Weimar à l'époque de Goethe

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Weimar au XVIIIème siècle, est une minuscule résidence ducale perdue au fond de la Thuringe. Pourtant, ce gros bourg de campagne, allait voir naître un des plus grands moments de la littérature allemande et européenne, et ce, grâce à l'esprit eclairé et ouvert d'une jeune duchesse et de son fils qui surent attirer et garder auprès d'eux des écrivains aussi prestigieux que Goethe, Wieland, Herder et Schiller. Napoléon, avait même la tentation de rayer le duché de la carte, mais au même moment, les oeuvres des poètes de Weimar entamaient une conquête toute pacifique de l'Europe et finissaient par la subjuguer.

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Date de parution 01 avril 2004
Nombre de lectures 229
EAN13 9782296356788
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

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WEIMAR
À L'ÉPOQUE DE GOETHEAllemagne d'hier et d'aujourd'hui
Collection dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de
la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement
méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte.
Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables
pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs
d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur
âge.
Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le
lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire
réflexion.
Dernières parutions
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Défense et de Sécurité, 2004.
Walter KOLBENHOFF, Morceaux choisis, Choix et adaptation
française de Thierry FeraI, 2004.
Rachid L'AOUFIR, Ludwig Borne (1786-1837), 2004.
Hans STARK, Helmut Kohl, l'Allemagne et l'Europe. La
politique d'intégration européenne de la République fédérale.
1982-1998,2004.
Doris BENSIMON, Juifs en Allemagne aujourd'hui, 2003.
Marie-Amélie zu SALM-SALM, Échanges artistiques
francoallemands et renaissance de la peinture abstraite dans les pays
germaniques après 1945,2003.
Bettina MROSOWSKI, Savoir vivre avec les Allemands. Petit
guide interculturel, 2003.
Christa VON PETERSDORFF, « Dans ma France, c'était bien
autrement». Réflexions sur la mésentente franco-allemande,
2003.
Michel DUPUY, Histoire de la pollution atmosphérique en
RDA" 2003.
Martin IMBLEAU, La négation du génocide nazi, 2003.
Thierry FERAL, La mémoire féconde. Cinq conférences, 2003.
Andréas RITTAU, Interactions Allemagne-France, Les
habitudes culturelles d'aujourd'hui en questions, 2003.
Thomas ROSENLOCHER, La meilleure façon de marcher,
2003.Jean DELINIÈRE
WEIMAR
À L'ÉPOQUE DE GOETHE
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE@L'Hannatlan,2004
ISBN: 2-7475-6258-1
EAN : 9782747562584Pour Jeanie, François, Anne-Marie,
Antoine, Hélène et Clara.
Un grand merci à Lucette Perol pour sa lecture attentive et ses conseils
avisés.Ô Weimar! Un sort particulier t'échut:
Comme Bethléem en Judée, tu es grande et petite à la fois!
De loin, la voix de l'Europe cite ton nom
Tantôt pour évoquer la hauteur et la vivacité de ton esprit, pour relever ta niaiserie,
Le sage silencieux, lui, regarde et voit vite
Que deux extrêmes sont proches parents.
Mais toi qui prends un plaisir particulier
A ce qui est bon, ouvre ton cœur à l'émotion!
Goethe, Sur la mort de Mieding (1782). Sixième strophe.Introduction
Ce n'est pas un simple hasard si la ville de Weimar a été désignée en 1999
par l'Unesco "ville européenne de la culture". Plusieurs raisons sérieuses avaient
justifié ce choix: d'abord, on y célébrait le 250e anniversaire de la naissance de
Goethe qui avait habité et animé cette cité pendant plus de cinquante-sept ans;
ensuite on évoquait par ricochet, si l'on peut dire, dix ans après la chute du mur de
Berlin, le 80e anniversaire de la fondation de la première république allemande,
celle qu'on a appelée précisément la République de Weimar. En effet, les députés
de la première Assemblée constituante démocratique avaient choisi ce lieu
hautement symbolique pour y proclamer solennellement la constitution d'une
république sur laquelle ils fondaient les plus grands espoirs pour l'avenir de la
nation. Weimar n'avait-elle pas été aussi le lieu où, en cette même année 1919,
Walter Gropius avait créé le Bauhaus, la célèbre école d'architecture et d'arts
appliqués? Ni la République ni le Bauhaus d'ailleurs ne devaient résister, quatorze
ans plus tard, à la barbarie de la dictature nazie.
Weimar n'en reste pas moins aujourd'hui une ville-symbole. En effet, cette
modeste résidence ducale avait été, sur la fin du XVIIIème siècle et au début du
XIXème, un des hauts lieux de l'esprit, "l'Athènes du Nord", comme on disait
alors, un des grands centres littéraires et artistiques de l'Allemagne, le berceau du
classicisme allemand, d'un humanisme profond directement inspiré de l'antiquité
grecque et qui se voulait une réponse aux désordres sanglants engendrés par la
Révolution française.
Mais comment cette obscure bourgade thuringienne avait-elle pu acquérir
une telle renommée et pourquoi Goethe, jeune écrivain célèbre, auteur des
Souffrances dujeune Werther, fils d'une riche famille bourgeoise de la ville libre et
opulente de Francfort-sur-le-Main, était-il venu se perdre dans cette petite
résidence ducale d'à peine six mille habitants et s'y installer définitivement?
Ce fut d'abord le fruit d'une rencontre. Début décembre 1774, le jeune Carl
August de Saxe-Weimar qui devait monter sur le trône de son petit duché quelques
mois plus tard, avait entrepris, selon les habitudes de la noblesse allemande de
l'époque, un voyage en France qui devait à la fois parachever ses études et lui
Ilouvrir les yeux sur le monde. Il était accompagné de son frère cadet Constantin, de
leurs gouverneurs respectifs, le comte von Gortz et le capitaine von Knebel, ainsi
que du grand écuyer von Stein. Devant se rendre à la cour de Bade à Karlsruhe où
Carl August allait faire la connaissance de Louise de Hesse-Darmstadt qu'on lui
destinait pour épouse, nos voyageurs firent halte à Francfort, le Il décembre.
