Soldats de Napoléon aux Amériques

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Après Waterloo et la chute de l'Empire, plusieurs milliers d'anciens soldats de la Grande Armée fuyant la France de la Restauration s'exilèrent aux Amériques, trouvant un continent en plein effervescence révolutionnaire. Une nouvelle épopée commence alors, se poursuivant bien après la mort de Napoléon. Voici un tableau vivant de ces soldats qui ont écrit, outre-Atlantique, l'ultime page de la légende napoléonienne.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de visites sur la page 87
EAN13 9782296495289
Langue Français

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Soldats de Napoléon aux Amériques

Jean-Claude Lorblanches

Soldats de Napoléon
aux Amériques

PRÉFACE DEJEANTULARD

L’HARMATTAN

Dumêmeauteur:
Les Soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal(1807-1814),
L'Harmattan, Paris,2007
Napoléon–Le faux pasespagnol, L'Harmattan, Paris,2009.

© L'HARM ATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96398-6
EAN : 9782296963986

Préface

L'Histoire ne s'arrête pas en 1815. Vaincus, beaucoup de
soldats de Napoléon refusentde servir Louis XVIII ou de
connaître la monotonie de la vie d'un demi-solde dans une ville de
province.Certains sontproscrits.
Ils vont trouver refugesurle continentaméricain;d'autres
irontauxIndes. L'Amérique duNord était uneterre d'accueil.
Talleyrandyavait séjourné - et spéculé–pendantla Terreur ;
Hyde de Neuville puisle général Moreau yavaient vécudansl'exil.
Napoléonsongea às'y retirermaisfutmoinsheureuxqueson
frère. Lesprojetsd'évasion de l'Empereurde Sainte-Hélène auront
pourcentre lesÉtats-Unis.
Le Champ d'Asile, auTexas, devientl'Eldorado des
combattantsde la Grande Armée :
"Au lieu d'un glaive inutile,
Forgeonsle feragriculteur,
Noblesdébrisduchamp d'honneur,
Fertilisezle Champ d'Asile…"
La Nouvelle-Orléans recevra lesdébrisde cette expérience
avortée, au restaurantduVeau qui têteoudansles tavernesde la
rue de Chartres. L'Amérique duSud offre à ceshommesquise
sontbattuspourla libertéun magnifique champ d'action.
Ils vontparticiperà l'indépendance descoloniesespagnoles.
Fernando Berguño Hurtado asouligné, dans un livre paruen
2010, lerôle qu'ilsontjoué auChili. On les retrouve en Uruguay,
en Bolivie, auVenezuela…Napoléon n'avaitpasfaitla conquête
de l'Amérique. Sesanciens soldatsla fontpourlui.
Untableaud'ensemble faisaitdéfaut. Jean-Claude Lorblanchès
nousl'offre. C'est une nouvelle épopée qui commence. Ellese
poursuitbien aprèsla mortde Napoléon. On lasuitavec passion.
Aprèsl'Europe, c'estl'Amérique quisubitl'empreinte impériale.

5

Jean TULARD
de l'Institut

Avant-propos

"Je meurs prématurément, assassiné par l'oligarchie anglaise et son
sicaire". C'esten ces termes ques'exprime Napoléon dansle
testament qu'ilrédige à Sainte-Hélènequelquesjoursavant sa
mort.Appliquant strictementlesconsignes qu'ilrecevaitdeson
gouvernement,terrorisé parla crainte devoirlegénéral Buonaparte
s'évader, dénué duplusélémentairesensducontacthumain,
Hudson Lowes'estcomporté en geôlierprocédurieretobtus.
L'Empereurn'atoutefoispeut-être pasété aussi affectéque l'on
pourraitle penserparlatournure prise parlesévénements.
Au soirde Waterloo, alors qu'il pouvaitencore espérerêtre
victorieux, il a compris, envoyant surgir Blücher alors qu'il
attendait Grouchy, que tout était perdu.C'estcette nuit-làqu'il a
vraimentabdiqué.Peut-être aurait-ilsouhaité mourirà latête de
sesarmées ?Lorsdesa première abdication, en 1814, il avait tenté
desesuicider.Rien desemblable cette fois-ci.Danslesjours qui
ont suivi, il a manifestéune équanimitésurprenante.Il avait tourné
la page.
"Si Jésus-Christ n'était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu",
devait-il dire à Montholon.À Sainte-Hélène, Napoléonva
s'attacherà cultiver sa légende.Hudson Lowe la confortera par
son attitude.LasCasesl'exaltera dansleMémorial de Sainte-Hélène,
avant queBertrand, Montholon et Gourgaud ne lui emboîtent le
1
pas .La messe sera dite. Il appartiendra à ses fidèles, et tout
particulièrement à ses anciens soldats, de pérenniser le culte du
Grand Homme.
Dèsle Directoire, puisdurantle Consulatetl'Empire, ilsétaient
déjà nombreuxà avoirfranchi l'Atlantique au service deBonaparte,
puis de Napoléon, dans des conditions difficiles et des
circonstances souvent mal connues. Mais c'est surtout après 1815
qu'ils vont massivement s'exiler auxAmériquesoùils tenterontde
renoueravec lavie intensequi avaitété la leur toutaulong de
l'épopée impériale.

1

Les quatre évangélistes, comme les qualifie jolimentJean Tulard.

