Les combats indépendantistes des caucasiens entre URSS et puissances occidentales

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Français
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L'auteur retrace l'histoire des émigrés caucasiens entre 1921 et 1945 et les péripéties de la lutte qu'ils menèrent pour la liberté de leur patrie et la subversion du régime bolchevik. Dans ce monde d'intrigues et d'aventures, nous rencontrons des personnages hauts en couleurs dont la destinée mouvementée reflète l'histoire tragique du Caucase au XXe siècle.

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Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 140
EAN13 9782296233034
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

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Je dédie ce livre à ma femmeFrançoise
sans laquelle il n’aurait pas vu le jourNos remerciements vont à ceux qui ont bien voulu nous aider dans nos
recherches.
Nous voulons aussi remercier les descendants des émigrés caucasiens et les
chercheurs occidentaux qui ont eu la gentillesse de nous accorder la possibilité
de consulter leurs archives privées, notamment Nino Badoual-Keresselidzé
(Aix-en-Provence), Marianne Bammate (Paris), François Guillaumat (Paris),
Mikheïl Kavtaradzé (Paris), Theona Kedia (Paris), Nano et Thamara
Kvinitadzé (Chatou, Colomars), Dietlinde Hoffmann (Ebringen) et Patrik von
zurMühlen (Bonn).
Nous sommes également reconnaissant au professeur Hiroaki Kuromiya, au
professeur Jeffrey Burds, à Camille Floriot et à Beatrice Penati, pour la
communication de précieux documents d’archives autrement inaccessibles pour
nous.Prologue.La période de la guerre et des indépendances (1918-1921) :
des expériences divergentes
Pour mieux comprendre les priorités et les motivations des émigrés
caucasiens à partir de 1921, il est nécessaire de revenir brièvement sur l’histoire
duCaucase en 1918-21, car la majorité des dirigeants de l’émigration étaient au
pouvoir ou jouaient un rôle important pendant cette période de l’existence
indépendante des républiques caucasiennes. Cette rapide rétrospective nous
permettrad’expliquer la genèsedesdifférentes visions géopolitiquesdesacteurs
caucasiens en faisant apparaître les spécificités des expériences historiques
vécues parchaque peupleduCaucase.
eA la fin du XIX siècle, sous l’influence du mouvement révolutionnaire qui
se développait rapidement dans l’Empire russe, des partis politiques
commencèrent à se former dans le Caucase. Ils exprimaient les aspirations
sociales et nationales des Caucasiens. Le Caucase devint très vite l’un des
centresdu mouvement révolutionnairede laRussie impériale.
Vers 1894, un groupe d’intellectuels géorgiens membres du parti
socialdémocrate russe réussitàcréer uneassez puissantefilialedece partienGéorgie.
Bien que les sociaux-démocrates géorgiens eussent été membres du parti
socialdémocrate russe, ils avaient toute liberté d’action dans leur pays et en fait dans
tout le Caucase car le Comité social-démocrate de la région caucasienne était
dans leurs mains. Les sociaux-démocrates géorgiens se donnaient comme
priorité de faire tomber l’autocratie en Russie, de créer une république russe
démocratique et de mettre en œuvre une réformeagraire. Dès le début Noé
Jordania, Isidoré Ramichvili, Evgueni Gueguetchkori, Akaki Tchenkeli, Irakli
Tseretheli et Nikoloz Tchkheidzé, les chefs des sociaux-démocrates géorgiens,
avaient joué un rôle considérable dans le mouvement social-démocrate russe.
Les sociaux-démocrates géorgiens ne furent pas seulement députés, mais ils
1dirigèrent lesfractions sociale-démocratesdans les quatreDoumas .
On peut mesurer l’influence politique des sociaux-démocrates géorgiens par
le fait qu’en 1905, effrayé par les massacres entre les Azerbaïdjanais (alors
appelés les Tatars du Caucase) et les Arméniens à Bakou (provoqués comme
nous le savons par les agents tsaristes), Vorontsov-Dachkov, vice-roi du
Caucase, connu pour ses sentiments arménophiles,dut inviter I. Ramichvili,
1Voici leurs noms: à la première DoumaN. Jordania et I. Ramichvili, à la deuxième DoumaI.
Tsérétheli et A. Djaparidzé, à la troisième Douma N. Tchkheidzé et E. Gueguetchkori, à la
quatrième Douma N. Tchkheidzé et A. Tchenkeli. Voir: A. Tchenkeli, Mémorandum sur le
problème géorgien,février 1934, pp. 15-21.Archives personnellesde l’auteur.
.
9l’un des chefs des sociaux-démocrates géorgiens, et lui remettre des armes pour
2empêcher que ces événements ne se reproduisent à Tiflis (Tbilissi, après la
déclarationde l’indépendancede laGéorgie).
En 1917, N. Tchkheïdzé et I. Tseretheli furent élus chefs du Soviet de
Petrograd. Jusqu'en 1918, ces sociaux-démocrates géorgiens parfaitement
intégrés au parti social-démocrate russe n’envisagèrent pas de revendiquer
l’indépendance, bien que selon le témoignage de A. Tchenkeli « …les
interventions répétées en faveur des peuples de Finlande, de Pologne, de
l’Ukraine, duCaucase et duTurkestan, devinrent comme une tradition pour les
3Géorgiens élus à la Douma ». Les dirigeants sociaux-démocrates géorgiens
estimaient que le long chemin vers l’indépendance passait par la
démocratisation progressivede laRussie.
Cette domination des idées socialistes en Géorgie, pays purement agricole,
s’explique en partie par la décadence de la noblesse géorgienne et surtout
l’absence presque totale d’une bourgeoisie nationale. A Tiflis, centre
administratif du Caucase et siège du vice-roi russe, les commerçants et les
usuriers étaient surtout des Arméniens. Considérés comme le peuple le plus
fiable à l’égard de l’empire par rapport aux autres Caucasiens, ils étaient,
comme d’habitude, privilégiés par l’administration impériale ce qui suscitait
4l’animosité des Géorgiens et rendait les slogans socialistes plus attractifs . Par
ailleurs l’abolition du servage n’avait pas été menée à terme en Géorgie, et de
nombreux paysans restaient sous la dépendance des grands propriétaires ;
d’autres, devenus travailleurs saisonniers, allaient dans les villes et dans les
ports de Batoumi, Poti et Soukhoumi, d’où ils rentraient au village avec de
5nouvelles idées révolutionnaires .
Cependant à la veille et pendant la révolution russe de 1905, d’autres partis
politiques apparurent en Géorgie, dont les revendications n’étaient pas
seulement sociales mais aussi nationales. Vers 1904 le parti
socialistefédéraliste révolutionnaire fut créé par un certain nombre d’intellectuels
géorgiens. Ce parti se fixait pour but de transformer l’Empire russe en
fédération où la Géorgie devait posséder un statut d’autonomie. En 1903
l’idéologue de ce parti Artchil Djordjadzé créa à Paris un journal La Géorgie
paraissant jusqu’en 1905en géorgienetenfrançais.Ce journalétait secrètement
2Ibidem, p. 17.
3I p. 20.
4R. G. Suny,The Making of the Georgian Nation, Bloomington and Indianapolis, Indiana
UniversityPress, 1994, pp. 113-121.
5Ibidem, p. 16.
106acheminé en Géorgie . En 1904-05, pendant la guerre russo-japonaise, à
l’initiativedeGeorges (Guiorgui)Dekanozichvili, l’undeschefsdes
socialistesfédéralistes, les Géorgiens nouèrent des liens avec le service secret japonais.
Les Japonais acceptèrent de financer l’activité des insurgés: des armes achetées
enEurope avec l’aide financière japonaise furent introduites clandestinement en
Géorgie, où, selon le témoignage de l’un des activistes du parti, « elles jouèrent
un rôle notable dans les révoltes de 1905 », lors de la première révolution
7russe .
Le programme du parti national-démocrate était encore plus radical. Il fut
élaboré en 1906 par le prince Ilya Tchavtchavadzé, l’un des leaders les plus
connus du mouvement géorgien de libération nationale, à la suite du manifeste
d’octobre 1905 par lequel le tsar promettait à ses sujets les libertés
fondamentales. A la différence des sociaux-fédéralistes qui tentaient de
réconcilier les questions sociales et nationales, Tchavtchavdzé donnait la
priorité au problème national. Cependant, à cause des persécutions policières
(Tchavtchavadzé lui-même fut assassiné en 1907 par les marxistes locaux qui
redoutaient l’influence de ses idées sur le peuple géorgien), le parti
nationaldémocrate ne put s’organiser qu’en juin 1917, en unissant tous les groupements
existants des nationalistes géorgiens sous la présidence de Spiridon Kedia. Le
noyau du parti fut formé autour du groupe qui de 1912 à 1914 éditait à Tiflis la
revue Le Rocher (kldé). Tout en condamnant l’activité révolutionnaire des
sociaux-démocrates, les futurs nationaux-démocrates, où dominaient les
représentants de la noblesse géorgienne et de l’intelligentsia issue de cette
noblesse, avaient adopté le programme suivant : 1) Restauration du statut
politique de la Géorgie conformément au traité russo-géorgien de 1783, qui
prévoyait l’existence d’un Etat géorgien souverain, bien que placé sous la
protection politique de la Russie ; 2) un Etat géorgiendémocratique ; 3)
garantiesdesdroitsconstitutionnelsdescitoyens ;4) inviolabilitéde la propriété
8privée .
Cependant les sociaux-démocrates géorgiens étaient les mieux implantés au
sein de la population.Bien que les trois partis eussent participé aux élections à
la Douma, c’étaient les sociaux-démocrates qui remportaient toujours la
6Le Parti socialiste-fédéraliste de Géorgie, Bibliothèque de documentation internationale
contemporaine (BDIC, Nanterre), microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881,
bobine 191.
7G. Keresselidzé,Lettre àMonsieur leDirecteur du ministère desAffaires étrangères de laRFA,
25. 3. 1958, p. 1. Archives familiales de N.Badual-Keresselidzé (Aix-en-Provence)
communiquéesà l’auteur.
8Le Parti national-démocrate de Géorgie,BDIC, microfilms des archives du gouvernement
géorgien, mfm881,bobine 191.
11majorité écrasante des sièges de députés. Les sociaux-fédéralistes arrivèrent à
9avoir undéputédans la premièreet la quatrièmeDouma .
A la différence des Géorgiens qui commençaient tout juste à évoquer la
question nationale à la veille de la première révolution russe, les Arméniens
eformulaient des revendications nationales depuis la fin du XIX siècle. La plus
grande partie de l’Arménie historique se trouvait dans l’Empire ottoman et la
population de l’Arménie caucasienne se montrait sensible aux positions plus
radicales de ce qui allait devenir le parti hégémonique, la Fédération
révolutionnaire arménienne «Dachnaktsoutioun » proche, par son programme,
du parti S.R.Fondé en 1890 à Tiflis, ce parti s'était fixé pour but la lutte par les
armes pour une plus grande autonomie des provinces (vilayet) arméniennes de
l'Empire ottoman. Au début le «Dachnaktsoutioun » s’abstint de tout activité
antirusse. Cependant plus tard, pendant la première révolution russe et surtout
après les massacres arméno-azerbaïdjanais provoqués par le gouvernement
impérial, les dachnaks ajoutèrent à leur plateforme la lutte contre l'autocratie et
eurent recours à la terreur contre les fonctionnaires de l’empire jugés
10responsablesde la persécutiondesArméniens .
Parmi les Azerbaïdjanais, le parti démocratique «Moussavat »
(«L’Egalité ») était le plus populaire. Créée vers 1912, cette organisation
politique clandestine ne fut légalisée qu’en 1917. Son programme avait
beaucoup évolué car son objectif initial était d’obtenir pour les musulmans de
l’Empire des Romanov les mêmes droits que les Russes, ainsi que d’unir et de
libérer tous les peuples musulmans de Russie indépendamment de leur
nationalité. Ces sentiments de solidarité musulmane furent renforcés par la
première guerre balkanique. Cependant à partir de 1913, quand Memed Emin
Rassoul-Zadé devint le leader de cette organisation, l’idéologie du
«Moussavat » évolua vers le nationalisme azerbaïdjanais et les idées
socialistes. Après la révolution de février 1917, Rassoul-Zadé combattit le
panislamisme en préconisant l’autonomie territoriale pour l’Azerbaïdjan. Il
s’était rallié à l’idée d’une nation azerbaïdjanaise, même si au début il
n’employait pas ce terme. Il voulait créer une République russe fédérée, avec
9LeParti socialiste-fédéraliste deGéorgie.
10 R. G. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence 1918, Berkeley and Los Angeles,
University ofCaliforniaPress, 1967, pp. 16-23.
1211une large autonomie religieuse et territoriale .Après le coup d’Etat bolchevik,
12il revendiqua l’indépendancecomplète pour l’Azerbaïdjan.
