Paul Reynaud

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Français
465 pages
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A la différence des biographies classiques, cet ouvrage ne rend compte que d'une tranche de vie, mais capitale s'il en est : en raison des circonstances et des responsabilités assumées, elle engagea tout à la fois la propre destinée de Paul Reynaud et le destin de la France. Il relate la tragédie personnelle d'un homme broyé par les mythes pétainiste et gaulliste qu'il contribua à créer.

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Date de parution 01 juillet 2008
Nombre de lectures 187
EAN13 9782296200456
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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DU MÊME AUTEUR

De Gaulle par l’affiche(en collaboration avec Pierre Lefranc), Institut
Charles de Gaulle, Plon, 1980.

De Gaulle et les mass media, l’image du Général,(préface de Maurice
Schumann, de l’Académie française), France-Empire, 1985.

L’appel au père, De Clemenceau à de Gaulle,Lettres du Monde, 1992.

De Gaulle face aux crises (1940-1968),Le Cherche Midi Editeur, 2000.

Àma mère,

ÀJean-Gabriel et Jean-Charles.

La tourmente, il[Paul Reynaud]
l’affronta avec une solidité d’âme
qui ne se démentit pas.

Charles de Gaulle.
Mémoires de guerre, L’Appel.

INTRODUCTION

SOMMAIRE

I. Le politique du corps cuirassé « de Gaulle »

II. Face à la montée des périls – 1935-1939

III. Ministre des Finances de la « drôle de guerre »

IV. L’avènement et l’accord du 28 mars 1940

V. La stratégie périphérique et ses désillusions

VI. Prélude au désastre – 10-15 mai 1940

VII. Le choc de Sedan – 16 mai-28 mai 1940

VIII. Tentative de résistance – 29 mai-14 juin 1940

IX. La chute – Bordeaux – 15-16 juin 1940

EPILOGUE : Reynaud entre deux mythes

NOTES

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

13

19

41

77

109

137

189

211

273

359

393

409

449

457

INTRODUCTION

Lors d’une ultime rencontre, en mars 1959, sur la Côte d’Azur, avec
l’exPremier ministre britannique, Sir Winston Churchill, Paul Reynaud s’entendra
dire par levieuxLion, évoquantles années de guerre, qu’il estimaitavoir eu
beaucoup plus de chance que son collègue français,voué jusque-là, selon lui, à
un sortinjuste. En effet, alors que le nom de Churchill setrouvaitdésormais
associé à la Victoire des Alliés, celui de Reynaud restaitattaché à la défaite de
la France. Mais l’ancien Premier britannique soutintà son interlocuteur qu’il ne
devaiten aucun cas désespérer, parce que l’Histoire sauraitreconnaître ses
grands mérites, sa clairvoyance, notamment, – n’avait-il pas pour ainsi diretout
1
prévu? – etqu’à sa place personne n’auraitpumieuxfaire .

Cependant, jusqu’à présent, l’histoire elle-même ne semble pas avoir ratifié
cette appréciation de Winston Churchill.
*
Entémoignentla place restreinte accordée à Paul Reynaulesd dans
manuels scolaires etles dictionnaires, etla nature des commentaires deson
activité politique quiyfigurent. Ceux-ci se limitentgénéralement, en effet, à le
présenter comme le successeur de Daladier en mars 1940, à signaler son
opposition à l’armistice età rapporter que, mis en minorité par les partisans de
l’arrêtde la lutte, il démissionna le 16juin 1940, « laissantla place aumaréchal
Pétain ».
Estégalementsignificative la rareté destravauxhistoriques qui lui ontété
consacrés. Contrairementauxdeuxprésidents duConseil qui l’ontprécédé,
LéonBlum et Edouard Daladier, son action en tant que chef de gouvernement
n’a donné lieu à aucun colloque universitaire.
Seulement deux ouvrages sont parus sur lui à l’étranger, l’un, américain, en
1977, traitant de sa contribution à la Défense nationale française, l’autre,
2
allemand, en 1996, s’intéressant à son rôle de leader libéral enFrance .

*
Né àBarcelonnette (Basses-Alpes ; Alpes deHaute-Provence aujourd’hui) le 15 octobre 1878 et
décédé à Neuilly-sur-Seine le21 septembre 1966.

13

Quant aux biographies françaises de Paul Reynaud, elles ne se comptent, à
3
ce jour, qu’au nombre de deux, la première ayant été publiée en 1998 .
Ce que l’on pourrait donc qualifier de déficit historique à l’égard de celui
qui présida auxdestinées de la France auxheures les plustragiques qu’elle
connut, représente bel etbienune énigme.
Car Paul Reynaud n’a pas été désigné pour porter les plus hautes
responsabilités, en mars 1940, après quelque septmois de «drôle de guerre »,
duseul faitduhasard. C’estque l’onvoyaitalors, en lui, sinonun «nouveau
Clemenceauno» –us observerons quel poids le passé de la Grande Guerre
exerça en ces circonstances –, dumoins le seul homme politique ayantles
capacités de conduire la France à lavictoire.
Etcela, en raison, d’abord, d’une personnalité jugée particulièrement
brillante. « Pour ce qui concerne Paul Reynaud, commentera Charles de Gaulle,
en mai 1943, je persiste à penser qu’il était très supérieur par l’esprit et par le
4
caractère à tout le personnel politique concurrent . » Partageant, sur ce point,
entièrement l’opinion du chef de la France Combattante, Raymond Aron,
écrira : « Paul Reynaud, il faudrait être aveugle oude mauvaise foi pour le nier,
5
futle plus intelligentdes hommes politiques de l’entre-deux-guerres . »
En considération, ensuite, d’un certain parcours, ponctué de courageuses
*
prises de position – concernant, entre autres, la dévaluation dulafranc ,
création d’un corps cuirassé, la politique extérieure, qu’ilveutsans concessions
face auxdictatures, le renforcementde l’alliance franco-russe – critiquées par
**
nombre de ses pairs, à commencer par ses propres amis politiques ,mais dont
les faits s’étaientchargés de démontrer le bien-fondé.
En raison, enfin, duredressementéconomique etfinancier,toutà fait
remarquable, accompli par lui entantque ministre des Finances duCabinet
Daladier, à partir de novembre 1938, et qui devaitpermettre à la France de
financer son effortde guerre.
Remarquantque Reynaud avaitété appelétroptardivementaupouvoir pour
***
être en mesure de sauver la France dudésastre, André François-Poncet,
s’interrogera sur les causes de ce retard dansun article intituléPaul Reynaud
l’intrépideLes lec: «teurs desMémoireset, surtout, les plus jeunes
demanderont, sans doute, pourquoiun homme doué de l’intelligence la plus
aiguë, appuyée surune riche information et une intuition pénétrante, courageux,
énergique, lucide, faitpour l’action etles responsabilités, excellentorateur, de
****
surcroît, a ététenulongtemps à l’écartdupouvoir etn’a été, finalement,

*
Qu’il préconise, en opposition à la ruineuse politique de déflation, alors envigueur.
**
Depuis son entrée à la Chambre des députés, entantque représentantdesBasses-Alpes, en
1919, Reynaud appartient à l’Alliance démocratique, formation centriste issue de l’aile libérale
des républicains « progressistes », qui avaient suivi Waldeck-Rousseau en 1899.
***
Ambassadeur deFrance à Rome de 1938 à 1940.
****
Il étaitavocat de formation.

14

appelé à la tête du gouvernement qu’à l’heure où des craquements sinistres
annonçaient des catastrophes prochaines. La réponse à cette question n’est pas
6
facile . »
Il semble qu’il faille rechercher une première explication de cette mise à
l’écart de Reynaud, dans son positionnementmême, souventà contre-courant
de l’opinion dominante sous la IIIe Républiquc’ese :t, sans conteste,
volontairement, qu’il a sacrifié l’avancementde sa carrière politique à la
défense des idées qu’il croyaitjustes, avec la préoccupation permanente de faire
passer l’intérêtdupays avantles partis. « La noblesse de lavie politique,
écrira7
t-il, estde se battre seul, quand on senten soiune conviction profonde . »
Etducoup, l’ironie cruelle de l’histoire lui fera assumer les conséquences
des manquements de ses prédécesseurs, qui n’avaient vouluprendre en compte
ni ses avertissements, ni ses préconisations.
S’efforçantde comprendre les raisons de la réprobation dontReynaud
semble avoir été l’objet, Alfred Sauvyqui fut, dès 1934, le principal conseiller,
e *
sur le plan économique, du député du 2Arrondissement de Paris , observera :
« Ilest peu d’hommes aussi mal connus que Paul Reynaud. Aux yeuxde ses
contemporains, il a encouru, avant tout, le détestable sortduporteur de
mauvaises nouvelles, celles de juin 1940surtout, donc le sortduresponsable
des malheurs annoncés. Déjà, avantla guerre, sa réputation étaitloin d’être
favorable. Ne faisantrien pour la popularité, même dans la forme, il n’a jamais
évitéunevérité désagréable – etelles étaientparticulièrementnombreuses en ce
temps –, apparaissant vite aupeuple commeun homme qui n’estpas de son
côté.Conservateur, il l’étaitcertes, mais en jouantle jeufranchement, sur le
modèle britannique etnon sur le modèle français. N’ayantjamais faitde
8
concession, il a encourula disgrâce accumulée dubriseur d’illusions … » Selon
l’économiste etsociologue, si Reynaud estrestisolé », la plé «upartdu temps,
dans les années30, c’estparce qu’il était« seul à se préoccuper des faits », alors
que «la suprématie de la doctrine sur les réalités était, en France,totale,
**
touchantaussi bien le gouvernementque l’opinion oules part» D’ois …ù,
explique Sauvy, la « série d’erreurs retentissantes » qui furentcommises durant
9
cette période, et« l’aboutissement tragique de 1940». Etde constater que
« l’hommepolitique le plus éminent, entre les deuxguerres, celui qui a eu
raison surtous les points, qui a assuré, en 1939,une reprise sans précédent, est
arrivé aupouvoir, juste pour récolter le fruitdetoutes les erreurs qu’il avait
combattues etl’ironie des ignorants qui cherchent un bouc-émissaire et une
10
disculpat»ion .
Abondantdans le sens de l’économiste, Michel Debré, collaborateur du
ministre des Finances à partir de novembre 1938, rendra hommage à

*
Battuauxlégislatives de 1924, Reynaud a été élu député du Sentier et de la Bourse en 1928,
mandat qu’il remplira jusqu’en 1940.
**
Réflexion qui paraît s’appliquer tout autant aux questions économiques que militaires.

15

*
l’anticonformisme de Reynaud – sur la monnaie, l’armement–, la démographie
ainsi qu’à la justesse de sesvues, etdénoncera l’aveuglementde la classe
politique de l’époque. Pour sa part, il n’hésitera pas à soutenir que si l’homme
deBarcelonnette avait pu accéder au pouvoir dès 1932, c’esten profondeur
qu’il auraitmodifié non seulementl’économie, mais aussi l’appareil militaire de
laFrance, etque le cours des événements s’en serait trouvé, sans nul doute,
11
changé .