7

Initialement, leur motivations principale sera de se rapprocher
de l'Empereur pour organiser sa délivrance delaprisonde
SainteHélène,touten luiménageant,sur le continentaméricain,une
structuresusceptible del'accueillir,une fois libéré,que cesoit
comme empereur oucommesimple citoyen.Autant lepremier
objectif étaitclair, autant lesecond était nébuleux, chimérique.
Tousdeux s'inscrivaient toutefoisdans lamouvance delalégende
napoléonienne en traindese construire.
Cen'était pas laseuleraison quipoussait les vétéransà franchir
l'océan.Certainsde cesexilésfuyaient la France dela Restauration
pourcause de bannissement, d'autres par refusdeservir le
nouveau régime,ouencoreparcequ'ils s'estimaient victimes
d'ostracisme.
Ils vontdécouvrir, auxAmériques, des populations quiles
étonneront par leurdynamisme,les séduiront par leurgenre devie,
et souvent lesadopterontcomme étantdes leurs.
Serendantcomptequeles patriotesaméricains partageaient,
dans unelargemesure, desconceptions politiques prochesde
celles qu'ilsavaienteux-mêmes toujours professées, ils
participeront résolumentàlaluttepour l'indépendance des
colonies latino-américaines.
Assimilantce combatà celuiqui était menépour lalibération
de Napoléon, ils lepoursuivront sansétatd'âme après lamortde
l'Empereur.
Soldatsde fortune, cherchant, avecplus ou moinsderéussite, à
combiner lesouffle épique dela guerre de conquête
napoléonienne et lesidéauxdeliberté etd'égalité dela Révolution
française, fidèlesàleursengagementsauprèsdes patriotes
latinoaméricains toutenétant peu soucieuxdereconnaissance, ils
agiront,selon leursconvictions,pour unidéal qu'ils placerontbien
au-dessusdes médiocritésdelavieordinairequeleur réservait la
France dela Restauration.
Tous n'étaient pasdes saints.Il yeut parmi euxdes
opportunistes, des profiteurs, descupides, ainsique des rêveurset
des naïfs s'investissantdansdes projets utopiques, irréalisables.La
plupartd'entre eux ont toutefoisété deshommesaucaractère bien
trempé,sincèresdans leurs opinions, fidèlesdans leursamitiés,
réalistesdans leurapproche des problèmes.

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Propagateurs zélés des idées des Lumières et de la Révolution
française, ils ont participé à l'évolution de la société coloniale
sclérosée au sein de laquelle ils ont été plongés, en vivifiant
notamment la vie politique locale, tout en participant à
l'apaisement de relations sociales et interraciales souvent
conflictuelles.
C'estavant toutdans leurdomaine deprédilection,laspécialité
pour laquelle ils ontété en premier lieu recrutés,qu'ils sesont
illustrés.En œuvrantàlamisesur pied, àl'organisationetàla
formationdesforcesarmées nationales, ils ont laissé des marques
profondesdeleur passage.Elles ont perdurépendant une bonne
e
partie duXIXsiècle, et leurs traces sontencoreperceptiblesde
nosjours.

1. Le reflux français

Naufrage de Saint-Domingue

En 1697, l'Espagne avaitcédé à la France letiersoccidental de
l'île d'Hispaniolaque Christophe Colomb avaitdécouverte en
1
septembre 1492. Cette partie de l'île de Saint-Domingue , de nos
joursHaïti, comptaitdéjà de nombreuxplanteursfrançais(la
premièresucrerie avaitété installée en 1685).
Elle était restée française à l'issue de la Guerre de SeptAns
(1756-1763). Parletraité de Bale,signé en 1795, la France avait
obtenude l'Espagne lereste de l'île,soitlesdeux tiersformant sa
partie orientale, appelée à devenirla République dominicaine. Le
21janvier1801, date du transferteffectif desouveraineté,
SaintDomingue étaitdésormaisfrançaise dans satotalité.
Letraité de Parisde 1763avaitentériné l'évictionquasitotale
de la France de l'Amériqueseptentrionale, oùelle ne conservait
plus que Saint-Pierre etMiquelon. Contrainte de céderle Canada à
l'Angleterre, elle avaitperdula Louisiane.
Parcourudepuisplusd'unsiècle parlesFrançais, cetimmense
territoire,quis'étendaitdesGrandsLacsjusqu'auGolfe du
Mexique etauxMontagnesRocheuses, avait surtoutattiré des
aventuriers, descoureursdesboisetdes trappeurs. Encore
inexplorées,sesforêtset sesplaines,que drainait un imposant
réseaufluvial,représentaient un potentiel de développement
fabuleux,quoique encore insoupçonné.
Les terres situéesà l'estduMississippi avaientété attribuéesà
l'Angleterre. Celles situéesà l'ouestdufleuve étaient revenuesà
l'Espagne,qui contrôlaiten outre larégion dudelta etde la
Nouvelle-Orléans. Territoire encorevierge, la Louisiane n'avaitpas
connul'extraordinaire croissance des treize coloniesanglaises,qui,
depuislesMontsAppalachesjusqu'aulittoral atlantique, avaient

1
Ce nom,que lesEspagnolsavaientdonné àunport situé dansla
partie orientale de l'île, avait supplanté celui d'Hispaniola.

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été mises en valeur par des colons anglais cent fois plus nombreux
que leurs homologues français.
En s'étendant jusqu'aux Antilles, la guerre avait perturbé les
échanges commerciaux des îles avec l'Europe.De nombreux
planteursfrançaisde Saint-Domingues'étaient repliés surla
Nouvelle-Orléans, créantou renforçantdesliensfamiliaux
préexistants.
La paix revenue, Saint-Domingue,qui était restée française,
allaitconnaîtreune prospérité inégalée danslesautresîlesdes
Antilles. La culture de denrées tropicales,très recherchéesen
Europe etfortpriséesauxÉtats-Unis, étaitpratiquée à grande
échelle dansd'immensesexploitations,selon des techniques sans
cesse améliorées. Café, cacao,tabac, épices se négociaient
facilement, maisc'était surtoutla canne àsucre etl'indigoqui
enrichissaientlesplanteurs.
Lesprincipauxbailleursde fondsétaientdesnégociantsde
Bordeaux, de La Rochelle etde Nantes qui avaientla haute main
surla gestion desplantationsetla commercialisation desdenrées.
Outre letransportde cesdernières, leursnavirespratiquaient, à
grande échelle, latraite desnoirs, main d'œuvre exploitéesans
vergogne dansdesconditions souventinhumaines.
Le"commerce triangulaire" s'avéraitparticulièrement rentable : les
bateauxchargeaientdanslesportsfrançaisdesproduitsde
pacotillequ'ilséchangeaient,surle littoral d'Afrique noire, contre
desesclaves razziéspardes trafiquantslocaux. Transporté de
l'autre côté de l'Atlantique, le"bois d'ébène"était venduaux
planteurs, etlesnavires retournaientà leurpointde départ, chargés
de produits tropicaux.
De 1776à 1783, la guerre d'indépendance américaine allait
offrirà la France l'occasion de prendre leur revanchesurles
Anglais.
Les succèsdesa marine danslesAntilles, l'intervention directe
d'un corpsexpéditionnaire auxordresde Rochambeau, lesoutien
de nombreuxofficiersfrançaisdétachésauprèsdes unités
américainesinexpérimentées, ainsique lerôle déterminantde
Lafayette, devaientconcouriràrenforcerle prestige de la France.
Les retombéeséconomiquesne furent toutefoispasà la hauteur
de l'effortfinancier qui avaitété consenti.

