Le Rhin, fleuve-Europe

Le Rhin, fleuve-Europe

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Français
164 pages

Description

La première édition de ce livre a paru en 1992, à la veille de l'adoption du traité de Maastricht par les douze États membres d'alors, sous le titre Le Rhin, Mémoire d'Europe. Un titre qui soulignait la destinée spécifique de ce fleuve dont l'historien Lucien Febvre a pu dire qu'il était " une personne. " Car le Rhin, dès qu'on l'évoque, est beaucoup plus qu'un simple espace géographique. Sur les berges rhénanes, l'histoire et la géographie sont intimement liées. Le Rhin, est, comme le Danube, un de ces lieux de mémoire ou la géologie est sœur de l'archéologie, où la géographie est d'emblée " géographie humaine ", où l'histoire de son cours se confond non seulement avec celle des pays qu'il borde ou traverse, mais avec l'histoire mouvementée de l'Europe occidentale. La question du Rhin est née avec la conquête des Gaules.
L'Europe - de la guerre, de la culture, de l'économie -, depuis Jules César, s'est en effet définie autour de l'espace rhénan dont les principaux protagonistes furent, et demeurent, pour une part décisive, la France et l'Allemagne. Une histoire de " voisins " aux ambitions souvent contraires, réunis, depuis la fin de la seconde guerre mondiales par un destin commun dans l'Union européenne. En juin 2008, les vingt-sept États membres de l'Union vont élire un nouveau parlement. Pour ce rendez-vous, uns fois encore, il sera dressé un bilan de l'Euro

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Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782296476356
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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LeRhin,
fleuve-Europe
À ceux qui m’ontaccueilli lors de mes haltes
auborddu feuve;à l’équipeduDeutschlandde
laKölnDüsseldorfer qui m’a ouvert la voiedu feuve.
À tous mes interlocuteurs de laCommission centrale
pour la navigation duRhin qui m’ont reçu
et m’ont permis de consulter leursarchives,
et particulièrementAlbertBour etJacquesMartineau
À †SimoneGallimard,
quiacrudès les premiers motsàce projet
AuxKojeniewski
PourAntoine,Juliane,Laure
in memoriamAlfredKernLe présent ouvrage reprend, à l'identique, avec quelques corrections dues
à l'évolution de l'Histoire, le texte de l'édition originale, publiée en 1992 par
MercuredeFrance,sousletitre: LeRhin,mémoiresd'Europe.
Du mêmeauteur
100 réponses sur… laCourpénale internationale (avec
NathalieChevalier),Tournon, 2007.
LeGoût duRhin,anthologie,MercuredeFrance, 2005.
Voyages,ÉditionsTerrail, 2005.
Sartre, réveille-toi, ils sont devenus mous,Ramsay, 2005.
PourquoiSartre ?(ouvragecollectif),LeBordde l’eau, 2005.
UneEurope inédite,Documents desarchivesJeanMonnet,
ÉditionsduSeptentrion,UniversitéLille-III, 2001.
danslamêmecollection
FrançoisLaplantine&AlexisNouss
Lemétissage
MarcHenriPiault
Anthropologieetcinéma
àparaître
Jean-LoupAmselle
Lesauvageàlamode
FrançoisLaplantine
Lestroisvoixdel'imaginaire
ISBN 978-2-912868-66-4
www.teraedre.fr
© 48 rueSainte-Croix-de-la-Bretonnerie 75004Parist
B L
LeRhin
feuve-Europe
efor ard ernSommaire
Préfaceà la nouvelleédition
Le devenirfeuve de l’Europe..................................................................................................................... 9
Avant propos .................................................................................................................................................................21
Chapitre 1
Premières fuguesrhénanes ........................................................................................................................26
Chapitre 2
Secondes fuguesrhénanes ...........................................................................................................................52
Chapitre 3
Rome surle Rhin ....................................................................................................................................................58
Chapitre 4
L’invention d’une frontière .......................................................................................................................67
Chapitre 5
Le sens du Rhin .........................................................................................................................................................7 5
Chapitre 6
La nouvelle question du Rhin, Vienne 1815 .........................................................................90
Chapitre 7
L’Alsace en Rhénanie (1) ..........................................................................................................................108
Chapitre 8
Des cathédrales ......................................................................................................................................................111Chapitre 9
L’Alsace en Rhénanie (2) ..........................................................................................................................115
Chapitre 10
CloacaMaxima ................................................................................................................................................126
Chapitre 11
L’Europe vue du Rhin :Quidnovi ? ......................................................................................143
Bibliographie ................................................................................................................................................................154
Cartes ............................................................................................................................... ...................................................160i
Préfaceàlanouvelleédition
Ledevenir-feuvedel'Europe
« Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer», écrivait RenéChar dans
Feuilletsd’Hypnos.Sansdouteest-cela«devise»quetoutindividupourrait
s’appliquer à lui-même en revisitant certaines heures de sa vie. Et que tout
écrivaindevraitadopter quand il redécouvre son texte.
