326 pages
Français

Jeanne d'Arc

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Description

Cet ouvrage est l'histoire d'une jeune fille, Jeanne d'Arc, qui se présenta au Dauphin Charles, en 1429, en se disant investie d'un rôle sans précédent, celui de rendre la pleine souveraineté à ce prince sur des territoires que le Valois avait à défendre ou à reconquérir face à l'envahisseur anglais. Cet ouvrage retrace la vie de cette figure héroïque, qui sut entrainer les soldats à des résultats inespérés. Elle aurait pu participer à l'oeuvre de reconquête mais son impatience la conduisit à se faire capturer par les Bourguignons et à être vendue aux Anglais. On lui donnera l'excuse de sa jeunesse.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2015
Nombre de lectures 14
EAN13 9782336374000
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XV siècle
François Sarindar-Fontaine
Jeanne d’Arc, une mission inachevée, c’est l’histoire d’une jeune
fi lle qui se présenta au Dauphin Charles, en 1429, en se disant investie
d’un rôle sans précédent, celui de rendre la pleine souveraineté à
ce prince, déjà roi mais non encore couronné, sur des territoires
que le Valois avait à défendre ou à reconquérir face à l’envahisseur
anglais. Sans disposer d’aucun commandement, elle sut, malgré les
obstacles dressés sur sa route par les capitaines, entraîner à sa suite Jeanne d’Arcles soldats parce qu’elle sentait l’action immédiate pouvoir donner
des résultats inespérés sur le plan militaire. Mais, venue d’une zone,
le Barrois mouvant, qui avait eu à souffrir des méfaits de bandes Une mission inachevée
bourguignonnes, elle avait du mal à entendre raison sur le plan
politique quand Charles VII manifestait déjà sa volonté d’effacer le
souvenir de l’assassinat de Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, sur
le pont de Montereau, en se réconciliant avec le fi ls de ce dernier,
Philippe le Bon, pour mieux ensuite, toutes forces réunies, chasser les
Anglais hors de France. Le Victorieux perçait déjà sous Charles VII :
il savait comment mettre fi n aux maux dont souffrait le royaume et
il fut bien entouré, une fois débarrassé de son funeste conseiller, La
Trémoïlle. Jeanne aurait pu trouver un second souffl e et participer à
l’œuvre de reconquête si elle avait su attendre la reprise de la lutte
contre les Anglais. Son impatience la conduisit à se faire capturer
par les Bourguignons et à être vendue aux Anglais. On lui donnera
l’excuse de sa jeunesse.
Féru d’histoire médiévale, François Sarindar-Fontaine a
longuement étudié l’histoire du terrible confl it qui opposa, de
1337 à 1453, la France et l’Angleterre, cette guerre de Cent Ans
dont émergèrent deux nations en devenir. Il est aussi l’auteur
d’une biographie de T.E. Lawrence (Lawrence d’Arabie. Thomas
Edward, cet inconnu), parue en 2010.
En couverture : Jeanne, statue équestre,
modèle réduit d’après Paul Dubois, sur fond d’armes johanniques.
ISBN : 978-2-343-05900-6
9 782343 059006
33 €
eSérie XV siècle
Jeanne d’Arc
François Sarindar-Fontaine
Une mission inachevée









JEANNE D’ARC

Une mission inachevée































Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

LOUIS (Abel A.), Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de 1777 à
1830 : milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie, Tome 1 et 2, 2014.
ePREUX (Bernard), Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté,
2014.
EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.
NAGY (Laurent), La royauté à l’épreuve du passé de la Révolution (1816-1820).
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire,
2014.
GOSSE (Albert Jean), Le surprenant manuscrit de Lyon : Roland Furieux
(1607), 2014.
FOLLAIN (Antoine), Blaison Barisel, le pire officier du duc de Lorraine, 2014.
LARRAN (Francis), Pisistrate à contretemps. Itinéraires anachroniques d’un tyran
athénien, 2014.
MANGOLTE (Pierre-André), La guerre des brevets, d'Edison aux frères Wright,
2014.
ALOUKO (Ange Thierry), La politique étrangère de Willy Brandt, 2014.
CEHRELI (Sila), Les magistrats ouest-allemands font l’histoire : La Zentrale Stelle
de Ludwigsburg, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr



François SARINDAR-FONTAINE






JEANNE D’ARC

UNE MISSION INACHEVÉE























L’HARMATTAN







DU MÊME AUTEUR



Lawrence d’Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, collection
Comprendre le Moyen-Orient, Éditions L’Harmattan, mai 2010.









































À Jean FAVIER
À Jacques RIVETTE
À Sandrine BONNAIRE





































« L’essentiel ne se voit pas avec les yeux. »
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

« L’Histoire est faite par ceux qui transgressent les règles. »
Napoléon Bonaparte



































INTRODUCTION

Je n’avais pas formé le projet de retracer toute la vie de Jeanne la
Pucelle. Ce travail couvre donc principalement la période qui va de sa
naissance à sa capture par les Bourguignons, près de Compiègne, en mai
1430, en insistant sur la part réelle qu’elle prit aux événements et sur la
touche personnelle qu’elle y ajouta. Un épilogue retracera toutefois les
derniers épisodes de cette vie et quelques événements postérieurs à la mort
de Jeanne
On retrouvera ici toute la geste héroïque de cette jeune fille, qui sut
entraîner les hommes au combat et leur donner la victoire, par son exemple
et son courage, sans jamais exercer officiellement aucun commandement.
Son influence fut réelle sur le terrain, dans la conduite des opérations
militaires, mais très limitée sur le plan politique, car, sitôt levé le siège que
les Anglais mettaient devant Orléans, sitôt écarté le danger qui pesait de ce
fait sur les régions où les habitants gardaient leur fidélité à Charles VII, et
sitôt ce dernier sacré à Reims en juillet 1429, elle perdit la main. Sur son
chemin, elle trouva non seulement, Georges de La Trémoïlle, chambellan et
conseiller de Charles VII, et Regnault de Chartres, archevêque de Reims et
chancelier de France, mais surtout le roi en personne. Un roi désireux
d’écarter de lui le soupçon d’avoir été le complice de l’assassinat du duc de
Bourgogne, Jean Sans Peur - meurtre perpétré sous ses yeux, sur le pont de
Montereau en 1419 -, et qui n’eut rien de plus pressé, à partir de ce moment,
que de se réconcilier avec le fils de la victime, Philippe le Bon. Dans cette
volonté de faire trêve puis paix avec les Bourguignons, il faut voir plus
qu’une simple affaire de restauration d’image personnelle et de
rabibochage ; ce fut avant tout une option politique, un pari sur l’avenir,
l’idée qu’une fois éteinte la vieille querelle des Armagnacs et des
Bourguignons, il serait plus facile de vaincre l’envahisseur anglais, qui
n’avait que trop profité de ces divisions.
Qui n’a pas compris l’intelligence politique de Charles VII, qui savait
mieux que quiconque ce qu’il convenait de faire, ne peut s’expliquer
clairement la curieuse destinée de Jeanne qui, dans son obstination à
vouloir, à la pointe de sa lance, ramener le duc de Bourgogne dans
l’obéissance au roi, ne pouvait qu’indisposer Charles VII ; celui-ci
n’exigeait de Philippe aucun hommage et cherchait seulement à rétablir la
concorde entre leurs partisans respectifs, pour mieux bouter les Anglais hors
de France.
À ne pas vouloir entendre raison, Jeanne ne pouvait que rencontrer
l’opposition du roi, qui souhaitait sans doute la garder en réserve, en vue
d’une reprise des hostilités avec les « Godons ». La mission de Jeanne en fut
écourtée. Et le désir de se battre partout où il y avait quelque chose à
défendre, l’arme à la main, alors que la Pucelle n’était plus écoutée, ne
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pouvait qu’exposer, plus que jamais, cette dernière au danger, et la
condamner à être capturée, jugée et suppliciée par ses ennemis. Il n’y eut
pas de trahison, et Jeanne ne fut victime que de la fougue de sa jeunesse.
C’est donc sans elle que se fit l’œuvre de reconquête : la reprise de Paris
en 1436, une fois rétablie la paix avec les Bourguignons, grâce à la
signature du traité d’Arras, conclu en 1435 ; la récupération de la
Normandie ; la libération du duc Charles d’Orléans, fait prisonnier à
Azincourt par Henry V de Lancastre, en octobre 1415 ; enfin, l’expulsion
des Anglais de l’Aquitaine.