Et à l’été 1918, quand les troupes ottomanes occupèrent l’Azerbaïdjan avec
l’ambition de créer le Grand Touran, les Jeunes-Turcs trouvèrent l’idéologie
moussavatiste incompatible avec celle du panturquisme. Rassoul-Zadé, comme
d’autres dirigeants du parti considérés par les Turcs comme très à gauche et
13indépendantistes,furent mêmeexpulsésd’Azerbaïdjan vers laTurquie .Acette
époque, en effet, les Turcs se sentaient plus à l’aise avec le parti conservateur
panislamiste «Ittihad » (l’«Union »).Créé en septembre 1917, l’«Ittihad », qui
fondait son idéologie uniquement sur la Charia et la Oumma, préconisait
initialement une orientation prorusse et l’alliance la plus étroite avec tous les
peuples musulmans de l’ancien empire des Romanov. Ce parti était
fondamentalement hostile à l’idée de nation et par conséquent à tout ce qui
ressemblait à de l’«azerbaïdjanisme » etmême du « turquisme ».Cependant au
printemps 1918, encouragés par l’avance des Turcs dans le Caucase, les
ittihadistes changèrent d’orientation, préférant appeler au ralliement des
14musulmansduCaucaseà l’Empire ottoman.
Quant aux Montagnards du Caucase du Nord, ils n’avaient eu aucun parti
politique jusqu'à la révolution de 1917, ni d’ailleurs pendant leur indépendance
de courte durée en 1918-20. Cependant, l’intelligentsia montagnarde avait une
certaine activité politique. Conscients que la diversité ethnique était l’obstacle
majeur à la création d’un Etat nord-caucasien indépendant, ces intellectuels
tentaient de développer chez les Montagnards un sentiment de solidarité
15régionale .
11 erLors du congrès des musulmans de Russie du 1 au 11 mai 1917, M.E. Rassoul-Zadé etA. M.
Toptchibachy, les représentants de l’Azerbaïdjan, préconisèrent la création d’une République
russe fédérée, dans laquelle les entités où les peuples musulmans étaient majoritaires
bénéficieraient d’une large autonomie territoriale tandis que les peuples musulmans dispersés
devaient jouir d’une autonomie culturelle. Voir:A. M. Toptchibachy,Les congrès musulmans de
Russie, pp. 33-34.Archives personnellesde l’auteur.
12 T. :wi %tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a
Muslim Community, Cambridge, London, New York, New Rochelle, Melbourne, Sydney,
CambridgeUniversityPress, 1985, pp. 73-104.
13 T. :wi %tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a
MuslimCommunity, pp. 129-135.
14Ibidem, p.88, 122-123.
15B. Baïtougan, « “Kristalizacija” gorskogo osvoboditelnogo dviženija. Razmyšlenija B.
Baïtugana ob istorii musulman Severnogo Kavkaza i Dagestana » [«La “cristallisation” du
mouvement de libération des Montagnards. Réflexions de B. Baïtougan sur l’histoire des
musulmans du Caucase du Nord et du Daghestan»], éd. par S. M. Iskhakov, Voprosy istorii,
Moscou, 2001, n°5, pp. 3-31.
13Le début de la Première guerre mondiale suscita des réactions variées chez
les peuples caucasiens. Les Arméniens saluèrent le déclenchement des
hostilités, aspirant, en cas de victoire de l’Entente, à rattacher l’Arménie turque
à celle du Caucase. En plus des soldats régulièrement mobilisés, comme chez
leurs voisins géorgiens, dans l'armée russe, lesArméniens formèrent également
des petits détachements de volontaires au sein de l’armée russe, appelant les
Arméniens de Turquie à se soulever contre l’autorité du sultan.Cette politique,
déconseillée par les élites arméniennes de l'Empire ottoman, comme par les
sociaux-démocrates géorgiens,conduisitaux massacresde 1915età l’expulsion
en masse des Arméniens de la Turquie. Notons que, même dans les régions
arméniennes de l’Empire ottoman occupées par les troupes russes et vidées de
leur population, le gouvernement tsariste envisageait d'installer non seulement
des Arméniens rescapés mais surtout des cosaques russes. Saint-Pétersbourg
envisageait même de créer une armée cosaque au-delà de l’Euphrate.En même
temps, le commandement russe supprima les unités de volontaires arméniens en
les incorporant dans les divisions impériales sous le ferme contrôle des officiers
russes.
Le gouvernement tsariste ne se privera pas de lancer une politique de
génocide à l’égard des populations géorgiennes musulmanes qu’il ne jugeait pas
fiables.Ainsi en 1915 les troupes russes massacrèrent en masse les Lazes et les
Adjars de la région de Batoumi, prétextant aussi leur soulèvement contre le
pouvoir impérial. Sur les 52 000 habitants de la vallée du Tchorotkhi seuls 7
000 survécurent au massacre organisé par les troupes du général Liakhov.C’est
seulement le mécontentement grandissant des musulmans duCaucase qui força
les Russes à mettre fin aux répressions et, finalement, épargna auxCaucasiens
musulmans des territoires occupés par l’armée russe le sort desArméniens de la
16Turquie .
L’union sacrée du début ne dura guère parmi les autres peuples duCaucase.
170 000 Géorgiens furent appelés et envoyés en masse par le gouvernement
tsariste sur le front occidental et non sur le front caucasien, ce qui prouve que
les autorités russes se méfiaient d’eux. Les sociaux-démocrates géorgiens
nourrissaient l’espoir qu’après la fin de la guerre le gouvernement central russe
serait bien obligé d’accepter des réformes et de libéraliser le système politique
de l’empire. Cependant, après les défaites militaires russes, certains chefs des
socialistes géorgiens acceptèrent même de nouer des contacts avec les
Géorgiens de l’autre côté du front. En effet, tout comme les pays de l’Entente
jouaient la carte des nationalités contre les puissances centrales, l’Allemagne et
sesalliées s’efforçaientd’affaiblir l’Empire russeenencourageant lesallogènes.
16 T. :wi %tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a
MuslimCommunity, pp. 79,81-82.
14Ainsi, tout de suite après le début de la Première guerre mondiale en 1914, un
Comité de l’indépendance de la Géorgie fut créé à Berlin, à l’initiative des
Géorgiens proches des nationaux-démocrates, qui avaient le soutien des
autorités du Reich.En 1915, une Légion géorgienne fut formée sous l’égide de
l’armée allemande en Turquie, composée de Géorgiens et de Nord-Caucasiens
musulmans locaux, ainsi que de Géorgiens recrutés dans les camps des
17prisonniers de guerre en Allemagne . La même année, les
nationauxdémocrates arrivèrent même à créer une filiale clandestine du Comité de
18l’indépendance en Géorgie . A l’été 1916, lors d’une rencontre secrète en
Géorgie avec le prince Georges (Guiorgui) Matchabeli, l’un des fondateurs du
Comité de l’indépendance, Jordania, le chef des sociaux-démocrates géorgiens,
déclara que bien qu’il fût persuadé de la victoire des alliés, l’activité duComité
19pouvait s’avérer utile pour lacause géorgienne .
L’attitude des musulmans duCaucase à l’égard de la guerre était encore plus
négative. Les Azerbaïdjanais soupçonnés de sympathies pro-turques étaient,
comme la plupart des musulmans de l'Empire tsariste, dispensés du service
militaire. La fameuse «division sauvage », composée des Montagnards du
Caucase du Nord, fut aussi envoyée sur le front occidental. Ces mesures de
précaution furent jugées nécessaires car l’armée ottomane comptait de
nombreux Montagnards ou des descendants des Nord-Caucasiens exilés de leur
epatrie au XIX siècle à la suite des guerres russo-caucasiennes. Ils étaient
considérés comme les meilleurs guerriers de l’Empire turc. On pouvait trouver
un grand nombre de ces Nord-Caucasiens même parmi les officiers supérieurs
et les générauxde l’armée ottomane.
Le 22 mars 1917 l’OZAKOM ouComité spécial transcaucasien présidé par
le cadet russe B. Kharlamov fut créé par le gouvernement provisoire comme
administration civile du Caucase du Sud. En même temps A. Tchenkeli, l’un
des dirigeants des sociaux-démocrates géorgiens, ancien député de la quatrième
Douma et membre du Soviet de Petrograd, fut inclus dans l’OZAKOM comme
commissaire du Soviet dans leCaucase et sur le front turc.Grâce aux efforts de
Tchenkeli, qui représentait à l’OZAKOM les organisations révolutionnaires, la
17 W. Bihl,Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte. Ihre Basis in der Orient-Politik und ihre
Aktionen 1914-1917,Wien,Köln,Graz,HermannBöhlausNachf, 1975,TeilI, pp.56-82.
18 D. Vatchnadzé, «samšoblos samsahurši. (mogonebani) » [«Au service de la patrie.
(Mémoires) «], I partie, iveria. erovnul-demokratiuli partiis perioduli gamocema [Iveria.Edition
périodique en langue géorgienne],Paris, 1990, n°35, p. 67. (En géorgien).
19 R. Gabachvili, rats mahsovs [Mes souvenirs], Munich, éditions A. Metreveli, 1959, pp.
125127. (En géorgien) ; Cf. W. Bihl, Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte. Ihre Basis in der
Orient-Politik und ihreAktionen 1914-1917, p. 72.
1520collaboration entre celles-ci et la nouvelle administration fut harmonieuse .
L’OZAKOM parvint à maintenir l’ordre en Transcaucasie avec plus de succès,
au moins dans un premier temps, que le gouvernement provisoire en Russie.
Cependant la propagande subversive des Bolcheviks se répandait parmi les
troupes russesdufrontcaucasien, sapant ladiscipline.
Le coup d’Etat bolchevique d’octobre 1917 fut perçu en Transcaucasie
comme unecatastrophe.Leschefsde tous les partiscaucasiens lecondamnèrent
et exprimèrent leur soutien au gouvernement provisoire. Le 15 octobre, un jour
après les élections à laDiète de Transcaucasie, l’OZAKOM démissionna et, le
24 octobre, un Commissariat de Transcaucasie fut créé, qui devait diriger la
région jusqu'à la restauration du gouvernement légitime à Petrograd et les
élections à laDouma de Russie. Le président duCommissariat qui détenait en
même temps le portefeuille du ministre des Affaires étrangères était le
social21démocrate géorgienEvgueniGueguetchkori .
Les dirigeants géorgiens, arméniens et azerbaïdjanais parvinrent à conserver
l’unité duCaucase du Sud pendant une année après la chute du tsarisme. Mais
cette unité laborieusement maintenue ne résista pas aux bouleversements qui
eurent lieuà lafinde la guerre.Après ladissolutionde l'Assembléeconstituante
en janvier 1918 par Lénine, les députés élus de Transcaucasie constituèrent un
parlement local, le Seïm (ou Diète). Au printemps 1918, profitant de la
décomposition de l’armée russe, les Turcs lancèrent une nouvelle attaque sur le
front caucasien. Le gouvernement de la Transcaucasie qui se considérait encore
comme faisant partie de la Russie, refusa de participer à la conférence
deBrestLitovsk, où, le 3 mars, lesBolcheviks cédèrent aux Turcs les provinces de Kars,
d’Ardahan et de Batoumi. Les troupes turques en profitèrent pour infliger une
défaiteauxfaibles unités militairesarméno-géorgiennes.
La questionde l’attitude à adopterface à laTurquie suscita de vives tensions
au sein duCommissariat de Transcaucasie et duSeïm.En effet, les musulmans
du Caucase exprimaient ouvertement leur sympathie à l’égard de l’Empire
ottoman. Le 11 mai, les dirigeants de l’Union des Montagnards duDaghestan et
du Caucase du Nord proclamèrent leur indépendance de la Russie en appelant
les Turcs à les aider à libérer desBolcheviks leCaucase du Nord. Les chefs des
moussavatistes azerbaïdjanais qui se trouvaient dans la ville de Gandja
comptaient aussi sur l’aide militaire turque pour libérer Bakou des Bolcheviks
qui, en mars 1918, avaient instauré uneCommune dans cette ville de principale
concentration ouvrièreduCaucase.
20G. I. Ouratadzé, Obrazovanie i kosolidacija Gruzinskoj DemokratineskojRespubliki [Création
et consolidation de la République Démocratique Géorgienne],Institut d’études sur l’URSS,
Munich, 1956, pp. 20-21.
21Ibidem, p. 24.
16Conscients de l’impossibilité, dans ces conditions, de garder l’unité de la
Transcaucasie, les sociaux-démocrates géorgiens préférèrent s’adresseràBerlin,
invitant des troupes allemandes pour défendre le territoire géorgien. Le 26 mai
laGéorgie proclama son indépendance.Deux jours plus tard l’Azerbaïdjan, puis
l'Arménie suivirent son exemple. LesAllemands réagirent vite, alarmés par les
ambitions de leurs alliés turcs qui étaient en train de s’emparer de toute la
Transcaucasie, y compris de Bakou, stratégiquement important pour Berlin à
cause de son pétrole. Ils envoyèrent en Géorgie un petit corps expéditionnaire
dirigé par le général Kress von Kressenstein, qui prit sous son contrôle le
22chemin de fer et d’autres endroits stratégiques de la Géorgie . Malgré
l’intervention allemande, les Turcs imposèrent auxGéorgiens et auxArméniens
le traitédeBatoumidu4 juin, quidonnaità l’Empire ottoman non seulement les
provinces de Kars, d’Ardahan et de Batoumi déjà obtenus grâce au traité de
Brest-Litovsk, mais aussi les districts d’Akhaltsikhé, d’Akhalkalaki et la
23provinced’Erivan.
Les relations entre le commandement allemand et les sociaux-démocrates
restèrent tendues pendant toute la période du séjour desAllemands enGéorgie.
