La Casamance face à son destin

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L'auteur esquisse l'historique de cette région du sud du Sénégal, de la conquête française à nos jours auquel il mêle quelques souvenirs personnels. Les nouvelles générations forgeront-elles le destin de la Casamance en confiance et la paix retrouvée dans un ensemble harmonieux ou au contraire dans la poursuite des drames subis ?

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Date de parution 15 février 2016
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EAN13 9782140001130
Langue Français

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Etudes
africaines Série RégionsLa Casamance face à son destin
Après avoir publié en 1986, sa thèse de doctorat sur l’histoire de la Casamance
de 1830 à 1920, Christian Roche, à travers ces pages, aborde à nouveau le
Christian Rsujet pour un large public, notamment pour la jeunesse. Il esquisse l’historique
de cette région du Sénégal, de la conquête française à nos jours auquel il mêle
quelques souvenirs personnels. L’histoire nous apprend qu’avant la période
coloniale, l’entité casamançaise telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existait pas.
C’était une juxtaposition de peuples qui cohabitaient diffi cilement. La conquête
européenne se heurta à des résistances opiniâtres. Malgré tout, l’ordre français fi t La Casamancecesser les combats entre Diolas, Mandingues, Balantes et Peuls. Les marabouts
prédicateurs de guerre sainte qui décapitaient les animistes avec leurs sabres, du
haut de leurs chevaux furent éliminés. Si après la première guerre mondiale, on
pouvait considérer comme achevée la conquête de la Casamance, ses habitants face à son destin
néanmoins restaient prompts à se rebeller. La présence française entre 1830 et
1960 transforma politiquement les pays de Casamance en une région bien défi nie,
incluse dans le Sénégal. Sujets de l’Empire, puis citoyens de l’Union française, les
Sénégalais Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Auguste Gomis,
Pierre-Edouard Diatta, Assane Seck, Louis Dacosta, Emile Badiane, Ibou Diallo et
bien d’autres, formés à l’école des droits de l’Homme et du Citoyen proclamés
en 1789, sont parvenus, par la négociation pacifi que, à obtenir l’indépendance
de leur pays en 1960. Puis le temps de la division a resurgi. Pour n’avoir pas été
entendus, pour ne pas s’être senti citoyens à part entière, certains Casamançais
ont choisi la force des armes. Les nouvelles générations forgeront-elles le destin
de la Casamance en confi ance et la paix retrouvée dans un ensemble harmonieux
ou au contraire dans la poursuite des drames subis ? Tout est désormais entre
leurs mains.
Né en 1939, Christian Roche a vécu de longues années au Sénégal, comme
enseignant, notamment en Casamance où il a été le dernier proviseur français du
lycée de Ziguinchor. Il a écrit plusieurs ouvrages d’histoire de l’Afrique francophone,
en particulier sur la lutte du Sénégal pour son indépendance et une biographie du
Président Senghor.
Etudes africaines
Série Régions
ISBN : 978-2-343-08056-7
20.50 €
La Casamance face à son destin Christian R














































LA CASAMANCE
FACE À SON DESTIN











Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
ROCHE (Christian), La Casamance face à son destin, 2015
IBIKOUNLÉ (Salami Yacoubou), Politiques d’éducation / formation et
coopération internationale décentralisée au Bénin, 2016.
BAUDAIS (Virginie), Les trajectoires de l’État au Mali, 2015
NDZANA BILOA (Alain Symphorien), La fiscalité, levier pour
l’émergence des pays africains de la zone franc. Le cas du Cameroun, 2015.
MAMA DEBOUROU (Djibril), La résistance des Baatombu face à la
pénétration française dans le Haut-Dahomey (1895-1915), Saka Yerima ou
l’injuste oubli, 2015.
EKANZA (Simon-Pierre), L’historien dans la cité, 2015.
GODEFROY (Christine), Éthique musulmane et développement.
Territoire et pouvoir religieux au Sénégal, 2015.
TAMBWA N. NKULU K., GHOANYS K.,
MWANACHILONGWE K., MPYANA K., BUKASA K., Le
développement du Katanga méridional, 2015.
FODOUOP (Kengne) (dir.), Le Cameroun. Jardin sacré de la
débrouillardise, 2015.
DJILA KOUAYI KEMAJOU (Rose), Le droit pénal des affaires au
Cameroun, 2015.
ATTISSO (Fulbert Sassou), Le mal togolais. Quelle solution ?, 2015.
PUÉPI (Bernard), Les gouvernances foncières et leur impact sur le processus
de développement, 2015.
OLOMBI (Jean-Claude), Guerre et paix : leçons de l’intervention de
l’ONU en République Démocratique du Congo, 2015
MOSSOA (Lambert), Où va la Centrafrique ? 2015
Chrisstian ROOCHE














