Le Japon entre ouverture et repli à travers l'histoire

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Français
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Le pays du Soleil levant a alterné phases d'ouverture, trois grandes périodes analysées par l'auteur (celle de la restauration Meiji de 1868, celle issue de la défaite de 1945 et celle de l'internationalisation de l'Archipel dans les années 1980) et phases de fermeture au Monde, dont la plus aiguë sous l'ère de Tokugawa (1639-1868). L'auteur retrace l'évolution et les oscillations de ce pays bercé par la civilisation chinoise qui désormais est en quête d'une nouvelle identité.

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Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 144
EAN13 9782336260648
Langue Français
Poids de l'ouvrage 15 Mo

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àToshiko et Marie-YukiPréface
«Comment peut-on être Japonais?» aurait pu aussi bien se
demander Montesquieu. Mais, pour sa part, Riza, Persan fictif, promène
un étonnement feint à travers les salons parisiens de l’époque des
Lumières ; il est censé appartenir à une civilisation brillante et déjà
connue comme telle grâce aux quelques voyageurs qui la découvrirent
et en firent un récit admiratif à leur retour en Europe, dès la fin du
Moyen-âge. Le Japon, au contraire, petit peuple insulaire, isoléà
l’extrémité orientale du continent asiatique, n’est encore connu qu’à
travers la présence limitée et éphémère — guère plus d’un
demisiècle— de quelques commerçants et missionnaires portugais, bientôt
supplantés par des Hollandais aux préoccupations exclusivement
mercantiles, confinés de plus et étroitement surveillés. Inversement,
rares furent les Japonais qui bénéficièrent alors d’un voyage vers
l’Occident, tel ce prince Hasekura Rokamon dont le souvenir est gravé
dans la pierre du port de Civita Vecchia où il débarqua, venant de
Lisbonne, le 18 octobre 1615, pourêtre reçu en audience à Rome,par le
pape Paul V. Quelques rares cas analogues, bientôt interdits et
sévèrement réprimés,nepréparaient nullement le Japon au choc d’un
contact non désiré mais imposé par la force, avec des étrangers
autrement redoutables qui, deuxsiècles et demi plus tard, imposèrent
leur présence. Au-delà de ses qualités d’accueil, le peuple japonais était
habilité à considérer unetelle intrusion comme unevéritable effraction.
Victime, comme bien d’autres peuples de la planète de l’agression
occidentale, le Japon fut le premier et, longtemps, le seul à s’en être
libéré. De plus, l’agresseur ne fut pas, dans cet unique cas, une
Puissance impérialiste européenne, mais le grand pays d’Amérique du
Nord qui, en se libérant d’une tutelle coloniale, faisait figure aux yeux
du monde de champion de la liberté. Ces deux raisons cumulées font
que, aujourd’hui, le Japon est le seul pays naguère dominé à ne pas
bénéficier d’un sentiment de culpabilité, de«repentance» de la part des
dominateurs de naguère. En l’occurrence, concernant le Japon, il s’agit
essentiellement des États-Unis. Les Puissances européennes pour leur
part, avaient auparavant jeté leur dévolu sur la Chine, entraînés par une
Grande-Bretagne dont la mission civilisatrice se bornait au commerce
lucratif de l’opium. C’est ainsi que furent conclus les traités qualifiés àjuste titre d’« inégaux » que les Chinois, pour leur part, se font un
devoir, et même un malin plaisir, de rappeler sans s’embarrasser de
litote à leurs interlocuteurs occidentaux. Ceux-ci se souviennent, quand
il leur reste quelques bribes de culturehistorique,que leurs ancêtres,
manquant de prémonition, considéraient ce grand empire, l’«Empire du
Milieu », comme étant à l’agonie et le qualifiait d’« homme malade ».
Dans l’esprit de ces mêmes Occidentaux, à la même époque, le
Japon aurait été plutôt considéré comme «l’homme quelconque,
insignifiant voire méprisable ». Et encore, il ne s’agit que de l’homme
mâle. Quant à la femme, c’est bien pire encore. On ne peut écouter sans
un sentiment de malaise, de honte même, le duodu premier acte de
«Madame Butterfly ». Devant le représentant officiel de son pays, le
sémillant officier de la Marine des États-Unis dévoile sans pudeur toute
l’abjection d’un membre de la«race des seigneurs». Notons cependant
avec humilité que l’« Essai sur l’inégalité des races humaines », publié
alors même que le commodore Perry mouillait devant Uraga, est
l’œuvre d’un diplomate français. Pour en revenir au personnage odieux
de Pinkerton, il apparaît aux yeux de sa naïve « épouse » japonaise
comme un être tellement supérieur qu’elle se sacrifiera pour que l’enfant
soit enlevé et élevé dans ce pays qu’elle doit assimileràune sorte de
paradis terrestre. Bien sûr il s’agit d’une fiction, même sublimée par la
musique ; et cet épisode est bien représentatif du déséquilibre établi
alors entre deux mondes séparés par un abîme bien plus profond
encore que celui de l’Océan par lequel et sur lequel le malheur est
arrivé.