Notons que pendant toute période de l’indépendance de laGéorgie, les
sociauxdémocrates gardèrent le monopole du pouvoir. Ils contrôlaient le gouvernement
composé uniquement de socialistes et détenaient la majorité écrasante des
24sièges au parlement géorgien. A l’automne 1918, à la veille de leur défaite
dans la Première guerre mondiale, les Allemands, poussés par les
nationauxdémocrates, en vinrent à envisager la possibilité de chasser les
sociaux25démocratesdu gouvernement selon le scénario ukrainien.
Notons que les projets régionauxapparaissaientaprès la révolutiondefévrier
1917 non seulement dans le Caucase du Sud mais aussi dans le Caucase du
Nord et même en Russie méridionale. Le plus significatif était le projet d’Union
du Sud-Est initialement élaboré par l’ataman des cosaques du Don Alekseï
Kaledine et réalisé dans une certaine mesure durant une courte période par son
successeur, l’ataman Petr Krasnov.Cette Union devait englober les peuples du
22 K. von Kressenstein (General derArtillerie a.D),MeineMission imKaukasus,Herausgegeben
und mit einerEinleitung versehen vonD.Paitschadze,Tbilissi,VerlagSamschoblo, 2001.
23R.G.Hovannisian,Armenia on theRoad toIndependence 1918,pp. 194-201.
24Après la proclamation de l’indépendance de laGéorgie leConseil national géorgien continua
de jouer le rôle du principal pouvoir législatif du pays. Le 18 octobre 1918 il fut transformé en
Parlement provisoire géorgien, qui prépara lesélectionsà l’Assemblée constituantede laGéorgie.
En février 1919 celles-ci eurent lieu. Sur 130 sièges les sociaux-démocrates obtinrent 109 sièges,
les nationaux-démocrates 8, les socialistes-fédéralistes 8 et les socialistes-révolutionnaires 5.
Voir: G. I. Ouratadzé, Obrazovanie i kosolidacija Gruzinskoj Demokratineskoj Respubliki
[Création et consolidation de laRépubliqueDémocratiqueGéorgienne],pp.84,88.
25R.Gabachvili, rats mahsovs [Mes souvenirs],pp. 228-229.
17Caucase du Nord, la Kalmoukie, les régions cosaques du Kouban, duDon et du
Terek.A l’origine, tout comme la fédération de Transcaucasie, elle ne visait pas
à la sécession de la Russie, mais elle ambitionnait de maintenir la paix dans le
Sud de la Russie alors que le reste du pays était gagné par le chaos.Elle misait
sur une coopération économique et culturelle régionale et se concevait comme
un ensemble de territoires auto-administrés. Il s’agissait d’une union régionale
supranationale qui ambitionnait de permettre à des peuples souvent divisés par
des antagonismes historiques remontant à la conquête duCaucase par les tsars
de trouver un modus vivendi. Un projet similaire explique la naissance du
Commissariat de Transcaucasie. Ces groupements régionaux tendaient
enaturellement l’un vers l’autre car, dès leXIX siècle, ils étaient déjà regroupés
sous l’autorité du vice-roi du Caucase siégeant à Tiflis. Ensemble, ils
possédaient assez de ressources pour exister en autarcie en cas d’intégration
économique. Rappelons qu’enaoût 1918, après l’éclatement de laFédération de
Transcaucasie à cause de l’offensive turque, les dirigeants du Reich allemand
qui occupait alors une partie duCaucase du Sud, envisageaient sérieusement de
créer uneUniondu Sud-Est dont lecentre serait Tiflis, enfusionnant leNorddu
Caucase, les régions cosaques de Russie méridionale et les républiques du
26CaucaseduSud.
Bien qu’après l’armistice les Turcs et les Allemands fussent obligés
d’évacuer la Transcaucasie, les nouveaux Etats caucasiens ne parvinrent pas à
établir des relations harmonieuses. Ils subissaient les conséquences de la
epratique impériale appliquée pendant le XIX siècle par les Russes et les Turcs
dans leCaucase. Le gouvernement russe avait expulsé de nombreux musulmans
du Caucase en Turquie,après les guerres russo-caucasiennes, et les régions
vidées avaient été peuplées par les Arméniens, qui, à leur tour, fuyaient les
répressions dans l’Empire ottoman.C’est pourquoi dans certaines régions de la
Géorgie, de l’Azerbaïdjan et même du Caucase du Nord la population
arménienne était devenue prépondérante tandis que dans les régions
arméniennes de Turquie s’installaient les musulmans caucasiens expulsés par
les Russes, sans compter les musulmans des Balkans chassés à l'issue des
guerres balkaniques de 1906-13. Cette mosaïque ethnique et la contradiction
entre les droits historiques et les réalités sur le terrain, aggravées par le fait que
ces échanges de populations étaient relativement récents, pesèrent lourdement
sur le sort des républiques du Caucase en 1918-21. C’est pourquoi, même en
1919, au plus fort de la guerre civile en Russie, quand ni les Turcs, ni les
Bolcheviks, ni les Russes blancs, ne pouvaient intervenir dans le Caucase du
Sud, les dirigeants caucasiens ne parvinrent pas à mettre en place la coopération
régionale indispensable pour laconsolidationde leurEtats.
26 Z. Avalov [Avalichvili], Nezavisimost Gruzii v meždunarodnoj politike 1918-1921 g.g.
[L’indépendance de laGéorgie dans la politiqueinternationale 1918-1921],Paris, 1924, p. 78.
18En décembre 1918, immédiatement après le retrait des troupes allemandes et
turques du Caucase, un conflit militaire arméno-géorgien éclata à propos de
l’appartenance des régions limitrophes de Bortchalo et de Lori. Profitant de la
situation, les Arméniens voulaient s’emparer de ces régions en mettant les
Alliés devant le fait accompli.Bien que ce conflit fût réglé assez vite grâce à la
médiation desBritanniques qui venaient remplacer les troupes germano-turques
dans le Caucase du Sud, les Alliés y virent les premiers signes de l’incapacité
27des dirigeants caucasiens à construire lesEtats nationaux .Cette impression fut
renforcée par le comportement des délégations diplomatiques caucasiennes à la
conférence de la Paix à Paris.En effet, presque chaque délégation formulait des
28revendications sur des territoires appartenant aux républiques voisines . Les
ambitions des uns et des autres semblaient extravagantes aux yeux des
Occidentaux. Les cas les plus décourageants étaient ceux de l’Arménie et de
l’Azerbaïdjan: le conflit entre ces deux républiques qui se disputaient le
Karabakh et le Nakhitchevan empoisonna les relations entre les Etats du
CaucaseduSud pendant toute la périodede l’indépendancedeces républiques.
Le traité de Sèvres du 10 août 1920 accordait à l’Arménie la majorité des
régions arméniennes revendiquées, notamment des vilayets d’Erzeroum,
29Trébizonde, Van etBitlis .Cependant, les kémalistes refusèrent d’appliquer le
traité de Sèvres et, armés par les Bolcheviks, infligèrent une défaite aux
Arméniens. Ces territoires furent alors occupés par les Turcs.En novembre de
la même année les Bolcheviks, alliés aux kémalistes, attaquèrent l’Arménie à
revers. Incapables de résister, les dachnaks furent obligés d’accepter la
soviétisation du pays pour sauver ainsi le reste de leur territoire de l’invasion
turque.Le 2décembre le gouvernementarménien signa le traitéd’Alexandropol
qui, au fond, reprenait les conditions du traité de Batoumi de 1918, privant
27R.G.Suny,TheMaking of theGeorgianNation, pp. 203-204.
28 Détail piquant: en 1919, les Arméniens et les Azerbaïdjanais revendiquaient tous deux aux
Géorgiens les mêmes régions: Tiflis,Bortchalo,Akhaltsikhé et mêmeBatoumi. Si lesArméniens
alléguaient la présenced’une populationarménienne oudes impératifs stratégiques (dans lecasde
Batoumi), les Azerbaïdjanais qui raisonnaient en termes de religion considéraient tous les
musulmans du Caucase du Sud comme faisant partie de leur nation, bien qu’il se fût agi de
e eGéorgiens islamisés aux XVII et XVIII siècles, pendant l’occupation turque de la Géorgie
méridionale, comme dans le cas d’Akhaltsikhé et de Batoumi. Voir:V. Nozadzé, sakartvelos
agdgenisatvis bdrzola meskhetis gamo [La lutte pour l’intégrité territoriale de la Géorgie. La
question de laMéskhéthie],Tbilissi, 1989, p. 13. (En géorgien) ;LaRépublique de l’Azerbaïdjan
duCaucase,Paris, imprimeurP.Harambat, 1919, pp. 27-30.
29 F. Kazemzadeh, The Struggle for Transcaucasia (1917-1921), New York, Philosophical
Library, 1951, pp. 264-265.
19l’Arménie non seulement de tous les territoires promis par le traité de Sèvres,
30maisaussideKars,d’Ardahanetd’Alexandropol .
Les événements tragiques de la Première guerre mondiale et les espoirs
placés sur l’aide des Alliés, espoirs cruellement déçus, traumatisèrent
profondément l’émigrationarménienneet laissèrent leurempreinte sur seschoix
politiques. Il faut se rappeler que les Arméniens en diaspora sont
majoritairement des rescapés de l’Arménie occidentale et non de l’Arménie du
Caucase. Après la conférence de Lausanne, qui annula le traité de Sèvres et
reconnut la Turquie dans ses frontières de facto, la majorité des émigrés
arméniens abandonnèrent toute activité antibolchevique, considérant l’URSS
comme leur protectrice contre la Turquie. Seul le petit parti des dachnaks était
prêt à continuer la lutte antibolchevique, incitant les émigrés des autres nations
caucasiennes à proclamer comme ennemis du Caucase non seulement le Nord
(l’URSS) maisaussi leSud (laTurquie).
A la différence des Arméniens, qui avaient perdu ainsi deux tiers de leur
territoire et qui considéraient la Turquie comme leur ennemi principal, pour les
Géorgiens, les Azerbaïdjanais et les Montagnards du Caucase du Nord
l’adversaire principalétait laRussie soviétique.
En 1918-20 le généralDenikine, le commandant en chef «des forces armées
de la Russie du Sud », dont le slogan était « la Russie unie et indivisible »
combattait à la fois le bolchevisme et les aspirations indépendantistes des
peuples de l’ex empire tsariste. Sa première victime fut l’Union des
Montagnards duCaucase du Nord et duDaghestan, dont le territoire fut occupé
par l’armée blanche au printemps 1919 après des opérations militaires
31sanglantes . Parallèlement, Denikine suscita des conflits frontaliers avec la
Géorgie (dans la régiondeSotchi)et l’Azerbaïdjan (auDaghestan).
L’existence d’un ennemi commun rapprocha les Géorgiens, les
Azerbaïdjanais et les Montagnards, développant entre eux les sentiments de
solidarité régionale qui allaient se manifester de nouveau plus tard dans
l’émigration. En même temps, ils s’éloignaient de plus en plus des Arméniens
qui, à cette époque, se montraient carrément pro-Denikine. Ainsi pendant la
conférence caucasienne tenue à Tbilissi en mai-août 1919, les Arméniens non
30 R. G. Hovannisian, The Republic of Armenia. Between Crescent and Sickle: Partition and
Sovietization,Berkley, Los Angeles, London, University of California Press, 1996, Vol. IV, pp.
390-398 ;F.Kazemzadeh,TheStruggle forTranscaucasia (1917-1921),pp. 287-293.
31 thV-G. Jabagi (Cabagi), « Revolution andCivil War in the NorthCaucasus –End of the 19 –
thBeginning of the 20 Century »,CentralAsianSurvey, London, Vol. 10, pp. 127-131 ; W.E.D.
Allen, P.Muratoff, Caucasian Buttlefields. A History of the Wars on the Turco-Caucasian
Border 1828-1921,CambridgeUniversityPress, 1953, pp.506-508.
20seulement refusèrent de condamner l’occupation par l’armée blanche du
Caucase du Nord et de se rallier à l’union défensive de l’Azerbaïdjan et de la
Géorgie contre la menace de Denikine, mais s’abstinrent même de garantir la
neutralité à l’égard de leurs voisins si ces derniers étaient attaqués par l’armée
des volontaires. Comme prix de leur neutralité, les Arméniens demandaient le
32Karabakh .
Le 16 juin 1919, laGéorgie et l’Azerbaïdjan signèrent un traité d’assistance
mutuelle contre la menace deDenikine.En vertu de ce traité, en cas d’agression
de l’armée blanche, le non respect de la neutralité de la part des Arméniens
entraînerait une réponse commune militaire azerbaïdjano-géorgienne. L’accord
prévoyait aussi la coordination totale de l’activité diplomatique de Tbilissi et
Bakou. Pour ne pas repousser définitivement les Arméniens, le traité leur
33proposait de se rallier à cette union défensive dans un délai de deux semaines .
Conscients qu’après l’occupationduCaucaseduNord l’Arméeblanche tenterait
d’envahir leCaucase du Sud, lesGéorgiens et lesAzerbaïdjanais non seulement
autorisèrent les chefs des Montagnards à mener une activité politique à Tbilissi
et Bakou, mais ils accordèrent une aide militaire aux combattants
nord34caucasiens, en leur envoyant des hommes, des armes et des munitions .Ainsi,
en août 1919, au moment où l’armée de Denikine se trouvait au faîte de sa
puissance, le gouvernement géorgien envoya à l’aide des partisans tchétchènes
un petit corps expéditionnaire sous le commandement du général Leo
35Keresselidzé .
