Leur Maroc

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[Extrait] Notre histoire avec le Maroc commence en 1966. Avec Yves Saint Laurent nous étions descendus à la Mamounia. Il pleuvait et c’était drôle de voir les clients harceler le concierge et lui reprocher le mauvais temps ! Puis un matin, le soleil est revenu. Avec cette lumière qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. L’Atlas avec la neige. Nous avons été tout de suite conquis. Neuf jours après, nous avons acheté une maison dans la médina, « Dar el Hanch », la maison du serpent. A partir de là mon histoire avec le Maroc ne s’est plus jamais interrompue. Toujours fascinés, nous avons découvert la ville et bien sûr le jardin Majorelle. Nous connaissions le travail d’ébénisterie de Louis Majorelle, moins l’œuvre picturale de son fils Jacques. Le jardin, planté d’essences rares, avait un charme fou. C’était d’une poésie intense. Les visiteurs étaient rares et nous nous y rendions tous les jours. Une histoire d’amour !

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Leur Maroc
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Cette édition a été réalisée avec le soutien de la Fondation Jardin Majorelle
Mehdi de Graincourt Leur MarocRegards d’écrivains, artistes, voyageurs, venus d’ailleurs
Préface de Pierre Bergé
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Remerciements de l’auteur et de l’éditeur
À la Fondation Jardin Majorelle pour avoir soutenu l’édition de ce beau livre. Pierre Bergé, Président de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris, et Président de la Fondation Jardin Majorelle, Marrakech
Madison Cox, Vice-Président de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris et Vice-Président de la Fondation Jardin Majorelle, Marrakech
Et pour leur active participation : José Abete, pour sa traduction fidèle et sensible, ainsi que tous ses précieux conseils Bruno Dubois-Roquebert, membre du conseil d’administration de la Fondation Jardin Majorelle, propriétaire et fondateur du Maroc Lodge Resort à Amizmiz Bernard A. Duboy de la Verne, Directeur littéraire de l’ouvrage.
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À Sa Majesté Mohammed VI, Roi du Maroc
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PréfaceNotre Marocpar Pierre BergéLe Marocde Michel JobertIntroduction
re I partie : avant 1912Mon Maroc. Il aimait l’Histoire,par Mehdi de Graincourt Voltaire(1694-1778), philosophe 1828*RenéCaillié(1799-1838), explorateur, ethnologue 1832EugèneDelacroix(1798-1863), peintre 1846AlexandreDumaspère(1802-1870), écrivain 1853AlfredDehodencq(1822-1882), peintre1869HenriRegnault(1843-1871), peintre 1869GeorgesClairin(1843-1919), peintre 1873EmilyKeene(1849-1941), écrivain1883CharlesdeFoucauld(1858-1916), religieux 1886WalterHarris(1866-1933), écrivain 1901PierreLoti(1850-1923), écrivain 1901GabrielVeyre(1871-1936), photographe 1903IsabelleEberhardt(1877-1904), exploratrice, écrivain 1904RenédeSegonzac(1867-1962), militaire, écrivain 1909FamilleRoyaledeFrance
*La date figurant devant chaque personnage correspond à sa date d’arrivée au Maroc.
