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Alain

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 décembre 1995
Lecture(s) : 56
EAN13 : 9782296308145
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ALAIN Apprentissage philosophique et genèse de la Revue de Métaphysique et de Morale

Collection « La philosophie en commun»

Eric Lecerf, Lafamine des temps modernes. Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages. Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique. Reyes Mate, La raison des vaincus. Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique. Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient à l'esprit dans la situation psychanalytique. Josette Lanteigne, La question du jugement. Chantal Anne, L'amour dans la pensée de Soren Kierkegaard. Sous la direction de Dominique Bourg, La nature en politique. Jacques Poulain, La neutralisation du jugement. Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne, un système de la liberté estil possible? Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la liberté. Philippe Sergeant, Dostoïevski la vie vivante. Jeanne Marie Gagnebin, Histoire et narration chez Walter Benjamin. Sous la responsabilité de Jacques Poulain et Patrice Vermeren, L'identité philosophique européenne. Philippe Riviale, La conjuration, essai sur la conjuration pour l'égalité dite de Babeuf Sous la responsabilité de Jean Borreil et Maurice Matieu, Ateliers l, esthétique de l'écart. Gérard Raulet, Chronique de l'espace public. Utopie et culture politique (1978-1993). Jean-Luc Evard, La faute à Moïse. Essais sur la condition juive. Eric Haviland, Kostas Axelos, une vie pensée, une pensée vécue. Patrick Sauret, Inventions de lecture chez Michel Leiris. Josiane Boulad-Ayoub, Mimes et parades. Jean-Pierre Lalloz, Ethique et vérité.

La philosophie

en commun

Collection dirigée par S. Douiller, J. Poulain et P. Venneren

Renzo RAGGHIANTI

ALAIN
Apprentissage philosophique et genèse de la Revue de Métaphysique et de Morale

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

1995 ISBN: 2-7384-3601-3 Titre original: Dalla fisiologia della sensazione all' etica dell' effort Ricerche sull' apprendistato filosofico di Alain e la genesi della «Revue de Métaphysique et de Morale» Firenze, Le Lettere 1993

@ L'Hannattan,

Sigles et abréviations

Abr.

A.D.
BAA BSFP CH. CL., I e II

c.JL. CoursI c.p. CPH D.
Défi E.m.

E.P. H.p. lA. Id.

Alain, Abrégés pour les aveugles (cité d'après P.S.). Alain, Les arts et les dieux, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1958. Bulletin de l'Association des Amis d'Alain. Bulletin de la Société Française de Philosophie. Alain, Correspondance avec Élie et Florence Halévy, Paris, Gallimard 1958. Alain, Cahiers de Lorient (t. I e II), Paris, Gallimard 1963 e 1964. É. Chartier, Commentaires aux fragments de Jules Lagneau, RMM, 1898. H. Bergson, Cours 1. Leçons de psychologie et de métaphysique, Paris, P.u.F. 1990. Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, Paris, Simon Kra 1926. Critique Philosophique. Alain, Les Dieux suivi de Mythes et Fables et de Préliminaires à la Mythologie, Paris, Gallimard, coll. «Tel », 1985. Alain, Définitions (cité d'après A.D.). Alain, Entretiens au bord de la mer, Paris, Gallimard 1969 (1931). Alain, Éléments de philosophie, Paris, Gallimard 1973 (1941). Alain, Histoire de mes pensées (cité d'après A.D.). Alain, Les idées et les âges, Paris, Gallimard 1943 (1927). Alain, Idées, Paris, Rammarion 1983 (1939). 5

L.P.P.

Mars P. P.p.
Pro ph. Propos I Propos II

P.S. RMM RPH S.B.A. S.J.L. T.CS. V.g.

Alain, Lettres sur la philosophie première, Paris, P.U.F. 1955. Alain, Mars ou la guerre jugée (cité d'après P.S.). Alain, Politique, Paris, P.U.F. 1952. Alain, Propos sur les pouvoirs, Paris, Gallimard 1985. Alain, Propos sur des philosophes, Paris, P.U.F. 1961. Alain, Propos, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1956 Alain, Propos II, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1970. Alain, Les passions et la sagesse, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1960. Revue de Métaphysique et de Morale. Revue Philosophique. Alain, Système des beaux-arts, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1983. Alain, Souvenirs concernant Jules Lagneau (cité d'après P.S.). Alain, La théorie de la connaissance des Stoïciens, Paris, P.U.F. 1964. Alain, Vigiles de l'Esprit, Paris, Gallimard 1942.

Les renvois aux Manuscrits Xavier Léon, conservés à la Sorbonne à la Bibliothèque Victor Cousin, sont indiqués par le simple sigle ms. suivi du numéro du manuscrit. Le sigle f.É.H. indique les papiers Élie Halévy actuellement à l'École Normale Supérieure. Le sigle FR nouv.acq., les papiers Alain à la Bibliothèque Nationale. Lorsque pour la datation on utilise les cachets de 111 poste ou d'autres indices, on l'a signalé entre crochets.

6

Introduction
Lieux communs de l'historiographie ambiguïté de l'autobiographisme et

1. Accepter les lieux communs véhiculés par les manuels scolaires, envisager l'histoire de la philosophie comme un bazar où l'on pourrait retrouver les matériaux pour ses propres exercices dogmatiques - ce qui revient à imposer un modèle téléologique -, détourne parfois d'un métier qui repose aussi sur l'annotation érudite. Ainsi, odes lectures désormais classiques et assurément remarquables ont fortement influencé l'appréciation des 'choses de la France', depuis la dissolution de l'éclectisme jusqu'à la crise de la fin do siècle; des lectures qui ont façonné des périodes de la vie culturelle italienne, mais qui maintenant sont susceptibles de révisions tout au moins partielles. On considérera tout d'abord l'article de Georges Sorel, Germanesimo e storicismo di Ernesto Renan, qui reconstitue le climat intellectuel dans lequel une société 'gélatineuse', 'orientale', est jugée passible d'issues autoritaires, par l'élision progressive de l'élément politique compris comme possibilité de choix, au profit de l'élément administratif considéré comme prédominance d'éléments automatiques, c'est-à-dire d'une conduite déterminée: ce texte sera publié par Croce en 1931, dans la revue «Critica», comme supplément aux lettres de Sorel. A l'origine, il aurait dû préfacer la traduction italienne de la Réforme, qui avait été réalisée par Missiroli et qui ne fut jamais éditée. La monographie d'Omodeo allait aussi dans ce sens; un certain esprit hérité de Vico y jouait contre un irrationalisme de souche romaptique et également contre cette «exagération de l'idée de l'Etat» qui «réduit l'homme à l'état d'automate». D'ailleurs, Omodeo disait que «Thierry donna naissance à une représentation évolutive et civile de l'histoire dans le sens du 7