Face à la menace bolchevique, lesCaucasiens ne firent pas front de la même
manière. La démagogie des Bolcheviks, qui faisaient mine de reconnaître le
droit des peuples non russes à l’autodétermination, eut un impactindéniable sur
32Protocol zasedania politineskoj komissiiKavkazskoj konferencii. 18. 5. 1919. [Compte rendu de
la commission politique de la Conférence caucasienne. 18. 5. 1919] ; Protocoli nastnogo
sovešnania Kavkazskoj konferencii. 29. 5. 1919 ; 30. 5. 1919. [Comptes-rendus de la réunion
privée de la Conférence caucasienne. 29. 5. 1919 ; 30. 5. 1919.] ; Stenografineskij otnet 6-go
eplenarnogo zasedania Kavkazskoj konferencii. 9. 6. 1919. [Compte rendu de la 6 session
plénière de la Conférence caucasienne. 9. 6. 1919.] ; Stenografineskij otnet 7-go plenarnogo
ezasedania Kavkazskoj konferencii. 9. 6. 1919. [Compte rendu de la 7 session plénière de la
Conférence caucasienne. 9. 6. 1919.].BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien,
mfm881,bobine81.
33 Dogovor meždu Azerbaidžanskoj respublikoj i Gruzinskoj respublikoj ot 16 junia 1919 goda
[Traité entre la république d’Azerbaïdjan et la république de laGéorgie du 16 juin 1919],BDIC,
microfilmsdesarchivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine80.
34P.Kenez,Civil War in South Russia, 1919-1920. The Defeat of the Whites, Berkeley, Los
Angeles, London, University of California Press, 1977, p. 207. Voir aussi: N. Jordania, Moja
žizn [Ma vie],traduite de géorgien par I. Jordania, Stanford,California,The Hoover Institution on
War,RevolutionandPeace, 1968, pp. 102-103.
35« leo kereselidzis curriculum vitae » [«Curriculum Vitae de Leo Keresselidzé »], éd. par G.
Mamoulia, in: tanamemamule. uchoetši mchovreb kartvelta centraluri perioduli gamocema [Le
Compatriote.Revue des émigrés géorgiens],Tbilissi, 2007, n°3 (24), p. 16. (En géorgien).
21les Montagnards duCaucase du Nord, les victimes principales de l’Empire des
Romanov et puis de Denikine. C’est pourquoi, pendant un premier temps, les
Nord-Caucasiens ne résistèrent guère aux Bolcheviks – ils furent même leurs
alliés contre Denikine. Malgré cela, les Géorgiens continuaient à aider les
Montagnards. En novembre-décembre 1919, une unité militaire géorgienne
composée des 2 000 hommes commandés par le général Keresselidzé fut de
nouveau envoyée au Daghestan à travers l’Azerbaïdjan, qui devait assurer
toutes les dépenses de cette expédition. Avec l’aide des Géorgiens, les
Daghestanais arrivèrent à vaincre plusieurs fois les Russes blancs dans les
36régionsdeDerbentetdePetrovsk .
A la veille de la débâcle totale de Denikine, les Britanniques finirent par
reconnaître de facto laGéorgieet l’Azerbaïdjan le 12,et l’Arménie le 19 janvier
1920. Sous la pression des Britanniques Denikine lui-même accepta de
reconnaître de facto l’indépendance de tous lesEtats duCaucase du Sud le 14
37janvier .
Cependant, l’alliance desBolcheviks avec les kémalistes qui s’était mise en
place en 1919 eut des conséquences fatales pour les pays du Caucase du Sud.
En avril 1920, les Bolcheviks s’emparèrent de l’Azerbaïdjan presque sans
résistance: ils avaient promis à la population qu’il ne s’agissait pas d’une
occupation, mais seulement d’un transit de l’Armée rouge à travers le pays car
Moscou, soi-disant, voulait prêter main-forte aux kémalistes.Cette conquête fut
facilitée par le fait qu’à cette époque l’Azerbaïdjan se trouvait en conflit avec
l’Arménie, et que presque toutes les forces de l’armée azerbaïdjanaises étaient
38concentrées sur le front du Karabakh .Ainsi laGéorgie, d’où le 9 juillet 1920
les dernières troupes britanniques avaient été évacuées, se retrouvait
complètement isolée. Privée de son rôle d’Etat de transit après la soviétisation
de l’Azerbaïdjan, elle cessa d’intéresser la Grande-Bretagne, la puissance
principaledans le règlementde la questiond’Orient.
Notons qu’à la différence des conservateurs britanniques qui raisonnaient en
termes géopolitiques, les socialistes européens étaient beaucoup plus intéressés
par le sort de laGéorgie, qu’ils considéraient comme le premier pays socialiste
du monde.En septembre 1920, quatre mois avant l’invasion de l’Armée rouge,
eune délégation de la II Internationale visita officiellement la Géorgie. Les
socialistes anglais y étaient présentés par Ramsay McDonald, Thomas Shaw et
Madame Snowden ; les socialistes belges par Emile Vandervelde, Camille
36L.Keresselidzé,CurriculumVitae, p. 16.
37 P.Kenez,CivilWar inSouthRussia, 1919-1920.TheDefeat of theWhites, p. 208 ; R.G. Suny,
TheMaking of theGeorgianNation,p. 204.
38T. :wi %tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920 ; The Shaping of National Identity in a
MuslimCommunity, pp. 173-184.
22Huysmans et Louis De-Brouckère ; le mouvement ouvrier français par Pierre
Renaudel,Adrien Marquet etA. Ingels;les sociaux-démocrates allemandes par
Karl et Louise Kautsky. Profondément impressionnés par le contraste entre la
Russie soviétique ravagée par la terreur rouge et la situation apparemment
paisible en Géorgie, par la volonté du gouvernement géorgien de construire le
socialisme dans un lointain pays au carrefour de l’Europe et l’Asie, par le
charme méridional de la population et par la belle nature de la Géorgie, la
majorité des membres de la délégation, comme Vandervelde, De-Brouckère
(plus tard représentant de laBelgique à la Société des Nations), Renaudel (plus
tard député au parlement français) et Marquet (plus tard maire du Bordeaux,
député et ministre du Travail et l’Intérieur), seront les piliers du « lobby »
pro39géorgien en Europe . Dans l’entre-deux-guerres, ils constitueront un véritable
réseau pour le gouvernement de laGéorgie en exil, qui ouvrira aux émigrés les
portes du Parlement et du gouvernement français ainsi que celles de la SDN, où
l’influencedes socialistesétaitfort importante.
Le 7 mai 1920 laGéorgie, isolée de tous côtés, avait conclu un traité avec la
Russie soviétique par lequel Moscou reconnaissait de jure son indépendance.
Cependant, en vertu de cet accord la Géorgie devait adopter le statut de
neutralité et renoncer à tout acte hostile à l’égard de la Russie Soviétique.
Désormais, seul le renseignement militaire géorgien poursuivait une
coopération clandestine avec les Montagnards et les Azerbaidjanais
indépendantistes. Ainsi de juin 1920 à février 1921, c’est à dire jusqu'à
l’occupation de la Géorgie par les Bolcheviks, les Géorgiens soutinrent
secrètement au Daghestan l’insurrection du colonel Kaïtmaz Alikhanov et les
opérations auDaghestan et en Tchétchénie de Mouhammad SaïdChamil,
petitfils de l’imam Chamil et l’un des chefs du mouvement indépendantiste
nord40caucasien. En novembre 1920 le renseignement géorgien élabora même un
projet prévoyantd’envoyerauDaghestan une unité, composéedes Montagnards
caucasiens, les ex-combattants de l’armée du général Wrangel, qui, après
l’évacuation par lesBlancs de laCrimée, se trouvaient en Turquie.Cette unité,
renforcée par les officiers géorgiens et commandée par le général Keresselidzé,
41devait entrer au Daghestan en traversant d’abord le territoire géorgien. Ce
39 eSur la visitede ladélégationde laII InternationaleenGéorgie voir:L’internationale socialiste
et la Géorgie, Paris, Edition du Comité central du parti ouvrier social-démocrate de Géorgie,
1921 ; W. Woytinsky,La démocratie géorgienne. Préface de M. E. Vandervelde, Paris, librairie
AlcanLévy, 1921.
40D. Tchiabrichvili, «ahlo carsulidan » [«Un passé récent »], in : kldé. kartvel nacionalistta
organo [Der Fels. Organ der georgischen Nationalisten], Berlin-Charlottenburg, 1935, n°9/10,
p.4. (En géorgien).
41G. Mamoulia, «ucnobi paktebi sakartvelo-wrdiloet kavkasiis urtiertobis istoriidan » [«Faits
inconnus de l’histoire des relations de la Géorgie avec le Caucase du Nord »], tanamemamule.
uchoetši mchovreb kartvelta centraluri perioduli gamocema [LeCompatriote.Revue des émigrés
géorgiens],Tbilissi, 2009, n°1 (32), pp. 21-24. (En géorgien).
23projet, tout à fait réaliste, échoua surtout à cause de la position du
lieutenantcolonel Corbel, chef de la mission militaire française au Caucase, qui
sousestima l’intention de Moscou d’annexer la Géorgie et jugea opportun de
42ménager lesBolcheviks .Cependant, en février 1921, après la fin de la guerre
russo-polonaise, les Bolcheviks attaquèrent la Géorgie sans proclamation de
guerreet l’occupèrenten quelques semaines.Profitant la situationdésespéréedu
pays, les kémalistes exigèrent desGéorgiens la cession des régions d’Artvin et
d’Ardahan.Après s’être emparés de ces régions les Turcs, feignant de secourir
lesGéorgiens contre lesBolcheviks, tentèrent aussi de faire entrer leurs troupes
43àBatoumi,d’où lesGéorgiens lesavaientexpulsés .
Notons enfin qu’à la veille de l’invasion russe, les sociaux-démocrates
géorgiens prirent un certain nombre de mesures tardives pour encourager les
Montagnards et les Azerbaïdjanais à se soulever contre les Bolcheviks. En
janvier 1921 unComité azerbaïdjano-nord-caucasien fut créé à Tbilissi, dont le
butétait « la libération de l’Azerbaïdjan et duCaucase duNord de l’occupation
russe, la restauration des Républiques démocratiques et la formation de la
44confédération caucasienne ». Le 22 février, le gouvernement géorgien avait
reconnu le comité comme gouvernement provisoire de l’Azerbaïdjan et du
Caucase du Nord. Les formations militaires du comité participèrent à la défense
45deTbilissicontre les troupesbolcheviques .
Tous ces événements ont profondément marqué ceux qui allaient grossir à
l’étranger les rangs de l’émigration géorgienne, azerbaïdjanaise et
nordcaucasienne.Bien qu’à l’époque de l’indépendance la coopération régionale fût
restée embryonnaire et tumultueuse, comme on l’a vu, elle ne fut pas oubliée.
Dans l’émigration les dirigeants caucasiens eurent tout le loisir de tirer les
leçonsde l’échecde leursEtats indépendants.
Il faut cependant souligner que l’expérience vécue par les différents peuples
du Caucase pendant cette courte période de la guerre et de l’indépendance est
trèsdifférente.Pour lesArméniens qui ont subi uneexterminationde masse,des
expulsions à grande échelle et perdu les deux tiers de leur territoire, la Turquie
est l’adversaire principal.En outre, lesArméniens considèrent avoir été trahis à
plusieurs reprises par les puissances auxquelles ils s’étaient alliés et avaient
prêtéassistance: laRussie, puis laFranceet l’Angleterre, qui n’avaient pas tenu
42H. deCourtivron,La mission militaire française auCaucase 1917-1921, Mémoire de Maîtrise
d’Histoire présenté à l’université de Paris I-Sorbonne sous la direction J.-P.Duroselle, juin 1983,
p. 128.
43W. Zürrer, Kaukasien 1918-1921. Der Kampf der Gro(mächte um die Landbrücke zwischen
Schwarzem undKaspischemMeer,Düsseldorf,DrosteVerlag, 1978, pp.452-458.
44H.Bammate,LeCaucase et la révolution russe. (Aspect politique),Paris, l’UnionNationaledes
émigrésde laRépubliqueduCaucaseduNord, 1929, p. 62.
45Ibidem, pp. 62-63.
24les promesses qu’ils leur avaient faites. Les Arméniens ont éprouvé une
méfiance jamais démentie à l’égard de toutes les grandes puissances,comme à
l'égardde leurs voisins.
A la différence desAzerbaïdjanais et des Montagnards qui voyaient dans les
Turcs leurs alliés naturels, les Géorgiens n’ont jamais oublié les agressions
turques de 1918 et 1921, et sont souvent restés méfiants à l’égard de la Turquie,
bien qu’ils considèrent la Russie comme leur ennemi principal. Par ailleurs les
Géorgiens ont gardé un bon souvenir de la présence allemande et ils furent
reconnaissants à l’Allemagne qui les avait sauvés des Turcs et avait arraché la
reconnaissance de leur indépendance auxBolcheviks. Les relations à l’égard de
laGrande-Bretagne furent plus ambivalentes, lesGéorgiens ayant peu apprécié
le soutien accordé par Londres àDenikine, puis l’attitude conciliante de Lloyd
George à l’égard du bolchevisme. Notons que dès avril 1919, à la veille de
l’attaque deDenikine contre Moscou, LloydGeorge déclara que l’intervention
militaire britannique en Russie était « un acte de stupidité énorme ».A partir de
janvier 1920, quand la débâcle de Denikine fut évidente, il préconisa la
restauration des relations commerciales avec laRussie soviétique, sous le
46prétexte « de ruiner le bolchevisme ». L’accord commercial entre Moscou et
Londres ne fut signé qu’en mars 1921, mais les négociations avaient commencé
deux mois auparavant, avant et pendant la soviétisation forcée de la Géorgie.
