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Une enquête de Colbert en 1665

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Colbert doit en partie sa réputation de grand commis de l'Etat aux enquêtes qu'il a commandées sous Louis XIV. Celle de 1665 sur les offices, remarquable outil de connaissance et, éventuellement, de transformation de l'appareil monarchique, recense toutes les charges publiques créées par le roi. La généralité de Bordeaux, avec ses institutions, ses villes et ses frontières, est ici analysée.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 17
EAN13 9782296482265
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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Une enquête de Colbert en 1665 La généralité de Bordeaux dans l’enquête sur les offices
Chemins de la mémoire nouvelle série
Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine historique des origines à nos jours.
Déjà paru Madeleine Lassère,La princesse de Ligne, 2012. Pierre Bezbakh,Crises et changements de sociétés, 2011. Bernard Suisse,La mandarinade,2011. Julien Cain, un humaniste en guerre, tome 1 : « lettres 1914-1917 ». Introduction, notes et postface par Pierre- André Meyer, série : « XXème siècle », 468 pages.
Christophe BLANQUIE UNE ENQUÊTE DE COLBERT EN 1665 La généralité de Bordeaux dans l’enquête sur les offices
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55843-4 EAN : 9782296558434
Introduction
Enquête sur une enquête
«Ce fut avec la prise totale du pouvoir par le mercantilisme et l’arrivée de 1 Colbert que la statistiquefut mise au service de l’économique» . Celui-ci multiplie en effet les enquêtes, portant simultanément son intérêt sur les vaisseaux français, les imprimeries parisiennes ou les provinces. Lorsque l’on ouvre pour la première fois l’un des deux volumes de l’enquête de 1665 sur les offices, l’on est d’abord impressionné par la régularité de la copie et son ordonnancement. Sur des centaines et des centaines de pages, la présentation est aussi soignée. L’apparence d’un tel document confirme immédiatement la putation de sérieux du ministre qui l’a fait réaliser! Voilà incontestablement l’un des témoignages les plus suggestifs de la démarche de Colbert. Dès septembre 1663, il adresse aux intendants une copieuse circulaire pour leur demander dans un délai de quatre à cinq mois des informations sur la géographie des généralités, sur l’Eglise, sur la noblesse, sur la justice et sur le 1 e  Hervé Hasquin, « Sur les préoccupations statistiques en France au XVII siècle »,Revue belge de philologie et d’histoire, t. 49, 1971, pp. 1095-1118, pp. 1102-1103.
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2 commerce . Si le comportement et la fidélité des officiers semblent alors 3 premiers, Colbert s’intéresse aussi à leur nombre. «Pour le détail entier, Sa majesté désire connoistre, dans chaque province, combien il y a d’officiers et de 4 gens de justice, qui vivent de cette fonction » . Il en est de même pour les élections : « Il sera bon encore de faire mention du nombre des élections ressortissantes desdites cours des aydes, et des offices dont elles sont 5 composées » . Le document établi en 1665 complète et précise les données recueillies une année auparavant. Cependant, à l’heure du renforcement du pouvoir des intendants, il est remarquable que l’information soit demandée aux trésoriers de France, que le questionnaire de septembre 1663 incluait parmi les officiers auxquels les commissaires départis devaient s’intéresser.
La cohérence des lourds registres semble si forte que l’on ne songe qu’à consulter la partie qui intéresse, l’information dont on a besoin. L’enquête affiche un air de vérité, d’objectivité auquel il est bien difficile de ne pas se laisser prendre. Les choses sont un peu plus compliquées dès que l’on considère le document d’un peu plus près. L’on constate alors que la rigueur de l’enquête doit beaucoup à l’habileté du scribe, dont la main régulière et élégante dissimule les variations dans la qualité des données et rend moins repérables les fautes de calculcomme souvent, dans ce type de documents, il est malaisé de retrouver les totaux indiqués et il est nécessaire, afin d’opérer les indispensables redressements, d’identifier les fautes du copiste. Encore ne s’agit-il là que d’erreurs de plume, car les informations présentées ne recoupent pas toujours celles dont nous disposons par d’autres sources. Les données transmises par les trésoriers de France ont ensuite été retraitées par les commis de Colbert, dans un souci d’homogénéisation, sans doute, mais aussi pour se conformer aux besoins ou projets du ministre. Il importe dès lors d’être attentif à la présentation et de ne pas exclure que des chiffres ont pu être modifiés et que ces retouches sont volontaires et significatives. Il faut donc, lorsque l’on liton prend connaissance, toujours garder à l’esprit qu’un tel documentn’est pas plus véridique que n’importe quel autre témoignage historique. Il n’en donne pas moins une vision saisissante et du royaume au début du règne personnel de Louis XIV, et de « la
2 Olivier Chaline,Le règne de Louis XIV, Paris, Flammarion, 2005, pp. 171-172. 3  Cf. Gauthier Aubert, «L’enquête de Colbert sur les magistrats: une source pour connaître les ‘hommes du roi’ dans les Parlements? »,Hommes et gens du roi dans les parlements de France à l’époque moderne, Caroline Le Mao dir., Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2011, pp. 17-28. 4 Colbert,Lettres, instructions, mémoires, Pierre Clément édit., Paris, Imprimerie impériale, 1860-1873, 6 vol., t. IV, pp. 33-43, p. 33. 5 Id., p. 34.
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France de M. Colbert», c’est-à-dire de la vision qu’on pouvait en avoir dans les bureaux de celui qui n’était pas encore contrôleur général des finances –après de la disgrâce de Fouquet, en 1661, il siège au conseil royal des finances en qualité d’intendant des finances et ne devient formellement contrôleur général 6 que par le règlement du 12 décembre 1665 .
Parce qu’elle intervient tôt dans le règne personnel de Louis XIV, l’enquête ne décrit pas la France classique. Certes, elle applique à sa manière une règle des trois unités : un document, une présentation, un total, mais la réalité conserve une vitalité toute baroque et les créations de Louis XIII et de Richelieu y coexistent avec des institutions pluriséculaires. Or l’énumération de ces héritages parfois contradictoires accompagne un projet: l’enquête est aussi un instrument d’action. Si elle n’est pas directement destinée à redessiner le royaume, elle alimente une réflexion et un argumentaire, elle propose des justifications.
Parce qu’elle ne mentionne que lesoffices vénaux, elle est immédiatement associée à la politique de Colbert en la matière et, plus précisément, à la volonté qu’il a très tôt affichée, d’en réduire le nombre afin d’alléger la charge qu’ils représentent pour les finances royales, et de réorienter la fortune des familles vers des placements jugés plus utiles. S’il est incontestable que Colbert entend 7 limiter le nombre des offices , cette volonté peut aussi avoir des motivations plus politiques, directement inspirées par l’expérience de la Fronde. Dans ce cas, la méfiance est-elle systématique ou bien se concentre-t-elle sur certaines compagnies? De même, les suppressions d’offices doivent-elles être indifférenciées et toucher proportionnellement tous les corps, ou bien plutôt porter prioritairement sur les charges les moins utiles? Dès que l’on entre dans cette voie, il faut poser la question en termes de rationalisation et se demander si les suppressions ne doivent pas servir à dessiner une carte judiciaire, fiscale et administrative plus adaptée mais de tels termes ne sont-ils pas anachroniques? Ces interrogations ont du moins l’intérêt de montrer que les intentions de Colbert peuvent avoir été plus complexes et qu’elles ne se révèleront qu’en ne lisant pas l’enquête sous le seul angle d’une stratégie de déflation d’offices.
6 Michel Antoine,Le cœur de l’Etat. Surintendance, contrôle général et intendances des finances 1552-1791, Paris, 2003, Fayard, pp. 295-302. 7  William Doyle, « Colbert et les offices »,Histoire Economie et Société, octobre-décembre 2000, pp. 469-480.
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Pour paraphraser Lévi-Strauss, l’enquête «s’inscrit simultanément dans 8 l’espace, dans le temps et dans la hiérarchie sociale». Oui, dans l’espace: parce qu’elle est divisée en généralités, il est possible d’en tenter une lecture plus précise et, au lieu de la mettre au service d’autres enquêtes, de la prendre pour objet d’étude et de s’efforcer d’en comprendre l’organisation et, sinon la confection, du moins certaines des représentations des officiers ou commis qui l’ont élaborée. C’est l’expérience que nous nous sommes proposée autour de la généralité de Bordeaux.
Celle-ci constitue un champ d’observation suffisamment circonscrit pour qu’un historien puisse contextualiser efficacement les données de l’enquête. La critique interne est certes indispensable, mais les écarts qu’elle révèle n’apparaissent comme des anomalies qu’en fonction d’informations relevées ailleurs, et dont on ne perçoit l’importance que pour avoir déjà travaillé sur les institutions ou sur les territoires considérés. Or c’est en rendant compte de ces anomalies, en recherchant leur raison d’être, leur explication, que l’on parvient véritablement à comprendre la mécanique de l’enquête. L’exercice permet d’abord d’en utiliser plus finement les résultil nous oblige ensuite àats ; pénétrer dans l’arrière-boutique de la statistique colbertienne.
On perçoit ici l’un des aspects de la relation entre les officiers royaux en province et les commis de la surintendance puis du contrôle général des finances (la distinction centre-périphérie est ici moins significative que la différence radicale des statuts). Tous parlent de cette réalité que constituent les offices de la généralité ; cependant, quand les officiers citent les gages et indiquent des prix, les commis y ajoutent des références fiscales. Les deux manières de décrire la Guyenne répondent peut-être à deux commandes qu’il importe de distinguer, elles traduisent en tout cas deux moment d’un processus de prise en charge de la vénalité des offices. Car endernière instance, il s’agit bien de ceci : comment décrire une partie du royaume en énumérant des offices vénaux ou, en d’autres termes, comment appréhender le royaume à travers la vénalité des offices? Voilà la raison fondamentale de l’écho des registres dans l’historiographie: ils insèrent la vénalité dans des catégories institutionnelles ou géographiques familières, rassurantes même. Mais ce faisant, ils en neutralisent la dynamique : le document colbertien ne doit plus dissimuler le projet politique dont il est pourtant la première traduction, maîtriser la vénalité des offices, ce qui est bien autre chose que la combattre.
8 Claude Lévi-Strauss,Tristes tropiques, Paris, Plon, 2007 (1957), p. 92.
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