Quels que soient, donc, les mérites de Paul Reynaud, force estde constater,
entoutcas, que la mémoire collective les a oubliés, pour ne retenir de son
parcours politique que le solde négatif des quelquetrois mois durantlesquels, il
fut, dans latempête, en charge des affaires dupays.
Pressentantles reproches que l’on adresseraità Reynaud etle discréditdont
celui-ci setrouveraitfrappé, Jules Jeanneney, présidentduSénatdepuis 1932,
**
confiera, auprintemps de 1941, à Joseph Laniel: « Nous n’avons jamais eu un
homme d’Etatpareil. Mais, il sera critiqué sur le choixde ses ministres qui l’a
amené à démissionner. Pourquoi n’a-t-il pas faitcomme Clemenceauqui n’avait
que des hommes à lui etpourquoi a-t-il posé la question de l’armistice ? C’est
12
cela qu’on lui reprochera plustard .»
Certes, Reynaud procéda à des choixqui serontcontestés, età des
« manœuvres » politiques qui, apparaissantnon dénuées d’ambiguïté, resteront
généralementincomprises. En outre, il souffrira de la comparaison avec des
***
personnagestel Clemenceau. Mais, c’estailleurs, semble-t-il, que réside la
véritable raison de sa « disgrâce ».
Le présidentduConseil de mai-juin 1940, en effet, a apportéune
contribution non négligeable à l’avènementde deuxmythes antinomiques :le
mythe pétainiste etle mythe gaulliste – notammenten introduisantdans son
gouvernementà la fois Pétain etde Gaulle.
Or, cette double contribution n’a pas manqué d’être perçue commeune
attitude contradictoire, qui a, indéniablement, nui à la cohérence de son image.
De plus, lestenants de chacun de ces mythes lui ontattribué, pour des motifs
****
opposés,une large partde responsabilité dans le désastre lui-même ,etse
sontrejoints pour lui faire grief d’avoir étéune figure emblématique durégime
de laIIIe République, alors que, pourtant, nous aurons l’occasion de l’observer,
Reynaud avu, à maintes reprises, son action entravée par les
dysfonctionnements de ce régime. Traîné dans la boue par les hommes de

*
Il fut, en effet, le promoteur d’une politique nataliste dès son accession rue de Rivoli, en 1938.
**
Sous-secrétaire d’Etat auxFinances dans le CabinetPaul Reynaud du 21 mars au10mai 1940.
***
Lequel eutà agir, remarquons-le d’emblée, dansun contexte fortdifférent: avec, à ses côtés
Foch etPoincaré, etla perspective de l’arrivée en masse destroupes américaines.
****
Les premiers lui ontreproché d’avoir faitobstacle à la demande d’armistice, les seconds
d’avoir favorisé celui-ci en permettantl’accession duMaréchal aupouvoir.

16

Vichy, Reynaud n’a pas été, par la suite, réellementréhabilité par les gaullistes,
d’oùcette image sans doute définitivement ternie.
Il fautremarquer queCharles de Gaulle, pour sa part, estresté relativement
discretsur le rôle éminentjoué par Reynaud dans la genèse de son propre
personnage politique. Ainsi, est-ce seulementdans le privé que le Général
consentira à évoquer ce rôle etencore de manière elliptique. Apprenantla
disparition de l’ancien présidentduConseil, le21 septembre 1966, il déclarera à
Michel Debré : « Paul Reynaud s’est-il servi de De Gaulle ? Oude Gaulle
s’estil servi de Paul Reynaud ?Qui peutsavL’hisoir ?toiretranchera, si elle le
13
peut. »
A défautdetrancher, cetouvrage, qui ne manquera pas de retracer les
relations qu’entretinrentles deuxhommes, en particulier de fin 1934 à 1940,
devraitapporter quelques éléments de réponse à ces interrogations.

C’estavant toutà l’action de guerre de Paul Reynaud que s’intéressera la
présente étude, action d’importance puisqu’elle a, sans conteste, engagé le
destin de la France, etqu’elle seule semble avoir été prise en compte dans le
jugementporté par l’histoire sur l’homme deBarcelonnette – ce qu’on peut
d’ailleurs déplorer, mais il s’agit là d’un fait incontournable.
Nous n’avons eu ici ni la prétention, ni même la préoccupation de
réhabiliter Reynaud, mais plutôt le souci de combler quelques lacunes.
En effet, si de nombreux auteurs se sont montrés prolixes sur les
événements de 1940, aucun n’a examiné dans le détail la manière dont le chef
du gouvernement d’alors a géré ce que l’on a pu considérer comme la crise la
plus dramatique de notreHistoire. Etles deuxbiographies existantes de
Reynaud ne paraissentpas avoir compensé entièrementce manque, dans la
mesure où, relatantlavie politique entière de l’intéressé, elles ontété,
inévitablement,un peurapides sur la gestion de cette crise.
Il restaitdonc là, de notre pointdevue,un champ d’investigation, sinon à
défricher,toutaumoins à achever d’explorer.
Par ailleurs, comptetenude l’impactducataclysme de mai-juin 1940sur
les mémoires, qui a, en quelque sorte, fait table rase de l’activité politique
antérieure de Reynaud, nous avons pensé qu’un retour en amonts’imposait.
Cela d’autantque ce sontses prises de position de l’entre-deux-guerres –
concernant, notamment, le corps cuirassé etla résistance à opposer aux
dictatures –, ainsi que son action à latête duministère des Finances –y
compris, etsurtout, pendantla «drôle de gu–, qerre »ui lui permirent
d’acquérirune figure d’homme d’Etatetde s’imposer, aumomentcrucial,
comme le mieuxapte à diriger le pays. Etque l’application des idées qu’il avait
défendues, dans les domaines de la politique militaire etétrangère, aurait, selon
toutevraisemblance,transformé la donne de l’année 1940.

17

Enfin, notre regard se portera en aval de la tragédie de 1940, afin de tenter
de comprendre pourquoi et comment Reynaud futdoublement victime des
mythes pétainiste etgaulliste, car là setrouve peut-être l’une des clés de sa
14
destinée .

18

I

LE POLITIQUE DU CORPS CUIRASSE « DE GAULLE »

« Ce seravous oupersonne. »
Lieutenant-colonel de Gaulle.
5 décembre 1934.

Pour quelles raisons, audébutde l’année 1935, Paul Reynaud, homme
politique éminent, spécialiste de l’économie etdes finances, qui s’estillustré, au
Parlement, l’année précédente, comme le champion de la dévaluation dufranc,
s’engage-t-il dans la bataille pour le corps cuirassé, dont un certain
lieutenant*
colonel de Gaupréconisé la conslle atitution dansVers l’armée de métier ?
Cetouvrage, publié le 5 mai 1934, chezBerger-Levrault, remet
profondémenten cause la stratégie défensive envigueur, dominée par le mythe
de l’inviolabilité du front fixe et continu, étayé par des fortifications, en
l’occurrence la ligne Maginot.
Dans un monde où l’on assiste à l’avènement de la force mécanique,
Charles de Gaulle ne croitnullementen l’efficacité d’ouvrages fortqifiés –ui,
audemeurant, ne couvrentpas lavoie classique des invasions par laBelgique et
les plaines du Nord – pour assurer la sécurité du pays. De même qu’il n’est plus
possible, selon lui, de considérer l’infanterie comme la « reine des batailles ».
En conséquence de quoi, il propose la création d’un instrument de
manœuvre – dont le char d’assaut serait l’élément essentiel – permettant de
répondre, sans délai, par l’offensive à l’offensive ennemie, que celle-ci ait pour
cible notre propre territoire ou celui de l’un de nos alliés.

* e
Alors chef de la3section dusecrétariatgénéral duConseil supérieur de la Défense nationale
(SGDN).

19

La grande idée novatrice du lieutenant-colonel, concerne le mode
d’utilisation des chars : au lieu d’être dispersés dans les différents régiments et
avoir pour mission d’aider et accompagner l’infanterie, comme cela est alors le
cas, ceux-ci devront combattre au sein de grandes unités mécanisées autonomes,
lesquelles, au service d’une stratégie de mouvement et de vitesse,
1
« constitueront l’armée propre à créer l’événement . »
En raison de la complexité technique de ces divisions cuirassées, de Gaulle
estime nécessaire d’avoir recours pour les servir à des «soldats d’élite » ayant
reçu une formation spéciale etapprofondie, autrementdità des militaires
professionnels ;d’oùletitreVers l’armée de métierqu’il a donné à son
ouvrage. Dès sa parution, celui-ci n’a suscité que duscepticisme, de la
méfiance,voire de l’hostilité de la partde la hiérarchie militaire.
Si le général Weygand,vice-présidentduConseil supérieur de la Guerre
2
depuis 1931, n’estpas opposé à la motorisation etla mécanisation de l’armée ,
en revanche, il l’estfermementà sa professionnalisation. Ce quài l’amènera
3
soutenir qu’il ne faut« à aucun prixdeuxSon chef d’éarmées ».tat-major
général, Maurice Gamelin, qui lui succèdera le21 janvier 1935, n’est, pour sa
part, absolumentpas convaincude la fiabilité de l’arme blindée et, de plus,
estime inconcevableune organisation dans laquelle les chars seraientsoustraits
à latutelle de la direction de l’infanterie.
Le projetde réforme militaire dulieutenant-colonel de Gaulle n’a pas
davantage recueilli l’adhésion des ministres de la Guerre des Cabinets
* **
Doumergue età saFlandin ,voir, respectivement, le maréchal Pétain etle
général Maurin. Le premier, en effet, s’emploie à convaincre ses collègues du
gouvernement, à commencer par le ministre d’EtatAndré Tardieu– sur lequel,
semble-t-il, l’officier-écrivain pensauntemps pouvoir compter –, qulae «
solution de Gaulle n’estpas mûre », quantausecond, non seulementil netarit
pas d’éloges sur la ligne Maginot, mais encore faitsavoir qu’il neveutpasvoir
4
« opposer, dans les esprits,une armée de métier à l’armée nationale . » Thème
que développera égalementlevainqueur de Verdun dans laRevue des deux
er
mondesdu191 mars35 :« Notre défense nationale doitêtre établie sur le
principe de la nation armée. On ne doitpas changer le système… »
Detelles réactions n’étonnentpas outre mesure de Gaulle, à qui l’histoire a
enseigné que l’armée, réfractaire auchangement, avait toujours éprouvé de
grandes difficultés à se réformer elle-même etque seuls des politiques de
premier plan,tels Louvois, Carnot, Thiers, étaientparvenus à lui imposer les
mutations nécessaires.
Ne pouvantdonc compter sur le soutien des autorités militaires, ni des
pouvoirs publics, lethéoricien ducorps cuirasséva se mettre à larecherche du
concours d’un homme politique notoire susceptible d’épouser sa cause.

*
9 février – 8 novembre 1934.
**
8 novembre 1934-31 mai 1935.

20

En l’occurrence, cette démarche ne paraît pas, a priori, chose aisée, car la
plupart des personnalités de droite, à l’instar de Tardieu, accordent leur
confiance au maréchal Pétain et à la politique militaire défensive qu’il incarne ;
quant aux leaders de la gauche, outre qu’ils sont également favorables à une
doctrine censée économiser le sang des soldats, ils ne cachent pas leur hostilité
au principe même d’une armée de métier.
Ainsi de Gaulle ne parviendra-t-il pas à rallier à ses thèses un Joseph
PaulBoncour, sous l’égide duquel il avaitpourtant travaillé, en 1932ausecrétariat
général de la Défense nationale, à l’élaboration d’un plan de sécurité collective
qui prévoyaitde pourvoir la S.D.N. de forces d’intervention mobiles et
cuirassées. De même qu’il s’attirera les foudres d’un Léon Blum qui n’a de
cesse, en novembre etdécembre 1934, dansle Populaire,de dénoncer les
dangers que, selon lui,unetelle armée feraitcourir à la démocratie.Hanté par
le péril fasciste depuis les événements du 6février, le responsable socialiste
redoute, en effet, qu’une armée de professionnels, dans laquelle ilvoit une
sortgarde prée de «torienne »,nevienne prêter main forte auxligues. A
l’évidence letitre même dulivre de De Gaulle dessertle projetqu’il entend
promouvoir :dans le contexte de 1934,un autretitretel «Vers l’armée
5
mécanique» ou«L’armée du futur», n’auraitprobablementpas rencontré les
mêmes préventions, de la part,toutaumoins, de la classe politique.
Finalement, c’est vers Paul Reynaud que le lieutenant-colonel décide de se
tourner, fin novembre 1934, sur les conseils de maître Jean Auburtin, dontil a
faitla connaissance en juin, lors d’une réunion dominicale ducercle ducolonel
Emile Mayer, boulevardBeauséjour.Cetavocata fait valoir à de Gaulle que
pour oser menerune campagne parlementaire en faveur d’un pareil
bouleversementde notre système militaire, il fallait«un espritnon
6
conformiste, ouvertàune initiative hardie, résoluà sortir des sentiers battus »,
ce qui semblaitcorrespondre auprofil dudéputé dudeuxième arrondissement
de Paris.
De son non-conformisme, Reynaud a effectivementadministré la preuve,
aucours de cette année 1934, en n’hésitantpas à s’attaquer – en désaccord
*
avec la quasi-totalité de ses amis politiques –au taboudufranc intangible, età
proposer, pour résoudre la crise économique, l’alignementde notre monnaie
sur la livre etle dollar dévalués.
Mais Charles de Gaulle discerne chezle député duSentier d’autres
qualités indispensables pour soutenir la « grande querelle » ducorps cuirassé :
l’intelligence, letalentetle courage. D’oùce commentaire de l’auteur des
Mémoires de guerreM. Pa: «ul Reynaud me parut, par excellence, qualifié
pour cette entreprise. Sonintelligence étaitdet;embrasser les raisonsaille à

*
Il préside, depuis février 1934, leCentre républicain (groupe parlementaire de centre droit
– fondépar Tardieuen 1932– issude l’Alliance démocratique).

