Sources orales et histoire africaine

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Français
224 pages
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Description

Ce livre est un manuel indispensable à ceux qui cherchent à atteindre le passé de l'Afrique subsaharienne par le canal de sources non écrites. Il paraît au terme de 50 années de collecte et d'exploitations de sources orales en Afrique et se distingue par l'entrée en force de la religion dite traditionnelle dans le territoire de l'historien. Quelles perspectives l'exploitation des sources orales offre-t-elle aujourd'hui aux historiens ?

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Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 194
EAN13 9782296459731
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SOURCES ORALES ET HISTOIRE AFRICAINE

Approches méthodologiques
















Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Jean-Christophe BOUNGOU BAZIKA,Entrepreneuriat
et innovation au Congo-Brazzaville, 2011.
Papa Momar DIOP,Guide des archives du Sénégal
colonial, 2011.
Pius NGANDU Nkashama,Guerres africaines et écritures
historiques, 2011.
Alphonse AYA,La fonction publique congolaise.
Procédures et pratiques, 2011.
e
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE,Les Fang auxXIX et
e
XXsiècles, 2011.
Mohamed Lamine.GAKOU,Quelles perspectives pour
l’Afrique?,2011.
Olivier LOMPO,Burkina Faso. Pour une nouvelle
planification territoriale et environnementale, 2011.
Hamidou MAGASSA,Une autre face de Ségou.
Anthropologie du patronat malien, 2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun,La Mauritanie entre le
pouvoir civil et le pouvoir militaire, 2011.
Marc Adoux PAPE,Les conflits identitaires en «Afrique
francophone», 2011.
Claudine-Augée ANGOUE,L’indifférence scientifique
enversrecherche en sciences sociales au Gabon Lade
Jean Ferdinand Mbah, 2011.
B. Y. DIALLO,La Guinée, un demi-siècle de politique,
1945-2008, 2011.
Ousseini DIALLO,Oui, le développement est possible en
Afrique, 2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD,
Gouvernance et politiques industrielles. Des défis aux
stratégies des Télécoms d’État africains, 2011.

THÉODORENICOUÉGAYIBOR







SOURCES ORALES ET HISTOIRE AFRICAINE

Approches méthodologiques





En collaboration avec
MOUSTAPHAGOMGNIMBOU,
directeur de recherche,
CNRST, Ouagadougou
&

KOMLAETOU,
maître-assistant,
Université de Lomé








L’Harmattan

































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54512-0
EAN : 9782296545120

« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de
géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin
qu’eux, non pas parce que notre vue est plus aiguë
ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous
portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur
gigantesque… »

e
Bernard de Chartres, (écolâtre,XIIsiècle)



NOTE SUR LES TRANSCRIPTIONS
PHONÉTIQUES

Il existe certes un alphabet phonétique international mis au
1
point par l'API. Mais les difficultés techniques liées à sa
2
pratique fontque cet alphabet est peu utilisé en dehors du
cercle étroit des spécialistes. Il demeure par conséquent une
certaine licence dans ce domaine, où chacun fait ce qu'il peut,
en l'absence d'un guide officiel (des toponymes, ethnonymes,
glossonymes, hydronymes locaux) élaboré par les linguistes,
validé et imposé à l'usage de tous par les pouvoirs publics ou la
pratique quotidienne. Après avoir essayé –sans succès–
d'adopter certains critères communs de transcription, nous
avons décidé de suivre la tendance générale, en reprenant,
lorsqu'elles existent, les graphies consacrées et imposées par
3
l'usage (commeNotse, éwé ou ewe, Kabiyè, Agou, etc.), même
erronées dans leur forme, et de les simplifier à l'extrême là où
aucune règle ne s'est imposée. Nous avons ainsi adopté l'accent
grave (cas de Bè) ou aigu sur les« e »les Ewé), le (comme
« ou » pour le« u », le « tch » pour le« c », entre bien d'autres,
4
dans les termes vernaculaires utilisés .

Au total, nous nous excusons pour cette commodité qui risque
de choquer les spécialistes mais, excipant des exigences
pédagogiques de l'ouvrage, nous pensons que cette forme sera
plus accessible à la grande majorité des lecteurs.


1
Association phonétique internationale.
2
De nombreux logiciels adaptés à la transcription phonétique existent certes ;
mais les lettres « éclatent » littéralement ou se muent en signes cabalistiques
au moment de la mise en page ou de l'impression du texte. Les spécialistes
maîtrisant parfaitement ces outils étant pour le moment rares sur le marché,
nous avons dû nous rabattre sur une solution plus simple.
3
En particulier sur les cartes géographiques disponibles dans le commerce.
4
Cependant le x est gardé pour représenter le son inexistant en français (rendu
par ch en allemand ou le j en espagnol), comme pour les peuples xwla et
xwéda.

9


PRÉFACE

Ce livre, par la pertinence de ses «approches
méthodologiques »,est appelé à devenir un manuel
indispensable à ceux qui cherchent à atteindre le passé de
l’Afrique subsaharienne par le canal de sources non écrites qui,
– indiquons-led’emblée –,ne se réduisent pas aux seules
« traditions orales ».

Ce livre paraît au terme de cinquante années de collecte et
d’exploitation des sources orales en Afrique. Depuis les années
1960, depuis le temps des indépendances, les traditions orales
ont en effet été interrogées, en tant que sources distinctes, par
les historiens de l’Afrique, soucieux de les traiter selon une
méthode appropriée et d’évaluer leur apport à l’histoire de
façon systématique et non pas seulement empirique, comme
l’avaient fait avant eux quelques individus d’exception que leur
curiosité d’esprit avait poussés hors des sentiers battus, à
1
l’image du pasteur Jakob Spiethauquel Nicoué Gayibor rend
un vibrant hommage.

Durant ce demi-siècle, les sources orales ont été vues et traitées
successivement sous deux angles radicalement opposés.

Dans un premier temps, jusqu’à la fin des années 1970, les
ouvrages et articles fondés au moins en partie sur les sources
orales foisonnent. Une sorte d’enthousiasme saisit les
chercheurs à l’idée de prospecter un domaine encore largement
vierge et de contribuer à l’élaboration d’une histoire jusque-là
exclue des manuels scolaires. Leurs travaux répondent à une
attente eten un temps record il leur est fait écho dans des
périodiques ou dans des sortes d’encyclopédies qui, en Afrique
comme en Europe, trouvent leur public. L’histoire antérieure à
la colonisation sort de l’ombre.

1
Qui publia en 1906Die Ewestämme, ouvrage bilingue (allemand-ewe), dont
N. Gayiboret d’autres universitaires togolais viennent de faire éditer (en
2009) une traduction annotée aux Presses de l’Université de Lomé.

11

1
Après 1980, tout change. Le grand élanest retombé. Les
recherches de terrain se font rares, pour des raisons diverses. En
Europe, après la fin de la guerre froide, l’Afrique n’a plus
occupé qu’une place réduite dans les programmes de recherche
et les appels d’offres des organismes scientifiques. En Afrique
les difficultés économiques et l’absence de crédits spécifiques
n’incitent pas les chercheurs nationaux à quitter la capitale,
alors que les enquêtes orales sont devenues coûteuses. Raisons
conceptuelles aussi, inspirées par un courant post-moderniste
envahissant, venu d’outre-Atlantique. Un scepticisme quasi
systématique s’installe, allant jusqu’à dénier toute fiabilité aux
traditions orales. Celles-ci n’informeraient guère que sur les
intérêts et les conflits qui se jouent au présent, et dont les
« traditionnistes » se feraient l’écho.

N. Gayiborprend acte des travaux de ses prédécesseurs, tirant
d’ailleurs bénéfice des arguments opposés à la fiabilité des
sources orales pour mieux armer l’historien qui les pratique
dans sa démarche critique.

Au-delà d’une attentive prise en compte de cet héritage, cet
ouvrage réalise de remarquables avancées.

Pour la première fois, le regard porté sur les sources orales de
l’histoire de l’Afrique provient de l’intérieur. Il faut le souligner
car, jusqu’alors, les grands ouvrages de synthèse sur le sujet ont
été écrits et produits hors du continent par des chercheurs
européens et américains. Aujourd’hui, notons-le au passage, les
« historiens de terrain », spécialistes de périodes antérieures à la
colonisation, sont sans doute plus nombreux en Afrique
subsaharienne qu’en Europe, où ils semblent être en voie de
disparition, et où le contemporain, au sens le plus étroit du
terme, focalise l’attention.
Autre signe distinctif: ce livre est abondamment nourri
d’expériences de terrain accumulées par l’auteur dans le sud du

1
Auquelreste attaché le nom d’Amadou Hampâté Bâ qui fut membre du
conseil exécutif de l’Unesco de 1962 à 1968.

12

Togo et les territoires limitrophes du Ghana et du Bénin. Quand
le lecteur, après quelques chapitres généraux (définitions,
typologie des sources, modalités de l’enquête orale), passe à
l’analyse et à l’exploitation des sources orales, ce savoir acquis
« sur le tas » affleure à chaque page. Les appels constantsfaits
par l’auteur à sa pratique du métier, le va-et-vient entre des
notions générales et les leçons de ses contacts prolongés avec
1
les sociétés dont il a écrit l’histoiredonnent richesse et densité
à l’ouvrage.

En outre N. Gayibor a demandé à deux autres historiens, le
2 3
togolais, K.Etou ,et le burkinabè, M.Gomgnimbou ,leurs
contributions, inspirées également par leur propre travail de
terrain, situé pour le premier dans les pays anlo et bè-togo, et
pour le second au Kasena. En aucun cas ces diverses
expériences ne sont présentées comme donnant des recettes
applicables sans discernement. Bien au contraire, elles
démontrent de façon très concrète que chaque société produit sa
propre voie d’accès à son histoire, évoquée par des
personnages, des lieux, des objets spécifiques et en des
circonstances déterminées. Il s’ensuit que la connaissance des
caractères distinctifs de la société concernée est indispensable à
l’historien qui, de toute évidence, doit se faire aussi
anthropologue.

Au-delà du seul domaine des traditions orales, c’est-à-dire des
informations qui, de bouche à oreille, ont été transmises d’une


1
Entre autres, l’histoire des peuples de l’aire culturelle ajatado jusqu’à la fin
e
duXVIIIsiècle (1985) et celle du royaume de Glidji -le Genyi- (1991).
2e e
ETOUK., 2006,L’aire cultuelle nyigblin (Togo-Ghana) duXVII auXIX
siècles. Thèse de doctorat en histoire, Lomé, UL, 600 pages.
3
GOMGNIMBOU M., 2004,Le Kasongo (Burkina Faso-Ghana) des origines
à la conquête coloniale. Thèse de doctorat d’État en histoire, Lomé, UL,
558 pages. Remarquons au passage que dans ces très remarquables thèses, de
même que chez N. Gayibor, le champ d’étude n’est pas borné par les
frontières des États.

13

1
génération à l’autre, N.Gayibor étend ses investigations aux
traces et indices que le passé a laissés sur place, que ce soit dans
le paysage végétal ou dans la vie matérielle, sociale et religieuse
d’aujourd’hui.

Si cet ouvrage de synthèse, ce manuel, se distingue de ceux qui
l’ont précédé, et notamment de ceux de Jan Vansina, c’est aussi
par l’entrée en force de la religion dite traditionnelle dans le
territoire de l’historien.

Les cultes rendus aujourd’hui aux ancêtres et aux déités au sein
d’une religion qui, contrairement à l’image figée qu’en a
donnée une ethnologie «classique »,est profondément inscrite
dans l'histoire, sont des lieux d’observation privilégiés.

Comment s’en étonner dès lors qu’on a pris conscience d’un
fait majeur: l’histoire dans le savoir interne de ces sociétés
n’est pas, comme dans les sociétés occidentales, détachée de la
religion pour constituer une branche autonome du savoir. Elle
est évoquée comme si elle n’appartenait pas aux vivants, mais à
ceux qui l’ont vécue, avec lesquels les liens n’ont pas été
coupés et, en outre, sont périodiquement réactivés.

Fidèle à sa démarche, N.Gayibor puise dans l’aire culturelle
ajatado des illustrations convaincantes. Localisation des bois
sacrés, configuration des lieux de culte et de l’habitat du grand
prêtre du dieuNyigblin, nature des offrandes, objets consacrés,
gestuelle, sont autant de conservatoires du passé, témoignant
d’une civilisation matérielle et de pratiques aujourd’hui
disparues. La description des différents sièges consacrés à des
ancêtres – représentations visuelles à l’appui –, fait ressortir, par
comparaison avec les sièges akan (notamment lesdwaashanti),


1
Unregret :la distinction, pourtant capitale, entre la tradition orale et le
témoignage qui porte sur des faits dont le narrateur a lui-même été témoin et
qui n’est pas destiné à être transmis, n’a pas étésuffisamment marquée par
l’auteur.

14

la promotion «statutaire »que pouvaient conférer, sur la Côte
du golfe de Guinée, la richesse et la possession d’esclaves.

Dans le dernier chapitre est posée une question cruciale:
quelles perspectives l’exploitation des sources orales offre-t-elle
aujourd’hui aux historiens ?

« Il faut se rendre à l’évidence », nous dit N. Gayibor. En 2010,
la situation n’est plus ce qu’elle était au moment des
indépendances. L’urgence était alors de collecter au plus vite et
au mieux des sources orales dont l’abondance ne faisait doute
pour personne. Cinquante ans plus tard un amer constat
s’impose :les sources orales se tarissent pour une série de
raisons qui ne se limitent pas à «l’extinction programmée des
traditionnistes ».

Même si ce sombre tableau peut être partiellement nuancé, la
quête restant encore praticable dans certaines parties de
1
l’hinterland, et le champ du religieux s’étant largement
2
ouvert , l’auteur prend acte d’un mouvement irréversible.

Que faire à présent? Comment répondre à l’assèchement des
sources ?N. Gayiborsuggère que l’on rassemble
systématiquement ce qui a été collecté jusqu’ici et que l’on s’en
serve comme base de travail. Ces propositions, exposées dans
les dernières pages du livre, alimenteront les réflexions, non
seulement des professionnels, mais de quiconque s’intéresse à
l’histoire de l’Afrique et à ses sources.

Claude-Hélène Perrot


1
Voir notamment les thèses de M. Gomgnimbou (2004, citée plus haut), et de
e
B. Tcham,2003 :Le Bassin de l’Oti (Nord-Togo) duXVIIIà 1914. siècle
Thèse de doctorat d’État, Université de Lomé, 837 p.
2
Voir la thèse de K. Etou (2006, citée plus haut).

15


INTRODUCTION

«Si tu n’es pas content de l’histoire que les autres ont écrite
1
pour toi, écris ta propre histoire».


Autres temps, autres signes. L’histoire africaine, celle de
l’Afrique noire d’avant la colonisation, a acquis ses lettres de
noblesse et obtenu droit de cité depuis quelques décennies, suite
à l’évolution logique des idées et des comportements tout au
e
long duXXsiècle ;l’accélération de ce mouvement dans la
seconde moitié dudit siècle grâce aux indépendances des
colonies d’Afrique, ainsi que l’impact, sur la pensée universelle,
des ouvrages d’un nombre de plus en plus croissant de
chercheurs et d’intellectuels africanistes et africains, ouvrirent
la voie à une nouvelle vision du passé de l’Afrique enfin libéré
de l’obscurantisme dans lequel l’enfermaient jusqu’alors les
idéologies impérialistes des tenants d’une certaine conception
puriste de l’Histoire. La parution, en 1961, du désormais
ouvrage-culte de Jan Vansina,De la tradition orale, essai de
méthode historique,participe de ce mouvement de libéralisation
de la culture africaine en imposant les sources orales promues
au rang de sources à part entière, dignes d’être utilisées pour la
reconstitution du passé des peuples dits sans écriture. Il est donc
aujourd’hui possible, ainsi que l’ont démontré bien des
chercheurs, de reconstituer à l’aide de diverses sources
matérielles, y compris les sources orales, une histoire donnant
les mêmes garanties scientifiques que celle élaborée à partir des
documents écrits dont l’utilisation exclusive a été le credo des
historiens positivistes.

L’Histoire, dans sa plus simple acception, est la reconstitution
du passé humain. Toute société a un passé, donc une histoire.
Mais l’élaboration de celle-ci ne passe pas forcément par les
mêmes canaux qu’en Occident. À la conception rigide et
restrictive des historiens positivistes pour lesquels il n’y a point


1
Chinua Achebe:Le monde s’effondre(1958).

17

d’histoire sans documents écrits, s’oppose celle, plus ouverte
mais non moins objective, de l’École des Annales à travers cette
prise de position de Lucien Fèbvre (1953: 428):« L’Histoire
se fait avec des documents écrits, sans doute… Mais elle peut se
faire, elle doit se faire sans documents écrits s’il n’en existe
point. Avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui
permettre d’utiliser pour fabriquer son miel.» EtJ. Ki-Zerbo
(1972 : 98-99) de renchérir :« l’homme a rendu historique tout
ce qu’il a touché de sa main créatrice, depuis le bois le plus
vulgaire jusqu’au bijou le plus précieux. Il s’agit donc d’une
histoire poly-sources. »ne le dira jamais assez suivant la On
formule de Claude Lévi-Strauss, la pensée humaine est unique ;
mais la diversité des conditions de vie et des activités humaines
à travers le temps et l’espace impliquede factoune pluralité de
modes de vie et de comportements, donc un regard différent
suivant les milieux, sur les choses de la vie. Un tel constat
impose à l’historien l’obligation de faire preuve d’une grande
ouverture d’esprit quant au choix des moyens indispensables à
la bonne conduite de son travail.

Les civilisations africaines au sud du Sahara étaient
essentiellement des cultures orales. Certes, selon le dicton
chinois mandarinal bien connu,la plus pâle est« l’encre
préférable à la parole la plus forte »; mais avant l’écrit, était le
verbe. Dans les civilisations sans écriture, la parole, vecteur des
messages essentiels à la vie du groupe, revêt une importance
singulière, importance perdue dans les sociétés dotées de
l’écriture. Dans les civilisations orales, dire ou nommer, c’est
agir, prendre possession de, créer; d’où l’importance de la
tradition orale dans la connaissance de l’histoire africaine
(Vansina 1986 : 89).

Dans les années 1960, d’aucuns se demandaient encore en
Occident si l’Afrique avait une histoire, et si oui, s’il était
possible de la reconstituer. La méthodologie de l’écriture de
cette histoire étant encore balbutiante, beaucoup en doutaient.
De nos jours, cette discipline nouvelle a pris racine et s’est
résolument affinée et affirmée. Son essence, c’est l’étude et


18

l’analyse critique des sources orales en vue de leur exploitation
pour la reconstitution de cette histoire.

Notre propos, à travers cet ouvrage, est d’exposer la
quintessence de la démarche des historiens de terrain dans
l’usage des sources orales, en vue d’un travail qui se veut
scientifique. Cet essai s’appuie, on s’en doute, sur les travaux
1
de Vansina, Henige, Perrot– entreautres –,véritables
pionniers dans le domaine de l’établissement des règles
méthodologiques d’une utilisation rationnelle des sources orales
en vue de la reconstitution de l’histoire des peuples dits sans
écriture. Notre apport sera essentiellement du domaine des
2
exemples particuliers tirés du terrain d’étudeainsi que de notre
expérience personnelle acquise auprès de nos informateurs dont
la fréquentation assidue sur plus de vingt ans a fini par établir
un courant d’empathie entre eux et nous. Ce témoignage ne sera
pas sans intérêt pour les jeunes chercheurs car, en dehors de la
diversité des situations et des cas évoqués, il stimulera, du
moins nous osons l’espérer, le désir d’autres chercheurs de
terrain dans d’autres aires culturelles, de nous emboîter le pas
afin d’enrichir cette méthodologie qui a encore besoin de
consolider ses acquis.


1
Voir la bibliographie (infra, pp. 205-212).
2
Recherches effectuées principalement au Togo, en partie au Ghana, au Bénin
et au Burkina Faso. Les exemples et cas évoqués sont en conséquence pour la
plupart choisis dans ces milieux, sans pour autant altérer, les lecteurs en
jugeront, le caractère général de la présente étude.

19


PROLOGUE

Un retour aux sources ?


Au lendemain des indépendances, bien des élites africaines,
dans le souci légitime de participer au développement de leurs
pays, et aussi de profiter des bienfaits et largesses de la patrie,
ont déserté les campagnes, la plupart munis d’un vernis
d’éducation à l’occidentale, afin de profiter des prébendes de
l’État-providence, alors supposé seul dispensateur d’un salaire
mensuel, signe le plus tangible de la nouvelle répartition des
richesses. Terroirs, villages et villes secondaires des campagnes
se retrouvèrent vite dépeuplés et désœuvrés, face à des
mégalopoles en train de s’édifier autour des villes-capitales. Cet
isolement soudain entraîna le dépérissement des fondements du
milieu rural :pratiques économiques, sociales et religieuses
s’étiolèrent, faute d’une nécessaire vigueur et d’un renouveau
que ne pouvait leur insuffler une jeunesse obnubilée par la
recherche d’un bien-être et la quête d’une respectabilité que les
structures traditionnelles étaient désormais dans l’impossibilité
de leur offrir. Les villages, atteints de plein fouet par ce
mouvement, dépérirent et devinrent des lieux vidés de toute
initiative créatrice, uniquement hantés par les vieilles personnes
ou par une jeunesse incapable de suivre la tendance nouvelle,
donc inapte à communiquer un regain de vitalité aux structures
locales.

Conséquence logique, le village perdit de sa superbe aux yeux
de cette jeunesse hantée par la culture et les mœurs de
l’ancienne métropole, n’aspirant plus qu’à rentrer dans les
habits encore chauds de l’ancien maître, un nouveau mode de
vie «moderne »,seul dispensateur d’un bien-être et d’une
respectabilité que ne pouvait leur offrir que la ville-capitale où
une instruction, même rudimentaire, leur donnait accès aux
postes de la Fonction publique. Le signe le plus visible de ce
renversement des valeurs demeure, sans aucun doute, le mépris
de plus en plus évident, affiché par cette jeunesse vis-à-vis des


21

pratiques locales de leurs terroirs respectifs. Les «vieux »
abandonnés à leur sort au village et les coutumes ancestrales
furent graduellement oubliés au profit de la nouvelle donne. Les
structures villageoises dépérirent, les vieilles personnes,
affaiblies par l’usure du temps, et les jeunes gens invalides,
seuls rescapés de ce mouvement, étant incapables de maintenir
la vitalité dans les campagnes. Finalement les pratiques sociales
– entreautres le renouvellement des cérémonies rituelles
annuelles, signe de la commune adhésion à des valeurs
intangibles héritées du passé–, considérées comme désuètes et
surtout signe d’une inculture dégradante par les nouvelles élites,
furent progressivement dénigrées et le retour aux sources de la
jeune génération émigrée en ville se ralentit notablement. Elle
avait désormais ses intérêts ailleurs et le sort de leur village leur
devint indifférent.

Bien des chercheurs occidentaux, spécialistes du terrain, furent
frappés par ce manque d’intérêt de la jeunesse et des grands
notables de la République pour leurs origines, et parfois, s’en
inquiétèrent. Plusieurs menèrent leurs recherches dans ce climat
d’indifférence et parfois de curiosité des ressortissants de leur
terrain d’étude, hormis quelques exceptions, bien sûr.

Le paradoxe de cette histoire, c’est qu’au même moment, les
africanistes occidentaux étaient en train, par des travaux de
grand renom, de redonner vie à cette culture dénigrée pendant
des décennies par l’idéologie coloniale. Une certaine élite
africaine ne fit sa «révolution culturelle» que dans les années
1990-2000, où l’on assista à un retour aux sources d’une partie
de cette jeunesse des indépendances jadis iconoclaste,
aujourd’hui septuagénaire –repue par le passage dans les
circuits du pouvoir politique ou économique qui l’ont
enrichie eten même temps assagie– et désireuse de se refaire
une nouvelle vie en prenant désormais en compte le
développement de son terroir. Cette aspiration nouvelle se
traduisit par un regain d’intérêt pour les coutumes ancestrales,
un recours et un retour plus fréquents aux valeurs
fondamentales du clan, que l’on n’hésite plus à évoquer, voire


22