Pour l’auteur,la tentationest pourtantforte–le tempsétant
ungrandcorrecteur –d’amender seschapitres,d’éliminer les scories,eten même temps
de demeurer fidèleà l’expression de son projet. En l’occurrence, après
relecture, cette nouvelle édition ne comporte pas de remaniements majeurs,
sinon quelquesajustementsde pure forme,et sans la reprisedesdocuments
d’illustrations qui formaientun cahier séparé, n’ajoutant rien d’essentiel
quantau fond.Quand ilétait nécessaire,certainesdonnées statistiquesdont
les variationsétaient sensibles ontétéactualisées.
Paru en 1992, sous le titreLeRhin, mémoires d’Europe,ce livre avaitun
double objectif:enpremierlieu,dedessinerl’histoirede l’espace rhénan;
ensecond lieu,de souligner comment unecertaine idée de l’Europe s’était
construitesurlesbergesdufleuve,danslacontinuitéd’unehistoirelongueque
deshistoriens commeLucien Febvreet FernandBraudelont arpentée. Et de
fait,sila«questionduRhin»nesoulèveplusdetempêtesidéologiquesoude
menacesguerrières,elledemeureunexcellentanalyseurd’unecertaineidéede
l’Europe, tributairedesturbulencesde l’économie mondialisée.Une idée qui,
everslafindelapremièredécenniedu siècle,est remiseenchantier,
suscitantdoutesetinterrogationsquantàlaréalisationdesondesseinoriginel,sinon
de sondestincommun supposé.Le tournantdunouveausiècleetsa première
xxi
10 LeRhin, feuve-Europe
décennie ont sensiblement rebattu lescartes.Cette préfacen’a pasd’autrebut
quede parcourir, sansexhaustivité, quelquesélémentsde ladonne.
LeRhin:continuitéetchangements
Depuis la parution de cet ouvrage, divers événements ont marqué l’espace
rhénan de leur empreinte.Citons-en quelques-uns, caractéristiques de cette
histoire récente.
LeRhin demeure l’artèrefluviale la plusactiveet la plus moderne de la
navigationintérieureeuropéenne.Rotterdam,sonportterminal,aujourd’hui
troisième port mondialetpremierenEurope,aaugmenté régulièrement le
seuil de ses échanges,enhausseencoredurant lespremières années du
exx siècle,maisShanghaioccupelapremièreplacedepuis2005.Singapour
et Shenzhen enChine,Busan enCorée du Sud se disputent aujourd’hui le
hautduclassement.Dufaitdecetteévolution, le pôleasiatiqueestdevenu
l’une des sources principales des activités de Rotterdam; le transport de
nouvelles matières liquides, comme le bioéthanol en provenance
duBrésil,aaccompagné unecroissance que lacrise financièrede l’année 2008
risquait de ralentir sensiblement. Prévu pour les années 2010,
l’agrandissementde sondomaine portuaire, quelque 2 000 hectares, réaliséen partie
sur l’espace maritime,devait assurer le leadership de Rotterdampour les
prochainesdécennies.
Parmi lessymbolesrhénans,en2008, laCommission centrale pour la
1navigation duRhin (ccnr) ,doyenne des organisations gouvernementales,
ea fêtéle 140 anniversaire de l’Acte de Mannheim. Ce texte fondateur
comporte lesidées de based’un marchédestransports libreet commun,
que la Communautéeuropéennedevait promouvoir etréaliserunsiècle
plus tard.