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Dès la fin de la guerre, lesAnglais s'étaientattachés, avec
succès, àreconstituerleurspositionscommercialesdansles treize
coloniesdevenuesindépendantes.
QuantauxEspagnols, qui avaient récupéré la Floride en 1783,
ilsconservaientle contrôle desdeux rivesduMississippi au sud de
Natchez. Ce qui inquiétaitlesAméricainsquivoyaientd'un
mauvais œilune puissance européennese maintenirà leursportes.
En 1795, ilsnégocieront untraité leurassurantle libre passagesur
le fleuve et un accès sans restriction auportde La
NouvelleOrléans. Fermiers, forestiers,trappeursetcommerçantsaméricains
serontdèslorsde plusen plusnombreuxàutiliserlasuperbevoie
d'eau. La Louisianesera en pleine expansion.
En 1790, la population de Saint-Domingue étaitestimée àun
demi million d'habitants, dontquarante mille blancs. Les
troisquarts restantétaientdesesclaves, etlesautresdesnoirslibreset
desmétis. C'étaitla colonie la plus riche desAntilles, oùla France
possédaitaussi la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante, la
Désirade, Sainte-Lucie etTobago. Quarante pourcentdu sucre et
soixante pourcentducafé consommésen Europe provenaientde
sesplantations. La Louisiane lui procuraitl'essentiel descéréales,
de laviande etduboisdontelle avaitbesoin, en échange de
denrées tropicales. Le portde la Nouvelle Orléansétaitle pivotde
cetrafic.
N'ayantni lesmoyenshumainsni la capacité financière dese
maintenir surlarive droite duMississippi, et souhaitantavant tout
préserverleurs territoiresde Floride, duTexasetde Californie des
convoitisesaméricaines, lesEspagnols s'étaient résolusàrendre à
e
la France, le 1octobre 1800, lapartie de la Louisianequi leuravait
été attribuée en 1763. En échange, ilsavaientobtenulegrand
duché de Toscanepourl'infantFrancisco de Bourbon-Parme, l'un
desenfantsde CharlesIV.
En mai de cette année-là,selonune desclausesdu traité
d'Amiens, la Grande-Bretagne avait restitué à la France la
Martinique etla Guadeloupe. Bonaparte, Premierconsul,pouvait
désormaisenvisagerdereconstitueren Amériqueungrand espace
colonial françaisparfaitement viable. Lesîles, danslesillage de
Saint-Domingue,produiraientcesfameusesdenrées tropicalesque
l'Europe consommaitenquantitésdeplusenplusgrandes.
Relayantla métropole, la Louisiane en assureraitlesoutien
alimentaire etmatériel.

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Encore fallait-ilque cessentlescombats qui ensanglantaient
Saint-Domingue. Dansla nuitdu 22au 23août1791, encouragés
parlesnouvellesen provenance de France, desesclavesnoirs
avaienten effetdéclenchéunerévolte. Elle avait rapidementpris
de l'ampleur, notammentdansla partie orientale de l'îlequi était
encoresouscontrôle espagnol. Lesmutins s'yétaient réfugiésavec
à leur tête ToussaintLouverture (1743-1803).
LesEspagnolsavaientassuré la formation militaire de cet
ancien esclave, affranchi depuis unequinzaine d'années, etils
l'avaientnommé général.À latête dequelquetroismille hommes,
ToussaintLouvertureva affronteravecsuccèslesmaigres troupes
françaises stationnées surl'île.
Pendant une dizaine d'années, lasituationrestera confuse,
entrecoupée de périodesde calme, marquée pardesinterventions
espagnolesetanglaises, embrouillée parlesconflitsde personnesà
latête desinsurgés, notammententre lesgénérauxnoirsToussaint
Louverture etDessalines, etle mulâtre Rigaud, ainsique parle
manque de cohérence danslespolitiquesmenéesparles
représentantsdugouvernementfrançais.
On assistera àun premierexode massif desblancsdurantle
deuxièmesemestre de 1792. Effrayésparlespremiersmassacres
perpétrésparlesinsurgés, nombre de petitsplanteursavaientpris
peuret s'étaientenfuis, emmenant souventleursesclavesavec eux.
Maisilyavaitaussi beaucoup de commerçantsetd'artisansparmi
les réfugiés qui embarquaient surdesbateauxpour ralliernon
seulementla Nouvelle-Orléans, maisaussi la baie de Chesapeake,
1
auxÉtats-Unis.
Avec lesoutien de créoles royalistes, appartenantgénéralement
à desfamillesde grandsplanteurs, AnglaisetEspagnols vont
profiterdesdésordrespour tenterd'envahirla partie française de
l'île.
Envoyésparla Convention pourassurerla protection desgens
de couleur, lescommissairesSanthonaxetPolverel proclamaient
l'abolition de l'esclavage le29 août1793. Cette mesure, décrétée à
Parisle 4 février1794,rencontrait surplaceune forte opposition
descréoles, etelle neramenait qu'un calmerelatif. Le général

1 Laprésence importante de francophonesdanslarégion de Baltimore
etde Philadelphiesurprendra lespremiersexilésbonapartistes.