développement, d'accord en cela avec Vico et Cuoco, contre le romantisme 'réinvolutif' de la tradition allemande»1; un héritage de Vico dont Ravaisson ressentait encore une certaine influence. Croce désirait sans aucun doute porter remède à l'état d'émiettement social, de faiblesse de l"esprit public', dont il parlait à Carlini à propos de la Filosofia della pratica: «Il était plus simple d'intéresser un peuple artistique et littéraire tel que l'italien à l'Esthétique qu'à la Morale. C'est là la véritable lacune de nos ouvrages philosophiques et je dirais de notre esprit national». Il écrivait encore à ce dernier, après le début de la guerre de 14, au sujet de l'aversion dont il était l'objet surtout de la part des jeunes; il l'imputait à une «imagination déréglée», à un «esprit d'aventure», à cette «morbidité actuelle, absolument inapte à conduire toute vie quotidienne»2. Tracée par un Sorel en même temps antimécaniste, rejetant la prétention d'étendre le déterminisme causal aux sciences de l'esprit, et ennemi du fatalisme quiétiste qui s'apaise dans la parousie de l'absolu au sein de l'histoire, la ligne Le Play, Taine, Renan lui sembla donc promettre un renouveau civil. Cette approche des 'choses de la France' allait être confirmée beaucoup plus récemment dans des études nietzschéennes qui ont tenu compte d'autres figures, comme celle de Bourget: on tirera de son essai sur Baudelaire le concept de décadence qui identifie la sensation avec l'hallucination vraie en s'appuyant sur le positivisme de Taine. En outre, le Jésus génie-héros, c'est-à-dire le rêve de Renan d'une aristocratie de savants, est présent dans les tyrans artistes de Nietzsche. Il faut signaler enfin l'utilisation de la notion de peuple tirée de Michelet ainsi que de l'anti-utilitarisme, l'élan vers l'accroissement vital qui préside à la morale sans obligation ni sanction de Guyau 3.
1 Studi sull'età della Restaurazione, Torino, Einaudi 1974 (1946), p. 286. Voir infra chap. II, nA8. 2 Lettere di Benedetto Croce ad Armando Carlini, «Teoria», 1988, n° 1, pp. 9 et 26 suiv. 3 Voir à ce propos S. BARBERA-G. CAMPIONI, Il genio tiranno, Milano, Franco Angeli 1983.Sur la diffusiondes idées nietzschéennes en France voir l'ouvrage, désormais ancien, G. BIANQUIS, Nietzsche en France, Paris, Alcan 1928: «Les années 1890 à 1900 sont marquées surtout par l'activité des jeunes revues et des cénacles [...] Il faut faire une mention spéciale de l'Ermitage, de la Revue Blanche, du Banquet, surtout du Mercure de France, revue et maison d'édition [...] En 1898, le livre d'Henri Lichtenberger marque une date; c'est le premier exposé d'ensemble, cohérent et clair, accessible à tous, lui-même 8

Cette occultation de la philosophie française du XIxe siècle est due dans le premier cas à la prédominance de facteurs éthiques et politiques et dans le deuxième cas à une approche très partielle telle qu'apparaît nécessairement la reconstitution de la bibliothèque idéale de Nietzsche. Mais ce n'est pas le cas de l'essai Ernest Renan et la philosophie contemporaine publié par Parodi au lendemain de la Première Guerre mondiale dans la Revue de métaphysique. Il Y consacre la «modernité incontestable» de Renan et de sa «doctrine encore intellectualiste»: l'un des premiers, «et plus efficacement que tout autre, il a naturalisé chez nous les modes de penser venus d'outre-Rhin, non seulement la science exégéti~ue allemande, mais la philosophie d'un Herder ou d'un Hegel» . Parodi démontrait ainsi un aveuglement singulier, dont aurait dû le préserver du moins la lecture des notes d'Halévy et de Brunschvicg parues dans le premier numéro de la Revue; on a là l'exemple emblématique d'une historiographie indigente, qu'intéresse seulement la structure des systèmes. Contrairement à la partialité de ce genre d'approche, il faut rappeler/le jugement de Renouvier à propos du Disciple: le 1er Juillet 1&89 il écrit à Dauriac que «Bourget ne sait pas assez la philosophie, c'est dommage pour son sujet. Au reste, sa thèse est banale, et, à mon avis fausse. Jamais doctrine bonne ou mauvaise n'a fait per se un honnête homme ou un criminel. L'homme est l'auteur de sa doctrine doublement: 1° en l'adoptant, 2° en l'appliquant; et les deux actes sont bien séparés, puisqu'on peut varier sur les conséquences morales qu'on trouve à une doctrine donnée. Le criticisme est le meilleur préservatif contre l'intolérance qui s'en prend aux idées en elles-mêmes»5. L'inhumation rituelle de Cousin, que Taine le premier pratiqua dans Les philosophes français au x/xe siècle, est pareillement l'expression de ce

produit d'un cours public professé à l'Université de Nancy. La fortune universitaire de Nietzsche date de ce livre» (pp. 14-15). En outre, à propos du Nietzsche de Andler il souligne «l'affinité avec toute l'école française de moralistes et de psychologues sceptiques, de Montaigne à Fontenelle, à Chamfort et à Stendhal» (ibid., p. 37). Voir aussi E.M. DEUDON, Nietzsche en France. L'Antichristianisme et la Critique, 1891-1915, Washington, University press of America 1982; M. ESPAGNE, Lecteurs juifs de Nietzsche en France autour de 1900, in De Sits-Maria à Jérusalem, publ. par D. BOURELet J. LE RIDER, Paris, Les éditions du Cerf 1991, pp. 227-245. 4 RMM, 1919, pp. 64 suiv. 5 Ms. 345. 9

genre d'historiographie, incapable d'esquisser un tableau de la philosophie française. On distingue d'habitude «trois grands courants» au cours de la période qui va du déclin du sensualisme à Bergson. Ils sont bien plus des tournures d'esprit et des outillages conceptuels que des écoles ou des théories achevées: «1° un positivisme empiristique et scientiste; 2° un idéalisme critique et épistémologique; 3° un positivisme métaphysique et spiritualiste»6. Les ascendances du premier qui est «un système typique du XIxe siècle» sont à chercher dans le baconisme, le sensualisme et le scientisme de l'Encyclopédie. La philosophie positive fut bien sûr reformulée et diffusée davantage par Renan et par Taine7 que par les positivistes comme Littré, ou par ceux qui s'abandonnèrent à des formes de pseudoreligiosité romantique. Al' opposé se dressent l'idéalisme critique et le positivisme spiritualiste, le premier affirmant le «rôle actif de l'esprit» en vue de la construction de la science, l'importance de la probabilité et le refus de faire des lois naturelles la copie des phénomènes, et le second les «synthèses expérimentalement et intégralement spiritualistes du monde et de la vie»8 sur la base d'une imagination créatrice. Il est immédiatement évident que la distinction entre la deuxième et la troisième tendance est très incertaine, puisque les liens idéaux et les fréquentations personnelles furent nombreuses. L'un et l'autre se nourrirent de l'exigence de contenir la diffusion de l' «impérialisme scientifique»: ainsi Lachelier, dont le spiritualisme volontariste renvoie à Biran et à Ravaisson, adopte le criticisme kantien pour repousser le «positivisme empirique», parce que l'empirisme est la négation de la science. Et le but de la philosophie de la contingence de Boutroux sera justement de démontrer l'incompatibilité du naturalisme avec la science, puisqu'elle est liberté et non pas nécessité absolue: les lois de la nature sont des méthodes qui permettent
6 J. BENRUBI, Les sources et les courants de la philosophie contemporaine en France, Paris, A1can 1933, t. I, p. 4.
7