Paris, le 2 février 2010






















12
PRÉAMBULE

Comment comprendre Jeanne et raconter sa vie si l’on ne plante d’abord
le décor et si l’on n’explique comment la France des Valois pouvait se
trouver en état de guerre avec la dynastie anglaise des Plantagenêts depuis
près d’un siècle et comment elle devait le rester encore un peu plus de vingt
après la mort de l’héroïne ?
Loin d’être un conflit de nations, puisque ces dernières n’existaient pas
encore, la guerre dite de Cent Ans, lutte armée entrecoupée de trêves, qui mit
aux prises les Français et les Anglais, de 1337 à 1453, ressembla d’abord à
une querelle féodale. Elle trouva son origine dans des disputes territoriales
en Guyenne et en d’autres lieux, dans le refus du roi Plantagenêt de
continuer à faire allégeance au roi de France pour ses possessions
continentales, dans la soumission du duc de Flandre Louis de Nevers à la
France contre l’avis de ses sujets, dans la riposte anglaise sous forme de
rupture de livraison de la laine des moutons britanniques aux drapiers et
tisserands flamands pour les forcer à se soulever contre leur seigneur
suzerain jugé trop francophile, et enfin dans les querelles juridiques qui
avaient un rapport avec la difficile question de la succession dynastique
surgie après la disparition, en France, du dernier Capétien direct.
Tenant ses prétentions à la couronne de France de sa mère Isabelle, fille
du très redouté Philippe IV le Bel, Édouard III d’Angleterre croisa le fer
avec Philippe VI de Valois, dont le père, Charles, n’avait jamais été qu’un
frère du bourreau des Templiers. Bref, le Plantagenêt pouvait se targuer
d’être le petit-fils de ce dernier, par sa mère, alors que le Valois n’était que le
neveu du même monarque, mais du côté masculin. L’ambition des Valois
allait bientôt contribuer à remettre au goût du jour une vieille loi d’origine
franque, la loi Salique, dont on ne s’était guère préoccupé jusqu’alors, et qui
tendait à écarter du droit à régner les filles des souverains et leur progéniture.
Il s’agissait ainsi d’ôter à Édouard toute envie de contester la légitimité de
Philippe de Valois et de ses descendants. D’ailleurs, le roi d’Angleterre ne
s’était pas mis de lui-même sur les rangs parmi les prétendants à la couronne
de France. C’est sa mère, surnommée la Louve de France, qui avait osé la
revendiquer pour lui. Et quand Édouard s’était installé sur le trône
d’Angleterre, il n’avait pas immédiatement suivi les conseils maternels.
Toutefois, il s’était contenté de rendre un hommage simple et non
l’hommage lige qu’il devait à Philippe VI de Valois pour l’Aquitaine. Ce
n’est qu’avec le temps, et avec les succès militaires qu’il allait remporter sur
les Français, qu’Édouard III s’enhardit. Et ce qui avait d’abord eu
l’apparence d’un conflit seigneurial devint une lutte à outrance, entre la
monarchie anglaise et la dynastie des Valois, pour savoir laquelle des deux
exercerait finalement l’autorité souveraine en France.
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Imbu de lui-même, Philippe de Valois, dont la flotte de guerre avait perdu
la maîtrise des mers en juin 1340, lors du désastreux engagement de
l’Écluse, à l’embouchure du canal allant de Bruges à la mer du Nord, subit
un grave revers militaire terrestre à Crécy-en-Ponthieu, le 26 août 1346, face
à Édouard III et à son fils, Édouard de Galles, dit le « Prince Noir ». Ce
dernier défit aussi, en bataille rangée, le successeur de Philippe de Valois,
Jean II le Bon, à Poitiers-Maupertuis, le 19 septembre 1356. Après s’être
défendu comme un beau diable, le nouveau roi de France, fait prisonnier,
mourut en captivité, en Angleterre, le 8 avril 1364. Et cela non sans avoir
donné en apanage, en septembre 1363, le duché de Bourgogne à son fils
Philippe le Hardi, pour récompenser ce dernier de s’être illustré à ses côtés
sur le champ de bataille. Ce geste fut lourd de conséquences. Après le règne
réparateur de Charles V (1364-1380), aidé dans son œuvre de reconquête par
le connétable Bertrand Du Guesclin, les partisans du duc de Bourgogne et
ceux du duc d’Orléans se tiraillèrent pour exercer leur influence sur Charles
VI le Fou. Ce dernier avait commis l’erreur de porter à nouveau la guerre en
Flandre (bataille de Roosebecke, 1382), ce qui, par ricochet, avait réveillé les
Léopards assoupis d’Angleterre. De plus, le souverain connaissait de graves
difficultés dans son royaume, du fait d’un frère ambitieux, le duc Louis
d’Orléans, qui avait élevé les orgueilleuses forteresses de Pierrefonds et de la
Ferté-Milon, possédait le château de Coucy et son gigantesque donjon,
puisait à pleines mains dans le trésor royal pour couvrir ses dépenses et
cherchait selon toute apparence à séduire la reine Isabeau de Bavière, épouse
de son frère, qui n’était peut-être pas insensible au charme de cet homme. Ce
bruit n’était pas colporté que par la rumeur populaire. Des prêtres, qui
semblaient très bien informés, allaient eux aussi dénoncer en chaire un acte
d’adultère dont nul ne savait s’il était bien réel mais dont tout le monde à
l’époque faisait des gorges chaudes. On ne peut pas l’ignorer. Si les amours
cachés d’Isabeau de Bavière et de Louis d’Orléans ne sont pas certains, ils
ne sont, en même temps, pas impossibles. Et si le doute existe encore à ce
sujet, il est clair, en revanche, que le frère du roi aurait aimé exercer le
pouvoir, et qu’il ne désespérait peut-être pas de le conquérir un jour. Il n’est
pas exagéré de dire que Louis d’Orléans se serait bien vu sur le trône à la
place de Charles VI. Et il ne se contentait vraisemblablement pas de vagues
rêveries. Il agissait pour arriver à ses fins. Mais jusqu’où alla-t-il ? Là est
toute la question. Fut-il à l’origine de la folie qui s’empara du roi et
parvintil à lui perturber la raison en l’empoisonnant à petites doses d’arsenic,
1comme certains l’ont suggéré ? Là encore, même si l’hypothèse ne peut
être totalement écartée, nous devons rester prudents. Ce qui n’empêche pas
de constater que l’enchaînement des faits est quelque peu troublant. Car c’est
bien à Louis d’Orléans et à son entourage que s’en prit le roi quand, passant
par la forêt du Mans pour se rendre en Bretagne, la marche de ce dernier fut
interrompue par un homme étrange qui l’avertit qu’il était trahi et qu’on en
voulait à sa vie. Réagissant à ce simple mot de trahison et au bruit métallique
d’une lance heurtant un casque, Charles se dirigea vers Louis, brandissant
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une épée, et aurait peut-être occis son frère si l’escorte du duc d’Orléans
n’était parvenue à le maîtriser. Il eut ensuite, par intermittence, des crises de
démence et passa par des périodes de rémission, de sorte que la conduite des
affaires du royaume connut des hauts et des bas. Selon que sa santé mentale
le lui permettait, Charles essayait d’avoir l’œil sur les agissements de son
frère. Néanmoins, il n’était pas toujours sur ses gardes. Cela se vérifia à
l’occasion d’un bal costumé pour lequel le roi et quelques personnes de la
cour avaient revêtu des habits collants, enduits de poix, que des torches
approchées de trop près par Louis d’Orléans et des gens de sa suite
embrasèrent en un instant. On sauva Charles VI de justesse, et le « bal des
sauvages » ne fut plus connu que comme le « Bal des Ardents ». Louis
représentait un danger aux yeux de Jean sans Peur, successeur de son père
Philippe le Hardi à la tête du duché de Bourgogne. Aussi Jean paya-t-il des
sicaires pour tendre un piège à Louis d’Orléans, alors que ce dernier sortait
de l’hôtel Barbette, rue Vieille-du-Temple, où il venait de rendre visite à la
reine Isabeau, le 23 novembre 1407. L’assassinat de Louis d’Orléans et les
événements qui suivirent le montrèrent : l’esprit dérangé du roi était
incapable de faire obstacle au libre jeu des factions rivales, qui se disputaient
en sa présence. Les deux partis, Orléans et Bourgogne, s’affrontèrent bientôt
les armes à la main et leur lutte passa dans l’Histoire sous le nom de
« Querelle des Armagnacs et des Bourguignons », parce que l’un des
meneurs du clan orléaniste n’était autre que le comte d’Armagnac. En juin
1418, celui-ci tomba avec plusieurs de ses compagnons sous les coups des
Parisiens, devenus pro-bourguignons, et le prévôt Tanguy du Châtel n’eut
que le temps de mettre à l’abri derrière les murailles de la Bastille puis de
conduire jusqu’à Melun et enfin à Bourges celui des fils de Charles VI et
d’Isabeau que les morts successives de ses frères aînés avaient fait Dauphin
2. Et ici, nous voulons parler, bien sûr, du futur Charles VII, qui n’avait
d’abord été que comte de Ponthieu puis duc de Touraine. Un an plus tard,
sous les yeux de ce dernier, Tanguy du Châtel devait venger la mort de Louis
d’Orléans, en poignardant Jean sans Peur, qui avait accepté de venir
rencontrer le Dauphin sur le pont de Montereau, le 10 septembre 1419, pour
entamer des pourparlers de paix. Un fleuve de sang séparait maintenant les
deux camps rivaux.
Cela arrangea bien les affaires d’Henry V de Lancastre, qui était monté
sur le trône d’Angleterre en 1413. Le monarque anglais débarqua en France,