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Laveaux, commandant des forces françaises, décidait alors de jouer
la carte Toussaint Louverture.
Rallié en mai 1794, celui-ci se voit confier le commandement
d'une petite armée composée de soldats de toutes origines : des
esclaves noirs, des noirs affranchis ou marrons, des mulâtres, et
1
même quelques créoles.ChassantlesEspagnols,repoussantles
Anglaisquitententdese mainteniraunord età l'ouest, Toussaint
Louverture libère lesprincipalesagglomérationsde la partie
française. En juillet1795, la Convention le faitgénéral de brigade.
En août1796, il estnommé général de division parle Directoire. Il
dispose alorsd'une cinquantaine de milliersd'hommes, dont trois
mille blancs.
Le30mars1798, lesAnglais serésignentàsigner un armistice,
prélude à leur retraitde Saint-Domingue. Lorsqu'il fait son entrée
dansPort-au-Prince, le 16mai, ToussaintLouverture està l'apogée
desa puissance. Il contraintle général Hédouville, dernier
commandanten chef arrivé en mars, àrembarqueren octobre
pourla France. Puisilse débarrasse dugénéral Rigaud, le chef des
mulâtres.
Fortdupouvoirabsoluque désormaisil détient, ilvatenterde
relancerl'économie ens'appuyant surlesplanteursblancs, eten
rétablissantletravail forcé (maintenant rémunéré) desnoirsdans
lesplantations. LesÉtats-Unislui fournirontdesarmesetdes
produitsalimentaires, en échange de denrées tropicales.
Le3juillet1801, ToussaintLouverture proclameune
constitution autonomiste, décisionunilatérale que le Premier
consul juge intolérable. Sensible parailleursauxargumentsdes
planteursmartiniquaisetdesnégociantsbordelaisetnantaisqui
réclamentlerétablissementde l'esclavage, Bonaparte confie àson
beau-frère, le général CharlesLeclerc, le mari de la belle Pauline, la
mission deremettre Saint-Domingue dansle droitchemin. Maisil
se garde de dévoiler ses véritablesintentionsconcernant
l'esclavage.
Le20janvier1802,un corpsexpéditionnaire
françaisdevingttroismille hommescommence à débarquer. Le7mai, Toussaint
Louverture, lâché parplusieursdesesofficiersetpar une partie de

1 Uncréole est un blanc né danslescolonies;un mulâtre estissud'une
union blanc/noir ; un métis, d'uneunion blanc/amérindien.

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la population qui répugne à son autoritarisme, est contraint de
signer un accord avec le général Leclerc. À la mi-juin, leurré par
une fausse convocation, il est arrêté et immédiatement transféré en
France.Enfermé aufortde Joux, dansle Jura, ilydécèdera le7
avril 1803.
Aumoisd'août1802,trois semainesaprèsleplébiscitequi l'a
faitconsul àvie, Bonaparte, manifestant unregain d'intérêtpourla
Louisiane, charge legénéral Victordepréparer une expédition
pouraffirmerlaprésence de la France dansla colonie.La mission
dereconnaissancequ'André Burthe d'Annelet, aide de camp de
Victor, effectue à la Nouvelle-Orléansn'aura pasdesuite.
À Saint-Domingue, les troubles reprennentde plusbelle.La
fièvre jaune décime les soldatsautant que lespopulations.Leclerc
e
en estlui-mêmevictime : ilsuccombe le 1novembre 1802.En
juin 1803, dès que le décèsde ToussaintLouverture estconnu,
l'insurrectionredouble devirulence.Elle devientgénérale.
Véritable guerre d'extermination, lescombats sont terribles, d'une
cruauté démoniaque, d'un côté comme de l'autre.
Le général Donatien de Rochambeau,qui a prislarelève de
Leclerc,reçoitlerenfortdequelque dixmille hommes.Sousle
commandementdugénéral Dessalines, lesinsurgésmultiplientles
accrochages, prenant souventl'avantage danslescombatsde plus
en plus violents.Le 18 novembre 1803, misen échec en défendant
le fortde Vertières, Rochambeaudoitdéposerlesarmes.Selon les
termesde la capitulation, il ne disposeque de dixjourspour
e
évacuerla place et rembarquer son armée.janLe 1vier1804, le
tiersoccidental de Saint-Domingue,traditionnellementfrançais,
proclameson indépendancesousle nom de Haïti.PremierÉtat
indépendantd'Amérique Latine, c'estaussi la premièrerépublique
noire aumonde.
Repoussantlesincursionshaïtiennesjusqu'audébutde l'été
1808, le général Ferrand parviendra àse maintenirpendantcinq
ansdansla partie orientale.Lorsque lesévénements survenusle2
mai à Madrid, etla confiscation de la couronne d'Espagne par
Napoléonserontconnus, le harcèlementdes troupesfrançaises
reprendra de plusbelle avec lesoutien desAnglaisde la Jamaïque.
Le7novembre,submergé à la Sabana de Palo Incado pardes
forces quatre fois supérieures, Ferrand,refusantdeserendre,se
suicidera.Regroupésà Santo Domingo, lesFrançais qui ont

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échappé au massacre résisteront jusqu'en juillet 1809, puis ils se
rendront auxAnglais. Lescréoles, quis'étaient réfugiésà Cuba
toutaulong de cesannéesde guerre,serontexpulsés. Comme en
1792, ils sereplieront surla Nouvelle-Orléansetla baie de
Chesapeake.
Surlesquelquesoixante-dixmille hommesengagésà
SaintDomingue parla Convention, puisparle Directoire etle Consulat,
plusde cinquante millesontmorts, que cesoitdanslescombats,
des suitesde leursblessuresoude maladie. Pourcomblerces
pertes, lescommandantsen chef, qui ne pouvaientguère compter
surdes renforts venantde métropole, ontd'abordrecruté des
créolespourformerdesmiliceslocales. Puisilsontfaitappel à des
métisetà desnoirs.
Nombre de cesmiliciensintégrerontles unités régulières. On
observeraun phénomène identique danslescoloniesaméricaines
luttantpourleurnoiindépendance :rs, mulâtresetmétis seront
nombreuxà combattre dansles rangsdes unités régulières,tantdu
côté despatriotes(indépendantistes) que de celui des royalistes
(espagnols).
En 1805, il nereste pratiquementplusde Blancsdansla partie
occidentale de Saint-Domingue, Haïti. Plusde dixmille ontété
massacrés ; vingtàtrente mille ontpu s'échapper. Certains sesont
repliésdanslesîlesproches, notammentà Cuba, maisla plupart
ontgagné La Nouvelle-Orléansetle delta duMississippi,voire
même l'Alabama etles régionscôtièresplus septentrionalesdes
États-Unis. Cerefluxen massesurle continenta été favorisé par
des relationsquis'étaientnouéesdurantdesdécennies,tant surle
plan commercial que familial. C'étaitaussi la destination de fuite la
plus sûre : la marine anglaise contrôlaitles routesmaritimes versla
France métropolitaine, alorsque corsairesetflibustiersassuraient
lespassages versla Louisiane, NewYork etPhiladelphie.
À Sainte-Hélène, l'Empereurconfiera à LasCases:"J'ai à me
reprocher une tentative sur cette colonie lors du Consulat.C'était une grande
fauteque d'avoir voululasoumettre parla force;je devaisme contenterde la
gouvernerparl'intermédiaire de Toussaint(...)L'arrivée ducapitaine général
Leclerc fut suivie d'unsuccèscomplet ;maisil nesutpas s'en assurerla
durée...Il abattitle parti de couleuretdonnasa confiance auxgénérauxnoirs.
Il futdupé parceux-ci,sevitassailli d'embarras, etla colonie futperdue."