L. LÉVY-BRUHL, philosophie d'Auguste Comte, Paris, La

A1can 1900, p. 21; il retrouve la source comtienne dans l'histoire littéraire et dans la philosophie de l'art de Taine, c'est-à-dire dans son effort de «transporter aux sciences morales la méthode des sciences naturelles [...] L' Histoire de la littérature anglaise est, en un sens, une application de la théorie positive selon laquelle l'évolution des arts et des littératures est régie par des lois nécessaires». 8 J. BENRUBI, Les sources cit., t. II, p. 545. 10

l'assimilation des phénomènes par l'intelligence, en les subordonnant à la volonté; ce sont donc des habitudes mentales qui rendent compte de la répétition des phénomènes. Mais il faut se souvenir de ces distinctions historiographiques surtout lorsqu'on â l'intention de s'en débarrasser, tout au moins dans une certaine mesure. En fait, l'instauration d'une sorte de taxonomie des pensées vient en aide aux critères d'économie qui régissent notre esprit, mais cela engendre aussi une espèce de rigidité. Ainsi proposer à nouveau un combat entre Biran et Condillac d'abord, Matière et mémoire et l'Intelligence ensuite, signifie ne pas tenir compte de ces chroniques philosophiques qui s'entrecroisèrent pendant plus d'un siècle. En effet, Taine et Renan, «héritiers affaiblis et équivoques de la mentalité positive», consommèrent des «unions instables avec les maîtres de l'idéalisme spiritualiste» 9, en particulier avec Ravaisson et Boutroux, qui incarnèrent ce qu'il y avait de métaphysique dans la philosophie comtienne; Fouillée d'ailleurs esquissait, dans son Mouvement positiviste et la conception sociologique du monde, un projet de conciliation entre l'idéalisme et le mouvement positiviste: la théorie des idées-forces assurait un domaine des possibles, au sein d'une conception rigoureusement déterministe. Mais le trait distinctif de cette culture philosophique est la capacité d'assimiler des pensées tout d'abord étrangères: Bacon et Locke pour commencer, Schelling et Schopenhauer ensuite, se fondent apparemment dans un réseau tout indigène de concepts, et même Kant disparaît parfois derrière les néocriticismes de Renouvier ou de Lachelier1O. D'ailleurs, il y a sûrement un tissu indigène de pensées qui se perpétue: dans sa Philosophie française, rédigée pour l'exposition universelle de San Francisco, Bergson indiquera comme une constante l' «union étroite de la philosophie et de la science». Si au XVIIIe siècle les géomètres (D'Alembert, La Mettrie, Bonnet, Cabanis) s'étaient voués aux études philosophiques, et si au XIXe siècle l'avaient fait les mathématiciens (Comte, Cournot,
9 G. POLIZZI, "Esprit positif" e "mécanisme" neWepistemologia francese, in Scienza e filosofia nella cultura positivistica, publ. par A. SANTUCCI, Milano, Feltrinelli 1982, p. 158. 10 A propos de Lagneau, J. BENRUBI, Les sources cit., t. J, pp. 499 suiv., prétend que «le trait le plus caractéristique de sa pensée est kantien [...] un rationalisme moral». Mais «Dieu est [...] selon Lagneau, le principe commun de l'ordre spéculatif et de l'ordre pratique, moral, de la connaissance et de l'action», tandis que pour Kant l'existence de Dieu est un postulat de la raison pratique. 11

Renouvier), on recherche maintenant la fréquentation des physiologistes et des spécialistes de la pathologie mentale. En outre, il y avait une préférence marquée et permanente pour l'observation intérieure. Pourtant, si l'on se penche sur la trame de l'habitude et sur ses interférences avec celle de la mémoire, ceci n'apparaît qu'un épisode de cette réflexion sur les possibles où les influences leibniziennes font partie intégrante d'une philosophie bien françaisell. 2. Beaucoup des notes biographiques d'Alain confirmèrent les lieux communs des manuels scolaires - puisque les doctrines de Maine de Biran, de Ravaisson et de
11Voir J. BENRUBI, Les sources cit., t. II, pp. 552-553. Il oppose au spiritualisme substantialiste de Descartes le spiritualisme fonctionnel de Biran, conformément à «l'influence prépondérante de Leibniz»: «l'un et l'autre conçoivent la nature des choses par analogie avec la vraie nature de l'homme, c'est-à-dire comme action spontanée, âme, effort». Donc ce n'est peut-être pas un hasard si en discutant de biologie en France on s'interroge encore sur le jeu des possibles: une culture est justement en effet un choix de possibles. Les sciences naturelles et les sciences historiques et sociales, l'attitude morale ou esthétique, définissent «l'image sans cesse modifiée du possible». Ainsi la peinture de symbolique est-elle devenue figurative, les chroniques histoire, le mythe science. Même si le mythe n'appartient pas à un âge primitif, puisque, en unité et en cohérence, exigences qui répondent aux critères d'économie présidant à la représentation mentale, il est de beaucoup supérieur au localisme, à la parcellisation de la méthode scientifique. Mais qu'elle soit mythique ou scientifique, l'imagination, qui est un choix de possibles, a beaucoup de place dans la représentation, et en passant au domaine de la philosophie pratique, celle-ci est le lieu de la réfutation des fanatiques et des vulgarisateurs, qui «ne savent pas toujours repérer cette frontière subtile qui sépare une théorie heuristique d'une croyance stérile». Cf. F. JACOB, Le jeu des possibles, Paris, Fayard/Le livre de poche 1981, pp. 10, 45 et 100 suiv.; celui-ci soutient que l'affinement de la perception, l'enrichissement des informations que l'on peut tirer de l'extérieur distinguent entre cette information sensorielle, traduite aussitôt en rigide information motonerveuse, propres aux vertébrés inférieurs, et la masse énorme d'informations «filtrée par les organes des sens et traitée par le cerveau qui produit une représentation simplifiée mais utilisable», qui caractérise les mammifères. En fait, le monde extérieur apparaît comme une création du système nerveux, un modèle apte à l'organisation des informations, un monde possible présidé par le critère d'économie de la représentation. 12