21

son talent à les faire valoir ; son courage, à les soutenir. En outre tout notoire
qu’il fût, M. Paul Reynaud donnait l’impression d’être un homme qui avait son
7
avenir devant soi . »
Encore fallait-il que ce politique brillant, reconnu pour ses compétences en
matière économique et financière, ne fût pas indifférent à la question militaire.
Tel était le cas de Reynaud, comme en témoigne un article – passé
inaperçu, mais édifiant – intitulé: «Avons-nous l’armée de nos besoins ou
l’armée de nos habitudes ? », qu’il avait publié dans laRevue hebdomadairedu
5 juillet 1924.
Prenant alors le contre-pied de la doctrine militaire défensive, telle qu’elle
avait été formulée dans l’« Instruction provisoire sur l’emploi des grandes
unités » (IGU) –rédigée par le maréchal Pétain en 1921 – etqui inspiraitla loi
sur « l’organisation générale de l’armée »,votée par laChambre en 1923, Paul
Reynaud réclamaitla création d’une armée offensive, seule capable, selon lui,
de faire respecter letraité de Versailles etpar là d’empêcher l’Allemagne de
réarmer. Cette « armée duTraité », il la décrivaitcomme «une armée mobile
etrapide qui puisse fondre sur le repaire oùse concentre l’armée ennemie.
L’espace qui sépare les deuxarmées adverses commande lavitesse. Vite et
loin. Ce n’estpasune armée de couverture, c’est une armée d’offensive qu’il
*
nous faut… »Et, non sans clairvoyance, l’ex-député desBasses-Alpes
d’évoquer les conséquences d’un réarmementde l’Allemagne en posantcette
questarmée de no« L’Allemagne,ion :uveau, commencera-t-elle par détruire
la Pologne pourtendre, par-dessus son cadavre, la main à l’armée rouge ? »
Un autre faitestégalementrévélateur de l’intérêtque Reynaud portaità la
chose militaire.
Débutfévrier 1932, celui-ci, ministre desColonies dans le CabinetLaval,
représenta la France à la conférence dudésarmementde Genève, auxcôtés
d’André Tardieu, alors ministre de la Guerre, etcela donna l’occasion aux
**
deuxhommes de discuter ensemble des problèmes militOr, ce dernier,aires .
bientôtappelé à formerun gouvernement, suite à la chute duministère Laval,
demanda à Reynaud – dontla pertinence des idées concernantces problèmes
l’avaitimpressionné – de prendre latête d’un ministère de la Défense nationale
(il s’agissaitlà d’une innovation) qui chapeauteraitdeuxsous-secrétaires d’Etat
ayantdes attributions communes aux trois armes. L’ex-ministre des Colonies
***
accepta cette proposition , mais en raison d’une concentration du
gouvernementdontil étaitlui-même partisan, auboutducompte ce ministère

*
Pour avoir soutenuPoincaré, il avaitété battuauxélections législatives du11 mai 1924,
remportées par le Cartel des gauches.
**
La France proposa à cette conférence de doter la S.D.N. de puissants moyens d’intervention,
notammentaériens.
***
En préconisant,toutefois,un sous-secrétariatd’Etatpour chacune destrois armées et un
quatrième pour l’Armement.

22

lui échappera et c’est la Justice qui lui sera attribuée.Dans sesMémoires,Paul
Reynaud exprimera son regretde n’avoir pu, dès cette époque, prendre contact
8
avec les grands chefs etl’état-major de l’armée .
A la lecture deVers l’armée de métier,dontAuburtin lui a apporté, dans la
seconde quinzaine de novembre 1934, un exemplaire dédicacé par son auteur,
Reynaud se persuade aisémentque le corps cuirassé pourraitreprésenter le fer
de lance de l’armée qu’il avaitappelée de sesvœuxdès 1924.
Aussi, à peine huitjours après la remise dulivre,téléphone-t-il à l’avocat
pour lui faire partde son enthousiasme etformuler le souhaitde rencontrer le
9
lieutenant-colonel . Un rendez-vous est fixé à la date du 5 décembre 1934, à
9 heures, au domicile du député de Paris, 8, rueBrémontier, dans le
dixseptième.
Reynaud a pris soin de noter, sur la dernière page de l’exemplaire qui lui a
été offert, les diverses questions qu’il a l’intention de poser à sonvisiteur.
Parmi celles-ci, on relève :Plus de guerre detranchées ?–Commentcette
armée de chars passera-t-elle le Rhin ? – Le ravitaillementde cestanks ayant
forcé la ligne ennemie? – Avions ?– Retirer de l’armée actuelle les
professionnels, ouen engager de nouveaux? – Coût? – Oùira cette armée de
10
métier ?
S’il a donc le désir de s’informer sérieusementsur le sujet, le député n’a
cependantpas l’intention, comme il l’a laissé entendre à Jean Auburtin
lorsqu’il l’a reçu, de s’investir personnellementdans la défense duprojetde De
11
Gaulle, en raison d’un emploi du temps saturé par sa bataille monétaire .
« Jevis entrer dans mon cabinet un hautlieutenant-colonel de chasseurs à
*
pied , relate Reynaud dans sesMémoires.Ilyavait, dans le mouvementde ce
grand corps,unetranquille assurance que confirmaitle regard de sesyeux
bruns profondémentenchâssés dans leurs orbites.
« Jetentai ne me dérober lorsqu’il me dit qu’il me demanderait de
défendre son projet à laChambre s’il arrivaità me convaincre.
« Je suis engagé, lui répondis-je, dansune dure bataille pour la dévaluation
etje puis d’autantmoins m’en dégager que je suis en butte auxplusviolentes
attaques. Etendantla main pour prendre l’agenda des députés, j’ajoutai :
– Jevaisvoustrouver quelqu’un.
–Inutile, j’ai déjà cherché, ce seravous oupersonne.
12
– Soit, jevous écout»e .
L’entretien se déroule en présence de Gaston Palewski qui, aprèsun début
de carrière auprès de LyauteyauMaroc, étaitdevenuen 1928 l’un des proches
collaborateurs de Paul Reynaud.
Le militaire convainc sans difficultés ses deuxinterlocuteurs que la lourde
armée de la guerre detranchées estpérimée parce qu’elle seraitincapable,

*
D’autantplus « haut» que Reynaud ne mesure qu’un mètre soixante.

23

d’une part, de protéger le sol national contre les divisions blindées dont
l’Allemagne est en train de se doter, et d’autre part, de porter assistance, en
temps voulu, à nos alliés d’Europe centrale. Puis, il s’attache à démontrer que
laFrance, en se pourvoyantd’un corps cuirassé, non seulementpourrait
défendre efficacementsonterritoire, mais encore disposeraitde « l’armée de sa
politique ».
Ce dernier argumentne manque pas de séduire Reynaud, de longue date
préoccupé par la contradiction existantentre notre doctrine militaire etnotre
système d’alliances, de même que Palewski, pour sa partpassionné de
*
diplomatie etde géopolitique .
Finalement, Paul Reynaud ne peutqu’adhérer à ce projetde constitution
d’un corps cuirassé, dans lequel ilvoit« l’instrumentidéal de son ‘‘vite et
14
loin’’ de 1924 »,dontla France a, à présent,unurgentbesoin, non plus pour
faire exécuter le Traité – il est troptard – mais pour, à la fois, assurer sa propre
sécurité etfaire honneur à ses alliances.
Etc’estsans réserve qu’il s’engage à soutenir de Gaulle dans ce qui
s’apparente déjà àune croisade,touten étantparfaitementconscientdes
difficultés quetous deuxne manqueraientpas de rencontrer.
Ainsi, sur la fiche qu’il a remplie aucours de leur conversation a-t-il noté,
outre l’adresse dulieutenant-colonel (110, boulevard Raspail), ces deux
phrases : « Dans sixmois dilemme : ouaugmentation duservice, ouarmée de
15
métier » ; « Weygand contre .»
L’opposition du vice-présidentduConseil supérieur de la Guerre augurait
mal de l’aboutissementde l’entreprise, mais, à l’évidence,untel obstacle
n’étaitpas de nature à découragerun homme aussi combatif que Reynaud.
La détermination de ce dernier de lutter pour la promotion ducorps
cuirassé setrouvera encore renforcée parune lettre que de Gaulle lui adresse le
**
14 janvier 1935 pour lui communiquer des renseignements reçus auministère
de la Guerre, selon lesquels la nouvpossède, dèselle armée allemande «
aujourd’hui,trois divisions blindées etmécanisées (Panzerdivisionen) eten
constituetrois autres qui serontachevées dans le courantde 1936.» Après avoir
déploré que la France «ne joue pas la seule carte efficace dontelle pourrait
disposer euégard auréarmementallemand » etstigmatisé « l’incompréhension
desuns etla routine des autres »,l’auteur deVers l’armée de métier
conclut: « Jen’insiste pas sur la douleur que peutressentirun officier qui,
ayant trouvé pour son paysun plan de salut,voitce plan appliqué
intégralementpar l’ennemi éventuel etnégligé par l’armée à laquelle lui-même
16
appartient. »

*
Palewski a été à ce pointconquis par les idées dulieutenant-colonel de Gaulle, etpar l’homme
13
lui-même, qu’il décide, ce jour-là, de se mettre à son service .
**
Il s’agitde la seconde d’une longue série, puisque de Gaulle enverra à Reynaud quelque
cinquante-cinq lettres, de 1934 à 1939, ayant trait, notamment, à leur campagne commune.

24

A l’aube de 1935, c’est donc sur l’action harmonieuse et féconde du
politique et du soldat – telle qu’il l’a décrite idéalement, dans le dernier
chapitre duFil de l’épée– que de Gaulle mise pour faire triompher son projet
de réforme militaire.
Etant lui-même soldat, il a obtenu ce dont il avait besoin, à savoir, en la
personne de Reynaud, le concours d’un politique à l’avenir prometteur qui
épouserait sa cause. «Ma solution, confiera-t-il, à cette époque, à Georges
Loustaunau-Lacau, consiste à lier partie avec un homme politique d’envergure
susceptible d’être appelé à la direction des affaires, à lui faire comprendre les
conceptions militaires modernes, à lui servir de conseiller technique. Le jour où
cet homme politique parviendra au pouvoir, il y entraînera son conseiller
17
militaire, qui pourra alors faire prévaloir ses vues. »
Les thèses du soldat et du politique se rejoignent et se complètent alors
parfaitement :la mutation qu’il s’agit d’imposer à l’armée française paraît
dictée à la fois par des impératifs techniques – la prise en compte, à l’instar de
l’armée allemande, de la révolution engendrée par la force mécanique dans
l’art de la guerre – et de politique étrangère, celle-ci fondée sur l’assistance
mutuelle engageant laFrance à porter secours à laBelgique, mais égalementà
ses alliés d’Europe centrale, en cas d’agression par l’Allemagne.
Lorsque Paul Reynaud monte à latribune de laChambre, levendredi 15
mars 1935, pour intervenir dans le débatsur le service militaire de deuxans,
* **
que le CabinetFlandinveutrétablir en cettclasses cree période de «u,ses »
personne ne s’attend à ce qu’il aborde la question militaire autrementque sous
l’angle de son financement. Aussi crée-t-il la surprise quand, après avoir
approuvé le retour auxdeuxans, il se prononce en faveur d’urefonne «te
complète de notre organisation militaire pour faire face à des périls etdes
besoins nouveaux. »
Le présidentduCentre républicain prend la parole après LéonBlum qui,
aunom des socialistes,vientde s’opposer catégoriquementauxdeuxans, ainsi
qu’à la course auxarmements, et, invoquantles hommes de la Révolution et
Jaurès, de faire l’apologie de la levée en masse pour assurer la protection du
pays.
Au début de son intervention, qui va représenter le premier temps fort de
sa «querelle » pourle corps cuirassé, Reynaud invite le gouvernement et ses
collègues à prendre en compte l’évolution de la situation internationale: « A
vrai dire, il serait miraculeux qu’un système conçu en fonction de l’Europe de
***
1927 pûtnous permettre de pourvoir à notre sécurité dans l’Europede 1935.