LA CASAMANCE
FAACE ÀÀ SON DESTTIN














Ouvrages de Christian Roche


Conquête et Résistances des peuples de Casamance,
N.E.A, Dakar, 1976, 481 pages
Histoire de la Casamance, 1830-1920, Karthala, Paris
1986, 432 pages
Le Sénégal à la conquête de son indépendance,
19391960, Karthala, 2001, 286 pages
L'Europe de Senghor, Privat, Toulouse, 2002, 132 pages
99 questions sur l'Afrique Noire, CRDP de Montpellier,
2005, 225 pages
Léopold Sédar Senghor, le président humaniste, Privat,
2006, 240 pages
Paul Vigné d’Octon, de l’anticolonialisme au Naturisme,
les combats d’un esprit libre. L’Harmattan, 2009,179
pages
L’Afrique noire et la France au XIXe siècle Karthala,
2011, 217 pages.
Cinquante ans d’indépendance dans les anciennes
possessions d’Afrique noire, L’Harmattan, 2011, 273
pages
Amai, roman sur la Casamance, L’Harmattan, 2011, 263
pages
Mémoires d’Afrique, du Sénégal au Gabon, 1965-1980,
L’ Harmattan, 2012, 216 pages
Régine Lacroix-Neuberth, le quatrième coup du théâtre,
L’Harmattan, 2014,157 pages



Je dédie ces pages
aux générations nouvelles

« Les querelles ne dureraient pas longtemps
si le tort n’était que d’un côté
1 François de la Rochefoucauld


1 François de la Rochefoucauld (1613-1680), mémorialiste célèbre
pour ses maximes.



























© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08056-7
EAN : 978-2-34
Avant-propos

J’ai découvert la Casamance en octobre 1965, lors de
mon service national en coopération. J’ignorais son
existence et n’avais aucune idée de la situation géographique
de Ziguinchor. Je l’ai cherchée sur une carte.
Quand l'avion franchit le fleuve Gambie en ce début du
mois d’octobre, la plaine m’apparut verte avec des milliers
de palmiers à huile. Des pistes de couleur ocre
s'insinuaient à travers les arbres de gros villages aux toits de
paille grise. L'Afrique, telle que je l'avais imaginée, était
là, sous mes pieds, splendide. De petits cours d'eau de plus
en plus étroits qui entouraient des îlots forestiers,
scintillaient sous le soleil et formaient un labyrinthe ourlé
par les palétuviers. Sous le ciel azur immaculé, l'eau de
couleur sombre dominait l'espace, ne laissant à la terre que
des bordures de vase encadrant des parcelles géométriques
couvertes par les tiges vertes du riz.
L'avion dessina une large courbe sur le fleuve, amorça
sa descente en évitant les deux antennes de la radio
régionale et frôla les cimes des fromagers avant d'atterrir
sur la piste bitumée de l'aéroport de Ziguinchor. Au pied
de la passerelle, quelques Sénégalais dont deux pompiers
casqués prêts à intervenir, accueillaient les passagers. L'un
d'entre eux s'avança et se présenta comme étant l'intendant
du lycée. Il me fit ranger mes valises à l'arrière d'une
Renault R4 poussive et me conduisit au lycée situé à cinq
cents mètres de l'aéroport.
Le lycée de Ziguinchor réunissait alors un peu plus de
six cents élèves. Etendu sur plusieurs hectares,
l'établissement entouré par la brousse, ressemblait plutôt à un
camp militaire. Une scène de théâtre en plein air au pied
d'un grand mur lessivé par la pluie, servait à projeter des
films prêtés par diverses ambassades. L'ombre était plutôt
rare à l'exception de quelques endroits, sauf sous les
9 frromagers aaux dimensions colossales, étayyés par dees
2contreforts puissants.
PPhhoto de l’auteeur