Lachelier apparaissent lointaines et évoquent tout au plus de vagues ascendances bergsoniennesl2. Celles-ci esquissent l'image d'un sage dans la cité, aux prises avec les difficultés connexes de l'action humaine et des nécessités naturelles: en 1912 il écrira à Armand Rérat, sur le point d'entreprendre ses études universitaires, en essayant pratiquement de le dissuader de s'inscrire àla faculté de philosophie: le «métier de philosophe n'est pas toujours si favorable à la philosophie» et il prétend, en évoquant Lagneau, que celle-ci est «plus utile encore dans les autres métiers que dans les chaires de philosophie»13. Mais cette image d'un irrégulier, étranger à la culture académicienne est fausse; en font foi les Cahiers de Lorient qui ne furent certainement pas un refuge secret ni simplement un rassemblement de matériaux utilisés ensuite dans ses publications. En octobre 1908, évoquant une visite faite au mois de juillet, Léon écrivait déjà à Élie Halévy, à propos de l'importance de ces Cahiers:
J'ai toujours oublié de te dire que j'avais formé le projet de publier les cahiers secrets de Chartier avec leurs gravures peut-être même. Il en avait apporté un avec lui, j'en ai eu par hasard connaissance et il y a là beaucoup de choses qu'il faut produire un jour. C'est un choix à faire, comme pour les propos; il ne sera pas ennuyeux; il faudrait me diras-tu le consentement de l'auteur; nous nous sommes mis à peu près d'accord. Il ne s'agit pas bien entendu d'une publication dans la Revue; mais d'un livre qui paraîtra sous le couvert de l'anonymat et aura pour titre: Pensées. Le titre a plu à Chartierl4.

Bien qu'Émile Chartier-Alai!1 accablât de sarcasmes les enseignements qu'il avait suivi à l'Ecole Normale, la lecture de ses notes et de ses brouillons met en évidence des éléments de
12 J. C. PARIENTE,Bergson: naissance d'une philosophie. Actes du colloque de Clermont-Ferrand, 17 et 18 novembre 1989, Paris, PUF 1990, p. 9, parle d'une «relative ignorance», de l'abandon où languissent les études sur la philosophie française au XIxe siècle, comme si «Comte avait confisqué à son profit presque tout notre intérêt pour la pensée de son temps». 13 Lettre de Alain à A. Rérat du 10.9.1912, BAA, n° 10, 1959, p. 3. L'esquisse qu'en dessina Florence Halévy est représentative d'une apologétique répandue: il passait ses vacances surtout à Passy, «jardinant, cuisinant: il était très bon cuisinier; en arrivant nous le trouvâmes qui achevait un remarquable pâté de lapin» (C.B., p. 413). 14Lettre du 14.10.1908, ms. 368/1. 13

cet apprentissage philosophique que l'on retrouve beaucoup

plus tard.

,

A l'Ecole, de 1889 à 1892, Alain suivit les cours de Georges Lyon, appelé à suppléer Brochard comme maître de conférence, et probablement ne l'apprécia guère: il le peint comme «le plus hésitant des hommes et un très faible penseur; il était peu considéré et en fait disait des plates sottises»15. En rappelant ces trois années il dira ensuite qu'il y avait appris «la philosophie ennuyeuse avec Ollé-Laprune et la philosophie érudite avec Lyon»16.En effet ses notes, et particulièrement celles sur Platon, témoignent d'une vaste érudition. Elles font référence tout d'abord à Schleiermacher, «parti de l'idée de l'unité systématique de la doctrine: Platon en a eu pleine conscience dès la première heure»: «chaque dialogue est une étape d'une révélation réglée de la première heure»; à l'opposé se situe Hermann, qui «change le principe; au lieu de voir dans ce plan quelque chose de préconçu, cet ordre est celui du développement de son esprit»17. Lyon continuait sa revue de l'historiographie en l'axant sur les problèmes de l'authenticité des dialogues, de leur succession et du développement de la pensée platonicienne: de Ast à Socher et à Stallbaum, de Ritter à Brandis et à l' «excellent ouvrage» de Grote, et enfin à la Philosophie de Platon de Fouillée, pleine de panthéismel8. Le volontarisme radical d'Alain aurait pu se nourrir des réflexions de Lyon dans ses conclusions sur la Républiquel9. Il

15 Dans une petite note du Journal, le 22 juin 1938, il le dit «tout à fait stupide» (FR nouv.acq. 17757, f. 83). 16 A. SERNIN, Alain. Un sage dans la cité, Paris, Laffont 1985, p.51. 17FR nouv.acq. 17718, ff. 83v-84. 18 «Platon serait plus modéré que Socrate; restriction apparente, Socrate n'admet pas l'action contraire à l'opinion du Bien. Platon se serait borné à ces deux membres: la science du Bien ne peut pas être vaincue. La doxa peut l'être. La pensée de Socrate n'est pas peut-être telle que Fouillée le dit. [...] Socrate n'avait p.e. pas su distinguer la science de l'opinion» (ibid., f. 97vO). 19 Platon «a été centralisateur, pour le bonheur des gouvernés. Le plus grand représentant de l'omnipotence de l'État. Cette cité semble artificielle. Pourtant il en est resté des idées: instruction, devoir de l'État; égalité des sexes. Enfin la méthode ne nous apporte pas d'autre principe en politique que la dialectique. Ainsi résumée: le rayonnement de l'idée du bien parmi les volontés humaines» (ibid., ff. lOOvO-lOl).