Comme les diplomates géorgiens le découvrirent plus tard, au cours de ces
négociations les Britanniques n’avaient pas caché à leurs homologues
47soviétiques que l’indépendance de la Géorgie ne les intéressait plus . Lord
Curzon, le ministre des Affaires étrangères britannique, était probablement au
courant de ces pourparlers secrets menés par Lloyd George. Curzon, qui
initialement misait sur Denikine et s’opposait à la reconnaissance de
l’indépendance des républiques caucasiennes, changea d’idée au début de 1920,
conscient que les jours de Denikine étaient comptés. Il se mit à préconiser la
48reconnaissance de facto de laGéorgie, de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie . Il se
battit jusqu'à la fin pour que les troupes britanniques restent en Géorgie,
craignant d’ailleurs que la reconnaissance de jure de l’indépendance de cette
république abandonnée par lesAlliés de l’Entente, ne provoque contre ce pays
49uneattaque immédiatedesBolcheviks .
46G. A. Brinkley,Allied Intervention in South Russia, 1917-1921, Indiana, University of Notre
DamePress, 1966, pp. 174, 228-229.
47 Z. Avalov [Avalichvili], Nezavisimost Gruzii v meždunarodnoj politike 1918-1921 g.g.
[L’indépendance de la Géorgie dans la politique internationale 1918-1921], p. 311 ; A.
Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da 1922
clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923, (en géorgien). BDIC,
microfilmsdesarchivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine 132.
48G.A.Brinkley,AlliedIntervention inSouthRussia, 1917-1921, pp. 175-176, 181, 228-229.
49M. Soumbatov, Doklad diplomatineskogo predstavitelja Gruzii v Velikobritanii o rabote
gruzinskoj legacii vLondone za 1921-1922 godi [Le rapport du représentant diplomatique de la
25Quant à laFrance, son rôle pendant cette période fut moins important (selon
l’accord conclu entre lesAlliés en décembre 1917, leCaucase avait été reconnu
comme zone d’occupation britannique tandis que la France était chargée de
50l’Ukraine ).Cependant, lesFrançais furent les premiers à envisager la création
d’un cordon sanitaire pour endiguer la Russie soviétique. Le 19 janvier 1920, le
maréchal Foch déclara à Lloyd George, Clemenceau, Curzon et Churchill que
l’armée deDenikine était définitivement battue, et pour contrer le bolchevisme
il proposadeformer unealliance, composéede laPologne,Roumanie,desEtats
51Baltes et la Finlande . Le 27 janvier 1921, l’indépendance de la Géorgie fut
reconnue par le Conseil Suprême de l’Entente. Aristide Briand, président du
Conseil et le ministre des Affaires étrangères de la France, avait joué un rôle
52décisif dans cette décision. Cette reconnaissance fut déterminante pour
l’émigration géorgienne durant les années 1921-1932. Les Géorgiens
n’oublièrent pas non plus que la France fut le seul pays qui fournit une aide
militaire à laGéorgie pendant sa dernière guerre avec lesBolcheviks russes.En
janvier 1921, les navires de la guerre français bombardèrent les troupes
bolcheviques après leur invasion du littoral géorgien enAbkhazie. LesFrançais
tentèrent aussi de livrer aux Géorgiens des armes et des munitions restées à
Istanbul après l’évacuation de la Crimée par l’armée blanche du général
53Wrangel .Les raisonsdecette présencefrançaise serontévoquées plus loin.
Finalement, il faut revenir sur le facteur turc déjà évoqué.AucunCaucasien
n’oubliera que c’est la collusion turco-bolchevique qui avait porté le coup de
grâce à l’indépendance des Etats du Caucase, de même que, deux ans
auparavant, l’invasion turqueavaitfaitéclater laFédérationdeTranscaucasie.
En effet, Kémal comprit très tôt l’intérêt d’un rapprochement avec les
Bolcheviks pour faire pression sur l'Entente en brandissant devant elle le danger
d'une alliance entre Ankara et Moscou. D'autre part, il était conscient des
risques de ce flirt avec Moscou : «Toute nation qui jusqu'ici est entrée en
contact avec lesBolcheviks ou bien a été obligée de s'unir avec eux socialement
ou politiquement, ou bien a pris les armes contre eux pour stopper leur
54avance ». Ainsi Kémal se lança dans un habile double jeu, faisant miroiter à
Géorgie enGrande-Bretagne sur l’activité diplomatique de la légation géorgienne àLondres en
1921-1922 ],janvier 1921,BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881,
bobine 120.
50P.Kenez,CivilWar inSouthRussia, 1919-1920.TheDefeat of theWhites,pp. 203.
51G.A.Brinkley,AlliedIntervention inSouthRussia, 1917-1921, p. 229.
52Pour le textecompletde la reconnaissancede laGéorgie par laFrance voir l’annexe n°1.
53W. Zürrer, Kaukasien 1918-1921. Der Kampf der Gro(mächte um die Landbrücke zwischen
Schwarzem undKaspischemMeer, pp.452,455.
54Cité in : R.G. Hovannisian,TheRepublic ofArmenia.BetweenCrescent andSickle:Partition
andSovietization,Vol.IV, p. 132
26l’Entente le rôle d'une Turquie rempart contre le bolchevisme. A ses yeux, il
fallait éviter à tout prix que les Etats transcaucasiens puissent servir de base à
une offensive de l’Entente contre la Turquie: «Si les Etats du Caucase
deviennent une barrière contre nous, nous nous entendrons avec lesBolcheviks
pour coordonner notre offensive contre ces Etats », écrivait Kemal à ses chefs
55militairesfin 1919 .
Kemal avait envisagé de faire pression sur lesBolcheviks en patronnant une
République du Caucase du Nord, comme première étape d’une confédération
caucasienne. Cette carte pouvait devenir payante au cas où l’Entente aurait
accepté de se tourner vers Kemal pour affronter la menace bolchevique. En
février 1920, Kémal envoya une mission dans le Caucase du Nord, qui avait
pour but de confronter les observations sur le terrain aux affirmations des
56membres de l’Association politique duCaucase du Nord. Les Turcs doutaient
de la crédibilité des représentants des peuples montagnards àConstantinople et
voulaient jauger leschances réellesde laRépubliqueduCaucaseduNord.Cette
mission put constater les progrès du bolchevisme dans la région, et le caractère
57utopiquedu projetd’uniondes peuples montagnards .Finalementelleconfirma
sans doute Kemal dans l’idée qu’il fallait s’engager plus résolument dans la
collaborationavec lesBolcheviks.En avril 1920 leKavburo (Bureau caucasien)
du Parti communiste russe, qui venait d'être créé afin de coordonner la
soviétisation du Caucase et aussi afin d'oeuvrer au rapprochement
turcobolchevik, conclut un accord avec Kemal pour des actions communes contre les
Britanniques. Le 28 juin 1920, le Politburo décida d’accorder à Kemal une aide
58en armes et en or.C'est en juillet 1920 que les livraisons d’or commencèrent .
L’idylle kémalo-bolchevique fut cependant troublée par l’avancée des troupes
turques en Arménie, notamment la prise de Kars le 30 octobre 1920. Moscou
commença à craindre que Kemal, en voie de réaliser unilatéralement ses buts
dans leCaucase, ne se réconciliâtavec l'Entente.
55Cité in : T. :wi %tochowski,RussianAzerbaijan 1905-1920 ;TheShaping ofNationalIdentity
in aMuslimCommunity,p. 163.
56M. Boutbaï, Vospominanija o Kavkaze. Zapiski ture nkogo razvednika [Souvenirs du Caucase.
Notes d’un officier du renseignement turc], la traduction du turc de Z. M. Buniatov,
Makhatchkala, la bibliotheque de la revue Naš Dagestan, 1993, p. 6. Financée par le parti
«Ittihad » et par Enver Pacha, cette association était le cadre dans lequel les Turcs élaboraient
leur politique caucasienne. Interdite par l’Entente, elle fut camouflée en œuvre charitable d’aide
auxémigrés.
57M. Boutbaï, Vospominanija o Kavkaze. Zapiski ture nkogo razvednika [Souvenirs du Caucase.
Notes d’un officier du renseignement turc].Ce sont les notes de voyage d’un des membres de la
mission, quibrossent un tableau pittoresqueduCaucaseduNorddébut 1920.
58 R. Hovannisian, The Republic of Armenia. From London to Sèvres. February-August, 1920.
Berkeley, LosAngeles, London, University ofCalifornia Press, 1996, Vol. III, p. 317. Voir aussi
T. :wi %tochowski,RussianAzerbaijan 1905-1920 ;TheShaping ofNationalIdentity in aMuslim
Community, pp. 161-164.
27Indépendance arrachée à la faveur d’une guerre ayant entraîné
l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, effet destructeur des
contentieux historiques, notamment des querelles à propos des frontières,
manque d’intérêt des puissances occidentales pour la région caucasienne, péril
représenté par la connivence turco-russe, telles sont les expériences de cette
période, qui ont durablement marqué lesCaucasiens et laisseront une empreinte
persistante sur leuractivitédans l’émigration.
28I.La période des incertitudes 1921-1924
I. 1.L’émigration géorgienne
C’est pendant les années 1921-24 que se constitua l’émigration
antibolchevique géorgienne en Occident. Depuis 1921 le gouvernement de la
Géorgie en exil, qui avait dû quitter son pays après l’occupation russe, se
trouvait enFrance où il avait rejoint les délégués à la conférence de la Paix. Il
avaitacquis une propriétédans le villagedeLeuville-sur-Orge, prèsdeParis.Le
château de Leuvilleétait devenu la résidence officielle des membres du
gouvernement et de leurs familles. Comme la France avait reconnu de jure
l’indépendance de la Géorgie, la majorité écrasante des émigrés géorgiens s’y
s’installèrent.
La première vague d’émigrés arriva enFrance en 1921 immédiatement après
l’occupation de laGéorgie. Il s’agissait surtout des membres du gouvernement,
des hautsfonctionnairesde l’Etat,deschefsetdes militants des partis politiques
qui ne pouvaient pas rester enGéorgie.A la fin de 1924, après l’écrasement du
soulèvement d’août (cf. infra), une deuxième vague de réfugiés politiques
s’installa enFrance, les rescapés de l’insurrection. Jusqu'en 1928, quand sous la
pression soviétique la Turquie ferma définitivement sa frontière aux réfugiés
caucasiens, de petits groupes d’émigrés arrivaient régulièrement en Occident.
Selon les sources françaises, durant la deuxième moitié des années 1920,
quelque 1 200 émigrés géorgiens habitaient enFrance, dont 700 dans la région
59parisienne .Deux centaines d’émigrés s’installèrent en Pologne, le pays le plus
intéressé à l’indépendance du Caucase. En outre, une centaine d’émigrés
géorgiens environ s’étaient établis en Allemagne. Durant les premières années
ces émigrés vécurent sur leurs valises, persuadés que le régime bolchevik n’en
avait pas pour longtemps et qu’ils pourraient bientôt retrouver leur patrie et,
pour les membres des gouvernements, leurs éminentes fonctions. Le nombre
60desGéorgiens était plus proche de celui desArméniens duCaucase .Comme
eux, ils représentaientaussi uneémigrationd'élitesetde personnel politique.
59Rapport du préfet de police de Paris sur la colonie géorgienne en France, février 1948, p.4.
Dossier de l’émigration géorgienne en France, Archives de la préfecture de police de Paris
(Paris),BA,carton n°2382.
60 Au nombre d’environ 66 000, les Arméniens qui habitaient en France dans les années 1920
étaient pour la plupart des rescapés des massacres, originaires de l'Empire ottoman et non pas du
Caucase.
29I. 2. Le Comité de l’indépendance de la Géorgie et le début de la
résistance antibolchevique géorgienne
Le gouvernement de laGéorgie en exil n’avait pas perdu le contact avec le
pays et s’efforçait d’y organiser des comités clandestins de résistance. Ces
groupes devaient être créés sur la base des partis politiques antibolcheviks
existantenGéorgie.
En mars 1921, au moment de l’occupation deGéorgie par l’armée rouge, les
dirigeants du parti national-démocrate décidèrent de créer à Batoumi une
organisation militaire secrète. Dans ce but Spiridon Kedia, le chef du parti
61national-démocrate , proposa aux officiers géorgiens de s’engager dans les
62unités nationales géorgiennes de l’Armée rouge formées par les Bolcheviks .
Durant la première moitié des années vingt, avant la création de l’URSS en
décembre 1922, des unités militaires nationales existaient dans presque toutes
les républiques soviétiques. Les nationaux-démocrates escomptaient que le jour
venu, les officiers géorgiens qui servaient dans ces unités pourraient retourner
leursarmescontre lesBolcheviks.