prit Harfleur et écrasa notre armée, embourbée dans les terres de labour
détrempées d’Azincourt, le 25 octobre 1415, jour de la Saint-Crépin. Le
connétable de France, Charles d’Albret, gisait parmi les morts, et les Anglais
3s’étaient emparés de la personne du duc Charles d’Orléans . Grâce à cette
victoire, mais aussi grâce au traité de Troyes, signé en mai 1420, et au
mariage célébré entre lui-même et Catherine de France, fille de Charles VI,
Henry V fut, de tous les souverains d’outre-Manche, celui qui ne rata que de
peu la possibilité de coiffer la double couronne de France et d’Angleterre.
Cela était son droit, pensait-il, parce que Charles VI et Isabeau de Bavière,
15
en paix maintenant avec le duc de Bourgogne, ennemi de la veille, avaient
écarté du trône leur fils Charles, Dauphin de Viennois, en raison du meurtre
de Jean sans Peur et de la présence du Dauphin sur les lieux du crime,
prétexte tout trouvé pour justifier le retrait d’héritage et de légitimité. Mais la
mort vint chercher prématurément Henry V, le 31 août 1422, au château de
Vincennes, et il ne précéda ainsi, dans la tombe, que de deux mois à peine le
pauvre Charles VI, qui avait définitivement sombré dans la folie. Exercée
par Bedford au nom du jeune Henry VI et non comme cela était prévu par le
duc de Bourgogne qui avait refusé de prendre cette charge sur ses épaules, la
Régence fut marquée par la tentative de franchissement de la Loire, dans
l’intention de lever le dernier obstacle qui se dressait sur la route de
l’envahisseur, à savoir, pour plus de la moitié de la France, le gouvernement
légitime du Dauphin et futur roi Charles VII. Ce dernier se trouvait placé
sous la haute protection de la duchesse d’Anjou, Yolande d’Aragon, sa
bellemère (1380-1442). Des divergences au sein du commandement anglais
conduisirent les « Godons », non pas à Angers, comme l’avait préconisé
Bedford, mais devant les portes d’Orléans, dont le siège constituait une
infraction au code de la chevalerie, dès lors que son duc se morfondait dans
les geôles anglaises, trompant son ennui et soupirant après sa libération dans
des vers qui en firent l’un des meilleurs poètes de la fin du Moyen Âge. Sa
bonne ville d’Orléans semblait être sur le point de céder, lorsque Jeanne la
Pucelle arriva pour la dégager. De cette fille de laboureur, que l’on présentait
comme une « bergère de Lorraine », et qui prétendait « bouter les Anglais
hors de France », Yolande avait probablement entendu parler, par
l’intermédiaire de son fils, le futur Bon Roi René, qui guerroyait alors dans
l’Est de la France et qui devait avoir des contacts avec Robert de
Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, devant qui la jeune fille avait fait sa
requête d’être conduite auprès du Dauphin. Yolande, qui ne savait plus à
quel saint se vouer pour inverser en faveur de son jeune protégé la courbe
des événements, vit tout de suite l’avantage qu’elle pouvait tirer de
l’intervention de la Pucelle, qui se disait envoyée par des voix célestes. Ce
n’est certes pas Yolande qui fit de Jeanne ce qu’elle fut, comme on le lit ici
et là, mais, ce qui est sûr, c’est que la Pucelle lui apparut bien comme
quelqu’un dont on pouvait utiliser les services, du moins tant que leurs
points de vue et leurs intérêts coïncidèrent. Yolande d’Aragon et le Bâtard
d’Orléans surent d’autant mieux récupérer à leur profit et pour la réalisation
de leurs desseins le personnage de Jeanne, que la jeune femme, en
contribuant, le 8 mai 1429 à délivrer les bonnes gens d’Orléans de la menace
d’une occupation anglaise, rendit l’espoir au parti français. L’embellie se
confirma le 18 juin 1429 à Patay, où les compagnons de Jeanne battirent à
plate couture Talbot, Falstof et Scales, avec l’aide du connétable Arthur de
Richemont, pourtant alors en disgrâce. Mais, sitôt couronné à Reims, grâce
au soutien inespéré de cette messagère du Ciel, Charles VII s’entendit en
secret avec les Bourguigons - et cela contre l’avis de la Pucelle. Afin de
pouvoir combattre plus facilement les Anglais, il voulait obtenir une paix
16
séparée avec le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, qui avait
pourtant du mal à pardonner à Charles le meurtre de son père, Jean sans
Peur. La stratégie de Charles VII causa la perte de Jeanne mais permit, plus
tard, à son armée, conduite par Arthur de Richemont, qui avait retrouvé sa
place à la cour, de reprendre Paris, et de vaincre les Anglais à Formigny, le
15 avril 1450. Après la reconquête de la Normandie, ce fut au tour de
Dunois, le Bâtard d’Orléans, de prendre le commandement. Il obtint à son
tour de grands résultats en mettant un terme à la présence anglaise en
Guyenne, par la victoire de Castillon, le 17 juillet 1453. Pour effacer les
dernières séquelles de la guerre dite de Cent Ans, il ne resta plus à Louis XI,
successeur de Charles VII, qu’à conclure un traité avec les Anglais à
Picquigny pour les empêcher de rouvrir les hostilités avec la France et qu’à
terrasser le dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, par Suisses et
Lorrains interposés, grâce aux victoires de Grandson, Morat et Nancy
(14761477). Pendant ce temps, l’Angleterre se déchirait en une guerre civile, où
s’opposèrent les York et les Lancastre - une guerre que nous connaissons
sous le nom de « guerre des Deux Roses ». Calais, dernière possession des
Anglais dans notre pays, ne reviendra à la France que beaucoup plus tard.
Commencée sous la forme d’une querelle entre Valois et Plantagenêts, la
guerre dite de Cent ans, ou plutôt la succession de longs ou de petits conflits
qui allaient s’étaler sur plus d’un siècle, devait déboucher sur la prise de
conscience de l’existence de deux collectivités humaines différentes,
séparées par un bras de mer, chacune allant vers des destinées particulières,
ce qui devait conduire progressivement les uns à se reconnaître
collectivement comme des Français et les autres à s’identifier et se
4singulariser comme des Anglais . Des prémices de l’affirmation d’identités
nationales distinctes de part et d’autre de la Manche jusqu’à notre époque, se
détacha rapidement la figure de Jeanne d’Arc, regardée pendant longtemps
comme une pure héroïne représentative de l’ardeur patriotique française, et,
pour cette raison, utilisée et récupérée à tout propos, comme si son image
pouvait être exploitée à volonté selon les besoins de tel ou tel clan ou parti,
sans savoir si la Jeanne de l’Histoire serait d’accord, de nos jours, avec tous
ceux qui cherchent à capter cette image pour encourager leurs partisans à
lutter contre les ennemis réels ou supposés de la France à mesure que ceux-ci
se déclarent ou que l’on se les invente. Que de choses on a fait dire à Jeanne,
que de causes on a voulu lui faire épouser et que de fois on l’a embrigadée
abusivement dans des camps où elle ne se serait peut-être pas compromise, si
elle avait été là pour faire connaître son opinion. Rappelons que la Jeanne de
l’Histoire n’a rien fait de plus qu’épouser la cause d’un roi dont les droits
avaient été injustement contestés aux yeux de certains, et que son combat ne
se fit pas au nom d’une nation comme ont pu le faire les volontaires de 1792
ou les « Poilus » de la Première Guerre mondiale. Mais convenons que la
confusion est, depuis longtemps, entretenue par des personnes qui n’ont
aucun scrupule à tout mélanger et donc à tout confondre. De sorte qu’il n’est
pas facile à présent de reconnaître, sous tous les masques qu’on lui a fait
17
porter, le vrai visage de Jeanne, déformé par la légende, dès l’entrée de la
Pucelle dans l’Histoire. Cependant, bien qu’écrire aujourd’hui la biographie
de Jeanne semble relever de la gageure, nous n’avons pas craint de relever le
défi pour bien montrer qu’à l’heure où la France fait sa mue pour intégrer
chaque jour un peu plus la communauté européenne et entrer dans le
processus apparemment irréversible de la mondialisation, on n’en a pas tout
à fait fini avec la Pucelle et qu’on ne peut jeter le bébé avec l’eau du bain.
Car ce qui importe ici, c’est qu’avant de refermer le grand livre d’heures de
l’Histoire de France, il nous soit permis de savoir qui était vraiment Jeanne
en la débarrassant de tous les mythes et de toutes les fabrications
idéologiques qui ont trop souvent accompagné les nombreux récits qui nous
ont été faits de sa vie, et cela afin de rendre justice à cette jeune femme
comme elle le mérite, mais en veillant toutefois à ne pas tomber dans
l’hagiographie.
Nous ne referons pas ici le procès du procès ni celui de ses juges, déjà
maintes fois entrepris dans les ouvrages de nombreux auteurs. Nous
montrerons simplement Jeanne, dans ses heures glorieuses et dans ses heures
douloureuses, comme une femme qui sut rester fidèle à elle-même et qui
mourut de l’avoir été avec la fougue de sa jeunesse. Nous ne dirons pas si
elle eut raison ou bien si elle eut tort d’agir comme elle le fit, nous dirons
seulement ce que fut son action en veillant à ne pas confondre son combat et
ses convictions personnelles avec ceux des autres, et nous arriverons ainsi à
mieux cerner le rôle qui fut réellement le sien dans l’Histoire.