14

est sûr que Chartier dut sa connaissance de Platon 20 à Lagneau, mais l'enseignement de ce dernier porta principalement sur le Théetète, sur le Philèbe et sur le Timée, c'est-à-dire sur le Platon du rapport entre l'idée et les nombres: le nombre, qui est l'élément constitutif de la réalité parce qu'il est accessible non pas aux sens mais à la raison, se pose entre la multiplicité sensible et l'unité absolue en tant qu'ordre et intelligence. Alain par contre marquera une préférence pour la République, considérant le mythe de Er comme l'aboutissement de la doctrine platonicienne, et négligera complètement les problèmes de datation, en parfaite syntonie avec la Théorie platonicienne des sciences publiée en 1896 par Halévy et à laquelle Rauh reproche de laisser <~complètement de côté la question de la chronologie et de l'authenticité des dialogues [...J Il Y a là un dédain au moins apparent de la critique philosophique et historique»21. Assurément Alain se soucia toujours très peu des questions philo logiques et d'une manière générale historiographiques comme en témoigne sa lecture de Kant en traduction: «en son texte [il] ne m'a jamais ~aru plus
clair que la pire traduction qui m'a amplement suffit»2 . 20 Cf. J. BRUNSCHWIG, Alain chez Platon, in AA.VV., Alain lecteur des philosophes, Paris, Bordas 1987. 21 Lettre de [1896], f.É.H. 22 FR nouv.acq. 17757, f. 83. Il est possible de déterminer d'après ce que Louis Weber écrit à Léon à propos de la Philosophie de Fichte, publiée par Alcan en 1902, l'abandon dont souffraient les études d'historiographie philosophique: «De Fichte, je ne connaissais qu'une antique traduction française de la Wissenschaftslehre, les articles du Dictionnaire de Franck et les quelques lignes consacrées à Fichte dans les manuels d'histoire, dont les auteurs se sont contentés de se copier les uns les autres, sans je crois, y comprendre grand chose» (lettre du 16.4.1902, ms. 388/6). Contrairement à Léon, qui rappelait dès son introduction l' «influence considérable» exercée par l'enseignement de Boutroux à la Sorbonne, avec ses quinze ans de cours de philosophie moderne, Weber nourrit des doutes certains à l'égard de cette leçon historiographique: «Ie n'aime pas ces simplificateurs qui réduisent les systèmes à des squelettes tous à peu près semblables. Boutroux a admirablement compris Kant, ou, du moins, son intelligence du kantisme est si claire que nous sommes persuadés que c'est la seule interprétation exacte. Votre Fichte trouble notre sécurité. On se demande s'il n'y a pas tout autre chose dans la Critique et si le progrès marqué par Kant n'est pas, au contraire de ce qu'il a dit lui-même, un progrès vers le dogmatisme, un progrès vers l'intégrité du Savoir». Lachelier s'exprimera différemment peu de temps après à propos du numéro monographique de la Revue consacré 15

Il réduit la sortie du sage de la caverne à une métaphore, et cela déjà suffit à prouver sa fréquentation de Lagneau, «une théorie intellectualiste de la perception»23. Du reste, Alain renverse une exégèse platonicienne consolidée: l'idée n'est pas l'archétype, objet de contemplation ou d'intuition intellectuelles opposée à la multiplicité sensible. Il ne considère pas les idées platoniciennes comme «séparées, mais à l'oeuvre, et formant la substance même du monde»24 et il fait sienne cette image de l'homme de Platon qui, entre sa raison et ses appétits, entre sa tête et son ventre, pose son coeur, siège du courage et de la colère, parce que la théorie de la perception trouve toujours son prolongement dans la théorie de l'action. Alain refuse le réalisme platonicien des idées, parce qu'il interprète cette doctrine du point de vue conceptualiste ou instrumentaliste: les idées sont des constructions vouées à saisir le réel25. Parmi les notes prises au lycée de Vanves par l'élève Chartier, dans la classe de Lagneau, il y a un cours sur le platonisme26. La révolution socratique, selon l'expression

à Kant: <<j'aitrouvé les Français très supérieurs aux étrangers. [...] leur pensée m'a paru généralement confuse et je ne crois pas qu'ils sachent, au fond, Kant mieux que nous» (lettre du 8.10.1904, ms. 388/1). Boutroux discuta sûrement de ses études kantiennes avec Lachelier, puisque ce dernier, le 5 novembre 1871, le confirmait dans son propos de lire la Logique de Wolff, utile pour comprendre le langage scholastique et donc le langage kantien (Institut de France, ms. 4688, f. 203). 231. BRUNSCHWIG, op. cit., p. 21. 24 S.J.L., in P.S., p. 745. 25 En tant que lecteur de Platon, Alain aboutit à une «intériorisation intégrale de la norme». «La vérité que fait entrevoir Platon dans sa doctrine du Bien est la même que celles qu'exprimeront la volonté stoïcienne, le libre doute cartésien et même la bonne volonté kantienne» (J. BRUNSCHWIG,op. cit., p. 23). 26 En premier lieu on parle de l'école ionienne: cette doctrine, tout à fait «analogue à la science actuelle et au positivisme», soutient que la réalité est l'objet des sens, «doctrine, matérialiste en apparence, [...] idéaliste au fond, comme tout matérialisme». Anaxagore la transformera en un «idéalisme conscient». Et si les Pythagoriciens se sont sûrement trompés en faisant des nombres «non des abstractions, mais l'essence même des choses», ils ont eu «une idée profonde» de la science, dont l'objet «est encore aujourd'hui de chercher les nombres qui expriment les lois de la nature, et de ramener tous les 16

popularisée par Cousin, consiste à regarder «l'esprit comme objet essentiel de connaissance», même si
tout n'est pas profit dans la révolution de Socrate; la science objective qui était entrée avec les Pythagoriciens dans sa véritable voie, est négligée. Platon veut concilier ces deux tendances opposées, l'une objective, l'autre subjective, en les dépassant, en prenant pour matière les doctrines métaphysiques des antésocratiques, pour forme la doctrine psychologique de Socrate.

Mais contrairement aux écrits de la maturité, qui rattacheront toujours Kant à Platon, l'élève Chartier apprend que
Platon est donc un Socrate métaphysicien, qui a essayé de faire entrer dans sa doctrine les conceptions métaphysiques que Socrate avait écartées. De même plus tard, Kant cantonnera la conn[aissance] dans l'ordre subjectif; et après lui Fichte, Schelling et Hegel soutiendront la légitimité d'une conn[aissance] métaphysique absolue27.

phénomènes à des formules mathématiques» (FR nouv .acq. 17718, ff. I-Iv.). 27 Il Y a encore une différence supplémentaire dans le fait qu'Alain n'éprouve pas beaucoup d'intérêt pour Le monde, bien qu'il soit sûrement un lecteur enthousiaste de Descartes, comme il ressort de son dualisme radical, de sa doctrine des passions et de son éthique de la générosité. Lagneau au contraire prétend que «Platon a exposé dans le Timée une formation du monde avec ses éléments; l'idée des 'Principes' de Descartes est si évidente et l'analogie si frappante, qu'il faut conclure que ou bien Descartes a écrit son traité Du monde parce qu'il alu le Timée, ou bien s'il a osé l'écrire, c'est qu'il n'a pas lu le Timée». De même, Leibniz ne fut pas un de ses auteurs préférés, tandis que Lagneau enseignait que «l'étude scientifique des nombres conduit à une étude métaphysique qui explique les lois des nombres par leur beauté, par leur harmonie (Leibniz comprend les lois de la nature d'une façon analogue: il y a au fond de la mathématique des raisons d'harmonie)>> (ibid., ff. 2v.-3 et 7). Par contre il fera sienne cette note sur le communisme de Platon, dont il sera largement question dans les propos: il «est donc ascétique; il a son principe dans le renoncement à soi; le communisme moderne a au contraire son principe dans l'égoïsme et la jalousie. La division des fonctions et les 17