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e II partie : de 1912 à 195668 Mon Maroc. À l’ombre du noyer, Ourika 1920,70 par Mehdi de Graincourt 1912HenriMatisse(1869-1954), peintre74 1912LouishubertLyautey(1854-1934), résident général  au Maroc de 1912 à 192580 1915DrGaétanGatiandeClérambault(1872-1934),84  médecin aliéniste, photographe, écrivain 1917EdithWharton(1862-1937), écrivain90 1917JacquesMajorelle(1886-1962), peintre94 1917Jérôme(1874-1953)etJean(1877-1952)Tharaud100  écrivains 1920ClaudeFarrère(1876-1957), écrivain106 1921AntoinedeSaintExupéry(1898-1944), aviateur,108  écrivain 1923PaulOdinot(1884-1958), militaire, écrivain114 1925RolandDorgelès(1885-1973), écrivain117 1925HenrydeMontherlant(1895-1972), écrivain118 1929JosephKessel(1898-1979), écrivain, journaliste121 1929DeniseMasson(1901-1994), infirmière, écrivain122 1930PierreMacOrlan(1882-1970), journaliste, écrivain126 1930FrançoisBonjean(1884-1963), écrivain, enseignant128 1930MichelVieuchange(1904-1930), explorateur130 1930MarleneDietrich(1901-1992) comédienne, chanteuse132 1931HenryBordeaux(1870-1963), écrivain136 1931HenriBosco(1888-1976), écrivain, enseignant140 1931GertrudeStein(1874-1946), collectionneuse d’art, écrivain142 1931PaulBowles(1910-1999), écrivain, compositeur, musicologue144 1932Colette(1873-1954), écrivain, journaliste150 1932DrHenriDubois-Roquebert(1891-1971), médecin154 1934OdetteduPuigaudeau(1894-1991), ethnologue158 1935MauriceRavel(1875-1937), compositeur162 1936AnaïsNin(1903-1977), écrivain164 1940ThéodoreMonod(1902-2000), ethnologue,168  naturaliste, écrivain 1941JoséphineBaker(1906-1975), artiste de music-hall172 1943AndréGide(1869-1951), écrivain176 1947MauriceGenevoix(1890-1980), écrivain177 1947JaneBowles(1918-1973), écrivain178 1949EdithPiaf(1915-1963), chanteuse, etMarcelCerdan(1916-1949), boxeur1821949OrsonWelles(1915-1985), réalisateur, cinéaste186 1949TrumanCapote(1924-1984), écrivain188 1950PaulMorand(1888-1976), ambassadeur de France, écrivain194 1953EliasCanetti(1905-1994), écrivain197 1954WilliamBurroughs(1914-1997), écrivain198 1954FrançoisAugiéras(1925-1971), écrivain202
Sommaire
e III partie : depuis 1956 et l’Indépendance 206 Mon Maroc,208 par Mehdi de Graincourt 1956AlfredHitchcock(1899-1980), réalisateur, cinéaste210 1957AllenGinsberg(1926-1997), écrivain212 1957JackKerouac(1922-1969), écrivain215 1959JacquesBrel(1929-1978), chanteur216 1965PierPaoloPasolini(1921-1975), réalisateur, écrivain218 1966Dalida(1933-1987), chanteuse220 1967YvesSaintLaurent(1936-2008), grand couturier222 1974JeanGenet(1910-1986), écrivain230 1974ErnstJünger(1895-1998), écrivain234 1981MargueriteYourcenar(1903-1987), écrivain236 1987PattiCadbyBirch(1923-2007),240  collectionneuse d’art, mécène 1987Jean-EdernHallier(1936-1997), écrivain, journaliste244
Index alphabétiqueListe des tableaux de Mehdi de Graincourt BibliographieGlossaireCrédits photographiques et sourcesAffiches Fondation Slaoui
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Leur Maroc .
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notre maroc par Pierre Bergé
otre histoire avec le Maroccommence en 1966. Avec Yves Saint Laurent nous étions descendus à la Mamounia. Il pleuvait avec lanneige. Nous avons été tout de suite conquis. Neuf jours après, nous avons et c’était drôle de voir les clients harceler le concierge et lui reprocher le mauvais temps ! Puis un matin, le soleil est revenu. Avec cette lumière qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. L’Atlas acheté une maison dans la médina, « Dar el Hanch », la maison du serpent. A partir de là mon histoire avec le Maroc ne s’est plus jamais interrompue. Toujours fascinés, nous avons découvert la ville et bien sûr le jardin Majorelle. Nous connaissions le travail d’ébénisterie de Louis Majorelle, moins l’œuvre picturale de son fils Jacques. Le jardin, planté d’essences rares, avait un charme fou. C’était d’une poésie intense. Les visiteurs étaient rares et nous nous y rendions tous les jours. Une histoire d’amour !