18




PREMIÈRE PARTIE

L’APPEL
























Chapitre 1
De Domrémy à Vaucouleurs

1- Les premières années de Jeanne, telles qu’elles nous sont connues
Le 6 janvier 1412, jour de l’Épiphanie, serait la date de naissance de
Jeanne, quatrième des cinq enfants de Jacques Darc ou d’Arc (dont les
ancêtres viendraient d’Arc-en-Barrois, alors que lui-même aurait vu le jour à
Ceffonds en Champagne) et de son épouse Isabelle Romée (qui aurait fait un
pèlerinage à Rome, d’où ce nom, et dont la famille serait originaire de
Vouthon), tous deux laboureurs sur le territoire du village de Domrémy, dont
1la partie nord regardait vers la seigneurie de Vaucouleurs , tandis que la
partie sud appartenait au Barrois mouvant. Le Barrois mouvant était un
ensemble de terres entrées dans la mouvance française en 1301, le duc de
Bar devant théoriquement rendre hommage au roi pour toutes ses terres
situées à l’ouest de la Meuse, ce qui faisait que l’agglomération en son entier
aurait dû constituer une enclave pro-française aux confins de la Lorraine et
de la Champagne. Mais en réalité, la situation politique dans le secteur était
plus complexe que cela. Sur la rive droite de la Meuse, Metz et Nancy
regardaient du côté du Saint-Empire romain germanique, et le duc de
Lorraine, par prudence, s’était allié au duc de Bourgogne, son puissant et
redoutable voisin. Le plus gros du village de Domrémy se trouvait sur la rive
gauche, c’est-à-dire, normalement, côté français. Mais la paroisse, rattachée
à celle de Greux, dépendait du diocèse de Toul, et Toul se trouvait en terre
d’Empire. De plus, Domrémy était coupé en deux par un petit cours d’eau, le
ruisseau des Trois-Fontaines, et, selon le droit féodal, tout ce qui était au
nord de cette ligne était placé sous la seigneurie de Vaucouleurs, alors que
tout ce qui se trouvait au sud, autour de l’église, était du Barrois mouvant et
sous la dépendance des seigneurs de Bourlémont, vassaux du duc de Bar et
obligés du duc de Lorraine. Or, même si le Barrois mouvant entrait dans la
mouvance du royaume de France, il était alors tenu par le cardinal Louis de
Bar, qui n’était pas un fidèle des Valois et qui aurait eu tendance à se
rattacher à l’alliance anglo-bourguignonne. Alors comment s’y retrouver
dans tout cela ? Il était bien difficile de le dire. D’autant que la plupart des
habitants, loin de suivre les orientations politiques du duc de Bar, se
sentaient plutôt des attaches avec la Champagne et avec la France. Ainsi,
Jeanne a eu beau être née au sud du ruisseau, donc dans le Barrois mouvant,
sa famille faisait partie de ceux qui penchaient en faveur du roi et qui allaient
par la suite se déclarer pour le Dauphin.
La localité ne comptait que trente-quatre feux, soit entre cent et deux
cents habitants, quand Jeanne vit le jour, et la maison familiale, qui jouxtait
l’église Saint-Remi, où l’enfant devait être baptisée par Jean Minet, curé de
la paroisse, se voyait placée sous la protection de cet évêque Remi qui avait,
dit-on, fait entrer Clovis dans la communauté des Chrétiens. Cela s’était
21
passé à Reims, ville champenoise, où, depuis, tous les rois de France se
faisaient traditionnellement couronner. On avait ainsi les trois éléments qui
allaient marquer pour toujours la vie de Jeanne : ses origines paysannes, sa
fierté d’appartenir à une famille fidèle au roi de France et son enracinement
dans la foi chrétienne.
èmeLoin de correspondre à l’idée que l’on se faisait au XIX siècle d’un
Jacques que l’on qualifiait un peu à la hâte de Bonhomme et que l’on
imaginait pauvre, le père était certes mainmortable et donc pas tout à fait
libre, mais, propriétaire d’une vingtaine d’hectares de terres, de prés et de
bois, et de plusieurs chevaux, il exerçait une profession qui lui permettait de
vivre avec les siens dans une certaine aisance. Étant le doyen du lieu depuis
1423, il jouait le rôle de collecteur des taxes et redevances et remplissait
quelques fonctions qui pouvaient lui avoir été confiées par le capitaine de
Vaucouleurs ou par les sires de Bourlémont, en accord avec la population de
Domrémy. Il fut un temps procureur de la commune auprès du châtelain et
responsable de la défense du village, ce qui était surtout utile en cas
d’attaque. Il avait acquis, vers 1419-1420, avec un certain Jean Biget, des
droits sur le tout proche château de l’Ile . C’était une ancienne demeure des
sires de Bourlémont. On faisait se réfugier derrière les murailles de ce lieu
fortifié les habitants de Domrémy, leur bétail et leurs chevaux, quand
l’homme de guet annonçait la venue de routiers. Parmi ces soldats, plus ou
moins bandits, on eut affaire à ceux du redoutable Robert de Saarbruck,
homme de rapine à qui il fallut consentir un tribut pour qu’il laissât les
villageois en paix. Il y eut également Henri d’Orly, qui avait réussi, durant
l’été 1425, à mettre la main sur tous les bestiaux et à les parquer aux abords
du château de Doulevant, dans le comté de Vaudémont. Mais il se les fit
reprendre par Barthélémy de Clémont, vassal du comte de Vaudémont, à qui
Jeanne de Joinville et d’Ogiviller, nièce du dernier seigneur de Bourlémont
et protectrice de Domrémy, avait fait reproche de la mauvaise conduite
d’Henri d’Orly.
On peut le constater, ce n’était pas une vie de tout repos que l’on menait à
Domrémy, où l’on était souvent exposé aux coups de main des soudards de
tout poil. De la division des hommes en clans ou partis opposés, de la
violence des faits de guerre et de leurs répercussions, Jacques d’Arc et sa
famille étaient témoins depuis longtemps. Même les jeux des enfants en
portaient trace, et il n’était pas rare qu’une rixe éclatât entre les gamins de
Domrémy, favorables au Dauphin, et ceux du village de Maxey, situé sur la
rive droite de la Meuse, et qui eux tombaient plutôt comme le duc de
Lorraine du côté des Bourguignons. Lorsque les garçons des deux localités
se faisaient face, ils oubliaient souvent les appels au calme et à la bonne
entente que leur lançaient les prêtres, qui tentaient inlassablement de les
éveiller aux règles de la charité. Jeanne dut les voir plus d’une fois se battre
et elle assista également en 1419 à l’arrestation de Thiesselin de Vienne, qui
était l’époux de l’une de ses marraines et qui devait croupir un moment dans
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les prisons de l’ignoble Robert de Saarbruck. Plus tard, elle apprit que Collot
Turlaut, le mari de Mengette, sa cousine germaine, était mort en recevant le
projectile d’une bombarde, ancêtre du canon. Comment rester neutre, dans
ces conditions ? Et comment Jeanne n’aurait-elle pas pu admirer son père,
qui ne craignait pas de s’exposer dans l’exercice de ses responsabilités,
même s’il faisait preuve d’une grande sagesse ? Il fallait beaucoup de mérite,
de sang-froid et de courage pour remplir la fonction de doyen du village dans
ce contexte de guerre. Jacques d’Arc n’en manquait sûrement pas, non plus
que de volonté dans le désir de rester attaché à la cause du Dauphin, avec les
faibles moyens dont il disposait. Car ce n’est pas une invention de se le
représenter sensible à tout ce qui se passait loin de chez lui, du côté du
royaume des Lys, comme à tout ce qui pouvait survenir à proximité.
Sans doute parlait-on des événements politiques et militaires, le soir à la
veillée, près de la cheminée ; et c’était peut-être leur écho que percevait la
petite Jeanne, au travers des voix qu’elle disait avoir entendues dès
14241425, d’abord dans le jardin de son père, puis en d’autres lieux. Ces voix se
manifestèrent-elles à Jeanne dans la vallée, le long du cours paisible de la
Meuse, ou plus loin, en direction du sud, sur les hauteurs, vers le
Bois2Chenu, à l’orée duquel on trouvait l’Arbre des Fées ? Partout, sans doute,
mais en tout cas pas dans un pré où Jeanne aurait filé la laine pendant la
garde des brebis ou d’un troupeau de moutons. Car c’est une idée fausse et
pourtant communément admise que la fillette puis la jeune fille aurait pu être
commise à cette tâche. Il lui arriva sans aucun doute de conduire des bêtes au
pré, sitôt finie la récolte des foins, quand les paysans rassemblaient dans les
prairies tous leurs bœufs et chevaux en assurant les uns après les autres un
tour de garde du cheptel, ce qu’elle devait reconnaître plus tard. Mais elle
n’était pas une bergère et ne s’occupait probablement pas de la surveillance