Comment faire face, dès lors, à un bouleversement aussi
fondamental non seulement dans les mentalités deshabitants de ces îles
longtemps coupées du monde extérieur mais aussi dans l’équilibre et la
cohérence d’un système social figé depuis des siècles dans une stabilité
quasi-hermétique ? C’est ce qu’il est nécessaire et salutaire de rappeler
ou d’apprendre à l’Occidental d’aujourd’hui — encore imbu de sa
supériorité ou même de sa bonne conscience;celle-ci commence
d’ailleurs à se fissurer au point que le sentiment de culpabilité a
tendance à masquer les aspects positifs non négligeables de ce contact.
Il n’en demeure pas moins que le message humaniste, universaliste dont
l’Occident a été porteur a trop souvent été oblitéré par une maladresse
ou une arrogance qui s’apparentait à un mépris sinon à une volonté de
puissance. Le peuple japonais est habilité, quant à lui, à formuler ce
reproche non seulement depuis les 6 et 9août 1945 mais depuis
8le 4 juillet 1853 quand les bateaux noirs à la bannière étoilée pénétrèrent
dans la baie de Edo sans y avoir été invités. Songeons que, jusqu’à cette
date fatidique, le Japon ne s’était rendu coupable qu’une seule et unique
fois d’une tentative de conquête d’ailleurs avortée; c’était à l’encontre
de la Corée, en 1592, sous le shogun Hideyoshi.
Hormis cette exception, le Japon s’était satisfait, pacifiquement, à
échanger des biens mais aussi à emprunter des idées, des techniques,
des modes de pensée ou d’expression avec ses voisins
d’ExtrêmeOrient, en particulier avec le prestigieux empire chinois, Puissance
dominante de la région par sa culture raffinée comme par sa force
brutale. C’est d’ailleurs cette Chine qui, par deux fois, en 1274 et en
1281, sous la dynastie Yuan, tenta d’envahir l’Archipel.L’armada
mongole fut repousséenon pas par l’héroïsme dessamouraïs mais par
l’intervention du Ciel sous forme de vents contraires qui refoulèrent la
flotte d’invasion et y semèrent la débandade. Le sol du Japon était
demeuré inviolé par l’action des Kami Kasé (dont la signification littérale
est «vent sacré», sans aucune connotation de sacrifice humain). Plus
tard, certes, les Portugais d’abord reçus favorablement furent chassés
sans ménagement quand ils furent devenus facteurs de perturbations
sociales et politiques. Les Hollandais, quant à eux, furent étroitement
confinés.
Plus d’un demi millénaire après leur action victorieuse, les « vents
sacrés » furent cependant impuissants à refouler l’homme blanc venu
d’Amérique puis d’Europe.Dece constat désenchanté naquit dans
l’esprit du Japonais une sorte de crainte révérencielle et une volonté de
s’emparer des instruments de la puissance de cet être supérieur. C’est le
mythe de Prométhée transposé au monde d’aujourd’hui. Le président
des États-Unis, nouvel avatar de Zeus Olympien,ne brandit-il pas la
foudre ? Mais nous savons aussi que : « Zeus rend fous ceu x qu’il veut
prendre ». C’est ainsi que parfois le peuple japonais perdit la raison.
Successivement ou simultanément il fut atteint de ces deux formes de
psychose qui ont nom: paranoïa et schizophrénie. Comment recouvrer
la santé et l’équilibre pourprendre la place qui lui revient et qu’il désire
occuper au sein d’une société mondiale dont il ne peut plus et ne veut
plus s’abstraire? Voilà la question qui se pose non seulement à
luimême mais au monde.
Jean-Pierre Gomane
Chamousset, 31 janvier 200 7
9Avant-propos
Monpremier séjour au pays du Soleil levant en 1981, puis mes
voyages ultérieurs, enfin mes conversations et lectures, me firent
prendre la mesure de la prégnance de l’insularité du Japon puisant ses
racines non seulement dans sa géographiemais aussi dans son histoire
même.
Cette insularité, seulement ébréchée en 1868, début de l’ère Meiji,
fut autrement plus ébranlée en 1945, le Japon étant pour la première
fois défait, puis un certain temps occupé : s’effondrait alors le « vaste
chez lui » d’un«Grand Japon», Dai Nihon, constitué d’un empire qu’il
avait patiemment échafaudé et cru faire à son image, même si cette
dernière donnait de lui celle de la fureur belliqueuse !
Après le dur labeur de l’après-guerre, ébloui quelques décennies
plus tard par son «Age d’or commercial» des années 1980, il
s’interrogea sur lui-même tandis qu’ils’étonnait de ses propres
promesses technologiques. Il pesa avantages et inconvénients qu’il serait en
mesure de tirer d’une « internationalisation» qu’il entendait toutefois
faire à lui.
Dans les années 1990, l’effondrement du communisme en Europe
eut pour conséquence indirecte d’atténuer le rôle de Tokyo d’« allié
stratégique» fondamental des États-Unis en Extrême-Orient,
l’éclatement aussi dans l’archipel des «bulles » boursière et immobilière
produisit aussi ses effets. Tous ces éléments ébranlèrent le pays dont
certaines élites ont toujours redouté le possible isolement.