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Nous l’aimions tant que nous avons acquis une maison à côté. En 1980, lorsque nous avons appris que le jardin devait être vendu pour une promotion immobilière nous l’avons acheté, ainsi que la villa attenante. Yves Saint Laurent aussi vivait cette passion pour le Maroc et pour les jardins. Comme Majorelle, nous avons décidé de laisser visiter le jardin. J’ai le goût profond du partage. Les choses ne vivent que parce qu’on les voit. Au début des années 2000, nous avons effectué les travaux sans qu’il soit fermé un seul jour. Nous avons apporté beaucoup de modifications tout en conservant les grandes lignes. Yves Saint Laurent a ajouté sa touche personnelle en suggérant de repeindre en bleu Majorelle l’atelier du peintre, créé par l’architecte Paul Sinoir. Ce qui l’a mis en valeur et en a révélé au public l’originalité et la beauté. Nous avons sauvé des plantes au sort incertain, tels les bambous. Nous avons importé des essences nouvelles et avons implanté de remarquables cactus. Nous avons demandé à l’architecte décorateur Bill Willis de modifier l’entrée des jardins, qu’il fallait découvrir peu à peu, pour en préserver le mystère.
qqPierre Bergé et Yves Saint Laurent au Jardin Majorelle, Marrakech, années 1980
pVilla Mabrouka, Tanger
qNotre ami le paysagiste Madison Cox a aménagé les jardins de la Villa Mabrouka
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qYves Saint Laurent place Jemaa el Fna, Marrakech
pYves Saint Laurent, Marrakech
Chemin faisant, après quelques années, nous avons décidé de donner au Jardin Majorelle une pérennité. Afin qu’il continue à être entretenu après nous, après notre vie. Le Jardin n’ayant pas été acquis dans une perspective mercantile, nous l’avons immédiatement confié pour sa gestion à l’« Association pour la sauvegarde et le rayonnement du Jardin Majorelle », à but non lucratif, dont j’étais le président. En 2011, elle a été transformée en « Fondation Jardin Majorelle » et reconnue d’utilité publique par décret. C’est sous ma présidence que nous avons fait don du Jardin Majorelle et de la Villa Oasis à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris. Le Musée d’Art Islamique, remodelé, est devenu le Musée Berbère, pour lequel nous avons fait appel à des conservateurs français, ainsi qu’à un scénographe, Christophe Martin. Car le Musée a une âme qu’il faut respecter ! La collection qui s’y trouve a été réunie par Yves Saint Laurent et moi-même au fil des années. Désormais, le jardin Majorelle est un havre de calme, de paix, de repos pour les visiteurs, où la culture a sa place. Nous recevons des étudiants, paysagistes et en arts berbères… Je suis très heureux d’accompagner le Maroc en y menant des projets qui me tiennent à cœur. J’ai confié le jardin au paysagiste Madison Cox afin d’être certain qu’après moi, il restera en l’état. Tanger est une ville que je connais depuis longtemps : chaque été, à la fin du mois d’août, Yves Saint Laurent et moi séjournions à l’hôtel Minzah. Une époque merveilleuse : nous passions nos journées sur la plage. Je suis né au bord de l’Atlantique, dans l’île d’Oléron, Yves à Oran sur la Méditerranée. Cela nous rappelait notre jeunesse et nous nous sommes tout de suite sentis familiers avec Tanger. J’y suis très attaché. En 1998, nous nous sommes installés à Dar Mabrouka. Après le décès d’Yves Saint Laurent en 2008, j’ai choisi de demeurer dans la Villa Léon l’Africain, que j’ai sauvée de la démolition et restaurée. Notre ami Madison Cox, à qui j’avais confié la rénovation du Jardin Majorelle, a aménagé le jardin de Dar Mabrouka, et a dessiné et réalisé celui de la Villa. Il a aussi conçu le projet de l’American school.
pPierre Bergé à la Ménara, Marrakech
oYves Saint Laurent, Marrakech
Et nous avons aussi redonné vie à la mythique Librairie des Colonnes. Le Maroc a littéralement changé la vie d’Yves Saint Laurent. Il y a découvert la couleur, le chromatisme. Pour moi, la peinture et la littérature sur ce pays comptent beaucoup dans ma vie. Je pense bien sûr à Matisse. C’est à Tanger qu’il a réalisé la partie la plus importante de son œuvre. Quand je suis en voyage à l’étranger, à New York ou en Russie, lorsque je vois les tableaux marocains de Matisse je suis toujours ébloui. De même pour Delacroix. Mon attachement pour les écrivains est aussi très fort. Je songe à tous ceux qui sont venus au Maroc, de Pierre Loti à la Beat Generation, Kerouac, Burroughs, Tennessee Williams. Et bien sûr à Paul Bowles, Juan Goytisolo et Jean Genet.