des moutons, car c’était alors un travail de professionnel. Et elle devait
plutôt aider ses parents aux travaux des champs, particulièrement lors des
moissons, ou à ceux de la maison, et surtout « coudre et filer » pour faire des
draps de lin, comme elle le dira à Rouen, face à ses juges. Quoi qu’il en soit,
la nature était bien, de toute façon, le témoin de ces phénomènes étranges.
Mais n’y avait-il que des voix ? N’y avait-il pas également des apparitions ?
Certainement, car Jeanne nous dit avoir vu Sainte Catherine d’Alexandrie,
3Sainte Marguerite d’Antioche et l’Archange Saint Michel, entourés d’une
multitude d’anges, en précisant bien qu’elle les vit de ses yeux.
Que l’Archange figurât dans le lot n’était pas si étonnant, à une époque
où l’on ne parlait que de la résistance héroïque de Nicolas Paynel, capitaine
du Mont-Saint-Michel, puis de son successeur Louis d’Estouteville, face aux
Anglais installés sur l’île de Tombelaine, avec la ferme intention de
s’emparer par mer des fortifications protectrices de ce haut lieu de pèlerinage
que l’on appelait la Merveille de l’Occident. Tout le royaume bruissait des
exploits accomplis par les défenseurs du Mont, et la petite Jehanne en eut
sans doute vent, elle aussi. Signe des temps, les soldats français portaient une
23
croix blanche, celle de Saint Michel, cousue sur leurs surcots ou leurs
tuniques, alors que les Anglais arboraient une croix rouge, celle de Saint
George, sur leurs cottes d’armes. À l’époque, Saint Denis n’était plus très
représentatif, car la ville et l’abbaye du même nom étaient dans des mains
ennemies. Saint Michel, par contraste, devenait le patron d’une France
aujourd’hui résistante, et demain victorieuse, du moins l’espérait-on. À
Jeanne, qui croyait entendre l’Archange – en écoutant quelque bon père -, on
disait la « grande pitié qui était au royaume de France ».
C’était bien d’une mission guerrière contre les Anglais et leurs tous
nouveaux alliés bourguignons que ses voix l’entretenaient. Le message
qu’elles lui délivraient était qu’il lui fallait se rendre auprès du Dauphin pour
lui donner la victoire et l’aider à se faire couronner. La méfiance à l’égard de
l’ennemi dut se renforcer quand, en juillet 1428, un parti de Bourguignons et
d’Anglais, conduits par Antoine de Vergy, gouverneur de la Champagne au
nom d’Henry VI et du duc de Bourgogne, incendia l’église, les champs et
quelques maisons du village. Heureusement, les habitants avaient vu venir le
coup et étaient partis se réfugier à l’abri des solides remparts de la bourgade
de Neufchâteau. Là, Jacques d’Arc et sa famille prirent chambre dans une
auberge tenue par Jean de Waldaires et son épouse, surnommée « La
Rousse ».
Rien de surprenant, dans ces circonstances, si Jeanne, qui disait avoir
résisté à l’appel de ses voix, pourtant de plus en plus insistantes, finit par y
répondre. Accompagnée par Durand Laxart ou Lassois, que certains
présentent comme son oncle mais qui pouvait aussi bien être un cousin par
4alliance , elle se rendit en mai 1428, chez le capitaine de Vaucouleurs,
Robert de Baudricourt. Elle demanda à ce dernier de lui fournir un cheval et
une escorte afin de lui permettre de se rendre auprès du Dauphin. Elle fut
éconduite. Mais, bien qu’elle eût fort mécontenté son père, qui craignait
qu’elle se mêlât de trop près aux affaires des hommes et qui déclara qu’il
préférerait la faire noyer par ses frères ou l’immerger lui-même dans les
eaux de la Meuse, elle se déplaça quand même une deuxième fois à
Vaucouleurs. Cela se passa après la mi-janvier ou vers le début du carême de
l’année 1429, et elle tenait toujours le même discours, en s’appuyant cette
fois sur les inquiétantes nouvelles qui parvenaient des bords de Loire. Il y
avait urgence à agir d’après Jeanne, car il s’agissait maintenant de conduire
une armée de secours à Orléans pour contraindre les Anglais de lever le
siège de cette ville, qu’ils avaient commencé à investir en octobre 1428. De
er gros moyens avaient été réunis depuis le 1 octobre, journée au cours de
laquelle les États généraux, réunis à Chinon, avaient consenti une taxe
exceptionnelle de 400 000 livres « pour résister aux Anglais […] alors en
puissance sur la rivière de Loire ». On avait bien conscience dans le
royaume que si Orléans tombait, la route de Bourges serait ouverte et que
c’en serait fini alors du royaume du même nom. Il était donc nécessaire
qu’Orléans soutînt avec succès le siège que les Anglais mettaient sous ses
24
murs depuis l’automne dernier. Que ces événements d’actualité s’invitassent
dans le discours que Jeanne tint à Baudricourt et qu’elle se dît envoyée par
son surnaturel conseil pour parer aux dangers qui menaçaient le royaume de
France, cela n’avait en soi pas de quoi heurter un croyant, un soldat et un
partisan du Dauphin comme l’était le seigneur de Vaucouleurs, qui pouvait
vérifier par là l’attachement de ses sujets à la cause du rejeton des Valois.
Mais ce qui n’allait pas, c’était que la personne qui entreprenait Baudricourt
sur ces sujets était une jeune fille de seize ans sortie de la glèbe, qui
demandait à être conduite auprès du Dauphin, dût-elle pour cela aller à pied
ou avancer sur les genoux, et qui prétendait obtenir de lui les moyens de
faire déguerpir les Anglais des faubourgs d’Orléans. À cette porteuse de
jupe, on ne pouvait confier le commandement des armées du royaume, ni
même un rôle d’animatrice spirituelle auprès des hommes d’armes. Seuls
pouvaient prétendre à cela des clercs et des membres de la noblesse, de
surcroît faits chevaliers. En outre, Baudricourt estimait avoir d’autres chats à
fouetter, car les pourparlers avec Antoine de Vergy, qui avait assiégé
Vaucouleurs pendant l’été 1428, avaient contraint le capitaine français à
renoncer à toute nouvelle opération offensive ou défensive contre les troupes
anglo-bourguignonnes et à remettre à terme aux représentants du duc
Philippe le Bon les clés de la bourgade. L’accord lui liait plus ou moins les
mains, et cela le préoccupait.
Jeanne se heurta donc une deuxième fois à l’incrédulité du capitaine de
Vaucouleurs, mais ne se découragea pas pour autant. Elle songea un moment
à se rendre à Chinon par ses propres moyens, en compagnie de son cousin
Durand Laxart. Quittant son jacoutil et sa robe rouge, elle revêtit un habit
d’homme pour pouvoir se mettre à califourchon sur la selle du cheval avec
lequel elle comptait faire ce voyage. Elle se mit effectivement en marche,
mais, après être passée par la chapelle de Saint-Nicolas, située au cœur de la
vallée de Sept-Fonds, dans le bois de Saulcy, elle changea d’avis et
rebroussa chemin. Soutenue maintenant par la ferveur populaire, elle était
plus que jamais décidée à revenir à la charge auprès de Baudricourt. La
conviction s’était faite dans l’opinion que cette fille, qui était bonne
chrétienne, assidue à la prière et aux sacrements, qui avait appris grâce à sa
mère le Pater Noster, l’Ave Maria et le Credo en français, qui se confessait
régulièrement au père Guillaume Frontey, successeur de messire Jean Minet
à la cure de Domrémy, ou à messire Arnolin dans sa paroisse de
Gondrecourt, ou bien encore à Dominique Jacob, curé de Montier-sur-Saulx,
et que l’on voyait souvent se recueillir dans l’église du village et dans la
chapelle de Notre-Dame de Bermont, près de Greux, ne pouvait être qu’une
messagère du Ciel et qu’il fallait faire cas de ce qu’elle disait. Les rumeurs
qui faisaient d’elle une mystique étaient parvenues jusqu’aux oreilles du duc
Charles de Lorraine, qui ne penchait pas vraiment du côté du Dauphin et qui
essayait de ménager son puissant voisin le duc de Bourgogne, mais qui avait
toutefois marié sa fille Isabelle à René d’Anjou (le fameux Bon Roi René),
deuxième des enfants de Yolande d’Aragon, belle-mère du Dauphin et, par
25
là, gardienne des intérêts du futur roi de France. Le duc de Lorraine invita
donc Jeanne à venir le voir, et, de fait, accompagnée au moins jusqu’à Toul
par un petit noble, Jean de Metz, soudoyer à la prévôté de Vaucouleurs, qui
semblait ne pas comprendre l’attitude adoptée par Robert de Baudricourt à
l’égard de la Pucelle, cette dernière poussa jusqu’à Nancy. Le duc avait
quelques ennuis de santé, et il espérait trouver chez la jeune fille, à qui l’on
prêtait tellement de dons, quelqu’un qui serait en pouvoir de le guérir. Las !
Jeanne, qui se déplaçait surtout pour faire un pèlerinage à Saint-Nicolas de