Aujourd’hui, la dérégulation et les mondialisations regroupées de
façon trop facile sous la terminologie anglo-saxonne de
«Globalisation » érodent inlassablement l’insularité japonaise et percent
l’imperméabilité de ce bloc d’ordre naguère protectionniste et protégé,
cela sans toutefois aboutir à la «banalisation » d’un archipel
apparemment irréductible.
Cette insularité nippone avait pris toute sa vigueur sous l’ère Edo.
Deux siècles et demi de réclusion volontaire et de splendide isolement
artistique avaient conforté lesNippons dans la certitude de leur
spécificité, voire de leur caractère exceptionnel et exemplaire.
Corollairement, ils avaient favorisé le développement d’un espritnon
seulement exclusif et fermé, d’une « sakoku mentality », mais aussi d’unétat d’esprit qui départage le Monde entre celui du « dedans », le sien, de
celui hors de l’archipel… celui de l’Autre. L’ère Edo décrivait ainsi pour
chaque Nippon ses espaces de vie et ses heures de parcours, faisant du
pays du Soleil levant un univers codé.
Si ce clivage spatial relève d’une approche culturaliste qui perd peu
à peu de sa réalité et de sa consistance, clivage qui se délite dans le
temps et dans la conscience même des Japonais contemporains, ce
compartimentage constitue cependant un des fils conducteurs pour qui
veut comprendre le Japon.
« Uchi », c’est le monde de l’«Intérieur » de l’archipel, celui de ces
multiples « petits Japon », lieux d’éclosion chacun d’un véritable esprit
de clocher « shimagumi konjô », juxtaposés les uns aux autres où chaque
groupe humain demeure bien circonscrit dans une société dont le
maillage s’établit de proche en proche, en étoile de mer ; où la maison,
le bureau, le village, le quartier sont autant de lieux d’enracinement et de
ressourcement.
D’abord existe le cercle des proches : celui naguère familialiste de
la maisonnée puis du voisinage où les Japonais sont censés s’exprimer
hors de toute contrainte et sans formalité dans une ambiance assez
intimiste.
Mais au-delà, au sein de ce qui demeure toujours Leur Monde,
existent les espaces de vie et de travail où tout semble fixé, tacite,
harmonie synonyme de confiance: là se sont tissées au fil du temps
solidarités et obligations réciproques dans un monde rythmé, à ses
heures même ritualisé. La hiérarchie n’y serait toutefois pas trop pesante
car les compétences de chacun sont optimisées et que, dans ce monde
pragmatique et qui ne se conçoit toujours qu’en mouvement, une
certaine souplesse s’instaure car nul ne demeure invariablement confiné
dans un rôle déterminé et intangible.
Japon, espace de liberté ou de contrainte… Difficile de répondre
aujourd’hui… Les brefs moments de transition entre deux « uchi » sont
non seulement des plages de repos, mais aussi de repli sur soi d’un
Japonais qui se ferait volontiers à l’idée de ne penser à rien. L’« uchi » a
beau permettre la décontraction et la liberté, il exige néanmoins une
présence psychologique effective de tous lesinstants et se traduit
parfois par unemuetteobservation.
« Soto », c’est l’Extérieur, le monde«au-delà de la rivière », celui de
l’Étranger et jadis pour le Nippon, de l’Étrange! Celui de l’Autre. Il
couvre un univers sur lequel le Japonais n’a pas coutume de s’épancher
12car, trop hors de ses sentiers battus. De ses voisins, celui-ci ne connaît à
vrai dire profondément que la Chine, sa mère culturelle, dont il a appris
pour le meilleur et le pire à apprendre les profondeurs, puis la Corée
qu’il domina plusieurs décennies durant.L’Occident, il le décortique à
merveille, préfère l’expliquer mieux quele comprendre… Les
Occidentaux dans leurs prétentions universalistes voudraient surtout qu’il le
comprenne !
Le Japon est certes prodigue de ses techniques et savoir-faire qu’il
dispense de par le monde, mais garde jalousement pour lui un art de
vivre insécable tandis que son aire linguistique ne dépasse pas les limites
de son territoire.
Les mers qui ceinturent l’archipel ne peuvent donc mener que vers
des lieux de dissolution de l’identité nippone, voire de perdition de
l’âme, vers des espaces que le Japonais considère avec indifférence
parfois, toujours avec circonspection, exceptionnellement avec refus,
souvent avec doute mais respect : c’est que, d’une curiosité insatiable,
alors très internationaliste dans ses avancées, il poursuit sa marche vers
toujours plus de Civilisation.
Enfin, on peut aussi se demander si la vision précitée ne
demeure pas encore trop empreinte de culturalisme, le Japon devenant
de plus en plus, au fil des décennies, un « pays comme les autres ».
13Le Japon dans sa démarche historique
L’histoire du pays du Soleil levant se prête mal au x synthèses tant
ce pays trop souvent présenté comme monolithique a été
compartimenté, déchiré par les luttes claniques au cours d’une longue épopée
féodale dont il ne s’est jamais totalement départi.
Cette contrée connaît une histoire riche mais malaisée à décrypter
car très embrouillée dans ses conflits pour le pouvoir et dans le rapport
qu’elle entretient avec lanotion même de pouvoir.
Plus aisé est-il de prendre de la distance et de s’intéresser plus
particulièrement aux relations que le Japon instaure avec l’Autre.