Le Maroc évolue. Il y a plus d’hôpitaux, d’écoles et d’universités qu’avant. Aujourd’hui, les jeunes poursuivent des études supérieures, parlent plusieurs langues. Je ne suis pas un nostalgique. S’il faut choisir entre la vie et les monuments, je choisis la vie ! Le Maroc est un pays qui connaît de grands progrès. Comme on peut le constater à Tanger par exemple. Un véritable renouveau. Il faut aussi saluer la politique étrangère du Maroc, qui entretient d’étroites relations avec l’Europe et les Etats-Unis. Il y a beaucoup de choses qui restent à accomplir. Grâce à Sa Majesté Mohammed VI le Maroc est sur la bonne voie.
Pierre Bergé
Président de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris Président de la Fondation Jardin Majorelle, Marrakech
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Le maroc de Michel Jobert
Ministre des Affaires étrangères du président Georges Pompidou en 1973, puis ministre d’État de François Mitterrand en 1981, ancien magistrat à la Cour des comptes, Michel Jobert a été nommé par feu Sa Majesté Hassan II à l’Académie du Royaume. Homme politique, écrivain et érudit, il veilla tout au long de son existence à ce que les relations entre ses deux pays aimés, le Maroc et la France, soient belles, harmonieuses et fructueuses. J’étais encore adolescent et vivais alors en France lorsque Michel Jobert m’offrit « La Rivière aux grenades ». Ce beau roman devait décider de mes années futures et m’entraîner à mon tour de l’autre côté de la Méditerranée. En 2002, quelques jours seulement avant son décès, je recueillis les ultimes paroles de Michel Jobert.
« e n’ai jamais eule dessein d’une carrière, très tôt formé et suivi à la lettre et au temps près. Le hasard, je lui ai laissé carte blanche. Je suis né en conJdan,teémpenirep.eiceinusnéenterÉtantnerire.nétaplaittoretsensIlquavantmpiquli,éspeàuepsuonressnoi 1921 à Meknès, voici déjà trois quarts de siècle, aux lendemains de la Première Guerre mondiale. Et dès l’âge de douze ans, notre professeur d’histoire-géographie au lycée de Meknès, en 1933, nous prédisait ine adultes, dans le prochain d’Islam, élevé dans l’infinité et la splendeur de la nature, les caprices du climat, les rigueurs de la vie alentour, mon partage fut celui de la fatalité et de l’espérance. e La guerre fut vite là pour en décider. La 2 division d’infanterie marocaine, formée autour de Meknès, fit campagne en Italie, en France, en Allemagne, jusqu’en Autriche. Ce sont probablement mes réflexions sur le procès de Nuremberg qui m’ont fait réussir au concours d’entrée de l’ENA Me voilà bientôt nommé à la Cour des comptes, à laquelle je suis resté fidèle jusqu’au bout. Aussi ai-je eu l’impression, probablement juste, d’être un homme libre, dans les désordres et e les malheurs de la IV République.
Puis je partis en Afrique occidentale pour concourir à l’essor d’une liberté pour e les peuples amis – toujours le hasard. La V République s’esquissait déjà. J’ai fortifié de robustes espérances pour notre collectivité, au sein de l’Europe, continent d’histoire et de vives alacrités.
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qMichel Jobert avec le Prince Héritier Sidi Mohammed, 1974
Mes parents ont vécu à Moulay-Idriss puis à Meknès où ils s’étaient établis en 1919, avant ma naissance. Le temps de l’enfance et de l’adolescence fut très important pour moi. Il l’est resté, intact, dans le souvenir des miens, de nos voisinages et de nos paysages. Je n’étais pas un oiseau de passage et je ne le suis pas devenu. En ces temps anciens, de 1920 à 1940, le Maroc comptait probablement trois millions d’habitants. Désormais, trente millions au moins. Je connaissais des pistes qui se rejoignaient ou se coupaient dans la solitude du relief et du vent. Maintenant des villes s’y sont bâties. Un État, aussi immémorial qu’il soit, assume les défis du monde moderne. Course du temps et du nombre. Dire que j’étais, en 1930, à Rissani et Erfoud, sur des routes précaires, mais au cœur de la dynastie même. Quand j’y reviens maintenant, l’image du souvenir est toujours là, du gamin en culottes courtes. Elle encourage mes dernières étapes ! Dans les premières, à Moulay-Idriss du Zerhoun, le téléphone, le n°5, sonnait au bord de l’oued Roumane, en 1924-1925. Le raisin, les olives, le vin et l’huile, faisaient toute l’agitation de cette vallée, tandis que les limousines des touristes américains s’accumulaient autour de « Ksar-Pharaoun », alias Volubilis. La nuit, immense et peuplée de ses appels inquiets ou fervents, nous revenait enfin. Rien n’a beaucoup changé, là-bas. Le Zerhoun, massif ou plateau, a toujours les mêmes apparences géologiques et humaines. J’en rapporte quelques pieds de soucis qui me tiennent compagnie sur mon balcon de Boulogne-Billancourt, avec un rosier venu de Toulal, voici bien quinze ans.
Sa Majesté Hassan II correspond à une période de ma vie, occupée de quelques responsabilités. J’ai eu la faveur de lui parler, rarement, seul à seul. Il savait qu’en présence de tiers je ne saurais lui dire le moindre message désagréable à entendre. Mais il acceptait d’écouter, voire de récuser, en tête-à-tête, ce que je croyais utile de lui confier. Je lui suis reconnaissant d’avoir ménagé pour moi de telles circonstances. Son règne fut traversé de cruelles épreuves, mais il sut, avec quelle vigilance, imposer, à l’intérieur comme à l’extérieur, la présence d’un État dans sa diversité, ses coutumes et ses espérances, sa légitimité tout autant.
Mon ouvrageExtrême Maghreb du soleil couchantn’a cessé de rayonner en moi. J’ai écrit La Rivière aux grenades en 1982, en évitant de revenir sur mes lieux familiers. Je suis resté sur les bords de la Seine pour évoquer une rivière bien ténue, là-bas, surgissant des contreforts du Zerhoun et gagnant l’Atlantique, d’un confluent à l’autre. Modeste géographie des cœurs et des saisons, où l’authentique souvent n’est pas où on l’imagine. Je viens au Maroc, deux fois l’an au moins, au printemps et à l’automne, depuis que le Roi Hassan II m’a nommé à l’Académie du Royaume. Ce que je n’avais pas accepté d’abord, ayant préféré, pendant plusieurs années, la liberté que le Souverain m’avait laissée de parler à ma guise dans les établissements d’enseignement supérieur. Merveilleuse liberté, dont celle d’entendre.
Des amis d’enfance m’ont accompagné au long de ma vie. Mais le temps est cruel, pour les amitiés aussi. Abderrahmane Slaoui nous a quittés, à son tour. L’un des cinq Fassis qui vinrent au lycée de Meknès pour « faire math-élém », dont la capitale du Nord était alors dépourvue. Avec Abderrahmane, le temps nous a beaucoup aidés à nous reconnaître, nous apprécier, à honorer notre amitié. Son départ fut pour moi un chagrin. Ses enfants lui feront une belle fondation. Amis du lycée de Meknès, Français ou Marocains, amis de guerre comme de paix, et tant d’autres des villages du Zerhoun, familles restées en mémoire. Cela est bien mélancolique.
