Les mots et les choses de l'Europe en persan (12e-15e siècle)

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L'Europe a laissé ses traces dans les textes persans médiévaux et prémodernes. Dans quelle mesure, cependant, ces traces reflétaient-elles la réalité de la pratique et du savoir des Européens ? En partant d'une étude de textes persans sur la représentation de l'Europe géographique, commerciale, technique ou encore fabuleuse, l'auteur discute de l'apport de ces textes pour saisir la connaissance des Européens au sujet des pierres précieuses ou fines, des bijoux, des métaux, du jeu d'échecs ou de trictrac, etc. Il prépare ainsi le terrain aux adeptes de l'histoire globale ou connectée qui assez souvent font l'histoire de l'histoire.

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Date de parution 15 octobre 2016
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EAN13 9782140020889
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Que l’Europe occidentale Les mots et les choses Parviz Mohebbi
ait laissé ses traces dans les de l’Europe en persan
textes persans médiévaux
e e(12 -15 siècle) et prémodernes paraît
Les mots et les choses raisonnable. Dans quelle
mesure, cependant, ces de l’europe en persan
traces refétaient-elles la réalité de la pratique et du savoir
e edes Européens ? C’est à cette question que l’auteur, en (12 -15 siècle)
examinant les textes persans et en se référant aux sources et
Le pays des Francs, pierres précieuses et fnes, travaux européens, tente d’apporter une réponse. Autour des
pierreries, métauxinformations ténues et occasionnelles, on se trouve devant une
construction élaborée, fondée pas à pas, grâce à une large
littérature consultée en plusieurs langues. En partant d’une
étude de textes persans sur la représentation de l’Europe qui
géographique, qui commerciale, qui technique ou encore
fabuleuse, l’auteur, sous forme d’un dictionnaire, discute
de l’apport de ces textes pour saisir la connaissance des
Européens au sujet des pierres précieuses ou fnes, des bijoux,
des métaux, du jeu d’échecs ou de trictrac, etc. Ainsi, il prépare
le terrain aux adeptes de l’histoire globale ou connectée qui
assez souvent font l’histoire de l’histoire. Espérons, comme le
souhaite l’auteur, que ses travaux dans d’autres domaines de
cette connaissance seront disponibles le plus tôt possible.
Parviz Mohebbi, chercheur associé au CNRS (Mondes iranien
et indien), a déjà publié un livre paru en 1996 sur l’histoire
des techniques en Iran : Techniques et ressources en
e eIran, 7 -19 siècle. Auteur de plusieurs articles, il continue
ses recherches sur les choses et les objets techniques
européens dans les textes persans.
25 €
ISBN: 978-2-343-10049-4
Mohebi-couv.indd 1 03/10/2016 08:45:42
En couverture :
© AnatolyM - Thinkstock.
Les mots et les choses de l’europe en persan Parviz MohebbiLes mots et les choses de l’Europe en persan
e e(12 -15 siècles)
Livre-mohabi.indb 1 30/09/2016 11:12:17Colle Ction l’ iran en transition
Dirigée par Ata Ayati
les dernières parutions
mohammad ali merati, Les maqâms anciens et les instruments de la
musique kurde d’Iran et d’Irak, Préface de Barzan Y. Mohamad,
2016.
rouhollah rezapour, Le bilinguisme en néoténie linguistique. Aspects
sociolinguistique et psycholinguistique du bilingue français-persan. Préface
de Samir Bajric, 2016.
chahab sarrafian, Trois fgures de la poésie francophile persane. Eslâmi-e
Nodouchane, Honarmandi et Nâderpour. Préfaces de Michèle Finck
et Danielle Wieckowski, 2016.
nasrollah nejatbakhshe, Jihâd ofensif. Ses fondements théoriques
d’après les théologiens shî‘ites, 2016.
bagher momeni, La littérature de la Révolution constitutionnelle de l’Iran.
Le cas de Fath Ali Akhound-zadé. Préface de Ata Ayati et Pierre
Chardin, 2016.
hamèd fouladvind, La Perse à travers la camera obscura occidentale.
Préface de Daryush Shayegan, 2016.
pirouz éftékhâri, Poètes persans, désir et civilité, 2016.
alireza khoddami, Discours religieux des jeunes en Iran. Les nouveaux
visages de la religion. Préface de David Rigoulet-Roze, 2016.
nahid keshavarz, Les nouveaux féminismes en Iran. Le mouvement des
femmes de 1989 à 2009. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2015.
ata ayati - mohsen mottaghi, Farhad Khosrokhavar : un sociologue,
une révolution, l’histoire tourmentée de l’Iran. 2015.
javad zeiny, Le cinéma iranien. Un cinéma sous infeunces. Préface de
Jean-Luc Godard, 2015.
morgane humbert, Diplomatie nippo-iranienne. Enjeu énergétique et
interférences américaines. Concilier l’inconciliable. Préface de Thierry
Kellner, 2015.
minoo mhany, La couleur de la guerre Iran-Irak.Regards croisés sur la
peinture iranienne après la Révolution 1979. Préface de Christophe
Balay, 2015.