17

En janvier 1817, il renchérissaitauprèsde Gourgaud :"L'affaire
de Saint-Domingue a étéune grandesottise de ma part. Si elle eût réussi, elle
n'aurait serviqu'à enrichirlesNoaillesetlesLa Rochefoucauld (...) C'estla
plusgrande fauteque j'ai commise en administration. J'auraisdû traiteravec
leschefsnoirscomme avec lesautoritésd'une province, nommerdesofficiers
nègresdansdes régimentsde leur race, laissercommevice-roi Toussaint
Louverture, ne point yenvoyerdetroupes, laisser toutauxnoirs,si ce n'est
quelquesconseillersblancs,untrésorier, parexemple;encore j'auraisdû
vouloir qu'ilsépousassentdesfemmesnoires. Parlà, lesnègres, nevoyant
autourd'euxaucune force blanche, auraientprisconfiance dansmonsystème.
La colonie auraitproclamé la liberté desesclaves. Il est vraique j'auraisperdu
la Martinique, carlesnoirsauraientété libres, maiscelaseseraitfait sans
désordre. J'avais un plan pourcela, en attachantlesesclavesau terrain."

Abandon de la Louisiane

Début1803, l'échec de Leclerc à Saint-Domingue, puisles
énormesproblèmesauxquelsavaitété confronté,témoignaientde
la difficultéqu'ilyavaitdesoutenir un corpsexpéditionnaire
engagé aussi loin de la métropole. La France n'avaitpaslesmoyens
d'intervenirmilitairementde manière efficace danscette partie du
monde.
Parailleurs, la Louisiane n'avaitpasété en mesure d'assurer
efficacementlerôle de base arrière des troupesopérantdansl'île.
Cesoutien devenaitd'ailleurs sansobjet, la colonie devantêtre
considérée comme définitivementperdue. Lesdestructionsetles
haines racialesétaient tellesqu'il étaitimpensableque l'économie
de cequi avaitétépendantdesdécenniesle fleuron des
établissementsfrançaisdesAntillespuisse être à court terme
remise à niveau.
La Louisiane n'était-ellepaselle-mêmevulnérable?Elle allait
devenird'autantplusexposée àune attaque anglaise en
provenance duCanadaque la fragilepaixd'Amiensconclue avec
lesBritanniquesétait rompue le 17mai. Nonseulementla
Louisiane n'étaitplusnécessaire au soutien d'uneprésence
française à Saint-Domingue, maiselle allaitcoûterdeplusenplus
cherà la France, et sa défense paraissaitimpossible à assurer.
Le Premierconsul n'ignoraitpas que lesAméricains
s'inquiétaientde la présence d'une puissance européennesurleur

18

frontière ouest. Ils redoutaient que la liberté de navigation sur le
Mississippi soit remise en question, ainsi que leur libre accès au
port de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier était devenu très
important pour eux, le Mississippi drainant l'essentiel de l'activité
économique de territoires en plein développement.
Rien ne les empêcherait de s'emparer de la Louisiane lorsqu'ils
lejugeaient opportun. Pourqneuoi, dans ces conditions,pas la
leur céder de suite,puisque, de toute manière, tôt ou tard elle serait
perdue ? Ne valait-ilpas mieuxque ce soit les États-Unisqui la
récupèrentplutôtque la Grande-Bretagne ? Lesamisde la France
plutôtquesesennemis? Etd'ailleurs,querestait-il de laprésence
française dansceterritoirequivenaitdepasserprèsdequarante
ans(de 1763à 1800)sousdomination espagnole ? Seule larégion
de la Nouvelle-Orléansconservaitdesolides racinesfrançaises.
Bien que letraité fûten principetenu secret, lesAméricains
savaientque l'Espagne avait rétrocédé la Louisiane à la France. Le
tiersde leursexportations transitantparla Nouvelle Orléans, le
présidentJefferson avaitdemandé àson ambassadeurà Parisde
négocier, pourdeuxmillionsde dollars, l'acquisition de ce
débouchésurle golfe duMexique, assortie de la garantie d'une
libre circulation desmarchandises surle Mississippi.
En octobre 1802, que cesoitparmaladresse oude propos
délibéré, le chargé d'affaire espagnol à la Nouvelle Orléans,
toujoursen place carletransfertofficiel desouveraineté entre
l'Espagne etla France n'avaitpasencore été effectué, avaitlaissé
entendre que l'Espagnese préparaitàrévoquerle droitde dépôt
de marchandisesaméricainesdansle port. Prenantla menace au
sérieux, Jefferson avaitdépêché JamesMoore auprèsduPremier
consul afin d'accélérerlesnégociations. La base de la nouvelle
offre d'achatétaitportée à dixmillionsde dollars.
Le 11 avril 1803, Talleyrands'étaitmontré intéressé. Surprisde
laréaction française, Moore décidaitde battre le fer tantqu'il était
chaud, etde conclure l'affaire deson propre chef,sanschercherà
obtenirl'accord formel deson Président, cette démarcherisquant
de prendre plusieursmois. Le30avril, Bonaparte
cédaitauxÉtatsUnisplusde deuxmillionsde kilomètrescarrésdeterritoire pour
la modestesomme de quinze millionsde dollars,soitquelque
soixante millionsde francs.