Quelles relations entre les peuples marocain et français ? Entre la France et le Maroc ? Je crois que nous sommes proches, dès que nous nous identifions. Je n’ai aucune inquiétude sur la réciprocité des sentiments. Je souhaite que ces partenaires aient la bonne habitude d’avoir cette réciprocité naturelle. Du moins qu’ils s’y efforcent. Comment imaginer le développement social et économique du Maroc dans l’avenir ? Tout sera bien différent dans dix ans, sans évoquer les catastrophes climatiques. Espérons que l’humanité devienne précautionneuse, sur cette grande question et sans tarder. Quant à l’adaptation du Maroc aux formes modernes de l’économie, je n’ai aucune inquiétude. Hommes et femmes ont, au Maroc, la passion des preuves les plus élaborées de la technique et de la gestion. Qu’ils veillent aussi à l’entretien. Ils y viendront très vite, par nécessité. Mystique, je souhaite l’Islam tel qu’il fut donné : tolérant, secourable et approfondi par chacun, en lui-même, pour sa propre sérénité. En France, comme ailleurs. Cette grande religion est d’abord une ascèse individuelle. Je place en Sa Majesté Mohammed VI les plus grands et les plus sûrs espoirs. S.M. Mohammed VI est en charge d’un grand peuple et de son grand destin. J’ai souhaité que le Prince d’hier soit le Souverain qui, à la mesure du temps présent, impatient et sans indulgence excessive, conduise aujourd’hui les mutations nécessaires. Ses capacités de cœur et de raison ont rassemblé autour de Sa personne le concours populaire pour ces étapes décisives.
Je pourrais murmurer en moi-même : “Bonne et longue route !” En conclusion… Heureux ceux qui ont des traditions et savent être modernes. Pays bien aimé, de toute façon, dont les mérites sont grands et ne cesseront de s’affirmer. »
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« Etirée sur son plateau, blanche, festonnée, mirage sur un fond de montagnes extrêmement lointaines, Meknès, de tant de minarets hérissés qu’elle paraissait n’être qu’une prière avec le ciel. »
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Michel Jobert InLa Rivière aux grenades
« Trois heures d’avion séparent Paris de Casablanca. Je ne connais pas de pays comme le Maroc, si proche, qui donnent autant, en espérant si peu (…) Vous allez trouver le subtil mélange de la Méditerranée et de l’Atlantique (…), les plateaux secs et continentaux, la neige contemplant le désert, les fleuves qui percent les montagnes pour se perdre dans les sables du Sahara, une lumière qui annonce partout que l’Atlantique borde plus de mille kilomètres du Royaume, les ombres magnifiques sur des paysages où le relief est nu, la même ombre peuplée de vibrations sous l’arbre ou l’abri, des ciels épiques comme Ruysdaël les vit en Europe, mais prenant au sol, vert ou ocre ou rouge, un élan supplémentaire. »
Michel Jobert In Maroc,Extrême Maghreb du soleil couchant
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Introduction Leur Maroc : regards d’écrivains, artistes, voyageurs, venus d’ailleurs
ucours des siècles derniers, des Occidentaux, écrivains, peintres, compositeurs, chanteurs, sont venus au Maroc. Pour un jour. ont éaté inspirés par le Royaume et ses mille facettes, pour créer des œuvres qui Pour un long séjour. Pour toujours. De tous horizons, de diverses nationalités, Français, Anglais, Allemands, Américains, Japonais…, de religions différentes, ils ont rapporté leurs impressions et les ont transmises à la postérité. Dans le monde entier. Avec cœur, ils ont écrit, peint, appartiennent au patrimoine de l’humanité. Sous leur plume ou leur pinceau se dessine le Maroc éternel, qui a su les accueillir et les séduire. Au fil de ses lectures et de ses découvertes, suivant les méandres du hasard ou de la destinée, chacun peut bien sûr avoir accès à des témoignages, parcellaires et fugaces. En connaître davantage, c’est effectuer un long et fastidieux travail de recherche que seuls quelques érudits peuvent entreprendre. Je suis au nombre de ces passionnés. Artiste et écrivain comme eux, je vis au Maroc depuis plus de deux décennies. Afin de confronter mes sentiments et mes sensations, j’ai voulu connaître ce que mes prédécesseurs ont ressenti et exprimé. Pour réfléchir, comprendre, me conforter parfois. Tout au long de ces années, j’ai beaucoup lu, étudié. Composé au fil du temps une immense mosaïque. J’ai voulu transmettre le fruit de ce patient travail de recherche. Afin de vous faire partager l’amour que j’éprouve pour mon pays d’adoption.