Les élèves venaient de toute la Casamance, région plus
vaste que la Belgique. C’étaient des Bagnouns, Balantes,
Diolas, Mancagnes, Mandjaks, Mandingues et Peuls.
RRegroupés een effectifs de cinquannte à soixantte par classse,
ils se plaçaient en rangs devant leur salle. On reconnaissait
les musulmans à leur boubou, grande tunique blanche ou
de couleur qui leur tombait sur les chevilles. D'autres
étaient vêtuus très moodestement avec unee chemise à
manches courtes, un pantalon ou un short et des sandales.
En revanche, les cent trente internes boursiers, astreints au
port de l'uniforme distribué par lots chaque trimestre,
s’empressaient de les vendre ou de les échanger.


2 Arbre qui doit son nom à son écorce utilisée à l'époque coloniale
pour les boîtes de camembert.
10

Carte de l’auteur

Cinq ans après la proclamation de l'indépendance en
1960, le moodèle de l'eenseignemennt sénégalaiis imitait
laarggement le sysstème françaais. A l'exceeption de l'hiistoire et de la
géographie, la plupart des programmes restaient tr rèès
francisés. Je dus me familiariser avec l'histoire de l'Afrique
noire. Je fis connaissance avec des visages et des noms de
faamille, nouuveaux pouur moi. BBadji, Badiaane, Bodiaan,
Diedhiou, Diémé, étaient des noms diolas, Gassama,
Kamara, Mana é, Sané é étaient mandingues. Diallo et Baldé
appartenaient t au groupe peul.
Les Diolaas vivaient een Basse Caasamance, àà l'ouest et aau
nord de Ziguinchor. Réputés pour leur obstination, le goûût
pour la querelle, ils savaient se montrer souriants et
aimables. Animistes po our la plupart, surtout dans la région
d'Oussouye, ils appréciaient particulièrement le vin de
11 palme. Les Mandingues et les Peuls islamisés paraissaient
plus souples. Je souhaitais donner à tous ces jeunes gens le
meilleur de moi-même.
L'objectif de tout enseignement étant de susciter la
compréhension, mes premières approches me conduisirent
à privilégier le vocabulaire et à vérifier l'image mentale
chez l'élève. Etait-elle conforme au mot utilisé ? Un réel
désir d'échange, le regard bienveillant et serein pour
chacun, la voix sonore et modulée, le souci de l'expression
par le maintien et le geste pour retenir l'attention
facilitèrent ma tâche. Une écoute à l'intérieur et à l'extérieur de
la salle de classe facilita la communication.
La lecture des devoirs me laissa perplexe. Ils étaient
pour la plupart bien calligraphiés. L’'orthographe n'était
pas médiocre, elle était meilleure que celle de nombreux
élèves français. Le style en revanche surprenait. Il pouvait
être banal, composé de phrases apprises par cœur qui
reproduisaient le cours dicté, faute de manuel. Il
déconcertait, peu conforme aux règles de la prose. Tour à
tour lyrique, romanesque, souvent passionné, il exprimait
l'émotion. La pensée devenait parfois obscure quand il