Le pays du Soleil levant appartient bien évidemment à la
géographie de l’Asie. Son sort a très longtemps, pour les éléments
fondamentaux, été lié à celui du continent asiatique et à la vie de
l’Extrême-Orient. Mais le Japon est en situation de retrait par rapport à
ce continent ; la mer du Japon qui le sépare de lui n’est pas la Manche
susceptible d’être franchie à la nage, mais une barrière maritime de
180 kilomètres de large, peu hospitalière caraux flots souvent
tumultueux.
Par ailleurs, le Japon connaît une situation excentrée : il fut
longtemps placé à l’extrême limite des voies de communication
maritimes traditionnelles et ne fut, de ce fait, que très tardivement
atteint par les explorateurs,missionnaires, commerçants et voyageurs.
Jusqu’à l’ère Meiji, la mer ne constitua pas pour les Nippons un
appel vers le large, mais un vaste espace d’enfermement sauf en
direction de la Chine et de la Corée, voire du Sud-est asiatique ; le
peuple nippon, à l’origine îlien, côtier ou établi le long de vallées, ne
devint vraiment marin que sur le tard. Le Japon n’est pas seulement une
île, il s’éclate en un archipel dont les îles sont séparées par des détroits
dangereux, infranchissables lors des tempêtes et cyclones. Enfin, le pays
s’étire sur 2200 km, connaissant au Nord la banquise de la Sibérie
japonaise et à l’extrême Sud les palmiers de l’île d’Okinawa. Le Japon
connaît de ce fait tous les climats: océanique, continental, subtropical
mais aussi montagnard.
Le Japon est non seulement une montagne, il est aussi et surtout
un volcan:placé à l’extrémiténord de la « ceinture de feu » du
Pacifique, il détient en effet 10 % des volcans en activité de la planète…
15Ce volcanisme, véritable bénédiction de par ses sources chaudes
(onse n), peut à l’occasion se révéler une calamité. L’écorce nippone est
chatouilleuse. Outre les glissements de terrain (jisubeli) toujours
possibles sur terrains argileux gorgés d’eau suite à des pluies diluviennes, les
raz-de-marée (tsunami) et tremblements de terre y sont fréquents
— celui du 17 janvier 1995 à Kobé en constitua uneterrible illustration.
Le Japon, qui, comparativement aux autres pays, a toujours connu
une fortepopulation, est sensible à l’exiguïté de son territoire dont il fait
toutefois une occupation culturelle : il existe aussi dans l’archipel à la
fois des montagnes trop escarpées et trop boisées pour être habitées et
des zones trop froides l’hiver pour recevoir une nombreuse population.
Comble du paradoxe, le Japon ne manque ni de contrées désolées ni
même de zones désertées en raison du fort exode rural, conséquence de
la forte industrialisation qu’a connue le pays de 1955 à1973. Une
excessive concentration d’habitants s’est ainsi opérée sur une frange
limitée du territoire, du Nord de l’île de Kyû-Shû à la mégalopolis de
Tokyo en passant par Kyoto, Osaka et Kobe:ce Japon du Pacifique,
avancé, qualifié de«Japon du devant », (Omote Nihon), contraste avec le
Japon de la Mer du Japon, peu peuplé,enretrait, qualifié de«Japon de
derrière », (Ura Nihon).
« Rattraper », tel fut longtemps le leitmotiv de l’archipel.Il y a
d’ailleurs quelque chose de touchant dans cettequête fiévreuse de
l’innovation chez le Japonais. Le caractérise la hantise d’être à jamais en
retard, d’avoir loupé le coche, de rater le train du progrès. Il désire être
toujours à la mode, voire la devancer, bref toujours rester dans la
course.
Tous ces facteurs conjugués ont façonné unenation qui se
protège, par ailleurs longtemps construite dans la non-confrontation
avec l’Autre. Si à partir de 1894, l’Empire du Soleil levant a connu de
durs conflits militaires avecles Chinois, les Russes et les Anglo-Saxons,
il n’a jamais été le théâtre d’affrontements belliqueux sur son propre sol,
sauf dans de petites îles de l’extrême sud de l’archipel, en 1945, année à
partir de laquelle, pour la première fois de son histoire, il fut envahi et
occupé. En ce sens, le destin du pays du Soleil levant s’inscrit en
contrepoint de celui de la péninsule coréenne par une curieuse ironie du
sort appelée le «Pays du Matin calme» mais dont l’histoire,
contrairement à celle de l’archipel, fut jalonnéepar les invasions : la
Corée fut bousculée, chevauchée par des envahisseurs différents,
chinois, mongols, mandchous… mais aussi nippons.
16Le Japon demeure cependant placé dans un contexte géopolitique
délicat, particulièrement de nos jours, soumis qu’il est à la permanence
de la contrainte externe que sa situation géographique contribue à
expliquer en grande partie :
Il n’existe aucun lien nécessaire entre la géographie desÉtats et leur
comportement international, il n’en demeure pas moins que des
rapports existent et qu’ils peuvent aider à comprendre leurs actions
1extérieures .
Il en résulte en effet une situation atypique d’un pays confronté à
e etrois mastodontes qu’il a, aux XIX et XX siècles, affrontés dans la
guerre.
