fort intelligents, se révèlent incapables de pratiquer l’intoxication alors qu’ils sont aptes à réussir brillamment dans le domaine opérationnel ou dans d’autres tâches de haut niveau. Ce qui leur manque est simplement la créativité, la capacité de faire quelque chose à partir de rien, d’“habiller” ensuite ce quelque chose avec des éléments réels de manière à lui donner le caractère d’une évidence. Or ceci est exactement ce que les responsables de l’intoxication doivent constamment faire. L’art de la créativité doit être leur qualité essentielle. S’attendre à ce que des personnes dépourvues de cet art aboutissent aux résultats requis est prendre des risques dépassant ceux d’un simple échec. »

Enfin, en troisième lieu, le commandant en chef doit être le « seul à décider ce qu’il veut que l’ennemi fasse : avancer, reculer, dégarnir le front ou le renforcer. Quel que soit son choix, son but essentiel est d’amener l’ennemi à faire quelque chose. Ce que l’ennemi pense n’a guère d’importance ; c’est uniquement ce qu’il fait qui va influencer la bataille. Le commandant en chef commettra toujours une erreur s’il demande au responsable de l’intoxication d’établir un plan “pour persuader l’ennemi que nous allons procéder à telle ou telle opération”. Il se peut que le plan réussisse, mais que l’ennemi réagisse de manière totalement inattendue… Si cela se produit, le commandant en chef blâmera probablement les responsables de l’intoxication, alors que ceux-ci auront en fait abouti au résultat qui leur était demandé… C’est cet “effet boomerang” qui fait hésiter nombre de gens à recourir à l’arme de l’intoxication, et il convient de reconnaître que, mal utilisée, l’intoxication comporte des risques bien réels. Le moyen sûr d’éviter ces risques est de bien fixer l’objectif. Si celui-ci est correctement défini, le plan d’intoxication sera peut-être un échec, mais il n’aura pas de mauvaises conséquences. Si l’objectif est mal fixé, l’intoxication aboutira invariablement à de mauvais résultats. »

[…] « Un exemple illustre cet aspect : au début de 1941, le général Wawell souhaitait que les Italiens déplacent leurs réserves vers le sud de l’Abyssinie, de manière à faciliter son attaque dans le Nord. Il s’imagina que ce résultat pourrait être obtenu en incitant les Italiens à renforcer leur présence dans le secteur de la Somalie britannique (que les Italiens venaient d’occuper) et donna des instructions pour un plan d’intoxication destiné à persuader les Italiens que nous étions sur le point d’envahir la Somalie. L’intoxication était encore dans l’enfance à cette époque, et cette idée parut, de prime abord, à tout le monde parfaitement adaptée à la situation. Le plan d’intoxication, établi dans l’ignorance du véritable objectif (qui était d’influencer la disposition des réserves italiennes) fut un succès complet ; les Italiens furent effectivement persuadés de l’imminence d’une attaque de la Somalie, mais ils réagirent d’une manière totalement imprévue : ils évacuèrent la Somalie… Non seulement le général Wawell fut contraint de prélever sur ses maigres forces pour réoccuper la Somalie évacuée par les Italiens, mais les effectifs italiens évacués de Somalie vinrent renforcer le front nord et bloquèrent notre avance sur Keren. Si l’objectif recherché avait été clairement explicité, le plan d’intoxication aurait sans doute été différent et aurait produit des effets différents sur les dispositions de l’adversaire. »

Une quatrième condition doit venir compléter les enseignements de Dudley Clarke : pour pouvoir tromper, il faut d’abord être renseigné. En effet, la surprise est impossible sans la connaissance précise de l’adversaire et du théâtre des opérations. La recherche de renseignements doit donc porter sur l’organisation politique et militaire de l’ennemi, sur son contre-espionnage, sur l’état d’esprit de ses généraux et sur l’environnement physique, humain et psychologique dans lequel se déroulera l’action.

Mais le renseignement ne se limite pas à la seule élaboration de l’intoxication. Il est capital de suivre l’évolution des événements en temps réel afin de moduler la tromperie en fonction des réactions adverses. Car ce qui compte, ce n’est pas le jeu que l’on a entre les mains, mais celui que l’adversaire se figure que nous avons !