Du reste, Chartier retrouve chez Lagneau l'opposition entre Platon théoricien de la subjectivité et, d'une part, les physiologistes et les idéalistes qui le précédèrent, d'autre part, Aristote et les métaphysiciens qui le suivirent. En effet, Platon ne construit ni une physique ~ une métaphysique, mais «une dialectique, c'est-à-dire une psychologie rationnelle et morale». Chez Aristote l'être est le concret, puisqu'il a su «philosopher en savant, épris du réel et de l'expérience, en artiste aussi, plutôt qu'en philosophe, au sens strict, platonicien, du mot, c'est-à-dire un esprit émancipé des apparences et des formes, résolu à en chercher la raison dans un ordre différent»28. De même, en rapprochant Platon de Kant ou Aristote de Hegel, Alain oppose parfois un idéalisme épistémologique et moral au réalisme, en regardant l'aristotélisme comme un platonisme épuisé: «On se fatigue d'être Platonicien, et c'est ce que signifie Aristote»29. Par contre «d'autres textes d'Alain vont dans le sens d'une reconnaissance plus appuyée de l'originalité d'Aristote»30. En effet l'aversion d'Alain pour tout système et sa manière de procéder par tâtonnements renvoient à une philosophie aristotélicienne de la contingence, à l'éthique de la prudence. Même l'enseignement de Lagneau qui était «avant tout un analyste patient» est entièrement aristotélicien, dans sa recherche de l'identité au travers des distinctions et de l'absolu dans le concret: en fait, l'étendue et le mouvement ne sont que des hypothèses, et la perception est une «recherche par tâtonnement à travers les hypothèses successives» 31. Ainsi de l'impossibilité de percevoir la continuité du mouvement, il ressort que celle-ci est une hypothèse pour expliquer les changements de position des objets. Pareillement, l'étendue est

hommes d'État salariés sont des idées nouvelles dans l'antiquité, et que les temps modernes ont réalisées» (FR nouv.acq. 17718, ff. 1-7). 28J. LAGNEAU, Célèbres leçons etfragments, Paris, P.U.F. 1950, pp. 24 et 27. 29 Ibid., p. 85. 30 P. AUBENQUE,Alain lecteur d'Aristote, in AA.VV., Alain cit., p. 31, souligne que «le juste milieu» aristotélicien «n'est pas un compromis, mais un 'sommet'». Après avoir soutenu que l'aristotélisme n'est pas une logique de l'entendement, parce que la connaissance y est sensible et inductive, il reconmu"t le fondement de sa métaphysique dans la «double irréductibilité de l'essence à la représentation et du devenir à l'explication» (p. 33). 31 C.lL, pp. 533 et 541-542. 18

«une manière de nous représenter une loi de nos sensations», de sorte que soutenir son existence est «ne rien dire d'intelligible». A Pontivy et à Lorient, en tant que lecteur assidu d'Aristote, Chartier choisit de traduire la Métaphysique, en raison même des défauts des éditions de Pierron et Zevoit et de Barthélemy Saint-Hilaire, ainsi que les Premiers Analytiques, des parties de l'Éthique à Nicomaque et la Physique. Les dialogues philosophiques entre Eudoxe et. Ariste, publiés dans la Revue de Métaphysique pendant une décennie à partir de 1893, sont tous aristotéliciens. En 1900, il accepte d'éditer pour les éditions Delaplane un Aristote en même temps qu'un Spinoza, et en effet le 8 août de l'année suivante, il écrit à Léon: «je lis Aristote»32. Ce projet n'aboutira pas33. C'est aussi sous des influences aristotéliciennes que Chartier, de 1889 à 1892, les années qu'il passe à l'École Normale, mûrit une doctrine de la volonté. Il poursuivra toujours sa réflexion en s'appuyant sur des «idées très vieilles qui ont chance d'être bonnes à tout», méprisant de «courir après la dernière idée»34.
32 Ms. 360. 33 P. AUBENQUE, op. cit., p. 26 signale qu'un tel intérêt n'était pas habituel en France: «à la fin du siècle dernier et dans le premier tiers de celui-ci, l'enseignement scolaire et universitaire [...J était dominé chez nous par la triade Platon-Descartes-Kant. On peut y ajouter Spinoza». La liste des auteurs figurant au programme de 1892 à 1914 pour l'agrégation en philosophie présidée par Ravaisson dès son rétablissement par Duruy en 1863, montre une situation plus complexe; sûrement il y a une prédominance du rationalisme classique, mais la philosophie grecque y est examinée équitablement (J.-L. FABIANI, Les philosophes de la république, Paris, Les Éditions de Minuit 1988, p. 58). 34 H.P., pp. 27 et 32. Parmi les notes relatives à l'enseignement au lycée Henry-IV, Alain écrira que la philosophie d'Aristote du Développement et de l'Enveloppement, qui est «une idée naturaliste», se retrouve chez Leibniz: avec ce dernier «paraissent à la lumière cartésienne, les pensées sourdes, le développement de l'âme comme un contenu infini (microcosme)>>. Et la «Philosophie de l'Objet (Natur-Philosophie)>> peut être reliée à l'antériorité de l'acte par rapport à la puissance: en fait «Hegel porte au plus haut degré de développement systématique le génie Aristotélicien, né d'une méditation insuffisante sur la Vie et sur le Sommeil. Ici le spectacle naturell' emporte sur la volonté de Police, si puissante en Platon, en Descartes, en Kant, qui se sauvent par d'énergiques refus (C'est l'esprit Stoïcien)>> (FR nouv.acq. 17704, ff. 195-196). Dans un brouillon il écrit à propos des Stoïciens qu'ils adhèrent à la fois à la 19

Dans son mémoire de 1891 sur la Théorie de la connaissance chez les Stoïciens, où il analyse la notion stoïcienne de la représentation et pour lequel il utilisa essentiellement Diogène Laërce et Sextus Empiricus, Alain trouve que le «critérium de vérité» implique la compréhension conceptuelle de la sensation par l'intermédiaire de «assentiment», et donc du jugement. En outre, cette l' identification de la connaissance et du jugement que sûrement Alain emprunte à Lagneau, renvoie aux pages sur le stoïcisme de l'Essai sur la.métaphysique d'Aristote de Ravaisson et à ce Mémoire sur le stoïcisme, publié en 1857 mais rédigé dès 1849, tous les deux axés sur la notion de «tension volontaire»35. Dans sa dissertation pour Lyon, après avoir douté que cette doctrine ait jamais considéré le problème de l'origine des idées - ce qui signifie la regarder «à travers les habitudes tyranniques de notre pensée moderne» -, Chartier dit que le critérium de la vérité ne se trouve pas dans la suspension de l'assentiment, mais dans l' «acte continu» par lequel «nous nous faisons et nous valons, acte qui réalise cette multiplicité de plus en plus riche qui est notre vie concrète, et cette intelligibilité de plus en plus parfaite qui est à la fois notre raison et notre vertu»: la vérité, en fait, est une intellection progressive du particulier. D'où la distance entre une «philosophie du concret, de l'effort et du progrès» et le spinozisme, qui est «une philosophie de l'abstrait, de l'immobile, de l'éternel». La physique des Stoïciens est «une physique de l'âme dans sa vie concrète», et une théorie moderne de la perception et de l'imagination en déduira que «toute représentation est