Intenselieudecirculation,leRhinest l’undesfleuveslesplusexploités
et sollicités au monde. Cette exploitation, sources de nombreuses
pollutions qui pèsent sur sonéquilibreécologique,adonné lieu,de plusenplus
fortement,adesengagementsdeprotectionde lapartdesÉtats, quoique le
«Rhin propre»reste un projet.Unedirectivecadreeuropéenne sur l’eaua
étéadoptée enoctobre 2000, mais l’état chimiqueet écologiquedes eaux
edu Rhin, était, encore, et toujours, à l’ordre du jour de la 14 conférence
ministérielle sur leRhin,en octobre 2007, quichargealors laCommission
2internationale de protection du Rhin (cipr) d’élaborer, entre autres, une
1Le sitede laCommissioncentrale pour la navigationduRhin (www.ccr-zkr.org) offreunaperçu
exhaustifde ses objectifsetde sesactivités.
2Àconsulter, le sitede laCommission internationalede protectionduRhin (www.iksr.org), l’autre
observatoire incontournablede la viedu feuve.x
Préface 11
3stratégiecommune pour«restaurer l’écosystème ».
Defait,ensignant,enavril1999,unenouvelleConventionpourlaprotection
duRhin, les gouvernements de cinqÉtats riverains
(Suisse,France,Allemagne,Luxembourg,Pays-Bas),etle représentantde laCommissioneuropéenne
avaientsoulignélanécessitédeprotéger«lecaractèreprécieuxduRhin,deses
bergesetdesonmilieualluvialenrenforçantplusencore lacoopération ».
Une coopération qui, au moins sur la réimplantation du saumon disparu
du fleuve, semble avoir porté ses fruits. Le« Programme saumon 2000 »,
continué aujourd’hui par celui du« Rhin 2020 », consacré aux poissons
migrateurs dans l’hydrosystème rhénan, a ancré la nécessité d’une
politique de« développement durable du Rhin ». Une politique ambitieuse qui
réclame uneaction soutenue. L’unedesconclusions, toutediplomatique,de
la conférenceministérielle stipulait:« Ils [les ministres et le représentant
de laCommission européenne] se réjouiraient– nous soulignons – de voir
laConventioncollective relativeà lacollecte,audépôtetà la réceptiondes
déchets survenant en navigation intérieure et rhénane entrer en vigueur le
plus rapidement possible.»
Dontacte.
Les risques d’inondations sur le Rhin, dus particulièrement aux
aménaegements, corrections et endiguements du fleuve depuis la fin du xi siècle,
sont encore l’une des préoccupations majeures des riverains. Les crues de
décembre 1993 en Allemagne (plus tard aussi, par exemple, en 2007, à
Bâle), où le Rhin avait atteint des niveaux records dans la région de Co -
logne, en portent témoignage. À Bonn, l’un des bâtiments du Bundestag
était entouré par des flots boueux; àCoblence, au confluentdu Rhin et de
la Moselle, des milliers de personnes avaient dû évacuer leur logement en
raison des inondations considérées comme les«plus graves depuis deux
cents ans ». L’ogre des crues, qui à lui seul mérite une chronique rhénane,
est une menace constante. Selon la , «les dommages susceptibles de
se produire en cas d’inondation extrême sur le Rhin s’élèvent à environ
165 milliards d’euros, dans l’hypothèse où le cours principal serait touché
dans son ensemble, ce qui représente un enjeu économique de taille ». Le
Rhin dompté par les ingénieurs, malgré les plans d’action coûteux contre
les inondations, ne ménage toujours pas ses colères. Une ire fluvialequi
éclate comme un rappeldesengagements de l’Europeenvers une politique
3Pour laconsolidationde l’écosystème rhénan, l’objectifécologiquecentralestde«restaurer
l’ancien réseaudebiotopes typiquesdu milieu rhénan (miseen réseaudebiotopes)et lacontinuité
écologiqueduRhin (migration vers l’amontetl’aval)depuis le lacdeConstance jusqu’à la merdu
Nord,ainsi quecelledesaffuentscomprisdans le programme sur lespoissons migrateurs.Pour
atteindrecetobjectif, ilconvientde préserverlestronçonsàécoulement libre,de leverlesobstacles
à la migration,de redynamiser les zonesalluviales,de restaurer les habitats,de
renatureretdiversifer les structuresdesbergesetdu lit mineur,de reconnecterau feuve lesanciensbraset les giessen
[coursd’eaux]etde relier lesbiotopesau seind’un réseauécologique.» (Source:, 2009)
cipr
cipru
u
u
g
12 LeRhin, feuve-Europe
del’environnementcommunautaireconséquente,définiedansl’Acteunique
de 1987, inscritecomme prioritéde l’Uniondans le préambuledu traitéde
Maastrichten 1992,et réaffirméedans le traitédeLisbonne signéen 2007,
tandis que le Traité d’Amsterdam, dix ans plutôt, introduisait le principe
«développementdurable ».Une politiquede l’environnement qui implique
4unengagement réciproquedesÉtats, pas toujours respecté .