Livre-mohabi.indb 2 30/09/2016 11:12:17Parviz Mohebbi
Les mots et les choses
de l’europe en persan
e e(12 -15 siècles)
Le pays des Francs, pierres précieuses et fnes,
pierreries, métaux
Livre-mohabi.indb 3 30/09/2016 11:12:17© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.fr
difusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-10049-4
EAN : 9782343100494
Livre-mohabi.indb 4 30/09/2016 11:12:17Introduction
L’Europe ou le pays des Francs a laissé quelques traces timides, à
première vue même négligeables, dans le corpus de textes persans
médiévaux. Les rassembler et retravailler d’une façon comparative
et critique est l’objectif souhaité de ce livre. Or, le peu de données
disponibles exige le recours à une vaste consultation de textes qui
rendent l’objectivité f xée fragile. En outre, ces textes persans sont
issus de dif érentes cultures, étendues sur un vaste territoire allant
de l’Asie Centrale jusqu’à l’Anatolie, de l’Afghanistan jusqu’en Inde
du Nord. L’usage du persan n’est pas l’équivalent de l’exercice d’un
pouvoir persan dans ce vaste territoire, loin de là, le pouvoir était,
même en Perse, entre les mains de ceux qui ne pratiquaient pas
cette langue. Chaque fois qu’il est possible, l’origine géographique
de ces textes est indiquée, et si l’on s’appuie sur la Perse ou l’Iran, ce
n’est pas au détriment de susdits pays et régions, c’est uniquement
parce que l’on continue à y pratiquer le persan.
Dans un premier temps, nous essayons de définir l’espace
géographique que l’Europe représentait aux yeux de nos auteurs
médiévaux. Nous constaterons que le mot f oaura l neg pays des
Francs, ne désignait toujours pas une entité géographique et avait
en soi le potentiel de nommer un peuple selon sa foi chrétienne.
En partant de l’origine de ce mot, on parcourt ses usages sur les
cartes géographiques, dans les textes persans, dans les relations
Livre-mohabi.indb 5 30/09/2016 11:12:17Les mots et les choses de l’Europe en persan Introduction
commerciales, dans l’idée technique que l’on se faisait de cette
partie du monde, et dans les merveilles et les fables qui tournaient
autour de cette entité géographique.
Dans un deuxième temps, nous traiterons les passages dans
les textes persans qui visaient les pierres précieuses ou fnes, les
métaux, les bijoux ou les objets travaillés en pierrerie -s, en rela
tion avec le pays des Francs. Certaines pierres comme le rubis ou
l’émeraude sont plus longuement discutées, non pas parce qu’elles
étaient mieux documentées, mais parce qu’il était difcile de les
départager avec leurs semblants. D’autres sont succinctement
mentionnées, comme le lapis-lazuli, à l’entrée de la malachite,
lorsque la question des pigments en peinture est posée.
Afn de vérifer les observations de nos auteurs sur un objet
européen, nous avions l’obligation de consulter certains travaux et
sources européens. Cet efort ne produisait pas toujours le résultat
escompté, nous laissant devant plusieurs pistes sans pouvoir en
choisir une et la faire correspondre aux objets europée-ns appro
priés (comme dans le cas de bague ou de mappemonde franque).
Dans d’autres cas (rubis ou émeraude) la complexité du sujet et
la diversité des exemples nous rendent perplexes. Au contraire,
une analogie entre un texte persan (Nishâburi) et un texte italien
(Pegolotti) - le cas d’étain où le premier est daté d’un siècle et demi
avant le deuxième -, renforce l’idée que non seulement l’auteur
persan s’était bien informé, mais aussi que les deux formes sous
lesquelles l’étain circulait, se ressemblaient dans deux périodes si
écartées. Dans d’autres cas, nous avons des surprises. Le-s instru
ments de mesure des distances sur une mappemonde européenne,
qui surprennent Rashid al-din (mort 1318), nous font penser à
l’utilisation d’une échelle mobile en métal, éventuellement avant
l’insertion d’une échelle graphique sur les portulans européens.
De même, la méthode de taille de rubis ou de spinelle en table et
eculasse décrite par Nishâburi au sixèiicle en Perse orientale, ou
encore la suprématie européenne dans l’art de tailler le diamant
6 7
Livre-mohabi.indb 6 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Introduction
eselon un texte persan du sx ivècle rédigé en Iran occidental, ofrent
une profondeur historique à l’art de taille des pierres précieuses.
Si on dépasse parfois la limite temporelle que nous nous
sommes fxée, à savoir l’époque médiévale, c’est pour assurer une
continuité ou pour témoigner une rupture dans le temps e- t égale
ment pour colmater certaines fêlures que nos textes médiévaux
laissèrent derrière eux. Si on fait appel aux textes arabes, surtout
à ceux qui ont été rédigés dans l’espace géographique persan, c’est
pour montrer qu’il y avait un héritage qui à son tour embrassait
un passé de multiples origines.
Enfn, la forme de présentation que nous avons choisie dans la
deuxième partie est celle d’une classifcation par ordre a- lphabé
tique, dans l’espérance qu’elle facilitera la consultation des sujets
abordés.
Quelques mots sur la transcription :
Les Voyelles :
e est toujours e ét non pas ci omme en arabe et donc nous avons
wrendu ی par i et non pas , îu est ou , o et ow sont o, â et â sont un
wa long. Les ow et â correspondent aux formes écrites. Le signe ’
indique soit ع soit le hamza.
Les consonnes :
z = ز, Ź = ذ , ż = ض , ž = ظ se prononcent toutenes p z ersan
contrairement à l’arabe qui les distingue une par une. De
même
s = س , Ş = ص ŝ = ث , se prononcent toute ens s persan
h = ه , h = ح , se prononcent , et eh nfn
t = ت , t = ط comme t
Indiquons aussi : (ag mme), j(azz)
Pour le reste des consonnes nous suivons Encyclopédie de
2 l’Islam, seconde édition, Brill, Leiden (désormai), s cEIomme
ch(air anglais), kh (ach t allemand), sh (ch français) etc.
6 7
Livre-mohabi.indb 7 30/09/2016 11:12:18Livre-mohabi.indb 8 30/09/2016 11:12:18CHAPITRE I 
Farang ou le pays des Francs
eJusqu’aux dernières décennies du sxixècle, un dispositif simple
de l’agrandissement d’images participait à la rêverie d’enfants et
parfois d’adultes en Iran. Un rouleau d’images passant derrière une
loupe et devant quelques ouvertures permettait de visionner les
images du monde aux spectateurs, visages collés à ces ouvertures.
