Philosophie de la régénération

-

Livres
260 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'aptitude du vivant à se régénérer reste un sujet d'étonnement et d'investigation, depuis l'élaboration d'une conception scientifique de la régénération au XVIIIe siècle, avec les découvertes majeures sur les polypes des deux naturalistes Tremblay et Réaumur qui bousculent les représentations du vivant. Si les bras des polypes se reconstituent, ne pourrait-il en être de même pour d'autres créatures vivantes ? Jusqu'où les êtres sont-ils capables de régénération ? Pourrait-on mettre en oeuvre une chirurgie de la régénération ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de visites sur la page 274
EAN13 9782296242234
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Philosophie de la régénération

Médecine, biologie, mythologies

HIPPOCRATE ETPLATON
$abPQ`PQ]TUX\`\]TUQPQXLZ0PQOU[Q

+\XXQOaU\[PU_US0Q ]L_ 3QL[ 5\ZML_P

L’unité originelle de la médecine et de la philosophie, qui a marqué l’aventure
intellectuelle de laGrèce, a aussi donné naissance audiscoursmédical de
l’Occident. Cette collection accueille desétudesconsacréesà larelation
fondatrice entre lesdeuxdisciplinesdansla pensée antique ainsi qu’à la
philosophie de la médecine, de l’âge classique auxLumièresetà l’avènement
de la modernité. Ellese consacre au retourinsistantde la pensée
contemporaineverslesinterrogationsinitiales surle bonusage du savoiretdu
savoir-faire médical et sur son entrecroisementavec la quête d’unesagesse.
Ellevise enfin à donner un cadre audialoguesurl’éthique et sur
l’épistémologie danslequel pourraient seretrouver, comme auxpremiers
tempsde larationalité, médecinsetphilosophes.

,0V)]L_b`

Jean Lombard,L’épidémie moderne et la culture du malheur, petit
traité du chikungunya,2006.
Bernard Vandewalle,Michel Foucault, savoir et pouvoir de la
médecine,2006.
Jean Lombard etBernard Vandewalle,Philosophie de l’hôpital,2007.
Jean Lombard etBernard Vandewalle,Philosophie de l’épidémie, le
temps de l’émergence,2007.
Simone Gougeaud-Arnaudeau,La Mettrie (1709-1751), le
matérialisme clinique,2008.
Jean Lombard,Éthique médicale et philosophie L’apport de
l’Antiquité,2009.

s]L_L6a_Q

Bernard Vandewalle,Spinoza et la médecine.

Gilles Barroux

Philosophie de la régénération
Médecine, biologie, mythologies

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10488-4
EAN : 9782296104884

LA RÉGÉNÉRATION:ARKHÈD’UNE PHILOSOPHIE DE LA
NATURE ET D’UNE HISTOIRE DU MONDE

Régénérations d’hier, régénérations d’aujourd’hui –
Mythologies de la régénération – Physiologie et chirurgie à
l’origine d’une approche scientifique de la régénération – La
régénération comme métaphores dans les anthropologies
perfectionnistes et eugénistes – Que reste-t-il à écrire sur la
régénération ?

Régénérations d’hier, régénérations d’aujourd’hui

Leterme derégénération, quand il appartientau
vocabulaire de la biologie, désigne l’aptitude de corpsou
d’organismesàreconstituerdespartiesperdues. Un champ de
définitionsetdesignificationsbeaucoup pluslargesuggère des
mondesimaginairesouimprobables: ceuxde la mythologie la
plusancienne, ceuxquisonthabitésparde multiplesprodiges
qu’on a décelésoucrudécelerdansla nature aufil des
siècles… Il désigne encoreune étendue indéfinie de
possibilités, de projetsémanantdesapprentis sorciersquesont
leshommes, inventeursetexpérimentateursjamais satisfaits.
Cellules souchesd’un côté, espècesanimalesde l’autre,
chacune dansdescontextesexpérimentauxdifférents,
contribuent, bien malgré elles, à fairese côtoyer science et
imaginaire.
Unsujetaussi fécond etambitieuxnesauraitlaisserdans
l’indifférence lesphilosophes. Mais sousquel angle aborder
unetelle étude ?Faut-il composer un ouvrage faisantdes
sciences– physiologie, biologie, médecine principalement–
son objetcentral, oubien, convient-il plutôtdes’essayeràun
livre convoquantessentiellementla mythologie et
l’imaginaire ? Ne pas trancherest un crime quand on prétend à
unrationalismerigoureux:rien de plusdistinctentre cesdeux
ensemblesde mondes,rien de plusdangereuxque la confusion
entre l’universdesmythesetcelui desfaits. Maisil existe des

8

Philosophie de la régénération

mythesqui parlentaux sciences ;ilsnesontpasprécurseurs
pourautantde quelque découverte. Tel estle casdu sortcruel
de Prométhée qui estcondamné àvoir son foie éternellement
dévoré parlesoiseaux, commesi cetorgane possédait– qualité
biologique effectivementexistante –une aptitude à la
régénération… Ilya des sciencesqui produisentdesmythes,
1
des récits, deshistoires. Le polype d’eaudouce découvertpar
Abraham Tremblaya donné à penserque d’autresêtres vivants,
pluscomplexesdupointdevue de leurorganisation, pouvaient
posséderlesmêmesaptitudesàrégénérerleursbras, faisant
ainsirêverlescontemporainsde Tremblayet ses successeurs
surlesinfiniespotentialitésde la nature,surlesmouvements
perpétuelsde lavie… Cesallerset retoursentre mythe et
sciencesousla forme d’épisodes, d’anecdotes ressortissent
nettementplusd’unrelevé anecdotique que d’une interrogation
philosophique… D’autresmotivationsensontdonc à l’origine :
quelregard lesphénomènesderégénération conduisentdes
chercheursévoluantdansdespériodeshistoriqueséloignéesles
unesdesautresà porter surl’ordre dumonde,surla nature,sur
l’Homme, maisaussisurles sciencesetles techniques?
Parmi cesmotivations, figure ce qui provient, le plus
directementqu’ilsoitpossible, dumonde actuel, avecsa
cohorte d’événements, de déclarationsetd’espoirs suscitésdans
le domaine desdécouvertesetdesinventionsbiologiqueset
médicales. Or, aujourd’hui,souventàtortetàtraversmais
égalementparfoisà justetitre, l’on parle derégénération :
tissus, culturescellulaires. Un nouvel acteura fait, depuis
quelquesdécennies une entréeremarquée, alimentant une
impressionnantesomme d’articlesdans toutesles revues
appropriées, maiségalementdanslesmagazinesde
vulgarisatleion :scellules souches. Ellesontainsirévélé, non
pas une existence déjà connue depuislongtemps, maisdes
vertus, desfonctions reproductricesdont unusage expérimental
n’a cessé, depuis, des’avérerprometteur. Un processus, qui est
probablementen grande partie le propre de lascience, de ce

1

Polype, poulpe, dulatinpolypus: plusieursbras.

Régénération et observation

9

qu’on lui demande, de ce que l’on en attend dans son ensemble,
s’estmisen mouvement: passerde l’observation avectoutes
lesdéductionsquis’imposentà la pratique dansle dessein d’un
usagethérapeutique. Edward Jenneravait, en 1796, personnifié
ce même mouvement, en observantpuisen manipulantle
célèbrecow poxmontrantainsiunevertujusque-là ignorée de
ceuxqui n’évoluaientpasdansle monde paysan etqui
pensaientplutôt trouverla clé desphénomènesétudiésdansdes
lieuxhautementplus scientifiquesaupremierabord.
Désormais, le pusdes vachespouvaitagircommeun préservatif
contre la petitevérole, comme la première forme avouée du
2
vaccin anti-variolique . LouisPasteurétaitloin de perdreson
tempsaufond descaves, ens’attardant surlesprocessusde
3
moisissure .Le monde desmatièresdégoûtantesapportait sa
contribution à l’élaboration d’une première immunologie,
dimension dontla médecine ne pourra plus se passer.
Autre facetteremarquable des recherches surlescellules
souchesetde leurspropriétés thérapeutiques: comme celas’est
déjà produità plusieurs reprises, la médecine devientou
redevientauto médecine. C’estducorpslui-même, deson
organisme, desesmicro-organismes, ques’extraientles
matériauxpremiersd’unethérapeutique. Le corpshumain,
animal, maisaussivégétalressemble ainsi àune maison dans
laquelle onvivraitdepuisbien longtemps,ressentantparfois son
étroitesse et, découvrantdetempsentemps, cela parl’effetde

2
Edward Jenner(1749-1823), médecin-chirurgien, partisan de
l’inoculation, observe attentivementlesmainsdespaysansdesonvillage
natal, Berkeley, couvertesde pustules semblablesà cellesquisontproduites
parlecow-pox(vaccine)surle pisdes vaches, etil établit un lien amené à
devenirfortpertinentavec le faitque cesmêmespaysansnesontjamais
maladeslorsqu’éclateune épidémie devariole. Vingtansplus tard, le 14 mai
1796, ilvaccineson premier sujet, JamesPhilipps, en lui injectantle pus
d’une pustule d’une femme atteinte decow-pox. Deuxansplus tard, il publie
An Inquiry into the Causes and Effects of the Variole Vaccina, qui marque le
passage àunereconnaissancescientifique duprincipe de lavaccination.
3
LouisPasteur(1822-1895) connut, notamment, l’un deses
premiers succès scientifiquesavec la découverte d'une moisissureresponsable
desdégâtsconsidérablesde l'industrie du veràsoie.

10

Philosophie de la régénération

la plusgrandesurprise, de nouvellespièces, desespaces
inespéréspermettantde considérablesaménagementset
améliorations. La "magie" descorpsnerelèvesûrementpas
d’une considération actuelle. Presque contemporain de
Descartes, maispeut-être moinsportésurl’usage des
4
métaphoresarchitecturales, Spinoza écrivait, à proposducorps
que : «Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présentdéterminé ce
que peutle corps, c’est-à-dire l’expérience n’a enseigné à
personne jusqu’à présentce que, parles seulesloisde la Nature
considérée entant seulementque corporelle, le corpspeutfaire
etce qu’il ne peutpasfaire à moinsd’être déterminé par
5
l’âme » . Touscesélémentsexprimentlesmodalités récurrentes
à partirdesquelles se construitpetità petit une histoire des
sciences: caractère plusoumoinsimprévisible etaccidentel des
découvertes, espoirsengendrés,usagesincertains,
expérimentationsproblématiques…
Nombre detextes savantsparlentde larégénération
d’aujourd’hui, et, parce qu’ils’agitprécisémentdetextes
savants, ilsen parlentdans un cadrescrupuleusementencadré et
déterminé danslesmoindresmicro détailsqui le composent,
mettanten œuvre lesoutilsnécessairesdans un domaine
spécialisé de lascience, parexemple, celui de la biologie
cellulaire ouencore, celui de l’embryogenèse contemporaine.
Misà partquelquesessais, articlesdevulgarisation, les

4
Aprèsavoircomparé le corpsàune maison qui cacheraitencore
bien despiècesàseshabitants, nouspensonsà l’étatdes sciencesque
Descartescompare, danslaseconde partie desonDiscours de la méthode
pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences, àun
ensemble de maisonsmal construitesetmal agencéesIl e: «st vrai que nous
nevoyonspointqu'on jette par terretouteslesmaisonsd'uneville pourleseul
dessein de les refaire d'autre façon etd'enrendre les ruesplusbelles;maison
voitbien que plusieursfontabattre lesleurs, pourles rebâtir, etque même
quelquefoisils y sontcontraints, quand elles sonten
dangerdetomberd'ellesmêmes, etque lesfondementsn'ensontpasbien fermes».
5
Éthique, livre III,scolie de la IIe proposition,trad. C. Appuhn,
collection GF poche, pp.137-138. Cette considérations’inscrit, certes, dansle
cadre d’une approche générale qui n’estpasprécisémentcelle de la
spéculation physiologique oumédicale,

Régénération et observation

11

questionsderégénération cellulaire évoluentpourl’essentiel
dans un ensemble d’échangesd’expériences, d’observationset
d’hypothèsescompriset utiliséspar un cercleréduitde
chercheurs. Sansavoir soi-même évolué durablementdans une
ambiance de culture cellulaire expérimentale, nul moyen
n’existe, étantexemptdetoute expériencescientifique
adéquate, derentrerdansce cercle. L’univers scientifique et
technique desmodalitésderégénération actuelle propresaux
micro-organismesappartient, entantqu’étude, auxbiologistes.
Le projetde ce livreviseun objectif de nature différente :
interrogerles usagesphilosophiqueset scientifiquesdu terme et
de l’idée derégénération. Unetelle notion, ainsi dénommée, a
connu sa première grande période de notoriété auXVIIIesiècle
dansle cercle auxfrontièresimprobablesdesphysiologistes,
deschirurgienset, pluslargement, desphilosophesetautres
curieuxde la nature. Pointn’estbesoin, pourcela, derestituer
une quelconque histoire linéaire duconceptderégénération,si
tantestque l’on puisse évoquerou, pisencore, invoquer un
conceptentantque forme finie etaboutie à cesujet. C’est
pourquoi évoquer unenotionplutôtqu’unconcept,sansêtre
absolument satisfaisantdupointdevue de la précision, apparaît
moins restrictif etdéfinitif. Il existe, enrevanche,unréel intérêt
philosophique etépistémologique à mettre en lumière des
pointsd’intersection entre lesdifférentschampsde la
connaissance etde la pensée quesontla philosophie, la
physiologie, la médecine etla chirurgie, maiségalement
l’histoire etla mythologie.
Cette notion derégénération, quiressurgit un petitpeuà
la manière d’un Phénixaufil desdécouvertes,se présente bien
plutôtcommeun faisceauque commeun concept. Elletisse des
filsetjoue avec lesfrontièresdu savoir. Certainspersonnages
exprimentavec force, avecvivacité ce jeuau traversde leurs
écrits. CharlesBonnetestl’un deux, quand il publie, en 1769,
unePalingénésie philosophique ou Idées sur l’état passé et sur
l’état futur des êtres vivants. La lecture de cetouvrage donne, à
elleseule, envie d’écriresur une notion qui paraîtouvrir tantde

12

Philosophie de la régénération

possibilités,tantde conjectures, maisnullementpourépouser
avec l’application de l’élève qui imiteson maître, lesmêmes
pasque cetillustre auteur. Il n’estdonc pasquestion, ici, de
proposer, enréveillantdevieuxdémons,une œuvre à intention
cosmique, englobante;il n’estpasquestion d’érigeroumême
derechercher unetotalité danscette idée derégénération.
L’exemple de Bonnetestparticulièrementintéressant:voiciun
naturaliste qui n’hésite pasàuserde cette autre appellation de la
régénération –palingénésie– comme d’un faisceauà partir
duquel il devientloisible de mettre en œuvreune nouvelle
combinaison dumonde, desesordres, desesmouvements. Or,
la palingénésierecèle desambivalences sémantiquesqui la font,
d’un côté, aller verslarégénération comme processusphysique
etnaturel, et, d’un autre côté, pencher verslarésurrection,vers
letexte quiseveutoriginel,verslascène première qui exprime
la possiblerenaissance.
La lecture d’untel ouvragesuscite donc l’envie
d’apporter un prolongementen explorantplusen profondeur
l’universde cesconjecturesetdes référencesqui les
accompagnentetleshabillent. Le philosophe quise propose
d’écriresurcesujetestdonc conduità préciser son objet:
philosophie,science, histoire, mythe. À partirde quel pointde
vue, à partirde quelle posture, ouencore de quellespécialité
écriresurcesujet? Là estle piège, maislàréside aussi la
chance. Il fautaccepter– ce qui constituetoujours unrisque à
prendre – de ne pascantonner sontravail àuneseulespécialité.
Ni biologiste que nousnesommesnullement, ni médecin que
sous sommesencore moins, ilreste le pointdevue du
philosophe. Maisde quel philosophe ? Puisqu’ils’agitd’un
faisceau, invitantdonc à penserla multiplicité plutôtque
l’unicité, il existe desphilosophiesde larégénération,
c’est-àdire desconstructions théoriquesqui formulentdeshypothèses
et tracentdesorientationsà partirdesobservationseffectuées,
conduisantà conclure qu’il existe bien, dansla nature etdansle
monde, desêtres– individus, espèces, maisaussisociétés,

Régénération et observation

13

nations, esprits… – quiserégénèrent soitentotalitésoiten
partie.
Si larégénérationse présente commeun faisceau
conceptuel oumême notionnel, en quoi est-il possible de parler
de larégénératdion comme’unarkhèd’une philosophie de la
nature etd’une histoire dumonde ?Un certainsenslogique
voudraitque l’on choisisse entrearkhèetfaisceau, puisque ce
sontdeux termesquise distinguentnettementparleurdegré de
détermination etdesolidité. Là où un faisceaudésigneun
ensemble entremêlé de fils, devoies, de lignes, ouencoreun
nœud, l’arkhèdésigne, étymologiquement, le fondement. Ce
que l’on attend d’un fondement, c’estqu’ils’avèresolide,
capable desupporterle poids… de l’histoire dumonde !
L’arkhèdésigne également,toujoursdanslesensd’unesolidité
nécessaire, le principe. En proposantl’usage de ceterme au
XVIIesiècle dansleregistre de la philosophie naturelle,
JeanBaptiste Van Helmontdésire,surla base detravauxissusde
l’observation etde l’expérimentation en chimie,substituerà
6
l’anciennethéorie desquatre humeurs,un principe plus
exigeantetaffiné. Ilva chercherdanslesecretdesorganesles
causesde l’étatgénéral de l’homme, ensanté comme en
maladie. Aussi, plutôtquerésultante d’un déséquilibre des
humeurs, la maladie provientde la fermentation d’unesemence
qui, parquelque accidentde la nature, auraitpénétré dansle
corps. Ce processusne peut serendre intelligible aux yeuxdu
médecin quesi ce derniercomprend l’existence d’un principe
directeurinterne à chaque orlgane :’arkhè. Cetarkhèest
d’abordun principe général devie à partirduquelse déduisent
en quelquesorte lesdifférentesmaladies, dontlaréponse

6
Lathéorie humoraletrouveson origine avec la médecine
hippocratique (IVesiècle avantJ.C.) et une consécration avec Galien
(131201). Cettethéorie détermine quatre entitésliquidesprincipalesdansle corps:
le flegme oupituite, lesang, la bile etl’atrabile oubile noire. Chaque corps,
chaque êtresetrouve composé de cesquatre humeursinégalementcombinées,
générant, parla prédominance de l’une de cesquatre humeurs,un
tempéramentdifférent. De l’équilibre oududéséquilibre de ceshumeurs
provientl’étatdesanté oucelui de maladie.

14

Philosophie de la régénération

thérapeutique se trouve assurée par la maîtrise des principes de
7
la chimie . Est donc convoqué, dans cet exemple, unarkhèpour
expliquer le fonctionnement général du corps, la dynamique de
la vie;l’on comprendra par-làunesorte de principevital, en
toutcasd’entité aussi puissante qu’a pul’être l’âme des
métaphysiciens.Ce quisertde principe et/oude fondementne
saurait supporterl’ambiguïté à grande échelle. L’arkhèrelève
de la lumière, de l’évidence ouencore de la certitude. Toutce
quivientd’être dit,toutce quise dira encoresurla
régénération, nesaurait satisfaire auxcritèresde l’arkhè.
Cellecirelève, en effet, bien plusdufaisceau, de l’écheveau, du
brouillon encore que dufondementde quoi que cesoit.
Sauf à considérer une autre orientation :cette notion de
régénération,très sensiblementpolysémique, ne peutprétendre
àune fonction archétypique, maisne cesse de parlerde l’arkhè,
dufondement, au sensde l’origine, deschosespremières. La
régénérationrenvoie, entantqu’ensemble d’hypothèses,
d’interrogations, de discours, auxactespremiers, primitifs,
archaïquesde l’économie animale, de lavie. Sansêtrearkhè
elle-même, larégénération parle donc, et sansmodération, de
l’arkhè. Etce quise présente ainsi commeun principe ne cesse
des’observerdansla nature, d’abord à l’œil nude
l’observateur, ensuite à l’aide de microscopesde plusen plus
perfectionnés,sansmême parlerdesperformancesde
l’ingénierie informatique etde l’imagerie médicale de plusen
pluspoussée. Unseul exemple, déjà ancien puisqu’ilramène
auxnaturalistesdesXVIIeetXVIIIesiècles, peutétayerce
constat. Avec le développementd’un être à partirde l’une de
sespartiesà l’instardesfameuxpolypesd’eaudouce admirés
parAbraham Tremblay, ils’agitbien, ici, d’un acte premier, au
sensd’une combinaison de mouvementsetde mécanismesqui
permettentlavie. Régénérer s’entend danslesensde

7
« Toutce quivientaumonde, écrit-il, doitnécessairement
posséder un principe interne desesmouvements, capable d’exciteretde
dirigerla génératVan Helmonion »,t,Ortus medicinae, Amsterdam, L.
Elvizir, 1648, p.40-44.

Régénération et observation

15

redéployer, mais aussi dans celui de réparer. En effet, certains
organes, certaines parties osseuses n’offrent-elles pas des vertus
similaires dont pourrait s’inspirer les chirurgiens ?
L’histoire de larégénération estdonc d’abordune
histoire de l’archaïsme. Cette idée estefficacement synthétisée
parAxel Kahn, dans son ouvrage,Le secret de la salamandre,
quand ilrestitue l’histoire de larégénération àtraversle constat
d’une perte concernantlesêtres vivantslesplusélaborés: « Or,
malgré quelquesersatz, nousavonsperdul’essentiel de
l’aptitude naturelle àserégénérer, auprofit, notamment, de la
cicatrisation. Il nousfautdonc entamer une exploration de nos
8
ressourcesintimesafin d’exhumerd’antiquesprocessus» . La
fascination hautementexplicable etlégitime deshommesde
science d’aujourd’hui devantlespropriétés régénérativesdes
cellules souchespeut se compareravec celle desphysiciens
devenuscapablesde contempler, parleslunettesdesplus
puissants télescopes, lespremierspasde notre galaxie :un
retouràune originetropsouvent,trop longtempsfantasmée. Et,
en effet, l’origine du vivantetde l’homme lui-même ne fut-elle
pasd’abordune histoire derégénérations? Cette histoire laisse
de nombreux vestigesdansle monde contemporain, et
l’Atlantide que constitue larégénération perdue pournous
autresêtreshumains, peut seretrouver, à peine enfouie ouau
contrairetoutà fait visible dansnombre d’autresespèces
vivantes. Or, il apparaîtque larégénération entantque principe
premierdereproduction estinversementproportionnelle au
degré de complexité du vivant. Pluslesêtres sont simplesdu
pointdevue de leurorganisation, plusilspossèdentdevertus
régénératives. Ainsi lesplanaires, petits versde0,5 à3,5
centimètres, apparusilya environsixcentsmillionsd’années,
sontcapablesde faire l’objetde279 coupesetdonc de279
régénérationset, de plus,très rapides, dansla mesure oùon les
coupe le plusprèspossible de latête (7jours). Lesétoilesde
mer, apparuesilya cinq centsmillionsd’années,sontcapables

8
Axel Kahn, Fabrice Papillon,Le secret de la salamandre, La
médecine en quête d’immortalité, Nil éditions, Paris,2005, Introduction, p.14.

16

Philosophie de la régénération

de régénérations bidirectionnelles. Ensuite, c’est-à-dire en
progressant dans l’échelle des êtres de plus en plus complexes,
les régénérations se font de plus en plus partielles: les
crustacés, doués de régénération unidirectionnelle, les lézards
9
pour leur queue ou certains crapauds pour leur tête…
L’homme estexclu, etcelasansappel, d’untel bestiaire. Maisil
n’estpasleseul, desmilliersd’espècespartagentcette absence
derégénération. Absence oudisparitLeion ?sdifférentes
théoriesproposantdeshypothèsesd’ampleur surl’origine de la
vie et sur sesdéveloppements, dontla plusimportante est,sans
conteste, celle de CharlesDarwin durantlaseconde moitié du
XIXesiècle,tendentà montrerque l’évolution n’estpas
seulement une histoire de développement, d’adaptation, de
sélection, devariation, maisen mêmetemps,une histoire
d’abandons. Desfonctions se perdent, desorganes,vidésde
leurfonction première,s’amenuisentjusqu’à disparaître
totalement souspeine de devenirnuisiblesaunouvel équilibre
ducorps. Lesallers-retours théoriques si paradigmatiquesen
biologie et,sansdoute au-delà, entre phylogenèse etontogenèse
insistent surcette histoire faite d’abandons. Un embryon
humain ense développant, en épousant une acception moderne
de l’épigenèse, perd en mêmetempsdeséléments. S’il naissait
avectouteslescaractéristiquesqui accompagnentlesdifférents
stadesdeson embryogenèse, neressemblerait-il pasàunesorte
de monstrEe ?tn’a-t-on paseu souvent, dans unesorte de
vulgatescientifique qui n’estpas si ancienne,tendance à
comparercesétapesde l’embryogenèse à cellesde l’évolution,
ou, avantmême de parlerd’évolution, àune histoire des
10
espèces?

9
Nousnous sommes référés, pource passage, notammentà
l’ouvrage d’Axel Kahn,Le secret de la salamandre, p.63à65, dans un
chapitre évoquantlarégénération commeun paradisperdu, montrant
justementcetterelation en quelquesorte inversementproportionnelle entre
complexification desêtres, desorganismes, etdisparition desprocessusde
régénération.
10
Idée quirenvoie àun momentde l’histoire de la biologie,
particulièrementen Allemagne. A été avancée l’idée, dèsla première moitié

Régénération et observation

17

Plusgénéralement, ce qui faitque nousne pouvons
échapper totalementà larégénération, au sensoùnousévoluons
dans une histoire imprégnée parcette origine,réside dansnotre
ancestrale provenance de ce que FrançoisJacob appelle la
grande «soupe primitive desacidesaminés». C’est, pourle
dire brièvement, la biologie cellulaire qui arévolutionné et
régénéré,sansdoute entantqu’acteurprincipal, cette notion de
régénération, aumoinsdupointdevue desesconséquences.
C’estparce que nousappartenonsàune histoire première, qui
estcelle de procaryotesdevenuspourcertainsd’entre eux–
heureuxdégénérés! – eucaryotes, que nous sommes
irrémédiablementliésà desprocessusqui continuentà être
d’actualité dansl’univers silencieuxdescellulesde nos
organismes. Lavie, au sensbiologique du terme, offre donc de
trèsnombreuxexemplesderégénération,soitentantque
vestige d’un passé lointain mais réel,soitentantqu’événements
contemporainsaussi incessantsqu’innombrables. Dansles
années1830, bien avantla publication de l’Origine des espèces
en 1859, maisdéjà dansle hautde cettevague quivasecouer
toute la biologie,Darwin note qu’une conception évolutionniste du
vivant
11
mèneraitégalementà l’examen le plusminutieuxde
l’hybridité, de larégénération, descausesde changement, afin
desavoird’oùnous sommes venusetoùnousallons, quelles
circonstancesfavorisentle croisementetquellesles
contrecarrent ;ceci etl’examen de passagesdirectsde
l’organisme danslesespècespourraientconduire à desloisde

duXIXesiècle, quetouslesembryonsdes vertébrésprésententde grandes
ressemblancesau toutdébutde leurdéveloppement. Cette logiqueseretrouve
condensée dansla pensée de l’embryologiste allemand Karl Ernst von Baer
énonçant, en 1826, que « l’ontogenèserésume la phylogenèse ». Cette idée a
connu unesuite, quelquesannéesplus tard, avec le physiologiste allemand
ErnstHaeckel.
11
Ce "également" fait référence à ce que Darwin écrivaitavantce
passage concernantles vertusd’unevisiontransformiste appliquée à
l’anatomie comparée,récente etfossile, ouencore à l’étude desinstinct, etc.

18

Philosophie de la régénération

changement qui seraient alors le principal objet d’étude pour
12
guider nos spéculations
C’estdans ununiversmêlantarchaïsme etmodernité
qu’ont très souventprisleurdépartde nouvelles recherches
fondamentalesauximpactsconsidérables, c’estdans untel
universqu’a pris sesmarqueslarecherchesurlescellules
souches. L’idée desouche désigne bienune dimension
originaire, au sensoùl’on parle de cellulescapablesde produire
d’autrescelluleset,surtout, descellulesdetypesdifférents. En
tantque cellules souches, ellesnesontpas spécialisées, mais
possèdentjustementla puissance de produire descellules
spécialisées. Lescellules souchesconstituentelles-mêmes une
famille assezcomplexe : cellules totipotentes, aptesà produire
descellulesdetypes trèsdifférents, cellulespluripotentes, plus
spécialisées, cellulesmultipotentes, encore plus spécialisées. Le
développementcellulairese litlui-même commeun processus
inexorable despécialisations. En cesens, "fabriquer"un
embryon, "faire" du vivant, c’est sespécialiseren produisant
d’incessantesdivisions, en provoquantautantde
différenciations. Génétique etbiologie cellulairesontconduites
àremonterleschaînesdumécanisme de lavie : programmation
génétique, développementcellulaire, avec commeune finalité,
non laseule, la possibilité du retouretde laréparation.
Déprogrammer une portion duprogramme génétique,revenir
auxcellules souchesetcommander, en quelquesorte,une autre
spécialisation,refaire, en partie, l’histoire de cette
spécialisation : cesontautantd’activités, d’optionsqui prennent
corpsdanslespratiquesmédicalescontemporainesetàvenir.
Lescellules souchesen culture, maiségalementdesêtres
vivants,souris,rats, etc. fontl’objetd’expérimentationsaux
finsd’éviterà l’homme, parexemple, certainsdésagréments

12
Notesde CharlesDarwin dansla même période durantlaquelle il
alimentaitdetoutes sesobservationset réflexionsdescahiersde notes,
véritable brouillon desespreuves ultérieuresetdeses théories. Texte cité par
DenisBuican, dans son livre,Darwin dans l’histoire de la pensée biologique,
Ellipses,2008, p.79.