Comme le noteThomasFerenczi:«Au moment où s’engagent les
négociations sur l’après-Kyoto, des doutes commencent à s’élever sur la
détermination des Européens. Les on s’inquiètent des divisions entre lesÉtats
membres qui pourraientconduire l’Unioneuropéenneà revoir ses objectifs
à la baisse.Alors qu’approche l’heure de vérité, l’Europe va-t-elle cesser
5d’être le modèle qu’elle est devenue dans ce domaine? »De fait,«ledéfi
actuel, expliquent Elvire Fabry et Damien Tresallet, cités par Thomas
Ferenczi dans une étude de la Fondation pour l’innovation politique, consiste
donc à maintenir les objectifsenvironnementaux que s’est fixésl’Union
européenne (e ), tout en limitant à court terme le coût de cette stratégie
pour la compétitivité de ses entreprises».Alors que l’« économie verte »
est censée ouvrir de nouvelles perspectives de relance, l’urgence d’une
véritable prise de conscience des enjeux écologiques est nécessaire– et sans
qu’on l’oppose,comme finde non recevoir,à la rentabilitédesentreprises:
«“Les Européens, notent les auteurs de l’étude citée, ne sont pas encore
réellement sortis du dilemme compétitivité ou environnement.” La double
crise, financièreetéconomique,à laquelle l’Europedoit fairefacene favo -
rise pas la mise en place d’une politique qui offreles moyens de résoudre
cettecontradiction. »À n’en pasdouter, seule une fortedétermination
politique permettraitde mettre
finàcettecontradiction,àconditiondechanger
decap:«L’Unionsouffredelaconjonctiondulibéralismeetd’unproductivismedestructeuretprédateur[…]Un“alterdéveloppement”ouvreunevoie
réaliste pour notre continent.Cela suppose une réorientationdes politiques
del’Union,lamobilisationdifférentederessourcesdisponibles,etuneautre
action de l’Europe dans les rapportsNord-Sud comme dans l’ensemble des
6institutions internationales. »
4En janvier 2009, laCommissioneuropéenneaengagé une procédured’infractionà l’encontre
dedixÉtats membres (Belgique,Bulgarie,Danemark,Espagne,Grèce,Irlande,Italie,Pays-Bas,
Portugal,Slovénie).Des infractionsquiconcernentdesautorisations non respectées pour«plus
de 4 000 installations industriellesdéjàen serviceà travers l’Europe.[…]CesÉtats membres ont
enfreintladirectiveeuropéenne relativeà la préventionetà la réduction intégréesde la pollution,
dont l’objectifestde préveniretdecontrôler lesémissions industriellesdans l’air, leseaux, le
sol ».La procédureengagée peutaboutir, in fne,à une sanction
fnancièredesÉtats.Lesautorisationsauraientdûêtredélivréesau plus tard le 30 octobre 2007. (Sources: e , 29 janvier 2009)
5Cf.ThomasFerenczi,« L’e faceauxdéfsenvironnementaux »,LeMonde, 5décembre 2008.