Le Japon garde ses distances vis-à-vis d’une Chine «plus vieille que
l’Histoire », à la civilisation multimillénaire, dont il mesure bien le poids
démographique et la diversité humaine, les espaces, les immenses
capacités économiques et les profondeurs culturelles mais aussi les
différences de choix idéologiques.
Il jouxte les vastitudes sibériennes d’une Russie actuellement
déstabilisée avec laquelle il entretient toujours des relations malaisées et
sporadiques.
Il mène avec les États-Unis, après une guerre féroce et une
paradoxale lune de miel, la vie d’un vieux couple, traversée de
psychodrames. Il a cependant trouvé dans l’Amérique son contraire et
sa complémentarité.
Enfin, le pays du Soleil Levant est au cœur d’une zone de conflits
potentiels: la partition d’une péninsule coréenne coupée en deux;
Taiwan que la Chine continentale, appuyée sur sa conception d’« une
seule Chine » entend absorber. Enfin, les convulsions toujours possibles
de pays déshérités, des Philippines au Bangladesh, constituent autant de
menaces sur ses voies de communication maritimes.
Toutes cescomposantes alliées à l’ingéniosité, au savoir-faire et à la
compréhension intime du travail et de l’organisation industriels
2conduisent à parler comme le soulignait Philippe Bord de «force »
plutôt que de «puissance » japonaise. Aussi l’archipel doit-il se garder
des illusions générées par une puissance toujours susceptible d’être
remise en cause, d’un syndrome obsessionnel d’isolement, d’unJapon
1 Joyaux F., Géopolitique de l’Extrême-Orient, Bruxelles, Complexe, coll.« Espaces et
epolitiques, Question du XX siècle », 1991.
2 Président du cabinet EgisParis-Tokyo-Washington.
17vulnérable qui se verrait «encerclé ». Toutes ces éventualités sont à
même de déclencher des coups de fièvre nationalistes…
L’archipel vit donc au rythme de son environnement global. Il se
pense toujours en mouvement ; il est actif, mais plus réactif
qu’initiateur, d’où ses atermoiements, ses virages, parfois même ses
volte-face.
L’ensemble de ces éléments énoncés, l’épopée japonaise peut être
comprise comme une alternance de phases d’ouverture et de fermeture
au monde : faible, l’archipel accueille l’Autre et reçoit du non-Japon;
fort, au contraire, il se replie sur lui-même. Bien sûr, il s’agit d’une
vision. Prise comme telle, elle présente ses propres limites, aussi
convient-il de toujours garder à l’esprit qu’à chaque période de crise de
l’archipel s’affrontent en son sein forces et partisans de la fermeture et
ceux de l’ouverture. Cette réalité demeure encore vraie aujourd’hui.
Cette possibilité d’alternance semble cependant, par la force des
choses, se dissiper à partir du début des années 1980, années dites
d’internationalisation du Japon où celui-ci essaie de se l’accommoder.
Elle disparaît à partir des années 1990 : les phénomènes de
mondialisation et de globalisation s’imposent à lui, comportant un risque de
banalisation de l’archipel, mais offrant aussi l’éventualité d’une
«recomposition» de l’archipel, nonpas sous la forme d’un Nouveau
« Nouveau Meiji », en raison de l’absence de leaders forts ou de
personnalités puissantes, mais peut-être autour de la construction d’un
« Nouveau Japon » participant à l’édifice civilisationnel d’une
Renaissance mondiale.
Le Japon étonne : c’est vrai, ce pays m’a toujours surpris pour le
meilleur, pour certaines de ses prouesses, mais aussi pour certaines de
ses actions contestables, voire parfois condamnables et condamnées.
Mais je pense aussi que le Monde a impressionné et impressionne
toujours l’Archipel. Il a pu être dit que j’étais passionné par celui-ci ;
souhaitant toutefois garder toute lucidité en le décrivant, je voudrais
surtout le rendre passionnant.
18Chapitre 1
400-838 APRÈSJ.-C.
YAMATOOULE JAPONSINISÉ
Lapremièrevieinternationaledel’archipeleRoyaume duJapon(XVII siècle)
Source : PèrePhilippeBrietdela Compagnie de JésusLa Chine fut la grande initiatrice et inspiratrice du Japon. Elle révéla
surtout ce que serait peut-être le Japon de toujours : selon la formule de
Fernand Braudel, une « culture de l’appropriation ». Cependant, appropriation
ne signifie pas pour le Japon plate copie, mais travail, recherche, investigation
sur ce que chaque pays étranger peut receler de meilleur, cela afin de toujours
puiser une force nouvelle et d’aboutir à un résultat de plus en plus accompli.
Appropriation ne veut donc surtout pas dire placage, mais adaptation et
amélioration du modèle référent. Le Japon est une culture de l’imitation
constructive.
MIMÉTISMEETADAPTABILITÉ
La population japonaise est issue de brassages très anciens entre
différentes ethnies provenant du Nord (Corée, Mongolie), du Sud
(Malaisie, Indonésie, Mélanésie) et bien sûr de Chine, mais
paradoxalement de cette dernièrepas de façon importante : le Japon est
l’aboutissement extrême-oriental de migrations asiatiques.