Knebel, passionné de littérature et admirateur fervent de Werther qui venait de
paraître, ne put s'empêcher d'aller rendre visite à son auteur et l'invita à faire
connaissance des jeunes princes qu'il accompagnait. Goethe accepta et, comme il
le raconte dans Poésie et Vérité (3e partie, livre 15), il vit, sur la table, un
exemplaire tout neuf des Fantaisies patriotiques de Justus Maser, un écrivain
politique qui avait été administrateur du diocèse d'Osnabruck et qui soutenait le
rôle éminent que devaient jouer les petits Etats dans la vie économique et culturelle
de l'Empire. Goethe, acquis à ses idées, en fit un vibrant plaidoyer en montrant les
belles perspectives qui pouvaient encore s'offrir au souverain d'un petit duché. Il
fit littéralement la conquête de Carl August qui l'invita à les accompagner jusqu'à
Mayence où ils se rendaient le lendemain. Ce fut fait et Goethe resta encore deux
jours en leur compagnie. Puis les princes continuèrent leur voyage et Goethe rentra
à Francfort. Au mois de mai 1775, il partit à son tour en Suisse en compagnie des
deux comtes Stolberg. Ils passèrent eux aussi par Karlsruhe où ils furent reçus à la
cour du Margrave Karl Friedrich de Bade. Goethe y retrouva les Weimariens sur le
chemin du retour et fit alors la connaissance de la future duchesse Louise qui venait
de se fiancer avec Carl August. Ils les retrouva encore le 12 octobre à Francfort,
lorsque les jeunes mariés, rentrant à Weimar, lui rendirent visite chez ses parents et
l'invitèrent à les rejoindre dans leur résidence thuringienne. Carl August promit
même de lui envoyer, dès son retour, une voiture pour l'y conduire. Aussitôt
lancée, l'invitation fut acceptée au grand mécontentement du père de Goethe qui,
conscient de sa dignité de citoyen d'une ville libre, mit son fils en garde contre la
versatilité des grands de ce monde. Il semblait d'ailleurs avoir raison puisque
plusieurs semaines s'écoulèrent sans que Goethe reçût le moindre signe de
Weimar. Aussi, sur les conseils de son père, se décida-t-il à entreprendre le voyage
en Italie qu'il projetait depuis longtemps. Il fit une première étape à Heidelberg où
il fut prévenu, début novembre, qu'un dignitaire de Weimar, August von Kalb,
gentilhomme de la chambre du duc, l'attendait à Francfort avec la voiture promise.
Il fit demi-tour et arriva à Weimar le matin du 7 novembre 1775.
Rien n'avait été précisé sur ce que le poète venait faire dans cette cour ni
combien de temps il devait y rester: il était simplement l'invité du couple ducal et
n'avait de surcroît aucune idée précise du protocole pointilleux d'une cour
princière. Jusque-là, il avait plutôt vécu en dehors de toute convention, mais il était
curieux de découvrir de plus près un milieu qu'il n'avait pas encore eu l'occasion
de fréquenter. De plus, ce jeune duc et son épouse lui avaient fait une excellente
impression. Alors pourquoi ne pas tenter l'aventure?
En fait, il en avait assez de la vie qu'il menait à Francfort, ce « trou »,
comme il l'appelait, où son père rêvait de le voir s'établir définitivement comme
12avocat. On l'avait même fiancé à une fille de banquier, Lili Schonemann, qui lui
plaisait certes, mais à qui il avait de moins en moins envie de s'attacher
définitivement. Le voyage en Suisse avait déjà créé une première distance, ce
nouveau départ pour Weimar allait décider de tout. Non, il n'était pas fait pour
cette vie bourgeoise paisible, ordonnée et sans surprise dont il s'était tant gaussé
dans son Werther. Sans doute se voyait-il vaguement dans un rôle de conseiller
politique, de mentor auprès de ce jeune duc inexpérimenté, comme l'avait laissé
présager la conversation qu'ils avaient eue lors de leur première rencontre, à
Francfort. Ille laissait entendre dans la lettre qu'il envoyait le 22 janvier 1776 à
son ami Merck de Darmstadt où, sans ignorer, comme il le disait crûment, « la
merde que cach[ait] cette magnificence temporelle », il estimait que les duchés de
Weimar et d'Eisenach étaient malgré tout « un terrain acceptable pour quelqu'un
qui voulait essayer de voir si un rôle sur la scène du monde lui conviendrait. ». En
aucun cas, il n'envisageait cependant d'y finir son existence...
Suivons-le néanmoins en ce matin du 7 novembre 1775 et pénétrons avec lui
dans le dédale des rues de cette ville qu'il a tant marquée de son empreinte.
Oublions les légendes que deux siècles ont tissées autour de ce lieu devenu
mythique et entrons plutôt de plain pied dans la réalité quotidienne de la modeste
résidence thuringienne. Celle-ci y perdra sans doute quelque peu de son aura, mais
elle y gagnera en pittoresque et nous permettra surtout de mieux saisir les
véritables conditions de son épanouissement culturel. Les documents abondent, il
suffit de les exploiter.PREMIÈRE PARTIE
Etat des lieuxCHAPITRE I
Le duché et la ville
L'Allemagne du dernier tiers du XVIIIème siècle n'avait rien à voir avec
celle que nous connaissons aujourd'hui. C'était le Saint Empire Romain
Germanique, autrement dit une véritable mosaïque de quelque 360 Etats souverains
de toutes tailles avec, à sa tête, un empereur élu par huit princes-électeurs.
Généralement, depuis le XVème siècle, celui-ci était choisi dans la maison de
Habsbourg, mais si cette dignité était auréolée d'un grand prestige, elle était
pratiquement dénuée de tout pouvoir réel. Chaque prince entendait en effet rester
maître chez lui et n'aurait pas toléré de voir ses pouvoirs limités par des
interventions de Vienne. Une bonne partie du siècle fut d'ailleurs dominée, à partir
de 1740, par l'affrontement direct entre les deux puissances prépondérantes, la
Prusse de Frédéric II et la Maison d'Autriche, qui ensanglanta les pays allemands
au cours d'une guerre qui dura sept ans. A côté de ces deux grands rivaux, on
trouvait quatre Etats de dimensions moyennes: la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe
et le Hanovre qui appartenait depuis 1714 à la couronne anglaise. Ensuite venait
une poussière de petites principautés souveraines qui allaient en gros de la taille
d'un de nos actuels départements français à celle d'une simple commune ou d'une
ville - elles avaient le titre de villes libres - même d'un château fort détenu
par un chevalier d'Empire. Tous, du plus grand jusqu'au plus petit, étaient jaloux
de leur indépendance, la défendaient autant que le leur permettaient les moyens
dont ils disposaient et ne se souciaient que de leur propres intérêts. L'Allemagne,
l'Empire n'étaient pour eux, en cette fin de siècle, que des réalités d'un autre âge
dont certains tentaient parfois, en vain, de raviver le souvenir. Aux yeux de ces
princes allemands, Versailles était devenu le seul modèle enviable: chacun voulait
avoir sa cour, son armée, même si celle-ci se réduisait à une petite dizaine de
soldats et c'était à qui aurait le château de plus belle apparence. L'aristocratie
17allemande en arrivait même à délaisser sa propre langue maternelle au profit d'un
français parfois très approximatif.