En avril 1922 fut créé leComité de l’indépendance de laGéorgie.C’était un
organisme central clandestin, chargé de coordonner et de diriger toutes les
forces antibolcheviques dans le pays.Cet organisme, qui portait aussi le nomde
Comité paritaire, était composéd’un représentant dechaque parti politiquede la
63Géorgie . LeComité se dota d’une branche armée, leCentre militaire uni, qui
devait diriger les forces armées des insurgés. La direction duCentre fut confiée
aux générauxAlexandreAndronikachvili et Vardén Tsouloukidzé, ainsi qu’aux
colonels Constantin Abkhazi et Rostome Mouskhelichvili, officiers qui
jouissaientd’un grand prestigedans la société géorgienne.
Ces officiers, militaires de carrière, comprenaient que la libération de la
Géorgie n’était que possible dans le cas d’un soulèvement général de toutes les
républiques du Caucase, ou en cas d’effondrement politique du régime
bolchevik, oubienencore encasde guerrede laRussie soviétique avec les pays
61 L’influence dece parti était dominante parmi les officiers géorgiens issus de l’ancienne
aristocratiedu pays.
62 M. Kavtaradzé, « spiridon kedia » [« Spiridon Kedia »].Iveria. erovnul-demokratiuli partiis
perioduli gamocema [Iveria. Edition périodique en langue géorgienne],Paris, 1979, n°22, p.8.
(En géorgien).
63 sakartvelos politikuri partiebis helšekruleba damoukideblobis komitetis daarsebis šesaheb
[Accord des partis politiques géorgiens sur la création du Comité de l’indépendance de la
Géorgie], avril 1922, (en géorgien). Archives personnelles de S. Pirtskhalava (Paris)
communiquéesà l’auteur.
30de l’Entente. Ils étaient bien conscients qu’un soulèvement isolé desGéorgiens
64étaitd’avancecondamnéà l’échec .
En attendant le moment opportun, le Centre militaire se fixait pour but
d’enregistrer les forces et les armes des insurgés. Des organisations militaires
avec leurs états-majors furent créées dans toutes les provinces de laGéorgie. Le
Centre commença aussi à nouer des liens avec les organisations
antibolcheviques enAzerbaïdjan, enArménie et dans leCaucase du Nord, pour
organiser le cas échéant un soulèvement général dans la région.En outre, il mit
sur pied un réseau de renseignement, pour fournir l’information nécessaire au
65gouvernementenexil .
La lutte larvée entre les sociaux-démocrates et les nationaux-démocrates au
sein du Comité de l’indépendance et du Centre militaire uni affaiblissait
considérablement l’efficacité de ces organismes. Chacun de ces partis voulait
66soumettre le Comité et le Centre à son influence exclusive . La GPU locale
profitaitdecette rivalité pour infiltrer sesagentsdansces organisations.
Néanmoins, en 1922 leComité et leCentre militaire remportèrent des succès
considérables. Selon les archives la GPU transcaucasienne et celles du
gouvernement de la Géorgie en exil, le colonel R. Mouskhelichvili, chef de
l’état-major de la division géorgienne de l’armée rouge et, en même temps, l’un
des dirigeants du Centre militaire uni, arrivait à transmettre régulièrement à
l’Occident des copies des rapports de renseignements de l’état-major de l’armée
67bolcheviquecaucasienne .
Ces rapports contenaient des renseignements non seulement sur la Russie, le
Caucase et le Turkestan, mais aussi sur la Turquie et l’Iran, renseignements qui
68intéressaient particulièrement l’état-major français . En transmettant ces
informations aux Français, le gouvernement géorgien en exil entendait
64Delo po obvinenijuV.Culukidzé [DossierV.Tsouloukidzé],vol. II, p. 64 ;Delo po obvineniju
A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)],p. 104, Archives
du ministèrede la sécuritédeGéorgie.
65Delo po obvinenijuV.Culukidzé [DossierV.Tsouloukidzé], vol. II, pp. 30, 37, 40, 47, 51, 60,
67-68 ; Delo po obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov
(Andronikachvili)],pp. 103-109.
66 Delo po obvineniju V. Culukidzé [Dossier V. Tsouloukidzé], vol. II, pp. 48, 101-102; Delo po
obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)], pp.
104-105.
67Delo po obvinenijuV.Culukidzé [DossierV.Tsouloukidzé], vol. II, pp. 30, 40, 47, 51 ;Delo po
obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)],pp.
104-105.
68okas kontrrazvedkis cnobebidan. 22. 3. 1922. – 8. 7. 1922. [Rapports secrets du département de
renseignement de l’état-major de l’armée rouge du Caucase. 22. 3. 1922. – 8. 7. 1922.],(en
géorgien),BDIC, microfilmsdesarchivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine 131.
31démontrer à ces derniers l’existence enGéorgie d’une résistance bien structurée
sous soncontrôle.
Le gouvernement chargea aussi le Comité de l’indépendance et le Centre
militaire de coordonner les révoltes antibolcheviques locales et spontanées dans
les régions montagneuses de laGéorgie, tout en évitant de se faire prendre par
les tchékistes, ce qui n’était guère aisé car les membres du Centre qui
participaientàces soulèvementsétaientfacilement repérables par laGPU.
Ces révoltes qui éclatèrent avec une force particulière à partir de 1922 dans
les régions de Svanéthie, Ratcha et Letchkhoumi, étaient provoquées par la
famine et le prodnalog (l’impôt en nature) imposés par le gouvernement
bolchevikaux paysans.
Le gouvernement en exil de la Géorgie tenta d’utiliser ces soulèvements
pour attirer l’attention de l’opinion européenne sur la question géorgienne,
surtout lors des grandes conférences internationales. En outre il pensait
qu’appuyé sur la résistance intérieure il devenait un interlocuteur plus crédible
aux yeuxdesOccidentaux.
I. 3. La politique du cordon sanitaire et ses retombées sur la question
caucasienne ; le facteur kémaliste
I. 3-1.La politiquedeBriand
La France était le pays qui perdait le plus à l’arrivée des Bolcheviks au
pouvoir en Russie. Le refus des Bolcheviks de reconnaître les dettes du
gouvernement tsariste portait un coup très dur à la majorité des 1 600 000
actionnaires français dont la situation financière était déjà assez précaire après
la fin de laGrande guerre.CesFrançais avaient tout lieu d’appuyer la politique
69antibolcheviquede leur gouvernement .Après ladéfaitedesarméesblancheset
lafindesespoirsde restaurationd’un gouvernementcentral russeantibolchevik,
Aristide Briand put commencer à soutenir le gouvernement national de la
Géorgie. Ainsi, dans son discours du 20 janvier 1921 devant les Chambres,
Briand, faisant allusion à l’offensive des armées bolcheviques contre la
Pologne, présenta sa visionducordon sanitairecontre laRussiedeLénine: «Le
bolchevisme est affaire russe tant qu’il reste confiné dans ses frontières et nous
n’avons pas à intervenir dans les affaires intérieures de laRussie.Mais il nous
69J.-P.Duroselle,Histoire diplomatique de 1919ànos jours,Paris, 1990, p. 67.
32est impossible d’admettre que les armées des Soviets sortent de leur territoire
70pour attaquer nos alliés ».
Briand préconisait l’indépendance non seulement de la Géorgie, mais de
toutes les républiques caucasiennes. Le ministre des Affaires étrangères
français, qui se rendait parfaitement compte de l’interdépendance économique
dans la région caucasienne riche en ressources naturelles, poursuivait cependant
des objectifs purement géopolitiques.
Les visées de laFrance au Moyen-Orient étaient déterminantes dans le choix
de cette politique. A la différence de la Grande-Bretagne, qui souhaitait
démembrer la Turquie conformément au traité de Sèvres, la France, au
contraire, cherchait à arriver à un certain compromis avec les Turcs dans
l’espoir de détacher ceux-ci de l’alliance avec Lénine (bien que le traité de
Sèvres eût aussi des partisans à Paris). Mêmeavant la signature de ce traité, les
représentants français avaient sondé les kémalistes en vue d’un compromis
éventuel. La première tentative eut lieu endécembre 1919 quandGeorgesPicot,
le haut commissaire français en Syrie et Cilicie, visita Sivas, où se trouvait à
l’époque leComité représentatif dirigé par Mustafa Kemal.Arrivé à Kayseri le
6 décembre, Georges Picot déclara au représentant des kémalistes que bientôt
AristideBriand deviendrait président duConseil dans le nouveau gouvernement
français. «La politique de Briand, et celle de la nation française, consiste à
créer au Moyen-Orient, où se trouve la majorité de la population turque, un
71Etat fort et indépendant », - soulignaGeorgesPicot .
Comme ce point de vue coïncidait largement avec le pacte national des
kémalistes, le compromis semblait possible. Le 3 décembre 1920 Leygues, le
prédécesseur immédiat de Briand, ainsi que Berthelot, secrétaire général du
ministère des Affaires étrangères, proposèrent de restituer Izmir (Smyrne) à la
Turquie. Bien qu’à cette époque l’essentiel pour la diplomatie française fût de
résoudre les questions de la Syrie et du Liban, Leygues revint encore quelques
jours plus tard à la question turque. Il plaida pour un compromis avecAnkara,
pour faire obstacle de la sorte à la politique desBolcheviks dans leCaucase et
72enAsieCentrale .
Cependant, à cette époque la France elle-même dépendait fort de la bonne
volonté de Londres dans les affaires européennes et, par conséquent, elle fut
70 G. Suarez, Briand. Sa vie – son œuvre avec son journal et de nombreux documents inédits,
Paris, librairiePlon, 1941, vol.V,L’Artisan de laPaix 1918-1923, p. 110.
71 R. G. Saakian,Franko-ture nkie otnošenija i Kilikia v 1918-1923 g.g. [Les relations
francoturques et laCilicie en 1918-1923],Erevan,éditionsde l’Académiede sciences, 1986, p.52.
72 thS. R. Sonyel,Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, SAGE, Studies in 20
centuryhistory,Vol. 3,London,SAGE publications, 1975, p.87.
33bien obligée de tenir compte des intérêts britanniques dans la question du
Moyen-Orient. Finalement Briand se résigna à signer le traité de Sèvres, bien
que le compromis avec les kémalistes fût la priorité de sa politique. Il aurait
voulu arriver à résoudre les conflits du Moyen-Orient au moyen de concessions
mutuelles, pour mettre un termeà l’alliance desBolcheviks avec les kémalistes,
alliance qui se développait rapidement après la soviétisation forcée de
l’Azerbaïdjan. Il croyait que cette entente était provisoire et artificielle. Il
désirait réconcilier la Turquie avec l’Entente en proposant à Ankara de créer
dans le Caucase un Etat-tampon uni et confédéré. Se souvenant, que, pendant
les derniers siècles, l’Empire ottoman s’était trouvé sous la pression et la
menace permanente de l’impérialisme russe, certains dirigeants kémalistes
penchaient pour accepter cette offre, à condition que les principes essentiels du
pacte nationalfussent respectés.
C’était déjà dans le but de créer cet Etat-tampon caucasien, qui, dans une
certaine mesure, devait jouer un rôle de «cordon sanitaire » entre la Russie
soviétique et la Turquie kémaliste, que Briand avait été le promoteur principal
de la reconnaissance de la Géorgie en janvier 1921, à la veille de l’attaque
73bolchevique .
Le 24 janvier 1921Briand, lors de sa première rencontre avec LloydGeorge
et Curzon à Paris en qualité de chef du gouvernement, proposa de convoquer
une conférence internationale en vue de susciter une scission parmi les
74kémalistes,etde priverKemalde l’appuides ses partisans modérés .
Notons que le gouvernement italien, à qui on avait promis un mandat sur la
Géorgie, était aussi favorable à cette politique. Rome, qui ne souhaitait
nullement le renforcement de laGrèce dans lesBalkans ni dans la Méditerranée
orientale, préférait recourir à une politique d’équilibre à condition que ses
intérêts économiques en Turquie fussent respectés. Le 28 novembre 1920 le
comte Sforza, ministre des Affaires étrangères de l’Italie, avait déclaré
franchementà lordCurzon que la prioritéde la politique italienneà l’égardde la
Turquie était la conclusion d’un accord avec Kemal, pour détacher ce dernier
75desBolcheviks .
73 Le 20 janvier 1921, c’est-à-dire une semaine avant la reconnaissance de laGéorgie, quand son
gouvernement se présenta devant les Chambres, Briand souligna: «La situation en Orient
appelle tout particulièrement notre attention.Il y a urgence à ce que la paix soit réalisée avec la
Turquie et que tenant compte des circonstances nouvelles les conversations se poursuivent
amicalement avec nos alliés pour résoudre la question orientale ». G. Suarez, Briand. Sa vie –
son œuvre avec son journal et de nombreux documents inédits, vol.V, p. 110.
74Ibidem, p. 92.
75Ibidem, p.87.
34Le 25 février, le jour où l’armée rouge était entrée dans Tbilissi, Akaki
Tchenkeli, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Géorgie en
Europe Occidentale, présenta ses lettres des créances à Millerand, président de
la République française, selon toutes les règles du protocole diplomatique.
Celui-ci, par politesse ouavec un grand optimisme qui révélait son ignorancede
la corrélation réelle des forces, exprima l’espoir que la Géorgie tiendrait tête
76auxBolcheviks .