Ainsi, des populations mongoloïdes des parties du nord de la
Chine et de la Sibérie auraient pénétré dans l’archipel via la péninsule
coréenne et Sakhaline. Ces populations néolithiques dites Asiates du
eNord ou « traverseurs yayoi » auraient au IV siècleparcouru l’ensemble
de l’archipel jusqu’au Nord-Ouest de l’île de Kyû Shû, y introduisant
notamment la culture du riz.
Il convient aussi de signaler la migration de peuples marins d’Asie
du Sud et de Micronésie.
Ces interrogations sur la carte d’identité des Japonais, sur ces
influences proto-historiques nimbées aussi des brumes de Mongolie
contribuent en quelque sorte à la magie du Japon faisant du peuple du
Soleil levant, outre celui de l’eau, de la pluie, celui des steppes et de la
toundra, de la neige et du vent.
eAu V siècle, même si on ne la nomme pas comme telle, la
première véritable ouverture du pays du Soleil levant au Monde se fit
bien évidemment en direction du continent asiatique vis-à-vis duquel
l’archipel avait alors un retard à combler. La caractéristique de cette
21ouverture à l’environnement asiatique chinois fut de paraître lente et
progressive au regard des deux autres ouvertures que le Japon subira
ultérieurement: celles de 1868 et de 1945 qui furent vécues comme
autant d’intrusions par effraction, comme de véritables traumatismes,
même si, pour celle de 1945, l’occupation américaine sonna le glas de
l’effrayant régime militarist e nippon.
En effet, l’influence chinoise fut d’autantplus facilement acceptée
et intégrée que le Japon, protégé par son insularité, ne fut pas envahi
militairement par la Chine. Elle fut d’autant plus imperceptible qu’elle
se propagea de façon diffuse et s’affina plusieurs siècles durant sans que
les Japonais en aient d’ailleurs eu toujours clairement conscience. Le
pays du Soleil levant est encore aujourd’hui très imprégné de « sinité » et
bien plus que nous le croyons !
e eLa civilisation chinoise des VII et VIII siècles jouissait alors sans
conteste d’une prospérité, d’une puissance politique et d’une avance
technique supérieures à celles de tous les autres pays du monde de cette
époque. Cette période de l’histoire chinoise qui correspondait aux
dynasties Sui puis Tang fut une ère de grandeur, de gloire et de
rayonnement culturel sans précédent. Ces dynasties constituaient un
exemple pour le pays du Soleil levant qui s’en inspira largement.
Ces siècles furent donc ceux de l’incubation de la culture chinoise.
Les apports chinois sur l’archipel furent essentiels et complets :
- essentiels car ils répondaient aux conditions sine qua non de
l’existence humaine, de la nourriture de base reposant sur une
meilleure préparation du riz à l’utilisation de différentestechniques
(travail de la céramique, sculpture sur bois et travail du bambou), à
la domestication du cheval et du bétail, en passant aussi par
l’écriture (les idéogrammes), cette dernière faisant entrer l’archipel
dans l’Histoire !
-complets car ils embrassaient tous les aspects de l’activit é
humaine: relations sociales, arts, philosophie, vie spirituelle,
institutions et organisation politico-administrative.
L’influence chinoise intervint comme force structurante de
l’archipel : ce fut d’ailleurs également le cas pour les petits royaumes de
Corée et de Mandchourie qui calquèrent leurs institutions sur celles du
grand voisin chinois. En effet, la cour nippone et le système impérial
fondé sur la religion et le principe de la « souveraineté céleste»(tennô) se
estructurèrent à partir du VI siècle. Cette monarchie japonaise, prenant
22l’appellation d’État Yamato, s’inspira de beaucoup de traits de
fonctione enement de la monarchie chinoise. C’est ainsi qu’aux VII et VIII
siècles, elle adopta massivement les principes juridiques et socio-politiques
de la dynastie des Tang, acceptant notamment le système des codes
(ritsuryô) qui régissait la vie publique, le droit et le protocole chinois.
Le bouddhisme et le confucianisme devinrent desobjets d’étude,
puis les cadres idéologiques de la pensée officielle : ils prônaient les
valeurs de respect, d’obéissance et de loyauté. Ces valeurs finirent aussi
par se marier avec l’animisme élaboré du shintoïsmeprimitif ambiant.
La Chine a donc aidé à l’unitépolitique du Japon.
LE SOLEILLEVANT, PAYSPÉRIPHÉRIQUE
Les conceptions qui régissaient les rapports de la Chine avec le
monde reposaient sur la doctrine confucéenne. L’univers était pensé
comme un tout au sein duquel les phénomènes s’ordonnent et
s’articulent selon une hiérarchie précise et impérative. L’Empereur
chinois, appelé le«Fils du Ciel », était considéré comme un personnage
de dimension cosmique qui effectuait les rites indispensables au
maintien de l’harmonie universelle. Pleinement souverain, il se trouvait placé
au sommet de la société civilisée et jouait à l’égard des divers pays le
rôle de chef de famille. La tradition chinoise n’opérait pas de distinction
entre politique intérieure et politique extérieure : en ce qui concernait
les rapports des hommes entre eux, les règles étaient identiques au sein
de la famille, de l’État ou de la communauté internationale.