fallait répondre à une question non prévue La confusion,
résultat de l'incompréhension du vocabulaire, donnait à
nos dialogues l'impression d'une balle qui ne rebondissait
jamais dans la direction attendue.
Les fins de semaine à Ziguinchor n'avaient rien
d'attrayant. La ville assoupie pendant la journée retrouvait
de l'animation à la tombée de la nuit dans les quartiers
populaires. A partir de la mi-novembre, l'hivernage cédait
la place à la saison sèche jusqu'au mois de juin. Le vert de
la forêt ne disparaissait pas pour autant. Presque tous les
membres de la communauté européenne de Ziguinchor
partaient le samedi après-midi prendre le frais à l'océan, à
quatre-vingt kilomètres, où les attendait un paysage
enchanteur entre le cap Roxo et le cap Skirring. L’une des
12 plus belles plages du Sénégal offrait son sable fin sur
plusieurs kilomètres dans une nature intacte de tout
aménagement touristique. On y accédait par une piste
praticable en saison sèche à travers les forêts et les
rizières. Après le village d'Oussouye, le parcours longeait
la frontière avec la Guinée portugaise et la forêt giboyeuse
de Santiaba.
Les bacs respectaient un horaire strict et cessaient tout
trafic à neuf heures du soir pour reprendre à six heures du
matin. Quand parfois le dimanche soir, les attardés de la
plage restaient bloqués, ils passaient la nuit à la belle
étoile à se battre contre les moustiques. Ceux qui étaient
arrêtés par le bac de Soukoudiack, le plus proche de la
plage, rejoignaient le campement au bord de l'océan, la
conscience en paix, pour justifier auprès de leurs
employeurs, leur retard au travail le lundi matin.
Intéressé par l'histoire locale, je rencontrai Tété
Diedhiou, le conseiller coutumier du gouverneur de la
région de Casamance qui devint par la suite un ami
précieux. Il résidait à Ziguinchor, dans une concession
située au cœur du quartier de Boucotte. L'aspect
hétéroclite de son domaine était surprenant. Des bâtiments
en dur, inachevés, côtoyaient des constructions en bois
autour d'une cour sablée plantée d'arbres. Le vieil homme
m’accueillait devant sa porte avec une grande courtoisie.
Grand, légèrement voûté, il portait un pantalon bouffant
recouvert d'une tunique blanche. Ses mains ridées et ses
pieds nus étaient immenses. Le visage buriné par les
années, et les yeux en amande lui donnaient le faciès d'un
bonze chinois. Sa tête tremblait légèrement. Je pénétrais
dans son « bureau ». C'était une pièce obscure composée
d'une armoire cadenassée, d'une table très encombrée et de
deux chaises poussiéreuses. Le conseiller me faisait
asseoir et chassait, d'un revers de main, un coq qui trônait
sur une pile de vieux papiers. Comme le lycée portait le
13 nnom de Djiggnabo, je luui demandaii de me connter l’histoiirre
de ce personnage qu’il avait connu dans son enfance.


Tété Diedhiou et le petit-fils de Djignabo en 1967 à Séléki
Phhoto de l’auteur

Djignabo Badji surnommé Bigolo, l'éléphant, était un
3féticheur important du village de Seleki, à 25 kilomètrees
de Ziguinchor, sur la rive sud de la Casamance.
Particulièrement rebelles à toute forme d'autorité
étranggère, les habbitants de Seeleki refusaaient avec oobstination dde
payer l'impôt. Pour les contraindre à l'obéissance,
l'administrateur de Ziguinchor décida alors au mois de mai
1906 de faire nourrir laa troupe par le village. Ame de la
réésistance, lee féticheur persuada lee conseil dee chefs de ssa
région, d'attaquer pendant la nuit le campement des soldats
établi près d'une mare. Les tentes étaient dressées à
l'intérieur d'un rectangle surveillé par huit sentinelles.
L'une d'elles, le tiraille eur Domingo Gomis, entendant dees
bbruits suspeccts, fit les ttrois sommaations d'usaage et tira suur
une silhouette qui se jetait sur lui. Le capitaine Lauqué,

3 Féticheur: desservant religieux du culte des fétiches.
14 chef du détachement prépara ses hommes à subir l'assaut.
L'attaque attendue échoua, et l'officier découvrit à la
lumière de son photophore, le corps ensanglanté et sans
vie de l'assaillant. Il apprit le lendemain que Djignabo
avait été tué. Désemparés, les Seleki acceptèrent de payer
l'impôt. Le corps du féticheur eût droit à des funérailles
imposantes. Les Diolas cachèrent son fils dans une île du
fleuve, afin de le soustraire à toute tentative d'enlèvement
de la part des Français. Ils redoutaient en effet qu'il fût pris
comme otage pour être envoyé à l'école des fils de chefs à
Saint Louis.
Je pris des notes, les premières d'un travail sur l'histoire
de la Casamance qui dura dix ans. Ma rencontre avec le
conseiller coutumier m'imposait de rester le temps
nécessaire pour mieux connaître ces populations. Mon
narrateur était intéressé par l'idée d'écrire l'histoire de sa
région. Il était trop âgé pour s'atteler à cette tâche et m'y
encouragea vivement. Il me révéla ce que sa mémoire
prodigieuse avait retenu.
Tété Diadhiou était né à N'Diagne, village diola, au
nord de la Casamance, à proximité de Marsassoum. Son
père Dialaman Diadhiou chef de village, avait accepté
qu’il fréquentât l'école des fils de chefs. Par la suite, il
entra dans l'administration coloniale en qualité
d'interprète. Il parcourut l'Afrique française et servit des
personnages étonnants comme de Coppet, futur
gouverneur général de Madasgacar quand celui-ci administrait
la ville de Ziguinchor avant la guerre de 1914-18 et
répondit aux questions d'André Gide lors de sa tournée
4africaine dans les années 1920 . Parvenu à l'âge de la
retraite, il vivait désormais à Ziguinchor auprès de sa
nombreuse famille. Sa carte de visite qui indiquait
toutes les décorations coloniales qu'il avait reçues ne

4 André Gide a écrit ce qu’il avait observé lors de ses périples
africains, dénonçant entre autres les pratiques du travail forcé en AEF.
15 laissait guère de place pour la correspondance.
L'administration sénégalaise continuait à utiliser ses
compétences comme conseiller coutumier, ce qu'il
faisait volontiers, heureux de montrer qu'il pouvait être
encore utile. Polyglotte, véritable mémoire vivante, il
connaissait de nombreux secrets et avait déjoué au cours
de sa carrière plusieurs tentatives d'empoisonnement. Il
méprisait les politiciens qui l'ignoraient et il fut le
premier à m'annoncer un avenir des plus sombres pour
sa région, à cause de l'attitude arrogante et maladroite
de certains hauts fonctionnaires.
Ses propos n'étaient pas toujours impartiaux. Il se
donnait le beau rôle. Il me faisait l'honneur de sa confiance
et offrit à ma mère, une petite boite de graisse de serpent,
pour soulager une douleur rhumatismale. A la fin de
chaque visite, il me raccompagnait à la limite de sa
concession et guidait la manœuvre de ma voiture qui
s'engageait dans la rue ravinée par les pluies de l'hivernage.
Pour faciliter mes recherches historiques, ce témoin du
passé ouvrit sa vieille armoire et me fit lire quelques
dossiers subtilisés à l'administration coloniale. Mystérieux
sur leur provenance, il les conservait comme des secrets
d'Etat. C'étaient essentiellement des rapports
d'administrateurs locaux. J'achetai un cahier et le noircis
de notes. D'autres suivirent avec le recueil de traditions
orales et le dépouillement d'archives.
Je rencontrais aussi l’abbé Augustin Diamacoune qui
enseignait alors au collège Charles Louanga de
Ziguinchor. Cet ecclésiastique diola avait déjà une
réputation de contestataire. Ordonné prêtre en 1956, membre
de la congrégation des Pères Saint Esprit, il conservait le
souvenir de l’humiliation infligée par les tirailleurs
sénégalais à sa famille lors des réquisitions de riz en 1933.
Son oncle avait été maltraité. Il en conçut un profond
16 reessentimentt à l’égard dde l’adminisstration colooniale et pluus
particulièrement de ses supplétifs africains.
Après plusieurs semaines de présence à Ziguinchor, jje
fis l’achat d’une voiture 2CV. Elle me permit d’aller au
lycée dans de meilleures conditions, et de quitter la ville
ppour visiter lla brousse. EEn fin de seemaine, je ppartais le pluus
souvent à la découverte de la région en compagnie
d’élèves internes que jj’emmenais chez eux. C’était pour
eux, l’occasion de retrouver leurs familles penda annt
qquelques heuures. Nous nnous retrouvvions le dimmanche mattiin
au bac de Ziguinchor.


Elèves du lycée Djignabo sur le bac de Ziguinchor
Phhoto de l’auteur

17 Par une belle matinée de novembre, je me rendis à
Sedhiou, cité mandingue de Moyenne Casamance qui
ressemblait à un gros village autour d'un fort, avec des
murs blanchis à la chaux. J'étais attendu par le préfet du
département installé dans l'ancienne résidence de
l'administrateur colonial et je devais m'entretenir avec un vieil
instituteur à la retraite, Amadou Mapaté Diagne qui avait
écrit des pages intéressantes sur les coutumes des
populations locales.
J'étais parti de Ziguinchor de bonne heure pour éviter la
forte chaleur et je conduisais vite sur la tôle ondulée, afin
d'éviter autant que possible les trépidations insupportables,
quand j'aperçus dans le lointain, une silhouette qui
marchait d'un pas alerte en direction de Sedhiou. C'était un
élève de Bignona qui portait un baluchon sur la tête. Je
m'arrêtai et l'attendis pour lui proposer de l'emmener. Il
accepta sans se faire prier et s'assit à mes côtés, le visage
ruisselant de sueur qu'il essuyait avec la manche de sa
chemise. Le jeune homme portait dans sa serviette, ses
cahiers et des livres de classe. C'étaient un manuel de
maths très usagé, un autre de Français et deux cahiers fort
bien écrits. Il sortit de sa poche le "Bic" indispensable si
erecherché. J'étais impressionné. Elève de 3 , il souhaitait
obtenir son brevet pour entrer dans la Fonction publique.
Sous un soleil impitoyable, la nature était belle et paisible.
Cette rencontre me fit prendre conscience de la relativité
des choses. L'africain possédait peu et ne se plaignait pas.
Il m’arrive dans des moments d'anxiété de le revoir en
pensée. J'admire toujours la sérénité de son regard.
Muté en 1966 à Dakar, je connus des années heureuses
en compagnie des élèves de la presqu’ile du Cap vert. Je
fus affecté au lycée Blaise Diagne. Cet établissement de
plus de 2000 élèves à l'époque, portait le nom du député
sénégalais qui avait participé pendant la guerre de 1914-18
à une campagne de recrutement de soldats africains à la
18 demande de Georges Clemenceau. Le gouverneur général
de l'AOF, Jost Van Vollenhoven, hostile à cette mesure
avait alors démissionné et demandé à servir sur le front
avant d’y être tué. Le lycée était situé à six kilomètres de
la pointe sud de la presqu'île du Cap Vert, proche de la
Médina. Le proviseur, Monsieur Chazelles, placide et
courtois, me reçut, une cigarette au bout des doigts,
visiblement fatigué par la chaleur de l'hivernage finissant
et me confia plusieurs classes réparties entre le premier et
le second cycle.
Je rencontrai ensuite, le censeur Aliou Fati, grand, le
corps mince et souple comme une liane. Il contrastait avec
son supérieur hiérarchique par la vivacité et une ambition
qui ne se limitait pas à l'accès aux fonctions de chef
d'établissement. J'appréciai son dynamisme et sa présence
effective parmi les élèves. Il était aidé dans sa tâche par un
surveillant général à poigne, Monsieur Fall qui connaissait
bien son monde dont il se faisait respecter. Mes contacts
avec le proviseur furent toujours cordiaux, mais
sporadiques, dans la mesure, où il restreignait sa présence
à la surface étroite de son bureau. Ses deux secrétaires,
Madame Diagne, femme intelligente et énergique et la
douce Madame Konaré filtraient les visiteurs. Je
m'entretenais fréquemment avec elles. Madame Diagne
plus âgée, était la mère de l'une de mes élèves, Aminata.
Elle dissimulait derrière ses lunettes teintées un regard
souvent triste. Son mari, haut fonctionnaire avait été
compromis dans la tentative de coup d'Etat de 1962. Sa
collègue avait le séduisant sourire des Casamançaises et
s'adonnait exclusivement aux servitudes de la
dactylographie. Ces deux femmes différentes par le tempérament,
possédaient en commun le charme de bien des
Sénégalaises, rehaussé par une longue robe aux couleurs vives et
un turban qu'elles portaient avec grâce.
19