Cet appareil est connu sous le nom de shahr-e farang ou la cité
européenne ou le pays des Francs. Le Fara tnogut court désignait le pays
edes Francs depuis l’époque médiévale. Au début d su ixxècle, le
shahr-e faran f g aisait appel au merveilleux et à l’étrange, représentés
par quelques photos ou images européennes. Le marchand
ambulant d’images (shahr-e faran)g, ien arpentant les rues des villes,
appelait les passants à découvrir les merveilles et les nouveautés
du monde de toutes sortes et de toutes couleurs contre quelques
sous. En 1923, les images étaient notamment celles des villes, des
bals royaux, ou des rois, européens. L’appareil qui les projetait était
1un jahân namâ (visionneur du monde) mobi. Clee visionneur du
monde aurait été une lanterne magique européenne, introduite
acciedentellement au début du sxxiècle en Perse. En fait, le roi de Perse,
1 Comme le note ‘Ayn-al S talneh dans ses mémoires (vol.9, p. 6742).
Livre-mohabi.indb 9 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
Možafar al-din, visitant l’exposition universelle de Paris en 1900,
demanda à un de ses ministres de lui acheter un cinématographe,
mais de retour dans son pays, au lieu de cet appareil il trouva une
lanterne magique dans ses bagages. La lanterne magique fut connue
des Persans depuis des siècles, mais elle projetait de l’ombre et non
2pas des images comme son moderne homologue europ. Séei ln a
lanterne magique est à l’origine de notre shahr-e, f co arm anme g
certains le croient, elle devait être bien réappropriée, car ces deux
appareils fonctionnent bien diféremment. Quoi qu’il en so- it, l’im
pair du ministre introduit éventuellement un nouvel o-bjet euro
péen en Perse, où le mot fara a nsgsure son origine européenne.
Le même mot, comme nous le verrons dans le deuxième volume
de ce travail, participait amplement à l’appellation des nouveautés
earrivant de l’Europe xaixu  siècle. On le préférait au mot ‘Europe’
qui étant compris dans le vocabulaire persan de ce siècle, avait plus
de difculté à s’intégrer dans la langue, surtout parlée, e-t à rempla
cer le Farang. L’histoire de ce dernier mot, vers lequel nous nous
retournerons maintenant, c’est l’histoire de la rencontre directe ou
indirecte entre deux parties du monde depuis l’époque médiévale.
Il faut noter que nous préférons utiliser le mo o t u lfae praan yg s
des Francs à la place de l’Europe, sauf dans les rares cas, vu que
2 Voirs hahr-e faran dgans le dictionnaire de Dehkhod pouâ r son foncti-on
nement et Shahidi (p. 601-2) pour son arrivée en Iran. Sur l’histoire de la
lanterne magique en Iran voir à titre d’exemple Zokâ. Voir aussi Wikipédia
en persan f( a.wikipedia.org) pour quelques images de l’appareil. Une de ces
eimages est un zograscope tiré d’un ouvrage allemand d siuècl xixe (q.v.
zograscope dans Wikipédia) et à tort on le présente comme un shahr-e
faran igranien. La ressemblance apparente de ces deux appareils peut nous
faire pencher pour une autre origine de shahr-e qu fae cran eglle susme -n
tionnée, à savoir, la lanterne magique. Il pourrait être un dérivé simplifé
de zograscope, mais cela est difcile à démontrer. Car le zograsco-pe, inven
etion française du xv iiisiècle (on l’appelait l’optique en France), mettait
en perspective les gravures posées devant lui horizontalement à l’aide des
miroirs et des loupes, cf. Chaldecott, p. 228-9. Un mécanisme compliqué et
complètement diférent de celui de shahr-e f.arang
10 11
Livre-mohabi.indb 10 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
le mot persan ne coïncide pas totalement avec l’Europe dans son
usage actuel.
Farang : le mot, sens et origine
eBien qu’au xix siècle le Faran reg présente l’Europe chrétienne
eoccidentale, son parcours, débutant s aièuc lxe, dénote un mot
à géographie variable. Bernard Lewis dans l’encyclopédie de
l’Islam sous l’entrée du mot Ifra, énqdujivalent arabe de Fara, ng
et plus récemment Kropacek, qui le suit, essaient de l’encadrer
géographiquement. En s’appuyant sur quelques textes arabes
comme son prédécesseur, selon ce dernier auteur, on appelle les
Francs « conformément aux règles de l’orthoépie arabe… Ifrandj
ou Firandj et leur pays Ifran oudja Firandja. … Le terme Ifran dj
dans le lexique [arabe]… désignait pratiquement tous les habitants
de l’empire de Charlemagne et ses successeurs, autrement dit, la
plupart des Européens appartenant à la communauté lat-ino-chré
tienne. D’habitude, ce terme n’englobait pas les chréti-ens espa
gnols (appelés Djalâliq, ‘aGaliciens’, mais parfois aussi Ifr),a l nedsj
Vikings ou Normands (appelés Madj , ules s ‘mages’, les ‘païens’), ni
les Slaves, pour lesquels les Arabes s’adoptèrent de la part des Grecs
le nom de Saqâliba. … Pour compléter le tableau, ajoutons que les
auteurs connaissaient quelques ethnonymes particuliers mêmes
dans Ifrand, sj urtout les Lombards (Lu’bard ou Nûkabard) et les
3 4Burgondes (Burdjân )».