Comme l’empereur règne surl’ensemble du monde, sa domination
s’étend àla fois à la société civilisée et aux contrées barbares. La
barbarie, cependant, se définit moins par l’appartenance ethnique ou
religieuse que parl’absence d’accomplissement culturel. Sont barbares
ceux qui ignorent la civilisation identifiée exclusivement à la
civilisa1tion chinoise .
La Chine, «pays continent », s’autoproclamant «Empire du
Milieu », adoptait alors sur le plan de la « civilisation» une position
centrale. Le Japon apparaissait par voie de conséquence
comme«périphérique », voire comme une contrée «marginale » et «logée dans les
angles » recevant les éléments de la civilisation chinoise ; mais une fois
1 BergèreM.-C., Histoire de Shanghai, Paris, Fayard, 2002, p. 21-22.
23ces derniers assimilés, le Japon, pays«barbare » peuplé de gens censés
être initialement frustes, pourrait s’intégrer au monde sinisé.
UNEVISIONHIÉRARCHISÉEDUMOND E
Cette période de sinisation fut importante pour les relations que le
Japon entretiendra ultérieurement avec le restedu monde. L’ordr e
international instauré par la Chine en Asie façonna l’attitude de
l’archipel dans ses relations extérieures : la Chine détermina la première vision
que le Japon se fit du monde.
Le modèle de relations que la Chine avait instauré en Asie était
fondé sur le système du tribut que les Etats qui lui étaient périphériques
devaient lui verser, le tribut officialisant ainsi le lien.
Les États étrangers tributaires faisaient acte d’allégeance à
l’Empereur de Chine en reconnaissant la supériorité de sa civilisation.
Ils envoyaient périodiquement à Pékin des missions accompagnées de
présents, d’un tribut. En contrepartie, l’Empereur céleste manifestait sa
bienveillance envers ses vassaux ou plutôt ses tributaires en leur
octroyant des dons ou en les gratifiant de récompenses.
L’Asie, sous l’égide la Chine, se caractérisa par des relations
suzerain-tributaire, des relations obligeant-obligé. La Chine intronisa
donc une conception hiérarchique dans les rapports inter-étatiques et
inter-ethniques derrière laquelle le Japon s’abritera ou plutôt s’alignera :
ce système, le Japon l’accepta peu ou prou même s’il éprouva du mal à y
souscrire pleinement. L’archipel pensera ainsi longtemps en termes
hiérarchiques, se positionnanttantôt au-dessous, tantôt au-dessus de la
Chine. Ce primat accordé à l’ordre hiérarchique sur tout autre
ordonnancement explique la difficulté que le Japon éprouve parfois de nos
jours à tisser des relations de simplepartenariat avecd’autres nations.
24Chapitre 2
E EX -XVI SIÈCLES
GUERRESINTERCLANIQUES
ET
ARCHIPELAUTOCENTRÉ
Soleillevantsurdepetitsespaces
éparslesunsdesautresPrinceShôtoku Taishi
Source : A n i l l u s t r a t e d h i s t o r y o f j a p a n e s e a r t, H. Minamoto,
Kyoto :K. Hashino, 1935.Cultiver sa spécificité, voire la prôner, telle fut longtemps la posture du
pays du Soleil levant.
Bien sûr s’imprégner de la civilisation chinoise mais aussi se démarquer
d’elle car jugée trop envahissante, tel fut, semble-t-il, le dessein confusément
exprimé par l’archipel. Il fut aidé en cela non seulement par l’éloignement
géographique d’un « Empire du Milieu » aux piètres navigateurs sauf sous la
dynastie Song, mais encore en raison des inconnues que présentait à l’époque la
navigation maritime sur longues distances et loin des côtes.
PRÉSERVATIONMAISAUTO-IDENTIFICATION
Comme le souligne Marie-Claire Bergère, le système du tribut
constituait dans son essence un moyen de communication rituel et
symbolique visant à l’assimilation progressive des Barbares. En
pratique, s’il servait de cadre à de nombreux échanges pacifiques, culturels
et commerciaux, il pouvait aussi ouvrir la voie à la conquête et à la
domination.
Le peuple du Soleil levant aurait pu être dominé par la Chine,mais
il demeure non seulement un peuple de confins septentrionaux, mais
encore protégé par une forte insularité, séparé qu’il est de la péninsule
coréenne par un détroit de 180 kilomètres de large aux eaux parfois
particulièrement agitées. Il lui fut alors possible d’entretenir avec
l’Empire du Milieu des relations de loin en loin, discontinues. Il prit ses
distances par rapport à la Chine et sa civilisation à la faveur du déclin
relatif de celle-ci à la fin de la dynastie Tang. La dernière ambassade
nippone en Chine date de 838. En 894, uneambassade fut certes
préparée mais abandonnée. Le Japon cessa aussi de verser tribut à
l’Empire du Milieu.
Le Japon, l’influence chinoise demeurant prégnante chez lui,
entendait toutefois rester lui-même, garder son âme. Cette contradiction
entre attrait et résistance se traduisit par le mot d’ordre«âme japonaise,
techniques chinoises » (Wakon Kansai), idéal de l’homme de l’époque
dans l’archipel. Les Nippons ont assimilé des pans entiers de la
civilisation chinoise mais ils ont toujours parallèlement éprouvé un
27« complexe d’infériorité» vis-à-vis de la Chineetde la place centrale
qu’elle occupait dans la civilisation classique en Asie.