6Cf.Propositions pour des politiquesalternatives,FondationCopernic,Syllepse, p. 98, 2006.u
Préface 13
Le«capitalismerhénan»,etaprès…
L’espace rhénan, où les solidarités économiques entre États riverains se
sontdéveloppées, peut-être plus qu’ailleurs, reste le symbole éminent d’un
tournant de l’histoire contemporaine: la réconciliation franco-allemande
avec laquelle s’éteint la question du Rhin.Ainsi, repères de ce passé
dépassé, de nouveaux ponts ont été lancés sur le fleuve–tel celui conçu par
l’architecte Marc Miriam; un autre pont, piétonnier celui-là, qui relie
depuis 2004 la ville de Kehl à Strasbourg, élevé en témoignage de l’amitié
franco-allemande scellée par le traitéde l’Élysée,en 1963,entre
lechancelierKonradAdenaueretCharlesdeGaulle.Mais laconnivencedesannées
d’après-guerre sans toutefoisdisparaître, s’est sans doute émoussée. Elle
consacre le changement d’époque inauguré par la disparition de l’rss, et
récemment par la crise financièredéclenchée aux États-Unis sur le marché
hypothécaireen 2007,etdont lesconséquences se sontétenduesà
l’ensembledu systèmebancaireet financiermondial.
Entre laFrance et l’Allemagne, piliers fondateurs de l’Europe, la
situationestdésormais médiatisée par ledéveloppementde l’Unioneuropéenne
et leurs poids respectifsdans celle-ci. Mais la normalisation des rapports
franco-allemands s’accompagned’unecertaineatonie.UlrichWickert,
spécialistedes relationsentre lesdeux pays, leconstate:«Aujourd’hui, on
travaille.Maisonn’estpasentraind’inventer.Cequin’estpasunesituationen -
thousiasmante.Carlorsquel’oninvente,onestobligédesortirdesapensée.
7C’est ce quia eu lieuavec l’euro, quand lesAllemandsétaientencore
profondémentattachés à l’image d’un mark fort,symbole d’une certaine idée
de l’économie.» Un rapport à l’économie qui marque, selon Wickert, une
différenceessentielle entre les deux pays :« L’exception française,c’est
d’abord lacivilisation françaiseetensuite, seulement,
lecommerce.J’aimerais que l’Allemagne s’inspiredecetteculture,alors que pourelle, la liberté
8du marché reste une pensée fondatrice,l’un des mythes allemands. »Une
libertédu marché façonnéeet tempérée par un«capitalisme rhénan» (que
ne remettra pasencause la social-démocratieallemande), qui se transforme
assez rapidement sous l’influence dominante du modèle anglo-saxon
7L’Ecu (Europeancurrency unit), l’unité monétaireeuropéenne,constituéeen 1979 par la cee, n’aura
doncété qu’une monnaie transitoire,comme nous l’annoncionsdans la premièreédition.Elleaété
remplacée par l’euro, pardécisiondes quinzeÉtatsduConseileuropéendeMadridendécembre
1995.Unchoixdiplomatique? L’écu rappelait trop«vaches» (Kühe)àdesoreillesallemandes…
Mais lesprotestationsgrecquescontre uneconsonancepar trop urinaire (oura)dansdesbouches
hellènesne furentpasreçues.Né offciellementdébut 1999à l’usagedesbanquesetdesÉtats, l’euro
erestdevenu réalité le 1janvier 2002avec la miseencirculationdes piècesetbilletseneuros.
8Cf.UlrichWickert,Du bonheur d’être français,entretienavec l’auteur,LeFélin, 2001, p.
208212.s
14 LeRhin, feuve-Europe
redoublé,audébutdesannées 1990.La find’une«exceptionallemande »,
où le capitalisme rhénan–ou, plutôt faudrait-ildévelopper, l'«
ordolibéralisme»– sedistinguaitde son homologue libéralanglo-saxon par«la place
faiteà l’hommeetà sonenvironnement par l’intermédiaired’une politique
socialeassez prochedecellede l’État-providence,comme la partaccordée
aux partenairessociaux par le biais de la cogestion dans l’économie social
9demarché.» Est-cel’abandondececapitalismerhénan,sousl’influencedu
libéralismeanglo-saxonetde la mondialisation, quiexplique lesdifficultés,
relatives, de l’Allemagne qui par ailleurs a dû faire face au poids financier
de la réunification?François-GeorgesDreyfusenémet l’hypothèse.Etcela
«conduitàs’interrogersurlaplacedésormaisfaiteàl’homme,travailleuret
salarié.Eneffet, le lustreducapitalisme rhénan tient largementà la volonté
qui futtoujours la sienne d’intégrer le monde du travail à une organisation
économique fondéesur lecapitalet le marché,etdeconstruire, par
l’économie socialede marché, un systèmeconciliant la vision socialeet l’efficacité
de l’économie libérale.C’est ce qui a fait,pendant longtemps, la forcede
l’économie allemande. L’avoir oublié explique pour partie ses difficultés
présentes». Paradoxalement, le capitalisme rhénan, qui ne négligeait pas
le rôlede l’Étatcomme«régulateurdu marché », sansêtre«prestatairede
services»,pourraitreprendrequelquescouleursfaceàlacrisefinancièrequi
affecteen 2009,àdiversdegrés, lesÉtatseuropéens.Mais l’Europe
saura-telleagiravec une politiquecommune, quand la«révolutionconservatrice »
initiée parRonaldReaganetMargaretThatcher, la globalisation
néolibérale
desannées1990,accompagnéesparunepartiedelasocial-démocratieeuropéenne, ont misà mal les fondementsde l’État-providence ?