3 On n’est pas d’accord avec l’assimilation de Burdjân aux Bourgondes.
Ducène (p. 256) identife cette ville de la façon suivante : « En Europe
centrale, notons l’apparition d’un toponyme nouveau : la ville de Burdjân,
capitale des Bulgares du Danube. »
4 Kropacek, p. 462-3. Il faut noter que les géographies écrites en arabe
n’avaient pas toujours cette vision encadrée. Comme le propose Moshe Gil
e(p. 310), suivant les auteurs du sixècle, le Firan cjaorrespondait à l’Italie
ou à la partie d’Italie sous la domination franque.
10 11
Livre-mohabi.indb 11 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
Mais les textes persans médiévaux et même moins anciens ne
suivent pas cet encadrement géographique. Le F eat sraens ég qu -i
valents se confondent parfois avec l’Égypte, parfois il est au sein de
l’Empire byzantin, il est en Palestine ou en Caucasie ou plus loin
encore. En plus, lFe arang n’est pas uniquement une entité géo- gra
phique et renvoie également à un peuple chrétien éventuellement
ecatholique. Cette confusion de sens se révèle même a su ièxcvle ii
dans un dictionnaire persan où à l’entrée de ce mot et se-s équiva
lents on comprend que :
1. le faran egt l a’fran dgésignent les chrétiens ;
2. l’ Afranje « h est le nom d’une ville qu’Anushirvân [Khosrow
I roi sassanide mort en 579] avait bâtie au bord de la mer
d’Égypte [Méditerranée] » ;
3. le Faranjah « est le nom d’un pays et d’un port au bord de
la mer de fara [nMg éditerranée] »,
4. « Alexandrie est une ville fondée par Alexandre au bord
5de la mer et à la frontière de Fa »ra. P negut-être ce dernier
Farang indiquait le Royaume latin des Francs qui voisinait
l’Égypte.
En 1876 et dans un autre dictionnaire, on est encore devant le
même type d’amalgame. D’une part, on garde ce deuxième point
et on réfute le quatrième, d’autre part le sFea t raroungve juste en
6face de la Tanza« nioe n d: it que c’est un pays de Zanziba. Cr »ette
nouvelle localité géographique est, en fait, très ancienne. Selon
André Miquel, « à plusieurs reprises, Mas’udi confond les Francs
et les Afâriqa, habitants de la ville IfriqAfiyar, icla ’de l’antiquité
7 eromaine » . Apparemment cette erreur d su i èclx e perdure jusqu’au
e19 et le pays des Francs tangue entre la Méditerranée et l’océan
Indien, tantôt comme une ville, tantôt comme un port ou un pays.
5 q.v. borhân-e qâte’ pour ces mots.
6 f arhang-e anjoman âr, vâ oir Eskandarieh, farang
7 Miquel chap. vii, para.31.
12 13
Livre-mohabi.indb 12 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
On peut imaginer que ces dictionnaires en tant que garants des
mots du passé transmettaient un savoir géographique qui s’avère
approximatif, faux, et mélangé de faits légendaires et a- nachro
niques, ramassés çà et là dans des textes et dires anciens. À titre
d’exemple, Khosrow I n’a jamais construit une ville nommé-e faran
jeh sur les rives méditerranéennes. Probablement les auteurs font
allusion à ses batailles à Antioche contre les Byzantins ou à celles
de Khosrow II livrées en Égypte. Dans une chronique qui raconte
les événements du monde jusqu’en 1780, on lit que « les Égyptiens
furent devenus fara (ncghirétiens), et ils étaient chrétiens lors de
8l’arrivée d’Anushirvân [Khosrow I] en Syrie et puis en Ég. ypte »
Probablement, les auteurs de nos deux dictionnaires i-nterpré
taient très librement ce genre d’information. Le d Faanra s snong
sens chrétien du terme se traduit dans son sens géographique et
l’Égypte chrétienne devient une ville européenne.
En plus, le Faran a g pparaissant dans les textes comme su-bstan
tif ou adjectif, indiquant l’Europe et l’Européen, ajoutait à l- a confu
sion. Éventuellement pour pallier cela, on a construit à partir de
Farang le Farangesta. Ln e sufxe persan de lieu ‘estan’ - qui part-i
cipe à la construction des noms des pays voisins de l’Iran, comme
l’Afghanistan ou le Turkménistan - s’ajoutant à , auf ra ariat vng oulu
faire de celui-ci l’Européen, en faisant du pays des Francs sa chasse
gardée. Mais ce nouveau mot composé ne remplace jama -is l’an
cien et continue de coexister avec lui. A fortiori d’autres formes de
faran sgont en usage.a Lf’ ran égtait plutôt employé dans la poésie et
perd le terrain au cours du temps. Par contre, farangi et f arangiah
et les pluriels faran egânt farangiân désignant européen(s), ont une
longue vie. Mais parfois, au singulier, d’ailleurs comme le farang
lui-même, ils signifaient un objet européen. En outre, les vocables
arabesi, franj aet franj,a prononcés afranj aouh efrenja het faranja h
ou ferenja ph ar les Perses, accompagnaient ses équivalents persans.