19

Le 29 novembre 1803, au cours d'une cérémonie officielle
tenue à la Nouvelle-Orléans, lesEspagnolsamenaientleur
drapeau, etlesFrançaishissaientle leur. Le lendemain, le général
Wilkinson prenait, aunom desÉtats-Unis, possession de La
Nouvelle-Orléans. Une cérémoniesimilaire avaitlieuà
SaintLouis, le 4 mars1804, lesFrançaisamenantleurdrapeauetles
Américainshissantle leur.
Venantaprèsl'abandon de Saint-Domingue, lavente de la
Louisiane marquaitlerenoncementde Napoléon àtoute ambition
territorialesurle continentaméricain.
Dujouraulendemain,sanslivrerbataille,sanspertes
humaines, lesÉtats-Unisavaientplus que doublé detaille. Menée
tambourbattant, cette opération marquera profondémentles
Américains. Elleservira d'exemple à leurexpansionultérieurevers
l'ouest. La méthode employée ne faisaitpourtantpasl'unanimité,
l'extension ayantétéréaliséesansl'accord formel duPrésident, et
sansl'aval duSénat. LesFédéralistes, conservateursanglophilesde
la Nouvelle-Angleterre, craignaient que lesnouveauxÉtats qui
allaient se créer renforcentle poidspolitique de ceuxdu sud et
réduisentleurinfluence auCongrès.
Etd'ailleurs,que faire de cette immense Louisianequi, aux
yeuxde nombreuxAméricains, nesemblaitêtre, en dehorsde la
Nouvelle-Orléansetde lavoie d'eauduMississippi,qu'un désert,
"quelques arpents de neige"comme l'avaitécritVoltaire, évoquantpar
dérision le Canada et son prolongementde la Nouvelle France?
Un pointdevueque Bonaparte, Premierconsul,semblaitpartager.

Échec dans le Rio de la Plata

FaitEmpereurle 18 mai 1804, et sacré le2décembre,
Napoléonrestaitconfronté à l'hostilité de l'Angleterrequi finançait
une nouvelle coalition despuissancescontinentales. Voulant
définitivementmettre à genouxcetennemi irréductible, il décidait
de l'envahir. Fin août1805, latentative de franchissementde la
Manche par une armée d'invasion échouait, lesmoyensmaritimes
s'avérantinsuffisants. Le pire était toutefoisàvenir: le21 octobre,
lesflottesfrançaisesetespagnoles regroupéesétaientanéantiesà
Trafalgar. LesBritanniques venaientde conquérir unesuprématie
navale lourde de conséquences: lesEspagnolsn'étaientplusen

20

mesure de soutenir, de défendre, de gérer leurs colonies
américaines ; lesFrançaisétaientconfinésaucontinenteuropéen.
Adoptant une nouvellestratégie à l'encontre de l'Angleterre,
qu'il étaitde plusen plusrésoluà abattre, l'Empereur allait
l'attaquer là oùellesemblaitle plus vuen rlnérable :uinant son
commerce avec l'Europe continentale, oùelle écoulaitlesproduits
desa jeune industrie manufacturière etlesdenrées tropicalesque
produisaient sescolonies.
1
Le blocuscontinental qui étaitmisen place imposait un
contrôlestrictdescôtes, notammentdesaccèsmaritimesdu
Portugal etde l'Espagne, paysdontleséchangesavec la
GrandeBretagne étaient trèsdéveloppés.
En installantJunotà Lisbonne, eten confisquantla couronne
d'Espagne auprofitdeson frère Joseph, Napoléon espéraitnon
seulementrégler le problème de lasurveillance dulittoral, mais
aussi mettre la mainsur lesrichessesque lesdeuxroyaumesétaient
censés tirer de leurscoloniesd'Amérique. Ce n'étaitplusle cas,
maisilsemblaitl'ignorer : l'âge d'or étaitrévolu, etleurs territoires
d'outre-Atlantique coûtaient souventpluscher auxdeux
métropolesqu'ilsne leur rapportaient.
En octobre 1492, Christophe Colomb avaitcruque les terres
qu'ilvenaitd'aborder faisaientpartie des"Indes". Au service de
l'Espagne, il pensaitavoir découvert unevoie maritime directe
pour rallier par l'ouestcesfabuleusescontréesd'Extrême-Orient.
Aprèsavoir effectuétroisautres voyagesd'exploration, il mourra
sans savoir qu'il avait, en réalité, découvert un nouveaumonde
auquel Amerigo Vespucci devaitdonnerson nom.
Cinq ansplus tard, en juin 1497, levénitien Jean Cabot
découvraitTerre-Neuve. En avril 1500, AlvaresCabraltouchaitles
côtesbrésiliennes. Nuñezde Balboaserasansdoute le premier
Européen àvoir le Pacifique, en 1513, depuisl'isthme de Panama.
Hernán Cortéspartaità la conquête duMexique en 1522, et
Francisco Pizarro à celle duPérouen 1528. Le FrançaisJacques
Cartierse lançaitdansl'exploration duSaint-Laurenten 1534.
Livrée auxappétitsinsatiablesde nationseuropéennesen quête
d'espacesetde richesses, l'Amérique étaitmûre pour la

1 Instituépar le décretde Berlin du 21 novembre 1806,le blocus
continentalsera renforcé par le décretde Milan du17décembre 1807.