Tromper l’ennemi est donc à la fois art de connaissance et de discernement, d’invention et d’illusion. C’est aussi un art d’exécution : celle-ci doit être d’une extrême minutie, et tous les détails, sans exception, doivent être soignés. La réussite des actions en dépend.

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L’art de la tromperie est donc particulièrement élaboré et répond à des principes précis. Si son histoire fascine, elle reste un domaine encore largement inexploré. C’est pourquoi toute nouvelle recherche sur le sujet permet d’en approfondir la connaissance.

Voilà tout l’intérêt du livre de Jean Deuve, qui nous révèle des événements jusqu’alors méconnus et nous décrit, avec une précision remarquable, l’ensemble des actions d’intoxication, de déception et de mystification conduites par les belligérants entre 1939 et 1945. L’auteur avait déjà abordé ce sujet, dans une précédente publication parue voilà plus de douze ans12. Il le développe plus largement encore dans ce nouvel ouvrage.

Tous les aspects et les moyens de la tromperie, tous les acteurs et tous les théâtres du conflit sont évoqués, illustrant le fait que déception et intoxication furent de toutes les phases de l’affrontement. Le lecteur y découvrira l’organisation d’opérations complexes, à travers lesquelles il prendra conscience de toute l’importance de l’emploi coordonné des différentes ressources de la guerre secrète (renseignement, contre-espionnage, écoutes et action). Il sera frappé par l’imagination et la minutie des hommes ayant conçu ces opérations, lesquelles ont toutes eu une influence importante sur les combats.

Si plusieurs auteurs ont déjà étudié tel ou tel aspect des opérations d’intoxication alliées – notamment Fortitude, à laquelle est consacrée une abondante littérature –, aucun ouvrage n’apporte à ce jour une vision aussi complète que cet ouvrage sur les tromperies effectuées par les deux camps.

Surtout, concernant la préparation du débarquement du 6 juin 1944, l’auteur nous ouvre une perspective historique nouvelle, en rapprochant l’action alliée de l’opération conçue, en 1066, par Guillaume le Conquérant pour la conquête de l’Angleterre. Les similitudes sont frappantes et évidente apparaît ainsi l’inspiration des Alliés.

Mais le livre de Jean Deuve n’est pas seulement un récit historique passionnant, qui éclaire d’un jour nouveau bien des épisodes du second conflit mondial. C’est aussi un véritable manuel – comme l’était déjà l’un de ses précédents ouvrages13 – qui révèle les recettes des maîtres de la tromperie. L’auteur a le mérite de le faire, non sur mode théorique, mais à partir d’une analyse historique qui en illustre les principes. Les concepts et les méthodes en sont, dès lors, beaucoup plus compréhensibles.

Pour qui s’intéresse à l’histoire du renseignement français, les travaux de Jean Deuve font référence. Nous retrouvons dans le présent ouvrage ce qui fait la richesse et l’originalité de sa démarche, qu’il évoque l’histoire normande, la lutte antijaponaise en Indochine, le Laos ou la Seconde Guerre mondiale. Si l’étude historique est scrupuleuse, celle-ci n’apparaît que comme une illustration des principes qui fondent les procédés du renseignement et de l’intoxication. Seul un homme disposant d’une exceptionnelle expérience de l’action clandestine et de la tromperie – qu’il a pratiquées lui-même avec succès contre les ennemis de la France et du Laos14 – pouvait le faire avec autant de légitimité, de pédagogie et de brio.

Éric Denécé

Directeur
Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R)

1

Les yeux et les oreilles du renseignement allié

L’intoxication, qu’on la nomme « induction en erreur » ou, du terme britannique, « déception », et quel que soit le but qu’elle poursuit – cacher des préparatifs militaires, détourner l’attention de l’ennemi, l’éloigner du point d’attaque choisi, le fourvoyer quant aux plans – exige d’abord la connaissance précise de l’adversaire. Une recherche de renseignements doit donc porter sur son contre-espionnage, sur ses organisations politique et militaire, sur son implantation, sur son état d’esprit, sur son moral, sur les tendances qui le traversent, sur ses possibilités d’amener des renforts… Cette connaissance intime de l’ennemi permettra de bâtir un plan de « déception ». Mais il faudra se maintenir minutieusement au courant de l’évolution des situations politique et militaire de l’adversaire et il faudra pouvoir assurer le suivi de l’opération d’induction en erreur, afin de la moduler en fonction des réactions adverses.