8 Khâtun Âbâdi, p. 23.
12 13
Livre-mohabi.indb 13 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
L’utilisation de ces mots ne se confne pas en arabe, persan
ou même turc. Plus à l’est, en Inde pré-Moghole et Moghole, où
le persan était la langue ofcielle, le pays des Francs se décline
dans toutes les formes qu’il a connues en Perse. À titre d’exemple,
eMenhâj-e Sarâj qui rédigea son livre au milieu du sixèciii le à
Delhi, choisit fara ent gafra, enjt ‘Allâmi dans son livre sur l- ’em
pereur moghol d’Inde, Akbar, rédigé vers 1590, employa , farang
9faran ej t farangiân. Après l’arrivée des Portugais dans l’océan
indien, le Faran agu sud du sous-continent devient en tamoul
P’arang ei t en Sri-lankais Para pngoiur désigner uniquement les
10Portugais dans les deux c . Aasu Tibet, p’e-ra e nt ses diférentes
formes qui désignent l’Inde britannique et l’Europe, son-t proba
11blement dérivées d’une forme de fara. Lne mg ot continue son
voyage oriental et atteint l’Indonésie et la Malaisie, où dans une
lettre en 1602 le sultan de l’époque qualife Philippe III d’Espagne
12 ede ‘sultan dAf’ rangi’e. Déjà, au xvi siècle, les Chinois désignaient
les Portugais par Fo-Lang, o-Kiù Pelliot reconnaît « Fârang, î
13Francs ». En Taïlande, le fara , dngésigne aujourd’hui la fgure
14d’un mâle étrange . Lr a restriction géographique du sens du même
mot est évidente suivant ces exemples. Si on laisse de côté les mots
grecs et latins, le Franc est probablement le premier mot européen
occidental qui est introduit en arabe et en persan et qui d’époque
en époque, se répandit de la Méditerranée à la mer de Chine.
Il faut ajouter qu’un autre mot, , fOrou rfâme arabisée de l-’Eu
erope grecque, fut connue des géographes arabe ss dièclu iex , hér- i
tiers de Ptolémée. Son usage fut cependant anecdotique et reste
9 Menhâj-e Sarâj, p. 269, 295, ‘Allâmi ii.p. 43-50.
10 Yule et Burnell, p. 269.
11 Laufer (1916), p. 482.
12 Bertrand, p. 183.
13 Pelliot, p. 86.
14 Enri, p. 72.
14 15
Livre-mohabi.indb 14 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
15limité plutôt aux géographies plus savantes que Kratch okofsky
classife comme astronomiques et mathématiques à côté de celles
qui sont descriptives. Cette dernière catégorie se base sur l- es rensei
gnements directs obtenus des auteurs-voyageurs ou sur les registres
que l’État a conservés pour sa gestion des taxes et des frontières.
Cependant, comme nous le verrons, on trouve parfois les traces
de la première catégorie, comme le mot O, druafâns la deuxième.
De toute évidenceO, lr’ufâ reste une pâle fgure à côté de Fara etn g
perd même sa place insignifante petit à petit chez les géographes
16de tout bord.
C’est aussi rarissime qu’un texte fasse référence à un pays
européen par son nom. Tout est camoufé sous le mot . Lfeasra ng
noms de ces pays, on les trouve plutôt dans les lettres ofcielles,
surtout celles rédigées par les sultans ottomans. Ainsi, dans une
lettre en persan, Mahomet II le Conquérant, déclarant la chute
de Constantinople en 1453 au roi de la Perse, compte la France
(Afranc)e, la CatalogneQa (talân), Gênes (Jenvier), Venise ( Vandik),
Rhodes, le pays de Pape (Pâpus), La Hongrie ( Ankrus), parmi les
alliés de Byzance. Plus intéressant, il regroupe tous ces endroits
sous la bannière « des Francs des îles occidentaaflreas (njân-e
17jazâyer-e gharb)i » . Le Farang est toujours présent et embrasse la
eHongrie. C’est à partir du xv sièicle où les Européens s’installèrent
dans l’océan Indien et le golfe Persique, que l’on commence plus
souvent à se référer aux pays européens par leurs noms propres.
Jusque-là, les Italiens, Génois et Vénitiens particulièremen- t, repré
esentaient le Fara enn Pg erse. Cela, au début du x siviècle, posait
un problème à l’auteur de l’histoire des Francs, Rashid al-din. Pour
15 Kratchokofsky, p. 4-5.
16 Ducène (p. 252) va dans le même sens : « Le terme Europe (en arabe Aw ) rûfâ
est rarissime et utilisé uniquement par les auteurs infuencés directement
par la traduction arabe de la Géogrdae Pphtieo lémée ».
17 Navâyi (1977), p. 515. Le roi de Perse était Jahân Shâh (mort en 1467) de la
tribu turkmène de Qara Quyunlu.
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Livre-mohabi.indb 15 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
singulariser l’Espagne et la séparer du pays des Francs habituel, il
utilise le mot composé farang-e Eshpânia et puis énumère ses villes,
18Tolède, Séville, e . Atcinsi, contrairement à la tradition g-éogra
phique courante qui excluait l’Espagne de l’Europe, il l’y inclut.
Cette idée de Rashid al-din pour une dénomination plus précise
edes pays européens reste oubliée jusqu’au sxviècile. L’arrivée des
Portugais, Anglais, Hollandais, Français, etc. répara cet oubli et
exigea des précisions supplémentaires sur leurs pays d’origine.
Ceux-ci sont parfois remorqués par le mot ,f caomranm ge l’avait
fait Rashid al-din, pour souligner éventuellement qu’il y avait
d’autres Européens à part des Italiens. Ainsi, trouve-t-on dans les
echroniques et les lettres ofcielles d s u ièxvclei Portukal-e fara ng
(Portugal) e ft arangieh portekalieh (Portugais). Plus tard, un-e chro
nique, écrite en 1200/1785, mentionne farang-e E ( ngAnligsleterre)
et une autre, écrite en 1780, raconte la défaite « des infdèles de
19Espânia faran (gEspagne) » en 253/867-8. Les noms de certains
pays européens, entrés en persan de toute évidence par l- ’inter
médiaire des Turcs, sont également cités sans le vocab : l e farang
Esp(f)ânieh (Espagne), Namseh (Autriche), Volandi (Hs ollande),
20Faranseh (France), Engli (sAngleterre), etc E .n racontant les
conquêtes en Europe centrale du sultan ottoman, Morâd en
852/1448-9, le chroniqueur Rumlu énumère la préparation pour
la guerre de certains pays comme la Hongrie et l’Allemagne et
un pays étonnamment nommé L tâin. Celui-ci pourrait cor-res
pondre au pays des Francs ou des Latins. L’armée européenne est
conduite par Yanqu ou Jean de Hunyad (mort en 1456), vassal du
18 Rashid al-din (2007a), p. 46. Il faut noter que ces villes sont celles d- e l’Anda
lousie, exclue du pays des Francs. Rashid al-din (1951), p. 16 n’a pas cet ajout
de faran àg l’Espagne.
19 Les exemples sont n’ombreux, voir par exemple ‘âlam ârây-e shâh Es mâ’il
(écrit en 1086/1675-6), p. 384, 512, Nâmi Eşfahâni, p. 187 en relatant les
événements de 1189/1775-6, Khâtun Âbâdi, p. 205 (farang-e Espânie)h.
20 Monshi (mort en 1043/1633-4), i.p. 116, ii.614, ii.p. 862, iii.p. 1080. Voir aussi
Sefatgol, p. 359.
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Livre-mohabi.indb 16 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
roi de Hongrie, ou le qaral-e Ankerus (commandant de l’armée
21de Hongrie) par le chronique.u C res renseignements, l’auteur
22devrait les chercher dans les sources tu. Darqu nes sles textes du
exvi siècle, à part ce dignitaire hongrois, on rencontre, un roi de
Farang, Dân Sebesta ou Shebesta, qui correspond à Dom Sébastien
roi de Portugal, mort en 1578. Le concernant on relève des phrases
avec des tournures bizarres chez un autre chroniqueur : « les
ambassades du Portugal roi de Fa ra» e nt « g le roi de Fara Dngân
23Sebesta qui est connu comme Portuga. B l  i»en que le chroniqueur
connaisse le Portugal et le mentionne dans sa chronique, il aurait
du mal à départager le nom de pays et celui de roi.
Ces références restent quand même timides et rares. En efet,
à part quelques usages sporadiques de ces noms de pays, l-’utilisa
tion du mot fara ensgt omniprésente. Il les accompagne parfois
emême jusqu’au xviii siècle et fait construire les noms composés
où le faran sg’ajoute devant ou derrière le nom d’un pays européen.
Malgré l’occurrence de ces noms propres de pays européens dans
ecertains textes à partir dxviu siècle, la défnition géographique
ede Farang reste au niveau médiéval. Chez un chroniqueur d u xvi
siècle, ‘Abdi Bayg Shirâzi, on trouve qu’au-delà « de la terre de
Rum, il y a une terre appelEéfe ran , jconnue comme Farang. Elle
est située au nord-ouest de la terre habitable et limitée d’un côté
24par la mer de Ru [mMéditerranée] et de l’autre par l’Oc. éan »
Dans une anthologie-géographie persane de la même époque écrite
21 Rumlu (termine son livre vers 985/1577-8), i.p. 384-5. Charles ou Karl rendu
Qaral en turc désignait un commandant d’armée. C’est Navâyi, éditeur de
livre de Rumlu qui fait correspondre Yanqu à Hunyad.
22 Lui-même, à une autre occasion (Rumlu, I.p. 320), évoque un livre sur
l’histoire de Byzance en turc. En fait, une grande partie de sa chronique
raconte l’histoire ottomane dont les détails montrent qu’il avait accès aux
sources ottomanes. Cette tradition se continue chez les autres chroniqueurs
safavides.
23 Monshi Qomi (fnit son livre vers 1590), I.p. 352, 589.
24 Sefatgol, p. 358.
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Livre-mohabi.indb 17 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
en Inde, haf eqlim (sept climats) dont le seul nom rappell-e l’an
cienne géographie, l’Iran a comme voisin du nord à part la Russie
et d’autres contrées « la steppe de Qibchaq qui est appel-ée actuel
25lement le farangestân [le pays des Franc. L s’] a»uteur avait-il en
tête le khanat de Crimée, alors sous la domination ottomane, jadis
un grand comptoir génois ? Un autre auteur, évaluant la position
géographique de l’île de Hormuz, la situe « dans la grande mer.
Elle est proche de la terre d’un côté et de l’autre… de l’Inde et de
26l’ afranje »h . Probablement l’auteur pense à la route des Indes qui
relie l’Inde à l’Europe.
En gros, l’Europe reste tributaire d’un pays des Francs ma- l déli
mité et mal compris depuis l’époque médiévale. Même les écrivains
des siècles suivants ont du mal à nommer les entités géographiques,
comprises dans le Fara. Ang vant de se tourner vers les textes et les
cartes médiévales, essayons de se pencher brièvement sur l’origine
du mot faran. gL’ifranj, aselon les dictionnaires persans, même
e e 27ceux du xix et du xx siècle, est dérivé de fara pengrsan. Cette
attestation est éventuellement fondée sur le fait qu’en règle générale
leg persan, absent de l’alphabet arabe, s’arab.i Isle e fan utj savoir
qu’actuellement en arabe égyptien, dans la plupart de se s cas, le j
prononceg , même s’il s’écrit toujou j. rCs ertes, on ne peut pas en
faire une extrapolation dans le temps et en déduire que durant le
haut Moyen Âge c’était aussi le cas, mais il y a quelques preuves qui
montrent que certains Arabes vocalisaie. Snt uiban wgayh (mort
vers 180/796), pionnier d’une grammaire arabe et qui étant iranien
28connaissait donc les deux lang , uceo snstate « qu’il y a u n (kkâf)
25 Amin Râzi, i.p. 93. Il a terminé son livre en 1002/1593-4, néanmoins une
partie de son livre a été écrite plus tard.
26 Nâmi Eşfahâni, p. 176.
27 q.v. le faran e g t ses diférentes formes, discutées plus haut, dans Dehkhodâ
ou farhang-e anjoman â.râ
28 Sibawayh, petite pomme, d se ib ou pomme en persan, est un surnom, voir
zl’article « Sibawayhi » par Carter da. ns EI
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Livre-mohabi.indb 18 30/09/2016 11:12:18Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
29entre k (kâf) et j » chez certains Arabes. Ce premier p kouâfr -
rait être le persa oun g gâf pour laquelle l’arabe n’a pas de signe ;
esinon la phrase, un ekntre ek t , nj ’a pas de sens. Plus tard au x iii
siècle Ibn Ya’ish constate « qu’il y a une langue au Yémen où on
prononcek amal [gamal] le jama (lchameau) et rak [oral go] ll e rajo l
30(homme) » . Dans ce cas, il est possible que le persan f sa oitran g
la forme écrite et orale de pfarraonnojncé par les Arabes comme
faran. Ag insi le mot persan serait dérivé de l’arabe. Dans le cas
contraire, il fallait que le sfoairat e nn ug sage avanit lfra ’ nj. Ca e
qui présuppose que les Perses sassanides, avant la chute de leur
empire causée par les Arabes en 651 de notre ère, connaissaient les
Francs et les désignaient comme fa. Craen mgot existait en efet,
mais il désignait le trône royal ou le lustre. Les Sassan-ides pour
raient connaître les Francs par l’intermédiaire de leurs voisins et
ennemis jurés, les Byzantins. Bernard Lewis, dans son article déjà
cité, suppose une probable origine byzantine de l’arabe . ifranja
Ça pourrait être le cas pour le persan . Mafara is cngela dépasse le
cadre de ce travail.
Il faut ajouter qu’à notre connaissance le premier texte persan
qui utilise le mot fara esnt gla relation de voyage de Nâşer Khosrow.
D’une confession ismaélite, une branche du chiisme, il voulait
rendre visite aux Fatimides d’Égypte, ses coreligionnaires-. En quit
tant la Perse orientale, il dépeint les villes sur son chemin. Il est au
bord de la Méditerranée. En décrivant Tripoli en Palestine, il ajoute
que la ville « est placée sous la dépendance du sultan d’Égypte…
Tripoli est un entrepôt commercial fréquenté par les navires qui
viennent de la GrècRue ( m), du pays des Francs (Farang), de
l’Espagne et du Maghreb ». On est en 439/1047. Il part ensuite en Égypte
29 Sibawayh, ii.p. 488. «  al-kâf allati bayn al-jim val-kâf, val-jim allati kal- ».kâf
30 Ya’ish, p. 521. Voir aussi le site http://hanisblog2.c 01o5m //04/17
/arabicgrammar-12 / qui reproduit les textes de Sibawayh et Ya’ish en arabe avec
une traduction en anglais et qui les analyse linguistiquement, mais il ne
donne pas les références exactes de ces citations.
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Livre-mohabi.indb 19 30/09/2016 11:12:19Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
et la quitte en 441/1050. En décrivant la ville de Tinnis, il dit qu’une
« forte garnison bien pourvue d’armes occupe Tinnis, veille à sa
sécurité et la défend contre les attaques qui seraient tentées, soit par
31les GrecsRu ( m), soit par les FrancFs (arang) » . Est-ce un simple
hasard que notre voyageur emploie le mot eft nara onn pg as ifara, nj
étant en Égypte ou dans ses dépendances ? Il y resta trois ans et
donc il a eu des contacts directs avec les Égyptiens. Il est donc fort
probable qu’il entendit ce mot des Égyptiens qui aurait le prononcé
comme l’avait écrit Nâşer Khosrow. Dans ce cas, c’est lui qui aurait
fait entrer dans le lexique persan la nouvelle transcription de Franc,
à savoir le fara . Sni cg ette hypothèse s’avère juste, l’origine du mot
persan sera égyptienne et cela va à l’encontre des idées re-çues, refé
tées dans les dictionnaires déjà cités, qui plaident le contraire. En
plus, cette hypothèse corrobore les écrits de Sibawayh et Ibn Ya’ish
sur la prononciation d’une sorte d come kme g chez les Arabes de
certaines régions, comme nous l’avons vu.
Farang en cartes
Apparemment, ces mots arabes et persans prêtaient la confusion
eau dessinateur d’une carte du monde au sxivèciile sur laquelle
on juxtapose deux pays des Francs. Disons-le d’emblée, que la
ecartographie, assez rare après l se ixvèclei , reste aussi tributaire
du passé et projette une vision médiévale sur le monde moderne.
Dans un manuscrit persan, préparé pour un dignitaire d’A-zerbaïd
jan en 1073/1662-3, on trouve étonnamment une carte du monde
(carte 1) qui indique un emplacement imaginaire marquant l- ’Amé
32rique (indiquée par *** par nous). C’est la première fois que le
31 Nâşer Khosrow, voir éd. Schefer, p. 41, 112-3 tr. française, p. 12, 37 texte
persan, et voir éd. Dabir Siyâqi, p. 21, 66.