Un jour plus tard, Tchenkeli se précipita à Londres, où se déroulait la
77conférence interalliée . Sachant que des négociations russo-turques se
déroulaient à Moscou, les représentants duConseil Suprême tentaient au moyen
de certains compromis, d’empêcher le resserrement des liens entre les
Bolcheviks et les kémalistes. Briand, à la différence de la plupart de ses
interlocuteurs anglais, qui ne voulaient accorder à la Turquie que des
concessions insignifiantes, envisageait une révision radicale du traité de Sèvres.
Il faut noter toutefois que les Anglais étaient loin d’être unanimes sur cette
question. Ainsi les représentants de l’état-major et duministère de la Guerre
jugeaient indispensable de conclure un accord avec Ankara sur la base de
concessions territoriales, dans l’espoir de faire de la Turquie un Etat-tampon
entre l’Entente et la Russie soviétique et aussi pour protéger les intérêts
britanniques au Levant. LesAnglais s’imaginaient que Kemal, sous la pression
croissante des Bolcheviks, souhaitait tout autant arriver à un compromis avec
78les Occidentaux , alors qu'il ne faisait que tirer parti des rivalités et
contradictionsdesanciensalliésde l'EntenteenOrient.
Bekir Sami Bey, ministre des Affaires étrangères et chef de la délégation
diplomatique du gouvernement kémaliste à la conférence de Londres, était le
chaud partisan d’une orientation pro-occidentale pour la Turquie et par
conséquent, d’un compromis avec Londres et Paris. Descendant des
eMontagnards expulsés en masse au XIX siècle du Caucase du Nord par le
gouvernement tsariste, il nourrissait une vive animosité à l’égard de l’Empire
russe, quel qu’enfût le régime politique.Le gouvernementd’Ankara luiaccorda
une grande marge de manoeuvre.Comme nous l’avons déjà indiqué, les Turcs,
tout en négociant avec les Occidentaux, menaient parallèlement des pourparlers
avec lesBolcheviks.Ceci permettait aux kémalistes d’augmenterla pression sur
les Alliés, en les empêchant, en même temps, de conclure un accord avec les
Bolcheviks pour isoler laTurquie.
76A. Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da
1922 clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923, (en géorgien).
BDIC, microfilmsdesarchivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine 132.
77Ibidem.
78R.Sonyel,MustafaKemal and theTurkish NationalMovement,p.86.
35Le 4 mars 1921, lors de négociations secrètes avec Lloyd George, Bekir
Sami Bey tint les propos suivants. Les Turcs, dit-il, n’éprouvent aucune
sympathie pour les Bolcheviks. Ils aimeraient parvenir à un accord avec la
Grande-Bretagne. Et Londres ferait mieux de changer ses priorités au
MoyenOrient, en revenant à la politique de Palmerston.Dans ce cas laTurquie serait
capable de contribuer à la création dans le Caucase d’un Etat-tampon. Elle
pourrait aussi tenter de saper l’influence des Soviets en Asie Centrale et en
Afghanistan, et de neutraliser leur propagande antibritannique, si dangereuse
79pourLondres .
Sami Bey demanda à Lloyd George de reconnaître l’indépendance du
Caucase du Nord, pour témoigner de la sincérité de ses intentions: «La
création d’une confédération caucasienne puissante ne correspondait-elle pas
80aux intérêts de laTurquie et de l’Empire britannique? ».
Lloyd George, tout en reconnaissant que cette proposition méritait d’être
examinée, refusa de la discuter avant la résolution de la question d’Izmir.Aux
termes du traité de Sèvres, cette ville et la région avoisinante devaient être
accordées à la Grèce. Comme une cession d’Izmir à la Grèce était en
contradiction totale avec le pacte national kémaliste, les négociations
81échouèrent .
Les archives du gouvernement géorgien en exil jettent une lumière
complémentaire sur l’initiative de Bekir Sami Bey. Elles révèlent que la
position de Briand rejoignait totalement celle du ministre turc. Si les Anglais
persistaient à s’en tenir au traité de Sèvres, Briand, quant à lui, envisageait de
réviser certaines de ses clauses les plus inacceptables pour les Turcs, afin de les
détourner de l’alliance bolchevique et d’obtenir des avantages économiques
pour laFranceenTurquie.
Tchenkeli, qui était arrivé à Londres le 26 février, adressa un jour plus tard
au Conseil Suprême une note demandant la participation des représentants
géorgiens à la discussion de la question du Moyen-Orient. Le8 mars, cette
demande fut répétée. Cette fois Tchenkeli reçut une réponse évasive ; on
82l’assura que les représentants géorgiens seraientconsultés lecaséchéant .
79Ibidem, p. 101.
80Ibidem, p.102.
81Ibidem.
82A. Tchenkeli,Lettre àA.Briand, président duConseil et le ministre desAffaires étrangères de
la France, 7. 1. 1922. BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881,
bobine 115.
36Le 9 mars, un jour après la vaine tentative de Tchenkeli de participer aux
négociations,Briand etBekir SamiBey signèrent un accord de compromis qui
révisait dans une certaine mesure le traité de Sèvres, dans la mesure où il
prévoyait plusieurs concessions territoriales à la Turquie, et qui offrait, en
même temps, un certain nombre de privilèges économiques à la France,
contrairement à l’esprit du pacte national.En outre,cet accord reconnaissait à la
France une zone d’influence. Le 12 mars, un accord similaire fut conclu avec
l’Italie. Il concernait surtout le volet économique des relations italo-turques, et
83octroyaitauxItaliensdes privilègesdansdifférentes régionsdu pays .
Le 16 mars, après de longues et difficiles négociations, le gouvernement de
LloydGeorge, voulant, entre autres, mettre un terme au rapprochement
soviétokémaliste, signa avec les Bolcheviks un traité commercial. En vertu de cet
accord, Londres et Moscou renonçaient aussi à toute action subversive dirigée
84contre l’autre partie .
Néanmoins, quelques heures plus tard, le traité soviéto-turc était signé à
Moscou, ce qui réduisait à néant les tentatives de la diplomatie anglaise pour
isoler la Turquie. Le texte du traité soulignait que les Bolcheviks ne
reconnaissaient pas le traité de Sèvres. Les kémalistes et les Soviets
s’engageaient à interdire sur leurs territoires respectifs l’activité des
organisations hostiles à Moscou ouAnkara. Le coup plus grave pour les intérêts
nationaux caucasiens fut la décision des Bolcheviks de livrer à la Turquie les
régions d’Ardahan et de Kars, terres historiques géorgiennes et arméniennes
conquises par la Russie en 1878. Pire encore, le Kremlin prenait sur lui de faire
pression sur les gouvernements de la Géorgie et de l’Arménie soviétique, afin
de lesforcerà renonceràces territoires.
Le 17 mars, c’est-à-dire un jour après la signature de l’accord russo-turc,
lord Curzon, sans doute sous le coup du mécontentement suscité par cette
mauvaise nouvelle, se résolut à recevoir Tchenkeli. Cependant, soucieux de
ménager les Bolcheviks, les Anglais s’abstinrent de reconnaître pleinement
l’autorité diplomatique du représentant géorgien et de faire figurer son nom
dans le catalogue du corps diplomatique accrédité dans le pays. Ils refusèrent
aussi à Tchenkeli le droit de présenter les originaux des ses lettres des créances
au roi, sous le prétexte que la Géorgie était déjà occupée par les Bolcheviks.
83J. Pichon, Le partage du Proche-Orient,Paris, J. Peyronnet etCie, 1938, pp. 232-234 ; S. R.
Sonyel,Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, pp. 103-104 ; H. N. Howard, The
Partition ofTurkey.ADiplomaticHistory 1913-1923, New York, HowardFertig, 1966, pp.
260261.
84Pichon,Le partage duProche-Orient,pp. 234-235.
37Tchenkeli parvint seulement à présenter les copies de ces lettres de créances à
85lordCurzon .
Après la fin de conférence de Londres Tchenkeli rentra sans tarder à Paris,
où se trouvaient déjà Briand et Bekir Samy Bey. Dans la deuxième moitié de
mars, à un moment où la perspective de ratification des traités franco-turc et
italo-turc semblait réelle, une série des consultations eut lieu à Paris entre les
CaucasiensetBekirSamiBey,à l’initiativedeBriand.
Le ministère des Affaires étrangères français jouait un rôle de médiateur
dans cette affaire. Le 21 mars, Tchenkeli présenta à ses interlocuteurs français
un aide-mémoire précisant les conditions mises par le gouvernement géorgien
en exil à une alliance éventuelle avec les kémalistes. Ce programme révèle à
quel point les dirigeants géorgiens, tout comme nombre de leurs interlocuteurs
occidentaux, étaient persuadés que le régime bolchevik allait s’effondrer d’un
jourà l’autre.
Après avoir rappelé qu’en 1918 la Turquie avait saboté la tentative des
peuples du Caucase du Sud pour créer un Etat fédéré, qu’en mai 1920 elle
s’était faite complice de la soviétisation de l’Azerbaïdjan, et qu’un mois
auparavant seulement, elle avait profité de l’attaque bolchevique contre la
Géorgie pour occuper certaines de ses provinces méridionales, Tchenkeli
formulait lesconditionsd’unealliancefuture.
1) La reconnaissance par la Turquie des anciennes frontières du
Caucaseen 1914.
2) Le recours obligatoire à l’arbitrage de l’une des grandes
puissances (c’est à dire de la France) pour toutes les questions
concernant « le bon voisinage, et l’amitié réciproque entre la
Turquie et le Caucase. […] Aucune forme d’occupation à titre
permanent, de tutelle, etc. n’est admissible ».
3) L’élaboration « dès maintenant d’un “modus vivendi” entre la
Turquie et laGéorgie dans la ville et la province deBatoum et
généralement dans les districts occupés par les Turcs, afin de
permettre au gouvernement géorgien d’y établir une base pour
ses activités… »en vue de la libération de la Géorgie et du
86Caucasede l’occupationbolchevique .
85A. Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da
1922 clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923.
86A. Tchenkeli, Aide-mémoire,21. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement
géorgien, mfm881,bobine 136.
38Le 23 mars, une réunion fut convoquée dans le bureau de PhilippeBerthelot,
secrétaire généralduMinistèredesaffairesétrangères,dans lebutde rapprocher
les positions des Turcs et desGéorgiens et de conclure un accord préliminaire.
Bekir Sami Bey, son adjoint le Dr. Rechad Bey, Tchenkeli et Zourab
Avalichvili, le conseiller de la légation géorgienne,yparticipaient. Berthelot,
appelé d’urgence au Sénat, confia la présidence de la réunion au comte de
Perrettide laRocca, l’undesfonctionnairesde son ministère.
Lors de cette réunion Bekir Sami Bey déclara que « la Turquie n’avait
aucune visée sur Batoum ; que la ville de Batoum devait appartenir à la
Géorgie et que la population musulmane de la province de Batoum, composée
d’Adjars - Géorgiens de sang et de langue - mais liée à la Turquie par la
religion et la culture, devait jouir d’une autonomie administrative dans les
limites de la Géorgie. En ce qui concernait Ardahan, il n’était aucunement
géorgien, étant donné qu’on n’y rencontrait que fort peu de Géorgiens et que
l’élément musulman représentait plus de 90% de la population turque. […]
87Pour cette raison,Ardahan devait être annexé à laTurquie ».
Si lesGéorgiens le souhaitaient, le gouvernement turc serait prêt à organiser
un plébiscite dans ce district, après avoir retiré ses troupes, car Ankara était
certaine « que ce plébiscite donnerait, en toutes circonstances, une forte
88majorité en faveur de laTurquie ».
En réponse Tchenkeli et Avalichvili firent valoir leurs arguments « sur la
nécessité qu’Ardahan demeure dans les limites de la Géorgie et de l’Union
89caucasienne, faisant ressortir son importance politique et stratégique ». Les
Géorgiens soulignèrent encore une fois que la lutte pour la libération de la
Géorgie et du Caucase ne pouvait réussir que si Ardahan servait de base aux
indépendantistescaucasiens.
Selon le compte rendu de cette réunion, les Turcs reconnurent finalement
« le bien-fondé des revendications de la Géorgie et Bekir Sami Bey déclara
qu’il était disposé, dans cette question aussi, à faire des concessions en
élaborant un “modus vivendi” basé sur les intérêts politiques et stratégiques
de laGéorgie d’une part et sur les intérêts de la population musulmane turque
90du district, de l’autre » .
87Compte rendu de l’entrevue dePh.Berthelot,B.SamiBey,RechadBey,A.Tchenkeli, Z.Avalov
et M. Soumbatov au ministère des Affaires étrangères de la France, 23. 3. 1921, BDIC,
microfilmsdesarchivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine 136.
88Ibidem.
89Ibidem.
90Ibidem.
39A la fin de la réunion Perretti demanda aux Turcs et aux Géorgiens
« d’élaborer le plus tôt possible leurs projets de “modus vivendi” et de les
communiquer au Quai d’Orsay, afin qu’on puisse de cette façon, atteindre un
91accord définitif pour la prochaine arrivée à Paris de la délégation turque » .
Le diplomate français exprimaaussi l’espoir que pour la prochaine rencontre
Bekir Sami Bey« recevrait pour cette question, de l’assemblée nationale
92d’Angora, des instructions définitives » .