Port, petit sanctuaire bénédictin à deux lieues de Nancy, n’agit pas avec le
duc comme un thaumaturge mais en moraliste, en lui enjoignant de remettre
de l’ordre dans sa vie privée, car il commettait le péché d’adultère avec une
maîtresse, Alison du May. S’il se conformait à ces instructions, peut-être
serait-il débarrassé de ses maux physiques.
Mais peu nous importe que Charles de Lorraine ait suivi ou pas ces
conseils. Ce qui compte ici, c’est que Jeanne ait eu alors le toupet de lui
demander s’il ne pouvait pas laisser son gendre René la mener jusqu’à la
cour du Dauphin, ce que le prince angevin aurait peut-être été tenté de faire
si son beau-père ne l’avait sagement empêché de se lancer dans cette
aventure. Cependant, un lien avec le fils de Yolande d’Aragon était tissé, qui
allait servir les desseins de Jeanne, au moins pendant un temps. Car malgré
sa position inconfortable de gendre d’un duc qui affichait par réalisme sa
fidélité à l’alliance anglo-bourguignonne et celle guère plus enviable
d’héritier du duché de Bar par son grand-oncle le cardinal Louis qui faisait
ouvertement hommage au régent Bedford, René d’Anjou cachait encore un
peu son jeu et faisait semblant d’approuver les choix du duc Charles de
Lorraine et de Louis de Bar, mais agissait souterrainement en allant dans la
même direction que sa mère Yolande d’Aragon. Il entretenait d’ailleurs
secrètement des relations avec Robert de Baudricourt, et entendait bien, le
plus tôt qu’il le pourrait, jeter le masque en se rangeant au grand jour du côté
de son beau-frère, le futur roi de France Charles VII ; quitte pour cela à
décevoir son beau-père et son grand-oncle et à devoir affronter le très
ambitieux Antoine de Vaudémont, qui ne se cachait pas d’être un véritable
partisan du duc de Bourgogne et qui semblait lui aussi s’intéresser au duché
5de Lorraine . Et l’on imagine bien que, malgré le double jeu auquel il devait
se prêter par mesure de prudence, René correspondait avec sa mère et qu’il
dut lui faire l’éloge de Jeanne la Pucelle. Cette fille, lui fit-il probablement
savoir, ne manquait pas de tempérament et se disait investie par le Ciel de la
mission de rendre son éclat à la couronne de France. Ne disait-on pas que le
royaume, perdu par la faute d’une femme – et l’on pensait, bien sûr, à
Isabeau de Bavière, indigne épouse, disait-on, puis veuve de l’infortuné
Charles VI le Fou -, serait recrée et relevé par une autre femme, vierge et
sainte – et tout ne désignait-il pas Jeanne pour cette tâche ? Quelle aubaine,
aux yeux de Yolande d’Aragon que la volonté de cette fille de prêter son
concours à cette entreprise de redressement du royaume et à un Dauphin, qui
voyait les Anglais se rapprocher dangereusement de l’Anjou, accessible une
26
fois que la ville d’Orléans serait entre leurs mains ! Il ne leur resterait plus
alors qu’à prendre Tours, dernier obstacle sur la route d’Angers, de Loches
et de Chinon. Le duc de Bedford, régent en France, pourrait, cela fait,
contraindre le Dauphin à renoncer à la couronne, ce qui donnerait au roi
Henry VI d’Angleterre, encore mineur, la possibilité de monter sur le trône
de France, et de parachever ainsi l’œuvre de son père, Henry V, vainqueur à
la bataille d’Azincourt. Ce dernier avait réussi, à la suite de ce triomphe
militaire, à imposer, au travers du honteux traité de Troyes, ses conditions à
Charles VI. Certes, celui-ci resterait roi jusqu’à la fin de ses jours, mais
ensuite la France changerait de souverain. Et si le royaume conservait ses
coutumes et son organisation et continuait d’avoir son existence propre, il
aurait à sa tête, après la mort de Charles VI, un monarque anglais. Henry V
avait obtenu la main de la fille du Valois, tandis que la reine Isabeau de
Bavière reniait son fils Charles que la mort de ses frères aînés avait fait
Dauphin. Malgré la mort d’Henry V, qui avait précédé de peu dans la tombe
son beau-père en 1422, les Anglais n’avaient rien perdu de leurs prétentions
et de leur superbe, et les voilà qui, sept ans plus tard, venaient sur les rives
de la Loire avec l’intention de franchir le fleuve et de régler son compte au
Dauphin, réfugié sur les terres de sa belle-mère, Yolande d’Aragon.
La situation paraissait désespérée, et tout ne tenait plus qu’à un fil. Pour
empêcher que celui-ci ne rompît, la duchesse d’Anjou était prête à recourir à
n’importe quel moyen et à faire flèche de tout bois. La proposition de Jeanne
était inespérée, et on ne perdait rien à laisser à la jeune fille une chance de
montrer de quoi elle était capable et à utiliser les énergies que la foi qu’elle
inspirait parvenait à soulever. Tout cela pour parer au plus pressé, écarter le
danger actuel et remettre les choses d’aplomb. Il ne s’agissait pas de lui
donner un grand pouvoir de décision et d’action, ou de lui laisser totalement
les coudées franches ; il suffisait qu’on se servît d’elle et de ce qu’elle
symbolisait pour redonner du courage aux Français, et marquer un coup
d’arrêt aux ambitions anglaises. Juste assez en tout cas pour se redonner un
peu d’air et préparer l’avenir et non, comme le voulait Jeanne, pour obliger
l’ennemi à quitter le sol de France ou pour lui donner l’estocade finale, car
on était pas encore prêt à cela.
Dans le temps où elle prenait connaissance des nouvelles expédiées par
René, Yolande dut recevoir également, peut-être encore par l’intermédiaire
de son fils, un courrier de Robert de Baudricourt, soucieux de savoir ce qu’il
devait faire de Jeanne et impatient de recevoir quelques instructions à ce
sujet, si, comme il pouvait le penser, la jeune fille revenait une nouvelle fois
le voir. Cela ne devait pas manquer d’arriver.
Content de voir qu’on lui faciliterait la tâche en ouvrant à Jeanne, qui
n’était décidément pas fille à renoncer à ses projets, la route de Chinon, où le
Dauphin avait sa résidence, Baudricourt fit cette fois bon accueil à celle qui
disait devoir obéir aux voix qui lui commandaient de passer à l’action.
Obéissant à des instructions ou voulant se garantir si l’affaire devait mal
27
tourner ou si l’on accusait plus tard la Pucelle de n’être qu’une fille qui
entretenait un commerce avec le Diable, Robert de Baudricourt se rendit
chez Henri et Catherine Le Royer, le couple qui hébergeait Jeanne à
Vaucouleurs, pour demander au curé de la paroisse, Messire Jean Fournier,
qui l’accompagnait, de pratiquer un exorcisme sur la personne de la Pucelle,
afin de vérifier quelle attitude elle aurait. Qu’elle s’éloignât, et cela la
condamnerait ; qu’elle s’approchât du ministre du culte, et cela prouverait
ses dires et sa bonne foi. Se dirigeant droit vers le prêtre et s’agenouillant
devant lui, Jeanne se sortit sans peine de cette épreuve. Désormais, plus rien
ne devait l’empêcher de partir. Et, comme la population de Vaucouleurs était
entièrement acquise à la Pucelle et que Baudricourt se voyait autorisé par
Yolande à la laisser aller voir le Dauphin, les choses se mirent rapidement en
place. Tout le monde puisa dans sa cassette – et Durand Laxart plus que les
autres- pour offrir à la jeune fille le cheval avec lequel elle était allée voir le
duc de Lorraine, et qui valait seize livres. Sa monture pouvait être aussi le
superbe palefroi de robe noire dont Charles II de Lorraine aurait fait cadeau
à Jeanne. Ne l’avait-on pas vue d’ailleurs aller par les rues de Nancy sur le
dos d’un animal de ce genre ? La bête avait peut-être été rachetée au duc par
Baudricourt et offerte à la Pucelle par ce dernier, grâce à un arrangement
avec Laxart. Le capitaine de Vaucouleurs aurait, en outre, remis à Jeanne un
vêtement d’homme, qui devait lui faciliter la monte, et une épée. Il aurait
assuré la protection de la jeune fille en la confiant à quelques compagnons de
route, en tout six hommes : Jean de Metz (dit aussi Jean de Novellonpont),
Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne (chevaucheur du Dauphin) et son
suivant Richard, et enfin Jean Dieulouard (écuyer de René d’Anjou) et Julien
son servant. Ainsi encadrée, Jeanne quitta le château de Vaucouleurs, le 23
février 1429, par la porte de France, sous les encouragements non dénués de
crainte d’un Baudricourt, qui lâcha : « Va ! va ! Et advienne que pourra ! »
Rien ne pouvait mieux aller, pour le moment, puisque les desseins de Dieu
semblaient rencontrer, sur le chemin de Vaucouleurs à Chinon, les attentes
des hommes, grâce à Jeanne et à Yolande.