32 D’après le fol.98b de Manuscrit British Library Or-12974. Ce manuscrit
contient 200 folios sur diférents sujets, écrit en 1073/1662-3 pour Navvâb
Žahir al-din Ebrâhim gouverneur d’Azerbaïdjan. Il est bien endommagé
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Livre-mohabi.indb 20 30/09/2016 11:12:19Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
33nom de l’Amérique (yengi donyâ) apparaît sur une car.t Gre âce
à cette nouveauté, on s’attendait à ce que la carte soit inspirée de la
nouvelle cartographie, mais le reste de la carte est un -e représen
tation du monde en sept climats selon la connaissance antique et
médiévale. De même, suivant la même connaissance, le haut de
la carte est le sud et le nord est en bas. L’Amérique se trouve en
écriture rouge en haut donc au sud et juste au nord de la Jabal-e
Qamar (montagne de la lune), supposée être la source du Nil chez
les géographes médiévaux. Dans ce cas le nouveau continent sera
celui du sud. En bas, donc au nord, est située la région inhabitable
du monde, en dehors de l’œkoumène. Puis, les sept climats sont
montrés sur sept lignes ou sept bandes de latitudes, le plus bas,
donc le climat le plus au nord, comprend étonnamment deux pays
des Francs juxtaposés, belâd- Faerang (*) et belâd-e Faranj (**),
fanqués d’un côté par les pays des Slaves et de l’autre par celui des
Russes. Les deux pays des Francs embrassent la terre inhabitable
eau nord et au sud la ByzanRuce (m). Ils sont positionnés dans l e 7
climat, tandis que Biruni, comme nous allons le voir, les place dans
ele 6. Nazmi, suivant Ernst Honigmann, reproduit les longitudes
et latitudes de ces sept climats et ajoute que ces mesures n’étaient
34pas en rigueur chez les géograp. hes
Probablement, le dessinateur de cette carte se serait mélangé
les pinceaux pour marquer deux pays des Francs, ou bien i -l igno
rait qu’il s’agissait du même pays. Une vingtaine d’années avant
lui, Şâdeq Eşfahani, qui en quittant l’Iran passa une grande partie
de sa vie en Inde et y mourut, produit une œuvre géographique,
par l’humidité. Désormais en ajoutant des (*) sur les diférentes cartes nous
démarquons les localités géographiques relevées dans le texte.
33 Le nouveau monde, traduit en turc comme yengi d eot enyâmprunté en
persan, fait son apparition dans les textes persans dans la deuxième moitié
edu xvii siècle.
34 e Nazmi, p. 148, « le premier climat de zéro à 16’27° » jusque « l de 7e 45° à
48° ». « On constate que le premier climat est plus long que le deuxième…
Le septième est le plus court ».
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Livre-mohabi.indb 21 30/09/2016 11:12:19Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
35accompagnée d’une carte du monde (cart. S e  u2r s) a carte, un seul
pays des Francs (*) se situe tout près de l’Andalousie (**) et plus loin
on trouve la Byzance et la Syrie (***). La Méditerranée est la mer
edes Francs ou bahre-e farang (****). Ces localités sont sur l ete s 6
e7 climats qui voisinent au nord la terre inhabitable (§).

Carte 1- Sept climats et l’Amérique vers 1 662,
Farang *, faran * j*, yengi donyâ ***
35 Cette carte se trouve à
http://cartographic-images.net/Cartographic_Images/204_Sadiq_Isfahani.
html
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Livre-mohabi.indb 22 30/09/2016 11:12:19Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
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Livre-mohabi.indb 23 30/09/2016 11:12:19
Carte 2 – Şâdeq Eşfahani le monde, 1647, Fara * n, Ag ndalousie **, Byzance et Syrie ***h, rbae-e farang (****)Les mots et les choses de l’Europe en persan Farang ou le pays des Francs
Le savoir cartographique des auteurs de ces deux cartes (1, 2) vient
de l’époque médiévale, tout comme la table et l’abrégé alphabétique
36géographiques que Şâdeq Eşfahani reproduit dans ses deux l. ivres
L’auteur n’ajoute pas grand-chose sur l’Europe. Il évoque Bu ndukiah
eou Vandik dans le 6 climat comme une grande ville de Fa. raCensg
deux noms de Venise furent déjà connus des auteurs médiévaux. Une
ville d’un nom bizarre, Jamm â[G’ilênes ?] est également située dans
le pays des Francbes (lâd-e Farang) comme la HollandHe ( olandiah),
un pays d’Europe, dont les habitants sont nommés Al . aTondiuztes
37ces localités sont citées dans son resâleh-ye e. P ‘raâr cb ontre, dans
sa table géographique où il nous renseigne sur les latitudes et les
longitudes des villes, on ne trouve que les coordonnées géographiques
38d’une seule ville européenne, à savoir Cor. Dadouens son resâleh,
Şâdeq Eşfahani évoque également yengi d, lonye N â ouveau Monde ou
l’Amérique, une région qui peut être considérée comme la quatrième
portion du monde. Plusieurs navigateurs européens sont allés dans
39cette région et les Européens l’ont peu. plée
Là aussi, comme dans la carte n° 1, l’Amérique est une nouvelle
entité géographique, mais l’Europe reste peu abordée. Pourtant, en
1590 en Inde, ‘Allâmi présente une longue liste de villes du monde
avec leurs latitudes et longitudes, extraite de toute éventualité des
œuvres géographiques du passé, et y mentionne certaines villes
eeuropéennes. On y repère, à titre d’exemple, a equ 6lim, Bordeaux
(Bordal) au pays des Francs (Faranj), Venise ( Bondaqiah), Pise
e(Bizah) au nord d’Espagne ; au 5 eqlim, Port-Vendres (Haykal) au
nord d’Espagne, GênesJe (nveh) comme Barcelone (Barshalunah)
36 Ces deux livres édités par W. Ouseley sont resâleh-ye ( el‘irvâbre sur la
prononciation des localités géographiques en ordre alphabétique) et taqvim
al-boldân (table géographique). Le premier est traduit en anglais par J. C. et
le deuxième est en persan avec une traduction en anglais.
37 Şâdeq Eşfahani, p. 13, 19, 54.
38 Şâdeq Eşfahani, p. 122-3. Elle est à 1200 fars (aen ngviron 7200 km) de la
Mecque.
39 Şâdeq Eşfahani, p. 56.
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