Afin de combattre cette impression de relégation, le Japon
envisagea d’abord de la défier psychologiquement en prenant l’exact
contre-pied de la situation. Par exemple, le prince de Yamato, Shôtoku
Taishi, au début de ses adresses à la cour chinoise des Souei, se
2proclamait « Fils du Ciel, dans le pays où le soleil se lève » , ou encore
3«Empereur de l’Est» , se permettant ainsi de traiter d’égal à égal avec
son grand voisin;parfois même, ses débuts de lettres pouvaient être
teintés d’ironie ou frappés d’ambiguïté railleuse : « l’Empereur du Soleil
4levant à l’Empereur du Soleil couchant » .
Au cours de son histoire, pour conjurer l’influence de la Chine,
l’archipel procéda de deux manières. D’une part, il s’auto-identifia à elle
dans l’espoir que cet effort d’identification permettrait d’atténuer son
décalage. Il invoquaalors des affinités entre shintoïsme et
confucianisme et, plus globalement, prétendit que sa civilisation était parente de
la culture chinoise. D’autrepart, faisant abstraction de la protection que
lui confère naturellement son insularité, le Japon mit en exergue avec
fierté le fait qu’il ne futjamais militairement envahi par la Chine, qu’il
ne lui versa tribut que temporairement, restant ainsi un des seuls pays
périphériques de la Chine à maintenir son indépendance politique. Il
prétenditpar ailleurs avoir tiré le meilleur profit, la meilleure leçon de
l’influence de la civilisation chinoise. Son complexed’infériorité se mua
alors en complexe de supériorité par rapport aux autres États
périphériques de la Chine comme la Corée ou l’Empire d’Annam qui
non seulement versaient tribut à l’Empire du Milieu mais qui furent
parfois à un moment donné occupés militairementpar lui.
Un complexe d’infériorité-supériorité a poussé les Japonais dans leurs
rapports avec l’étranger à la foisàl’obéissance aux plus forts et à
5l’aspiration de dominerles plus faibles .
2 ViéM., Histoire du Japon des origines à Meiji, Paris, PUF, coll.«Que sais-je » n° 1328, 1975,
p.20.
3 ViéM., ibid., 1975.
4 Reischauer E. O., Histoire du Japon et des Japonais - Des originesà1945,Tome I, Paris, Seuil,
1973, p. 136.
5 Takayanagi S., «La perception japonaise desrelations extérieures: le dilemme et les
choix », Pouvoirs, n°35, 1985, p. 123.
28OUBLI D’ÉTATETANARCHIEFÉODALE
e eDu X au XV siècle, les tentatives du pays du Soleil levant afin de
marquer son originalité se traduisirent sur le plan politique par une
distanciation par rapport àtoutordonnancement de type «État
chinois»: cet «oubli d’État» constitua effectivement une réaction
contre la Chine. L’archipel subit un morcellement de l’autorité qu’il
connaîtra aussi ultérieurement au cours de sonhistoire. Multiplicité des
pouvoirs locaux, conflits politiques entre fractions dirigeantes, luttes de
factions divisant chacune des coteries aristocratiquesainsi que les
classes guerrières, se développèrent au détriment de l’aristocratie
impériale, cela dans un contexte géographique de surinsularité.
La féodalité d’Europe occidentale liait la vassalité au fief : le
suzerain accordait sur son fief protection et entretien ; en contrepartie,
le vassal lui apportait fidélité et service. Parallèlement au fait qu’il
érigeait une administration d’État constituée de roturiers, le Roi de
France, par exemple, entendait se placer au sommet de la pyramide
féodale, se voulait le « suzerain lige » de tous les seigneurs du royaume
alors considérés comme ses simples vassaux.
Rien de tel au Japon, un autre type de féodalitése développait
fondé sur une«société guerrière » composée de samouraï exerçant une
pression de la base vers le haut. Il s’agissait en quelque sorte d’un
« monde à l’envers » à l’origine d’un climat de violence amplifié par
l’absence à la fois d’un clergé modérateur et de la notion de vassalité liée
au fief facteur de stabilité.
Par ailleurs, une dyarchie s’installa dans la confusion. En effet,
cette classe des samouraï institua un nouveau pouvoir, militaire, le
eshôgunat, parallèle à celui de l’empereur, cela au XII siècle : à partir de
1192 apparut effectivement un personnage nouveau, le «Shôgun ».
Forces impériales et partisans du Shôgun s’affrontèrent à partir de 1221,
ces derniers sortant facilement vainqueurs des combats.
eÀ partir de la seconde moitié du XV siècle, le pouvoir shôgunal
fragilisé éprouva de plus en plus de difficultés à maintenir l’ordre. Le
Kantô, partie du Japon, sombra à partir des années 1416 dans l’anarchie
politique pour plus d’un siècle. Ainsi, endémiques étaient les luttes
claniques au sein desquelles l’Empereur du Soleil levant, agissant au gré
des opportunités, ne jouait qu’un simple rôle parmi les autres seigneurs.
Dans une acception chinoise des choses, l’archipel fut alors assimilé au
modèle « Ran » (désordre, révoltes et guerres) opposé au modèle idéal
29