*
Pierre-EtienneFlandin dirige depuis 1933l’Alliance démocratique (parti auquel appartientPaul
Reynaud).
**
Selon les chiffres duprésidentduConseil, en 1939 l’Allemagne disposeraitd’aumoins600 000
hommes contre 118000Français sous les drapeaux.
***
La loi du13juillet1927 donnaità notre organisation militaireun statutstrictementdéfensif,
lui fixantpour objetd’ « assurer la protection de nos frontières ».

25

« 1927. L’Allemagne de Stresemann allait entrer à la Société des Nations.
*
« 1935.L’Allemagne de M.Hitler en estsortformeie .Elleune jeunesse
fanatisée, exaltée partous les moyens de la publicité moderne,une jeunesse à
qui l’on enseigne que, s’il n’ya plus d’espoir dans la paix, ilya peut-être
18
encoreun espoir,une chance dans la gu»erre .
Puis répondantaudiscours deBlum, l’orateur, non sans avoir reconnuque
la levée en masse aitétévalable àune époque oùlaFrance était« le
mammouth de l’Europe »,affirme que, comptetenude la dépression
démographique résultantde la Grande Guerre, il n’estplus possible de suivre la
politique de la quantité des effectifs etqu’il ne reste plus qu’une carte à jouer :
celle de la qualité des matériels.
Entendantrappeler auxhommes d’Etatleur responsabilité exclusive en
matière de politique de défense nationale – pointdevue partagé par de
Gaulle – Reynaud déclareJ’en: «tends dire que l’état-major manque
d’imagination… Ne déplaçons pas les responsabilités. L’état-major n’estqu’un
organe auxordres des hommes d’Etatetc’estainsi qu’il doitêtre… La
responsabilité, non pas dudétail mais de la direction générale de notre
politique militaire, nous n’avons pas le droitde la passer sur d’autres épaules.
19
C’estsur les nôtres qu’elle doit»reposer .
Le petithomme, qui a été applaudi aucentre, à droite etmême à gauche,
signale alors que l’Allemagne estentrain de se doter d’une « armée de choc »
capable d’entreprendreuopérane «tion de force immédiate, instantanée.» Et
Reynaud, martelantses mots de savoixau timbre métallique, de se livrer à ce
constatetcette prédiction :« Tandisque l’on a, cheznous, lesyeux tournés
vers la guerre d’hier, les Allemands portentleurs regardsvers la guerre de
demain. C’estparune offensive foudroyante, avecune aviationultramoderne
et une armée rapide à grand rendement, que l’Allemagne fera cette opération. »
Ayantposé la question : « Sommes-nous armés pouryrépondre ? » il propose
la solution suivante : « Le problème français, dupointdevue militaire, estde
créerun corps spécialisé propre à des répliques aussi foudroyantes que
l’attaque, car, si l’assailli n’a pas des ripostes aussi rapides que l’assaillant,tout
20
estperdu. »
Setournant vers lestravées d’extrême gauche etdirigeantson regardvers
celui de LéonBlum – avec lequel il entretientdes rapports amicaux– l’orateur
fait valoir que le corps de manœuvre représente le seul moyen d’intervention
efficace hors de nos frontières etque, sans lui, nous serions incapable
d’honorer les engagements qu’implique notre politique d’assistance etde
pactes. Etde soutenir qu’ « il fautavoir l’armée de sa politique »… «
Voulonsnous, s’écrie-t-il, changer de politique, ce qui estnotre droit, etlaisser M.
Hitler se promener de long en large en Europe ? Alors, il fautrenier l’idéal de

*
Hitler a claqué la porte de la S.DN. le 16octobre 1933.

26

la Société des Nations et toute la tradition française…» Pour faire face au
problème de l’assistance, «il nous faut, affirme-t-il, une armée capable d’une
action rapide, car la lenteur, c’est la guerre ; car à défaut de la menace d’une
intervention immédiate, rapide, brutale, c’est l’incendie qui se propage et c’est
21
la guerre générale. »
En présentant ainsi le corps cuirassé comme l’instrument par excellence de
la sécurité collective, Reynaud ne manque pas d’ébranler le leader socialiste,
22
que ses camarades entendent murmurer : «Sur ce point, il a raison! » Mais
son opposition farouche au principe mêmede l’armée demétier, empêche
Blum de se rallier auprojetd’utilisation stratégique de grandesunités
*
blindées .
La réaction dugouvernement, quantà elle, ne se faitpas attendre. Alors
queFlandin lui-même, assis aubanc dugouvernement, aurait, selon le
23
témoignage de Georges Mandel, minist, qre des P.T.T.ualifié d’ «idiot» le
**
discours de Reynaud, le général Maurin ,ministre de la Guerre, se livre à la
tribune à ce commentaire sans appelCommen: «tpeut-on croire que nous
songions encore à l’offensive, quand nous avons dépensé des milliards pour
établirune barrière fortifiée ?Serions-nous assezfous pour aller, en avantde
24
cette barrière, à je ne sais quelle aventure ?»
Les chefs radicaux, pour leur part, prennentnettementposition contre le
projetReynaud, le ministre d’Etat, Edouard Herriot, proclamantson accord
completavec ses collègues dugouvernementet, hors duCabinet, Edouard
Daladier déclarantne pas accepter les conclusions de M. Paul Reynaud qui lui
« paraissentconduire à la formation de l’armée de choc professionnelle, plus
dangereuse qu’on ne le croitpour la sécurité de notre pays. »
Finalement, aucours de cette discussion, s’il n’a pas réussi à convaincre le
gouvernement, ni la majorité, ni l’opposition –un seul député, situé à droite,
Jean Le Cour Grandmaison l’a soutenuouvertement–, Reynaud a eu,
néanmoins, le mérite de poser, avec lucidité etcourage, le problème militaire.
Il a été écouté avec grand intérêt,très souventapplaudi etil n’a laissé personne
indifférent.
***
Dès le lendemain, 16mars ,le lieutenant-colonel de Gaulle qui,témoin
discret, a assisté à la séance de laveille dansunetribune réservée aupublic, lui
écritquson ine «tervention a produitmanifestement une impression
25
profonde .»
Appréciation que confirmel’Echo de Paris –dontle rédacteur en chef est
André Pironneau–, le seul organe de presse, semble-t-il, a avoir pressenti la
portée historique dudiscours de Reynaud : « Le député de Paris esten pleine

*
En revanche, Reynaud a emporté l’adhésion detrois députés de gauche : Léo Lagrange (SFIO),
Philippe Serre (Jeune République) etMarcel Déat(Parti socialiste de France).
**
A qui Paul Reynaud devra son surnom de « phonographe de De Gaulle ».
***
Jour oùHitler rétablitla conscription en Allemagne.

27

forme oratoire. Jamais il n’a été plus clair, plus persuasif, jamais une pensée
plus ferme ne s’est exprimée en un langage plus simple et plus élégant. L’esprit
hardi de M. Paul Reynaud va au cœur même du problème militaire…Il nous
meten garde contre la routine. Contre l’asservissementdes idées périmées…
Séduite, la chambre écoute avecune sorte de passion. La droite applaudit, les
socialistes restentmuets, les radicauxflottent, ébranlés. La cause de l’armée de
métier, grâce au tableaude M. Paul Reynaud, estentrain de gagner sa
26
première bataille …»
LePopulairedu17 mars ne partage aucunementce pointdevue et, sous la
plume de Rosenfeld, se montre sévère pour le députM. Pa: «é de Parisul
Reynaudveut une armée de métier. Il l’a ditouvertement. Etsachantquetoute
augmentation des armements de la France provoqueraitinévitablement une
riposte de la partde l’Allemagne, il a néanmoins prêché ce surarmement. C’est
grave. Etc’estd’autantplus grave que M. Paul Reynaud n’ignore nullement,
que dans la course auxarmementFrance ne pes, lautpas lutter contre
l’Allemagne dontle potentiel démographique – etcertainementle potentiel
industriel – estde beaucoup supérieur. Quel avenir réserve-t-il donc à la
France ? »
Suite audépôtpar le gouvernement, le 15 mars, d’un projetde loi
prévoyantd’abaisser progressivementl’âge de l’incorporation jusqu’àvingt
ans etd’accroître le nombre de militaires de carrière, Paul Reynaud dépose le
28 mars 1935un contre-projetdontl’objectif principal estde mettre sur pied le
corps cuirassé de Gaulle.
27
Sontexte, qui a été rédigé par le lieutenant-colonel ,précise qu’« ilest
créé…un corps spécialisé, constitué en permanence à effectifs de guerre et
er
recruté, en principe, aumoyen de militaires servantpar contrat» (art) ;icle 1
*
que ce corps comprend: «sixdivisions de ligne,une div, desision légère
réserves générales etdes services »(article2) ;enfin que «la constitution du
corps spécialisé sera entreprise sans délai etpoursuivie progressivementde
28
manière à être achevée auplustard le 15 avril 1940(article 4). »
Dans l’exposé des motifs, le député de Paris s’attache à démontrer que
pour manier les chars, qui sontdes engins complexes, délicats etcoûteux, il est
nécessaire de recourir à des équipages de militaires professionnels, comme cela
estle cas pour la marine etl’aviation de guerre. Il rappelle que le corps
cuirassé répond auxexigences de la politique – défense natassisionale ;tance
internationale – età celle de latechnique moderne, laquelletend à favoriser
l’offensive etles «attaques brusquées »,c’est-à-dire l’agression. Se projetant
dans l’avenir, si le contre-projetestadopté, Reynaud conclut: «Nous nous
trouverons en 1940, ausortir des années creuses, pourvus d’un système
militaire nouveau, dontle corps de manœuvre spécialisé constituera l’un des

*
Cette division légère mécanique (D.L.M.) existe déjà etestalors stationnée à Reims. On la doit
à Weygand.

28

éléments essentiels… Grâce à lui, l’assistance mutuelle immédiate ne risquera
29
plus d’être un vain mot… »
La commission de l’Armée de laChambre, dansun rapportsur le
recrutementde l’armée présenté par Jean Sénac le 7 juin 1935, repoussera
l’amendementReynaud, en faisantsiennes des objections récemment
formulées à son encontre par l’état-major, à savoir qu’en créantle corps
spécialisé «on seraitamené, à son profit, à priver le reste de l’armée de ses
meilleurs éléments »etque «le fractionnementde nos forces militaires en
30
deuxparties aussi différentes a contre lui la logique etl’hist»oire .
Dans sesMémoires,Reynaud rapportera qu’une opportunité lui fûtofferte,
par Louis Jacquinot, ce même mois de juin 1935, de devenir membre,voire
*
président(ade la commission de l’Armée de la Chambrevec le concours des
socialistToes ?).utefois, il déclina cette proposition, préférantrester à la
commission des Finances, parce qu’« il considéraitalors, expliquera-t-il, le
redressementéconomique comme la condition préalable duredressement
31
militaire .» Mais, sans doute, aurait-il été mieuxplacé ausein ouà latête de
la commission de l’Armée pour promouvoir ses idées militaires.
Lorsque le projetde loi militaireviendra en discussion devantla Chambre
le26décembre 1935, le contre-projetReynaud, d’avance rejeté, essuiera, cette
fois, les critiques de Fabry, successeur de Maurin. Reprenantà son compteun
thème développé par le généralDebeney, ex-chef d’état-major général, dans la
Revue des deux mondesdu15 juillet1935, le ministre de la Guerre laisse
entendre que des divisions motorisées (transportées en camions) pourraient
remplacer avantageusementle corps spécialisé !
Le député duSentier qui, souffrant, n’a puassister à cette séance, lancera,
le lendemain27 décembre, augouvernementetà la Chambre, cet
avertissement: « Nous sommes le seul grand peuple aumonde qui soitmenacé
32
dans savie .»
Quatre jours plustard, il recevraune lettre de De Gaulle, dans laquelle
celui-ci, à l’issue de leur première année de collaboration, ne ménage pas ses
encouragements : « Il n’ya pas de doute que l’année 1936 verra se poursuivre
l’ascension politique etj’ajoute nationale devotre personnalité. ‘‘Lesgrands
esprits, disaitVauvenargues, ne doiventattendre le succès que de grandes
idées, de grandes actions, etde rien d’autre’’.Vous êtes la démonstration
33
vivante etéclatante de cette dev»ise …

Dans le contexte de la campagne pour les élections législatives des26avril
et 3mai 1936– quivontporter aupouvoir le Frontpopulaire –,Reynaud
publie, courantavril,un opuscule intituléJeunesse quelle France veux-tu ?qui

*
Fabry, jusqu’alors présidentde la commission de l’Armée,venaitd’être nommé à la Guerre dans
le quatrième ministère Laval.