Régénération et observation

19

aux lourdes conséquences pathologiques (cancers…) que lui
réservent les cellules rétives à l’accomplissement de leur destin,
13
celui d’une inévitable apoptose. Mais elles peuvent également
contribuer à des expériences de greffes, dès lors que l’on est en
mesure d’intervenir sur la spécialisation de ces cellules
souches… Et, inévitablement, mais ceci est bien loin d’être de
leur faute, elles peuvent générer de folles espérances comme de
cauchemardesques délires, rappelant que la science présente
toujours, tel Janus Bifron, deux visages. Mais ces visages ne
sont autres que ceux des mêmes apprentis sorciers. Autant
d’articles sensationnalistes ramènent quotidiennement leurs
lecteurs à cette autre réalité, celle de l’impatience humaine,
celle du désir de faire, d’utiliser et d’exploiter trop souvent
avant de comprendre et d’anticiper.Il n’ya qu’à lire les
impressionnanteslistesdetitres surlescellules souches
proposéesparlesmoteursderecherchesurinternetpouren
saisircette dimension. Ces titresagitentfréquemmentlespectre
de lavie éternelle :« lescellules souchesporteuses
d’immortalité »,oule gène de "l, «’immortalité" descellules
souchesidentoifié »,ubien encorLa coe, «ursevers
l’immortalité »;pourtant, l’immortalité nesupposerait-elle pas
que l’on atout sontemps? Letexte quisuitle premierde ces
titres,seréclamantdeFutura-Sciences, écritpar un certain
docteurOlivierNamy, mérite d’être cit« Legène clefé :
permettantauxcellules souchesembryonnairesderesterjeunes
indéfinimenta été découvert. Cette découverte pourrait
permettre detransformerdescellulesadultesen cellulesayant
lespropriétésdescellules souchesembryonnaireshumaines.
Ceci permettraitd'éviterd'avoir recoursauxembryonscomme
14
source de cellules souchesàvisées thérapeutiquesLe b» .ut

13
Nouspensonsici àun ouvrage passionnant, biologiquement
comme philosophiquement, de Jean-Claude Ameisen,La sculpture du vivant:
le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Seuil, 1999.
14
Le gène de "l'immortalité" descellules souchesidentifié, parle
Dr. OlivierNamy- Futura-Sciences, ludans:
http://www.futurasciences.com/fr/news/t/vie-1/d/le-gene-de-limmortalite-des-cellules-souches-
identifie_2128/

20

Philosophie de la régénération

n’est pas ici de discuter le degré de véracité des propos mais
d’interroger la fonction du discours.Il fautattendre longtemps
dansletexte pourcomprendre qu’ils’agitd’abord desouris, qui
nesontpasimmortellespourautant, etque «L'intérêt
thérapeutique dereprogrammerdescellulesadultesestencore
un horizon lointain ».Pourautant, cetexte est typique d’une
forme devulgate qui, mêlant untextescientifique, évoquantles
différentescellules souches, desexpérienceseffectivement
menées surdes souris,trouve finalement une bonne partie desa
justification danslesensationnalisme que l’entête affiche.
Toute personne peuaufaitde ce qu’il en est réellementdes
usagesqui peuventêtre faitsdescellules souches, mais
désireusesde participeràun accroissementde la longévité, qui
plusestenrestantjeune et, de préférence, beau,sera alors
susceptible d’être accrochée parletitre :a déco« Onuvertle
secretde l’immortalité… »,à moinsqu’il nes’agisse de
quelque habitué d’internet, faisant rigoureusementla partdes
15
choses…
Indiscutablement, larégénération, par-delàsonversant
biologique et scientifique,renferme dansla galaxiesémantique
qui lui estpropre, l’idée d’immortalité, maispasn’importe
quelle immortalité, celle de la jeunesse, de lavigueur, images
lesplusévidentesetlesplus séduisantesde lavie. L’histoire de
ce motest, enunsens, indissociable de celle dumotéternité.
De quelle éternité parle larégénération, quisuscitetantde
recherche,tantd’espérance et tant? Dède folieslorsque la
recherchescientifique, insérée dans une histoire, dans un édifice
social complexe,se doit– etcela estlégitime – des’adresserau

15
Autre exemple, dansle cadre d’unerevue autrementplus
recommandable que lesexemplesdonnésà partird’internet, larevueScience
et vie, N° 1103, août 2009, dans un dossierconsacré à « Lascience auxportes
de l’impossnoible »,uspouvons trouver un article consacré à l’éventualité
d’une jeunesse éternelle grâce à l’utilisation dupouvoirdescellules souches.
Ysont relatéslesproposde Aubreyde Grey, prophète de la «sénescence
négligeable »,préconisant unethéorie «selon laquelle lesprocessusdu
vieillissementpourraientêtre maîtrisésaupointde prolongerl’existence,tout
en gardantla pleine possession desesmoyens», p.45.

Régénération et observation

21

public, et même à un public large, existe une difficulté réelle de
réduire à néant les interférences hyperboliques que génèrent des
lectures, des interprétations fondées sur des espérances.Les
culturescellulairescomme les sourisde laboratoire partagent un
sortcommun, aux yeuxde beaucoup de profanes: celui de
n’être qu’une passerelle, qu’un accèsobscurmêmes’il est
nécessaire à la lumière quereprésente leredoublementad
infinitumdupouvoirde l’hommesur son corps,sur sasanté. Ce
qui estintéressant, c’estdesavoir si, finalementetbientôt,
l’hommesera à même derepousserleslimitesdeson espérance
devie, etcela dansdesconditionsoptimum. C’estdonc dansle
contexte d’une ambiguïtérésiduelle et sensible que la
régénération faitparlerd’elle, même quand elle évolue dansles
laboratoiresdiscretsdescentreslesplusconfirméset réputésde
larecherche biologique etmédicale. Commetouteslesautres
découvertes,touteslesautresexpériences, elle interroge ce que
l’on peutappelerlavaleurde lascience. Cette ambiguïté qui
caractérise lestatutmême de lascience, qui interrogesavaleur,
Karl Popperlasynthétisesansdouteremarquablementquand il
16
dénote que «Pourtant, lascience a plusqu’unevaleurde
simplesurvie biologique. Elle estplusqu’un instrument utile.
Bien qu’elle ne puisse atteindre ni lavérité, ni la probabilité,
son effortpouratteindre la connaissance,sa quête de lavérité,
sontencore lesmotifslespluspuissantsde découverte
17
scientifique ».

Mythologies de la régénération

Acceptantd’évoquer sanslesconfondre cesdifférentes
facettesinhérentesà la constitution de l’idée derégénération, la
premièreréponse à la question posée estàrechercherdansles
différentsmythesquirefusentdevoirdisparaître définitivement
lesgrandesfiguresdes récitsqu’ilsmettenten œuvre. Pourtant,

16
Ce quisuitle constatque lascience ne peutparvenirau statutde
connaissance au sensde progression linéairevers unevérité indubitable.
17
Karl Popper(1902-1994),Logique de la découverte scientifique.

22

Philosophie de la régénération

ne pas mourir n’est pas nécessairement accéder au bonheur.Qui
auraitenvie de partagerl'éternité endurée parPrométCehée ?
mythe, qui montre le foie comme organerégénérateur, pourle
plusgrand bonheurdesoiseauxqui dévorentcelui de
Prométhée, ne faitpasde l’immortalité le plusgrand desbiens,
etla condamnation faite parZeusauxhommesdetrouver une
limite à leur vie estpeut-êtreun bien inestimable au regard des
malheursque paraissent réservercertainesformesde l’éternité.
Plusproche de l’idée derégénérationsetrouve le Phénix, plus
proche égalementdes situations rencontréesparleshommes:
construire,voiretoutdétruitet tout reconstruire…
Une autre forme de mythologie mérite d’être prise en
compte, mythologie interne augenre humain :celle deshéros,
deshommesqui ontété faitsdieuxoudemi-dieuxparlasuite.
C’est une mythologie qui a été engendrée parlesacteursde la
science – lesmédecins, leschirurgiens– qui ontcru voir
l’éternité, larégénérescence, la jeunesse assurée pourde
longuesetencore pluslonguesannées, à la pointe de leurs
mélangesmédicamenteux, de leursbistouris, de leurs
éprouvettes… Se dégage alors une aura le plus souvent
illégitime de ceshommesqui paraissent(etcherchentle plus
souventà paraître) avoirforcé parleur"talent", parleur"génie",
lesportesde l’immortalité…
Moinsprestigieuse, moinsfondatrice, cette mythologie
estpourtantfonctionnelle, au sensoùle désird’être celui qui
contribue à prolongerlavie, enusantde cette notion de
régénération, a motivé dansleurs recherches, dansleurs
expériences, nombre de ceshommes, dontcertainsontlaisséun
nom;d’autresn’ontpaseucette chance, oucette malchance.
Cesontdeshommesqui n’apparaissentpasêtre d’irréductibles
charlatans ;mêlésà des travauxd’importance, ils trébuchenten
quelquesorte, lorsqu’ilspensentavoirmisle doigt surce qui
pourraitêtre considéré comme la finalitésuprême eten même
tempscomme la fin de la médecine : l’ajournementindéfini de
la mort. Untel ajournement, exprimé de manièrerécurrente
sousforme d’annoncesplusoumoinsincroyables, est

Régénération et observation

23

explicitement justifié à une période de la médecine qui était
encore bien loin des multiples performances actuelles, où l’on
était bien incapable de faire repartir un cœur, même si on le
considérait déjà comme une pompe, comme une machine.Le
médecin montpelliérain Jean-JacquesMénuretde Chambaud,
18
écrit, en plein âge d’orde l’Encyclopédiel’article MORT,
article danslequel ilremarque l’on peuteffectivementguérirla
mort(etnon pasguérirde la mortau sensdesauverde justesse,
d’éviterla mort). En effet, la juste observation et
compréhension desmouvementsanimantlesdifférentesparties
ducorpspeut, danscertainscas, permettre de les remettre en
marche,toutcommeun mécanicienscrutantle fonctionnement
d’une machine intervientaumomentdudéclenchementde la
panne, afin deremettre en ordre de marche le circuitde la
machine. Ménuretde Chambaud énonce ainsi avec assurance
que
C'est un axiome généralementadopté qu'à lamortil n'y
a pointderemède;nousosonscependantassurer, fondés surla
connaissance de lastructure etdespropriétésducorpshumain,
et sur un grand nombre d'observations, qu'on peutguérir la
mort,c'est-à-dire,rappelerle mouvement suspendudu sang et
des vaisseaux, jusqu'à ce que la putréfaction manifestée nous
fasse connaître que lamortestabsolue,que l'irritabilité est
entièrementanéantie, nouspouvonsespérerd'animerce
19
principe, etnousne devons rien oublierpour y réussir
Est-ce ici l’expression d’une naïveté oud’une folie
démesurée, àune époque marquée par une difficulté extrême de
repérerlesjustes signesde la mort, difficulté parfois
insurmontable conduisantcertainsmédecinsà faire enterrer un

18
Nousnous sommesdonnés, pourla composition duprésent
ouvrage, larègletypographiquesuivante :lorsque nousécrirons
Encyclopédie, celarenverrasystématiquementauDictionnaire raisonnéde
Diderot{XE "Diderot"}etD’Alembert{XE "Alembert"}età aucune autre
œuvre encyclopédique, laquellesera alorsdésignée parletitrespécifique qui
luirevient. De même, lesnomset titresdetouslesarticlesde l’Encyclopédie
seront typographiésen PETITESCAPITALESd, afin’être clairementdistingués
d’autres sourcesoud’autres registres.
19
Article MORT,Encyclopédie, Vol.X, p.726, col.1.

24

Philosophie de la régénération

peu trop vite des malades en état de catalepsie?N’est-ce pas
aussi le désirde faire accomplirà la médecine, auxmédecins,
leurmission jusqu’aubout, ce quiveutdire, en fait,un
peuaudelà de ce boutque constitue latâche de guérir?
Je n'ignore pas– continue Ménuretde Chambaud – que
cesera fournirdansbien desoccasions un nouveau sujetde
badinage etderaillerie à quelques rieursindiscrets, etqu'on ne
manquera pasde jeter unridiculesurlesMédecins, qui
étendrontjusqu'auxmortsl'exercice de leurprofession. Mais
en premierlieu, la crainte d'uneraillerie déplacée ne balancera
jamaisdansl'espritd'un médecinsensé l'intérêtdupublic, etne
20
le fera jamaismanqueràson devoir
Certaines théoriesphysiologiquesetmédicales, comme,
ici, levitalisme –théorie fondéesurl’idée d’unesensibilité
organique apte à produire età maintenirle mouvementde lavie
dansle corps– contiennentainsi dansle développementmême
de leur science l’idée le plus souvent radicalement
déraisonnable, avec lerecul de l’histoire, d’une possibilité
conceptuelle deréaliserce qui étaitjusqu’ici impensé mais tant
espéré. Tel estbien lesensde l’idée que l’on puisse guérirla
mort, c’est-à-dire laréduire àun disfonctionnementquasiment
incident. Etenunsensmythologique, et, plusencore, enun
sens scientifique, l’idée derégénération abonde égalementdans
la formulation d’unetelle espérance.
N’est-ce pas, en effet, ce que l’on pourraitattendre de la
régénération, la découverte d’unevertugénérale ducorps
jusque-là ignorée, que l’on pourraitactiverparquelquespetites
manipulations, etquirépareraitchaque partie endommagée en
rendantainsi la médecine caduque ou réduite à la portion
congruLa nae ?turereprendraitalors sesdroits, à chaque cas
sescellules souches: plusd’accidentcardiaque fatal, plusde
cancer, plusaucune forme de dégénérescence, de perturbation
auxlourdesconséquencespathologiques… Surtout,sans
prétendre pourautantà la disparition dupathologique, c’està
un amoindrissement radical desformeslesplusgravesqui

20

Ibid.

Régénération et observation

25

attaquent les organismes d’aujourd’hui, qu’aboutirait la maîtrise
de nouvelle techniques fondées sur un usage moderne de la
régénération cellulaire.Sans toujoursalleraussi loin dansle
catalogue desambitions, l’usage de procédés régénératifsa eu
d’autresfinalités, comme la préservation de la puissance
sexuelle, de la jeunesse, et, dansce contexte, larégénération,
sansprétendre à garantirl’éternité, peutaumoinsentreteniret
fortifierlavivacité ducorps. L’on entre ici dans unregistre qui
nesemble pasabsolumentabandonné aujourd’hui : l’obsession
de l’entretien de la jeunesse, de lavigueur, parlesecoursd’une
médecine procédantà base d’injection, de manipulation de
différentes semencesarrangées sousforme de potionsplusou
moinsagréablesà ingurgiter. Un exemple attire notre attention :
celui dumédecin duXIXesiècle, Charles-Édouard
BrownSéquard, Arsène d’Arsonval, auteurdeRecherches sur les
extraits liquides retirés des glandes, et d’autres parties de
l’organisme et sur leur emploi, en injections sous-cutanées,
comme méthode thérapeutique, qui a faitquelquesadeptes
patentés, commeun certain JulesGauthier.
CharlesÉdouard Brown-Séquard (1817-1894) figure
danslesouvragesd’histoire de la médecine commeun homme
d’expérimentation, qui conduitdes travaux surlesystème
nerveuxetlaisseson nom àunsyndrome lié à la moelle
épinière. Il occupe la dernière partie desavie à injectercertains
produitsdansles testicules, ce qui constitueune opération de
régénération qui mérite d’êtrerelatée. Comment, d’unevie de
travauxaustères,un médecintel que Brown-Séquarten arrive à
sevoiren maître d’une certaine forme derégénération de la
puissancesexuelle de l’homme ?
Brown-Séquard ne partpasderien pourdévelopper ses
expériences. Lesconclusionsqu’iltire le conduisentà étendre
l’intérêt thérapeutique à bien deshommeset, même, à des
femmes. Le fondement théoriquesurlequel iltravaille estcelui
de la médecine desglandes, l’adénologie, dontlesprémisses
remontentau siècle précédent, avec, parexemple, les travauxde

26

Philosophie de la régénération

21
Théophile de Bordeu. Avec Bordeu, l’on a déjà, en effet, un
médecin qui analyse avec minutie les mécanismes d’excrétion
et de sécrétion des glandes, en montrant à quel point ces parties
de l’organisme avaient été délaissées par la science médicale et,
pourtant, à quel point elles jouent un rôle d’importance dans
l’équilibre général du corps. Brown-Séquard examine avec
attention lesdifférentes sécrétionseffectuéesà l’endroitdes
testicules: externe avec lesperme etinterne, « pénétrantdansle
sang avec lesprincipeschimiquesde désassimilation nutritive
22
de la glande ». Fraîchementnourri, à l’époque, du vocabulaire
de lascience nouvelle – micro-organisme, cellule (enunsens
moderne) – Brown-Séquard explique ainsi que l’injection de
telsliquidesdansl’organisme permetàtouslescoups une
forme derégénération de la force, de la puissancevitale,
entendonségalement, de l’appétit sexuel mêmesi pour tout
cela, il faut sacrifierquelques taureaux, chiens, chatsetautres
lapins… L’éloge de JulesGauthiern’asansdoute pasfaitque
dubien à laréputation de Brown-Séquard :
Un beaujour, brusquement, commeun coup de foudre,
nousarriva la nouvelle fantastique que l’illustresavantavait
découvertce fameuxartderéconforterlavie, que l’on avaiten
vain cherchési longtemps. Aumoyen d’unvaccinspécial, d’un
philtrevéritable danslequel entrait une bonne partle liquide
testiculaire – pourquoi ne pasle dir– le doce
?teurBrownSéquardrégénéraitle monde, cette machine humainesi
facilementdétraquable,sisolide que l’on puisse être.
C’estavec effroi que l’on considère l’épaisseurdu
Dictionnaire de médecine,touteunerangée d’énormes
volumes, où, depuisA jusqu’à Z, chaque page, chaque ligne,
vousparle devotre démolition plusoumoinsprochaine.

21
Théophile de Bordeu(1722-1776),Recherches anatomiques sur
la position des glandes et sur leur action, Paris, 1751.
22
Brown-Séquard, Arsène d’Arsonval,Recherches sur les extraits
liquides retirés des glandes, et d’autres parties de l’organisme et sur leur
emploi, en injections sous-cutanées, comme méthode thérapeutique, Archives
de physiologie normale etpathologique, N°3, Paris, Masson, juillet1891,
Introduction, p.1.