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Ce beau livre dessine une vaste fresque qui permet de voir le Maroc dans son entier. Je vous convie à une découverte historique. Notre cheminement suivra ainsi trois périodes. Avant 1910. De 1910 à 1955, pendant le protectorat et la présence française. Depuis 1956 et l’Indépendance. Les personnages apparaissent selon leur date d’arrivée au Maroc et vous entraînent dans leur périple tout autour de ce fabuleux pays. Tanger en est souvent le sésame, comme pour Paul et Jane Bowles. Agadir pour Ernst Jünger, Essaouira pour Orson Welles. Marrakech pour Yves Saint Laurent, Fès pour Anaïs Nin... Tout comme Edith Wharton, qui en écrivit le premier guide touristique, vous découvrirez, en suivant les récits des uns et les sensations des autres, le Maroc dans sa continuité.
Chaque personnalité en attire beaucoup d’autres. Ainsi, le résident général Lyautey invite nombre d’artistes, afin de faire aimer le pays à l’Occident. Tels le docteur Gaétan Gatian de Clérambault, les frères Jean et Jérôme Tharaud… Plus tard, en 1947, Jane Bowles rejoint son mari Paul, venu pour la première fois à Tanger en 1930. À l’invitation du couple, les célèbres écrivains de la Beat Generation leur rendent visite : Tennessee Williams, Truman Capote, William Burroughs, Allen Ginsberg, Jack Kerouac… Certains ont été fédérateurs, à l’origine de courants culturels nouveaux et découvreurs de talents. Comme Bowles et les peintres et écrivains tangérois. Ou Delacroix et Matisse, sources d’inspiration pour l’école de Tétouan. Pourquoi, me direz-vous, celui-ci et pas un autre ? Je vous convie en effet à un cheminement très personnel. Émotion et souvenirs ont guidé mon travail de recherche et d’écriture. Colette, car à l’heure du thé de mon enfance, ma grand-tante me lisait ses écrits avec délectation. Les orientalistes, car mon grand-oncle Émile Bernard, ami de Gauguin et l’un des fondateurs de l’école de Pont-Aven, a laissé des manuscrits que ma famille se transmet par tradition. Ses tableaux, accrochés aux cimaises du château familial me faisaient rêver et entrer dans cet univers qui est le mien aujourd’hui et que vous allez partager. Pierre Loti et ses récits ont enchanté mes jeunes années. Michel Jobert m’a offert sa Rivière aux grenades et m’a transmis son amour du Maroc. Savez-vous que Joséphine Baker habita la médina de Marrakech, à deux pas de ma demeure mauresque ? Lorsque j’écoute ses chansons, je sais que les murs les entendent avec nostalgie. Marlène Dietrich que j’ai rencontrée à Paris pour un merveilleux moment hors du temps a résidé à La Mamounia avec Jean Gabin. Tous, ils nous ont quittés en nous laissant en héritage leurs œuvres. Exceptionnels, ils sont allés au bout de leur passion. Ils figurent dans mon panthéon personnel et font partie de l’Histoire. Comme Yves Saint Laurent, disparu en 2008, et dont les cendres, selon sa volonté, reposent dans le parc de sa villa des jardins Majorelle. À tous, je rends un ultime hommage.
Ce kaléidoscope mérite un bel écrin et une riche iconographie. Les tableaux de ces artistes immortels, les affiches orientalistes et des gravures originales présentent un Maroc éblouissant. Au-delà du temps, comme le montrent les photographies contemporaines qui complètent ce vaste panorama. Maroc actuel, moderne et d’avant-garde, qui m’a inspiré des œuvres originales et uniques. Jeux de miroirs et complicité avec mes artistes préférés, Delacroix, Matisse et Majorelle : mon Maroc. Invitation au voyage, trait d’union entre le passé, le présent et l’avenir. Le Maroc offre à chacun ses mille et un trésors : sa lumière, ses couleurs, la luxuriance de sa végétation, ses palmiers, son ciel si intensément bleu, ses côtes aux multiples attraits, ses merveilles architecturales, l’accueil chaleureux de ses habitants… La richesse infinie de ses traditions alliée à sa brillante modernité. Sa Majesté Mohammed VI insuffle chaque jour au Royaume un dynamisme et un renouveau essentiels pour un développement harmonieux et équilibré. Un émerveillement sans cesse renouvelé.
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