29

est en quelque sorte une profession de foi destinée à ses électeurs du deuxième
arrondissement de Paris.
A la lumière de l’évènement majeur qu’a représenté le mois précédent
l’invasion de lazone démilitarisée de la Rhénanie parHitler, le candidat
réaffirme la nécessité pour la France de se doter d’un corps cuirassé :
« Croyez-vous que l’armée allemande auraitoccupé la rive gauche duRhin, si
nous avions eul’armée de choc mécanisée dontje réclamais ilyaun an la
34
création dansun contre-projet»précis ?
er
Des déclarations prononcées le 1juillet1936par le nouveauprésidentdu
Conseil, Léon Blum, à la S.D.N. à Genève, fournissentl’occasion à Reynaud,
qui a été réélu, de relancer sa croisade pour le corps cuirassé dans l’enceinte de
la Chambre. Le député de Paris interpelle alors le gouvernementsur les
conséquences que celui-ci entendtirer des propos de son chef, qui avoulu
rassurer les petits Etats, en promettantqula Francee «tiendra sa parole » eta
soutenuqules pee «uples pacifiques doivents’armer pour se prêterune
assistance mutuelle. »
Abondantdans le sens duleader socialiste, lors dudébatde politique
étrangère du 31 juillet, Reynaud observe qu’une armée défensive estinadaptée
àunetelle mission, laquelle ne peutêtre assurée, selon lui, que parune « armée
de choc motorisée » – « instrumentde surprise, de rupture etd’exploitation »–
identique à celle donts’estpourvul’agresseurvirtuel.
Etafin de mieuxsensibiliser son auditoire à la menace qui pèse sur le pays
etle responsabiliser, l’orateur (il estl’un des rares politiques français de son
époque à avoir luMein Kampf) lui livre deuxcitations d’Hitler, l’une portant
sur sa stratde l’Allemagne en E« L’hégémonieégie :urope nécessite la
disparition d’une France forte à l’Ouest, susceptible de prendre à revers les
entreprises duReich » ; l’autre sur satactique :s« Jeurgiraitoutà coup de la
35
nuitpour me lancervers le but, comme la foudre sortdes nuages .»
En conséquence de quoi, Reynaud indique à Blum ce qui lui apparaît
comme les grandes priorités dumoment: «Votre premièretâche, c’est
l’armée » ; la seconde étant–tandis qu’en Allemagne, rappelle-t-il, le général
Von Seecktpréconiseune alliance avec la Russie – de compléter le pacte
*
d’assistance franco-soviétique parune convention militaire.
Reconnaissantle bien-fondé des arguments de son interpellateur, le chef
dugouvernementde Frontpopulaire se garde de le contredire aucours de ce
débat. Il ne l’approuve cependantpas publiquement, comptetenu, notamment,
des positions de l’état-major etde son ministre de la Défense nationale,
**
Edou.ard Daladier
En effet, outre qu’il estréticentà l’égard d’un accord militaire avec
l’U.R.S.S., le hautcommandementdemeure résolumenthostile aucorps

*
Pacte Laval-Potemkine du 2mai 1935.
**
Celui-ci restera à ce poste, sans interruption jusqu’ en mai 1940.

30

cuirassé de Gaulle, comme en atteste une note intitulée: «Exposé des thèses
soutenues dans la littérature militaire et au Parlement en faveur de la
construction de grandes unités mécaniques», qu’il a adressée, le 11 juillet
1936, au cabinet militaire du ministre. La création d’un corps spécialisé y est
décrite comme « ruineuse » et risquant d’« anémier en cadreset en matériels
l’armée nationale ». Les chars, pour leur part, se voient cantonner dans un rôle
secondaire :ils doivent rester en réserve générale et constituer seulement des
36
éléments de renforcement à la disposition des grandes unités d’infanterie.
Quant à la nouvelle« Instruction sur l’emploitactique des grandesunités », du
12août1936– rédigée parune commission présidée par le général Georges et
signée par Daladier–, qui définitla doctrine militaire pour les années àvenir,
elle ne faitque reprendre les principes de l’I.G.U. de 1921, inspirée par Pétain,
etne ditmotde la constitution éventuelle de divisions cuirassées. Ses
rédacteurs n’ontmanifestementpas intégré les conséquences de la révolution
générée par le moteur à explosion. Ainsi peut-on lire dans leur rapport
introductif destiné auminist« Sansre :méconnaître l’importance des progrès
réalisés depuis cette époque (1921) dans le domaine des moyens de combatet
detransport, la commission de rédaction de la présente Instruction a estimé,
néanmoins, que ces progrès d’ordretechnique ne modifiaientpas sensiblement
dans le domainetactique les règles essentielles établies précédemment. »
L’allongementà deuxans de la durée duservice militaire en Allemagne,
décidé par Hitler le24 août1936, semble avoirun effetsalutaire sur Daladier,
qui réagiten proposantle lancementd’un programme de modernisation de
l’armée de Terre, d’un coûtde 14 milliards de francs, étalé sur quatre ans.
Ce programme, adopté par le Conseil des ministres du7 septembre 1936,
etqui prévoit, entre autres, de porter àtrois le nombre des D.L.M. etde créer
deuxdivisions blindées, suscite chezde Gaulle des espoirs, mais aussi des
réserves dontil faitpartà Reynaud dansune lettre qu’il lui adresse le23
septdeembre :« Créeruxdivisions de chars mais sans leur donner
organiquementl’infanterie etl’artillerie spécialisées qui leur permettraient
d’agir par elles-mêmes, montre qu’on a l’intention, par conséquent, de les
distribuer le cas échéantentre les divisions actuellementexistantes… C’est
donc encoreune cote maltaillée, hommage plus oumoins involontaire renduà
nos conceptions, mais qui n’a pas l’ampleurvoulue pour changer le jeucomme
37
il le faudrait. »
Le retour de la Belgique à la neutralité, annoncé par Léopold III le 14
octobre 1936, estinterprété par Reynaud etde Gaulle comme la conséquence
de l’attitude de la France dans l’affaire rhénane etde son infériorité par rapport
à l’Allemagne dans le domaine des forcesmécaniques modernes, la rendant
manifestementincapable, aux yeuxdes Belges, de protéger leurterritoire.
Reçupar Blum, ce même 14 octobre, de Gaulle attire l’attention du
présidentduConseil – qui, à présent, paraîtrallié à ses idées – sur le faitqu’en
dépitde son coût, le programme des 14 milliards ne garantitnullementla

31

réalisation d’un corps cuirassé autonome, dont l’absence fait perdre
aujourd’hui l’alliance belge à laFrance. Le chef dugouvernementayant
observé qul’emploi des crédie «ts affectés audépartementde la Guerre est
l’affaire de M. Daladieretdu», s’engénéral Gamelintend répondre par le
lieutenantdo« Sans-colonel :ute. Permettez-moi cependant, de penser que la
38
Défense nationale incombe augouvernement. »
Dès le lendemain 15 octobre, Paul Reynaud, pour sa part, convaincuque
Hitlertransgressera sansvergogne, à son heure, la neutralité belge, publie dans
Paris-Soirun article intitu« Polé :ur barrer la route à l’Allemagne sur la
‘‘marche duNord’’, il fautà la Franceune armée cuirassée. »
Mais les auditions de Daladier, ausujetde sa demande de nouveaux
crédits, par les commissions de l’Armée etdes Finances de la Chambre,
respectivementles 4 et 27 novembre 1936,vontconfirmer, comme le craignait
de Gaulle, qu’il n’étaitpas dans l’intention duministre de la Défense d’assurer
la promotion d’unetelle armée. La manière dontil présente, devantla première
commission, l’alternative qui s’offriraitaupays en cas de conflit témoigne, en
effet, de savolonté de ne changer ni l’organisation ni la psychologie de l’armée
française : « Voulez-vous portertoutde suite la guerre auloin, au-delà de nos
frontières ?...Pensez-vous, aucontraire, qu’un pays de quarante millions
d’habitants… doitavoir comme pensée primordiale de se garantir d’abord, de
*
se rendre inviolable, de gagner la bataille des frontières ? »EtDaladier, parce
qu’il ne croitpas en l’efficacité de l’arme blindée, de répondre à Reynaud –
membre de la seconde commission – qui l’a questionné sur la percée éventuelle
de notre frontpar le corps cu: «irassé allemandJe considère commeune
illusion redoutable que la guerre puisse, même audébut, prendreun aspect
39
décisif par des rencontres de chars… »
La discussion se poursuivra entre les deuxhommes, prenantpar moments
l’allure d’un duel, dans le cadre dugrand débatmilitaire qui se déroule à la
Chambre du 26janvier au 2février 1937.
Comme il l’avaitfaiten juillet1936, le député de Paris, le26janvier 1937,
se réfèretoutd’abord à Blum qui, deuxjours auparavant, à Lyon, a rappelé les
engagements de la France: «Nous ne pouvons pas rester en Europe des
spectateurs indifférents. Nous avons contracté des obligations auxquelles nous
demeurons pleinementfidèles. »
Ce qui amène Reynaud à poser auministre de la Défense la question de
savoir s’il compte, pendantqu’il en estencoretemps, donner à la France
l’instrumentmilitaire etles alliances dontelle a besoin pour respecter ses
engagements etassurer sa propre sécurité.
Après avoir souligné que «le facteur nouveauc’estlavitesse :vitesse
dans l’air,vitesse surterre… »,l’orateur se livre àune comparaison des

*
Ce principe d’un effortde défense strictementlimité à la protection du territoire national
recueille l’approbation de la commission de l’Armée, présidée par GuyLa Chambre.

32

potentiels militaires respectifs de laFrance et: le rapporde l’Allemagnetde
notre aviation avec celle de l’adversaire estdeun à deuxeten ce qui concerne
les chars, d’une division légère mécanique, «miniature de div»,ision blindée
contretrois etprochainementsixPanzerdivisionen.
Paul Reynaud déplore que nous soyonstoujours dépourvus de l’arme qui
nous permettraitde faire échec àune offensive ennemie,visantsoitnos alliés,
soitnotreterritoire, parune contre-offensive aussi puissante etrapide que
l’attaque elle-même.
A l’adresse de ceuxqui lui fontle procès d’intention devouloir diviser
l’armée, l’intervenantprésente le corps cuirassé comme «le fer de lance dont
40
l’armée nationale serait. »le bois
Aucours dudébat, Reynaud aborde en outre le problème de nos alliances,
se déclarantconvaincuque l’alliance britannique ne sauraitsuffire etqu’il faut
à la France des alliés,tRels lesusses, capables de lui fournirun concours
*
« puissantetimmédiat» .
Il souligne enfin que revientauxhommes d’Etat, à Daladier en
l’occurrence, le devoir d’obliger l’institution militaire, par nature réfractaire
auxchangements, à setransformer. «Chaque fois que, dans notre histoire,
remarque-t-il, le pouvoir civil s’estrévélé incapable d’imposerune
41
modification de l’organisation militaire, la réforme a échou»é .
Etle député de Paris invoquantClemenceauqui dénonçait, en juillet1914,
notre insuffisance en artillerie lourde, de s’écrier: «Il ne fautpas qu’il soit
42
troptard, cette fois. Nous n’avons pasun jour à perdre. »
Dès le28 janvier, de Gaulle écrità Reynaud pour lui dire combien il a
apprécié son «magnifiqudiscoe »urs :« Vous avez, le premier depuis bien
longtemps, porté l’affaire sur sonvrai plan, etfaitentendre, sur ce grand sujet,
la grandevoixde l’homme d’Etatàun momentetd’une manière qui seront
43
notés par l’Histoire. En attendant toutle monde en parle… »
Le lendemain, Reynaud reçoità la Chambre le soutien dudéputé de
gauche, Philippe Serre, qui plaide éloquemment– sans,toutefois, convaincre
ses amis politiques – pour l’armée cuirassée, décrite par lui comme «la ligne
sou» (complémenple de l’aciertla ligne rigide daire de «ubétpoon »ur
protéger notreterritoire) et« l’arméede métqier »,u’il présente comme
l’indispensable «armée de la politique internat». Ceionale de la France
discours inattendude la partd’un homme de gauche, suscite aussitôtcette
réplique de Daladier: «Il ne fautpas couper en deuxl’armée nationale »,
suivie de cette mise en garde : «Rien ne seraitplus dangereuxque devouloir
jouer le sortde la patrie sur le destin d’un corps de spécialistes. »
C’estle jour de la clôture dudébat, le2février 1937, que le ministre de la
Défense nationale, condamnera définitivementle corps cuirassé en opposant

*
La Russie possède alors près de quatre mille chars d’assaut.