doctrine aristotélicienne - «Le monde est Dieu. Le monde est Raison (Interprétation du polythéisme). L'âme comme Dieu est un peu artiste. Le principe de la connaissance est la volonté» - et à la théorie platonicienne - «D'abord par ceci que l'homme est libre. Il peut qqch. (le passage) mais surtout il peut en lui-même absolument; et sa perfection est toujours en son pouvoir [...] Toutes les fautes sont égales. La nature est donc subordonnée et indifférente» (FR nouv.acq. 17709, f. 18). 35 Cf. A. COM1E-SPONVILLE, Alain entre Jardin et Portique, in AA.VV., Alain cit., pp. 41 suiv.: «tout en nous est une modification de l'esprit», c'est-à-dire «l'unité spirituelle de l'homme (tout en nous est représentation), le rôle du jugement dans la perception (percevoir c'est juger), le rôle de la volonté dans le jugement Ouger c'est vouloir)>>.Cf. aussi p. 50. 20

construite par un mouvement de nous, et ce mouvement en est le soutien et la réalité»36. Cette interprétation de jeunesse du stoïcisme reviendra encore beaucoup plus tard dans les cours au lycée Henry-IV37. Dans son Traité de morale il dira que cette «forte doctrine morale» a été détournée de son sens en faisant en sorte ~u'elle
prescrive «à la volonté des règles vides au lieu d' objets»3 .

Cet hégélisme que les Idées opposent à la philosophie platonicienne du «rapport», c'est-à-dire celle de la différence entre l'idée et la réalité, est un aristotélisme, une philosophie de l'inhérence. Par conséquent, la philosophie de la nature de Hegel est l'aboutissement du naturalisme d' Aristote 39.
36 T.CS. pp. 1,55-56 et 66. 37 A la chaire de philosophie de la khâgne du lycée Henry-IV, où Alain a été nommé en 1909, s'étaient succédé Bergson, Delbos et Brunschvicg: même dans les années 30, la khâgne d'Henry-IV sera devancée seulement par celle du lycée Louis-le-Grand, et de 1890 à 1904 elle formera le plus grand nombre de normaliens (J.-F. SIRINELLI, Génération intellectuelle, Paris, Fayard 1988, p. 68). 38 Mercure de France, 1956, p. 213. 39 La philosophie de Hegel est une «philosophie concrète de l'esprit». En fait, cette philosophie du réel «fait de la nature l'esprit endormi, et de l'esprit le réveil de la nature» (B. B üURGEOIS, Alain lecteur de Hegel, in AA.VV., Alain cil., pp. 115-116). L'étude de Hegel est propédeutique à celle du Stagirite; en effet, Lachelier, Brunschvicg, Ravaisson, Lagneau même, malgré «des prodiges d'intelligence [...] ne saisissent Aristote» (Portraits de famille, Paris, Mercure de France 1961, p. 41). Lagneau, qui sûrement lui avait appris «un genre d'analyse qui adhère à l'objet, et qui est de pensée pourtant», le détourna de Hegel, à cause de sa germanophobie. A propos de la connaissance insuffisante de Hegel de la part de Lagneau cf. S.J.L., pp. 748 suiv. On doit la dissipation de ce voile de «haine et [...] [de] mépris bien étranges» à la découverte fortuite des «quatre ou cinq volumes d'Esthétique traduits par Bénard, et reproduisant plusieurs cours successifs sur ce grand sujeb> (H.P., p. 167). Alain se rallia à l'opinion de Heine exposée dans l'Allemagne; il préféra toujours Hegel à ce «Mage éminent», puisque «quand on eut entendu Hegel en ses puissantes suites si bien ordonnées, on laissa Schelling» (ibid., p. 178). Mais Alain oppose toujours Lagneau, selon qui «les problèmes intellectuels étaient toujours posés par les perceptions mêmes comme en Platon», à Herr: pour celui-ci, l'objet de la pensée est la succession des classiques, «accompagnée de la foule des petits auteurs selon les vues hégéliennes» (BAA, n° 48, 1979, p. 34). Ainsi, il étudie cette philosophie, qui fait «honte à la philosophie enseignée», très en retard, après la guerre mondiale, puisque ses maîtres avaient 21

jugé Hegel «le comble du pédant», c'est-à-dire «un homme qui déduisait l'expérience» (H.p., pp. 15 et 23-24). Il demande alors conseil à Herr pour un cours sur Hegel: en effet le 23 avril 1938 il
écrira dans son Journal que ces visites lui avaient été plus utiles

-

«il

m'en a dit bien plus en conversation sur le passage dialectique proprement Hégélien» - que la lecture de l' «article Hegel dans La Grande Encyclopédie, [qui] n'était qu'une table de matières» (BAA, n° 63, 1986, p. 28). En outre, dans ses Idées, il rappelle que Herr lui avait dit que «le passage, en Hegel, était toujours de sentiment» (Id., p. 173). Dans une note tardive du Journal IV, le 9 août 1943, Alain écrit que dans les Idées il y a «l'essence de mes commentaires sur Hegel et de mes Cours sur Hegel, entrepris avec courage et certainement beaucoup trop tard» (FR nouv.acq., 17760, f. 6). A propos des morceaux choisis de Hegel publiés par Gallimard, Alain écrivait dans son Journal, le 25 mai 1939: «Je les ai lus avidement. [...] Et je m'instruis de la politique hégélienne, que j'ai d'ailleurs assez bien devinée». Pour ce qui concerne Lefebvre et Guterman, «[ils] passent trop vite sur la Logique. La logique explique la Nature, et la Nature est beaucoup dans la politique. L'être est un produit composé de Nature et d'Esprit. Eux ils ne saisissent ni l'un ni l'autre de ces deux termes; et la nature des Constitutions etc. leur échappe» (FR nouv.acq. 17758, f. 117).

CHAPITRE I La quête de la sagesse ou le métier de philosophe

l.ltinéraires

vers une réforme de ['entendement

.

Alain assimile l'exercice de la pensée à une opération de pesage: les fantômes qui hantent le sommeil, «ridicules» ou «terribles», sont dissous par la résistance que leur opposent les choses. Le refus d'un sentiment tragique de l'existence découle de l'altérité de la vie et du rêve. Le discours prononcé en juillet 1904, à l'occasion de la distribution des prix au lycée Condorcet, oppose une discipline intellectuelle animée de fortes exigences éthiques à l'obscurité, qui n'est pas tant le fait de la résistance du contingent que l'effet voulu par tous les marchands de sommeil:
les uns vendent le sommeil à l'ancienne mode; il disent qu'on a
dormi ainsi depuis tant des siècles

[...]

Sont

à vendre

aussi

d'admirables rêves, des rêves de justice et de joie universelles. Les plus habiles vendent un sommeil dont les rêves sont justement le monde. A quoi bon alors s'éveiller? Le monde n'ajoutera rien au rêve 1.

La dénonciation de ces faux maîtres s'accompagne de la faculté de dissoudre les systèmes, «tout réglées] d'avance», une faculté propre à la vérité «qui se moque de tout». Indice d'une forte continuité de sa pensée, presque trente ans plus tard, dans
1 V.g., pp. 10 suiv. 23

les Définitions, expressions d'une pratique pédagogique singulière, Alain désignera l'esprit comme «ce qui se moque de tout», comme le «pouvoir de douter» qui désagrège tout mécanisme, se dissimulant sous les espèces de l'ordre et de la vertu ou sous celles du devoir ou du dogme. En 1904, il opposait à l'universel, qui est de nul moment, la vérité, qui est «momentanée» et, passant de la gnoséologie à l'éthique et à la politique, il exhortait à «ébranler les systèmes», à «travailler à percevoir le monde afin d'être justes». En évoquant Galilée et Descartes, symboles d'une raison qui recherche les conditions d'une maîtrise, contre Thersite, exemple de l'insubordination comme impuissance morale, il restaurait les possibilités d'un agir conforme à un but, dans un monde qui est une espèce de rêve fluide. Si Alain ne met certes jamais «en doute l'existence de l'univers»2, il utilise souvent la métaphore de l'eau, de l'Océan, qui semble n'offrir aucune résistance mais qui se révèle une force indomptée. Il parle alors de l'action humaine comme d'une navigation «contre vent». L'accumulation des connaissances, en le dissuadant d'adorer la vague, a développé chez l'homme un comportement qui le conduit à «vaincre en obéissant», métaphore de l'action du citoyen qui doit cultiver une pratique faite de prudence pour utiliser la terrible machine, «le vent et la vague», c'est-à-dire la nécessité aveugle. Et, puisqu'il existe une nécessité biologique, il est urgent de la découvrir aussi dans les «relations humaines» où l'indignation doit laisser la place à cette «prudence politique», chère à la tradition antijacobine du XIXe siècle, qui s'efforçait de résoudre la crise ouverte par la Révolution et d'élaborer une morale laïque qui puisse servir de soubassement à la Ille Républiquè. Contre toute abstraction esthétisante, seuls les «faibles changements» tiennent compte des «nécessités géographiques, économiques, biologiques qui ne cèdent jamais que pour revenir»3. La nécessité extérieure gouverne l'action individuelle dont la puissance dépend de la capacité de l'agent à se soumettre aux conditions de son action. «La variété des choses [...] est indifférente» et la vertu consiste à se mettre à l'épreuve, car le premier obstacle c'est l'irrésolution: voilà le cartésianisme d'Alain4. «Cette liberté cachée au centre de
2 S./.L., in P.S., p. 721 3 P.p., 20.4.1927, pp. 271 suiv.; ibid., 15.12.1921, pp. 274 suiv. 4I.A., 1.I, p. 195 etI.A., 1.II, pp. 52 suiv. 24

l'obéissance» s, ilIa retrouvait aussi chez Lachelier, dans la controverse qui avait opposé ce dernier à Durkheim lors de la séance de la société de philosophie de février 1913. Dans la tardive Histoire de mes pensées il parlera encore de l' «austère sagesse» que produit l'observation renouvelée de l'Océan: les Entretiens au bord de la mer sont «cartésiens d'un bout à l'autre»6. Ici l'Océan briseur d'idoles est «l'objet d'un choix pour l'entendement». Al' obstination métaphysique qui confond l'événement avec l'essence, Alain oppose la perception (un symptôme de la présence sans cesse rappelée de Lagneau): «les hommes, écrit-il, sont philosophes; bien peu d'hommes sont physiciens» 7. «Les choses existantes sont tellement indifférentes [...] comme cet océan» que prédestination et libre arbitre finissent par se confondre. Aux fauteurs de révolutions et à ceux qui les craignent, il reproche la sotte croyance que l'on puisse «changer par décret ce qui ne plaît pas». La sagesse réside alors dans l'intelligence que «cette mer qui revient toujours [...] ne se lasse pas de ne rien vouloir». Cette absence de finalité ne laisse à l'homme que l' «étroit passage» du «faible changement», une sorte d'hygiène du comportement confortée par le doute qui est «le sel de l'obéissance»8. De nouveau, à propos de l'impossibilité de déduire l'existence à partir de la pensée, il affirme que «toute la sagesse possible consiste à refuser ce saut [de l'essence à l' existence] à tout instant»9. Au cours des années 1880, Guyau avait déjà utilisé, dans des pages fort célèbres, cette métaphore de l'Océan pour penser à la fois l'impuissance de la volonté humaine et l'indifférence morale de la nature. Dans une atmosphère automnale diffuse, à laquelle une certaine influence de Schopenhauer IOn' est pas étrangère, nous lisons:
5 I.A.. 1.II, pp. 216. 6 H.p., p. 187. 7 E.m., p. 142; H.p., in A.D., p. 187. 8 E.m., pp. 175 et 224-225. 9 E.m., p. 63. 10 Sur la réception de l'oeuvre de Schopenhauer en France: cf. la troisième édition du Dictionnaire de Franck, qui renvoie au texte de Foucher de Careil, influencé par l'éclectisme de Cousin, Schopenhauer et Hegel, Paris, 1862, aux articles de Fr. Morini, «Une visite à Schopenhauer» (<<Revuede Paris», t. VII, p. 528) et de Challemel-Lacour, «un Bouddhiste contemporain» (<<Revuedes deux 25

nous croyons que la nature a un but, qu'elle va quelque car ce but est un tenne. Ce qui est immense n'a pas de but. Il

part

[...]

la nature est un océan. Donner un but à la nature, ce serait la rétrécir,

Alain devait avoir médité sur ces pages, puisqu'en 1904 il écrivait dans une lettre à Élie Halévy, lequel lui avait, semble-t-il, reproché un enthousiasme excessif:
Tu me secoues au sujet de Guyau, dont j'ai dit pourtant que c'était un poète [...] Oui, la morale sans obligation ni sanction; le titre me plaît, quoique ou parce que absurde.I2

L' «univers aveugle et bien réglé», à l'intérieur duquel il n'y a aucune relation entre «les raisons de vivre [...] et les

mondes», 15 mars 1870), et enfin à la Philosophie de Schopenhauer de Ribot (Paris, