Vieillissement et alzheimer
138 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Vieillissement et alzheimer

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
138 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'allongement de la vie a révélé l'ampleur épidémiologique de maladies neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer. Cette dernière bouleverse le sentiment de Soi de manière tout autre que le vieillissement normal. Cet ouvrage s'adresse à tous ceux, professionnels, parents, chercheurs qui s'interrogent sur les moyens et la manière de repenser l'humain et d'accompagner la personne.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2012
Nombre de lectures 83
EAN13 9782296986503
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Roger GIL






VIEILLISSEMENT
ET ALZHEIMER

Comprendre pour accompagner








L’Harmattan
Du même auteur
Neuropsychologie. Masson, 1996 ; 2000 ; 2003, 2006, 2010 (5 e édition).
Les potentiels évoqués cognitifs en neurologie et en neuropsychologie. Rapport de Neurologie publié par le Congrès de Psychiatrie et de Neurologie de Langue Française, Masson, Paris, 1997.

Chapitres d’ouvrages :

– Brief cognitive examination (BEC) : a french standardized method for quick bedside assessment of cognitive performance. Application to senile dementia of the Alzheimer type. R. GIL, G. TOULLAT, L. BOISSONNOT, J.P. NEAU, in Senile Dementias : early detection. Number I, Current Problems in senile dementias, edited by A. BES, J. CAHN, S. HOYER, J.P. MARC-VERGNES and H.M WISMEWSKI, John Libbey Eurotext, London-Paris, 1986.
– Stratégies thérapeutiques. Troubles démentiels, in Thérapeutique Psychiatrique, J.L. SENON, D. SECHTER, D. ROCHARD, Hermann Éditeurs, Paris, 1995, 853 – 871.
– La maladie d’Alzheimer : délabrement identitaire de la personne humaine, en collaboration AVEC C. ORNON, E-M. ARROYO-ANLLO, V. BONNAUD, in COLLOQUE IDENTITES, PUF, Rennes, 2004.
– Introduction historique à la neuropsychologie clinique et à la neurologie du comportement, in Neuropsychologie clinique et neuropsychologie du comportement ; sous la direction de TH. BOTEZ-MARQUARD ET F. BOLLER, Les Presses de l’Université de Montréal, 2005.
– Les fonctions instinctuelles, in Traité de Neuropsychologie clinique, Neurosciences cognitives et cliniques de l’adulte, B. LECHEVALIER, F. EUSTACHE ET F. VIADER, de Boeck, Bruxelles, 2008.
– Mémoire et mémoires, garantes de l’identité humaine, in Alzheimer, éthique et société, ouvrage collectif coordonné par E. HIRSCH ET F. GZIL, Erès, Toulouse, 2012.
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-98650-3
EAN : 9782296986503
Citation

« Un reflet du ciel éclairait leurs visages. Rieux eut soudain un rire d’amitié : -Allons, Tarrou, dit-il, qu’est-ce qui vous pousse à vous occuper de cela ? – Je ne sais pas.
Ma morale peut-être. – Et laquelle ? – La compréhension ».
Albert Camus, La Peste , in Théâtre, Récits, Nouvelles , Paris, Gallimard, 1962, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1323.
Introduction
La durée de la vie humaine s’accroît sans cesse depuis la deuxième moitié du vingtième siècle. Cette progression de l’espérance de vie n’a pas encore atteint son asymptote car on meurt le plus souvent non de vieillesse mais de maladies favorisées par la vulnérabilité croissante liée au vieillissement. D’ailleurs la maladie qui emporte le sujet âgé s’inscrit elle-même dans un contexte polypathologique qui définit le cadre de ce que Charcot appelait la pathologie sénile 1 qui relève aujourd’hui d’une spécialité médicale appelée gériatrie. L’allongement de la durée de vie ne procède donc pas stricto sensu de progrès dans l’art de retarder le vieillissement des cellules, des organes, des tissus mais bien plutôt de progrès médicaux qui ont permis de prévenir et de mieux soigner les maladies infectieuses, les maladies cardio et cérébro-vasculaires, le cancer. Bien entendu la recherche médicale s’intéresse aussi à la biologie du vieillissement qu’il s’agisse du vieillissement « normal » ou des maladies dégénératives conçues comme une amplification, une accélération mais aussi un bouleversement du vieillissement « normal ». L’allongement de la durée de vie est l’aboutissement progressivement exaucé d’un vieux rêve de l’humanité. Ainsi une longue vie est conçue dans les écrits bibliques comme la « rétribution » accordée par Dieu aux justes. Et c’est ainsi qu’il est écrit qu’Abraham mourut à 175 ans, « dans une vieillesse heureuse et rassasié de jours » 2 . La vie est ainsi comparée à un repas qui peut s’interrompre dès lors que la faim de vivre serait apaisée et l’on pourrait ainsi quitter la vie comme on quitte la table, sans regret, sans douleur, sans crainte, sans amertume parce que rassasié et comblé. Et c’est bien d’ailleurs ce qui fait toute l’équivoque de ce rêve de longévité qui coexiste de manière pathétique avec le spectre d’un vieillissement conçu comme une déchéance progressive et implacable. Abraham lui-même fut incrédule quand Dieu lui promit un fils : « Un fils naîtra-t-il à un homme de cent ans, et Sarah qui a quatre-vingt-dix ans, va-t-elle enfanter 3 » ? Le désir de longévité n’est pas un rêve de vieillesse mais le rêve d’un prolongement de la jeunesse qui reporterait sine die la mort car l’on craint le vieillissement qui de déchéance en déchéance préfigure de manière lancinante l’extinction de la vie.
Le vieillissement de l’être humain est d’abord le vieillissement de son cerveau. Il l’est intrinsèquement mais il l’est aussi parce que le cerveau est le substrat biologique des comportements, des pensées, des émotions humaines, déployé comme une interface entre la personne humaine d’une part, le corps humain et son environnement d’autre part. Le vieillissement de l’être humain ne peut se lire qu’à travers le dioptre du vieillissement de son cerveau et à travers lui, du vieillissement de tous les organes.
1 CHARCOT J.-M., Leçons cliniques sur les maladies des vieillards et les maladies chroniques , Paris, Adrien Delahaye, libraire-éditeur, 1874, p. 14.
2 Genèse, 25, 8.
3 Genèse, 17, 7
Chapitre 1. Le vieillissement normal : quelles réalités ? Quels risques identitaires ?
Le vieillissement est une réalité morphologique et physiologique
Le vieillissement imprime au corps, aux organes et tissus qui le composent des modifications morphologiques dont la plus emblématique est le blanchiment de la chevelure 4 . Dans l’éloge funèbre de Pulchérie, fille de l’empereur Théodose, Grégoire de Nysse 5 écrivait : « Que trouvez-vous donc de si attrayant dans cet âge ? Sont-ce les yeux rouges et malades ? Les rides qui sillonnent le visage ? Les dents branlantes et générant des paroles mal articulées ? Regretteriez-vous des mains tremblantes, un corps penché vers la terre ? Enviez-vous le sort du vieillard qui chancelle ou succombe sous le poids de sa frêle existence et qui a besoin d’un soutien pour le conduire ? Voyez-le : son cœur est froid, sa raison délire ; et le son de sa voix est choquant et ridicule. Telles sont les infirmités compagnes inévitables de cette triste saison »… On voit ainsi combien le vieillissement « normal » a du mal à être distingué du vieillissement pathologique tant la vieillesse apparaît comme un temps de vulnérabilité voire de déchéance. De manière plus dépouillée, Charcot décrivait « l’aspect extérieur du vieillard : cette peau sèche et ridée, ces cheveux rares et grisonnants, cette bouche privée de dents, ce corps voûté et ramassé sur lui-même » et il ajoutait : « tous ces changements correspondent à une atrophie générale de l’individu 6 ». On pourrait, sans être exhaustif, ajouter à cette description morphologique du vieillissement les rides qui creusent la peau, les graisses qui font proéminer les abdomens des hommes tandis que les femmes doivent redoubler d’efforts diététiques pour ne pas encombrer leurs cuisses de disgracieuses « culottes de cheval » ; la posture générale du corps peut aussi être modifiée par l’affaiblissement de la vue et de l’audition.
Ces modifications morphologiques « visibles » se doublent de modifications physiologiques qui retentissent sur les performances physiques, ce qui impose de s’adapter aux conséquences musculaires, ligamentaires, respiratoires et cardiaques du vieillissement. Les sportifs de haut niveau le savent bien, eux qui doivent, au seuil de l’âge mûr, abandonner la compétition. Mais tout un chacun sait que l’adaptation physique à l’effort évolue avec l’âge. Aussi l’activité physique doit tenir compte des performances décroissantes de l’appareil locomoteur comme de la tolérance cardiaque à l’effort qui doit faire d’ailleurs l’objet d’une surveillance attentive chez celles et ceux qui souhaitent poursuivre des activités sportives mobilisant des efforts soutenus ou intenses comme le marathon ou les longues randonnées en vélo. C’est ainsi que peuvent survenir des accidents cardiaques dont la manifestation la plus dramatique est la mort subite et qui bien que rares voient leur fréquence augmenter avec l’âge et le caractère trop occasionnel de la pratique d’un sport. La pratique sportive demeure bénéfique pour le système cardio-vasculaire comme pour l’ensemble de l’organisme à condition qu’elle soit adaptée à l’état physiologique de chacun et à ses « facteurs de risque vasculaire » comme le tabagisme, le diabète, l’hypertension artérielle sans que cette liste ne soit exhaustive.
Le vieillissement du corps n’épargne pas le cerveau
Le corps tout entier vieillit et le vieillissement n’épargne pas le cerveau. Si le cerveau est bien un organe, son statut vient de ce qu’il est le substrat biologique des comportements et des pensées humaines. Contenu dans la boîte crânienne, pesant un peu plus d’un kilogramme, protégé des chocs par un matelas liquidien, le cerveau contient environ cent milliards de neurones. A vrai dire ce chiffre, extrapolé, renvoie surtout à l’immensité du capital neuronal : autant de neurones que d’arbres dans la forêt amazonienne… Ces neurones sont répartis dans un tissu de soutien et de nutrition fait de cellules gliales.
Le vieillissement : réalité anatomique.
Le vieillissement du cerveau est d’abord une réalité anatomique triviale : le poids du cerveau baisse lentement et progressivement et cette baisse peut atteindre 11% après 85 ans. Cette baisse exprime l’atrophie cérébrale. On la voit bien à la tomodensitométrie 7 crânienne ou à l’IRM 8 sous forme d’une exagération des sillons corticaux, d’une dilatation des cavités liquidiennes 9 en rapport avec la diminution du volume du parenchyme. Cette atrophie a comme support histologique une dépopulation neuronale, terme désignant une mort régulière des neurones. Il faut dire que le cerveau en est largement pourvu d’autant que l’on sait que l’essentiel ne tient pas seulement au nombre de neurones mais à la richesse des connexions qu’ils établissent entre eux. Les neurones étant dotés de deux ou plusieurs prolongements (un axone et un ou plusieurs dendrites), ils peuvent donc établir des connexions qui démultiplient leurs capacités de traitement des informations puisque chaque neurone peut entrer en connexion avec plusieurs milliers de neurones. C’est cette réserve immense de cellules et de connexions intercellulaires qui est l’objet d’une perte progressive. En effet ce stock impressionnant de cellules nerveuses s’élabore grâce à une multiplication cellulaire rapide dans les premiers mois de la vie intra-utérine au cours de laquelle la multiplication des neurones peut atteindre 250000 à la minute. Mais dès le quatrième mois, le capital neuronal est constitué et les neurones ne se multiplieront plus. Et c’est ainsi que peu après la vingtième année de vie débute la perte neuronale qui oscille entre 50000 et 100000 neurones par jour. Mais il faut préciser que malgré la perte neuronale, les prolongements des neurones (les dendrites) peuvent continuer de se développer, de se ramifier. Or, à titre d’exemple, on sait que, chez l’animal, la pousse des dendrites peut être activée par des facteurs environnementaux et notamment par la stimulation sensorielle, multipliant ainsi les connexions entre les neurones. Or le vieillissement du cerveau peut évoluer à l’ombre d’un vieillissement sensoriel touchant en particulier la vision et l’audition. Ces atteintes entraînent d’une certaine manière un déficit de l’activation cérébrale et tout particulièrement de l’activation cognitive. On conçoit ainsi l’importance du dépistage et du traitement des déficits sensoriels chez le sujet âgé. Mais en sus, l’isolement relationnel généré par le vieillissement est une source de désafférentation cognitive et émotionnelle dont il est légitime de penser qu’elle aggrave le vieillissement cérébral.
Mais le cerveau âgé a, en dehors de l’atrophie et de la dépopulation neuronale, des altérations histologiques spécifiques et tout particulièrement des plaques séniles qui n’existent qu’en petit nombre dans le cerveau normal alors qu’elles sont très abondantes dans la maladie d’Alzheimer.
Le vieillissement cérébral : réalité biochimique.
Le vieillissement cérébral est aussi une réalité biochimique. Il frappe en effet les neuromédiateurs, ces substances qui véhiculent les informations d’un neurone à l’autre à travers les synapses. Deux grands systèmes de neurotransmission sont particulièrement sensibles au vieillissement. Le premier est le système dopaminergique ; la dopamine intervient dans de multiples fonctions et notamment l’attention, la fluidité motrice, la motivation, l’élan vital. Le deuxième est le système cholinergique qui joue un rôle capital dans la mémoire. On conçoit donc la prudence dont il faut faire preuve chez le sujet âgé à l’égard de la prescription des substances qui bloquent les récepteurs dopaminergiques comme les neuroleptiques ou des substances qui bloquent les récepteurs cholinergiques.
Le vieillissement cérébral : réalité métabolique et vasculaire.
Le vieillissement cérébral est une réalité métabolique et vasculaire. De très nombreuses études ont été consacrées aux modifications du débit sanguin cérébral au cours de la sénescence. Il est admis qu’il existe avec l’âge une baisse du débit sanguin cérébral et que cette baisse du débit intéresse plutôt les régions frontales. Cette localisation a l’intérêt de rendre assez bien compte du type particulier des modifications de la mémoire liées au vieillissement normal et pourrait être aussi un argument validant la distinction entre le vieillissement cérébral « normal » et le vieillissement cérébral pathologique. Ce dernier est représenté typiquement par la maladie d’Alzheimer au cours de laquelle les troubles de la mémoire sont distincts de ceux observés lors du vieillissement normal tant dans leur aspect clinique que dans les altérations tissulaires et métaboliques qui les sous-tendent. La baisse du débit sanguin n’est pas liée comme on l’a cru longtemps à l’athérosclérose qui durcit les artères. Cette baisse du débit traduit un mécanisme d’adaptation à la diminution des besoins énergétiques en oxygène et en glucose dont on a vu qu’elle pourrait notamment procéder de la réduction des influences sensorielles, comme celles exercées par l’audition et la vision.
Le vieillissement est aussi une réalité intellectuelle et une réalité affective : ces aspects doivent être plus longuement développés.
Le vieillissement normal : réalité intellectuelle et réalité affective
Intelligence fluide et intelligence cristallisée
Tous les travaux scientifiques s’accordent pour constater un déclin progressif avec l’âge des fonctions intellectuelles que l’on appelle maintenant fonctions cognitives et ce déclin commence tôt, à partir de la vingtième année. Mais le temps n’est plus où l’intelligence était conçue de manière vague et uniforme, mesurée par des tests dont les résultats étaient donnés comme ceux d’un examen biologique. L’intelligence est une entité composite et le déclin n’intéresse pas de manière égale toutes les facettes des performances intellectuelles. C’est ainsi que Cattell 10 a pu élaborer la théorie de l’inhomogénéité de l’intelligence dont il décrivit deux composantes dénommées composante fluide et composante cristallisée.
La composante fluide intervient dans les capacités d’adaptabilité de l’individu aux situations nouvelles : vivacité de la mobilisation de l’attention, rapidité d’exécution des tâches, manipulation de données abstraites explorant la logique et le raisonnement théorique. Cette intelligence s’explore par des tests indépendants du niveau culturel ( culture-free 11 ) ; ces tests utilisent volontiers des successions de figures géométriques dont il faut découvrir la manière dont la structure de chaque figure se déduit de la précédente. Certains tests verbaux, indépendants de la culture, explorent aussi l’intelligence fluide comme le Test des Similitudes qui consiste à trouver le lien entre deux concepts (une orange et une banane se ressemblent en ce que ces mots désignent des fruits… de la même manière, en quoi se ressemblent une hache et une scie, une robe et un pantalon, un poème et une statue, le nord et le sud, une récompense et une punition etc.…). Cette intelligence fluide est sensible au vieillissement et décroît avec l’âge. Elle explique probablement l’influence de l’âge sur la productivité scientifique et technique encore que son retentissement soit variable d’un individu à l’autre. La composante cristallisée, elle, renvoie aux connaissances culturelles et didactiques accumulées tout au long de l’existence : c’est essentiellement une intelligence verbale qui s’avère très résistante au vieillissement cérébral. Elle est explorée par des tests de compréhension verbale, de vocabulaire ou d’évaluations des connaissances « générales » (tests dits d’information). Elle explique que le vieillissement physiologique n’altère pas l’adaptation de l’individu à son environnement car la baisse de l’intelligence fluide est compensée par la qualité et la quantité des connaissances acquises, c’est-à-dire par l’expérience. Ceci explique que des sujets classés comme « âgés » puissent être aussi performants voire plus performants que des sujets plus jeunes car même si la manipulation de données abstraites est plus laborieuse et moins efficace que chez les sujets plus jeunes, l’expérience acquise peut permettre de mettre en œuvre des raisonnements et des prises de décision adaptés aux circonstances. Il est ainsi significatif de noter que c’est un pilote ayant atteint la sixième décennie qui s’est avéré capable de poser en catastrophe son avion sur la baie de l’Hudson 12 . De la même manière des industriels ou des scientifiques retraités peuvent prodiguer, dans le domaine d’action qui a été le leur, des conseils avisés et les exemples pourraient être multipliés. Et c’est dans le même esprit que Cicéron notait que « si la vieillesse n’est pas astreinte aux mêmes tâches que la jeunesse… ce ne sont ni la force ni l’agilité physique, ni la rapidité qui autorisent les grands exploits ; ce sont d’autres qualités, comme la sagesse, la clairvoyance, le discernement, qualités dont non seulement la vieillesse n’est pas privée mais dont elle peut se prévaloir » 13 .
On a pu par ailleurs définir statistiquement les écarts « normaux » entre des tests d’intelligence « cristallisée » (dits « tests qui tiennent ») et des tests d’intelligence fluide (dits « tests qui ne tiennent pas »), ce qui permet ainsi de préciser les bornes permettant de distinguer de manière probabiliste le vieillissement cérébral physiologique du vieillissement cérébral pathologique.
Mémoire et vieillissement
Les plaintes mnésiques du vieillissement normal
Il est commun de recueillir des plaintes mnésiques apparaissant avec l’âge et volontiers vers la cinquantaine chez des sujets correctement insérés sur le plan social mais qui se plaignent d’infidélité de leur mémoire avec en particulier l’oubli de noms propres, des difficultés pour retenir les numéros de téléphone ou des listes de courses. Ces plaintes mnésiques qui reflètent ce que le sujet pense de sa propre mémoire (c’est-à-dire sa métamémoire) peuvent d’ailleurs être quantifiées à l’aide d’échelles adaptées comme l’échelle d’évaluation des difficultés cognitives de McNair et Kahn. La première question que posent ces plaintes est celle de savoir si elles sont corroborées ou non par un déficit objectif des performances mnésiques. L’autodépréciation qui caractérise le sujet dépressif peut concerner aussi le fonctionnement de la mémoire, jugé à tort comme défectueux. On a pu constater dans ces cas que l’intensité des plaintes mnésiques est liée non à l’intensité du déficit mnésique mais à l’intensité de la souffrance dépressive. Quoiqu’il en soit on peut retenir un consensus relatif pour admettre qu’il existe avec l’âge une baisse des capacités de mémorisation donc d’apprentissage. Mais il faut tenter de situer ces particularités mnésiques du vieillissement au sein de l’écheveau complexe que constituent la mémoire et les différents systèmes qui la composent. Cette approche analytique qui vise à « disséquer » les mémoires ne doit pas dispenser d’une approche plus globale tenant compte des capacités attentionnelles et de la vitesse de traitement des informations qui tendent à fléchir avec l’âge.

Les étapes de la mémorisation et les systèmes de mémoire
La mémoire à court terme est une simple répétition de ce qui vient de se passer alors que la mémoire à long terme implique que les informations reçues par le sujet soient certes encodées mais aussi stockées et enfin rappelées : la mémoire à long terme se manifeste par le souvenir et ce processus se met en place deux minutes environ après que l’information soit reçue par le sujet. Ainsi, si l’on énonce quatre mots que l’on demande au sujet de répéter immédiatement après, on met en œuvre la mémoire à court terme. Si on détourne ensuite l’attention du sujet par une conversation ou toute autre tâche puis qu’au bout d’une à deux minutes de tâche interférente on demande au sujet de dire les quatre mots initialement prononcés, on met en œuvre la mémoire à long terme : les quatre mots expriment le rappel d’informations stockées dont ils sont le souvenir.
La mémoire à court terme ou mémoire immédiate n’est toutefois pas qu’un système de réduplication stéréotypée des informations reçues du monde environnant : elle est comme la mémoire vive de l’ordinateur, une mémoire-tampon capable de manipuler les informations pendant un temps très court et se renouvelant sans cesse. Elle est en quelque sorte l’interface entre le monde environnant et la mémoire à long terme : elle permet ainsi par son renouvellement incessant de tenir des discours cohérents, d’intégrer des informations successives, de raisonner, de résoudre des problèmes. Sa capacité de traitement de l’information est donc limitée et cette capacité limitée s’appelle l’empan. On peut dire que la répétition de chiffres ou de mots dans l’ordre où ils ont été énoncés explore la mémoire à court terme stricto sensu et que la répétition en ordre inverse (en commençant par le dernier chiffre ou le dernier mot) explore déjà la mémoire de travail puisque l’information est manipulée. Ainsi un sujet normal ne peut pas retenir plus de 7 (+ ou – 2) mots ou chiffres présentés auditivement et 4 ou 5 mots ou chiffres présentés visuellement. L’empan diminue légèrement avec l’âge mais cette baisse est modérée : un sujet ayant un empan à 6 peut le voir chuter à 5.
On peut d’ailleurs sur la base de cette mémoire de travail, étudier d’une manière dynamique le passage de la mémoire de travail à la mémoire à long terme. On demande au sujet d’apprendre par répétitions successives une liste de 15 mots. On peut constater que sur les 15 mots entendus, des sujets de 20 à 29 ans répètent au premier essai 7 mots en moyenne et 14 au quinzième essai ; entre 60 et 69 ans, les sujets ne répètent que 6 mots au premier essai et entre 13 et 14 au cinquième. Il existe donc bien une diminution modérée avec l’âge des capacités d’apprentissage. Outre son caractère modique, cette baisse des performances mnésiques avec l’âge est très variable d’un sujet à l’autre. Dans certains cas ces troubles dépassent la moyenne établie sur une base probabiliste et l’on parle alors de « Déficit cognitif léger amnésique » (MCI pour « Mild cognitive impairment »). La question est de savoir si ces troubles ainsi catalogués vont rester stables, régresser ou être les premières manifestations d’une maladie d’Alzheimer.
La mémoire à long terme qui est ainsi testée est une mémoire explicite et plus précisément la mémoire dite épisodique, c’est-à dire la mémoire des évènements vécus. Il est bien sûr quelque peu réducteur que l’apprentissage d’une liste de mots soit, sur le plan neuropsychologique, la méthode d’exploration la plus courante de la mémoire épisodique. Cet apprentissage bénéficie de ses bonnes qualités métrologiques puisqu’il permet de comparer statistiquement les performances d’un sujet à une population témoin. L’exploration de la mémoire des évènements vécus ou des informations reçues au cours des heures, des jours ou des semaines précédentes aurait d’incontestables qualités écologiques mais ne permettrait pas de détecter un déficit universellement exploitable tant il est vrai que cette mémoire est liée à la vie personnelle de chaque individu. C’est elle qui permet de gérer l’enchaînement des actions de la vie quotidienne : qu’a-t’on fait le matin ? Où a-t’on garé la voiture ? Quelles personnes faut-il rappeler au téléphone ?

L’analyse d’un déficit de mémoire .
Quand un sujet a des performances inférieures à celles de la population prise comme référence à une épreuve d’apprentissage d’une liste de mots, il ne suffit pas de dire qu’il a un déficit cognitif léger de type dysmnésique , encore faut-il recueillir des arguments complémentaires pour déterminer si ce déficit peut encore être considéré comme banal ou s’il risque d’être le témoin précoce d’une maladie d’Alzheimer 14 . Or, pour être considéré comme tel, le déficit cognitif léger doit demeurer à la lisière du vieillissement cérébral normal et du vieillissement cérébral pathologique. Ainsi, même s’il entraîne une plainte mnésique, il n’altère pas l’adaptation du sujet à son environnement familial et social. Le sujet, en effet, utilise des mesures propres à limiter les conséquences de ses difficultés de mémoire comme par exemple des procédés mnémotechniques ou tout simplement la prise de notes dans un agenda tenu avec rigueur et propre à lui venir en aide quand il sent que sa mémoire pourrait être infidèle. Mais en outre, le vieillissement cérébral normal, même à son extrême, se distingue du vieillissement pathologique alzheimérien en ce que les souvenirs ne sont pas perdus mais sont provisoirement indisponibles. On le voit bien dans la vie quotidienne quand il s’agit de l’oubli d’un nom propre qui ne peut être rappelé à l’instant même où on en a besoin mais qui reviendra inopinément en mémoire quelques instants plus tard. Ainsi à l’amnésie par déficit du stockage des souvenirs, propre à la maladie d’Alzheimer, on oppose l’amnésie d’évocation ou amnésie par déficit du « repêchage » ou de la « récupération » des souvenirs que l’on peut observer dans le vieillissement cérébral physiologique mais aussi dans la dépression.
Le diagnostic d’une amnésie nécessite d’abord que l’on ait contrôlé l’enregistrement, ce que l’on nomme l’encodage des informations. Ceci est capital car comment analyser un déficit du rappel d’informations si ces informations n’ont pas été au préalable enregistrées c’est-à-dire encodées afin de pouvoir faire l’objet d’un recodage pour pouvoir être engrangées en mémoire ? En effet les difficultés attentionnelles qui peuvent s’observer, on l’a vu, au cours du vieillissement, peuvent altérer l’encodage des informations. On utilise ainsi lors de l’apprentissage un indiçage sémantique : s’il faut par exemple faire apprendre au sujet les mots hareng, robe, scie, œillet, lion , on les fait répéter au sujet en précisant ensuite que le hareng est un poisson , la robe est un vêtement , la scie est un outil etc.… On peut aussi contrôler l’indiçage en demandant immédiatement au sujet : Quel est le nom du poisson … du vêtement … de l’ outil ? Lors de l’épreuve de rappel des mots, si le sujet ne se souvient que de quatre mots sur cinq, on lui signale alors son oubli en lui indiquant que le mot qui manque désigne une fleur : en cas de déficit du stockage des souvenirs, cette indication sera inefficace ou suscitera la production d’un mot inexact que l’on nomme intrusion (par exemple rose ou dahlia ) alors qu’en cas d’amnésie d’évocation, le sujet récupérera le mot manquant ( œillet ). On dit ainsi que l’amnésie d’évocation est normalisée par l’indiçage ou encore que l’amnésie d’évocation ne s’accompagne pas de déficit de la mémoire indicée. On peut aussi compléter l’examen par une épreuve de reconnaissance en présentant au sujet la liste des mots appris mêlés à un même nombre d’autres mots : le sujet ayant une amnésie par déficit du stockage des souvenirs pointera des mots qui n’ont pas fait l’objet de l’apprentissage (fausses reconnaissances) ; le sujet ayant une amnésie d’évocation reconnaîtra parfaitement le ou les mots dont il n’avait pu se souvenir.
Ces difficultés mnésiques du vieillissement sont fréquentes et pourraient atteindre, selon certaines études, plus du tiers des sujets de plus de soixante ans. Elles seraient plus importantes si le niveau culturel est bas, si le niveau de santé générale est mauvais, s’il existe des perturbations non corrigées de la vue et de l’audition, si le sujet éprouve une sensation d’isolement, qu’il vive ou non solitairement. Cette sensation d’isolement a pu être reliée à l’impression de rejet que peut percevoir le sujet de la part de la société. Enfin ces dysmnésies du vieillissement peuvent être favorisées par une dépression qui doit être soigneusement recherchée et traitée.
La mémoire procédurale permet l’acquisition d’habiletés cognitives, perceptives ou motrices, l’apprentissage se faisant sans rappel explicite mais par la répétition des procédures qui assure ainsi une mémorisation inconsciente dite implicite : il en est ainsi de la conduite automobile. Si certains travaux indiquent que l’apprentissage de nouvelles habiletés est plus difficile chez le sujet âgé que chez le sujet jeune 15 , rien n’indique que les habiletés acquises soient en quelque manière compromises. S’il existe par exemple des difficultés de la conduite automobile, elles n’expriment pas une détérioration du savoir-faire en lui-même mais par exemple des difficultés de la vue ou de l’audition. De même le joueur de football n’a pas de détérioration de son savoir-faire avec l’âge mais ses performances décroissent en raison de la baisse de ses capacités cardio-respiratoires et locomotrices : l’intégrité du savoir-faire est d’ailleurs démontrée par le fait que ces joueurs de haut niveau deviennent ensuite des « entraîneurs ».
Resterait à évoquer la mémoire prospective ou mémoire du futur. Cette mémoire désigne la capacité de prévoir les actions à réaliser, les projets à mettre en œuvre pour organiser le futur. Il s’agit donc de se souvenir de ce qu’il y a à faire dans l’instant, les heures, les semaines, les mois qui viennent et encore au-delà. Elle est directement liée aux capacités d’anticipation de l’avenir et le présent est en quelque sorte le temps et le lieu où s’articulent la mémoire du passé et la mémoire du futur. Bien entendu, quand il s’agit de tâches à accomplir, la mémoire du futur est directement liée à la mémoire du passé. Ainsi si l’on demande à des sujets de téléphoner une fois par jour à tel numéro dans un créneau horaire précis, on constate que les sujets âgés peuvent être moins performants que des sujets jeunes sauf s’ils utilisent un aide-mémoire externe comme un agenda 16 . La mémoire du futur est, de manière plus globale, capacité d’anticipation de l’avenir : le sujet âgé doit ainsi affronter la prise de conscience du temps compté comme il doit se projeter dans sa propre mort en en régulant éventuellement les conséquences pour lui-même comme pour ses proches. Si la mort peut survenir à tout âge, elle est exclue en réalité des préoccupations quotidiennes pendant la majeure partie de l’existence même si l’accident ou la maladie peuvent la faire surgir à tout instant. Le vieillissement et ses étapes font de la mort un horizon qui se rapproche inéluctablement. Outre la gestion des obsèques à venir, le lieu d’inhumation, la rédaction d’un testament, l’inscription de la mort comme lendemain possible nécessite pour le sujet âgé non pas d’abolir tout projet mais de reconfigurer ses projets dans les dimensions plus restreintes du temps à venir. La mémoire du futur ouvre ainsi aux dimensions affectives et émotionnelles du vieillissement.
Fonctions dites exécutives et vieillissement
Les fonctions dites exécutives sont gérées par le lobe frontal qui a des connexions multiples avec les autres régions du cortex cérébral et les régions profondes du cerveau (noyaux gris centraux). Ainsi le lobe frontal et ses connexions sont chargés du contrôle de la mise en œuvre des actions et des comportements adaptés à un but. Ceci nécessite le choix du but à atteindre, l’initiation, l’allocation des ressources attentionnelles, la planification (ou programmation), la sélection des diverses opérations cognitivo-comportementales (ce qui suppose une flexibilité mentale pour passer d’une opération à une autre et la capacité d’inhibition de la réponse précédente). Et reste la vérification du résultat obtenu. La mémoire de travail et la mémoire prospective sont liées aux fonctions exécutives. Le fléchissement physiologique des capacités cognitives avec l’âge a pu être considéré comme lié à la sensibilité particulière au vieillissement des fonctions dites frontales, ce qui pourrait rendre compte de la baisse des ressources attentionnelles, de la diminution de la vitesse de traitement des informations, de la diminution de la flexibilité mentale, de la diminution de la capacité de la mémoire de travail. Ainsi la baisse des capacités de mémorisation pourrait être liée au caractère plus coûteux, sur le plan attentionnel, de l’encodage et de la récupération des souvenirs : mais si l’on fournit au sujet une aide environnementale sous forme d’un support cognitif lors de l’encodage (en signalant par exemple que certains mots à apprendre ont des ressemblances phonologiques ou en notant leur catégorie sémantique) ou de la récupération (indiçage : voir plus haut), les performances s’améliorent. Ainsi la mise en place de stratégies cognitives permet l’amélioration des performances mnésiques du sujet vieillissant 17 18 . En somme, le fléchissement des fonctions exécutives lors du vieillissement normal se caractérise par sa discrétion et ses capacités d’amendement.
Le vieillissement normal : réalité affective et émotionnelle
C’est grâce à son cerveau que l’être humain prend conscience du retentissement du vieillissement. Il sait sa mémoire plus infidèle, moins disponible. Il doit, au niveau de son corps, adapter son activité physique aux conséquences du vieillissement. Il sait que ses modifications morphologiques sont offertes au regard des autres qui, comme avait pu l’écrire Cioran, est parfois un verdict. Au niveau social et professionnel, la retraite peut être une marginalisation et entraîner un sentiment d’ennui et d’inutilité. Elle est aussi souvent synonyme de perte de pouvoir et de prestige social. Elle peut aussi plus simplement rompre tout lien social.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents