La Guerre de Trente Ans
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Tournant de l'histoire européenne, la Guerre de Trente Ans liquide l'héritage économique, social, politique, religieux et territorial de la Renaissance. Dans ce troisième tome, la France entre en guerre et affirme sa suprématie vis-à-vis des Habsbourg, consacrant la victoire politique de Louis XIII, de Richelieu et de Mazarin. L'examen approfondi des négociations de Westphalie permet de suivre l'élaboration des nouvelles structures qui seront celles de l'Europe jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2003
Nombre de lectures 254
EAN13 9782296285163
Langue Français
Poids de l'ouvrage 28 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA GUERRE DE TRENTE ANS
ill
CENDRES ET RENOUVEAUCollection Chemins de la mémoire
Dernières parutions
Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres
russe à l'époque des Lumières.
.
Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie
(17881868).
UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud.
Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international.
Stefan LEMNY, Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d'un
révolutionnaire.
Jean-François CARAËS, Le Général de Castagny (1807-1900). Servir
dans l'armée française sous le Second Empire.
@ L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-2302-0HENRI SACCHI
LA GUERRE DE TRENTE ANS
III
CENDRES et RENOUVEAU
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bavat 37
75005 Paris - FRANCE 10214Torino-ITALIE1026 Budapest HONGRIE-AVERTISSEMENT
NOUVELLE ÉDITION
Le présent ouvrage:
LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT
Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ
Tome III : CENDRES ET RENOUVEAU
constitue une nouvelle édition, revue, corrigée et annotée de l'ouvrage:
LA GUERRE DE TRENTE ANS
Tome I : L'OMBRE DE CHARLES-QUINT
Tome II : L'EMPIRE SUPPLICIÉ
Tome III : LA GUERRE DES CARDINAUX
publié en 1991 par les Éditions l'Harmattanà Pierre, monfrèreChapitre 1
LA FRANCE EN LICE
La déclaration de guerre et la campagne des Flandres
Le jeudi 16 mai 1635, sous un soleil printanier, deux cavaliers chamarrés
quittèrent le village de Neufchâtel-sur-Aisne et s'engagèrent sur la route de
Vervins. Ils traversèrent les collines verdoyantes de la Thiérache puis franchirent
l'Oise et la Sambre. Le long du chemin, les paysans suspendaient leurs travaux
pour les saluer d'un geste. Pouvaient-ils se douter que les deux hommes, qui
s'éloignaient en laissant derrière eux un nuage de poussière, allaient sur ordre du
Roi déclarer la guerre à l'Espagne?
Le premier cavalier s'appelait Jean Gratiolet. Il était héraut d'armes de France
au titre d'Alençon. Le 12 mai, à Saint-Quentin, le roi lui avait remis une missive
scellée aux armes de France qui contenait les instructions de sa mission et le texte
de la déclaration qu'il devait faire aux Flamands: «Je viens vous trouver de la part
du roi mon maître, pour vous dire que, puisque vous n'avez pas voulu rendre la
liberté à Monsieur l'archevêque de Trêves, Électeur de l'Empire, qui s'était mis
sous sa protection lorsqu'il ne pouvait la recevoir de l'Empereur, ni d'aucun autre
prince, et que contre la dignité de l'Empire et le droit des gens vous avez retenu
un prince souverain avec lequel vous n'avez point de guerre, Sa Majesté est
résolue de tirer raison par les armes de cette offense, en laquelle sont intéressés
tous les princes de chrétienté».
Gratiolet était accompagné de Gratien Elissavide, «trompette ordinaire du roi»,
qui avait charge de l'assister en toutes circonstances. Primitivement, il avait été
convenu que les deux messagers accompagneraient le roi jusqu'à Château-Thierry,
où le souverain se rendait pour suivre les opérations aux frontières. Mais Louis
XIII, terrassé par la fièvre, avait dû s'arrêter à Neufchâtel et les deux hommes
avaient pris la route de la Belgique sans attendre son rétablissement. Ils arrivèrent
à Bruxelles, devant la porte de Haut, le samedi 19 mai vers neuf heures du matin.
Gratiolet revêtit alors «sa cotte d'armes au titre d'Alençon, le bâton et la toque en
telle action requis», puis Elissavide emboucha sa trompette et fit entendre «les
chamades à la manière accoutumée». Pour la dernière fois dans l'Histoire de
France, on déclarait la guerre suivant les règles établies sous saint Louis.
Au bruit des trompettes, cinq hommes de garde apparurent, bientôt suivis par le
sergent-major de la ville. Gratiolet demanda à parler à l'Infant. Interloqué, lefonctionnaire belge partit chercher des ordres au palais. Il ne revint que vers midi,
alors que les Français se trouvaient toujours devant la porte, entourés maintenant
d'une foule de badauds que les gardes contenaient avec difficulté. Le sergent-major
avait autorisation de laisser pénétrer les deux visiteurs à condition qu'ils ôtent «les
habillemens de hérault», ce que Gratiolet refusa. Pour éviter tout incident, le
sergent-major les conduisit dans sa propre demeure, sur la place du Sablon, puis se
rendit une nouvelle fois au palais. Il en revint une heure plus tard pour informer ses
hôtes que l'audience était accordée, mais que l'heure n'avait pas pu en être fixée
car le Cardinal-Infant tenait conseil avant de partir pour Louvain. Gratiolet perdit
patience et exigea de savoir à quelle heure il serait reçu. À l'extérieur, la foule
grossissait et s'agitait. Le sergent-major, de plus en plus embarrassé, craignait
maintenant pour sa demeure et maudissait ces deux inconnus qui provoquaient si
grand tapage. Une troisième fois, il prit le chemin du palais.
Pendant ce temps, trois hérauts d'armes flamands étaient arrivés sur la place du
Sablon et s'entretenaient avec les Français. Aimable au début, la conversation
devint plus acerbe. Gratiolet menaçait de se fâcher lorsque le sous-officier belge
réapparut, accompagné cette fois d'un fonctionnaire qui réclama au héraut français
une marque de sa charge. Cette demande mit Gratiolet au comble de la colère. Il
était déjà six heures et il n'avait pas encore obtenu l'assurance d'être reçu. Devant
sa fureur, les deux Belges réclamèrent un nouveau délai et retournèrent au palais
en promettant de faire hâter les choses. Gratiolet ne voulut plus attendre et tendit sa
déclaration aux hérauts flamands qui la refusèrent avec dédain. Cette fois, c'en était
trop. Les deux Français remontèrent à cheval. Gratiolet, dans son rapport, a raconté
la suite: <<Je leur diets que c'estait la déclaration que je devois faire de la part du
roy mon maistre au cardinal infant d'Espagne et jettay ladite déclaration à leurs
piedz devant le logis du dit sergent-major, sur la place du 8ablon, et passant dans
la grand rue je suis venu sortir à ladite porte de Haut, pour me retirer en France».
Le 21 mai au matin, Gratiolet et Elissavide franchirent la frontière française au
village de Larouillies, entre Avesnes et La Capelle. Ils s'arrêtèrent près de l'église.
Gratiolet attacha à un poteau une copie de la déclaration de guerre puis fit prévenir
le Mayeur qui se rendit sur place pour examiner le document, tandis qu'Elissavide
faisait entendre «les chamades accoustumées». Bientôt, tous les clochers de
Picardie se mirent à sonner le tocsin pour propager l'inquiétante nouvelle.
Désormais, l'Europe entière était en feu. Le Cardinal-Infant ne répondit
officiellement à cette déclaration que le 24 juin suivant, accusant la France d'avoir
trahi les engagements du traité de Vervins de 1598.
Suivant un plan bien établi, Louis XIII avait préparé l'entrée en guerre par
plusieurs décrets contre les intérêts espagnols. Plusieurs jours auparavant, depuis
Fismes, il avait demandé au Parlement de faire saisir les biens des Espagnols
résidant en France, mesure qu'il expliqua ensuite au cardinal de La Valette,
gouverneur de Metz: «(..) j'ay jugé à propos, pour le bien de mon service que tous
les effects et marchendises qui se trouveront dans mon royaume et terres de mon
obéissance appartenantes aux sujects ou vassaux du dit Roy (d'Espagne) soient
saisis à la requeste de mes Procureurs généraux ou de leurs substitutz et mises en
la garde de personnes qui en puissent répondre et les reprensenter toutefois et
quantes il sera besoing».
10Le roi n'avait pas attendu la déclaration de guerre pour lancer ses armées
contre les Pays-Bas. Les maréchaux de Brézé et de Châtillon avaient quitté
Mézières au début de mai et s'étaient dirigés vers le pays de Liège avec 20.000
hommes. Leur objectif était de se joindre aux troupes hollandaises dépêchées par
le stathouder Frédéric-Henri conformément au traité du 8 février précédent. Il était
convenu qu'on ne livrerait pas bataille avant le 19 mai, jour de la déclaration de
guerre, pour ne pas faillir aux lois de l'honneur.
À Bruxelles, on s'était vivement inquiété de ces préparatifs. Le Cardinal-Infant
avait ordonné l'envoi de troupes pour surveiller les frontières méridionales. Le
commandement de l'armée avait été confié au prince Thomas de Savoie-Carignan
(1596-1656), cinquième fils du duc Charles-Emmanuel. Bouillant, emporté et
surtout très jaloux de son frère aîné Victor-Amédée, héritier du duché, Thomas
avait tout d'abord accepté la charge de gouverneur de Chambéry. Mais cela ne
pouvait satisfaire ses ambitions. Il avait quitté la Savoie, accusant son aîné d'être
trop ouvertement francophile. Pour faire bonne mesure, il était devenu
franchement hispanophile et avait émigré à Madrid, puis en Flandres où on lui
avait confié un commandement. Dès le début de mai, Thomas de Savoie avait
quitté Bruxelles, à la tête de 25.000 hommes et s'était porté au devant des Français
afin d'empêcher leur jonction avec les Hollandais.
Les deux armées se rencontrèrent le 20 mai, aux Avins, à quelques lieues au
sud de Huy 1. Sans trop se soucier de stratégie, les Français se ruèrent sur les
1Récit de la bataille des Avins par le Père Bougeant: « Comme il (Ie prince Thomas de Savoie) ne
vouloit pas hazarder de bataille en rase campagne, il plaça toute son infanterie dans un vallon dont
l'approche étoit défendue par des haies & de gros buissons avec une batterie de seize pièces de
canon. Il rangea ensuite sa cavalerie dans une plaine derrière son infanterie pour la soutenir, & ne
doutant point de la victoire si les François l' attaquoient dans un poste si avantageux, pour les attirer il
fit avancer devant son infanterie quelque cavalerie dans la plaine. Les François voïant les ennemis si
près d'eux se mirent en bataille. Le Maréchal de Brézé prit le commandement de l'aile droite, le
Maréchal de Châtillon celui de la gauche, & ils placerent douze pieces de canon au milieu de leur
infanterie, qui faisoit elle-même le centre de l'armée. dans cet ordre ils s' avancerent sans connoitre
encore le nombre ni la disposition des ennemis, parce qu'ils ne voïoient devant eux que le peu de
cavalerie que le Prince Thomas avoit répandu dans la plaine pour attirer l'armée Françoise. Cette s'étant retirée aux approches des François, les haies & les buissons couvroient encore
tellement les Espagnols, que les Maréchaux furent obligez de s'en approcher eux-mêmes de fort près
pour les reconnoitre. Les aïant découverts dans le vallon, ils résolurent aussitôt de les faire attaquer
malgré le désavantage du terrain. Après quelques volées de canon tirées des deux côtez, l'aile droite
de l'armée Françoise s'étant ébranlée, se jetta avec beaucoup de courage dans les haies qui
couvroient les Espagnols. Ceux-ci reçurent les François avec une égale résolution, & firent derriere
les buissons un si grand feu de mousqueterie, qu'une partie de la cavalerie Françoise étonnée du bruit
& incommodée de la fumée, se renversa sur l'infanterie & la mit un peu en désordre. Le Marquis de
Tavannes s'avançant alors avec une autre partie de la cavalerie, chargea les escadrons ennemis avec
tant de bravoure, qu'il les rompit. Pendant ce tems là le Maréchal de Brézé rallia l'infanterie, la
ramena au combat, & lui fit faire une charge générale que l'infanterie ennemie ne put soutenir. Le
Maréchal de Châtillon eut le même succès à l'aile gauche, où le régiment de Champagne enfonça les
bataillons Espagnols, & fut bientôt imité par tout le reste de l'infanterie Françoise, tandis que la
cavalerie mettoit pareillement en fuite tous les escadrons qui se présentoient devant elle. Ainsi la
victoire ne balança pas longtemps entre les deux partis. Toute l'armée Espagnole défaite & rompue
ne songea plus qu'à se sauver par la fuite, laissant sur le champ de bataille & dans les chemins plus
de quatre mille morts, son canon, ses bagages, la plus grande partie de ses drapeaux, & un grand
nombre de prisonniers de considération. »
IlEspagnols après que l'artillerie de La Meilleraie eut préparé le terrain. La fougue
compensa l'impréparation et les Espagnols furent balayés, perdant 5.000 morts,
1.500 blessés, 600 prisonniers ainsi que tout leur armement et leurs bagages. Les
Français n'avaient à déplorer qu'une centaine de tués. La nouvelle de cette si
prompte victoire parvint au roi le 27 mai, à Château-Thierry. Louis XIII fit chanter
un Te Deum dans l'église des Cordeliers. La Gazette de France écrivit que «De
mémoire d'homme l'épouvante ne s'est vue si grande par toutes les contrées du
Pays-Bas de la domination d'Espagne».
Le 2 juin, apprenant que les Français avaient attaqué, Philippe IV déclara au
Conseil d'État: « Le roi de France, défiant Dieu, la loi et la nature, a ouvert les
hostilités contre moi (...)À un moment oùje tentais de réduire les hérétiques, il me
fait la guerre sans raison et sans avertissement pour soutenir I 'hérésie. » Pris de
court, le souverain espagnol plaçait le conflit sur le terrain religieux, espérant
susciter chez les catholiques français une opposition à la guerre.
Le 16 juin, à Montceaux, près de Provins, les sieurs de Briquemont et Boutard
amenèrent au roi cent drapeaux, treize cornettes et trois guidons pris aux
Espagnols. Ces trophées furent envoyés à Notre-Dame par le sieur Saintot, maître
des cérémonies. Louis XIII ne cachait pas sa satisfaction. Cette victoire obtenue le
lendemain même de la déclaration de guerre était inespérée. La reine, en revanche,
montrait quelque chagrin. Evidemment hostile à l'entrée en guerre de la France
contre son pays natal, Anne d'Autriche fut douloureusement atteinte par la
nouvelle de la défaite espagnole et versa des larmes en présence de son époux.
Celui-ci, courroucé par l'attitude de la reine, saisit quelques papiers et les jeta dans
le feu en s'exclamant: «Voilà le feu de joie de la défaite des Espagnols contre le
gré de la reine! ».
Pendant ce temps, le 3 juin, l'armée française avait rejoint les Hollandais à
Meersen, près de Huy. La coalition comptait alors près de 40.000 hommes.
Conformément aux plans arrêtés à Saint-Quentin, ces forces prirent la direction de
Bruxelles afin de délivrer l'électeur de Trêves, ignorant que ce dernier avait déjà
été transféré à Vienne par sécurité. Les Franco-hollandais franchirent la Meuse
près d'Andenne et arrivèrent le 7 juin devant Tirlemont. La petite garnison
espagnole voulut résister et il fallut donner un vigoureux assaut pour l'amener à
merci. En représailles, la ville fut pillée de fond en comble: les maisons furent
vidées et incendiées; les femmes furent violées et les sépultures profanées. Le
poète Quevedo nota avec horreur que des hosties consacrées furent dispersées et
piétinées par des chevaux.
L'inconduite des soldats français suscita la haine des Belges mais scandalisa
aussi les Hollandais qui avaient signé des accords militaires en pensant que
l'armée française aurait meilleure tenue en campagne. La déception de
FrédéricHenri fut vive en découvrant que son allié n'avait pu lever qu'une bande de
soudards. Du coup, des dissensions apparurent lorsque les deux armées entamèrent
le siège de Louvain, le 10 juin. Ces dissensions furent aggravées du fait que
l'intendance ne suivait plus et que le typhus commençait à faire des ravages. La
garnison de Louvain, épaulée par la population - et particulièrement par les
étudiants et les moines-, résista farouchement. Déjà épuisée, l'armée française
n'insista pas et leva le siège le 14 juillet. Elle prit la direction de Ruremonde,
harcelée par des paysans qui massacraient les traînards et les soldats isolés.
12Déjà amoindris, les coalisés devaient renoncer à la prise de Bruxelles, d'autant
qu'un contingent impérial de 15.000 hommes commandé par Piccolomini était
venu en renforcer les défenses. Ils décidèrent alors de contourner la capitale par le
nord et d'aller prendre appui sur le cours inférieur du Rhin. Les actes de
vandalisme se multipliaient; la faim et la maladie frappaient. L'expédition tournait
au désastre. Profitant du désarroi des coalisés, le Cardinal-Infant et Piccolomini
contre-attaquèrent et enlevèrent le fort de Schenk, point stratégique au confluent
du Rhin et du Waal, ainsi que plusieurs villes à la frontière des Provinces-Unies,
parmi lesquelles Goch et Limbourg. De là, ils préparèrent leur entrée dans le
duché de Clèves et dans les Provinces. Décimée entre Bruxelles et la Meuse,
l'armée franco-hollandaise ne put rien faire pour les repousser.
Durant l'été, Richelieu tomba une nouvelle fois malade et une fièvre persistante
l'empêcha de s'intéresser au sort de l'armée des Flandres. Dès qu'il fut remis, à la
fin juillet, il ordonna aux principaux officiers, à l'exception de Brézé, de rentrer en
France. De fait, la situation des troupes ravagées par le typhus n'était plus tenable.
Richelieu s'en émut auprès du roi: «Le cœur me saigne d'avoir su la misère avec
laquelle l'armée de Flandre est toute périe». Pour mettre un terme aux querelles
incessantes avec Brézé, Frédéric-Henri fit embarquer les restes de l'armée
française à bord de navires qui avaient remonté la Meuse, au grand soulagement
des populations locales. L'armée française avait donné une image désastreuse
d'elle-même. Le Cardinal-Infant fut dès lors persuadé que la France n'opposerait
guère de résistance à une armée espagnole bien organisée.
Richelieu face à Olivares
Nombre d'historiens ont présenté l'entrée en guerre de la France comme un
aboutissement normal du programme politique de Richelieu, comme un évènement
voulu et souhaité par le cardinal pour affirmer l'autorité du roi et de la France
devant toute l'Europe. En réalité, si la guerre lui paraissait inéluctable, il jugeait
que sa déclaration en 1635 était prématurée. «C'était là, de la part du Cardinal,
une décision grave, dont les conséquences pouvaient être la ruine de toute son
œuvre, et l'abaissement irrémédiable du pays qu'il avait élevé si haut (.). Dans la
guerre qu'il entreprenait, parce que la fatalité des évènements l'y contraignait, il
ne se sentait pas absolument sûr de lui» (A.Bailly). Le fait que cet homme, qui
«n'abandonnait rien à la fortune de ce que sa prévoyance pouvait lui arracher»,
entrât en guerre dans une situation si hasardeuse, démontre bien qu'il n'avait rien
fait pour provoquer aussi rapidement l'irréparable. Richelieu ne se dissimulait pas
les immenses difficultés de l'entreprise. La désorganisation de l'armée et les
problèmes d'approvisionnement l'inquiétaient par-dessus tout: «Il se trouve en
l'histoire beaucoup plus d'armées péries faute de pain et de police que par l'effort
des armées ennemies et je suis fidèle témoin que toutes les entreprises qui ont été
faites de mon temps n'ont manqué que par ce défaut».
Cependant, son tempérament le portait à une confiance inébranlable qu'il faisait
partager à ses collaborateurs et son entourage. Dans son esprit, l'attachement à de
solides principes devait pallier nombre de difficultés matérielles. Il notait: «Pour
13bien faire la guerre, ce n'est pas assez que d'en bien choisir l'occasion, que
d'avoir bon nombre de gens de guerre, abondance d'argent, de vivres et de
munitions. Le principal est que les hommes soient propres à ce à quoi ils sont
destinés, qu'on sache les contenir en discipline, les faire vivre avec règle, et qu'on
dépense son argent, ses vivres et ses munitions à propos. Il est aisé de donner ces
préceptes généraux, mais la pratique en est difficile, et cependant, si elle est
négligée, le succès d'une guerre ne saurait être heureux que par hasard ou par
miracle, à quoi les gens sages ne doivent jamais s'attendre. Il n' y a pas de nation
au monde si peu propre à la guerre que la nôtre. la légèreté et l'impatience qu'elle
a dans les moindres travaux sont deux principes qui ne vérifient que trop, à mon
regret cette proposition».
Louis XIII et de Richelieu entendaient limiter au maximum les risques
inhérents à cette intervention armée: pas question d'intervenir en Allemagne pour
l'instant autrement que par une aide officieuse aux alliés protestants et suédois.
Aussi se gardait-on de déclarer la guerre contre l'Empereur. Certes la déclaration
de guerre à l'Espagne exposait la France au risque de voir Ferdinand II se dresser
contre elle aux côtés de Philippe IV, mais cela n'était pas inéluctable. L'Empereur
avait d'aill~urs repoussé les premières avances des Espagnols qui le pressaient
d'entrer ouvertement en guerre contre la France. De plus, il ne pouvait déclarer
officiellement une guerre qu'avec l'assentiment de la Diète. Or Richelieu misait sur
le fait que cette dernière s'opposerait à un tel conflit pour peu que les Français ne
s'engagent pas au-delà du Rhin. En réalité, il ne se donnait qu'un sursis car Le
Habsbourg de Vienne entra finalement en guerre contre la France en 1637 et
contre les Provinces-Unies l'année suivante.
Un des problèmes majeurs de l'organisation des armées était le manque
d'officiers de valeur. Richelieu s'en montrait fort inquiet: «J'appréhende fort l'âge
de M de La Force et ne sait point de remède à proposer. le roi connaît mieux les
gens de guerre que personne; mais quand il aura fait le tour de son royaume, il
n'en trouvera pas, à mon avis, tels qu'on pourrait désirer». Faisant peu de
confiance aux officiers supérieurs, il croyait «qu'étant plusieurs ils seraient moins
sujets à faillir ou à manquer aux ordres qui leur seraient donnés; tant y a qu'il
faisait presque toujours mettre plusieurs généraux en chaque armée». Pour la
même raison, il employa à la réorganisation de l'armée plus de magistrats,
d'ecclésiastiques (Sourdis, La Valette ou le Père Joseph) et de bourgeois que de
militaires. Grâce à ces hommes rompus aux tâches administratives et plus probes il
put soulager les officiers des problèmes d'approvisionnement et de transport qui
leur incombaient jusqu'alors mais que la prolongation de la guerre et l'éloignement
des champs d'opérations rendaient trop écrasants. Ainsi apparurent les intendants
en campagne autour desquels se forgea peu à peu une première ébauche d'armée
permanente. Grâce à ces intendants, les dépenses militaires furent mieux
maîtrisées et les fraudes plus limitées. Tout comme Olivares en Espagne,
Richelieu imposa bientôt aux provinces et aux villes le recrutement (toujours sur
la base du volontariat) et l'entretien de régiments.
Richelieu utilisa également les services de nombreux membres de sa famille,
comme son beau-frère le marquis de Brézé, commandant de l'armée du Nord aux
côtés du maréchal de La Force, son cousin le maréchal de La Meilleraie,
grandmaître de l'artillerie, ou son neveu le marquis du Pont-de-Courlay à qui il confia le
14commandement des galères du roi. Si l'on excepte le Père Joseph, Chavigny, puis,
plus tard Mazarin et Sublet des Noyers qui eurent toute sa confiance, Richelieu ne
croyait finalement qu'en ses propres capacités, ce qui le conduisait inéluctablement
à vouloir tout régenter et à concentrer en ses mains tous les pouvoirs civils et
militaires. Il justifiait ainsi sa «dictature» : «Il ny a rien de plus dangereux en un
Etat, que diverses autorités égales en l'administration des affaires...s'il est vrai que
le gouvernement monarchique imite plus celui de Dieu qu'aucun autre, on peut
dire hardiment que, si le souverain ne peut ou ne veut pas lui-même avoir
continuellement l'œil sur sa carte et sa boussole, la raison veut qu'il en donne
particulièrement la charge à quelqu'un par-dessus tous les autres». Pourtant il
commençait la guerre alors qu'il était «déjà terriblement usé, - il avait cinquante
ans, et la maladie avait fait de lui un vieillard décharné, dont les yeux seuls
brûlaient passionnément dans un visage de cire, - il passait les nuits et les jours en
conférences avec le Père Joseph, préparant des négociations, dictant ses
instructions pour les ambassadeurs, essayant de nouer à son tour les mailles d'un
filet d'alliances où l'ennemi viendrait s'empêtrer» (A.Bailly). Seule son énergie
indomptable - qui est sans doute l'aspect le plus apparent d'un indéniable génie -
lui permit de pallier ses faiblesses de valétudinaire.
Étant également ministre des Finances, Richelieu fut directement confronté aux
problèmes financiers épineux que soulevait l'entrée en guerre. Depuis son arrivée
au ministère, le cardinal avait vainement recherché une réforme fiscale qui eût
permis de redresser une situation désespérément déficitaire. Mais ni La Vieuville, ni
Bullion, ne lui avaient apporté de réponses en la matière. L'entrée en guerre
obligea donc à recourir à des expédients sans originalité: vente de charges et d'offices,
augmentation des impôts et des taxes, dévaluation et altération des monnaies,
diminution des rentes... Ces mesures n'allaient pas tarder à provoquer des
soulèvements populaires dans tout le royaume, ajoutant aux périls extérieurs la
menace permanente de révolutions de grande ampleur.
Au delà des Pyrénées, la déclaration de la guerre mit soudain en évidence
l'affaiblissement général du royaume. Le problème le plus aigu et le plus immédiat
était d'ordre financier. Le grand projet d'«Dnion des Armes» présenté en 1626 par
Olivares avait échoué, certaines provinces comme la Navarre, l'Aragon ou la
Catalogne refusant de s'y associer. La répartition de l'effort de guerre demandé à
tout le royaume n'avait donné que de maigres résultats. Pire encore, ce projet
destiné également à assurer une cohésion et une union «nationale» n'avait pas
empêché plusieurs territoires, notamment la Catalogne et le Portugal, de réclamer
une plus grande indépendance vis-à-vis de Madrid et de la Castille. Les germes de
sécession n'avaient pas été supprimés.
Cependant, la nouvelle guerre en Italie déclenchée en 1628 et les opérations en
Allemagne et aux Pays-Bas alourdissaient le déficit du trésor espagnol, d'autant
que ces évènements survenaient au moment où les métaux précieux en provenance
des Amériques se raréfiaient, ou même disparaissaient totalement du fait des
attaques des corsaires hollandais. Olivares créa alors une junte spéciale chargée de
renflouer des caisses qui avaient toute l'apparence du tonneau des Danaïdes. Il fallut
lever de nouveaux impôts sur les biens de consommation comme le tabac, le sucre,
le chocolat ou le papier, qui provoquèrent de nombreux soulèvements dans tout le
pays. En 1631, notamment, la Biscaye s'insurgea contre un impôt supplémentaire
15sur le sel. Le gouvernement procéda également à des ventes d'offices, réduisit les
intérêts des rentes et contracta d'im~ortants emprunts auprès des banquiers génois
et particulièrement des Spinola. A la déclaration de guerre il s'empressa de
confisquer les biens des Français en Espagne ce qui lui rapporta un million de
ducats, bien vite engloutis dans les dépenses militaires. Ces mesures insuffisantes
ne purent que différer l'inéluctable banqueroute de l'État qui se produisit en 1642.
Cette situation dramatique n'empêcha cependant pas Philippe IV de consacrer des
sommes importantes à l'embellissement de l'Alcazar ou à la construction du Prado.
Il est vrai que fort habilement, le roi avait séparé l'administration des biens de la
couronne de celle des finances de l'État.
La dépopulation du pays posait également d'énormes problèmes militaires, à
commencer par celui du recrutement. La crise démographique amorcée sous
Philippe II n'avait fait qu'empirer. Des villes comme Tolède, Ségovie ou
Valladolid avaient perdu plus de la moitié de leur population entre la fin du
XVIèmesiècle et la moitié du XVIIème.En 1622, devant les Cortes, Philippe IV
avait reconnu: «le fondement d'un État, c'est sa population et le plus grand
danger auquel est confronté ce royaume, c'est la diminution de ses habitants». La
levée de troupes, outre ses aspects financiers, ne donnait que de minces résultats
dans la péninsule ibérique. Les Espagnols ne servaient d'ailleurs que dans les
régiments d'élite comme les fameux «tercios». Se méfiant de la fidélité des Belges
et des Flamands, le gouvernement espagnol recrutait surtout en Italie et
particulièrement dans le vice-royaume de Naples, le plus peuplé et aussi le plus
pauvre. Les résultats restaient cependant décevants et, depuis le Milanais, Cordoba
pouvait légitimement s'inquiéter: «(..)Le roi et le comte-duc se permettent de
donner des ordres comme s'ils avaient ici une armée de cinquante mille hommes
bien entretenue, alors que je me tue à leur répéter que je ne dispose que d'effectifs
faibles, de médiocre qualité et sous-alimentés. Chaque ordre de Sa Majesté vient
exiger de moi quelque chose d'impossible; il voudrait que je fasse la guerre à tout
le monde sans soldats ni argent». De même, la marine, naguère encore si
puissante, périclitait et ses navires n'étaient pas renouvelés. L'ambassadeur
vénitien Mocenigo notait en 1631 : «il serait difficile d'affréter, Portugal et
Castille compris, plus de 50 navires (..). Ce qui manque le plus ce sont les
marins; il faut que l'Espagne en cherche en Flandre et dans tous les pays du
Nord».
Conscient de ces difficultés, Olivares n'hésitait cependant pas à se lancer dans
une guerre offensive contre la France alors qu'il avait à peine les moyens d'assurer
la défense intérieure. En fait, un mélange d'orgueil et de confiance en lui le
poussait à continuer d'affirmer la grandeur de son pays, même face à des
difficultés intérieures apparemment insurmontables. Selon lui, rien ne justifiait
qu'on renonçât à la politique d'expansion qui avait fait la gloire de l'Espagne au
siècle précédent. Ainsi s'adressait-il au roi: «Sire, pour le nombre des royaumes et
des domaines, Votre Majesté est le plus grand roi de la terre (..) Votre Majesté
est le principal appui et soutien de la religion catholique,. c'est pourquoi elle a
repris les hostilités contre les Hollandais et d'autres ennemis de l'Eglise qui les
appuient. Et la principale obligation de Votre Majesté est de se défendre en
prenant l'offensive contre eux». Philippe IV, qui entendait comme ses ancêtres
lutter pour le triomphe de la foi catholique en Europe, ne pouvait qu'approuver un
16tel discours. Ne pouvant pourtant pas ignorer la crise qui secouait son royaume, il
semblait désormais vouloir le sacrifier aux nécessités de cette noble mais terrible
Reconquista. C'était là une attitude dangereuse - mais pas inconsciente - bien
digne d'un Espagnol et qu'eût sans doute approuvée le héros de Cervantès. Engagé
moralement dans cette politique aussi grandiose que désespérée, Philippe IV, par
ailleurs sincèrement compatissant pour la misère de ses sujets, guidait
inexorablement son royaume vers le gouffre. À Madrid, lors de la Fête-Dieu de
1637, un paysan fendit la foule et apostropha le roi en criant: «Il ny a pas eu de
pire gouvernement depuis les Goths».
Il peut sembler étrange que les folles dépenses engagées depuis des décennies
pour maintenir une présence militaire aux Pays-Bas (pas moins de trois millions de
ducats par an pour un budget global du royaume estimé à cent soixante millions)
n'aient pas décidé le gouvernement à abandonner ces domaines septentrionaux
pour se consacrer plus efficacement à la défense de la péninsule ibérique et des
territoires méridionaux d'Italie. En fait, les Espagnols étaient persuadés que la
poursuite de la guerre aux Pays-Bas, tout en épuisant le trésor et en créant des
dettes considérables, avait aussi tenu leurs ennemis loin de la péninsule ibérique.
Pour affronter ces problèmes innombrables, Olivares débordait d'activité. Levé
tous les matins à cinq heures, il se confessait puis allait assister au lever du roi
avec lequel il avait un entretien quotidien. Il passait le reste de la journée, parfois
jusqu'à minuit, à travailler, donnant des audiences, dictant des ordres, étudiant des
rapports et des courriers. Sa chambre, son bureau, sa voiture, les escaliers du
palais, étaient des lieux de travail où il rencontrait chaque jour une foule de
visiteurs et de fonctionnaires. Il utilisait une quantité impressionnante de cartes et
une documentation abondante pour étudier les mouvements militaires à l'étranger
et n'hésitait pas à recueillir les conseils de spécialistes dans les domaines où il ne
se sentait pas assez compétent. Ses poches et même son chapeau étaient pleins de
papiers d'Etat. Il accompagnait souvent le roi à la chasse mais, là encore, donnait
des audiences à cheval ou dans sa voiture et dictait son courrier à une meute de
secrétaires qui le suivaient tant bien que mal. Quatre d'entre eux avaient déjà
succombé à la tâche. Lui-même était victime d'insomnie et de surmenage qui
l'entraînait à de terribles accès de colère et à une irritabilité annonciateurs des
troubles mentaux qui allaient marquer les dernières années de sa vie. Ses médecins
lui imposaient en permanence purges et lavements qui achevaient de l'épuiser.
Très marqué en 1626 par les décès successifs de son neveu favori, en qui il voyait
son successeur, et de sa fille unique morte en couches ainsi que son bébé,
Olivares avait en outre perdu la bonhomie qu'il affichait parfois au début de son
ministère. Pour l'heure, sa puissance de travail, son intelligence persuasive, sa
connaissance aiguë des problèmes et son sens politique très sûr inspiraient à tous
respect et crainte. « Il est vrai que le bateau va mal, affirmait un de ses
collaborateurs, mais avec d'autres capitaines nous aurions déjà péri depuis
longtemps».
Richelieu et Olivares conservèrent une grande estime mutuelle, qui ne les
empêcha cependant pas de se méfier perpétuellement l'un de l'autre. Mais les
sentiments des ministres ne reflétaient pas ceux des peuples qu'ils gouvernaient.
L'antipathie entre Français et Espagnols était bien réelle, nourrie depuis des lustres
par le souvenir des guerres du XVIèmesiècle et plus encore par les rumeurs qui
17avaient circulé à l'occasion de l'assassinat de Henri IV. Avec leurs vêtements d'un
autre siècle, leurs coffres lourds et leurs montures chamarrées, les Espagnols
voyageant en France étaient souvent les sujets de moqueries. De même, les
pèlerins français en route vers Saint-Jacques de Compostelle avaient tout intérêt à
cacher leur origine s'ils ne voulaient pas être dépouillés. Si l'on excepte quelques
régions comme le Languedoc ou la Guyenne, les relations commerciales entre les
deux pays étaient peu développées. Rares étaient les bateaux de commerce
espagnols dans les ports français et réciproquement, d'autant que la majorité des
marchandises espagnoles étaient transportées par des navires hollandais - ce qui ne
constituait pas un moindre paradoxe. Les Français connaissaient mieux les
Espagnols des Pays-Bas ou de Franche-Comté que ceux de la péninsule ibérique.
À l'inverse, obnubilés par l'alliance de la France avec les puissances protestantes,
les Espagnols considéraient les Français comme un peuple sans foi, sur lequel il ne
leur serait pas difficile d'imposer leur ferme volonté et leur supériorité militaire.
Ainsi, ces deux mondes qui s'ignorent et qui se souviennent à peine qu'ils
partagent la même religion vont à nouveau s'affronter pendant un quart de siècle.
En 1635, la France et l'Espagne disposent de forces équivalentes. Cependant la
première est, sans le savoir encore, en marche vers son Grand Siècle, alors que la
seconde voit s'éteindre les derniers feux de son âge d'or. «Le duel entre la France
et l'Espagne sera pendant un demi-siècle celui d'un peuple de paysans qui
s'habitue à la guerre et y gagne - ou retrouve - d'anciennes qualités militaires et
celui d'un peuple de soldats qui se meut à la guerre dans son climat préféré»
(V. - L. T apié ).
La guerre entre Épinal et Montbéliard
Au début du mois de mars 1635, conformément aux plans arrêtés à Stuttgart
avec ses alliés, Charles IV de Lorraine se sépara de Gallas afin de rentrer dans son
duché. À la tête de 12.000 hommes, il franchit le Rhin à Breisach et pénétra dans
le Sundgau. Le duc de Rohan alerta aussitôt Brézé et La Force pour obtenir leur
secours. Mais, occupés à investir Spire, les deux maréchaux ne répondirent pas à
son appel. N'ayant aucun adversaire en face de lui, le duc de Lorraine put se porter
sans coup férir jusqu'à la haute vallée de la Saône et enlever plusieurs châteaux et
places, dont Conflans, Châtillon, Monthureux et Fontenay.
L'expédition prenait des airs de marche triomphale. Les Lorrains n'avaient pas
oublié leur duc. En son absence, ils avaient vu quantité d'armées ravager leur pays.
Pour l'heure, ils retrouvaient un défenseur: «Tous ceux qui avaient autrefois porté
les armes pour le duc et tous les Lorrains qui se trouvaient en état de les porter
s'emparèrent en son nom des petites villes et de plus de cent châteaux et mettant
tout le reste de la province sous contribution, et même des frontières jusqu'à bien
avant dans la France, ils se rendirent si redoutables que les Français ne
pouvaient tirer aucune utilité du pays, n'osant même sortir des villes où ils avaient
garnison mais si cela leur nuisit beaucoup, il désola entièrement cette province».
Mais, les Lorrains ne tardèrent pas à déchanter en découvrant que leur
«protecteur» traînait derrière lui des soudards aussi dangereux que ceux des
18autres armées. Au mois d'avril, le duc s'empara de plusieurs places fortes dans le
comté de Montbéliard sans toutefois s'attaquer à cette ville qui était solidement
défendue par une garnison française commandée par le comte de la Suze 1.Le duc
remonta ensuite vers Remiremont.
Dans l'intervalle, les Français avaient organisé une riposte. Non sans mal
d'ailleurs car leurs quatre principaux officiers, réunis à Pont-à-Mousson au début
du mois d'avril, avaient dû se séparer: le cardinal de La Valette était retourné à son
gouvernement messin; Châtillon et Brézé avaient reçu l'ordre de rassembler
secrètement leurs troupes à Mézières en vue d'une attaque aux Pays-Bas; enfin, le
duc de Rohan, jusqu'alors affecté à la défense des places alsaciennes, s'était porté
en Valteline. Seul restait le duc de La Force dont les troupes venaient de rentrer en
Lorraine après l'épuisant siège de Spire. À la fin d'avril, La Force rassembla à
Rambervillers et Épinal une armée de 8.000 fantassins, 900 cavaliers et 500
mousquetaires avec laquelle il entreprit de barrer la route de l'Alsace à Charles IV.
Le vieux maréchal enleva alors Plombières, Fougerolles et Luxeuil, récemment
évacués. Les troupes lorraines étaient toutes proches et les accrochages de
patrouilles se multipliaient: des Français isolés furent massacrés par des Croates;
le régiment de Batilly réussit de justesse à entrer dans Remiremont avant les
Lorrains. Le gros de l'armée ducale arriva peu après et engagea le combat sous les
murs de la ville. Mis en difficulté, les Lorrains se replièrent vers Montbéliard. La
Force se lança à leur poursuite et s'aperçut que le duc Charles avait infléchi sa
course vers Belfort.
Mais La Force dut interrompre la poursuite pour attendre du ravitaillement et
les renforts du cardinal de La Valette. Il s'installa provisoirement à Héricourt. De
son côté, Charles IV ne resta que peu de temps devant Belfort; il se dirigea vers
Champagney et Luxeuil dans le but de couper la retraite des Français. Pour se
dégager, La Force marcha vers Ronchamp. Le 21 mai, dans la plaine au nord-est de
Lure, il découvrit les Lorrains rangés en ordre de bataille sous les ordres de
François de Mercy. Le maréchal jugea sa position trop désavantageuse pour
engager le combat: «Tous nos gens, tesmoignèrent une extrême allégresse de
l'espérance de combattre et de venir aux mains avec les ennemis, mais on ne le
jugea pas à propos, d'aultant, que pour aller à eux, il fallaict perdre l'avantage
d'un bois, où l'on avoict placé une partie de nostre armée, et entrer dans une
grande plaine, dans laquelle ils pouvoyent de coté et d'aultre envelopper notre
infanterie, estans plus fortz en cavalerie que nous et logés en un poste très
advantageux».
On resta trois jours face à face, sans oser attaquer, échangeant seulement
quelques tirs d'artillerie meurtriers. Dans la nuit du 23 au 24 mai, le duc de
Lorraine battit discrètement en retraite. Au matin, découvrant l'horizon vide, les
Français se mirent à la poursuite des fuyards et les rejoignirent à l'entrée d'un défilé
près du village de Fresse. Mercy avait posté là, en embuscade, près de 800
hommes qui livrèrent un combat acharné aux troupes françaises conduites par le
1
Louis de Champagne, comte de la Suze, avait été envoyé par Louis XIII à Montbéliard, au début de
1635, pour y commander les travaux du siège. Après trois semaines d'efforts, il s'était rendu maître
de la place dont il était devenu gouverneur. Il était le neveu du duc de La Force.
19colonel Hébron, le cardinal de La Valette et le jeune vicomte de Turenne. Le
combat fit rage. Le défilé n'était plus qu'un immense brasier infranchissable.
L'arrièregarde lorraine, très inférieure en nombre, fut anéantie. Cependant, l'avant-garde, en
particulier la cavalerie, avait réussi à franchir le défilé. Turenne décida de traverser
les flammes et de continuer la poursuite. Les Français rattrapèrent les Lorrains et
engagèrent un nouveau combat, l'arme au poing. Les escadrons croates plièrent
sous le choc tandis que la cavalerie française menaçait d'envelopper toute l'armée
adverse. Mais les gardes du duc déchargèrent des salves de mousquets qui
brisèrent l'élan de Turenne. Cependant le colonel Hébron avait réussi à occuper les
hauteurs et se préparait à prendre les Lorrains à revers. Secondé par le marquis de
Gesvres et le capitaine d'Orthe, Turenne en profita pour reprendre l'initiative. Cette
fois l'ennemi, pris entre deux feux, rompit le combat et s'enfuit à perdre haleine.
La nuit tombante obligea l'armée royale à cesser la poursuite. Les Français
établirent alors leur campement près de Fresse.
Le combat de Fresse avait été rude pour les Lorrains, qui, selon un rapport de
La Valette, avaient perdu 512 tués - parmi lesquels le lieutenant-colonel Reynal,
beau-frère de Mercy - et près de 300 prisonniers. Les Français n'étaient pas moins
épuisés et, le lendemain matin, le cardinal de La Valette préféra rejoindre son camp
permanent et ses magasins à La Neuvelle, près de Lure, plutôt que de tenter de
rejoindre le duc de Lorraine qui avait repris la direction de Belfort. À peine La
Valette eut-il rejoint le duc de La Force au camp de La Neuvelle, qu'arriva un
renfort de 2000 cavaliers dépêchés par le duc Bernard de Saxe-Weimar et
commandés par le marquis de Feuquières. Le duc de La Force put alors se tourner
contre le comté de Montbéliard pour y reconquérir les places enlevées par Charles
IV quelques semaines auparavant. En peu de temps, les Français reconquirent tout
le pays. Des régiments lorrains tentèrent néanmoins de résister. C'est ainsi que
Turenne et le colonel Hébron durent livrer un combat acharné pour s'emparer du
château de Montjoie - sur les bords du Doubs - où le colonel de Saint-Balmont
s'était retranché avec quelques hommes. La place ne se rendit qu'après quatre jours
de siège.
Le 8 juin, le duc de La Force marcha vers Porrentruy, défendue par le colonel
de Lavergne et l'enleva après quatre jours de siège. Dans le même temps, le comte
de la Suze quitta Montbéliard pour surprendre les Lorrains à Belfort. Mais il arriva
trop tard. Le duc de Lorraine avait plié armes et bagages quelques jours plus tôt
pour rejoindre les Impériaux beaucoup plus au nord. Ayant une nouvelle fois laissé
échapper leur proie, les Français mirent fin à leur campagne. La Valette rentra à
son camp de Lure et le duc de La Force regroupa ses troupes près d'Épinal. À la fin
de l'année 1635, une armée impériale conduite par Colloredo tenta vainement de
reprendre Porrentruy au comte de la Suze.
Les résultats de cette première campagne à l'est étaient très décevants pour les
Français. Ils s'étaient épuisés à poursuivre un adversaire insaisissable et n'avaient
remporté aucun succès significatif. En outre, en se concentrant autour de
Montbéliard, ils avaient laissé les Impériaux se rapprocher du Rhin.
Paradoxalement, bien que sévèrement battu à Fresse, le duc de Lorraine avait
réussi une diversion très profitable à ses alliés.
À la mi-juin, en effet, les Impériaux s'étaient mis à progresser sur tous les
points. De retour de Bruxelles, Piccolomini était arrivé devant Philippsburg le 10
20juin et avait franchi le Rhin sur un pont de bateaux, à la tête de 3.000 hommes. Sur
la rive gauche du fleuve, il s'était emparé d'un fort construit quelques mois plus tôt
par le marquis de Feuquières et défendu par le régiment de Deux-Ponts. De là, il
envoya des sommations aux villes voisines de Neustadt, Wissembourg, Landau et
Germersheim qui se rendirent immédiatement. Le gouverneur de Spire, également
sommé, ne disposant que de quatre régiments, préféra les retirer et se replier vers
Worms et Frankenthal. En quelques jours, Piccolomini avait détruit tous les
avantages acquis par les Français et les Suédois pendant les premiers mois de
l'année. Toutes les garnisons suédoises au sud du Main avaient disparu.
Mathias Gallas, de son côté, menaçait les ponts de Mayence et de Mannheim.
Schmidberg, qui remplaçait le marquis de Tonneins comme gouverneur de
Mannheim, fut obligé de détruire l'unique pont de la ville pour empêcher le
passage des Impériaux. Dans le même temps, Jean de Werth avait également franchi le
Rhin, à Breisach, à la tête de neuf régiments et menaçait Strasbourg. On signalait
déjà ses coureurs à Graffenstaden. En outre, le duc de Lorraine, établi à
Marckolsheim, avait reçu de l'Empereur d'importants renforts avec lesquels il
marchait vers Remiremont. Cette fois le duc de La Force était loin et la ville n'était
défendue que par quatre compagnies de Normandie. Les Français se battirent avec
fougue et repoussèrent trois assauts successifs. Mais ils durent se rendre et Charles
IV put faire son entrée dans Remiremont.
La soudaine progression des Impériaux mettait les Français et leurs alliés en
sérieuse difficulté. Le duc de Württemberg, le margrave de Bade-Durlach et les
représentants de Strasbourg s'étaient rendus au camp du duc de La Force pour
solliciter son aide. Bernard de Saxe-Weimar, qui s'était imprudemment séparé de
2.000 cavalierspour les envoyer auprès des Français, était menacé sur les bords du
Main par les troupes de Wolf von Mansfeld. Il multipliait les messages de détresse
à l'adresse des Français pour obtenir le renfort de 12.000 hommes que le roi lui
avait promis. Mais les Français ne purent accéder à sa demande: La Force
reconstituait à Épinal ses troupes épuisées par la campagne comtoise et le cardinal
de La Valette tentait de mettre sur pied, entre Chaumont et Langres, la grande
armée dont Richelieu lui avait confié le commandement, mais qui n'existait pour
l'heure que sur le papier.
La menace impériale sur les positions franco-weimariennes et suédoises était
aggravée par un évènement politique de première importance, à savoir que les
princes protestants allemands - suivant l'exemple de l'électeur de Saxe qui avait
négocié avec l'Empereur dès l'automne précédent, à Pima - s'apprêtaient, s'ils ne
l'avaient pas déjà fait, à reconnaître la Paix de Prague. À très court terme, les
armées françaises et leurs alliées qui combattaient sur le Rhin allaient se trouver
totalement isolées et subir un peu plus les conséquences politiques du désastre de
Nordlingen.
La paix de Prague et la trêve suédo-polonaise
Après la défaite de Nordlingen, le crédit des Suédois auprès des princes
protestants allemands avait été sérieusement entamé. On ne voyait plus comment
21ceux qui avaient été si près de faire triompher la cause évangélique en 1631 et en
1632 pourraient se remettre d'une aussi lourde défaite. L'absence du maréchal
Hom, détenu par les Impériaux - il restera dans les geôles bavaroises jusqu'en
1642 - se ressentait singulièrement. La rivalité entre les principaux chefs de
l'armée, l'indiscipline des soldats, naguère encore réputés pour leur obéissance, et
surtout l'épuisement progressif du royaume ne permettaient plus aux Suédois de
nourrir les espoirs que Gustave-Adolphe avait fait naître. De ce fait, les protestants
allemands doutaient de plus en plus de pouvoir conquérir la suprématie militaire
dans l'Empire. Mais leur résistance et leur détermination demeuraient telles que
l'Empereur comprenait de son côté qu'il ne pourrait jamais imposer en Allemagne
une monarchie absolue fondée sur le principe de l'hérédité, dont le modèle le plus
achevé était fourni par la France.
Tous les habitants de l'Empire étaient las de la guerre, à commencer par
Ferdinand II lui-même. Ses forces physiques déclinantes et les douleurs de sa
maladie l'inclinaient à conclure la paix. Mais pour un homme aussi attaché que lui
à la religion catholique, toute concession faite aux protestants - et la paix
nécessitait qu'il en fit - posait de dramatiques problèmes de conscience. Admettre
simplement qu'une paix fût possible, c'était objectivement freiner l'élan de la
Contre-Réforme. Pour éclairer sa conscience, Ferdinand II fit appel, en février
1635, à une commission de théologiens appartenant aux différents ordres
religieux: jésuites, carmes, capucins et dominicains. Cette commission regroupait
également les plus hauts dignitaires de l'Église et de l'État: les cardinaux Pazmany
et Dietrichstein, l'évêque Antonius, les comtes Trautmannsdorf, Werdenberg et
Schlick ainsi que le vice-chancelier d'Empire Stralendorf. Cette auguste assemblée
fut chargée d'établir dans quelle mesure la conclusion d'une paix avec les
protestants était compatible avec les exigences de la vraie foi. Elle conclut, à une
très nette majorité, que la paix pouvait être conclue sans que la conscience de
l'Empereur eût à en souffrir. Rassuré, Ferdinand II fit part de ses projets aux
électeurs catholiques (à l'exception évidemment de l'archevêque de Trêves) et à
Maximilien de Bavière qui acceptèrent l'idée d'un accord, tout en soulignant qu'il
ne devait pas se faire au seul avantage de l'électeur de Saxe, premier prince
protestant de l'Empire. Muni de ces avis favorables, l'Empereur écrivit à tous les princes
et états allemands, ainsi qu'aux Suédois, pour les inviter à conclure la paix.
De fait, la paix de Prague, qui fut signée au palais du Hradcany le 30 mai 1635
entre l'Empereur et l'électeur Jean-Georges de Saxe, était un accord juridiquement
complexe. Tout d'abord ce n'était pas un traité de paix formel, puisqu'au regard du
droit impérial, un état de l'Empire, tel que la Saxe, ne pouvait pas être en guerre
contre l'Empereur. Tout au plus pouvait-on le considérer en rébellion. L'électeur
de Saxe ne pouvait pas traiter d'égal à égal avec l'Empereur. De ce fait, la «paix de
Prague» était accord qui confirmait seulement les dispositions préliminaires de
Pirna en n'impliquant de prime abord que le Habsbourg et le Saxon.
Aux termes de cette paix, l'Édit de Restitution, qui avait été la pomme de
discorde entre les parties, voyait son application suspendue pendant quarante ans
dans les domaines de l'électeur. Les biens ecclésiastiques saxons étaient
provisoirement ré,Partis entre les communautés suivant l'état d'avant la
promulgation de l'Edit. Il était prévu qu'avant l'expiration du délai de quarante ans,
une commission composée de membres des deux religions, en nombre égal, se
22réunirait pour arrêter définitivement cette partition. Au cas où cette commission ne
parviendrait pas à un accord, on en reviendrait alors à la situation telle qu'elle était
en novembre 1627, date arbitraire qui avait déjà été évoquée lors des préliminaires
de Pirna. Cette disposition ambiguë présentait deux inconvénients majeurs: le
problème de la répartition n'était pas vraiment réglé et sa solution était différée de
quarante ans. D'autre part, l'accord ne faisait nulle mention des calvinistes,
minoritaires en Saxe, qui se voyaient à nouveau exclus du partage. D'autres points
plus particuliers étaient abordés. Ainsi, la propriété de l'archevêché de
Magdebourg était reconnue au prince Auguste de Saxe, frère cadet de l'électeur.
L'administrateur de Magdebourg, Christian-Guillaume de Brandebourg fut
indemnisé de la perte des revenus attachés à l'archevêché. Enfin, toujours à
Magdebourg, à la demande des habitants, la propriété de quatre charges de
conseillers fut transférée de l'Empereur à l'Électeur. En contrepartie,
conformément aux dispositions de Pima, l'archevêché de Brême et l'évêché de
Halberstadt furent attribués à l'archiduc Léopold-Guillaume, fils cadet de
Ferdinand II. Les deux Lusaces furent reconnues comme fief bohémien de
l'électeur de Saxe. Un accord particulier fut d'ailleurs conclu au sujet de la liberté
religieuse dans ces territoires ainsi qu'en Silésie.
Sur le plan militaire, la paix de Prague prévoyait qu'une armée de tous les états
fidèles serait constituée sous le commandement honorifique de l'électeur de Saxe
et serait chargée de la défense des territoires allemands contre toutes les armées
étrangères. Forte de soixante mille hommes, elle se présenterait désormais comme
« l'armée de l'Empereur et de l'Empire ». Les troupes saxonnes qui occupaient
encore quelques places silésiennes durent se ranger sous les bannières impériales,
au même titre d'ailleurs que les troupes bavaroises. Une clause particulière obligea
le duc de Saxe à poursuivre devant la justice un de ses sujets, le colonel
Brandenstein, qui, deux ans plus tôt, avait fourni aux Suédois les moyens
militaires de rançonner des domaines catholiques, notamment en Franconie.
Brandenstein fut incarcéré pour dettes et mourut en 1640 dans une prison saxonne.
Au-delà de cet accord bipartite, la paix de Prague était une «paix ouverte».
C'est-à-dire qu'on invita tous les princes, villes et États protestants à la reconnaître
pour bénéficier d'une amnistie totale. Mais beaucoup de princes ruinés par la
guerre ne pouvaient se satisfaire d'une amnistie. Chacun essaya donc de négocier
son ralliement de façon particulière. Pour tous, cependant, subsistait une clause
commune qui ne pouvait être remise en question: celle du partage des biens
ecclésiastiques, qui se ferait suivant la situation en vigueur au 12 novembre 1627.
Tous les biens confisqués ou indûment appropriés depuis cette date seraient
restitués à leurs anciens propriétaires. C'était reconnaître implicitement la caducité
de l'Édit de Restitution de 1629 ; c'était notamment reconnaître la souveraineté de
Maximilien de Bavière sur le Palatinat rhénan. De fait, la paix de Prague confirma
au Wittelsbach la possession du Haut-Palatinat et la reconnaissance de la dignité
électorale confisquée à son cousin calviniste. Les fils du défunt Frédéric V
n'obtinrent que de maigres compensations territoriales, à condition qu'ils
demeurent fidèles et loyaux à l'égard de l'Empereur.
Dans l'ensemble, ces dispositions furent bien accueillies par les protestants
dont certains trouvèrent ainsi le moyen de récupérer leurs domaines. Ce fut
notamment le cas des deux ducs de Mecklembourg qui avaient été chassés par
23Wallenstein et avaient recouvré leurs biens grâce à Gustave-Adolphe. Pour prix de
leur ralliement, l'Empereur leur rendit tous leurs droits. Le duc de Silésie se trouva
dans un cas similaire. Les différents princes ne se rallièrent pas avec le même
enthousiasme. L'électeur de Brandebourg fut, par exemple, très lent à se décider,
bien que, dès le mois de février 1635, une délégation de prélats, de nobles et de
bourgeois était venue le supplier de s'accorder avec le Habsbourg. Ses sujets lui
remontrèrent que la prolongation de la guerre qu'il avait soutenue de ses deniers,
risquait en définitive de ne profiter qu'à la France et à la Suède et nullement au
Brandebourg déjà épuisé. Le margrave Georges-Guillaume hésitait cependant à
accéder au vœu des délégués, jugeant en particulier que les intérêts calvinistes
avaient été méconnus tant par les préliminaires de Pirna que par la paix de Prague.
Peu après, il reçut la visite du baron de Rorté, agent de Richelieu, dépêché par la
diète de Worms pour le dissuader de se rallier à l'Empereur. Considérant
finalement la détresse de son pays, l'électeur accepta de reconnaître la paix.
Le landgrave Guillaume V de Hesse-Cassel était tout aussi indécis. Il savait
que, s'il reconnaissait la paix, il lui faudrait rendre les territoires que son père
Maurice avait conquis, l'épée à la main, en Westphalie. Il refusait pour l'heure de
se prononcer. Louis XIII en profita pour lui proposer un traité d'assistance et lui
envoya des subsides pour lui permettre de lever 10.000 hommes. Le duc Georges
de Brunswick-Lüneburg et le duc Franz-Albrecht de Saxe-Lauenburg étaient quant
à eux trop liés aux Suédois pour accepter une soumission immédiate. D'autres
princes encore étaient purement et simplement exclus de l'amnistie. C'était le cas
des descendants et parents de Frédéric V et notamment de son frère
PhilippLudwig. Le duc de Württemberg et le margrave de Bade-Durlach, également
exclus, durent supporter l'occupation de leurs domaines par des garnisons
impériales. Les sujets autrichiens et tchèques qui avaient pris les armes contre
l'Empereur en 1618 et tous les princes et États qui, sous la direction du rhingrave
Othon-Louis et du chancelier Oxenstierna, formaient le conseil du cercle de
Haute-Allemagne, furent pareillement écartés et leurs biens retenus en gage.
Bernard de Saxe-Weimar se trouvait quant à lui dans une position très
particulière vis-à-vis de la paix de Prague. Ses titres, ses domaines et même son
grade de général n'étaient pas reconnus. En conséquence, la paix ne lui était pas
«ouverte» et il se trouvait condamné à poursuivre la guerre: «Son seul royaume
était son honneur et sa tente était tout son domaine. Seule la guerre l'avait rendu
célèbre et redouté,. seule la guerre pouvait lui apporter la satisfaction de ses
ambitions» (Schiller). Malgré ces «cas particuliers », la majorité des états et
princes protestants se retrouvaient désormais dans le camp impérial, contre la
Suède et la France.
La paix de Prague était un pas incontestable vers la paix générale mais, dans
l'immédiat, elle n'avait rien résolu. Seule une amnistie générale, sans exclusions,
aurait pu rétablir l'unité de l'Empire. Privés de leurs derniers alliés, les Suédois
eussent alors été contraints de quitter le pays. Au contraire, les princes tenus à
l'écart de la paix n'en éprouvèrent que davantage de ressentiment, ce qui permit
aux Suédois d'alimenter le feu de la guerre pendant de longues années encore. De
plus, pour de nombreux protestants, la paix de Prague était une véritable forfaiture
car elle n'avait accordé aucune liberté religieuse à l'Autriche. Ils en rendaient le
duc de Saxe respons~ble et l'accusaient de félonie et de couardise. De même, la
24paix avait mécontenté nombre de partisans de la Contre-Réforme qui se
plaignaient qu'on eût ainsi privé l'Église de certains de ses droits inaliénables et
qu'on ait rétrocédé des biens ecclésiastiques aux protestants. Les jésuites, en
particulier, dénonçaient la faiblesse de Ferdinand II.
Les adversaires les plus résolus de la paix de Prague furent évidemment les
Suédois. Depuis la mort de Gustave-Adolphe, ces derniers entendaient mener en
Allemagne une sorte de guerre par procuration. Sans renier leurs alliances, ils
cherchaient néanmoins à se désengager, ne fut-ce que pour des raisons financières.
Au début de 1633, le chancelier Oxenstierna avait ramené sur les rives de la
Baltique les régiments proprement suédois et laissé à l'intérieur de l'Allemagne
les régiments de mercenaires. C'était une première forme de repli. Le 7 janvier
1635, devant le Conseil d'État, il affirma: « Nous devons faire que cette affaire
allemande soit laissée aux Allemands, qui seront les seuls à en tirer quelque bien
(s'il en arrive le moindre), et par conséquent ne pas dépenser ici davantage
d'hommes ou d'argent, mais plutôt tenter par tous les moyens de nous en sortir ».
Pour autant, le Conseil suédois n'envisageait pas la conclusion de la paix sans
obtenir un dédommagement. De ce point de vue, la paix de Prague bouleversait
leurs plans. Oxenstierna avait tout fait pour éviter le ralliement de la Saxe et du
Brandebourg à l'Empereur. Les Suédois étaient inquiets et amers: appelés en
Allemagne par les Allemands eux-mêmes pour défendre l'Évangile et les libertés
des États, ils se voyaient aujourd'hui presque totalement abandonnés. De leurs
efforts, ils n'avaient tiré aucun avantage, pas même des remerciements, des princes
pour qui ils avaient combattu et qui signaient maintenant la paix avec les
Habsbourg. La paix de Prague ne leur attribuait aucune compensation.
Sans doute saisi par quelques remords, le duc de Saxe proposa finalement un
dédommagement de 1.500.000 gulden. Les Suédois exprimèrent leur déception
devant cette offre si peu en rapport avec les efforts qu'ils avaient consentis et avec
les besoins réels de leurs troupes. En outre cette offre offensait leur fierté.
Oxenstierna répondit au Saxon par une lettre amère, dans laquelle il estimait que
des provinces importantes auraient constitué un plus juste salaire pour les Suédois
qui avaient offert le sang de leur roi. Il espérait en fait recevoir le duché de
Poméranie, dont le vieux duc Boguslav XIV était toujours sans héritiers. Mais la
paix de Prague avait dévolu la Poméranie au prince-électeur de Brandebourg
lequel, en contrepartie, avait dû s'engager à interdire l'établissement des Suédois
dans les forteresses du duché. Oxenstierna repoussa donc les propositions
saxonnes. Cela ne fut pas du goût de certains mercenaires allemands qui servaient
sous les drapeaux suédois et se seraient volontiers satisfaits des indemnités
proposées par l'électeur de Saxe. En août 1635, ils manifestèrent leur
mécontentement en retenant Oxenstierna en otage au camp de Magdebourg. Pour
se dégager de ce mauvais pas, le chancelier promit de fournir des sommes d'argent
équivalentes avant la fin de la guerre, faute de quoi les troupes seraient autorisées
à venir lever des contributions en Suède. Comme le remarque G.Parker, « de ce
moment, le contentement de la troupe devint pour la Suède une considération
fondamentale dans toute négociation de paix ».
De fait, Oxenstierna n'était pas tant gêné par l'augmentation soudaine du
nombre de ses adversaires que par l'impossibilité dans laquelle il se trouvait
désormais de ravitailler son armée. Nombre de magasins lui étaient dorénavant
25fermés. La position suédoise était d'autant plus délicate que la trêve conclue avec
la Pologne arrivait à expiration et qu'une partie des troupes devrait alors être
retirée des bords du Rhin pour aller surveiller l'Oder. Les Suédois ne pouvaient
pas s'offrir le luxe de combattre seuls sur deux fronts aussi éloignés. L'entretien
qu'Oxenstierna avait eu au mois d'avril 1635 avec Louis XIII et les promesses de
secours faites par ce dernier inclinaient les Suédois à se maintenir sur le Rhin.
L'entrée en guerre de la France fut pour eux un soulagement: plus question de
quitter l'Allemagne. Restait à écarter la menace polonaise en renouvelant la trêve.
Les Français, là encore, apportèrent une aide efficace en envoyant le comte
d'Avaux comme médiateur à Varsovie. Maître des requêtes depuis 1623, cet habile
diplomate s'était déjà illustré dans des missions délicates à Venise, à Rome et en
Allemagne. Il arriva à la cour de Ladislas comme représentant accrédité à la fois
par la France et par la Suède. Les négociations furent longues et difficiles car
Ladislas IV était dans une position de force qui le rendait peu enclin aux
concessions. La victoire écrasante qu'il avait remportée à Smolensk, le 24 février
1633, sur l'armée moscovite et le traité de Polanow signé en 1634, à la suite de
cette victoire, avaient mis fin à la période séculaire des guerres à l'est de l'Europe.
Ladislas manifestait désormais l'intention de s'allier à la Moscovie pour déclarer la
guerre à la Suède dès la fin de la trêve et recouvrer le trône des Vasas. En outre, le
roi de Pologne éprouvait quelque réticence à donner satisfaction à la France. Il se
souvenait en effet, qu'en 1629, alors que la guerre contre la Moscovie battait son
plein, la France avait conclu un traité de commerce avec les Russes, acquérant
notamment le droit de tenir comptoir à Arkhangelsk, Pskov, Novgorod et Moscou.
En 1630, vingt navires français (et soixante-douze en 1631) avaient ainsi mouillé
dans les ports russes, au grand dam des Polonais.
Il fallut tout le talent du comte d'Avaux pour venir à bout des préventions du
roi de Pologne qui accepta finalement de proroger la trêve avec les Suédois.
Ladislas IV posa néanmoins des exigences draconiennes: la Suède devait retirer
toutes ses garnisons de la Prusse royale et rendre la Livonie dont la conquête lui
avait pourtant demandé tant d'efforts. Oxenstierna jugea ces conditions
désastreuses mais, pressé par la nécessité, il les accepta. Le 12 septembre 1635, à
Stuhmsdorf (Sztum), en Prusse, l'acte prorogeant la trêve pour une durée de
vingtsix ans fut officiellement signé. La Suède avait désormais les mains libres pour
continuer la guerre en Allemagne. Richelieu n'oublia pas le rôle éminent joué par
le comte d'Avaux : c'est à lui qu'il fera à nouveau appel lorsque s'ouvriront les
négociations finales en Westphalie.
Pour l'armée suédoise, la trêve avec la Pologne arrivait à point nommé. Depuis
de longs mois en effet, Baner se battait avec l'énergie du désespoir pour obtenir du
chancelier Oxenstierna des subsides et du ravitaillement. Son armée était épuisée
et désemparée. Les mutineries se multipliaient au point que le maréchal avouait:
«Je déplore le fait que chaque officier donne des ordres comme il l'entend».
Découragé, il menaçait Oxenstierna, soit de passer au service de l'électeur de Saxe,
soit de créer une milice personnelle avec les quelques soldats qui lui restaient
fidèles. Heureusement, juste avant l'hiver, l'arrivée de troupes fraîches, rendues
libres par la trêve avec la Pologne, permit de restaurer la discipline et de trouver
quelques ressources. Baner en profita pour enlever Domitz (novembre 1635), sur
les bords de l'Elbe, et écraser un parti de Saxons devant Golberg. Il installa ensuite
26ses troupes dans des quartiers aux frontières de la Saxe, attendant que Torstensson
vienne le soutenir.
Pendant ce temps, les Impériaux avaient repris Augsbourg, au terme d'un siège
épuisant de plus de six mois. La ville avait perdu plus de la moitié de sa
population; les survivants ressemblaient à des fantômes et les derniers défenseurs
étaient tombés d'inanition à leurs postes. «Pendant les trois mois, ils
avaient mangé des chats, des rats et des chiens, et huit semaines avant la
reddition, les habitants découpaient les harnais du bétail pour les faire bouillir et
les mâcher. Unefemme avoua avoir cuit et mangé le cadavre d'un soldat qui était
mort dans sa maison. En dépit de tout cela, les conquérants célébrèrent leur
victoire par un banquet et s'enivrèrent toute la nuit pendant que les bourgeois
affamés écoutaient et se demandaient quand ils auraient quelques provisions»
(c.V. Wedgwood).
Combats sur le Rhin
Bernard de Saxe-Weimar s'inquiétait des progrès impériaux. L'archiduc
Ferdinand-Ernest, Gallas, Piccolomini et Mansfeld étaient maintenant tous passés
sur la rive gauche du Rhin. Il y avait déjà, côté impérial, près de 20.000 fantassins
et environ 12.000 cavaliers. En outre, l'Empereur envoyait 12.000 et
5.000 chevaux vers les Pays-Bas et levait encore de nouvelles troupes. Bernard de
Saxe-Weimar attendait toujours les secours promis par les Français lors de la
diète de Worms. Devant la poussée des Impériaux, il abandonna ses positions et
partit à la rencontre du marquis de Feuquières, en direction de Sarrebruck, en
effectuant quelques détours.
l,Avec le rhingrave Othon vice-président du cercle de Haute-Allemagne, il se
rendit à Francfort où il mit en garde les habitants contre la tentation d'accepter les
propositions de paix de l'Empereur. Puis il laissa des troupes en garnison dans
Worms, Mayence et Kaiserslautern. En chemin, à Frankenthal, Bernard rencontra
l'administrateur du Palatinat, Philipp-Ludwig, chassé de Heidelberg par Jean de
Werth. Le Palatin, accompagné de fonctionnaires en exil, demanda au duc de
Weimar l'autorisation d'entreposer décemment le cercueil de son frère - le
malheureux Frédéric V qui n'avait pas encore pu être rapatrié à Heidelberg, en
raison des caprices de la politique. Le prince de Weimar et les Palatins rendirent
les honneurs à ce mort bien encombrant, dont le cercueil fut finalement déposé
dans l'église de Frankenthal. Après la cérémonie, le duc assura ses visiteurs qu'il
maintiendrait plusieurs garnisons sur la rive droite du Rhin jusqu'à l'arrivée des
1 Le rhingrave Othon-Louis de Salm était mort le 16 octobre 1634, à Worms, à l'âge de trente-sept
ans, des suites d'une baignade dans les eaux froides du Rhin, quelques jours à peine après avoir
contresigné le pacte que Français et Suédois avaient conclu à Strasbourg au sujet de l'occupation
des villes rhénanes (cf. L'Empire supplicié). Six mois après son décès, sa veuve accoucha de son
fils Jean X. Dans l'immédiat ses deux frères Othon (dont il est question ici) et Jean-Philippe
assurèrent sa succession à la tête de ses domaines et au commandement militaire du cercle de
Haute-Allemagne.
27renforts français. Il ne leur cacha cependant pas que le ralliement de la majorité des
princes protestants à l'Empereur le mettait dans une situation stratégique difficile.
À Zweibrucken, Bernard de Saxe-Weimar trouva toutefois un allié fidèle en la
personne de Jean II, comte palatin de Zweibrucken (Deux-Ponts), qui refusait
toujours de se soumettre à l'Empereur. Le fils de Jean II combattait déjà aux côtés
des Suédois; seul son âge avancé empêchait le comte d'en faire autant. Pour
l'heure, Jean II et sa famille s'apprêtaient à quitter leur capitale et à gagner Metz,
pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi.
Bernard de Saxe-Weimar arriva finalement à Sarrebruck pour y attendre
Feuquières, l'envoyé de Richelieu, qui était allé à Chaumont presser le cardinal de La
Valette d'amener une armée française sur les bords du Rhin. Feuquières arriva à
Sarrebruck, seul: aucune troupe ne l'accompagnait. Le duc de Weimar fut très
déçu et fit part de son amertume. Le retard des secours français était d'autant plus
inquiétant que les Impériaux continuaient d'avancer: ils avaient déjà chassé de
Worms et de Mayence les garnisons que Bernard y avait laissées et, en outre,
Piccolomini, après avoir franchi le Rhin à Philippsburg, se préparait à assiéger
Kaiserslautern. Feuquières affirma avoir convaincu le cardinal de La Valette de se
mettre en route dans les plus brefs délais. Quoiqu'il en fut, ce retard obligeait le
duc à modifier ses plans. Son intention fut alors de retourner protéger Francfort en
coupant la route aux ravitaillements impériaux. Il comptait, pour cela, sur l'aide du
landgrave de Hesse-Cassel et du duc de Brunswick-Lüneburg. Mais ces nouveaux
plans furent également abandonnés, car, au moment de se mettre en route, à la
mijuillet, Bernard de Saxe-Weimar apprit que le cardinal de La Valette avait enfin
fait mouvement vers le Rhin, à la tête d'une importante armée.
Richelieu avait travaillé sans relâche à la préparation de la grande armée
rhénane. À la mi-mai, il avait décidé d'en confier le commandement au cardinal de
La Valette, qui, en tant que gouverneur de Metz, avait montré de réelles qualités
d'organisateur. C'était aussi une façon de récompenser ce dernier pour l'aide
précieuse qu'il avait apporté lors de la Journée des Dupes. En apprenant sa
nomination, La Valette avait quitté son camp de Lure et s'était rendu à
Fontainebleau pour y recevoir les ordres du roi. Le 3 juillet, après son passage à la
Cour, il repartait pour Chaumont où l'attendaient 18.000 fantassins et 6.000
1
cavaliers rassemblés depuis plusieurs mois par les marquis de Sourdis et de
Bellefonds et par le sieur du Hallier, homme de confiance de Richelieu. Sitôt arrivé
dans le Bassigny, le cardinal déplaça sa nouvelle armée vers Metz.
Le 19 juillet 1635, le cardinal de La Valette, accompagné du marquis de
Feuquières, rencontra le duc de Saxe-Weimar à Morhange. Inquiet des progrès de
Piccolomini devant Kaiserslautern, le duc pria le cardinal de faire avancer ses
troupes jusqu'à cette ville. Les Français se mirent en route, via Sarrebruck. Il fallait
se hâter car, dans l'intervalle, la situation s'était encore aggravée. Le duc Charles de
Lorraine, profitant de la faiblesse de l'armée du duc de La Force, s'était en effet
1 Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye (1558- 21 décembre 1666), maître de camp
général de la cavalerie et chevalier des ordres en 1633. Il deviendra lieutenant-général en 1639,
puis conseiller d'État et gouverneur de l'Orléanais. Époux de Jeanne de Monluc et frère de
l'archevêque de Bordeaux.
28emparé de Remiremont après trois assauts meurtriers. Mais il y avait plus grave
encore: Jean de Werth, après s'être avancé jusque dans les faubourgs de
Strasbourg, avait mis le siège devant Colmar et ravageait les villages alentour
tandis que Gallas investissait Haguenau à la tête d'une puissante armée; enfin,
d'autres contingents impériaux menaçaient Sélestat et Montbéliard. Devant ces
périls, le 20 juillet, à Saint-Germain, Louis XIII écrivit une lettre pressante au
cardinal de La Valette : «~..) Il est de tout nécessaire que vous avanciez avec mon
armée que vous commandez jusqu'à Sarbric, pour vous joindre à lui (le duc
Bernard). Lorsque vos forces seront réunies, vous pourrez prendre résolution
ensemble selon l'état des affaires... Si la place (Kaiserslautern) peut être secourue,
ce sera un très grand avantage pour mes affaires, parce qu'elle est capable
d'arrêter les ennemis et de les tenir éloignés de nous. ~..) Si Kaiserloutre peut être
délivré, ce sera à vous de juger sur les lieux si ~..) vous pouvez faire passer mon
armée plus avant que celle de mon cousin le duc de Weymar, pour essayer, en
vous avançant, de délivrer Mayence.»
Le 24 juillet, le cardinal de La Valette quitta Pont-à-Mousson en se plaignant
déjà du manque d'effectifs, surtout dans la cavalerie, et des difficultés de
ravitaillement. Au vrai, le duc de La Force lui avait «emprunté» les régiments de
Turenne et de Nettancourt et ne les avait toujours pas rendus. Le vicomte de
Turenne ne rejoindra l'armée du Rhin qu'à la mi-août et entrera dans l'état-major
avec le grade de maréchal de camp, aux côtés du colonel Hébron et du comte de
Guiche.
Le 27 juillet, royaux et Weimariens firent leur jonction au village de
Freimingen et se présentèrent réunis devant Sarrebrück. Les nouvelles étaient
mauvaises. Gallas, ayant quitté l'Alsace, avait rejoint Piccolomini devant
Kaiserslautern et s'était finalement emparé de la ville que les Français avaient trop
tardé à secourir, puis avait enlevé Worms mal défendue. Le général impérial était
maintenant devant Zweibrücken avec près de 6.000 cavaliers et 3.000 fantassins.
Le cardinal de La Valette lança immédiatement le comte de Guiche avec huit cents
mousquetaires au secours de la place menacée. Surpris par l'arrivée soudaine des
Français, Gallas préféra lever le siège car il avait imprudemment laissé le gros de
ses forces à Mayence.
Gallas fuyait vers le nord pour échapper aux Français lancés à ses trousses. Il
s'empara, en chemin, du château de Landstuhl, dont le gouverneur Schink lui
ouvrit complaisamment les portes. Il tenait là une position remarquable qui
commandait un étroit défilé que les poursuivants devaient nécessairement
emprunter. Les Français s'étaient arrêtés à Homburg, au nord de Zweibrücken,
bien avant l'entrée du défilé, pour attendre le reste de l'armée et les bagages restés
à Sarrebrück. Cependant, le duc Bernard avait détaché une avant-garde de 2.000
cavaliers pour ne pas perdre la trace de Gallas. Ignorant que ce dernier tenait
Landstuhl, les Weimariens s'avancèrent imprudemment dans le défilé où ils furent
cueillis par un feu meurtrier. Pris de court, ils tentèrent de grimper à l'assaut de la
citadelle. Mais le chemin était trop escarpé. Bien que dix fois plus nombreux que
les Impériaux, les cavaliers weimariens durent s'en retourner à Homburg.
Le cardinal de La Valette hésitait à avancer davantage ses troupes. Le 31
juillet, il écrivit au surintendant Bouthillier: «Aujourd'hui je suis en extrême peine,
n'ayant pas assez de pain pour m'avancer en Allemagne et étant contraint de me
29fier en la parole du duc de Weimar, lequel m'en promet bien». Le manque de
ravitaillement se faisait déjà cruellement sentir. Dans une autre lettre, il insista:
«Si nous étions assurés de nos vivres, nous n'aurions rien à craindre, mais il est
impossible de faire venir de Metz tout ce qui nous est nécessaire». Attentif à ce
problème, le roi envoya M. du Houssay et M. de Bordeaux en Champagne pour y
réquisitionner du blé. Le secrétaire d'État, Abel Servien informa La Valette des
décisions royales: «l'intention du Roy est d'establir deux grands magasins dans
Metz et dans Nancy, à cause qu'on lui a dit que ceux de Marsal et de Moyenvic ne
sont ni sûrs ni commodes».
Le 12 août, alors qu'il s'apprêtait à quitter Paris pour la Lorraine, Louis XIII
écrivit au cardinal de La Valette: «Je veux vous recommander ce que je vois que
vous n'oubliez pas, d'assurer si bien vos vivres que la nécessité ne ruine pas nos
troupes et ne les fasse pas débander, ce qui arrivera indubitablement si elles se
rencontrent en des lieux où elles n'aient pas de pain. Vous êtes trop clairvoyant
pour ne pas connaître combien il est important pour mon service de conserver le
duc de Weimar attaché à nos intérêts. C'est pourquoi j'estime qu'il faut, en toutes
façons, essayer que vous demeuriez conjoints ensemble, pourvu que ce soit en des
lieux où les armées puissent subsister».
Bernard de Saxe-Weimar suppliait le cardinal, toujours hésitant, de repartir à la
poursuite de Gallas et de le repousser sur la rive droite du Rhin. Si les Impériaux
demeuraient sur la rive gauche, argumentait Bernard, l'armée royale ne pourrait
même plus se replier vers la Sarre ou la Moselle sans crainte d'être attaquée. De
plus, poursuivait le duc, ses propres troupes pourraient rejoindre celles du
landgrave de Hesse-Cassel qui avait promis d'intervenir. Mais il fut bientôt trop
tard pour rattraper Gallas, aussi le duc proposa-t-il d'aller débloquer Mayence
assiégée par Wolf von Mansfeld. Devant l'insistance du Saxon, le cardinal décida
de tenter l'aventure. Le 2 août, l'armée quitta Homburg et s'engagea dans la vallée
du Glan. Le cardinal fut soulagé en recevant un nouveau message du roi qui
approuvait le mouvement: «Comme je ne connais ni les périls ni les
incommodités de ce voyage, je remets à votre disposition de conduire mon armée
que vous commandez dans les lieux que vous jugerez convenables à mon service».
Le cardinal avait eu raison de suivre le plan de Bernard de Saxe-Weimar car les
régions traversées regorgeaient de blé. Le moral des troupes remontait.
A Alsenz, une petite ville du Bas-Palatinat vidée de ses habitants, La Valette
reçut deux nouvelles intéressantes par une dépêche du colonel Hohendorff qui
défendait Mayence: les troupes du comte Wolf von Mansfeld venaient de lever le
siège de la ville pour rejoindre Gallas à Worms et, par ailleurs, le landgrave de
Hesse-Cassel s'était mis en marche pour débloquer Francfort. Ce message souleva
une vague d'enthousiasme dans les rangs Franco-weimariens : Mayence était
sauvée sans qu'on eût à se battre.
L'armée royale reprit sa marche vers la grande cité rhénane. Elle traversa
Kreuznach sans rencontrer l'ennemi puis se présenta devant Bingen, à quelques
lieues à l'ouest de Mayence. Une garnison impériale, forte d'à peine quatre cents
hommes, commandée par le colonel du Moulin, lui opposa une forte résistance. Il
fallut bombarder la place pendant deux jours et ouvrir une brèche par laquelle
s'engouffrèrent les troupes du comte de Guiche. La population accepta de se
rendre mais le colonel du Moulin réussit à se barricader dans le château avec ses
30troupes et continua le combat avec acharnement. Le comte de Guiche ne se rendit
totalement maître de la citadelle que le 13 juin après quatre jours d'efforts. Les
Français n'avaient perdu que neuf hommes, parmi lesquels le lieutenant de
Chalençay. Le comte de Guébriant, capitaine des gardes, et le comte de la Suze,
blessés, durent quitter provisoirement le service.
Le cardinal de La Valette confia Bingen à la garde d'un régiment allemand sous
les ordres du colonel écossais Jacob Ramsay, puis reprit la marche vers Mayence.
Bernard de Saxe-Weimar avait pris les devants et s'était emparé de deux châteaux
sur la rive gauche du Rhin, à proximité de Mayence. Déjà il faisait avancer la
construction d'un pont de bateaux sur le fleuve. Il apprit bientôt avec satisfaction
que 20.000 hommes, conduits par son frère, Guillaume de Saxe-Weimar, le
landgrave de Hesse et le colonel Sperreuter, s'apprêtaient à le rejoindre après avoir
levé le siège de Hanau. Dans le même temps, Louis XIII confirma au cardinal
l'arrivée de 6.000 fantassins et 2.000 cavaliers détachés des armées de Brézé et de
Châtillon qui opéraient alors dans les Pays-Bas et devaient entrer en Allemagne par
Coblence.
L'armée franco-weimarienne quitta Bingen le 19 août. Cinq jours plus tard, elle
fit son entrée dans Mayence sans rencontrer de difficultés puisque Gallas avait
abandonné le siège de la ville depuis deux semaines et s'était replié vers Darmstadt,
puis Worms et Spire, avec 4.000 soldats totalement épuisés. Le cardinal de La
Valette s'installa dans le palais archiépiscopal. Dès le lendemain, Bernard de
SaxeWeimar vint le supplier de franchir le Rhin et de s'établir dans un camp fortifié à
Hochheim, au confluent du Main et du Rhin. Le cardinal qui avait déjà perdu 3.000
hommes depuis Metz, hésitait à s'avancer plus profondément en Allemagne alors
que le ravitaillement était si mal assuré. Bernard sut néanmoins le convaincre,
faisant notamment valoir l'arrivée imminente du renfort hessois. Mais les troupes
ne l'entendirent pas ainsi et refusèrent de passer outre-Rhin. La garde suisse, fait
rarissime, se mutina, arguant que son contrat ne prévoyait pas une expédition aussi
lointaine. Les désertions se multiplièrent et les gendarmes du prince de Condé
refusèrent d'avancer. Utilisant à la fois la menace et la supplique, l'état-major
réussit à apaiser la situation. On avait perdu un temps précieux.
Les 25 et 26 août, 10.000 fantassins et 8.000 cavaliers français franchirent le
pont sur le Rhin que Weimar avait réussi à terminer in extremis. Ils s'installèrent à
Hochheim, tandis que les Weimariens, restés sur la rive gauche, s'établissaient à
Gustavsburg, sous Mayence, dans l'ancien camp de Gustave-Adolphe. Pendant ce
temps, les Impériaux n'étaient pas restés inactifs. Profitant du fait que les Hessois
avaient levé le siège de Hanau, le général Melchior von Hatzfeld et le baron de
Lamboy avaient attaqué Francfort. Bernard de Saxe-Weimar avait aussitôt dépêché
le marquis de Feuquières dans la ville menacée afin d'encourager les bourgeois à la
résistance. Dans le même temps il avait envoyé à Saxenhausen, sur la rive gauche
du Main, juste en face de Francfort, le régiment du duc de Württemberg et celui de
Ratilly, avec cinq cents chevaux sous les ordres du colonel Rose. Mais ces secours
arrivèrent trop tard. Les bourgeois de Francfort avaient déjà entamé des
négociations avec le général Hatzfeld, obligeant le gouverneur suédois, Jean
Vitztum d'Ekstad, à se réfugier dans Saxenhausen. Le 19 août, les troupes
impériales faisaient leur entrée dans Francfort et, quelques jours plus tard,
31enlevaient Saxenhausen, après avoir obtenu la capitulation du général-major
Vitztum. Le duc de Württemberg était encore loin.
La prise de Francfort inquiétait les Franco-weimariens installés à Mayence, les
deux villes n'étant distantes que de six lieues. L'objectif de Bernard de
SaxeWeimar était maintenant de provoquer une bataille générale afin de briser l'élan
des Impériaux. Pour cela, il comptait sur l'aide du landgrave de Hesse et du duc
Georges de Brunswick-Lüneburg. Pour les décider, il dépêcha auprès d'eux le
comte Jacob de Hanau, beau-frère du landgrave, et le major Witterstein. Mais,
ayant appris la chute de Francfort, le Hessois avait pris les devants en écrivant au
cardinal de La Valette: «J'ay prié M de la Boderie de vous dire bien
particulièrement ce qui en est et le mémoire que je luy ay baillé vous esclaircira
des raisons qui nous obligent de croire que la conjoncture de nos troupes avec les
vostres et celles de mon cousin M le duc de Saxe de Weymar ne sera ny
advantageuse pour le bien public ny aussy aucunement possible.»
Les Franco-weimariens se retrouvaient seuls pour affronter l'ennemi, ce qui ne
les encourageait guère à s'enfoncer plus à l'est. Les Impériaux se faisaient d'ailleurs
chaque jour plus pressants. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, ils tentèrent de
rompre le pont de bateaux en face de Mayence en faisant dériver un brûlot sur le
fleuve. Les gardes du pont sonnèrent l'alarme et les assaillants furent repoussés
ainsi que le brûlot. Le pont était sauvé, ce qui évitait aux troupes françaises de se
retrouver totalement isolées sur la rive droite du Rhin. Pour décourager une
nouvelle attaque, les Français lancèrent plusieurs contre-offensives. Le 8
septembre, le comte de Guiche défit plus de 3.000 Croates près de Hochheim, mais
le 13 septembre, Turenne et Feuquières, qui s'étaient avancés jusque sous les murs
de Francfort, furent cernés par Lamboy et Hatzfeld. Les Impériaux se jetèrent
contre les régiments de Feuquières qui ne furent sauvés que par une vigoureuse
contre-attaque de Turenne. Au cours de la mêlée, le général Hatzfeld fut
grièvement blessé et dut être évacué vers l'arrière.
La Valette se trouvait dans une situation de plus en plus inconfortable, n'ayant
toujours reçu aucun secours. Richelieu lui avait pourtant promis le renfort des
troupes de M. de Bellefonds, mais ces dernières étaient restées à Metz, car le
ministre songeait maintenant à les utiliser en Lorraine, notamment pour dégager
Sierck, menacée par les troupes ducales. De plus, la disette faisait des ravages. Il
n'y avait plus un seul village, dans un rayon de dix lieues autour de Mayence, qui
pût fournir du ravitaillement. Offenburg, le commissaire-général aux vivres de
l'armée weimarienne, et Bouault, son homologue français, étaient incapables de parer
aux besoins. Le dénuement de l'armée était tel qu'il n'était plus question d'attaquer
Gallas, solidement retranché entre Worms et Spire. Bernard proposa alors de
retourner du côté de Trêves ou Coblence, dans l'espoir d'y trouver des vivres.
De nouvelles difficultés surgirent. Le duc, qui avait englouti une fortune pour
mener campagne, réclama soudain à la France de nouveaux subsides, à hauteur de
quatre millions de livres. Jamais, pas même à Gustave-Adolphe, Louis XIII n'avait
accordé une somme aussi considérable que la situation financière du moment
empêchait d'ailleurs de verser. De sordides négociations s'engagèrent entre le duc
de Weimar et le cardinal de La Valette. Exploitant les circonstances, les Impériaux
firent miroiter au duc, par l'intermédiaire d'un officier hessois, les avantages qu'il
aurait à passer au service de l'Empereur. Les discussions menaçaient d'être longues
32car le cardinal et le marquis de Feuquières avaient reçu comme consigne de Paris
de ne pas promettre plus de 3.200.000 livres. Gallas, profitant de la mésentente de
ses adversaires, quitta les environs de Worms, rappela à lui les troupes qui
n'étaient pas indispensables au siège de Mannheim et marcha vers Mayence. Du
coup, les alliés en oublièrent leur querelle et hâtèrent le retour de l'armée française
sur la rive gauche du Rhin. Le 17 septembre, les troupes du cardinal quittèrent leur
camp de Hochheim et franchirent le fleuve. Le lendemain, les Weimariens
levèrent leur camp de Gustavenburg, après avoir confié la garde de Mayence à huit
régiments commandés par le colonel Hohendorff.
L'armée en retraite traverse Wolfsheim, puis franchit la Nahe, le 19 septembre,
par le pont de Kreuznach. Le duc de Weimar effectue un détour par Bingen pour y
embarquer, par voie fluviale, un gros canon destiné à Coblence, puis il rejoint les
Français devant Kreuznach. Mais ses soldats, qui auraient souhaité rester à
Mayence, menacent de se rebeller. Le duc doit réprimer un début de mutinerie et
tue, en la circonstance, de ses propres mains, un des meneurs nommé Vloff. Les
esprits s'apaisent. Les généraux décident alors de se retirer vers Metz, par
Meisenheim et Saint-Avold. Le 21 septembre, Turenne se porte à l'avant-garde
avec deux régiments suédois et une compagnie de chevau-légers. Dans la soirée,
près du hameau de Handreheim, il tombe sur 4.000 cavaliers croates sous les
ordres de Colloredo. Les Français, surpris de se trouver si près de l'ennemi,
craignent de se trouver nez à nez avec le gros de l'armée. Pourtant, avec la
promptitude de décision qui fera sa réputation, Turenne ordonne l'attaque. Il
prépare la charge de la cavalerie en ouvrant au canon et au mousquet des brèches
sanglantes dans les rangs ennemis puis se lance en avant. Le combat fait rage. Les
Impériaux surpris par la fougue française perdent pied et s'égayent. Ils laissent sur
le champ de bataille 200 morts et 300 prisonniers, parmi lesquels le colonel
Bender et des officiers de la chambre du prince Casimir, frère du roi de Pologne.
Les régiments italiens du duc de Toscane et de Francisco de Gonzague ont été
taillés en pièces. En outre, les Impériaux abandonnent treize pièces d'artillerie.
La victoire de Turenne n'était que très partielle. Gallas, qui n'avait pas participé
au combat, tenait Meisenheim et coupait la route des Français. L'état-major,
préférant l'éviter, décida d'effectuer un détour par Sobernheim et de brûler une
partie des convois afin de récupérer des chevaux pour tirer les canons. Le reste des
bagages fut dirigé vers Metz, par Ottweiler. Le 22 septembre, l'armée reprit sa
marche mais son arrière-garde fut attaquée par 2.000 Croates. Grâce à la présence
d'esprit de M. de Nettancourt qui sut promptement organiser une contre-attaque, le
pire fut évité. Le lendemain, on repartit vers Vaudrevange, près de Sarrelouis, où
on espérait souffler un peu. Mais, sous l'effet d'une pluie battante, les chemins
s'étaient transformés en bourbiers. Il fallut se résoudre à abandonner une partie de
l'artillerie. Le jour suivant, l'armée franco-weimarienne dut traverser un défilé très
étroit, propice aux embuscades, pour atteindre les rives de la Nahe. Sous la
protection de M. de Vennes et de la cavalerie suédoise, ce délicat passage fut
franchi sans heurts. Il fallait faire vite car les Croates harcelaient l'arrière-garde.
Partout à l'horizon s'élevaient les fumées des villages incendiés.
Le 24 septembre, l'armée arriva à Birkenfeld. On sollicita le comte palatin pour
qu'il prenne en dépôt les dernières pièces d'artillerie, mais, par crainte des
représailles des Impériaux, le comte refusa. Il fallut noyer les canons dans un
33étang. Le surlendemain, les Franco-weimariens exténués parvinrent enfin sur les
hauteurs de Vaudrevange après avoir repoussé, grâce à Turenne, une nouvelle
attaque de Croates. Il fallait maintenant franchir la Sarre. Le gouverneur de
Vaudrevange, M. de Nels, fit construire un pont de bateaux et ravitailler les
troupes. Dans le même temps, M. de Vaubécourt, alerté par le cardinal de La
Valette, avait quitté Metz à la tête de 2.000 cavaliers, afin d'aider au passage de la
Sarre. M. de Bellefonds agit pareillement. Mais ces secours arrivèrent trop tard.
Le 27 septembre, l'armée franco-weimarienne avait traversé le fleuve et quitté
Vaudrevange. Mais Gallas avait également franchi la Sarre, plus en amont, avec
8.000 cavaliers et cherchait à couper la route de Metz. Les Français durent alors
faire un détour pour franchir la Nied par le pont de Boulay. Dans l'après-midi,
alors que l'avant-garde, les gendarmes de Condé, et les bagages avaient déjà passé
le pont, neuf régiments impériaux et six compagnies de dragons croates tombèrent
sur la cavalerie franco-suédoise commandée par le colonel Hébron, le
généralmajor Taupadell et le major-comte de Rittberg. Les Français allaient ployer,
lorsque Guébriant, qui commandait l'arrière-garde, surgit avec quatre cents
mousquetaires et pénétra dans les rangs ennemis. Les salves meurtrières des
mousquets brisèrent net l'élan des cavaliers croates. Les troupes du colonel
Hébron se ressaisirent et lancèrent une vigoureuse contre-attaque. Les Impériaux
ne purent résister et s'enfuirent à toutes jambes, abandonnant de nombreux morts
et blessés. Malgré la violence du choc, les Français n'eurent que peu de
dommages. Ils perdirent tout de même trois officiers de valeur: le marquis de
Mouy, lieutenant des gendarmes, et les lieutenants de Cahuzac et de Londigny.
Les vainqueurs restèrent à Boulay jusqu'au lendemain, puis se répartirent dans
plusieurs villages autour de Metz.
Démoralisées par l'échec de Boulay, les troupes de Gallas étaient épuisées.
Cependant, pour empêcher l'acheminement par les Franco-weimariens des secours
destinés aux garnisons restées sur le Rhin, Gallas et Gonzague décidèrent
d'attaquer Sarrebrück avec 6.000 hommes. Pressentant le danger, MM. de
Bellefonds et d'Argenson avaient dès le début de septembre envoyé le marquis de
Colligny de Cressia défendre la ville et soutenir son gouverneur, M. de
Bonnemare. Le 16 septembre, les premiers régiments impériaux arrivèrent devant
les murs. Le 18, Cressia tenta vainement une sortie pour desserrer l'étau des
assaillants. Les assiégés crurent cependant être venus à bout de la patience des
Impériaux lorsque ceux-ci levèrent leur camp, dans la nuit du 20 au 21 septembre.
Ce n'était qu'une manœuvre: ils réapparurent deux jours plus tard. Le 25
septembre, M. de Bonnemare adressa un ultime message au cardinal de La
Valette: «Les bourgeois de notre basse ville voulaient se rendre quand l'ennemi
nous investit,. ceux de la haute ville parlent assez mal à propos, et nous sommes
ainsi dans la méfiance et toujours nuit et jour sous les armes». On ne put envoyer
aucun secours à Sarrebrück. La mort dans l'âme, le marquis de Cressia et le
gouverneur durent capituler.
Les Impériaux se dirigèrent alors sur Vaudrevange qu'ils enlevèrent après cinq
assauts, courageusement repoussés par le gouverneur, M. de Nels. Lorsque celui-ci
tomba entre les mains ennemies, le cardinal de La Valette intervint auprès du roi
afin que la rançon fût payée. Puis Gallas enleva Saint-Avold. Les troupes
34françaises stationnées à Metz ne pouvaient dorénavant plus communiquer avec
l'Allemagne rhénane.
Louis XIII en Lorraine
Tandis que le cardinal de La Valette et le duc de Saxe-Weimar connaissaient
des fortunes diverses sur les bords du Rhin, les combats s'étaient poursuivis en
Lorraine. Après la prise de Remiremont, le duc Charles avait assiégé
Rambervillers en évitant de trop s'approcher d'Épinal aux mains des Français. La
petite cité vosgienne n'avait résisté que quelques jours avant de laisser entrer le
duc qui y avait installé son camp. Après avoir ravagé les environs de Colmar et de
Sélestat, Jean de Werth, à la tête de 3.000 cavaliers, avait quitté l'Alsace par le col
de Sainte-Marie, puis enlevé Saint-Dié et Raon, avant d'effectuer sa jonction avec
le duc. Disposant désormais de troupes suffisantes, Charles de Lorraine put lancer
des offensives en différents points. Le colonel Maillard fut envoyé dans les
environs de Nancy pour réquisitionner des vivres, tandis que François de Saligny,
seigneur de Leymant, maréchal de camp du duc de Lorraine s'empara de
SaintMihiel, au début du mois de juillet.
Louis XIII était très préoccupé par les succès ducaux et plus encore par
l'attitude de la population lorraine qui manifestait une totale fidélité à Charles IV.
Dans un pays qui lui était entièrement acquis, ce dernier n'aurait aucun mal à
rejoindre les Impériaux. De plus, l'inefficacité des troupes du duc de La Force -
qui n'avaient pu conquérir que la petite ville de Darney, près d'Épinal, au mois de
juin - inquiétait également le roi. Tant qu'il dut suivre les opérations en Flandres,
il se fit représenter en Lorraine par François de l'Hospital, seigneur du Hallier, qui
fut chargé de reprendre l'armée en main. Richelieu, bien que malade et alité,
suivait de près la mission de du Hallier et l'encourageait, par courrier, à nettoyer le
pays lorrain, «châtiant ceux qui sy sont révoltés, faisant raser les petites places
qui ne devaient pas être gardées et mettant de petites garnisons où il sera
nécessaire ».
L'arrivée du futur maréchal de l'Hospital en Lorraine ne suffit pas à dissiper le
profond malaise de l'armée. Ce malaise tenait pour beaucoup à la personnalité du
commandant en chef, le duc de La Force. Jacques Nompar de Caumont, duc de La
Force, maréchal de France en 1622, était né en 1555, sous le règne de Henri II. À
quatre-vingts ans, il lui était bien difficile de commander une armée aussi
indisciplinée que celle que le roi lui avait confiée en Lorraine. Il fut rapidement
dépassé par les évènements et ne put empêcher désertions et actes de
désobéissance. La situation était si critique que Louis XIII, dès son retour des
Flandres, dut prendre des mesures draconiennes. À la fin du mois de juillet, il fit
promulguer par Richelieu une ordonnance contre les officiers absents, sans motifs
ou congés autorisés. Il y en avait pas moins de cent cinquante. Des sanctions très
sévères, telles que la dégradation des armes et de la noblesse pour les nobles et la
peine des galères pour les roturiers, furent prises. Louis XIII justifia sa sévérité
dans une lettre à Richelieu: «Je vous renvoie l'ordonnance contre les officiers
35absents: je l'ai signée. Elle est un peu rude, mais aux extrêmes maux, il faut
d'extrêmes remèdes».
Les maux étaient en effet extrêmes, à commencer par la désorganisation des
troupes. Le roi, déjà consterné par l'inconduite de son armée en Flandres, écrivit le
5 août à Richelieu, sur un ton désabusé: «C'est une chose étrange que la légèreté
des Français. Je crois que le meilleur remède pour faire revenir les officiers à
leurs charges est ce que vous proposez (..) Pour ceux qui ont demandé congé, on
leur peut donner trois semaines pour revenir, comme vous êtes d'avis. Si le
marquis de La Force fait le mécontent, M d'Angoulême étant arrivé là, je lui
voudrais permettre de revenir. Je vois aussi le peu d'armes qu'il y a dans notre
cavalerie,. c'est pourquoi, pour faire exemple, et aussi qu'on y gagnera la moitié,
ne payer ceux qui n'ont point d'armes que comme carabins, et les chefs aussi des
compagnies qui n'en ont point du tout». Ne pouvant congédier La Force dans
l'immédiat, le roi lui imposa la présence de plusieurs hauts officiers. Malgré le
vif déplaisir qu'il en éprouva, le vieux maréchal dut partager son commandement
avec le duc d'Angoulême, le négociateur du traité d'Ulm de 1620. Le roi envoya
également en Lorraine son cousin Condé. Henri II de Bourbon, prince de Condé,
qui ne s'était montré brave dans sa vie que le jour où il avait osé enlever son
épouse Charlotte de Montmorency à la passion amoureuse de Henri IV, s'illustra
tristement lorsque, à la mi-juillet, il reprit la ville de Boulay aux Lorrains et fit
pendre toute la garnison. Après ce haut fait, le prince rejoignit l'armée en
Allemagne.
Louis XIII était maintenant décidé à rétablir la situation de son armée dans le
duché. À peine rentré des Flandres, il se prépara à repartir. Le 19 juin, à Rueil, il
rendit visite à Richelieu convalescent et lui fit part de son intention de se rendre en
Lorraine. Après un court séjour à Fontainebleau, puis à Saint-Germain, il revint à
Rueil pour confier à Richelieu le commandement de Paris, de l'Ile-de-France, de la
Normandie et de la Picardie, pendant le temps qu'il serait en guerre. Quelques
jours plus tard, depuis Chantilly, il prit la route vers l'est. Son armée, rassemblée à
Saint-Dizier, devait compter à l'origine 24.000 fantassins français, 12.000 Suisses,
6.000 cavaliers et 5.000 gentilshommes volontaires. En réalité, elle se réduisit à
des effectifs bien inférieurs. Dépendant officiellement du duc de La Force, elle
était effectivement commandée par MM. du Hallier, d'Arpajon et par Adrien de
Montluc, comte de Cramai!..
Au fur et à mesure qu'il approchait du théâtre des opérations, Louis XIII se
rendait compte de l'état de dénuement de son armée. Toutes les lettres qu'il écrivit
alors à Richelieu sont pleines de ses remarques consternées: «Mon Cousin, je suis
très fâché d'être contraint de vous écrire qu'il n y a à Saint-Dizier, ni trésorier ni
munitionnaire et que toutes les troupes y sont sur le point de se débander s'il ny
est pourvu promptement. Pour moi, sans cela, je n'oserai y aller à cause des
plaintes et des crieries que j'aurai de tout côté, ce à quoi je ne pourrai remédier».
(à Monceaux, le 4 septembre). Une autre lettre, du 14 septembre, écrite à
Châlonssur-Marne: «Nous n'avons encore nulles nouvelles d'argent, ni de commis des
vivres. J'ai envoyé 4.000 livres au Hallier pour faire fournir des vivres aux
troupes à mesure qu'elles arriveront, attendant le dit commis (..) Depuis que j'ai
achevé ce mémoire, M le Garde des Sceaux, qui prend un très grand soin des
vivres, me vient assurer que nous en aurons pour 10.000 hommes et pour vingt
36jours, bien qu'il ny ait ici ni argent ni munition. Il est nécessaire de nous envoyer
de l'argent tant pour l'armée que pour les achats de blé et de voitures, achats qu'il
faut faire avant que les pluies viennent. (..) Le trésorier de l'extraordinaire est
arrivé avec 48.000 livres seulement; voyez si c'est pour faire subsister les
troupes. Je vous prie dy faire pourvoir promptement, le Hallier me mandant que
les troupes qui sont arrivées sont sur le point de se débander, ce que voyant, j'ai
encore envoyé 2.000 écus au Hallier pour leur faire fournir du pain. 40 charrettes
de blé sont arrivées à Nancy. Les munitionnaires en ont pris la moitié pour
l'armée et renvoyé le reste sans escorte (que je crois pris à l'heure où je vous
écris) et cela contre les ordres que je leur avais donnés... Si ils en usent ainsi, il
n y a plus moyen d'envoyer des convois à Nancy, faute de chevaux. Je leur écris ce
qui m'en semble bien sèchement». La situation se compliquait du fait qu'il fallait
maintenant ravitailler l'armée d'Allemagne qui retraitait vers la Sarre.
Par Château-Thierry, Epernay, Châlons-sur-Marne et Vitry-le-François, Louis
XIII, accompagné du comte de Soissons, arriva le 20 septembre à Saint-Dizier où
l'attendait l'armée. Le jour même il décida d'assiéger Saint-Mihiel: «Nos espions
qui reviennent de Saint-Mihiel rapportent qu'il ny a que mille hommes dedans. Si
cela est, je ne crois pas qu'ils nous attendent. M le comte partira dimanche avec
l'avant-garde, et moi lundi avec la bataille. Nous fussions partis dès samedi, mais
les vivres qui ne peuvent être si tôt prêts nous en ont empêchés».
Enrichie au fil des siècles par le commerce du drap et de l'orfèvrerie,
SaintMihiel était en 1635 une des principales villes du duché. Grâce à son pont sur la
Meuse, elle revêtait une grande importance stratégique à l'entrée du Barrois. Une
garnison de 2.500 hommes, sous les ordres de M. de Lénoncourt, en assurait la
défense. Le 23 septembre, le comte de Soissons investit la ville, persuadé qu'elle
se rendrait sous peu. Le 27 septembre, le roi quitta Saint-Dizier et s'approcha à son
tour de Saint-Mihiel, par Bar-le-Duc. Il établit son camp à Kœur, sur une boucle
de la Meuse, au sud de Saint-Mihiel et organisa lui-même le siège, plaçant même
l'artillerie de La Meilleraie, réduite, il est vrai, à quatre pièces. Il était bien décidé
à enlever rapidement la place, comme le confirme la lettre adressée le 26
septembre au cardinal de La Valette: «M le Comte est parti ce matin pour aller à
Bar; il s'avancera ensuite vers Saint-Mihiel. Je partirai demain pour Bar où
j'attendrai des nouvelles. J'ai dit un mot à M Bouthillier d'un discours que me fit
hier le comte de Cramail ; je vois que son dessein est de tirer les choses en
longueur, ce que j'empêcherai autant que je pourrai». La ville résista en fait plus
longtemps que prévu mais la population, impressionnée par l'arrivée du ro~poussa
finalement M. de Lénoncourt à capituler. Le 2 octobre, Louis XIII relatait les
dernières péripéties du siège à Richelieu: «Je ne m'étais pas trompé quand je vous
ai mandé que nous aurions la place mardi. Ils se sont rendus ce soir... ils doivent
remettre la place demain à 9 heures. Sans la crainte du désordre du côté de La
Meilleraie, on les eût forcés dès midi; mais nous avons jugé plus à propos, pour
conserver quantité de vivres, qui sont dans la ville, et des chevaux, qui serviront
pour nos vivres, d'en user comme nous avons fait. Des quatre canons que nous
avions, il s'en est éventré deux dès les premiers quarante coups; ce qui a été
cause que je n'ai osé m'opiniâtrer à les avoir à discrétion».
Le 3 octobre, le roi fit son entrée dans Saint-Mihiel. Malgré les promesses
faites à M. de Lénoncourt, la garnison fut sévèrement châtiée et dix soldats
37lorrains furent pendus. On fit mille prisonniers, mais beaucoup s'échappèrent les
jours suivants avec la complicité des habitants. Louis XIII ne goûta guère ce
premier succès car l'armée, plus indisciplinée que jamais, ne pouvait déjà plus
contrôler la ville. Déçu, il écrivit le 4 octobre à Richelieu, depuis son camp de
Kœur : «Mon Cousin, vous saurez par M Bouthillier les résolutions que nous
avons prises ce matin avec mon cousin le cardinal de La Valette. Je suis au
désespoir d'être contraint de quitter ce pays sans avoir fait quelque chose de bon.
Si j'espérais, en demeurant un mois à Bar ou à Saint-Dizier, pouvoir ramasser des
troupes, j'y demeurerais volontiers... Je suis bien fâché de vous dire qu'il ne faut
faire nul état de notre noblesse volontaire que pour faire perdre l'honneur à celui
qui voudra entreprendre quelque chose de bon avec eux, où il y aura la moindre
fatigue à faire: quand on les veut envoyer seulement à trois heures d'ici, tirant
vers Metz ou Nancy, ils murmurent, jurent et disent tout haut qu'on les veut perdre
et qu'ils s'en iront. Voyez à quoi en est réduit celui qui commande une armée dont
les principales forces sont composées de telles gens, comme la mienne est à cette
heure. Cela m'a fait résoudre à m'en retourner à Saint-Dizier, après avoir donné
tous les meilleurs ordres que j'ai pu en ce pays, selon les forces que j'avais songé
à avoir des étrangers, les Français n'étant nullement propres à faire la guerre
dans ces pays-ci. Je ramène avec moi les 16 compagnies des gardes, les 4 suisses
et mes chevau-légers et gendarmes, dont il y en a plus de 70 à pied, le reste
n'ayant que des bidets, leurs bons chevaux étant morts, et les Croates leur ayant
pris, en revenant, tout leur bagage près de Vaudrevanges, j'espère les remettre en
peu de temps en état de servir. Pour en revenir à mon premier discours, je ne sais
avec quel visage j'aborderai à Paris, ayant fait si peu de chose».
Le roi établit dans Saint-Mihiel trois régiments d'infanterie et deux compagnies
de chevau-légers et nomma M. de Thianges, maréchal de camp, gouverneur de la
place. Par petites étapes, il reprit la route de Paris, tentant de persuader quelques
gentilshommes de prolonger leur service. Il repassa à Vitry-le-François, à Châlons,
puis s'arrêta au château de Baye, propriété de son ancien favori Baradas, lequel
venait de passer plusieurs années au service de Wallenstein. Par la
Ferté-sousJouarre et Livry, il regagna Saint-Germain, où il arriva le 22 novembre. Ainsi se
terminait la campagne lorraine de Louis XIII.
Pendant son absence, un important traité avait été signé entre la France et le
duc de Saxe-Weimar. Lassé d'attendre les subsides promis par ses alliés, ce dernier
avait dépêché à Paris un de ses confidents, M. de Ponica, ancien gouverneur de
Franconie, pour solliciter Richelieu et les autres ministres. Des négociations
s'engagèrent qui révélèrent les appétits weimariens. Dans l'immédiat, pour apaiser
le duc, Richelieu accorda des acomptes: 4.800 livres au colonel Hohendorff,
20.000 écus au duc lui-même. Weimar fut furieux d'une telle aumône et exigea
sur-le-champ 100.000 autres écus. Richelieu ne pouvait ignorer «qu'on ne peult
faire la guerre contre l'empereur sans l'assistance des Allemands». Craignant la
rupture des négociations avec M. de Ponica, il écrivit à Chavigny : «Si cela est,
nos affaires iront fort mal,. car ledit Weimar nous quittera et s'accommodera avec
les ennemis, et aujourd'hui, dans l'épouvante et la dissipation des troupes, nous
n'avons point de cavalerie que la sienne,. lafrançoise des deux armées, sans les
étrangers qui sont à la solde du roi, ne faisant que quinze cents chevaux de sains ,.
car la noblesse s'en va sans qu'il soit possible de la retenir. Par là vous pouvez
38juger s'il est nécessaire de traiter avec Weimar». Finalement, le 27 septembre, à
Saint-Germain, un traité fut signé entre Bullion, Bouthillier et Servien, d'une part,
et M. de Ponica, d'autre part. Le duc Bernard recevait une rente annuelle de quatre
millions de livres jusqu'au retour de la paix, une pension personnelle de 150.000
livres sa vie durant, ainsi que des droits de suzeraineté sur le landgraviat de
HauteAlsace et le bailliage de Haguenau. En contrepartie, Bernard de Saxe-Weimar
s'engageait à entretenir une armée de 12.000 fantassins et 6.000 cavaliers, pour
servir les intérêts de la France en Allemagne. La France payait ses alliés au prix
fort. Attiré par la manne française, Jean de Werth songea un moment à quitter le
service de l'Empereur pour celui du Très-Chrétien et engagea des tractations
secrètes avec La Valette, mais l'affaire n'eut pas de suite.
La guerre en Lorraine n'était pas terminée pour autant. Les succès de Gallas à
Sarrebruck, Vaudrevange et Saint-Avold, inquiétaient les Français qui,
dorénavant, ne pouvaient plus communiquer avec Mayence. On redoutait
également que le général impérial marchât sur Marsal et Vic, portes d'entrée de la
Lorraine. Les plus pessimistes le voyaient déjà en Champagne, sur la route de
Paris. La situation était d'autant plus préoccupante que le duc de Lorraine, quittant
son camp de Rambervillers, s'était avancé jusqu'à Pont-Saint-Vincent, aux portes
mêmes de Nancy. Louis XIII et Richelieu convinrent qu'il fallait à tout prix
repousser Gallas au-delà du Rhin et expulser Charles IV hors de son duché. Pour
cela, on donna ordre à La Valette et à Weimar de joindre leurs forces à celles des
ducs de La Force et d'Angoulême qui stationnaient entre Lunéville et
SaintNicolas-de-Port.
Le Il octobre, les chefs de l'armée franco-weimarienne tiennent un conseil de
guerre à Nancy. Ils décident de s'établir entre Vic et Moyenvic pour couper la
route de la Champagne à Gallas. Mais le même jour, celui-ci s'est emparé de
Zweibrucken avec l'aide des troupes de Charles IV venu le rejoindre. Les armées
réunies marchent maintenant vers Dieuze, par Sarrebruck et Saint-Avold. Pour lés
contrer, Bernard de Saxe-Weimar quitte Vic et rejoint le duc de La Force à Nancy.
Les Impériaux progressent toujours. Le 18 octobre, Gallas franchit la Seille à
Dieuze et arrive au hameau de Marimont. Tout indique qu'il se prépare à
combattre les Français désormais tout proches. Le cardinal de La Valette est à
Bouxières-aux-Chênes ; La Force et Angoulême campent à Champenoux. Le 23
octobre, à Rueil, Richelieu écrit à La Valette: «Je vous avoue qu'ainsy qu'un
mauvais évènement mettrait nos affaires en grand désordre, un bon succès seroit
capable de les mettre à un haut point». Le 24 octobre, les forces royales se
rejoignent dans une plaine entre Arracourt et Juvrecourt, au nord de Lunéville.
L'armée réunie compte plus de 20.000 fantassins et 15.000 chevaux. Mais les
Impériaux ne semblent plus souhaiter l'affrontement. Leurs effectifs - environ
10.000 fantassins, 8.000 cavaliers et 7.000 Croates, Hongrois et Polonais - sont
maintenant très inférieurs à ceux de leurs adversaires. Ils se contentent
d'opérations de harcèlement. Ainsi, deux mille cavaliers polonais conduits par le
colonel Kossecki attaquent la cavalerie suédoise. Leur assaut échoue et leur
colonel, grièvement blessé, est capturé. Il mourra quelques jours plus tard. Les
Franco-weimariens répliquent par quelques coups de mains, enlevant notamment
le château de Boisemont auquel ils mettent le feu.
39La supériorité numérique des Franco-weimariens eût été un avantage en cas de
bataille; elle devint vite un inconvénient eu égard au ravitaillement. La maladie
faisait des ravages et La Valette devait constater: <<Nous ne saurions mettre plus
de trois cents chevaux sains en vingt-deux compagnies. Il y en a beaucoup plus
avec les malades. L'infanterie se conserve mieux». L'armée ne pouvait rester
indéfiniment sur le pied de guerre en face d'un ennemi insaisissable. Le cardinal et
le duc proposèrent d'enlever Dieuze mais les autres officiers préconisèrent un
repli vers Vic et Moyenvic. «Le défaut de pain, l'impatience de la noblesse et
diverses autres raisons, écrit La Valette le 31 octobre, nous ont fait venir à Vic et
passer la Seille. Je crois que si nous eussions pu camper huit jours et nous
retrancher, nous eussions ruiné l'armée des ennemis: mais il ny a pas eu moyen.
Peut-être que les nécessités et les maladies des ennemis les obligeront àfaire ce à
quoi nous les eussions forcés.»
Pendant près de trois semaines, la situation n'évolua guère. les Impériaux
restaient toujours dans leurs retranchements, anéantis par les privations et les
épidémies, tandis que les Franco-weimariens multipliaient les escarmouches. Le 7
novembre, Turenne s'empara de Viviers que défendait M.de Bioncour. Quatre
jours plus tard, La Valette, Weimar et le duc de La Meilleraie bousculèrent un
parti de 4.000 Croates établis à Vergaville. Mais cela ne suffisait pas à venir à
bout de l'adversaire. La poursuite de cette guerre d'usure semblait compromise.
Les vivres manquaient et, de plus, la noblesse de l'arrière-ban arriva le 12
novembre au terme de ses engagements et menaça de quitter l'armée du duc de La
Force. Les ducs de Bellegarde et de La Meilleraie tentèrent de retenir les nobles
mais n'obtinrent qu'une prolongation de leur contrat de cinq jours seulement. Ainsi
privés de la plupart de leurs officiers, La Force et Angoulême décidèrent de
regagner Nancy sans en référer au cardinal de La Valette, lequel jugea par la suite
très sévèrement cette retraite. Le 15 novembre, le duc de La Force se crut obligé
de justifier sa décision en écrivant à Bouthillier pour lui expliquer que le départ de
la noblesse rendait impossible toute prolongation des combats. Mais le
Surintendant des Finances, pas plus que le roi, ne fut convaincu. Le duc de La
Force fut désavoué et son prestige sérieusement atteint. Le roi songea même à le
destituer mais la pénurie d'officiers lui fit différer la sentence. Le duc
d'Angoulême, quant à lui, fut assigné à résidence dans son château de Grosbois.
La retraite du duc de La Force était d'autant moins pardonnable que, quelques
jours après son retour à Nancy, les troupes de Gallas abandonnaient leurs positions
et se repliaient les unes vers Trêves, les autres sur le Rhin, après avoir abandonné
leurs malades et blessés aux environs de Dieuze et des étangs de Lindre. Poussés
par le désespoir, les Impériaux répandaient la terreur sur leur passage, incendiant
les villages qui ne pouvaient pas leur fournir de ravitaillement. Aiguillonnés par la
faim, ils avaient pris une telle avance, que les Franco-weimariens renoncèrent à les
poursuivre. Le 12 novembre, l'armée impériale en guenilles s'emparait de
Frankenthal et, trois jours plus tard, entrait dans Saverne après avoir obtenu la
reddition de M. de Buire. La prise de Saverne et du château voisin du Haut-Barr
constituait un succès important car, suivant l'avis de La Valette, «sans la prise de
Saverne, l'armée de Gallas était entièrement ruinée, car ils n'eussent su par où se
retirer». De fait, les Impériaux coupaient désormais la route de l'Alsace aux
40Français et s'offraient également la possibilité d'assiéger Colmar, Haguenau,
Sélestat ou Benfeld.
L'armée de Charles de Lorraine n'est pas dans un meilleur état que celle de
Gallas. Pour l'heure, elle se replie vers la Franche-Comté. Le duc de La Force,
pour faire oublier sa fâcheuse conduite, se lance sus aux Lorrains. Il bouscule Jean
de Werth qui tente de s'interposer, puis enlève Vézelise. La garnison impériale a
juste le temps de se réfugier dans le château voisin de Vaudémont, solide citadelle
accrochée à un piton rocheux. La Force prépare déjà le siège de la forteresse,
lorsqu'un capucin vient lui annoncer que le colonel Béru, commandant de la
garnison est prêt à se rendre si on lui accorde des conditions honorables. Après de
courtes négociations, les sept cents hommes de la garnison quittent le château et
gagnent la frontière bourguignonne sous bonne escorte. Dans le même temps, le
comte de Gassion enlève Charmes et Neufchâteau sur ordre du vieux maréchal.
Toute la Lorraine méridionale est à nouveau aux mains des Français.
Fort de ces succès, le duc de La Force put demander sa mise à la retraite. Son
fils, le marquis de La Force le remplaça provisoirement à la tête de l'armée. Ayant
retrouvé la faveur royale, le vieil officier participa en 1636 au recrutement de
troupes pour défendre Paris menacé par l'offensive espagnole en Picardie, puis se
retira en ses domaines périgourdins que Louis XIII érigea en duché-pairie en 1637.
Il mourut à Bergerac le 10 mai 1652, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans.
Le cardinal de La Valette n'avait pas suivi La Force, préférant rester à
ChâteauSalins pour ôter aux Impériaux la tentation de prendre Vic ou Marsal. Avant de se
retirer dans ses quartiers d'hiver, il enleva Dieuze où Gallas avait laissé une petite
garnison. Il se retira ensuite à Metz, puis à Toul où il établit son quartier-général.
Le roi de France était beaucoup plus embarrassé pour accorder des quartiers aux
troupes weimariennes dont la réputation déplorable les faisait repousser par toute
la population. Louis XIII fit part de ses soucis à La Valette: «Vous pouvez être
assuré que si les Weimariens, selon leur habitude, vivent comme ils le font en
Lorraine, de brigandage et de rapines, j'aimerais mieux voir l'ennemi dans mon
royaume». Finalement, on autorisa le duc Bernard à installer ses troupes sur la rive
droite de la Moselle, entre Sierck et Thionville, ce qui leur permettait de tirer leur
subsistance du Luxembourg. Mais les Impériaux ne voulaient pas laisser piller ce
pays. Le duc de Lorraine et Piccolomini, avec l'aide de 4.000 Polonais arrivés en
renfort, harcelèrent les Weimariens pour les éloigner de Luxembourg. Sans
secours, le duc lâcha prise et se retira finalement entre Meuse et Marne, près de
Gondrecourt.
Déjà les officiers français préparaient la campagne suivante. La présence de
Gallas à Saverne faisait planer de lourdes menaces sur Colmar et Sélestat où les
garnisons françaises, commandées respectivement par MM. de Manicamp et
d'Hocquincourt, risquaient à court terme de manquer de ravitaillement. Au cœur
de l'hiver, le comte de la Suze s'en alla reconnaître l'état des quartiers ennemis
autour de Colmar, tandis que M. de Manicamp effectuait plusieurs sorties pour
desserrer l'étreinte des Impériaux.
41Le drame lorrain et le sac de Saint-Nicolas-de-Port
L'hiver s'annonçait particulièrement rude et les armées n'avaient d'autre souci
que de trouver des quartiers suffisamment ravitaillés. Mais le mouvement
incessant des troupes avait épuisé la Lorraine à un point qui, aujourd'hui encore,
défie l'imagination. Le duché avait déjà cruellement souffert lors du passage de
Mansfeld en 1622. Mais ce drame, si puissamment évoqué par les dessins
saisissants de Jacques Callot, ne fut rien à côté de celui que connut la région au
cours des années 1635-1636. Le marquis de Beauvau, historiographe de Charles
IV, écrivait quelques décennies plus tard: «L'année 1635 a plus causé de
calamités à la Lorraine que toutes les précédentes, parce qu'elle fut inondée de
toutes les bêtes dont parle l'Apocalypse, savoir de l'écume des Nations,
Polonaises, Hongroises, Bohémiennes, Allemandes, Suédoises, Lorraines,
françaises, Italiennes et Espagnoles à qui le Duc la laissa à l'abandon». De fait,
tandis que les Français sévissaient sur la Meuse, l'armée impériale de Mathias
Gallas avait repris Saint-Avold, puis avait déferlé dans tout le pays messin, jusque
sous les remparts de Metz. Parmi tous les actes de pillage et de brigandage qu'elle
commit alors, la mise à sac de Saint-Nicolas-de-Port fut sans doute un des plus
horribles.
XIIèmesiècle, des chevaliers lorrains ramenèrent de Terre Sainte uneÀ la fin du
relique de Saint-Nicolas et la déposèrent dans une basilique qu'ils firent
spécialement édifier à Port, un petit village situé sur la rive sud de la Meurthe, à
quelques lieues à l'est de Nancy. Peu à peu, Saint-Nicolas-de-Port attira des foules
de fidèles et, à leur suite, de marchands. La ville prit de l'expansion et devint le
plus important centre de pèlerinage de la Lorraine, accueillant des foires annuelles
Xyèmede réputation européenne. Aux et XYlèmesiècles, une nouvelle basilique,
aux proportions imposantes, remplaça le vieil édifice où Jeanne d'Arc était venue
prIer
En septembre 1633, on l'a vu, Louis XIII et Richelieu avaient séjourné à Port
pendant le siège de Nancy. Le 26 septembre 1633, le jour même où le roi entrait
dans la capitale lorraine, Anne d'Autriche faisait un pèlerinage à Saint-Nicolas, en
compagnie de la sœur du duc Charles, la romanesque Henriette de Yaudémont. La
ville connaissait ses dernières heures de gloire. Bientôt vinrent les troupes
d'occupation françaises qui rançonnèrent les habitants, tandis que l'intendant de
justice aux armées, Gobelin, prélevait des otages parmi les notables et les faisait
enfermer dans les geôles nancéennes. Mais tout cela n'était qu'une pâle
introduction au drame qui frappa la ville deux ans plus tard.
Au matin du 4 novembre 1635, alors que les troupes de Gallas amorçaient leur
retraite vers l'Alsace, environ trois cents cavaliers, «les uns habillés à
l'allemande, les aultres à la crubate (croate) et estans tous différents de langage»,
pénétrèrent dans Saint-Nicolas-de-Port et envahirent maisons, églises et couvents.
«Ils se présentèrent à toutes les portes de la grande église, lesquelles n'estant pas
ouvertes furent à l'instant rompues à coups de hache..., ils mirent en pièce tous les
coffres, buffets et armoires... ce jour là ils ne prirent que deux calices et ce entre
les mains d'un religieux, qui les avait retirés des mains d'un prestre qui célébrait
au maistre d'autel et n'eust pas le temps d'achever». Des sépultures furent
profanées.
42Les jours suivants, la soldatesque s'en prit aux habitants, les frappant de coups
de nerf de bœuf ou de sabre, et leur ôtant leurs habits. Ils n'épargnèrent ni les
prêtres, ni les religieuses. Pendant une semaine, l'épouvante régna sur la ville. Les
soudards «y violèrent lesfemmes, y tuèrent les prêtres qu'ils trouvaient célébrants,
qu'ils assommèrent à coups de chandeliers et de calices qu'ils avaient en main».
Des religieuses subirent les derniers outrages et furent traînées nues, attachées à la
queue des chevaux. Le 10 novembre, les premiers incendies furent allumés dans
les maisons des notables. Le lendemain, jour de la Saint-Martin, «parust le feux
sur le grand église, et estoit si violent et impétueux qu'à moins de deux heures
toute ceste machine de bois qui couvrait la voulte et les tours et qui tenoit pendues
onze cloches fust consumée et mise en poudre... Ne s'est découvert du métail des
cloches qu'environ une vingtaine de livres... Tous les plus beaux et plus riches
meubles de bois de l'église furent bruslés». Pour rendre l'édifice plus combustible,
les incendiaires avaient graissé la charpente avec du saindoux.
Lorsque la horde sauvage se retira enfin, le Il novembre, la ville était rasée
aux deux tiers et on n'y voyait plus «qu'un embarras et confusion de pierres qui
ostaient toute figure et ressemblance de bourg». De nombreux habitants avaient
péri: «En a-t-on rencontré bon nombre grillés dans leurs maisons,. les autres
massacrés à coups de sabre et de hache,. les autres enveloppés dans les ruines et
grand nombre couchés par les rues, à demi mangés des chiens et des chats qui en
faisaient curée.» (Mémoires du marquis de Beauvau). Jamais la ville vidée de ses
habitants ne se remit de ce drame. Des 1659 ménages recensés en 1624, il n'en
restait plus que 45 en 1639 et Nicolas du Grant, clerc-juré, pouvait écrire à M. de
Villarceaux, intendant du roi en Lorraine: «N'i reste pas maintenant environ deux
cenz bourgeois, encore gens pauvres». Une partie du trésor de la basilique et le
bras reliquaire de Saint-Nicolas échappèrent miraculeusement au pillage. Le 31
mai 1636, Louis XIII donna 10.000 livres «pour estre employées aux plus urgentes
et nécessaires réparations de l'église dudit lieu de Saint-Nicolas, bruslée et ruinée
par les troupes des ennemis». Mais cela ne suffit pas à faire revenir les fidèles. Le
pèlerinage périclita et les foires disparurent. La ville retomba pour toujours dans
l'anonymat et, aujourd'hui encore, le voyageur non averti s'interroge sur la
présence d'une église aussi grandiose dans une localité aussi modeste.
La responsabilité de ce drame a été très contestée. On affirma que les troupes
du cardinal de La Valette et du duc de Weimar y eurent leur part. Dom Gabriel
Bigot, un religieux lorrain, écrivait dans son journal: «Les uns disent que les
Suédois furent les auteurs de cette désolation, les aultres les gens de Gallas.
Quoy que c'en soit, c'estoient des Allemands». Nulle surprise à ce que le religieux
assimilât tout envahisseur à un Allemand. On peut plus vraisemblablement penser
qu'il s'agissait d'un ramassis de soudards, en majorité croates, qui s'étaient écartés
de l'armée de Gallas en retraite vers l'Alsace. Peu après, des régiments croates
furent d'ailleurs signalés sur la Meuse, qu'ils franchirent à Consenvoye, en aval de
Verdun. D'autres bandes ravagèrent, pendant la fin de l'année, la région de Nancy.
Les Croates et les Impériaux n'eurent pas le monopole des exactions en
Lorraine. Plus au sud opéraient des bandes suédoises, résidus de la grande armée
de Gustave-Adolphe, que Bernard de Saxe-Weimar avait le plus grand mal à
réintégrer dans son armée. L'une de ces bandes était commandée par Jean de
Gassion. Né à Pau le 20 août 1609 d'une noble et ancienne famille béarnaise, cet
43officier de valeur s'était d'abord signalé dans le Piémont puis était passé au
service du roi de Suède et avait participé en 1631 à la bataille de Breitenfeld.
Après la mort du Lion du Nord, il rentra en France avec son régiment et apporta
son soutien au duc de Weimar, tout en conservant une certaine indépendance de
mouvement. Au moment du sac de Saint-Nicolas-de-Port, il se signala pour sa part
en pillant la ville de Charmes, au sud de Nancy, d'une façon tout aussi effroyable.
L'église fut envahie par les soudards. Les fidèles qui s'y étaient réfugiés - en
majorité des femmes, des enfants et des vieillards - furent massacrés. Les soldats
se répandirent dans toute la ville, pillant, violant et incendiant. Son forfait
accompli, Jean de Gassion alla mettre son régiment au service du maréchal de La
Force. Le pillage de Charmes ne l'empêcha pas de devenir maréchal de France en
1643, après la bataille de Rocroi.
Non loin de Charmes, plusieurs villages furent également mis à sac par d'autres
bandes suédoises. Ce fut le cas de Sainte-Barbe et de Chazelles où les villageois
durent se réfugier dans leurs églises fortifiées pour échapper au massacre. Les
Suédois s'étaient répandus par petits groupes jusque dans les Vosges. Pendant
l'hiver 1635-1636, toute la montagne fut mise à feu et à sang. Les rares
mouvements de résistance de la population furent réprimés sauvagement.
Cependant, près de Fraize, au pied du col du Bonhomme, les montagnards engagèrent
un combat terrible contre les pillards suédois et les massacrèrent. Ce n'est qu'un
siècle plus tard, sous le règne de Stanislas, qu'on découvrit, en ouvrant la route du
col du Bonhomme, le charnier, témoignage de la résistance des Vosgiens.
Les choses n'allaient guère mieux dans le nord de la Lorraine. Après le combat
de Vaudrevange, les troupes de Bernard de Saxe-Weimar s'étaient répandues sur la
rive droite de la Moselle, entre Sierck et Thionville. Peu avant Noël, elles
franchirent le fleuve au pont de Moulins, incendièrent l'église de
Châtel-SaintGermain, puis pénétrèrent à Briey. Bien tardivement, les Weimariens établirent
leurs quartiers d'hiver à Étain, près de Briey. Ils n'en partirent qu'au début de mars
1636, laissant derrière eux une ville exsangue: «Toutes les maisons étoient
dérompues et ruynées, pleines d'immondices, tant de personnes que des chevaux,
joint que pendant tout ledit temps, il fit des pluyes continuelles qui rendoient tant
de fanges et d'immondices par les villes, villages et chemins, qu'on ne pouvoit
allez ny venir» (P.Vuarin).
Les soldats lorrains, tout aussi affamés que leurs collègues étrangers, en
vinrent à piller leur propre pays. Ce fut le cas des troupes du colonel Maillard
(c'est lui qui avait arrêté l'archevêque de Trêves), dont la réputation de cruauté se
répandit dans tout le duché. À Vigy, entre Boulay et Metz, il fit incendier toutes
les maisons et granges pour punir les habitants de n'avoir pas voulu héberger ses
soldats. De nombreux villageois furent brûlés vifs. Les troupes de Jean de Werth
n'agirent pas mieux aux environs de Saint-Dié.
Toute la Lorraine gémissait sous les tortures et les assassinats. La vie semblait
s'être retirée. En 1635, Henri Champion, curé d'Ottonville, près de Metz, pouvait
consigner sans exagération dans son registre paroissial: «Nous étions égorgés par
les Suédois, les Lorrains pillaient tout, les Impériaux nous traitaient en ennemis,
les Messins ne nous portaient aucun secours... Malgré une sauvegarde que nous
avions obtenue des habitants de Thionville et de Sierck, nous étions constamment
en butte aux incursions de soldats pillards qui nous enlevaient chaque jour une
44grande quantité de bétail. Une cohorte du marquis de Bade ravit d'un seul coup
trois cents bœufs, cinq cents porcs et cinquante chevaux. Ils tuèrent le pasteur des
bœufs et peu s'en fallu qu'ils ne me tuassent aussi, moi, le pasteur des hommes. La
même cohorte enleva ensuite vers la Saint-Martin, soixante vaches et vingt
chevaux. J'obtins moi-même, sur la demande de mes paroissiens, du duc Charles
de Lorraine, campé à Boulay avec son armée, la confirmation de la protection de
notre village, et cependant je ne pus empêcher que nos récoltes ne fussent
saccagées et que la moitié du village ne fut incendiée par les troupes du baron de
Blainville, de Lenoncourt et de Mercy qui, semblables à une nuée de sauterelles,
anéantirent tout durant l'espace de dix jours. Ce qui avait échappé à la sauterelle
fut ensuite dévoré par la chenille, c'est à dire par l'armée des Croates et des
Hongrois qui séjourna pendant plus de six semaines dans la vallée de la Nied et
anéantit presque tous les villages par la dévastation et l'incendie. Confondant tout
dans sa rage, elle ne tenait compte ni de la qualité des personnes, ni de l'âge, ni
du sexe,. les objets cachés ou enfouis étaient partout découverts et enlevés, tout
ce qui restait encore de bétail était emmené. On n'entendait parler de tous côtés
que dejeunes filles violées, de mères assassinées et d'hommes mis à la torture».
Les crimes de la soldatesque n'étaient pas les seuls fléaux de la Lorraine. Dans
leur sillage les armées et les bandes de pillards amenaient les épidémies de typhus,
de peste ou de dysenterie. La peste qui sévissait en Lorraine à l'état endémique eut
une recrudescence brutale en 1630 dans les environs de Nancy et de Toul. Dans
cette dernière ville, on dénombra en 1631 près de 3.000 morts par épidémie. À
l'époque, le seul moyen connu pour tenter de sauver un pestiféré consistait à le
gaver de viandes et de matières grasses, afin de retarder la déshydratation de
l'organisme. Ce n'était qu'un remède de riche, très aléatoire et applicable seulement
s'il y avait de la nourriture disponible.
Les pillages des armées en campagne rendaient bien souvent impossible un
pareil traitement. On ne tentait plus de guérir les pestiférés: on les isolait, loin des
villes, dans des cabanes en bois, les «loges», qu'on incendiait après la mort des
malades. La peste semblait toutefois avoir régressé depuis 1633. L'épidémie se
ralluma dès 1635, notamment autour de Metz et de Montmédy où passèrent
nombre de bandes armées. Selon l'historien lorrain J.Bauchez, contemporain du
drame, on enterrait à Metz, au cours de l'automne 1635, près de 300 personnes
certains jours. Il y aurait eu près de 6.000 morts au mois de novembre. Un
recensement sans doute plus vraisemblable fait état de 1.720 morts à Nancy et de
555 à Charmes dans la même période. «Auparavant, note le curé d'Ottonville, on
avait des procès pour acquérir et posséder des terres; cette année (1635), on se
disputa avec acharnement l'espace pour un tombeau. Partout les cimetières furent
remplis et agrandis, quoique souvent, à Boulay, dix ou douze corps fussent
inhumés dans une seule fosse. Dans les villages, un grand nombre attendirent
pendant huit jours, beaucoup attendirent même des mois, et dans quelques
maisons quatre ou cinq cadavres restèrent sans sépulture. La peste, la famine, la
fièvre de Hongrie et d'autres calamités semaient la mort de tous côtés».
Au moment de la retraite de Gallas vers Saverne, MM. de la Faye, lieutenant
de la compagnie des chevau-légers, et Fabert, aide de camp, furent envoyés par le
cardinal de La Valette pour inspecter les positions ennemies. Aux abords des
étangs de Lindre, ils découvrirent un spectacle désolant. Quelques tentes étaient
45encore debout, remplies de soldats morts ou blessés ou de femmes et de soldats
malades, incapables de se lever, qui se traînaient à leurs pieds pour réclamer à
boire. Les étangs étaient pleins de cadavres et dégageaient une odeur pestilentielle.
La Valette écrivit à Bouthillier: «Vous ne pourriez croire la perte que les ennemis
ont faite. On fait compte de 20.000 hommes. Je ne sais si le nombre est si grand,
mais il est vrai que dans le village de Basse-Lindre, qui peut être de soixante feux,
nous y avons trouvé près de cinq cents corps morts ou personnes qui étaient prêtes
de mourir». Quarante ans plus tard, les habitants refusaient encore de pêcher dans
les eaux maudites. La mort ne faisait plus de distinction entre les bourreaux et les
victimes.
46Chapitre 2
L'ANNEE DU CID OU LA GUERRE TOTALE
La guerre entre Metz et Colmar
Durant l'hiver 1635-1636, les états en guerre intensifièrent leurs préparatifs en
vue d'une nouvelle campagne. Le grand dessein des Habsbourg se précisait. Malgré
les exhortations à la paix du pape Urbain VIII, navré par l'affrontement des grandes
puissances catholiques entre elles, l'Espagne et l'Autriche étaient résolues à mener
de conserve une vaste opération d'enveloppement du royaume des lys. L'armée de
Gallas attaquerait en Lorraine et en Alsace avec l'appui du duc de Lorraine, tandis
que le Cardinal-Infant et Piccolomini pénétreraient en Picardie. Les objectifs des
Français n'étaient pas moins clairs. Il leur fallait d'abord défendre les frontières
picardes et flamandes, les plus fragiles du royaume. L'échec de la campagne de
1635 dans les Pays-Bas interdisant une nouvelle offensive à court terme, il fallait
au moins empêcher le passage des Espagnols. En revanche, sur tous les autres
fronts, les Français étaient résolus à passer à l'offensive, aussi bien en Allemagne
avec l'aide du duc de Saxe-Weimar, qu'en Italie, en Suisse ou en Franche-Comté.
En outre, la conquête des îles de Lérins par les Espagnols au mois de septembre
précédent appelait sur mer une réponse cinglante que le commandant de la flotte du
Levant, Henri d'Escoubleau de Sourdis, au demeurant archevêque de Bordeaux, fut
chargé de préparer.
Au début de l'année 1636, l'attention du roi et du cardinal se porte surtout sur les
bords du Rhin et en Lorraine où la coûteuse campagne précédente n'a rien résolu.
Gallas, dont les troupes s'étirent entre Oppenheim et Montbéliard, tient fortement
Saverne et menace Sélestat, Colmar, Benfeld et Haguenau, dernières places
françaises en Alsace. Ses alliés ne sont pas loin. Les douze régiments du général
Hatzfeld sont stationnés sur la rive droite du Main, entre Mayence et Babenhausen.
En janvier 1636, aux portes de Mayence, ils assiègent et enlèvent le camp de
Gustavsburg, établi en 1631 par le défunt Gustave-Adolphe comme base de
surveillance de l'Allemagne rhénane, où Bernard de Sxae-weimar avait réinstallé
5.000 défenseurs en août 1635. L'armée de Colloredo a ses quartiers dans
l'archevêché de Trêves. Non loin de là, le général Gronsfeld et Jean de Werth ont
installé seize régiments bavarois autour de Trêves, Ottweiler et Coblence, tandis
que Piccolomini menace les Pays-Bas avec vingt-deux régiments répartis à
Aix-IaChapelle, à Juliers et dans l'archevêché de Cologne. En outre, Charles IV est à
Homburg, près de Francfort. Bien que disséminées et mal ravitaillées, ces armées
47constituent une menace considérable car la plupart d'entre elles peuvent converger
en quelques semaines vers l'Alsace.
Louis XIII et son chancelier Abel de Servien ont déjà envoyé plusieurs
messages au cardinal de La Valette pour le presser de secourir les quatre dernières
garnisons françaises en Alsace. Installé depuis plusieurs semaines à Saint-Mihiel,
le prélat prépare une expédition pour secourir Colmar. La dure leçon de
l'expédition de Mayence l'a rendu vigilant quant au ravitaillement. Il n'est pas
question de passer en Alsace sans emporter vivres et chevaux en suffisance, pour
les besoins de l'armée mais aussi pour ceux des garnisons menacées ou assiégées.
Les voitures emporteront «avoine et bottes de foin jusqu'au-delà des montagnes
d'Alsace, lesquelles étant passées, le sieur de Manicamp assure que l'on y
trouvera quantité de vivres et de fourrages». M. de Manicamp, le gouverneur de
Colmar, affirme également avec optimisme que l'expédition ne présente aucune
difficulté et qu'il suffit que La Valette se mette en marche. Le cardinal se montre
plus réservé et demande avis à Bernard de Saxe-Weimar, au cours d'un entretien
qui a lieu le 10 janvier, à Saint-Mihiel, pour d'ultimes mises au point. Le duc
plaide pour l'envoi de secours. Le cardinal donne alors l'ordre de départ.
Cependant, Piccolomini n'a pas perdu de temps. Avec un renfort de 4.000
cavaliers polonais et de neuf régiments croates détachés de l'armée de Gallas, il a
quitté Namur et s'approche des frontières lorraines avec 12.000 cavaliers et 8.000
fantassins. Les Impériaux sont déjà à Montmédy. Le duc Charles de Lorraine n'est
pas en reste qui avance jusqu'à Thionville et s'apprête à rejoindre Piccolomini. Les
troupes weimariennes installées dans la région de Briey et d'Étain doivent quitter
leurs quartiers d'hiver précipitamment et se retirer entre Fresnes et Toul. La
Valette hésite: doit-il renoncer à l'expédition alsacienne pour se joindre à Bernard
et contre-attaquer les Impériaux? Le Il janvier, il informe Richelieu de sa
décision: «Toutes ces alarmes ne m'empêcheront pas de suivre le dessein de
secourir Colmar et Schlestadt». D'ailleurs, comme pour lui donner raison, les
Impériaux ont suspendu leur marche pour se livrer à un pillage systématique. Le
duc de Weimar, soutenu par l'armée que le comte de Soissons doit amener de
Champagne, s'opposera donc aux Impériaux dans le pays messin, tandis que le
cardinal partira pour l'Alsace. À la mi-janvier, La Valette quitte Saint-Mihiel pour
prendre à Toul le commandement de 3.200 hommes de pied et de 1.250 cavaliers,
détachés pour la plupart des armées du comte de Soissons et du duc de La Force.
Puis il se rend à Vézelise chercher trois régiments weimariens et enfin à Épinal où
l'attendent les convois de ravitaillement. Les troupes s'avancent alors vers les
sommets vosgiens enneigés.
Bernard de Saxe-Weimar est désormais seul pour défendre les côtes de Meuse
et le Barrois. Profitant de ce que les bandes de Piccolomini et de Jean de Werth
sont plus préoccupées par la mise à sac des villages et des fermes que par sa
présence, il lance des attaques limitées mais foudroyantes. Il repousse notamment
1
un parti de Croates du général Adam Forgach tombé à l'improviste sur les
1 Adam Forgach (1601-1681) était le fils de l'ancien Palatin de Hongrie Zsigmond Forgach. Il fut
élevé à la dignité de comte par l'Empereur en 1640 puis devint maréchal. Il termina sa vie comme
chef de la justice hongroise. Son propre fils Simon (1669-1730) entrera en rébellion contre les
Habsbourg.
48quartiers du rhingrave Philippe-Casimir, commandant de la cavalerie weimarienne.
Une autre fois, il poursuit jusqu'aux frontières du Luxembourg deux régiments
ennemis dont celui du colonel lorrain Mercy, tue cinq cents hommes et enlève plus de
mille chevaux ainsi qu'un précieux butin. Quelques semaines plus tard, au début de
février, il écrase le régiment de cavalerie hongroise du colonel Robey et les Croates
du colonel Briofski. Mais ces succès - très partiels d'ailleurs - n'empêchent pas les
Impériaux de rester maîtres du terrain pendant le premier semestre de 1636 et
d'écrire une des pages les plus sombres de l'histoire de la Lorraine. Le 27 janvier,
ils occupent Longwy.
Rendus furieux par les attaques du duc de Weimar, les Croates se vengèrent en
assiégeant Sancy, entre Étain et Briey. Mais les farouches cavaliers n'eurent guère
de talent, ni de patience, pour mener à bien un long siège et la garnison résolue,
animée par des officiers français, réussit à les chasser. Briey n'eut pas la même
chance. «Les Impériaux assiégèrent Briey, pillèrent cette ville et en brûlèrent la
plupart des maisons. Ils coupèrent la langue à tous les hommes et à tous les jeunes
gens qu'ils y trouvèrent et violèrent toutes les femmes et toutes les filles qui ne
purent s'échapper. Quant aux petits enfants de six à sept ans, ils les pendirent à des
branches d'arbres. Poussés par une cruauté inouïe, les soldats de Ferdinand II
baillonnèrent quelques hommes, leur ouvrirent la bouche et y introduisirent de
l'eau de fumier. Voyant qu'ils ne pouvaient leur donner ni or ni argent, ils
sautaient à pieds joints sur leur ventre, et l'on entendait de loin le bruit que faisait
leurs entrailles en s'entr'ouvrant. Plus de quatre-vingts de ces malheureux
moururent. Les enfants de l'âge d'un an, eux-mêmes, n'échappaient pas à lafureur
des Impériaux et, bientôt la prévôté de Briey devint déserte. Tous ceux qui purent
le faire se réfugièrent avec leurs bestiaux dans les bois, ou dans les villes comme
Metz, Thionville, Morange, Pont-à-Mousson et Verdun».
Les témoignages sur les atrocités commises par les Impériaux pendant cette
période laissent pantois: «On estimait bien heureux ceux qui ne passoient que par
le tranchant de leurs sabres au prix de ceux qu'ils pendoient, qu'ils brûloient à
petit feu, qu'ils écorchoient et attachoient par les génitoires après des arbres et les
laissoient ainsy pendus» (Journal de Pierre Vuarin, garde-notes à Étain). Toute la
région messine fut ainsi mise en coupe réglée pendant les premiers mois de 1636 :
«Les chemins où ces nations étrangères passoient, estoient tout parsemés de corps
morts, l'un estoit crevé, l'aultre rôti, l'un la teste coupée, l'aultre la langue, les bras
jetés l'un çà et là, les pendoient les pieds en hault lès cheminées, les faisant mourir
à l'estouffée de lafumée, les autres morts dans lesfours» (J.Bauchez).
Partout régnait la terreur. À Hanonville-sous-Ies-Côtes, entre Verdun et Metz,
des cavaliers croates assiégèrent une ferme fortifiée et réclamèrent la reddition des
paysans armés qui la défendaient. Devant le refus de ceux-ci, «les Hongrois se
vengèrent sur le village qu'ils mirent en cendres après y avoir tué hommes, femmes
et enfants». À Vigny, au nord de Metz, les habitants qui avaient voulu s'opposer au
pillage mené par le colonel Maillard furent sauvagement réprimés. Le colonel
Maillard «mit le feu par tout les maisons et granges dudit villaiges, tellement qu'à
ce cruelle spectacle, il y eut plusieurs bestes brûlées en étable et plusieurs petits
enfants et gens malades dans leur lict qui ne se purent sauver». Il semble bien que
49de tous les envahisseurs qui ravagèrent la Lorraine, les Croates furent considérés
comme les plus redoutables. Les Lorrains prononçaient d'ailleurs «Cravates», ce
qui donna naissance au mot «cravater» - très significatif -, ainsi qu'au mot
«cravate» qui désigna le foulard que ces cavaliers avaient en usage. Ils n'eurent
cependant pas le monopole des atrocités et, pendant la «guerre de Dix Ans» en
Franche-Comté, les Suédois devaient largement utiliser le supplice de
l'ingurgitation du purin qui fut désormais connu sous le nom de «rasade suédoise».
À ces violences physiques s'ajoutaient, en corollaire inéluctable, les épidémies, la
désolation des cultures et la famine qui faisaient souvent davantage de victimes
que le seul passage des armées. Ces horreurs effacèrent dans la mémoire des
Lorrains les souvenirs des drames antérieurs, si bien que les générations
ultérieures firent dater de la période de la Guerre de Trente Ans, les disparitions de
villages entiers, les séquelles des épidémies, le dépeuplement durable du pays,
même si ces phénomènes étaient antérieurs à cette époque. Des légendes nouvelles
naquirent; d'autres se greffèrent sur de plus anciennes. On oublia bien souvent que
la peste et le typhus avaient sévi avant l'arrivée des Croates.
La guerre en Picardie rappela vers le nord la sinistre cavalerie croate qui quitta
le pays messin au cours de l'été 1636 pour se répandre dans la prévôté de
Montmédy où de nouvelles atrocités furent perpétrées. Ainsi, le curé d'Avioth,
Jean Delhotel a pu consigner sur les registres paroissiaux «que nous n'avons point
veu en l'an 1636, l'an que nous disons de la mortalité, l'an des Granates, l'an de
cruaulté, de martirs exercés par ces cruels et barbares à l'endroit des créatures,
sesjour nant si longtemps dans ses pays, rançonnant, blessant, tuant les personnes,
les faisant souffrir des tourments incroyables que la plupart en sont morts, après
les avoir pillé et emporté tout ce qu'ils avoient en la meilleure part». Toujours à
proximité de Montmédy, les Croates firent brûler trois cents personnes qui
s'étaient réfugiées dans l'église de Meix-devant- Virton. Remontant vers les
Flandres, ils mirent à sac Carignan et les villages avoisinants. Dans le pays dévasté
où sévissait la «malfaim», des rumeurs abominables circulaient. Après avoir
épuisé glands, racines, «chiens, chats, vieux cuirs et autres immondices» le peuple
affamé en était arrivé à des pratiques anthropophages. Le marquis de Beauvau le
mentionne dans ses Mémoires: «On a même vu plusieurs femmes réduites à la
dure nécessité de manger leurs propres enfants, pour ne pas mourir de faim,
s'entredisant l'une à l'autre: aujourd'hui, je mangerai la part du tien, demain, tu
auras aussi part au mien».
Le 26 janvier 1636, les troupes du cardinal de La Valette franchirent le col du
Bonhomme et se présentèrent devant Kaysersberg, obligeant les Impériaux à lever
le siège de la place qu'ils poursuivaient depuis plusieurs mois. Dès le 27 novembre
précédent, M. de Manicamp avait envoyé à Kaysersberg une garnison commandée
par le sieur de Méry, lieutenant au régiment de Normandie, afin de faciliter le
franchissement des Vosges aux troupes royales. Mais les habitants, attachés aux
privilèges impériaux, n'étaient nullement prêts à supporter les Français. Le 4
décembre 1635, ils ouvrirent leurs portes à sept cents soldats impériaux. Méry et
ses soldats se réfugièrent dans le château féodal qui domine la ville et y livrèrent
une résistance acharnée à un contre dix. Les Impériaux voulurent faire venir un
canon de gros calibre pour bombarder le château mais Manicamp, depuis Colmar,
50lança une contre-attaque qui permit d'enlever la pièce d'artillerie et réussit à faire
pénétrer un renfort de vingt-cinq dragons auprès de Méry. Le siège durait
maintenant depuis sept semaines et Méry, bien que chassé de la cour du château,
tenait toujours vaillamment le vieux donjon bâti par Frédéric II. Le 2 janvier, les
Impériaux, apprenant que La Valette approchait de Plainfaing, furent contraints de
lever le siège avec de lourdes pertes.
Le cardinal de La Valette fit son entrée dans Kaysersberg. Craignant des
représailles, les habitants s'étaient barricadés dans leurs maisons ou enfuis. Le
lendemain, le prélat secourait Manicamp dans Colmar, mais les habitants ne se
montrèrent guère plus enthousiastes que ceux de Kaysersberg. Comme tous les
citoyens des villes de la Décapole, les Colmariens étaient attachés à l'Empereur,
dans la mesure où celui-ci, fort éloigné, ne faisait guère sentir son autorité. Si bien
que seul le magistrat de la ville et quelques conseillers accompagnèrent M. de
Manicamp au-devant du cardinal. Sitôt arrivé à Colmar, ce dernier se préoccupa de
compléter le ravitaillement de la ville ainsi que celui de Sélestat: il renvoya une
partie de ses chevaux pour former un nouveau convoi à Épinal et fit enlever du blé
à Benfeld, mieux pourvue. Enfin, il dépêcha le sieur Bartolley à Strasbourg pour
obtenir des magistrats la livraison d'une part de leurs réserves.
Peu après, le cardinal entra dans Ribeauvillé puis dégagea Sélestat menacée par
les Impériaux de Jean de Werth. Ceux-ci se retirèrent sans combattre à l'approche
des Français. Peu à peu, les Impériaux épuisés évacuaient l'Alsace. M. de
Manicamp put ainsi s'emparer de Guémar après quatre jours de siège. Il en confia
la garde à M. de Méry, le valeureux défenseur de Kaysersberg. De son côté, le
général Rantzau avait poussé ses troupes jusqu'aux faubourgs de Strasbourg dans
l'espoir d'y réquisitionner cinq cents chevaux destinés à Benfeld. Il tomba par
hasard sur un parti ennemi, tua une centaine de soldats et obligea le reste à se
replier sur Saverne. M. d'Hocquincourt compléta ces succès en chassant les
Impériaux qui assiégeaient Dambach.
Au début de février 1636, les Français étaient maîtres du cours de l'Ill,
d'Ensisheim jusqu'à Strasbourg. Le cardinal de La Valette se rendit alors à Benfeld
où il fit renforcer les défenses, puis il adressa aux Strasbourgeois une nouvelle
demande de ravitaillement en faveur de Haguenau. Craignant des représailles
françaises, les Strasbourgeois acceptèrent, bien à contrecœur, de former des
convois de vivres et de fourrages qui furent dirigés sur Colmar, Sélestat, Haguenau,
Benfeld et Dachstein. Ces provisions furent complétées par le convoi enfin arrivé
d'Épinal.
Ces progrès dans le ravitaillement montraient que La Valette avait tiré les
leçons de la malheureuse expédition de Mayence. L'efficacité des armées passait
par une solide organisation de l'intendance. Par manque de temps et d'argent, les
Français avaient sous-estimé ce point tant dans les Flandres qu'en Allemagne.
Suite à ses visites sur les théâtres des opérations, Louis XIII n'avait désormais de
cesse de corriger les erreurs passées. Grâce à une meilleure organisation de
l'approvisionnement, La Valette reprit ainsi le contrôle de la majeure partie de
l'Alsace en quelques semaines. Menacé de toutes parts, Gallas dut quitter Saverne,
où il ne laissa qu'une faible garnison, et se replier vers Landau, Spire et Worms.
Le cardinal de La Valette profita de ce répit pour regagner Épinal le 15 février. Il
se prépara aussitôt à repartir vers Paris où il souhaitait solliciter de nouveaux
51subsides auprès du roi. L'intendance avait à peu près suivi, mais cela avait coûté
très cher. Précédé par le comte de Guiche, qu'il avait chargé d'annoncer son
arrivée à la Cour, La Valette arriva à Toul le 17 février, puis se dirigea vers Paris,
en compagnie du marquis de Feuquières. Louis XIII et Richelieu réservèrent au
cardinal un accueil chaleureux et le félicitèrent. Ils furent plus gênés en expliquant
que l'état des finances ne permettait pas d'accorder les subsides réclamés.
À Paris, La Valette put rencontrer le nouveau duc de Parme, Odoardo Farnese,
venu également solliciter l'aide du roi pour empêcher que le marquis de Legafies,
gouverneur espagnol de Milan, pénètre dans ses domaines. N'ayant pas plus
d'argent pour l'Italie que pour l'Alsace, Louis XIII ne fit que de vagues promesses.
Faute d'argent, Farnese demanda au moins que le maréchal de Toiras - qui vivait
en exil à Turin depuis sa disgrâce - soit autorisé par le roi à secourir Parme. Mais
Louis XIII ne voulut pas s'engager sur ce point. Malgré toutes ces déconvenues,
Odoardo Farnese réussit à intéresser aux affaires italiennes le cardinal de La
Valette qui promit d'intercéder auprès de Richelieu dès que la situation financière
le permettrait. Le 18 mars, le duc de Parme reprit la route de l'Italie: on lui avait
réservé les plus grands honneurs, ayant eu même le droit de rester couvert en
présence du roi, mais pour autant il ne ramenait rien de concret.
Pendant ce temps, Bernard de Saxe-Weimar avait quitté l'armée, également
pour se rendre à Paris et y obtenir la confirmation des dispositions du traité de
Saint-Germain. Les clauses concernant ses droits sur l'Alsace méritaient d'être
précisées puisque la situation militaire dans la région avait singulièrement évolué
en faveur de la France. Craignant que cette venue fît quelque peu oublier leurs
propres mérites, le cardinal de La Valette et Feuquières essayèrent vainement de
dissuader le duc de rencontrer le roi. Le 7 mars, le comte de Guiche accueillit le
duc de Weimar à Meaux. Dans la soirée, une réception fastueuse attendait Bernard
au château de Champs-sur-Marne, où s'étaient rassemblés les plus grands noms de
la noblesse française, dont le duc de la Trémoïlle. Le lendemain, Bernard de
SaxeWeimar fit son entrée dans Paris, entre deux haies de carrosses, alignés depuis le
château de Vincennes jusqu'aux portes de la capitale. Il s'installa avec son escorte
à l'Arsenal, l'ancienne demeure de Sully, que Louis XIII avait fait embellir pour y
loger ses hôtes de marque. Le roi accorda deux audiences, au cours desquelles, le
duc resta couvert, au grand étonnement des courtisans.
La première eut lieu le Il avril au château de Saint-Germain. Elle ne consista
qu'en un échange de compliments et d'amabilités, sans aucun résultat concret.
Weimar s'en retourna à Paris pour y mener grande fête. La seconde eut lieu le 21
avril à Chantilly. Louis XIII reçut le duc, juste après s'être entretenu avec
l'ambassadeur suédois Grotius. Celui-ci, comme tout son gouvernement -
particulièrement le chancelier Oxenstierna -, reprochait à Bernard de
SaxeWeimar d'avoir conclu un traité avec la France à titre personnel, sans tenir compte
des intérêts suédois. Impressionné par les griefs de Grotius, le roi de France reçut
le duc de Weimar fraîchement, lui reprochant notamment les désordres causés par
ses troupes dans le Barrois, faisant état de plusieurs plaintes au sujet de vols de
chevaux. Plus grave encore, des officiers weimariens avaient enlevé des civils
français pour en tirer rançon comme s'il se fût agi d'ennemis. Face à ces reproches,
le duc ne put que protester de sa fidélité et de son attachement à la France. Il
repartit aussitôt après pour Paris où il resta encore un long mois à festoyer, au
52grand déplaisir du roi qui aurait voulu le voir rejoindre son armée. Le duc se rendit
également à Rueil pour y rencontrer Richelieu. Plus chaleureux que le roi, le
ministre témoigna sa satisfaction et assura le Weimarien de son soutien.
À Paris, Bernard de Saxe-Weimar reçut la visite de l'ambassadeur anglais et
celle de Grotius. Les plus hauts personnages du royaume se pressaient à l'Arsenal
pour y rencontrer le célèbre mercenaire et discuter de la manière de conduire les
armées. Un jour où le Père Joseph - qui se piquait de stratégie - désignait du doigt
sur une carte les places d'Allemagne qu'il convenait d'enlever, Weimar,
visiblement agacé, répliqua: «votre doigt ne vaut pas un pont».
Bernard de Saxe-Weimar quitta Paris le 25 mai et s'en retourna à son camp de
Vézelise, plutôt déçu par l'accueil du roi. Néanmoins, il pensait que, s'il réussissait
à prendre des places fortes alsaciennes à ses ennemis, il pourrait, a fortiori, les
conserver contre la volonté de ses alliés. Le 21 mai, le cardinal de La Valette avait
aussi quitté la capitale et regagné Toul.
Le siège de Saverne
Pendant le séjour du cardinal et du duc à Paris, les Impériaux avaient fait
mouvement. Chassé par l'irruption des Français à Colmar, le général Colloredo
était remonté au nord vers le cours de la Moselle. Poursuivi par Gassion, il
accéléra sa marche. Le 17 mars près de Raon, il se trouva devant un contingent
français commandé par le marquis de La Force. Bien qu'inférieurs en nombre, les
Français prirent l'avantage, bousculèrent les Impériaux et capturèrent Colloredo en
personne. Le marquis de La Force envoya un de ses aides de camp, M.de
Belsunce, porter la nouvelle à son père et au roi. Le nouveau secrétaire d'État à la
Guerre, Sublet des Noyers, fit connaître la satisfaction du gouvernement: «Le roi
et M. le cardinal ont témoigné si publiquement l'estime qu'il font de votre valeur et
de votre mérite que vous devez avoir un extrême contentement». Ce succès
n'éloignait cependant pas les Impériaux. Certes, Gallas, après avoir quitté Saverne
et conduit ses troupes vers Spire, était parti à Vienne pour y élaborer de nouveaux
plans avec le conseil aulique. Mais, malgré son absence, le général Gotz s'était
emparé de Coblence après plusieurs semaines de siège, obligeant la garnison
française du comte Charles de Bussy-Lameth à se réfugier à Philippstal. Dans le
même temps, le général Lamboy resserrait son étreinte autour de Hanau et
construisait un nouveau pont sur le Main pour enlever la ville. Les Impériaux
construisaient également un fort entre Spire et le Rhin et un pont de bateaux entre
Worms et Mayence. En outre, ils avaient sensiblement renforcé les garnisons de
Molsheim et Sarrebourg.
Sur tous les points, les Impériaux et leurs alliés reprenaient l'offensive. Le 29
mai, le margrave de Bade s'emparait du château de Kreuznach défendu par une
garnison weimarienne de quatre cents hommes sous les ordres du gouverneur
Stauff. Plus de la moitié des défenseurs furent débauchés et enrôlés sous les
bannières badoises, tandis que Stauff et le reste de ses troupes se retiraient vers
Metz, laissant les domaines du comte palatin de Birkenfeld aux mains de l'ennemi.
Plus au sud, les forces réunies de Gallas et de l'archiduc Ferdinand investirent
Haguenau où s'était enfermé M. d'Aiguebonne. L'offensive impériale était d'autant
53plus dangereuse que les places rhénanes encore aux mains des Franco-weimariens,
de Mayence à Breisach, ne pouvaient plus être ravitaillées. Seuls Philippsburg et
les environs de Strasbourg constituaient encore des greniers appréciables.
Pendant ce temps, de retour de Paris, le duc de Saxe-Weimar et le cardinal de
La Valette s'étaient rencontrés à Void, entre Toul et Ligny, pour fixer les objectifs
de la nouvelle campagne. Il fut convenu que le cardinal marcherait sur Haguenau,
par Sainte-Marie-aux-Mines, pour secourir M. d'Aiguebonne, tandis que le duc
concentrerait ses troupes à Vézelise et avancerait par Phalsbourg et Saverne pour
détourner l'attention de l'ennemi. Le comte de Guiche, chargé de lever de
nouvelles troupes, rejoindrait le front plus tard. Enfin, sur ordre du roi, le duc de
Weimar fournirait 1.500 cavaliers au cardinal pour l'aider à secourir Haguenau.
La Valette retrouva son armée à EpinaI et partit, dès le 3 juin vers l'Alsace avec
3.000 fantassins et 2.000 cavaliers, entouré de quelques brillants officiers: le
colonel Hébron, le comte de Guiche, le vicomte de Turenne, le baron de Sirot et le
comte de la Suze. Avec un tel état-major, l'expédition militaire se transforma en
marche triomphale. Le 5 juin, Hébron bouscula un parti de Croates et le poursuivit
jusqu'à Plainfaing. Le lendemain, à la tête du gros de l'armée, le cardinal enleva
Saint-Dié, défendue par le sieur d'Arbois, et y laissa une garnison de cent dragons
du régiment de Leyen.
Le 6 juin, l'armée française entame l'ascension du col de Sainte-Marie, rendue
difficile par le manque de chevaux de charge. Elle s'étire sur les chemins escarpés.
Le lendemain, elle arrive à Sainte-Marie-aux-Mines, totalement vide d'habitants
en raison d'une épidémie de peste. On est obligé de rester dans la ville
empoisonnée pour attendre l'arrivée de chevaux de trait. Des régiments partent en
avant-garde. Ainsi celui du comte de la Suze a pu entrer en contact avec M.
d'Aiguebonne et constater que les routes menant à Haguenau sont dégagées. Le
colonel Hébron est envoyé à son tour en reconnaissance. Devant Molsheim, il
découvre un groupe de cavaliers croates conduit par le colonel Ludovic. Il engage
le combat et oblige les Croates à déguerpir. Mais ces derniers s'aperçoivent bientôt
que les soldats de Hébron préfèrent vider les caves de Molsheim que de les
poursuivre. Le colonel Ludovic fait alors volte-face et lance ses troupes dans une
vigoureuse contre-attaque qui chasse Hébron de la ville. Par deux fois, le Suédois
rassemble ses soldats et tente de remettre pied dans Molsheim. Le général
Rantzau, appuyé par cent cinquante du colonel anglais Humes, charge à son tour
les Croates et réussit à se maintenir quelques instants dans la ville avant d'être
repoussé. Il faut un ultime assaut des régiments du comte de la Suze, de Batilly et
de Vantoux, arrivés à la rescousse pour chasser définitivement les cavaliers de
Ludovic, après trois heures de combat acharné. Les Impériaux laissent dans
Molsheim de nombreux tués et blessés ainsi que trois cents chariots. Bien que
limité, le combat de Molsheim eut un tel retentissement que les Impériaux
quittèrent leurs positions de Weiler, Brumath et Pfaffenhofen pour se replier sur
Wissembourg ou repasser le Rhin. La route de Haguenau était maintenant ouverte
devant les Français.
Le 9 juin, La Valette traversa Brumath et, le lendemain, put introduire des
secours dans Haguenau. De son côté, Turenne, envoyé à Wissembourg à la tête de
six cents hommes, avait défait plusieurs garnisons impériales. Manicamp, le
gouverneur de Colmar, avait levé des troupes dans sa ville et à Sélestat. Puis il
54avait attaqué Marckolsheim et Ensisheim. Les Français reprenaient ainsi peu à peu
l'avantage en Alsace.
En Allemagne aussi, la situation se modifiait au profit des alliés de la France.
Tenté à la fin de 1635 de se rallier à la paix de Prague, le landgrave Guillaume V
de Hesse-Cassel avait finalement renouvelé un accord avec la France et la Suède,
en signant avec le marquis de Saint-Chamond, ambassadeur extraordinaire de
Louis XIII à Cassel, un traité par lequel il s'engageait à lever 3.000 hommes de
pied et 2.000 cavaliers. Ainsi constituée, l'armée hessoise, conduite par le général
Melander et le sergent-général Bekermann, se joignit bientôt, dans les environs de
Hamm en Westphalie, à une importante force suédoise de 10.000 hommes,
1. Les coalisés firent mouvement contre lecommandée par le général Lesley
général Gotz, qui assiégeait Hermannstein et surtout contre le général Lamboy qui
avait investi Hanau. Le 22 juin, Suédois et Hessois se présentèrent devant Hanau
et enlevèrent quatre fortins élevés au pourtour de la ville par les Impériaux.
Lamboy dut se réfugier dans une mauvaise forteresse sur les bords du Main, où il
fut assiégé à son tour. Hanau délivrée fut ravitaillée aussitôt. Le général Gotz,
surpris par le succès suédois, préféra lever le siège d'Hermannstein.
Seules poches de résistance impériales à l'ouest du Rhin, la citadelle de
Saverne et le château voisin du Haut-Barr tiennent toujours tête aux troupes de
Bernard de Saxe-Weimar. Au lendemain de l'entrevue de Void, celui-ci a rejoint
son armée à Vézelise pour constater son triste état. Il ne dispose plus que d'un
demi-mois de solde et manque de pain. Malgré ces difficultés, les soldats sont
décidés à se battre, car « la peste est si grande dans la Lorrène et dans le Barrois,
que les troupes du duc ayment mieux se mettre en campagne que de demeurer
dans les garnisons». Sans plus attendre, le duc se met en route et délivre
ChâteauSalins, assiégé depuis deux jours par les troupes lorraines du capitaine La
Chapelle (environ 200 cavaliers et 300 fantassins). Puis Bernard s'avance jusqu'à
Dieuze où il laisse une partie de ses bagages pour faciliter sa marche. Là, il reçoit
un renfort de onze cornettes de cavalerie et de 1.200 hommes de pied ainsi que du
blé que La Valette lui a envoyé depuis Pont-à-Mousson. Ainsi pourvu, le
mercenaire saxon poursuit son expédition de façon fulgurante. Il s'empare de
Sarrebourg, défendue par deux régiments croates, puis contourne Phalsbourg, dont
le château est trop bien défendu par les Impériaux, et arrive enfin devant Saverne
avec son avant-garde. Il inspecte les fortifications et réussit à s'emparer d'un
ouvrage d'approche où il laisse quelques défenseurs. Il repart alors chercher le
gros de son armée qu'il installe au pied de la citadelle du Haut-Barr. Le 10 juin, à
la nuit tombée, il fait escalader la forteresse par quelques téméraires. Les
sentinelles sont neutralisées et les portes ouvertes. Le Il juin, les Weimariens
pénètrent dans le château. La garnison impériale et quatre régiments croates n'ont
eu que le temps de se réfugier dans Saverne.
Les Weimariens tiennent la citadelle mais les Impériaux regroupés dans la ville
sous les ordres du colonel Mühlheim sont décidés à se défendre farouchement. Le
duc Bernard fait installer un gros canon pour bombarder la ville. Mais plutôt que
1 Le général Alexander Lesley Cou Leslie), officier écossais originaire de l' Aberdeenshire, était un
parent du major Walter Leslie Ct1667) qui avait participé à l'assassinat de Wallenstein et servait
dans l'armée impériale.
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