Situé au cœur du Saint-Empire, dans cette verte Thuringe où de vieux
massifs hercyniens recouverts de forêts bordent et séparent de profondes vallées ou
quelques plaines cultivées, le duché de Saxe-Weimar-Eisenach était l'exemple
typique d'un de ces multiples Etats allemands que l'histoire n'avait cessé de
découper et de modifier selon les circonstances politiques ou les partages
consécutifs à différents héritages. En cette fin du XVIlIème siècle, il était un de ces
duchés saxons issus de nombreux partages, morcelés à l'extrême et sans aucune
unité administrative. D'une superficie globale de trente-six lieues allemandes
carrées, soit presque deux mille kilomètres carrés, il était à peu près de la taille du
tiers d'un département français moyen, mais se composait de cinq territoires
distincts qu'on ne pouvait atteindre qu'en traversant les Etats voisins. Il fallait par
exemple traverser trois Etats différents pour aller de Weimar à Eisenach, les deux
villes principales du duché distantes pourtant d'à peine quatre-vingts kilomètres.
Le bloc le plus important était formé par le duché de Saxe-Weimar lui-même
auquel était venu s'ajouter, en1690, celui d'Iéna: à eux deux, ils formaient un
ensemble géographique compact qui, au bout d'un siècle de vie commune, n'avait
pourtant pas encore réussi à trouver son unité administrative. En effet, bien que
dépendant directement du gouvernement de Weimar, Iéna avait néanmoins
conservé sa constitution particulière et son ancien régime fiscal.
A proximité de ce bloc principal, on trouvait deux autres territoires distincts:
au sud-ouest, le baillage d'Ilmenau, un pays montagneux et forestier qui, bien que
rattaché depuis très longtemps à Weimar, avait conservé lui aussi bon nombre de
particularités; au nord s'étendait le petit bail1age d' Allstedt, ancienne possession
d'Iéna en bordure du Harz.
En face de ces trois territoires voisins les uns des autres s'étendait, à une
centaine de kilomètres à l'ouest, une bande allongée du nord au sud, le duché
d'Eisenach dont Weimar venait d'hériter en 1741. A la différence d'Iéna, Eisenach
avait gardé toute son autonomie. Seul le nom du souverain avait changé et tout se
passait comme s'il s'agissait de deux Etats indépendants, vaguement confédérés. A
cet ancien duché se rattachait un autre petit territoire situé beaucoup plus au sud, le
baillage franconien d'Ostheim dont Weimar avait également hérité.
Sur ces différentes possessions vivait une population assez dense pour
l'époque que le premier recensement sérieux, effectué en 1785, avait estimée à
106 398 âmes. L'ensemble de Weimar en comptait 63 360 et l'ancien duché
d'Eisenach 44 038. 70% étaient des paysans contre 30% de citadins répartis dans
quatre villes principales: Weimar (6225 h.), résidence du duc et siège de son
gouvernement, Eisenach (8270 h.), ville natale de J. S. Bach, Iéna (4334 h.), la ville
universitaire, et Apolda (3941 h.).
Ce duché était donc, comme le reste de l'empire à l'époque, avant tout un
pays rural qui tirait la quasi-totalité de ses ressources de son agriculture, c'
est-àdire particulièrement de l'élevage des moutons dont la laine alimentait quelques
18fabriques de bas. C'était bien maigre. De plus, situé à l'écart des grandes voies de
communication, en particulier du grand axe ouest-est qui reliait Francfort à
Leipzig, mais effleurait à peine la frontière nord de Saxe-Weimar, ce petit Etat
n'était guère susceptible de tenter les grands manufacturiers de l'époque. Aussi
végétait-il comme beaucoup d'autres et la moindre dépense superflue d'un prince
bâtisseur ou par trop amateur de soldats, comme cela avait été le cas dans la
première moitié du siècle, était durement ressentie par une population pauvre qui
avait déjà les plus grandes difficultés à supporter la fiscalité ordinaire.
On comprend que, face à une telle dissémination de territoires et aux
particularismes affichés de chacun, l'administration centrale n'avait pas la tâche
facile. Assisté de son Conseil secret (das Geheime Consilium), le duc régnait sur
l'ensemble, mais chacune de ses décisions se heurtait aussi bien aux lourdeurs de
systèmes différents qu'aux lenteurs et à la négligence de fonctionnaires lointains et
peu zélés. Ces cinq territoires, ces deux Etats en un compliquaient à l'extrême les
rouages du pouvoir et paralysaient d'avance toute tentative d'échapper à la routine
quotidienne. Au siècle des Lumières où des souverains éclairés tentaient de
rationaliser l'administration et l'économie des pays qui relevaient de leur autorité,
Weimar devait se contenter de vivoter au jour le jour sans la moindre innovation.
Le jeune duc Carl August et son ami Goethe en firent plus d'une fois l'amère
expérience.. .
Dans de telles conditions, il est évident qu'à cette époque, on ne venait pas à
Weimar sans avoir des motifs sérieux Le voyage pour s'y rendre n'était d'ailleurs
pas exactement une partie de plaisir. Tous les voyageurs qui s'étaient aventurés
dans ces régions au XVlllème siècle étaient unanimes à constater que routes et
chemins y étaient dans un état si déplorable que celui qui voulait aller dans cette
résidence devait s'attendre, dès qu'il avait quitté la grande chaussée commerçante
qui passait par Erfurt, à briser les roues de sa voiture dans quelque ornière béante
ou à s'enliser dans la boue. Tout le monde le savait: dès qu'il pleuvait, les routes
devenaient impraticables.
En arrivant en vue de la capitale du duché, le voyageur découvrait une
ancienne ville fortifiée qui avait gardé encore une bonne partie de son enceinte du
XVème siècle. Il pénétrait dans la cité par une des quatre portes et devait se
soumettre aux questions d'un gardien qui lui demandait son nom, ses qualités, d'où
il venait et ce qu'il comptait faire dans la ville. Après avoir dûment inscrit ces
renseignements sur un registre, on lui faisait payer une taxe d'entrée s'il n'était pas
noble: six Pfennig pour un piéton et un Groschen d'argent pour un cavalier. Les
commerçants devaient en outre acquitter un droit d'entrée, l'accise, pour les
marchandises qu'ils introduisaient dans la ville.
Les beaux quartiers se situaient au centre, autour de la place du marché, un
bel ensemble Renaissance avec l'hôtel de ville, la maison municipale qu'on louait
pour des bals ou des fêtes et cette superbe demeure, encore visible aujourd'hui, où
le peintre Lukas Cranach avait achevé sa vie en 1553. On y trouvait aussi les deux
bonnes auberges de la cité, "l'Eléphant" et le "Prince héritier". Autour de cette
19place se regroupaient des maisons cossues à étages et ornées généralement de
beaux pignons. Elles se prolongeaient encore un peu vers l'est, c'est-à-dire dans les
quartiers qui reliaient le centre au château. Là, les rues étaient propres, pavées et
assez rectilignes.
Ailleurs, on oubliait très vite qu'on se trouvait dans une résidence princière.
Six cents masures sans étage aux toits de paille ou de bardeaux s'entassaient le
long de ruelles tortueuses et sales. Ces modestes habitations de torchis voisinaient
avec des granges, des écuries ou des étables en bois, car la plupart de ceux qui y
habitaient possédaient aussi quelques animaux, des cochons ou des vaches, et
cultivaient souvent un lopin de terre à la périphérie. Aussi n'était-il pas rare de
rencontrer dans les rues, à la belle saison, des troupeaux de vaches qui se
rassemblaient, le matin, au son de la trompe du pâtre municipal pour aller à un
pâturage situé à l'extérieur. Illes ramenait en ville le soir. Inutile donc de préciser
dans quel état se trouvaient les rues non pavées de ces quartiers après ces passages
quotidiens de bétail en un temps où il ne serait venu à l'idée de personne de tenter
de les nettoyer! Bien entendu des tas de fumier "ornaient" aussi les pas de portes
et, comme ces maisons étaient dépourvues d'égouts, on ne se privait pas non plus
de vider les pots de chambre par les fenêtres, mais seulement après onze heures du
soir, comme l'exigeait un arrêté municipal de 1762. Celui-ci fut toutefois abrogé
par mesure d'hygiène trente ans plus tard. Par temps de pluie, ces venelles se
transformaient en véritables bourbiers. Du coup, on comprend aisément le jeune
Siegmund von Seckendorff qui, venant d'arriver à Weimar comme chambellan à la
cour, écrivait à son père, le 6 janvier 1776, qu' il lui fallait envisager « l' achat d'un
équipage qui est ici absolument nécessaire si l'on ne veut pas nager dans les rues. »
Certes, on avait tenté d'apporter quelques améliorations dans les années
1760, après la période difficile de la guerre de Sept ans. On avait notamment
commencé à recouvrir de dalles de pierre la Lotte, un ruisseau qui avait été
autrefois canalisé le long de certaines rues dans le but de fournir de l'eau en cas
d'incendie. Depuis, ces canaux qui servaient d'égouts étaient devenus d'infects
cloaques et répandaient des odeurs pestilentielles. On avait de même comblé des
étangs nauséabonds qui, restes des anciens fossés, bordaient encore la vieille ville.
Depuis 1732, les quartiers du centre avaient également été munis de quinquets
mais, comme les frais d'éclairage devaient être répartis entre les habitants, on les
allumait très rarement, les bourgeois trouvant que c'était un 'luxe beaucoup trop
dispendieux. Aussi, lorsqu'ils circulaient la nuit à travers la ville, les piétons
devaient-ils se munir d'une lanterne et les équipages se faire précéder de
domestiques porteurs de torches. Comme la plupart des villes de ce temps, Weimar
possédait aussi son veilleur de nuit qui chantait une mélopée particulière pour
annoncer les heures. Lyncker, un contemporain, auteur de Souvenirs fort précieux
sur cette époque, raconte qu'il avait une voix tellement puissante que, malgré ses
soixante-dix ans, on l'entendait encore à l'extérieur de la ville.
Pour des raisons de sécurité, les autorités municipales avaient recommandé
aux habitants de déménager leurs granges en dehors de la ville, sans grand succès
20d'ailleurs. Ce ne fut vraiment entrepris qu'à partir de 1797, lorsque la foudre
provoqua un gigantesque incendie d'une quarantaine de maisons au nord-ouest de
la ville, près du marché aux cochons. Le gouvernement en profita alors pour
construire un nouveau quartier autour d'une grande place bordée d'acacias,
l'actuelle place Goethe. De même, en remblayant les anciens fossés au sud de la
ville, on avait aménagé une nouvelle avenue, l'Esplanade qui, avec le parc du
château, était devenue un des lieux de promenade les plus appréciés de la
population.
Au début du règne de Carl August, la ville n'offrait ni commerce ni industrie
dignes de ce nom. Certes, il y avait bien, sur la place du marché, deux modestes
boutiques, destinées toutes deux à la seule clientèle de la cour: l'une, celle de
Paulsen, vendait du drap, des galons d'or et d'argent ainsi que des robes de velours
et de soie; l'autre, tenue par un Français, un certain Gambu, était une petite
parfumerie où l'on pouvait acheter du rouge, de la poudre et d'autres produits de
beauté de provenance française. Une troisième, appartenant au drapier Stichling,
était installée sur le marché aux poteries, non loin du centre, et vendait des tissus
plus ordinaires. Les autres commerçants avaient des locaux beaucoup plus
modestes. Ils se contentaient en général au rez-de-chaussée de leur demeure d'une
pièce minuscule où ils étalaient les produits qu'ils proposaient à leur clientèle. Les
arcades du marché servaient aussi d'abris à des artisans ou à de petits marchands.
Plusieurs bouchers y avaient installé leurs étals. C'était le cas aussi des quatre
portes de la ville. Certaines avaient même fini par se spécialiser. Ainsi la porte nord
était appelée porte des fripiers car on pouvait s'y procurer toutes sortes de
vêtements usagés suspendus sous les voûtes. Un cloutier avait établi sa forge sous
la porte d'Erfurt et Lyncker se souvient des gerbes d'étincelles qui s'en
échappaient. Avec les années, d'autres commerces devaient s'installer à Weimar.
En 1818, on comptait déjà vingt-huit boutiques officiellement déclarées dont la
librairie d'Hoffmann qui avait su profiter intelligemment des appétits intellectuels
de ce qu'on appela, nous le verrons, la "cour des muses". Quant à l'industrie, elle
se limitait, en 1775, à deux modestes fabriques de bas et de drap dont les ouvrières
se comptaient sur les doigts de la main. A l'écart des grandes voies de
communication, souffrant de la concurrence d'Erfurt beaucoup mieux situé, les
produits fabriqués à Weimar se vendaient mal et n'avaient pas la qualité nécessaire
pour intéresser la seule clientèle vraiment solvable des gens de la cour et des riches
bourgeois. Aussi, à part quelques rares exceptions, commerçants et artisans se
contentaient-ils de vivoter au jour le jour, à la merci du moindre accident de santé
qui risquait de les plonger dans la misère.
L'aspect extérieur de la ville correspondait tout à fait aux clivages à
l'intérieur de la population. Celle-ci se divisait en quatre classes très distinctes les
unes des autres: la noblesse et la bourgeoisie aisée qui habitaient dans les
demeures cossues du centre, les petits fonctionnaires et le bas peuple, c'est-à-dire
les artisans les plus modestes, les compagnons, les innombrables domestiques et
journaliers au service de la cour ou des particuliers. Ces deux dernières classes
21sociales logeaient dans ces maisonnettes basses qui occupaient les trois quarts de la
ville. Le vieux faubourg Saint-Jacques, au nord, était particulièrement misérable.
Dans une ville de résidence, il était normal que la noblesse fût largement
représentée. En effet, c'était à elle qu'étaient confiées obligatoirement les charges
de la cour. Autant le gouvernement se trouvait dans les mains de bourgeois ou
d'administrateurs récemment anoblis, autant les fonctions à la cour étaient
traditionnellement réservées à la vieille noblesse du pays. Cette aristocratie
weimarienne vivait en cercle fermé, jalousement repliée sur elle-même, car dans
cette petite ville où tout se savait, la moindre démarche, la moindre parole
pouvaient prendre une importance considérable. Avant tout, il fallait prendre garde
de ne pas déroger en se mêlant à des bourgeois qui s'émancipaient de plus en plus
en cette fin de siècle. Non seulement on refusait de marier ses filles à des roturiers,
fussent-ils fort riches, mais on faisait particulièrement attention à ne pas fréquenter
n'importe qui, même si les souverains avaient tendance à se situer de plus en plus
au-dessus de ces préjugés. Lyncker qui avait été élevé dans ce milieu nous apprend
que les nobles sortaient le moins possible et que, quand ils se déplaçaient dans les
rues de la ville, ils avançaient d'un pas lent et majestueux avec, chaque fois, un
domestique à leur suite. Dès leur plus jeune âge, on apprenait aux enfants à ne pas
courir dans la rue "comme des tailleurs". Les dames utilisaient de préférence des
chaises à porteurs, car, malgré les apparences, cette noblesse n'avait guère les
moyens de s'offrir de brillants équipages.
A la différence des grandes cours allemandes où le français était devenu la
langue officielle, on parlait allemand à Weimar, mais l'aristocratie avait soin de
montrer une fois de plus sa différence en y mêlant des termes de français souvent
déformés, tellement germanisés que seuls les initiés étaient capables de les
comprendre.
Naturellement, bon nombre de privilèges étaient encore afférents à cet état.
La noblesse weimarienne était exemptée d'impôts et de redevances de toute nature.
En temps de guerre, elle n'avait ni à loger les militaires de passage ni à payer la
moindre contribution. Aux spectacles, un banc spécial lui était réservé.
Malgré ces avantages considérables qui durèrent jusque dans le premier
quart du XIXème siècle, la noblesse des duchés de Weimar et d'Eisenach n'était
pas riche. Elle avait des revenus fort modestes et les quelques quarante familles
attachées à la cour, en général dépourvues de terres, étaient dans la nécessité de
toucher un traitement ou une pension du souverain. Certains bourgeois de Weimar
étaient beaucoup plus à leur aise que ces aristocrates si imbus de leur état. En effet,
outre que ces nobles avaient, dans la majorité des cas, une descendance assez
nombreuse, la vie de cour était fort dispendieuse. Il leur fallait s'habiller en
conséquence et ne pas porter trop longtemps une même toilette, or les costumes,
les robes de velours ou de satin, brodés d'or ou d'argent coûtaient fort cher. Carl
August avait bien tenté d'instituer un uniforme de cour pour les hommes, mais on
n'aimait guère ce costume, car on pouvait, à première vue, le confondre avec celui
des chasseurs ducaux. De même, lors des réceptions à la cour, ces aristocrates
22devaient obligatoirement prendre place aux tables de jeux et pouvaient perdre, en
une soirée, des sommes considérables. Là encore, il leur fallait sauver la face et
avoir recours discrètement aux services d'un des deux banquiers juifs qui prêtaient
à des taux usuraires.
A vivre ainsi au-dessus de leurs moyens, ces courtisans pouvaient parfois
succomber à la tentation de puiser quelque peu dans les fonds personnels du duc ou
de l'Etat. Le jeune président de la Chambre, autrement dit le nouveau ministre des
finances que Carl August venait de nommer à son avènement, August von Kalb,
celui-là même qui était venu chercher Goethe à Francfort, semble non seulement
avoir fait la démonstration de son incapacité à gérer les caisses de l'Etat, mais
s'être aussi enrichi aux dépens du trésor public. Le duc dut le congédier le 7 juin
1782. Le cas du maréchal des voyages von Klinkowstrom est encore plus net: il
devait faire l'achat d'un service de table à la manufacture royale de porcelaines de
Berlin et avait détourné l'argent qu'on lui avait confié pour cette tâche afin de
calmer ses créanciers. Le duc préférait régler dans la plus grande discrétion de
telles affaires qui ne semblent pas avoir été exceptionnelles: il évitait ainsi que le
déshonneur ne rejaillît sur sa noblesse. Carl August avait beau se donner des allures
d'homme sans préjugés, il ne se sentait pas moins solidaire de ses vassaux.
A côté de cette aristocratie de cour, il existait aussi une noblesse terrienne
qui n'était guère fortunée non plus. Elle vivait sur ses terres à la campagne, mais
ses propriétés n'avaient rien de comparable avec celles des junkers prussiens.
Certes, les paysans étaient astreints à des corvées et les seigneurs possédaient
encore le droit de justice, mais le servage qui sévissait au-delà de l'Elbe n'existait
pas dans le duché. Aussi les revenus restaient-ils modestes. Il était même parfois
préférable d'occuper un emploi de régisseur dans un des domaines ducaux et de
mettre ses propres terres en fermage. Les mères venaient souvent passer l'hiver à
Weimar pour présenter leurs filles à la cour, essayer de les faire engager comme
demoiselles d'honneur ou leur trouver un mari.
Pas plus que les nobles, les bourgeois de Weimar, à part trois ou quatre
exceptions, n'étaient très fortunés, mais ils dépensaient beaucoup moins, n'ayant
rien à représenter. En général, ils menaient une existence très simple, partagée
entre leurs obligations professionnelles et la vie familiale. Leurs épouses ne
sortaient guère, tout occupées qu'elles étaient à diriger leur ménage et à élever
leurs enfants. Aussi la vie à Weimar était-elle relativement bon marché, comme le
constataient les étrangers qui séjournaient quelque temps dans la ville. Seuls les
loyers étaient particulièrement élevés, car les appartements ou les maisons
convenables étaient, comme nous l'avons vu, en nombre limité.
Les véritables bourgeois de Weimar - ceux qui jouissaient des droits de
bourgeoisie et avaient pignon sur rue - étaient d'ailleurs peu nombreux. En 1811,
ils représentaient avec leurs familles à peine un tiers de la population. Les autres
étaient des "bourgeois protégés" (Schutzbürger), c'est-à-dire des gens à qui le duc
avait accordé le droit de résider dans la ville sans qu'ils y fussent propriétaires et
d'y exercer un métier. Pour ce faire, ils payaient chaque année un impôt spécial au
23gouvernement (das Schutzgeld). Les étrangers de passage devaient acquitter une
taxe de séjour et n'avaient ni le droit d'exercer une profession ni celui de séjourner
plus de deux ans. Passé ce délai, ils devaient obligatoirement demander, eux aussi,
la protection du prince.
En tout état de cause, les droits de la bourgeoisie weimarienne étaient fort
limités à cette époque. En 1775, la ville était administrée par des fonctionnaires
ducaux et il fallut attendre 1810, pour que le duc, suivant l'exemple de la Prusse,
donnât le droit aux bourgeois de Weimar d'élire leur conseil municipal.
A Weimar, plus que le titre de bourgeois, comptait celui de fonctionnaire et
ceux-ci étaient particulièrement nombreux dans cette ville où se concentrait
l'administration du duché. Il y en avait de toutes sortes, depuis les membres du
gouvernement jusqu'aux modestes commis aux écritures et il va sans dire qu'il
existait entre les uns et les autres encore bon nombre de cloisonnements. Mais
même si les traitements étaient parfois à la limite de l'indigence, le fait d'être
directement au service de la maison régnante et d'avoir en général un titre lié à la
fonction conférait un prestige certain aux yeux du reste de la population. La plupart
du temps, ils ne se mélangeaient guère avec ceux qu'ils considéraient comme le bas
peuple. Les plus hauts fonctionnaires roturiers n'épousaient cependant pas les filles
de la noblesse et les plus modestes ne s'alliaient guère non plus avec des familles
d'artisans. Chacun vivait dans un monde clos et les relations entre les différentes
classes se limitaient au commerce ou aux différents services.
Quant à la dernière tranche de la population, elle formait un monde assez
hétéroclite composé de petits artisans, de compagnons et d'une grande quantité de
domestiques de toutes sortes, depuis les valets, les cochers jusqu'aux innombrables
servantes. Non seulement la cour en employait un nombre impressionnant, mais
chaque famille aristocratique ou simplement bourgeoise avait souvent plusieurs
domestiques et servantes à son service. C'était aussi le cas des aubergistes, des
boulangers, des meuniers et d'autres commerçants. Le personnel de maison ne
coûtait pas cher et quiconque prétendait à la moindre considération se devait
d'avoir un domestique. Lorsque Schiller, célibataire pourtant peu fortuné, arriva à
Weimar en juillet 1787, il s'empressa de se procurer un domestique, « parce qu'il
n'a[vait] personne pour faire ses courses ». (Lettre à Korner du 24/7/1787).
Celuici lui revenait à six Taler par mois, ce qui était vraiment très peu, mais était tout à
fait dans la norme de ce que gagnaient les personnels de service ou les
compagnons.
Dès que les gens de cette dernière couche de la population perdaient leur
emploi et n'en retrouvaient pas avant une semaine, ils tombaient dans la mendicité.
Au début du règne de Carl August, on estime qu'il y avait au moins 4% de la
population de la ville qui n'avait aucun moyen de subsistance et vivait de charité
publique, ce qui était très mal accepté en pays protestant. Pour lutter contre cette
misère, le duc créa en 1776 des caisses d'aumônes dans les principales villes du
duché. En principe, ces caisses devaient être alimentées à la fois par l'Etat, la
bourgeoisie, les corporations et des personnes charitables. Mais les bourgeois ne se
24montrèrent guère généreux et elles furent approvisionnées par le gouvernement et
les fonctionnaires dont la participation était prélevée à la source. La C.S.G. ne date
pas d'aujourd'hui!
A côté de ces différentes classes sociales, Weimar abritait aussi, comme
toutes les villes allemandes de cette époque, quelques familles juives. Comme
ailleurs, il leur était interdit de posséder des terres et de pratiquer un métier ou un
commerce pour lequel il existait une corporation et où ils seraient entrés en
concurrence avec des chrétiens. Aussi se cantonnaient-ils dans de petits négoces
comme colporteurs, brocanteurs et, quand ils en avaient les moyens, prêteurs sur
gages. Bon nombre d'entre eux ne faisaient que passer dans les villes ou les
campagnes, mais toutes les classes de la société, bien que les méprisant
profondément, avaient recours à leurs services car ils excellaient à trouver des
articles peu courants et vendaient leur marchandise souvent à des prix fort
intéressants. C'était précisément dans de telles circonstances que la première
famille juive s'était installée définitivement à Weimar. En effet, la mère de Carl
August, la duchesse Anna Amalia, ayant de plus en plus besoin de ses services,
avait accordé à Jakob Alkan, en 1770, le titre de "juif de cour" (Hofjude), ce qui lui
permettait de loger dans la ville. Il faisait commerce de tout et la duchesse, qui était
fort coquette, lui achetait régulièrement des étoffes, des gants, des bijoux, voire des
chandeliers d'argent qu'il faisait venir de l'étranger. En 1791, le gouvernement le
chargea même de trouver des lingots d'argent pour fabriquer des pièces de
monnaie. A ce moment, il avait acquis une belle maison et faisait déjà office de
banquier. Nous avons vu que de nombreux aristocrates avaient recours à ses
services! N'ayant pas le droit d'utiliser le cimetière chrétien, il avait pu acheter,
avec l'autorisation spéciale du duc, un jardin situé derrière sa demeure pour y
enterrer les corps de ses enfants morts en bas âge. Cet emplacement deviendra par
la suite le cimetière juif de Weimar qui sera saccagé par les nazis et restauré par la
ville en 1983. Il est situé près de l'actuelle Leibnizallee.
D'autres familles juives s'installèrent à Weimar au cours du règne de Carl
August: d'abord le beau-frère d'Alkan, Jakob Laser, qui vendait des produits
anglais et des marchandises en provenance de Nuremberg, puis, un peu plus tard,
Gabriel Ullmann qui se spécialisa dans la vente d'armes et de billets de loterie. Il
devint même, en 1783, lui aussi, fournisseur officiel de la cour et son fils Ephraïm
fonda, comme son compatriote Alkan, une banque florissante à Weimar. A
l'époque napoléonienne, quand Weimar fera partie de la Confédération du Rhin,
Carl August ne pourra pas faire autrement que de leur accorder le droit de
bourgeoisie.
Telle était donc cette ville de Weimar où Goethe arriva ce matin du 7
novembre 1775 sans se douter le moins du monde qu'il allait y achever son
existence. Elle n'était ni plus ni moins qu'une de ces innombrables résidences d'un
petit potentat allemand que l'immobilisme de l'histoire avait maintenu sur un trône
qui avait de moins en moins sa raison d'être en une époque qui se voulait éprise de
raison. Elle offrait le spectacle d'une cour étriquée, provinciale, mais qui se prenait
25d'autant plus au sérieux qu'elle se trouvait au centre d'une grosse bourgade
campagnarde absorbée par les soucis d'un quotidien des plus prosaïques. A
première vue, un vrai désert intellectuel et culturel! Cette résidence princière ne
possédait même plus son château, puisque celui-ci, la Wilhelmsburg, avait été,
quelques mois auparavant, la proie d'un violent incendie, le 6 mai 1774. Seuls des
pans de murs noircis se dressaient là où des générations de ducs de Saxe-Weimar
avaient placé leur fierté et le symbole de leur puissance.CHAPITRE II
Les campagnes
Une étude même centrée sur la ville de Weimar ne peut se permettre de
passer sous silence un monde rural qui tenait une place de première importance
dans l'économie et la vie quotidienne du duché. La résidence elle-même
n'étaitelle pas encore, comme nous l'avons observé, davantage un gros bourg de
campagne qu'une véritable ville? .
Les paysans de Saxe-Weimar se trouvaient dans une situation moyenne par
rapport à ceux du reste de la Thuringe et de l'Allemagne centrale. D'après les
constats des voyageurs qui parcoururent ces régions en cette fin du XVIIIème
siècle, les campagnes de Gotha ou d'Erfurt semblaient mieux entretenues, plus
prospères, mais le niveau de vie des paysans weimariens était nettement supérieur à
celui de la Hesse ou de la Saxe, sans parler des pays situés au-delà de l'Elbe où
sévissaient encore les formes les plus archaïques du servage. Beaucoup d'entre eux
étaient propriétaires de leurs biens et pouvaient en disposer librement. Certes, leur
sort était loin d'être idyllique, car ils n'échappaient pas eux non plus aux
humiliations et aux injustices de la féodalité, même si le duché n'était pas une
région où dominait la grande propriété comme celle des Junker prussiens des
grandes plaines de l'est. Hans Eberhardt compte, en 1785, quarante-cinq domaines
ducaux et quatre-vingt-un domaines seigneuriaux qui représentaient seulement
17% de la propriété globale contre 79% aux mains des paysans et quelque 4%
appartenant à l'Eglise. C'est dire que, du seul point de vue de la superficie, le
domaine féodal proprement dit n'était pas très important. Il l'était beaucoup plus
par ses privilèges qui pesaient lourdement sur les villageois qui en dépendaient.
Ces domaines féodaux étaient d'ailleurs de nature différente selon qu'ils
appartenaient à la couronne ou à des particuliers. Il en existait de trois sortes dans
le duché:
27. Les domaines de la couronne étaient administrés par la Chambre des
domaines qui les mettait en fermage selon des contrats de six ou douze ans. A
partir de 1770, ces fermages furent payés uniquement en numéraire. Ils étaient
destinés à couvrir les dépenses de la cour et de l'Etat. Les fermiers étaient en
général des gens avisés et instruits. On leur confiait un domaine important qu'ils
devaient savoir gérer avec intelligenceet compétence.Comme ces domaines leur
étaient loués avec tous les droits féodaux afférents, ils ne se privaient pas d'en user
au mieux de leurs intérêts. Ils étaient, pour la plupart, de véritables entrepreneurs
qui géraient parfaitement leur affaire. Ils pratiquaient surtout l'élevage des moutons
dont ils tiraient de beaux bénéfices. En effet, les manufactures de bas d'Apolda
consommaient de grosses quantités de laine et ce produit trouvait également des
débouchés à l'exportation. Aussi certains domaines possédaient-ils jusqu'à mille
cinq cents moutons dont la race ne cessa de s'améliorer au cours du XVlIlème
siècle par des croisements avec des mérinos que l'on faisait venir d'Espagne. Il y
eut de véritables dynasties de fermiers dans certains domaines ducaux. Beaucoup
firent fortune et acquirent ensuite d'autres domaines dans le duché ou aux environs.
. Les propriétés seigneuriales, les Rittergüter, appartenaient à des familles
nobles vassales du duc de Saxe-Weimar. Toute vente ou simplement une
transmission par héritage entraînait un renouvellement de l'hommage au
souverain: le nouveau propriétaire prêtait alors serment de fidélité au duc et
celuici lui remettait une lettre de vassalité qui lui confiait la propriété et lui en
confirmait les privilèges afférents. En effet, outre les droits de corvées et de pâture,
le seigneur avait en général celui de basse justice sur les villages qui dépendaient
de son fief ainsi que celui de patronage sur les paroisses. Ce droit de patronage lui
permettait de s'opposer à la nomination d'un pasteur ou d'un maître d'école qui ne
lui convenait pas et assurait à sa famille des places d'honneur à l'église. Beaucoup
de ces propriétés étaient exploitées directement par la famille qui détenait le fief.
La plupart n'avaient pas la même superficie que les domaines de la couronne; à
peine la moitié dépassait les cent hectares. Aussi les revenus étaient-ils moindres et
cela d'autant plus que bon nombre de ces aristocrates n'avaient pas le savoir-faire
des fermiers. En outre, certaines familles préféraient vivre à Weimar où elles
avaient des charges à la cour. Dans ce cas, elles mettaient aussi leurs domaines en
fermage dans des conditions semblables à celles des biens de la couronne. D'autres
se décidaient à les vendre. A ce moment, le duc intervenait et, s'il s'agissait d'une
vente à un roturier, il en profitait pour retirer les droits liés au fief. La propriété
seigneuriale (Rittergut) devenait alors un bien allodial (Freigut) qui conservait le
seul privilège d'être exempté d'impôts fonciers, mais qui n'avait plus droit aux
corvées des paysans ni à celui de franche pâture. Le poète Wieland qui avait cru
faire une bonne affaire en achetant en 1797, dans de telles conditions, la propriété
d'Ossmannstedt à quelques kilomètres de Weimar, s'aperçut très vite qu'il n'était
28guère rentable pour un bourgeois de vouloir jouer les gentlemen farmers et se
dépêcha de s'en débarrasser six ans plus tard.
. Les propriétés paysannes étaient soumises, en général, à des charges
précises. Ceux qui les détenaient pouvaient certes en disposer librement, les
vendre, les louer ou les transmettre à leurs héritiers à la seule condition que le
successeur résidât, lui aussi, sur le territoire de la commune et possédât une
parcelle supérieure à un quart d'acre (0,071 ha.). Les charges étaient liées à la
propriété et non à la personne. Charges et taxes variaient d'ailleurs
considérablement d'un lieu à un autre et selon la nature du domaine féodal dont on
dépendait. Les charges principales étaient les corvées qui ne se limitaient pas à des
corvées régulières et limitées dans le temps, mais l'Etat, le seigneur, même la
commune pouvaient faire appel aux particuliers pour des travaux exceptionnels
comme des réparations sur des routes, la chasse ou le déblaiement de la neige en
hiver. Les paysans étaient en outre assujettis aux nombreuses taxes féodales
comme le cens, la tenure ou autres impôts qui se payaient soit en nature, soit en
argent et étaient versés soit à l'Etat, soit au seigneur du lieu. A ces prélèvements
traditionnels s'ajoutaient les taxes que certains payaient pour différentes
concessions comme celles d'un moulin, d'une brasserie ou d'un débit de boissons,
même simplement pour avoir le droit d'utiliser les installations banales comme le
four ou le pressoir. Ces propriétaires étaient dans l'ensemble fort modestes. Rares
étaient ceux, parmi les plus aisés, les possesseurs d'attelages, qui possédaient plus
d'un cheval et deux ou trois vaches. Derrière eux, on distinguait ceux qui n'avaient
pas de bêtes de trait et dont les terres ne dépassaient pas ce qu'on appelait autrefois
une charrue (eine Hufe == 8,55 ha.). Ceux-là faisaient les corvées à la main et
étaient obligés d'avoir un second métier pour vivre: les uns tricotaient des bas pour
les manufactures d'Apolda, les autres allaient travailler comme journaliers sur les
grands domaines.
A côté de ces différents propriétaires, il y avait ceux qui n'avaient rien, qui
logeaient et travaillaient chez les autres, un véritable prolétariat agricole qui vivait
dans des conditions très proches du servage: les journaliers, les valets, les
domestiques et servantes de toutes sortes. N'étant même pas représentés à
l'assemblée communale, ils n'avaient pas la moindre indépendance et restaient
soumis au bon et, plus souvent encore, au mauvais vouloir de leurs employeurs.
Depuis le XVllème siècle, comme l'a démontré Rosalinde Gothe dans son
étude sur la paysannerie du duché de Saxe-Weimar, la commune jouait un rôle de
première importance dans les campagnes du duché de Saxe-Weimar. Elle avait en
effet des charges et des pouvoirs assez étendus. Avec, à sa tête, une assemblée
composée des principaux propriétaires qu'on appelait la tutelle (die
Vormundschaft) et qui élisait le maire, le juge et le collecteur d'impôts, elle
répartissait et collectait les différentes taxes, assurait en partie le traitement du
pasteur et entièrement celui du maître d'école, elle payait le salaire d'une sorte de
29garde-champêtre, du ou des bergers municipaux ainsi que des gardiens d'oies. Elle
était également chargée de veiller au bon entretien des champs et des bâtiments
publics et avait même le pouvoir de donner à quelqu'un d'autre un champ qui était
resté à l'abandon pendant plus de trois ans. Les communes jouaient également un
rôle très actif dans la défense des intérêts des paysans et il arrivait même que
plusieurs villages s'unissent pour lutter plus efficacement contre une menace ou un
abus de la part du seigneur ou de l'Etat. Lors de litiges, les gouvernements de
Weimar ou d'Eisenach eurent plus d'une fois l'occasion de discuter avec leurs
représentants afin de trouver des compromis. Au moment de la guerre de Sept ans,
quand les impositions ne cessaient d'augmenter et que la misère devenait
insupportable dans les campagnes du duché, les communes n'hésitèrent pas à
engager des procès contre les autorités locales ou gouvernementales pour défendre
les droits des villageois. Ces actions allèrent si loin que la régente Anna Amalia,
excédée par ces plaintes continuelles, finit par interdire, en décembre 1760, aux
avocats de la résidence de plaider la cause de ces « laboureurs agités» comme elle
les appelait. Certaines communes réussirent même à rassembler les fonds
nécessaires pour racheter les domaines dont elles dépendaient, afin de supprimer ou
de transformer en impôts les droits féodaux les plus gênants avant de les revendre à
des particuliers.
Une des grandes sources de conflits entre les paysans et les domaines
féodaux provenait en effet du droit de pacage que ces derniers possédaient sur les
terres des paysans. En effet, jusque vers la fin du XVlllème siècle, on pratiquait
l'assolement, c'est-à-dire l'alternance de différentes cultures pour éviter
d'appauvrir le sol: la première année, on semait du blé, la seconde des navets par
exemple, et, la troisième année, on laissait en jachère le sol où l'on faisait paître les
troupeaux de moutons. Les domaines seigneuriaux pratiquaient le même système,
mais possédaient en outre un droit de pacage sur les jachères de communes qui
dépendaient de leur fief. Le conflit s'était encore aggravé lorsque le gouvernement
avait décidé, à la demande de la Chambre des domaines, de limiter le nombre des
moutons appartenant aux paysans à six têtes par Hufe, donc pour une surface de
huit hectares et demi environ, afin que les droits de pacage des féodaux ne fussent
pas lésés. Les communes n'avaient pas accueilli une telle mesure sans résistance,
car elles constataient qu'il n'y avait pas la moindre réciprocité de la part des
fermiers des domaines ducaux qui ne cessaient d'augmenter leurs troupeaux. Mais
Weimar tint bon, car la Chambre des domaines, autrement dit le ministère des
finances, en profitait pour augmenter les fermages.
Le conflit se fit encore plus aigu lorsque, au cours des années 70, on tenta
d'améliorer l'assolement par la suppression de la jachère. Selon des méthodes
anglaises dont un propriétaire terrien saxon, Edler von Kleefeld, s'était fait le zélé
propagateur, on préconisait de remplacer la jachère triennale par la culture de
plantes fourragères comme le trèfle, la luzerne ou l' esparcette et de nourrir le bétail
à l'étable. Plusieurs essais avaient été réalisés en ce sens et Carl August n'avait
cessé de les encourager. Cependant, il s'était heurté aussitôt à la résistance
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