EntreFranceetAllemagne, pour neciter qu’eux, lesapprochesde
réponse à la crise divergent sensiblement. Les propos de Louis Gallois, le
présidentdu groupe franco-allemandd’aéronautiqueetdedéfenseead sonnent,
dans ce contexte, comme un aveu des difficultés, sinon de l’impasse dans
laquelle l’Europe se trouve aujourd’hui, et de ses hésitations à trouver une
réponse européenne spécifique,commune, à la crise actuelle:«Après les
excèsetlesdérivesdelafinance,nousrevenonsversleconcret:cepeutêtre
le grand retour de l’industrie (sic). L’Europe doit saisir cette occasion, être
ambitieuse.Lacrise va remodeler le paysage mondial.Le momentest venu
de mettreen place les stratégies favorisantledéveloppementde l’industrie.
Onpeutlefaireauniveaunational;ceseraplusefficaceauniveaueuropéen.
Un accord doit se dégager sur les axes d’une politique industrielle
européenne.L’expressionest malacceptée,carelleestassimiléeauMeccano
industriel ouau protectionnisme.Il me paraît possiblededégager un faisceau
9Cf.François-GeorgesDreyfus,« L’aventureducapitalisme rhénan»,Cli o,[2002] 2008.Préface 15
10d’actionscommunesouconcertées. »Unedéclarationàlatonalitéhésitante
exprime assez bien, entre les lignes, les conséquences d’une politique éco -
nomique européenne qui s’est inscrite dans le moule de«la généralisation
du libre-échange et la financiarisation des économies rendue possible par
11une libéralisationet unedéréglementationdes marchés financiers».Quant
à la possibilitéd’un«faisceaud’actionscommunes ouconcertées», faceà
l’accélérationde lacriseau tournantde l’année 2008, les signesd’une telle
convergence demeuraient imperceptibles.Au contraire, on a pu« constater
l’incapacité à définirun plan de relance coordonnée au plan européen, et
même le refusde le faire.Onassisteà un retourauxÉtats-Nations.Les pays
européens fontunà undes plansde relance.Mais il ya une réticenceàaller
12plus loin et à passer par l’outil européen pour le faire ». Mais que faire,
alors, de l’outil européen? Et pourquoi est-il si difficileà manœuvrer?
Le
nouvelinterventionnismedesÉtatsdansl’économie,danslecoûteuxsauvetagedesbanques, plus un«ersatzde keynésianisme », signifieraient-ils un
changement dans le discours ultralibéral?
La financiarisation des économies, écrit Jacques Sapir,« a été
fondamentalement un changement global desrègles dujeuà l’échelle internationale,
imposée parles États-Unis et auquell’Union européenne, via les directives
européennesurlesservicesfinanciers,s’estpliéeavecunfacilitéconfondante.
L’Union européenne, loin d’être une protection, a été ici un
facteurd’aggra13vation ».Quantà l’impactde l’eurocommeamortisseurde lacriseactuelle,
soneffetestmitigé:«Sansl’euro,ilyauraitunespéculationsurlesmonnaies.
Maisleséconomieseuropéennes,depuisleurentréedansl’euro,sesontmises
à diverger, au lieu de converger, à l’encontre des critères de convergence de
Maastricht.[…]Lapolitiqueallemanderevientengrandepartieàmangerdes
14partsdemarchésurlespaysémergents,maisaussisursesvoisinsd’Europe »
La métaphored’uneEurope«cannibale » se vérifiera-t-elle ?
Quelsrendez-vouspourl’Europe ?
Tous les cinq ans, depuis 1979, les citoyens de l’Union européenne
élisent un nouveau parlement. En 1992, à la parution de ce livre, on ne
comptait que douze pays représentés, aujourd’hui ils sont vingt-sept. À
chacun de ces rendez-vous électoraux–le traité de Maastricht, adopté en
France à une courte majorité (51,05 % de oui contre 48,95 % de non) a
10Cf.EntretienavecLouisGallois,LeMonde, 19 février2009.
11Cf.JacquesSapir,Lesracinessocialesdelacrisefnancière.Implicationspour l’Europe,
6janvier 2009. L’articleestconsultable sur le sited’Attac (france.attac.org).
12Interviewde l’économisteMichelHusson,Médiapart, 11décembre 2008.
13Cf.JacquesSapir,op.cit.
14MichelHusson,op .cit.t
t
16 LeRhin, feuve-Europe
été l’un de ceux-là –, un bilan de la construction européenne est dressé.
Ainsi, des doutes qui pèsent sur ses institutions, sur les renoncements au
projet d’une Europe sociale, et le refusde certains de ses peuples de voir
l’Europe n’être qu’un« machin » d’accompagnement d’une globalisation
indifférenteau développement d’une solidarité avec les pays laissés pour
comptede l’économie (libérale) mondialisée.Le rendez-vousde
2009aurat-ilconvaincu[convaincra-t-il]les peupleseuropéensde mieux peser sur les
décideursde l’Unioneuropéenne–oude leur marquer, une foisencore par
leurabstention, unavertissement?
En 2005, le rejetduTraitéconstitutionneleuropéen (ce) par lesFrançais
et lesNéerlandais, puis le«non »de l’Irlande,en juin 2008,à la ratification
dutraitédeLisbonne,bloquantsamiseenœuvre,sontparmilessignesd’un
doute profondsur l’Europe telle qu’elle se fait.« Le désamour entre les
citoyens et l’Europe est flagrant.Les professions de foieuropéennes
attestées par les sondages semblentdérisoires. L’Europeest jugée lointaine, non
démocratique,incapablederépondreauxpréoccupationsdescitoyensetelle
est vue,désormais,comme unéchelon nonpertinententre la nationet le
vil15lage global. » Le rejetdutce, puis l’épine irlandaisedu traitédeLisbonne,
ne sont,eneffet pasanodins.
La signature, le 13 décembre 2007 par les chefsd’État et de
gouvernement des vingt-sept États membres du Traité de Lisbonne, censé dépasser
l’échecdel’adoptionduTraitéeuropéen,alaisséungoûtamerauxpartisans
françaiset néerlandais de son rejet– et à de nombreux citoyens européens
qui n’auront pas eu la possibilité de se prononcer par referendumsur son
adoption. D’autant que, de l’aveu même de Valéry Giscard d’Estaing,
exprésidentde laConventioneuropéenne quiavaitélaboré le ce, leTraitéde
Lisbonneest un traité«identiquedans sa substanceà 98
%auTraitéconstitutionnel» rejeté par le référendumfrançaiset néerlandais, mais«à la
présentation différente, un catalogue de modifications dont la lecture devient
impossible » (sic).Le traitédeLisbonne quiavait pourbut proclaméde
rassurerlesEuropéensqui«comptentsurl’Unionpourrépondreauxquestions
qu’ils seposentconcernant,notamment, lamondialisation, leschangements
climatiques et démographiques, la sécurité ou l’énergie », et renforcer«la
démocratie dans l’Union européenne et la capacité de celle-ci à défendre
jouraprèsjourlesintérêtsdesescitoyens»,n’apasvraimentétéunantidote
à l’euroscepticisme quia gagné lesEuropéens.Même sicertainesavancées
concernant les pouvoirs du parlement européen ne sont pas négligeables,
seules les réponses urgentes et concrètes que l’Union européenne pourra
apporter à la crise seront à même de réduire le« désamour européen». Et
les propositions, officielles, souvent incantatoires, de l’Union européenne,
15Cf.ArnaudLeparmentier,LeMonde,17 juin 2008.