2 – L’autre récit ou la thèse des « Bâtardisants »
L’histoire de Jeanne d’Arc, telle qu’elle nous est racontée, est trop
imprégnée de surnaturel et de merveilleux, aux yeux de certains, pour avoir
le moindre fondement et la moindre réalité. Pour ceux-là, ce qui semble
impossible, c’est qu’une fille venue du fin fond de sa campagne ait pu
connaître semblable destin, et cela même en admettant qu’elle ait fait partie
d’une famille de paysans à l’abri du besoin.
Sous la plume de plusieurs auteurs de cette sensibilité (Pierre Caze, Jean
Jacoby, Édouard Schneider et Jean Bosler), la date, le lieu et les
circonstances de la naissance de Jeanne seraient autres que ce que nous
lisons dans les chroniques et dans les biographies conventionnelles. Selon
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eux, la jeune fille, avec tout ce qu’elle a fait, n’aurait pu être que d’extraction
noble, voire princière ou royale.
Ceux qui épousent cette thèse font généralement naître Jeanne le 10 ou le
11 novembre 1407, à Paris, en l’hôtel Barbette, des amours adultérines de la
reine Isabeau de Bavière et de Louis d’Orléans. L’ennui est que ce jour-là,
d’après la Chronique des religieux de Saint-Denis, l’enfant qui était né
portait un prénom masculin, celui de Philippe, et semblait ne pas avoir
survécu. Mais les tenants de l’hypothèse qui fait de Jeanne la fille bâtarde
d’Isabeau et de Louis, balayant ces données historiques et tirant argument du
fait que l’on n’aurait organisé aucune cérémonie funèbre pour ce défunt
enfantelet, affirment que le nouveau-né se serait cramponné à la vie. On
6aurait menti sur son sexe pour brouiller les pistes et l’on aurait confié le
nourrisson à une femme de l’entourage de la reine – une personne qui aurait
été par ailleurs une belle-sœur d’Isabelle Romée, la mère officielle de
Jeanne. Deux mois plus tard, le bébé aurait été conduit de nuit, à la lumière
des torches, jusqu’à la demeure de Jacques d’Arc, et c’est ainsi que Jeanne
serait devenue un membre de la famille de notre laboureur.
L’histoire est jolie, mais il aurait été préférable que l’on n’eût pas inventé
des faits invérifiables pour la rendre plus crédible. Car, nulle part ailleurs, il
n’est fait mention de ce voyage vers Domrémy, et le texte sur lequel on
s’appuie pour le décrire a été fort mal traduit et interprété ou déformé par les
7« Bâtardisants » dans un sens qu’il n’a pas .
Quant à l’identité de la femme qui aurait servi de relais entre la reine et la
famille de Jacques d’Arc, c’est encore un point difficile à traiter. On parle ici
et là d’une belle-sœur d’Isabelle Romée, et cette personne qui aurait fait
partie de la maison d’Isabeau aurait été une autre Jeanne, peut-être même
une première Jeanne d’Arc, parente de Jacques d’Arc. Beaucoup de
personnes portaient à l’époque le prénom de Jeanne, et s’il y en eut à l’hôtel
Barbette, rien ne prouve que l’une d’elles ait eu un quelconque lien de
parenté avec Jacques d’Arc.
Reste qu’un mystère plane autour de la naissance du douzième enfant
d’Isabeau de Bavière, tout comme des questions se posent autour de la venue
au monde du onzième, Charles de Ponthieu, futur Charles VII, né en 1403.
Car, même si leurs noms figurent parmi ceux des enfants légitimes
d’Isabeau, il n’y a pas, pour ces deux garçons, Charles et Philippe, de
certitude qu’ils soient les fils de Charles VI, étant donné que la reine
n’approchait plus guère son époux à cette époque et que Louis d’Orléans, au
contraire, semblait alors tourner autour d’elle. Ce ne sont pas que des ragots
qui font d’Isabeau et de Louis des amants ; les inquiétudes éprouvées par le
Dauphin quant à la possible illégitimité de sa naissance furent bien réelles, et
elles le poursuivirent une bonne partie de sa vie, le rendant plus ou moins
poltron et pusillanime, jusqu’à ce qu’enfin ses propres amours illicites avec
Agnès Sorel le décomplexassent et lui donnassent des ailes. Ne dit-on pas
29
que Jeanne elle-même aurait tout fait pour lui ôter ces craintes, et qu’elle lui
aurait apporté des éléments propres à le rassurer sur ses origines dans
l’entretien qu’ils auraient eu en tête-à-tête lors de leur première rencontre à
Chinon en 1429 ?
Les « Bâtardisants » feraient mieux de creuser cette question plutôt que
d’ajouter des éléments qui n’appartiennent pas à l’Histoire, comme cette
naissance d’enfants jumeaux, Philippe et Jeanne, dans la nuit du 10 au 11
novembre 1407, invention pure de Pierre de Sermoise trouvée dans son livre
intitulé : Missions secrètes de Jehanne la Pucelle, et qui s’enchâsse
magnifiquement dans tout ce que ses prédécesseurs ont déjà réussi à
fabriquer. Comment vérifier l’authenticité d’un fait que rien n’établit ? Si
encore cette affirmation reposait sur un témoignage dont la véridicité serait
8démontrée, on pourrait suivre cette piste, mais ce n’est pas le cas .
On aimerait savoir, à la fin, ce qui permet à certains d’affirmer
qu’Isabeau de Bavière et Louis d’Orléans furent bien les parents de Jeanne,
et c’est ainsi que l’on se rend compte que c’est l’année 1407 qui, dans les
démonstrations des « Bâtardisants », leur sert de point d’appui.