Les deux parties furent probablement satisfaites des négociations. En tout
cas le même jour Tchenkeli envoya àBekir SamiBey une lettre où il remercia
le ministre des Affaires étrangères de la Turquie pour sa promesse que
« …finalement, étant donnée l’extrême importance politique de ce territoire
pour la Géorgie, le gouvernement d’Angora serait tout disposé à arriver
làdessus à un “modus vivendi” avec laGéorgie.
En prenant acte des déclarations ci-dessus, je crois pouvoir constater que le
différend territorial entre laGéorgie et laTurquie se trouve ainsi limité au seul
problème d’Ardahan. J’espère cependant qu’il ne sera pas difficile de trouver
une solution équitable de cette question dans l’intérêt réciproque de nos deux
93pays ».
Le 25 mars, à l’initiative d’Abdul Medjid Tchermoev, le chef de la
délégation diplomatique nord-caucasienne à la conférence de paix, une autre
réunion fut convoquée, dans le but de discuter la future alliance de la Turquie
avec leCaucase uni.
Outre Bekir Sami Bey, Tchenkeli et Avalichvili, étaient présents les
Azerbaïdjanais Ali Mardan Bey Toptchibachy, M. Magheramov, Alekper
Cheikh-ul-Islam-Zadé (Cheikh-ul-Islamov) et Djeikhoun Hadjibeili, ainsi que
les Nord-Caucasiens A. M. Tchermoev, Vassan Guirey Djabagui (Djabaguiev)
et Aitek Namitok (Namitokov). Ce dernier représentait les Tcherkesses du
Kouban.Ce personnage avait probablement été convié parBekir SamiBey
luimême, ou, peut être, par les autres Caucasiens, dans le but d’intéresser
davantage les Turcs à une alliance turco-caucasienne. Bien d’accord sur la
nécessité d’établir une collaboration très étroite entre leCaucase du Nord et du
Sud, les délégués, cependant, formulèrent des réserves à propos de « la
participation du Kouban à la future confédération du Caucase »: en effet, le
91Ibidem.
92Ibidem.
93 A. Tchenkeli, Lettre à Bekir Sami Bey, ministre des Affaires étrangères du gouvernement
d’Angora, 23. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881,
bobine 136.
40gouvernement tsariste avait expulsé la majorité de la population tcherkesse au
eXIX siècle, en colonisant cette région avec des cosaques et des paysans russes.
« …On trouva difficile d’englober dans cette union une nombreuse population
slave ; d’autre part on fit ressortir tout l’intérêt qui s’attachait à la réunion du
Kouban au Caucase. Finalement, sans se prononcer définitivement sur la
question, on prit en considération la possibilité, pour le territoire du Kouban,
94de devenir membre de l’Union duCaucase à titre spécial ».
Lors de cette réunion où les Arméniens n’étaient pas représentés, tous les
délégués caucasiens soulignèrent à l’unanimité que « …l’établissement du bon
voisinage et même d’une alliance… »serait possible « … à la condition du
désintéressement politique et territorial de laTurquie dans leCaucase et d’une
délimitation des frontières entre laTurquie et laGéorgie conforme aux intérêts
95vitaux de cetteRépublique » .
Selon le compte rendu de la réunion,Bekir SamyBey donna en conclusion,
au nomdu gouvernementd’Ankara, lesassurances suivantes:
«Il demeure entendu que mon gouvernement n’aura jamais dans vos
affaires qu’une politique caucasienne et non panturque [...] avoir un rempart
dans le Nord, c’est notre intérêt vital, mais pour que ce rempart soit solide, il
faut que la future confédération duCaucase comprenne aussi laCiscaucasie (le
Caucase du Nord). Nous n’avons aucune visée territoriale en Géorgie ; une
autonomie locale administrative pour la province deBatoum, c’est tout ce que
nous désirons, et lesGéorgiens eux-mêmes sont en cela d’accord avec nous.Il
est vrai que nous revendiquonsArdahan, mais c’est une question secondaire et
ce n’est pas à cause de cela que nous allons compromettre l’avenir de nos
relations avec leCaucase tout entier.
Il nous serait impossible à l’heure actuelle de vous venir en aide dans votre
lutte contre lesBolcheviks, nous ne pourrions nous engager dans cette lutte au
moment où lesGrecs nous attaquent enAsieMineure.J’espère néanmoins que
dans deux mois notre différend avec lesGrecs sera réglé – alors non seulement
la France, mais l’Angleterre aussi s’intéressera à nos affaires et même à ce
problème de la confédération du Caucase que nous discutons ici. Quand cette
heure viendra, nous nous rencontrerons dans une conférence des délégués et
c’est alors que nous aurons un traité à élaborer, pas un simple traité d’amitié,
96mais un traité d’alliance ! ».
94Résumé de la conférence tenueau Claridge Hotel le 25 mars 1921, BDIC, microfilms des
archivesdu gouvernement géorgien, mfm881,bobine 136.
95Ibidem.
96Ibidem.
41Bekir Sami Bey doutait vraisemblablement qu’il fût possible de convaincre
laGrandeAssemblée nationale d’Ankara de renoncer àArdahan, au nom d’une
alliance douteuse avec lesCaucasiens en exil, dont le territoire était déjà occupé
par l’Armée rouge.
Malgré cela le gouvernement géorgien tenta de recourir encore une fois à la
médiation française pour faire avancer la question d’Ardahan. Le 30 mars
Tchenkeli envoya une note àBerthelot afin d’attirer l’attention desFrançais sur
l’importance stratégique de cette région pour le Caucase. A l’en croire, la
libération du Caucase n’était possible que si les Géorgiens disposaient
d’Ardahan comme base militaire et politique, à partir de laquelle il serait
possiblede meneràbiencetteentreprise.
«Ce n’est pas la valeur intrinsèque de ce territoire - ancienne terre
géorgienne, jadis chrétienne, convertie ensuite à l’islam – c’est l’extrême
importance militaire d’Ardahan et de son plateau qui a obligé le gouvernement
géorgien à la plus grande prudence dans cette question.Situé dans la vallée du
Haut Kour au carrefour des routes qui donnent accès à Batoum (par
Arthanoudje), à Tiflis (par Akhaltsikhé) et à Kars, Ardahan – l’histoire des
compagnes de 1828, 1854/5, 1877, 1914 le montre clairement – est une
véritable clef stratégique de la partieOuest de laTranscaucasie.Attribuer à la
Turquie cette place d’armes – ce serait compromettre l’avenir même des pays
transcaucasiens et donner auxTurcs un moyen efficace de troubler la paix dans
97ces parages » .
«J’espère que le gouvernement français ne trouvera pas excessif le vœu de
la Géorgie de voir inaltérée sa frontière de 1914 avec la Turquie et qu’il lui
sera facile, avec la grande autorité qui lui appartient, d’amener la Turquie à
cette vue si simple et la seule qui puisse assurer amitié et bon voisinage
98durables entre les deux peuples »,écrivaitTchenkeli.
Initialement, la tournure des événements sembla donner raison à Briand.
Après son retouràAnkara,SamyBey reçut l’appui d’un groupe influent dans la
GrandeAssemblée, favorable à la révision de certains articles du pacte national,
aussi bien qu’à la recherche de compromis avec l’Entente. «Les membres de ce
groupe affirmaient que les puissances de l’Entente étaient prêtes pour un
compromis tout à fait acceptable pour laTurquie, mais que certains leaders des
nationalistes, hostiles à l’Entente, souhaitaient la prolongation de la guerre.Le
succès de ce groupe signifiait l’acceptation du traité de Sèvres légèrement
97A. Tchenkeli, Note àPh.Berthelot, secrétaire général du ministère desAffaires étrangères de
la France, 30. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881,
bobine 136.
98Ibidem.
4299révisé, ce que souhaitait l’Entente et Briand en particulier ». Très bientôt,
cependant, l’influence de ce groupe fut réduite à zéro, car après la victoire à
Inönü, le 1 avril, des troupes kémalistes sur les Grecs, le gouvernement
d’Ankara, qui auparavant envisageait la possibilité s’entendre avec les
Occidentaux, et, par conséquent, de rompre avec les Bolcheviks, devint plus
réticent.
Ainsi les Caucasiens et Bekir Sami Bey ne purent arriver à un accord
mutuellement acceptable. Lesappréhensionsdu ministre desAffairesétrangères
turc s’avérèrent finalement fondées. Les accords franco-turcs et italo-turcs
conclus par Samy Bey à Londres, ainsi que ses négociations secrètes à Paris
avec lesCaucasiens furent considérés comme contraires au pacte national et un
conflitéclataàce proposentreBekiretMustafaKemal.
Au printemps 1921, lesGrecs lancèrent une nouvelle attaque contreAnkara.
LesAnglais continuaient à refuser d’accepter les conditions principales posées
par les kémalistes. Ainsi la politique de rapprochement avec les Occidentaux,
préconisée par Bekir Sami Bey, fut rejetée et la Grande Assemblée nationale
errefusade ratifier lesaccordsfranco-turc et italo-turc. Le 1 maiBekirSamiBey
fut limogé. Les rumeurs sur ses négociations secrètes à Londres avec Lloyd
George, qui avaient filtré dans la presse, contribuèrent largement à sa chute, de
même que les vives pressions desBolcheviks. Youssef KemalBey, qui avait la
réputation d’un russophile, le remplaça aux Affaires étrangères. Cette
nomination indiquait que les kémalistes avaient définitivement renoncé à tout
100compromis .
Malgré cela, Ankara continuait d’utiliser Sami Bey avec sa réputation de
pro-occidental.Deux mois plus tard, en août 1921, il fut à nouveau envoyé en
Europe pour sonderdesAllies.
Irrités par les atermoiements des Turcs, les Anglais accordèrent une aide
militaire à l’armée grecque.Briand, mécontent du refus turc de ratifier l’accord
avec laFrance,décidaaussidefaire pression sur lesTurcs.Pour la même raison
les Italiens partageaient ce point de vue. LesGrecs, sûrs de la victoire, n’étaient
101pas non plus intéressés par les négociations .
Le gouvernement géorgien en exil espérait qu’après une démonstration de
forcede la partdesAlliés, les kémalistes seraient obligésde réviser leurattitude
à l’égard des Caucasiens. Notons qu’à cette époque vingt cadets géorgiens
99S.R.Sonyel,MustafaKemal and theTurkishNationalMovement, p. 105.
100Ibidem, p. 115.
101Ibidem, pp. 118-119.
43102avaient été admis à l’école militaire à Athènes . Les Alliés et les Géorgiens
pensaient que si les Grecs l’emportaient, ces hommes pourraient encadrer la
futurearmée nationalede laGéorgie.
Le 2 juin eut lieu un entretien entre Noé Jordania, président du
gouvernement de la Géorgie en exil, et Briand. Bien que cette rencontre ne
durât que 15 minutes, les interlocuteurs abordèrent les principaux aspects des
relations franco-turques dans l’éventualité d’une alliance des Etats caucasiens.
Les minutes de cet entretien ont été conservées dans les archives de
l’émigration géorgienne et il vaut la peine de les citer longuement car elles
révèlent l’état d’esprit deBriand à cetteépoque, notamment sa conception de la
politique à mener à l’égard de la Turquie.Elles montrent aussi comment le chef
géorgien essayait de tourner au profit de son pays les préoccupations de son
interlocuteur français, notamment sa crainte de la collusion turco-bolchevique.
Malheureusement les archives françaises n’ont pas conservé les minutes de
cette rencontre. Nous devons nous contenter du compte rendu provenant des
archives du gouvernement géorgien en exil, rédigé par S.Assathiani, diplomate
géorgien présent lorsdecette rencontre.
Jordania commença par informer Briand qu’une déclaration officielle
énonçant les principes de la future alliance caucasienne serait signée dans
l’immédiat. Puis il enchaîna: «La situation à Ankara, où ces derniers temps,
Moscou a considérablement augmenté son influence, complique nos affaires.
D’où la position irréconciliable d’Ankara à l’égard de l’Europe ».
Briand: «Nous avons apporté une aide considérable à Ankara et à sa
délégation à Londres. Nous sommes allés jusqu'à conclure un traité avec elle.
Notre but était de détacherAnkara deMoscou, pour la rallier à la cause de la
Géorgie et d’autres Etats caucasiens. Cependant les kémalistes ne se sont pas
montrés raisonnables et ils vont le regretter.Nous sommes en train de prendre
des mesures… ».
Jordania: «Nous connaissons personnellementBekirSamiBey.Il était chez
nous àTiflis.Cependant plus tard, il a perdu toute influence et s’est éloigné des
affaires. Les Jeunes-Turcs ont repris le pouvoir à Ankara où un affrontement
sérieux s’est produit et maintenant ils sont revenus à leur ancienne politique ».
Briand: «Vous avez raison, c’est une politique perfide qu’ils menaient en
1918 de concert avec l’Allemagne. Malgré cela, ils comprendront très bientôt
102C. Gvardjaladzé, sakartvelos carmomadgenloba konstantinepolši 1921 da 1922 clebis
ganmavlobaši [Rapport sur l’activité de la représentation diplomatique de laGéorgie àIstanbul
en 1921-1922],janvier 1923, (en géorgien). BDIC, microfilms des archives du gouvernement
géorgien, mfm881,bobine 120.
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