21

colonisation. Espagne, Portugal,Angleterre, Francevont se
partagerle continentavec desfortunesdiverses, etavec des
conceptionsdifférentesde l'exploitation etde la mise envaleurdes
territoiresconquis.
Espagnols et Portugais rechercheront les satisfactions
immédiates, quelque peu superficielles, que seuls l'or et l'argent
semblaient, à leurs yeux, pouvoir leur procurer facilement. Les
Britanniquesjouerontla carte d'une implantationraisonnée, en
s'attachant àreproduiresur place lesmodèlesde développement
de leur proprepays.Plusfantasquesdansleurapproche, les
Françaisferontlapartbelle auxgrandsespacesetà la découverte,
audétrimentd'une colonisation de terroir.HollandaisetDanois,
euxaussiprésents,rechercherontavant toutdesfacilitésd'escales
d'avitaillementpourleursnavires.
Lorsque Bonaparte avaitété couronné empereur, l'espace
colonial françaisauxAmériquesétaitdéjà considérablement réduit.
Aprèslaperte duCanada, lavente de la Louisiane etl'abandon
forcé de Saint-Domingue, il ne comptait plus quequelquesîles
antillaisesetlaGuyane.LesAnglaisavaientcertes perduleurs
treize coloniesde la côte atlantique, maisilsétaient parvenusà
maintenirdesolides relationscommercialesavec elles.Ils
commençaientà mettre envaleurles richessescanadiennes, etils
possédaient plusieursîlesauxAntillesetdanslesCaraïbes.
Jusqu'en1815, ilsoccuperontàplusieurs reprisesla Martinique.
LesPortugaisétaientbien installésauBrésil.QuantauxEspagnols,
leurs possessions s'étendaientde la Patagonie jusqu'à larégion des
GrandsLacs.La Floride, le Texasetla Californie leur
appartenaient.
Tirantadroitementparti de la déliquescence de la monarchie
espagnole desBourbonsetdesquerellesdynastiquesqui
opposaientCharlesIV àson filsFerdinand, l'Empereurleuravait
tendu unpiège en lesattirantà Bayonne.Avecune adresse
machiavélique, il allaitconfisquerletrônequ'ils se disputaient.
Le 5 mai1808, Ferdinand VII,qui avaitbénéficié d'une
première abdication desonpère, lui avait rendula couronne.Mais
il ignoraitque celui-civenaitde"céder tous ses droits au trône d'Espagne
etdesIndesàsa Majesté l'EmpereurNapoléon".Dansle documentqu'il
avait signé, levieux roi avaitexprimé lesouhaitque"leprinceque
l'Empereurjugera bondeplacer surletrônesera indépendantet neutre etles
frontièresde l'Espagneneseront pas touchées".Joseph Bonaparte, le frère

22

aîné de Napoléon, sera ce prince. Il régnera sous le nom de José,
"Don José Primero".
En s'emparantdu trône de Madrid, Napoléon pensaitmettre la
mainsurl'empire colonial espagnol d'Amérique. C'était
concevable, chacun des vice-royaumesqui le composaientétant
considéréscomme desÉtatsà partentière ayantcommesouverain
leroi d'Espagne, etdonc dorénavantJoseph. Ainsi en allait-il de la
Nouvelle Espagne (Mexique, Texas, Californie), de la Nouvelle
Grenade (Venezuela, Colombie), duPérou(avec l'Équateuret une
partie de la Bolivie), duRio de la Plata (Argentine, Paraguay,
Uruguayetl'autre partie de la Bolivie). Lescapitaineriesgénérales
(Guatemala, Chili), ainsi que lespresidencias(Charcas) etlesîles
(Trinidad, Saint-Domingue, Cuba) étaientdotéesd'unstatut
particulier.
Représentantspersonnelsdu souverain, les vice-roiset
capitainesgénérauxétaientchargésde l'administration de leur
territoiresousle contrôlestrictetcentralisé duConsejo de Indias,un
superministère descolonies. Il importaitd'informerauplus tôt
cesautorités, etde lesconvaincre deserallierà Joseph.
L'Empereuravaitconstaté que lesdéléguésespagnolsà l'assemblée
convoquée par ses soinsà Bayonne n'avaient soutenula
constitution qu'il leuravaitproposée que duboutdeslèvres. Il
fallaitfairevite pourque lesmissidominicichargésde porterla
bonne parole danslescolonies yprécèdentceuxque la junte de
gouvernementespagnole, qui organisaitlarésistance à l'ingérence
française, n'allaitpasmanquerd'yenvoyer.
Lasupériorité navale desAnglaisinterdisant tout trafic
maritimerégulier, l'Empereurcomptait surl'ingéniosité etla
bravoure deséquipagescorsaires, ainsi quesurlarapidité etla
manœuvrabilité de leursbâtiments, pourdéjouerlasurveillance
qu'ilsexerçaient,tanten haute merquesurlescôtes, de partet
d'autre de l'Atlantique. C'està euxqu'ilva faire appel pour
acheminer sesémissaires. Lespremierspartirontde Bayonne, oùil
séjournera du15 avril au 20juillet1808.
Parchance, c'était un Français,Jacquesde Liniers(Santiagode
LiniersyBremond),qui étaitlevice-roi duRio de la Plata. L'homme
n'estcertespas un "soldatde Napoléon", mais sonparcoursa été
remarquable. Né à Niortle25juillet1753,sous-lieutenantde
cavalerie àquinze ans, engagésixansplus tard dansla marine
espagnole, il a été affecté, en 1788, dansle Rio de la Plata. Promu

23

capitaine de vaisseau, il commandait, de 1796 à 1802, la flottille
légère de défense fluviale et côtière du vice-royaume. Il a été
ensuite,pendant deux ans, gouverneur de la province des
Missions, au Paraguay.
C'esten luttantcontre les tentativesde mainmise anglaises sur
le Rio de la Plataqu'ils'estforgéune légende d'audace et
1
d'intrépidité auprèsdesEspagnolsetdescréolesdu vice-royaume.
Le27juin 1806, l'escadre de l'amiral Popham avaitdébarqué des
troupesqui,sousle commandementdugénéral Beresford,s'étaient
emparéesduportetde laville de BuenosAires. Liniers,qui étaità
Montevideo,surlarive orientale de l'estuaire, avaitaussitôt
rassembléune armée hétéroclite devolontairesetde miliciens.
Avec lesoutien logistique de corsairesfrançaisetla mobilisation
de lapopulation, il avait reprisla cité, le 12août,réussissant
l'exploitde faire prisonnierBeresford etquinze cents soldats
anglais.
Nesetenantpaspourbattus, lesAnglais, étaientderetour
quelquesmoisplus tard. Avec cette fois un corpsde
débarquementde cinqmille hommesauxordresdugénéral
Whitelocke, ils s'emparaientde Montevideo le3février1807. Puis
ils se lançaient surBuenosAiresdontLiniersavaitde nouveau
organisé la défense. Bienqu'ayantpénétréjusqu'aucentre de la
ville, ilsavaient une nouvelle foisététenusen échec. Acculésà la
capitulation, ilsavaientdû rembarquerleurs troupes, abandonnant
définitivementle Rio de la Plata.
Enreconnaissancepourlerôle éminentqu'avaitjoué Liniers, le
"Héroe de la Reconquistayde laDefensa", CharlesIV l'avaitnommé
vice-roi parintérim duRio de la Plata.
Le Françaisavaitchoisi Elio,qui deviendrasonrival alorsqu'il
croyaiten faireson ami, pourlereprésenterà Montevideo en
qualité de gouverneur.
e
Quand il avaiteffectivementpris sesfonctionsmai 18, le 108,
il nesavaitpasque lesBourbonsétaient surlepointd'abdiquer(les
nouvellesmettaientplusde deuxmoispourfranchirl'Atlantique).
Il ignoraitaussi que,tirantprofitdeson ascendance française,

1 Les"créoles"sontdesblancsnéset vivantdanslescolonies;les
"Espagnols", parfoisqualifiésde "péninsulaires",sontnésen Espagne. Ils
ontpratiquementle monopole de l'administration coloniale.