Arrêtonsnous sur l’importance donnée à cette date et jetons un coup d’œil sur les
pièces versées au dossier.
Celle à laquelle beaucoup se réfèrent vient de ce qu’en a dit Gérard
Pesme, pour qui « on ne peut discuter ni mettre en doute le témoignage de la
dame Béroalde de Verville qui raconte qu’elle entendit, à Chinon, en mars
1428, lors de sa réception, Jehanne répondre au roi, qui le lui demandait,
que « son âge se comptait par trois fois sept », soit calcule Pierre de
9Sermoise, vingt et un ans au début de l’année 1429 » . Si les calculs de
Pierre de Sermoise et de Gérard Pesme sont exacts, Jeanne serait née à la fin
de 1407 ou au début de 1408, et l’affaire semblerait donc définitivement
entendue. Mais tout retombe lorsqu’on découvre que Béroalde de Verville ne
èmevivait pas au XV siècle et que la dame en question était en réalité un
èmehomme de lettres du XVI siècle nommé François Brouart, dit Béroald de
Verville (1556-1626), auteur en 1599 de La Pucelle d’Orléans, ce qui fait
qu’il ne pouvait donc avoir connu Jeanne en 1429. En outre, cet écrivain, qui
n’avait pas d’ancêtre féminin prénommé Béroalde dont il aurait pu rapporter
les propos, n’a jamais dit que l’âge de Jeanne était égal à trois fois sept ans
en cette année 1429, il dit simplement qu’il se comptait par sept ans sans
doute par allusion au nombre total des années pendant lesquelles la jeune
fille dit avoir pu ouïr ses voix, soit de 1424-1425 à 1431.
Viennent ensuite les déclarations faites par Jeanne elle-même à Rouen
lors des premiers interrogatoires publics du procès d’office, les 21, 22, 24 et
27 février 1431. Les « Bâtardisants », éliminant d’un revers de main l’âge de
19 ans affiché par Jeanne devant ses juges, relèvent qu’elle entendit ses voix
pour la première fois à treize ans et disent que les textes laissent entendre
que Sainte Catherine, Sainte Marguerite et l’Archange Saint Michel lui
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parlaient depuis sept ans quand elle se présenta à Robert de Baudricourt. Si
l’on suit ce raisonnement, on devrait faire l’addition de ces treize ans et de
ces sept ans, et cela donnerait à la Pucelle environ vingt ans en 1428-1429,
ce qui situerait encore sa naissance entre fin 1407 et début 1409. L’ennui,
c’est que dans que ce que dit Jeanne, le 27 février 1431, il n’est nullement
question de ses rencontres avec Robert de Baudricourt. Lisons plutôt :
« Interrogée comment elle reconnaît bien [ces deux saintes] l’une de l’autre,
répondit qu’elle les reconnaissait par le salut qu’elles lui font. Dit en outre
10qu’il y a bien sept ans qu’elles la prirent pour la gouverner » . Point de
Robert de Baudricourt dans tout ce passage ni d’allusion au fait que les voix
auraient été audibles à Jeanne déjà sept ans avant la première visite qu’elle
rendit au capitaine de Vaucouleurs. Tout donne plutôt à penser que Jeanne
situe en 1431, au moment même où elle s’exprime, l’instant à partir duquel
on peut déduire les sept ans en question, ce qui fait bien démarrer le
phénomène des voix vers 1424, date à laquelle on peut soustraire les treize
ans de la fillette pour obtenir son âge de naissance.
Le seul témoignage digne de foi, et le seul élément exploitable pour les
« Bâtardisants », est finalement la déposition, en 1456, lors du procès de
réhabilitation, d’une amie d’enfance de Jeanne, Hauviette de Sionne, qui
déclara : « Jehanne était plus âgée que moi de trois ou quatre ans », et
comme elle disait avoir quarante-cinq ans en 1456, on peut rapidement situer
sa naissance en 1411 et déduire de ses propos que Jeanne naquit, pour sa
part, vers 1408. Ici, les rôles sont apparemment inversés et ce sont les
tenants de la thèse officielle qui semblent le plus en difficulté, malgré les
objections qu’ils opposent. Cependant, il est juste de dire que les autres
témoins, y compris les parrains et les marraines de Jeanne, ont tous placé la
naissance de la Pucelle en 1412.
Notons enfin que le Pape Pie X, dans un décret du 6 janvier 1904 sur
l’héroïcité des vertus de Jeanne, attesta que cette dernière était née 492 ans
plus tôt, se ralliant ainsi à l’avis le plus communément admis, qui inscrivait
bien l’arrivée de la Pucelle en ce bas monde au début de l’année 1412. C’est
en vain que Paul Rouelle soutint, en 1991, que Pie X avait officiellement
11décrété que Jeanne était née en 1407 .
Mais les « Bâtardisants » ne s’en tiennent pas qu’aux dates, ils prétendent
aussi que si Jeanne ne fit pas usage de ce qu’ils affirment être son patronyme
d’emprunt, on aurait là une preuve parmi d’autres qu’elle ne serait pas née
de l’union de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée. Pourquoi, en effet, ne se
fit-elle jamais appeler Jeanne d’Arc et pourquoi ne se présenta-t-elle jamais,
elle-même, sous ce nom ? On sait qu’elle se contenta toujours de se faire
annoncer sous le prénom de Jehanne ou sous le surnom qu’elle s’appliquait à
elle-même, celui de la Pucelle, qu’elle ne cessa pas d’afficher comme si elle
avait tendu une carte de visite – allusion évidente à une virginité qu’elle
revendiquait.
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