33

aux arguments développés par Reynaud le 26 janvier, lesenseignements
qu’apporte, selon lui, la guerre d’Espagne.
« Les immenses espérances, déclare-t-il, que d’aucuns avaient fondées sur
certains engins ne se sont pas vérifiées…» Il considère, en effet, que le conflit
en cours a démontré le caractère aléatoire des offensives conduites par des
chars etla pconfirmé «uissance dufeu» :« RegardezMadrid. De partet
d’autre, le feumême peuretranché empêche l’avance destanks, qui sontpercés
44
comme des écumoires .» Aussi, exprime-t-il des doutes quantà la possibilité,
dans l’avenir, « d’éviter les guerres d’usure, les guerres longues, d’en finir avec
45
rapidité parune guerre à la fois courte etlucrative .» S’il n’exclutpas que
« l’arméede choc» (c’estainsi qu’il nomme le corps cuirassé) puisse
remporter initialementquelques succès locaux, c’estl’hypothèse de sa défaite
qu’ilveutretenir : « Si elle étaitfinalementdécimée, si, de nouveausevérifiait
la grande loi de la guerre qu’une offensive ne peutêtre entreprise qu’aprèsune
*
accumulation considérable de matériel etd’effectifs ,que serait, dans la
déroute de notre corps spécialisé oude notre armée de métier, le destin de la
46
pat»rie ?
Avantd’achever son discours, Daladier annonce la création prochaine
e
d’une3D.L.M. ainsi que des « expériencestrès intéressantes » à la fin de l’été
envue de la constitution de « divisions lourdes », etse déclare en plein accord
avec le hautcommandementqu’il décritcomme «préoccupé d’intégrer dans
l’armée françaisetoutes lestechniques modernes. »
L’allocution ministérielle estsaluée par les applaudissements «unanimes
etrépétés »des députés qui, rassurés par cette modernisation qu’on leur
promet,vont voter pour l’ordre dujour de confiance augouvernementpar 413
voixcontre 124.
Commentantce débatmilitaire dans sesMémoires,Paul Reynaud écrira :
« Le2février 1937 est une date dans l’histoire de la démission de la France. La
47
Chambre décide : La France n’aura pas de corps cu»irassé .
e
Cela n’empêche pas le député du 2arrondissementde continuer sa
campagne, mais en s’adressant, désormais, préférentiellementà l’opinion à
travers des conférences, des articles de presse et un ouvrage intituléLe
problème militaire français.
Dans ce livre publié en mai 1937, etdontil dira qu’ «il doitplus à de
48
Gaulle qu’à luRei-même »,ynaud analysantle rôle des blindés dans la guerre
civile espagnole, parvientà des conclusions opposées à celles de Daladier : les
chars, lorsqu’ils ontétéutilisés en masse – etpenon dispersés en «tits
paquets »– ontobtenudes résultats spectaculaires. Ainsi, relate l’auteur, les
troupes blindées etmotorisées franquistes ont-elles effectué des bonds en avant

*
A l’évidence, Daladier raisonne encore, en 1937, en fonction des schémas de la Grande Guerre,
comme si ceux-ci étaientintangibles.

34

de quelque cinquante km lors de l’attaque de Guadalajara et cent km au cours
49
de celle de Malaga.
L’ouvrage a également le mérite de souligner l’efficacité offensive des
actions conjuguées des divisions cuirassées et des escadres aériennes: «Tout
l’art de la guerre, indique-t-il, consiste dorénavant à tirer le meilleur parti de
50
l’une comme de l’autre (de ces catégories) et à combiner leurs actions.» Il
insiste, en outre, sur la nécessité de conclureune alliance militaire avec
l’Union soviétique, question sur laquelle, jusqu’alors, le ministre de la Défense
n’a pas pris clairementposition :« Lavérité estqu’en regardantla carte de
l’Europe, on constate qu’une entente efficace avec la Russie estpour la France
un impératif géographique… Il ne serviraitde rien auxhommes légers qui
raisonnentavec leurs nerfs, deverser des larmes de sang le jour oùla Russie
51 *
tomberaitd’accord avec l’Allemagne, ce qui n’estpasun péril imaginaire. »
Les critiques queLe problème militaire françaisinspirera auFigaro
reflètentl’opinion duhautcommandement: «La guerre offensive à l’heure
actuelle n’a pas de chances d’aboutir ausuccès indiscutable etdécisif… Il
manque à la base, dans le raisonnementde M. Paul Reynaud, cettevérité sans
détours : le feuestroi dans la guerre moderne… àterre, le char est un monstre
à peuprès aveugle… Ne nous laissons pas séduire par lathéorie brillante, mais
dangereuse. »
Reynaud ayantrappelé dans son livre, qu’en raison duconformisme de la
hiérarchie militaire, l’impulsion à donner auxréformes de l’armée devaitêtre
d’ordre politique, recevra cette réponse dugénéral Maurin dansun article
publié parParis-Soirle21 juillet193« Non,7 :M. Paul Reynaud, les chefs
militaires ne sontpas conformistes ».Etl’ex-ministre de la Guerre,utilisant
l’arme de la dérision pour démolir le projetde corps cuirassé, de comparer le
« collaborateu» de l’ar officieruteur à «Alcibiade coupantla queue de son
chien pour se faire remarquer » etd’affirmer qu’il deviendra conformiste à son
tour quand il aura obtenuses étoiles…
Dans le même quotidien, Reynaud fera paraître le3novembre 1937un
article intitulé :« Nous sommes entrés dans lazone non sanglante de la
guqerre »,ui pose le problème des fabrications d’armements. Ayantpu, à
l’occasion d’un récent voyage à Berlin,vérifier lavéracité de l’assertion de
Hitler :« Depuistrois ans, de jour etde nuit, s’arme le peu», ilple allemand
**
alertmasses oe les «uvrières »qu’il appelle à l’effortetle gouvernement
qu’il place devantses responsabilitLa campagne de la prodés. «uction est
ouverte, observe-t-il. La guerre des graphiques estdéclarée. L’écartentre les

*
Sur ce sujet, Reynaud esten divergence avec la majorité de la classe politique (sauf le P.C.F.) :
la droite estopposée àune convention militaire avec l’U.R.S.S. surtoutpar anticommunisme, les
autres partis le sontparce qu’ils contestentlavaleur de l’armée rouge et/oucraignentque Hitler
ne déclenche les hostilités en prétextantd’un encerclementduReich.
**
Troisième cabinetChautemps, qui a succédé à celui de Blum, renversé par le Sénaten juin
1937.

35

traits noirs qui expriment la production des avions, de l’artillerie contre
avions… des chars d’assaut dans les deux camps – dictatures et démocraties –
ce sont les victoires ou les défaites de cette guerre silencieuse.Ce sontles
Austerlitz, les Sedan, les Charleroi… »
Cetarticle, dontletitre restera gravé dans les mémoires, suscitera, dans
l’immédiat, surtoutdes réactions négatives et vaudra à Paul Reynaud d’être
*
qualifié à la fois de « belliciste » etd’ « alarmiste » .

La croisade de Reynaud pour le corps cuirassé se poursuivra encore
quelques mois en 1938, jusqu’à sa nomination ministérielle d’avril dans le
**
CabinetDaladier .
Ainsi, lors d’une intervention à la Société des conférences, le 4 février
1938, il réclame, de nouveau, la réalisation de son contre-projetde 1935 et
signale le retard de la France dans les domaines oùporte la concurrence pour
les instruments modernes (chars d’assaut, aviatC’es: «ion, D.C.A…)tque
nous avons commis l’imprudence, explique-t-il, de faireune politique
paresseuse de défensive pure etsimple etd’entretien d’un matériel périmé.
Nous avons le choixentre fairele redressementnational avantles bombes
pour éviter de le faire sous les bombes, ouattendre les bombes dans la passivité
52
actuelle .»
Aulendemain d’un double appel auredressementfrançais età l’unanimité
nationale, qu’il a lancé aucours dudébatde politique étrangère du 26février
1938 à la Chambre, Reynaud reçoitde De Gaulleun courrier dans lequel
celuici l’incite, dans l’hypothèse de la formation prochaine d’un nouveauministère,
à prendre en main la Défense nationale, étantentenduque le politique pourrait
alors compter sur le soldatpour l’épauler dans satâche. «Vous avez, lui écrit
e
de Metzle colonel du507 régimentde chars, révélé à lui-même l’éternel
instinctnational. Désormais, ilvous appréciera detoute sa puissance, mais il
exigera devous ce qu’il en attend, à savoir le salutpublic. Le pouvoir qui
forcément,vavous échoir à bref délai,vous aurezdonc à l’exercer
dangereusement. La France n’appellera pas, en effet, Paul Reynaud, pourtenir
une fonction, faireunetransition, attendre et voir, mais bien pour de fortes et
grandes actions… N’attendezpas que la force (militaire) française se réforme
jamais d’elle-même. Ilyfaudraune ‘‘politique’’, non certes
révolutionnaire… mais hardie etinflexible. Dans le futur gouvernementquevous
aurezà diriger, soitentitre, soitaumoins en fait, il estdonc absolument
nécessaire quevousvous ménagiezles moyens d’agir directementsur le
compartiment‘‘défense nationale’’. Le cas échéant, je serais en mesure de

*
Alfred Fabre-Luce. « Une campagne alarmiste »La liberté– 5 novembre 1937.
**
Ce Cabinetqui succède ausecond gouvernementBlum (mars-avril 1938) etne comprend pas
de socialistes, marque la fin duFrontpopulaire.

36

vous présenter quelques suggestions sur l’organisation (attributions) à décréter
53
en conséquence… »
Les lettres adressées par de Gaulle à son mentor se feront nettement plus
rares, dès lors que ce dernier aura été nommé, le 10 avril 1938, garde des
Sceaux dans le gouvernement deDaladier.
S’étant vud’abord proposer les Finances, Reynaud a dûrenoncer à ce
poste, en raison de l’opposition dugroupe socialiste de la Chambre à
l’aménagementde la loi de 40heures qu’il préconisait, afin, notamment,
d’accroître les productions de guerre. Il a réclamé le ministère de la Guerre,
mais Daladier le lui a refusé « sèchement», considérantla Défense comme son
domaine réservé. A défaut, il a accepté la Justice, estimantque sa présence
dans le cabinetpourraitlui permettre, le jour oùla situation économique
54
s’aggraverait, de prendre les Finances pour, cette fois,ymener sa politique .
Contrairementauxespoirs ducolonel de Gaulle, qui, le27 février 1938,
avaitanticipé de beaucoup les événements, Reynaud setrouvera donc
dépourvud’influence réelle sur les questions de Défense, d’autantque Daladier
letiendra systématiquementà l’écartdetoute discussion concernantcelles-ci.
En outre, lié par la solidarité ministérielle, il devra s’abstenir de critiquer
publiquementla politique militaire dugouvernement. Aussi, lethéoricien du
corps cuirassé n’est-il pas loin de considérer que Reynaud, désormais, est
55
perdupour leur cause commune .

Commentexpliquer qu’avecun défenseur politique aussi éloquentet
persévérant, le projetde corps cuirassé n’aitpas été réalisé, alors qu’il pouvait
être largementfinancé par les crédits que le gouvernementduFrontpopulaire
avaitdécidé de consacrer à la modernisation de l’armée ?
Le projetetson défenseur se sontheurtés principalementà l’opposition de
l’Etat-Major,toujours attaché à la défensive, parce qu’il n’a pas suprendre en
compte le bouleversementdes notions d’espace etdetemps résultantde
l’apparition du« moteur combattant».
Le général Gamelin,vice-présidentduConseil supérieur de la Guerre et
chef d’état-major général, a certes consenti, en octobre 1936, aulancement
d’unvaste programme de fabrications de chars, mais il a faitconstruire dixfois
plus de chars légers – destinés à l’accompagnementde l’infanterie – que de
chars lourds, eta omis de définir pour ces derniersune doctrine d’emploi. Et
même s’il a manifesté quelquesvelléités de mettre sur pied des divisions
cuirassées, ilva setrouver conforté dans son immobilisme par la prise de
position dumaréchal Pétain, en 1938, à l’occasion de sa préface dulivre du
général ChauvineauUne invasion est-elle encore possible?En effet, la plus
haute autorité militaire de l’époque se livre,une nouvelle fois, à l’éloge du
frontcontinuetse refuse à adopter les conclusions de l’auteur deVers l’armée

37

de métier:« Il semble, écrit-il, qu’elles aientcherché dans le domainetactique
56
à obtenir des résultats décisifs qui risquentd’êt… »re sans lendemain
Quantauresponsable de la politique de Défense, Edouard Daladier,
exlieutenantd’infanterie qui n’a manifestementpas saisi les enjeuxde la guerre
« mécanique », il s’abstientd’intervenir dans le débat technique ausein duhaut
57
commandementetne manque aucune occasion detémoigner sa confiance à
*
Gamelin età Pétain . Par ailleurs, le ministre de la Défense avait, à l’évidence,
le souci de ménager l’opinion publique, dontl’aspiration essentielle étaitla
sécurité, etque lesvues défensives de Pétain etla ligne Maginotrassuraient
davantage que lesthèses « offensives » de Reynaud etles divisions cuirassées.
**
Aussi étonnantque cela puisse paraître, Léon Blum , qui avantson
accession aupouvoir avaitétéun adversaire déterminé de l’armée de métier, se
laissa finalementconvaincre par Reynaud de la nécessité d’adjoindre au
système de la nation armée le corps cuirassé, pour répondre à la fois aux
exigences de la défense immédiate etde la politique d’assistance de la France.
Mais le leader socialiste, dontla majorité du temps étaitconsacrée à la
réalisation des réformes sociales, ne semble pas avoir exercé la plénitude de ses
responsabilités gouvernementales dans le domaine de la Défense, s’en
déchargeantpour ainsi dire complètementsur son ministre, comme de Gaulle
avaitpule constater en octobre 1936.
Blum rapportera dans sesMémoires, qu’il étaitpersuadé que les blindés
moyens etlourds dontDaladier prévoyaitla fabrication, dans le cadre du
programme des 14 milliards, serviraientà constituer des divisions du type « de
GauIl reconnaîlle ».t toutefois, ne pas avoir approfondi la question avec
Daladier, ni avec Gamelin. « Je n’ai jamais pucroireune seconde, affirme-t-il,
que l’on envisageaitla construction de plusieurs milliers de blindés…
uniquementpour multiplier à l’infini le nombre desunités d’accompagnement
58
pour l’infanterie .»
En ce qui concerne le pacte d’alliance avec l’Union soviétique, le
présidentduConseil socialiste était, comme Reynaud, favorable à ce qu’il fût
complété parune convention militaire que, d’ailleurs, les Russes réclamaient
instamment. Mais là encore, le ministre de la Défense, pourtantsollicité par
Blum d’œuvrer dans ce sens, allaitépouser lesvues duhautcommandement
qui, d’une part, émettaitdes doutes quantà lavaleur de l’armée
russe et, d’autre part, considéraitque des conversations d’état-major
avec les Soviétiquseraienes «tregardées à Berlin commeunetentative

*
Débatmilitaire du 2février 1937 à la Chambre.
**
PrésidentduConseil de juin 1936à juin 1937 etde mars à avril 1938. Vice-présidentdu
Conseil dans le cabinetChautemps de juin 1937 à janvier 1938.

38

59
d’encerclement »et inquiéteraient nos petits alliés d’Europe centrale et
*
orientale .
«En réalité, relateraBlumultérieurement, je me heurtais, lorsque j’essayais
de faire rendre à l’alliancetoutson contenu virtuel, à…une réticence plutôt
qu’àune résistance, mais cette réticence étaitmanifeste. A la fin de 1936, j’ai
renoncé à exercer cette pression sur le ministre de la Défense nationale etsur
60
l’Etat-Major pour que l’alliance prîtson caractère de solidarité milit»aire .
Cette convergence devues entre le chef dugouvernementde Front
Populaire etPaul Reynaud – que Blum reconnaissaiten quelque sorte comme
le chef de l’opposition – sur les deuxquestions essentielles dontdépendaitla
sécurité de la France – la constitution d’un corps cuirassé etle renforcementde
l’alliance russe –, auraitpuinfléchir le cours dudestin. Mais, l’absence
d’imagination duhautcommandementainsi que le défautdevolonté politique
duministre de la Défense, et, à certains égards, duprésidentduConseil
luimême, contribuerontaumaintien dustatuquo.
Ce sontdonc les événements qui, lesuns après les autres, se chargeront
d’apporter la preuve de la clairvoyance de Reynaud etla démonstration de la
validité de sesthèses.
Entoutétatde cause, l’engagementde l’homme de Barcelonnette dans la
croisade pour le corps cuirassé, lui aura permis, comme l’a souligné son
inspirateur militaire, de prendre «la figure d’un homme d’Etatnovateur et
résolu, naturellementdésigné pour exercer le pouvoir en cas de difficultés
61
graves .»

*
Rapportdugénéral Schweisguth, sous-chef d’état-major général, qui a été délégué par Gamelin
pour assister auxmanœuvres de l’Armée rouge à l’automne 1936(accompagné notammentdu
commandantde Villelume).

39

II

FACE A LA MONTEE DES PERILS

1935 – 1939

« Si dire la vérité, si dénoncer
au paysun périlque je crois
mortel, c’est courir un risque,
pour ma part, ce risque, je
l’accepte. »
Paul Reynaud.
Chambre desdéputés.
27 décembre 1935.

Paul Reynaud n’aura pas attendula crise italo-éthiopienne de 1935 pour
mettre en garde ses compatriotes contre le danger représenté par le fascisme.
C’est, en effet, ce à quoi il s’attache, dès le22mars 1927, dansune
1
conférence sur les Chemises noires, qu’il donne à l’UniversitAnnales .é des
Aune époque oùparler de menace de guerre estconsidéré commeune
grave inconvenance etoù une fraction non négligeable de la droite française
voitdans le régime mussolinienune garantie contre le communisme et un
exemple à suivre en matière de redressementintérieur, l’homme de
Barcelonnette, conscientdufaitqu’ilva sans doute choquer ses propres amis,
n’hésite pas à déclarer : « Si je dis – etje dirai – que l’Italie fasciste peutêtreun
danger de guerre, je mécontenterai à la fois les Italiens qui le saventmais qui ne
veulentpas qu’on le dise etles Français, qui dormentetqui neveulentpas
qu’on les réveille… »
Nuançant,toutefois, ses propos, iltente d’expliquer pourquoi, comptetenu
de la conjoncture, la nouvelle doctrine peutexercer sur l’opinionun réel
pouvoir de séduction :fascisme, di« Let-il, c’estàun momentoù,un peu
partoutdans le monde, on meten question l’efficacité durégime démocratique,
où, même en France des hommes de gauche déclarentque la démocratie doitse
réformer oumourir, le fascisme, c’est une formule nouvelle, etles Italiens ne
nous cachentpas qu’après avoir apporté aumonde, ilya quatre siècles, la
renaissance des arts, ils lui apportentaujourd’hui la renaissance politique… »

41

Mais l’orateur de dénoncer le mythe de cette « renaissance », consistant en
l’avènement d’une dictature ultranationaliste et d’un socialisme d’Etat qui
vouent aux gémonies la Révolution française et foulent aux pieds,
quotidiennement, les droits del’Homme.
En outre, Reynaud alerte ses concitoyens sur les dangers extérieurs que
recèle le dessein mégalomaniaque duDuce, de faire accéder l’Italie actuelle à la
grandeur que connutla Rome antique… Etde citer quelques paroles édifiantes,
à cetégard, prononcées récemmentpar Mussolini : « Dans le domaine extérieur,
l’Italie doitsetailler sa partdans le monde » ; « Nous avons été dépossédés de
notre héritage, on neveutpas nou« L’I» ;s le rendretalie doits’étendre ou
exploser ! » ; « L’Italie a été grande en Méditerranée, elle le redeviendra… »
Aussi, dans sa conclusion, le conférencier appellera-t-il les Français àune
extrêmevigilance :
« Ceuxqui croientque l’Europe atrouvé la paix, setrompent. L’ère des
révolutions internes déclenchées par la guerre n’estpas close… Si noustenons
en France à nos libertés, il fautàtoutprixet vite, modifier, réformer, améliorer
*
le régime démocratique .
« A l’extérieur, le péril nous presse. A l’Est, la France a deux voisins, deux
peuples prolifiques etambitieux… A côté d’une France satisfaite etpaisible, qui
demande le maintien dustatuquo, ilyaune Italie impatiente qui exige le
renversementde ce statuquo. C’estpourquoi ceuxqui disentaupeuple de
France que, s’il est‘‘en étatde grâce’’, s’il a l’espritde paix, la paix va
2
s’irradier dans le monde, ceux-là setrompentetletrompent. »

La crise éthiopienne

A la fin de l’année 1934,toutpermetde penser que ce «renversementdu
statuquo », annoncé par Reynaud, estsur le pointde se produire.
En effet, Mussolini prend prétexte d’un incidentfrontalier entre l’Ethiopie
etl’Erythrée, survenule 5 décembre 1934, à Ual-Ual, pour masser aux
frontières éthiopiennes destroupes etdumatériel de guerre. En mêmetemps, il
ne dissimule pas son intention devenger la défaite que les soldats éthiopiens
avaientinfligée aux troupes italiennes à Adoua en 1896età la suite de laquelle
la conquête coloniale de l’Italie s’était trouvée compromise.

*
En ce domaine, Reynaud préconisera, pour porter remède à l’instabilité ministérielle, que l’on
attribue auprésidentde la République le droitde dissoudre la Chambre, sans l’avis conforme du
Sénat, en cas de renversementd’un gouvernement(révision de l’article 5 de la loi
constitutionnelle du 25 février 1875). Mais ce projet, qui ne sera pris officiellementen compte
que le27 avril 1934, sous le ministère Doumergue, n’aboutira pas.

42

C’estdans ce contexte detension internationale quevontse dérouler, les 5
et 6janvier 1935, les conversations de Rome entre le Duce etPierre Laval,
ministre des Affaires étrangères duCabinetFlandin.
En effectuantcevoyage en Italie, Laval reprenaità son compte le projetde
*
son prédécesseur auQuai d’Orsay, Louis Barthou, de créer les conditions d’un
rapprochementfranco-italien, qui pourraitdéboucher éventuellementsur la
conclusion d’une alliance.
En l’occurrence, la préoccupation de Mussolini sembletréaffirmer,riple :
**
face à la menace hitlérienne pesantsur l’Autriche ,l’attachementde la France
etde l’Italie aumaintien de l’indépendance de ce payrégler le cons ;tentieux
***
franco-italien en Afrique ;obtenir des assurances concernantla neutralité de
la France lors de l’invasion de l’Abyssinie, qu’il a l’intention d’entreprendre.
Les accords signés le 7 janvier 1935 à Rome donnentsatisfaction auDuce
sur les deuxpremiers points, bien que les concessionsterritoriales de la France
en Afrique apparaissentrelativementmodestes (800km2de la côte française
des Somalis et114000km2ausud de la Libye), comptetenude l’acceptation
par l’Italie devoir le statutde ses ressortissants en Tunisie progressivement
aboli.
En ce qui concerne l’Ethiopie, officiellement, la France consentà se désister
****
auprofitde l’Italie dans le seul domaine économique .
Mais sur cette question, le plus importantne paraîtpas résider dans les
documents écrits. Aucours d’une conversation entête-à-tête avec Laval,
Mussolini auraitinterrogé celui-ci sur l’attitude qu’adopteraitla France si
l’Italie se livraità la conquête « politique » de l’Ethiopie.
Le ministre français des Affaires étrangères auraitpualorstenter de
dissuader le dictateur italien de porter atteinte à l’intégrité de ce pays, cela
d’autantque le Négus, Hailé Sélassié, devantla menace duconflit, avaitfait
*****
appel, à la mi-décembre 1934, à l’arbitrage de la S.D.N.
Or, il semble qu’il n’en futrien, etqu’avec le souci de maintenir des
« relations privilégiées »avec l’Italie etde l’ancrer dans le camp des
démocraties contre Hitler, l’Auvergnat, aucontraire, aitlaissé entendre auDuce
que la France ne protesteraitpas ouseulementpour la forme. Plusieurs
témoignages, dontceuxde Pierre Lazareff etPaul-Boncour,tendentà accréditer
cettevmême qersion, deurécie letque Mussolini lui-même fera de son

* er
Tué le 9 octobre 1934, lors de l’assassinatduroi Alexde Yoandre 1ugoslavie à Marseille.
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Suite aumeurtre duchancelier Dollfuss, perpétré par les nazis le25 juillet1934.
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Résultant, notamment, dunon-respectpar la France duTraité de Londres de 1915.
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Ces accords serontratifiés par les députés français par 555voix(dontcelle de Paul Reynaud)
contre 9, le22mars 1935.
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Dontl’Ethiopie estmembre depuis 1923.

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entrevue avec Laval , à Anthony Eden – ministre britannique délégué auprès de
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la S.D.N. – le24 juin 1935 .
De janvier au 3octobre 1935, date à laquelle l’Italie attaquera l’Ethiopie,
allaitse jouer, comme l’observera Paul Reynaud dans sesMémoiresen, «tre
Genève, Paris, Londres etRome,unevéritable comédie des équivoques qui fit
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le jeude Mussolini . »
En effet, Laval – nommé, entre-temps, présidentduConseil le 7 juin 1935,
en conservantle portefeuille des Affaires étrangères –,touten ayantl’air de
ménager la S.D.N., cherchera plutôtà entraver son action, etaulieud’adopter,
dans cette affaire,une attitude commune avec l’Angleterre, laissera celle-ci
tenter detrouver seuleune solution de compromis avec Mussolini.Ce que fera
la Grande-Bretagne, par l’intermédiaire d’Eden en juin 1935, mais lesvastes
cessions deterritoires en Ogaden qu’elle proposera à l’Italie ne suffirontpas à
assouvir les ambitions de son guide. D’oùla demande des Britanniques que soit
appliqué le pacte de la S.D.N. etengagée la procédure des sanctions… A la
suite de quoi Mussolini déclenchera son offensive,une offensive de grande
ampleur engageantquelque200 000hommes, disposant, entre autres, de gaz
asphyxiants.
Pierre Laval déploiera alorstous ses efforts pour retarder levote des
sanctions par la S.D.N. etobtenirun adoucissementde ces dernières, qui,
applicables à partir du18 novembre, ne concernerontque la sphère économique.
Désireuxd’épargner à l’Italieun embargo sur le pétrole, réclamé avec
insistance par les antifascistes, l’Auvergnatparviendra à rallier le ministre des
Affaires étrangères britannique, Samuel Hoare, de passage à Paris, le 8
décembre 1935, àune solution de conciliation consistant, pour arrêter les
hostilités, à livrer à l’Italie les deux-tiers de l’Ethiopie, en échange d’un
débouché maritime qu’elle accorderaità celle-ci.
Ce « plan Laval-Hoare » qui devaitrester secretsera divulgué par la presse,
dontl’Oeuvreetl’Echo de Paris, le 13décembre, etne manquera pas
d’indigner les opinions publiques, dontnotammentcelle de la Grande-Bretagne.
Auplus grand nombre, il apparaît, en effet, scandaleuxque les deuxpuissances
censées garantir la sécurité collective aientpuenvisager d’accorder, dans cette
affaire,une pareille prime à l’agresseur, prime que celui-ci refusera d’ailleurs
avec condescendance…
Cela coûtera son portefeuille ministériel à Hoare, le 18 décembre, que le
Premier ministre Baldwin, après avoir promisun retour à la politique de la
S.D.N. etauxsanctions, remplacera par Eden le22décembre.
Aulendemain de sa chute, Hoare expliquera auxCommunes – en présence
de Reynaud – pourquoi il a crudevoir accepter le projetde Laval : « Ce qui m’a
décidé, c’estque j’ai eula conviction que si nous étions attaqués, nous irions à

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Ce dernier, pour sa part, soutiendra n’avlaissé les mains libres » aoir «uDuce qu’en matière
économique.

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la guerre sans l’appui des autres puissances (sous-entendu laFrance) etque cela
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auraitentraîné la ruine de la S.D.N. . »
En France, le «plan Lavseraal-Hoare »vivementcritiqué par le parti
radical dont, pourtant, le président, Edouard Herriot, estministre d’Etatdu
CabinetLaval. Les socialistes, quantà eux, ne serontpas en reste, avec Léon
Blum, commentantdansLe Populairedu 20décembre 1935 :« LeCabinet
anglais a plaidé coupable. Il n’a rallié sa majorité qu’en se
désavouantluimême. La scène setransporte à Paris. C’està Paris que doitse régler le sortde
M. Laval,victime de Mussolini etmauvais génie de Sir Samuel Hoare. »
Quelle estla position de Paul Reynaud – député duIIe arrondissementde
Paris etprésidentdugroupe duCentre républicain – sur cette affaire, avantqu’il
n’intervienne dans l’importantdébatde politique extérieure, qui se déroulera à
la Chambre le27 décembre 1935 ?
Déjà, en août1935, Reynaud avaitexprimé, de nouveau,toute la méfiance
que lui inspiraitle régime mussolinien, en écrivantà son ami Henri de Kérillis,
qu’il serait vain de croire qu’en faisantdes concessionsterritoriales à l’Italie, on
l’empêcheraitde s’allierun jour à Hitson in« Siler :térêtest, demain, de
s’entendre avec l’Allemagne sur la question danubienne pour avoir les mains
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libres ailleurs, elle noustournera froidementle dos . »
Conversantavec Girard de Charbonnières, secrétaire de l’ambassade de
France à Londres, courantoctobre 1935, sur la riposte à apporter à l’offensive
italienne contre l’Ethiopie, Reynaud souligna qu’il fallait, entoutcas, se garder
d’adopterune position différente de celle de la Grande-Bretagne, car «séparer
la France de l’Angleterre atoujours été le rêve d’Hitler ». Il n’yavait, d’après le
député duIIe arrondissement, qu’une «seule cause » à défendre : « celle de la
résistance àune agression. » Le gouvernementfrançais devraitdonc « suivre la
voietracée par le Conseil de la S.D.N. etcontribuer à appliquer à l’Italieun
certain nombre de sanctions, dontl’embargo sur le pétrole. » Certes, ce seraitla
brouille avec l’Italie, le rapprochementde cette dernière avec l’Allemagne,
d’où,tôtou tard, l’Anschluss… Mais Reynaud partage l’avis de son
interlocuteur, selon lequ« Ceseraiel :tde la folie de compter sur l’Italie pour
assurer la survie de l’Autriche. Celle-ci ne pouvantêtre sauvée que par la
sécurité collective. Si celle-ci s’évapore, l’Autriche estperdue… » Etles deux
hommes de convenir que «l’affaire d’Ethiopie fera jurisprudence. Si l’Italie
gagne contre la Société des Nations, Hitler gagnera à sontour le jour oùil
décidera d’agir comme Mussolini. Mais si la S.D.N. faitreculer Mussolini, elle
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fera en mêmetemps reculer Hitler . »
Il estdonc clair aux yeuxde Reynaud que la France devraitréagir, dans cette
crise, en prenanten compte, non seulementle danger italien à court terme, mais
encore le risque hitlérien à moyenterme.

Lors dudébatdu 27 décembre 1935 à la Chambre des députés, Paul
Reynaud succédera, à latribune, à Léon Blum etYvon Delbos qui, intervenant

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respectivement pour le parti socialiste et le parti radical-socialiste, ont reproché
à Laval, entre autres, d’avoir « encouragé l’agression », de vouloir « remplacer
les sanctions par des récompenses» et d’avoir «abandonné l’esprit de la
Société des Nations »…
Bien qu’il représente le Centre républicain, formation qui s’inscritdans la
mouvance de la droite libérale, le député duIIe arrondissementde Parisva
apparaîtretoutà faiten phase avec les deuxorateurs précédents et, ducoup,
susciter principalementles applaudissements des députés de gauche.
Il a intitulé son discou« Pors :ur assurer la paix, revenons à latradition
française »,ce qui signifie, dans son esprit, revenir à la politique de sécurité
collective.
Elevantle débatetsurprenantnombre de ses auditeurs, c’esten fonction du
péril allemand qu’iltraite de l’affaire d’Ethiopie etde la politique
gouvernementale de concession aufascisme.
« Essayons de regarder au-delà de la querelle présente, déclare-t-il. Toutle
monde estd’accord pour reconnaître que ce qui faitsa gravité, c’estla présence
d’untiers silencieux. »
L’orateur laisse entendre que ce «tiers », qui observe en silence, sauratirer
tous les enseignements de la crise etdoitdéjà se réjouir des divisions qu’elle
révèle entre Britanniques etFrançais. Etde citerMein Kampf: « L’obstacle à la
guerre allemande, c’estl’entente entre l’Angleterre etla France. »
Or, l’un des moyens d’éviter cette guerre, à laquelle l’Allemagne se prépare
activement, réside, selon Reynaud, à l’occasion de l’affaire d’Ethiopie, dans
l’application stricte de la Charte de la S.D.N., qui recueille, à présent,
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l’adhésion pleine etentière dupeuple britannique .
« Ce qui estcapital, rappelle-t-il, c’estl’automatisme des sanctions, car, siun
débatintervientsur les mobiles de l’agresseur, si l’on discrimine suivantles
fautes oules mérites de lavictime,toutestperduLe jo: «». Il préciseur où
l’Allemagne attaqueraitl’Autriche, elle dirait: ‘‘Mais le peuple d’Autriche
venaità moi, les bras ouverts !’’ Le jour oùelle attaqueraitla Tchécoslovaquie,
elle dirait: ‘‘Ilya en Tchécoslovaquieune minorité allemande et une minorité
slovaque’’. Le jour oùelle attaqueraitla Yougoslavie, elle dirait: ‘‘Les Croates
de Yougoslavie supportentdifficilementle joug des Serbes’’… » Etd’ajouter :
« C’estpourquoi, il faut une formule sur laquelle aucun débatne puisse
s’ouvrir : Halte à l’agresseur, quel qu’il soitetquelle que soitlavictime ! »
Puis Reynaud salue le mouvementde révolte de l’opinion publique anglaise
qui a balayé l’accord Laval-Hoare :« Ilya làune force. Cettevictime
démembrée, cette prime à l’agresseur qu’étaitle plan Laval-Hoare, c’est toutce
que nous avons, nous Français, dénoncé pendantquinze ans etc’est toutce que
nous avons à redouter. Nous sommes obligés de reconnaître que l’échec de

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L’orateur faitlà allusion au« PeaceBallot» (référendum sur la paix) qui s’estdéroulé, en
Angleterre, en 1934.

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