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Napoléon envisageait d'en faire son allié privilégié enAmérique du
Sud.
Selonson biographe, Liniersauraitécrità Napoléon, à deux
reprises, en 1806et1807, "pour lui rendre compte de ses succès, et il lui
avait témoigné dans ses lettres une admirationqui devait faire espérer à
1
l'Empereur qu'il embrasserait volontiersle parti de Joseph.".
Ayantapprisque le marquisde SassenayconnaissaitJacquesde
Liniers, l'Empereurle convoquaità Bayonne. Filsd'unriche
planteurde Saint-Domingue, capitaine de dragonsdans sa
jeunesse, député de la noblesse en 1789,réfugié en Angleterre en
1792, Bernard de Sassenay(1760-1840) avait rejointl'armée des
émigrésde Coblence. À Saint-Domingue, ils'étaitbattucontre les
Françaisdansles rangsanglais.
Fin 1797, installé auDelaware (États-Unis), ils'étaitlancé dans
desopérationscommercialesqui lui donnerontl'occasion, en
1800, d'effectuer unvoyage d'affairesà BuenosAires. C'estlà qu'il
avait rencontré Liniers, alorscommandantde la flottille de
gardescôtes. Lesdeuxhommes s'étaientliésd'amitié. En 1803, profitant
de l'amnistie accordée auxémigrés, Sassenayétait rentré en France
oùil comptait terminerpaisiblement sesjours"surlaterre dontil
portaitle nom, àquelqueskilomètresde ChalonsurSaône".
Sasurprise avaitété grande quand il avait reçulavisite d'un
envoyé de Napoléon luisignifiant,toutesaffairescessantes, dese
rendre à Bayonnepourlerencontrer. Arrivé le29 mai 1808 dansla
soirée, il avaitété immédiatement reçuparl'Empereurauchâteau
de Marracq. "Connaissez-vousJacquesde Liniers ?" lui avaitdemandé
Napoléon, allantdirectementà l'essentiel en lui disantqu'il
l'envoyaità BuenosAireschargé d'une mission confidentiellepour
levice-roi. Le marquisavaitdemandéquelquesjoursderépitpour
régler sesaffairespersonnelles: "Il n'en estpasquestion. Vouspartez
immédiatement. Faites votretestament. Champagny vavousdonner vos
instructions. Adieu."
LeConsolateur,un brigantin discrètementancré dansl'Adour
depuisquelquesjours,setenaiten effetprêtà appareiller. Le
ministre desAffairesÉtrangèresavaitprécisé à Sassenaylespoints
essentielsdesa mission qui était, aupremierchef, de convaincre

1Jacquesde Liniers,comte de BuenosAireset vice-roi de La Plata, Marquisde
Sassenay, Plon, Paris, 1892.

25

Liniers de reconnaître sans ambiguïté la légitimité deJoseph, de le
1
faire savoir auxporteños, et de favoriser l'instauration dans le Rio
de la Plata, et àBuenosAiresenparticulier, d'unetête depontà
partirde laquelle la Francepuisserayonnerdans toute l'Amérique
duSud.
Le butétaitde contrerlesAnglaisdontlaprésence dansla
région avaitencore étérenforcéeparlerepli de lareine du
Portugal, duRégentetdesongouvernementà Rio deJaneiro, où
lord Stangford, lereprésentantbritannique,jouissaitd'unetrès
grande liberté de manœuvre.Sassenaydevaitexpliqueraux
Argentinscequis'étaitpassé à Bayonne.Le messagequ'il devait
délivrerétaitque CharlesIV etFerdinand VII avaient renoncé
volontairementà la couronne, etque l'assembléequi avait voté la
constitution étaitcomposée de notablesespagnols.Ainsi,Joseph,
le nouveaumonarque, assuraitla continuité dupouvoirentoute
légalité,sansaucun hiatus.Sassenaydevaitgarantirà Liniersqu'un
corpsexpéditionnaire desixmille hommes seraitdépêché dansle
Rio de la Platas'il l'estimaitnécessaire.
À BuenosAirescomme à Montevideo, on n'ignoraitpasque de
gravesévénements se déroulaienten Espagne.Le 10mai, le
commandantd'une frégate anglaise,qui avaitjeté l'ancre devant
BuenosAires, avaitlaissé entendreque lesarméesfrançaises
étaiententrain de mettre la mainsur toutleterritoire de la
métropole espagnole.L'abdication de CharlesIV en faveurdeson
filsFerdinand VII étaitconnueun moisetdemiplus tard.
Levice-royaumesepréparaità célébrerl'accession au trône du
nouveau roiquand, le 10août, le brigantin de Sassenayavait
touché Maldonado,port uruguayen de l'Atlantique, audébouché
de l'immense estuaire du rio de la Plata.
ReçuparElío, legouverneurde Montevideo, l'envoyéspécial
de Napoléon lui déclaraitqu'il étaitporteurd'un messagepourle
vice-roi.Pressé d'en direplus, il lui livraitl'essentiel.
En apprenantcequis'étaitpassé à Bayonne, Elío avaitprisla
mouche.Il avait voulujeterSassenayenprison, etil avaitmême
menacé de le faire exécuter.
Finalement, ils'était résoluà le laisserpoursuivresonvoyage
jusqu'à BuenosAires, maisà bord d'un autre bâtiment, leBelem, en

1 Habitantsde BuenosAires.

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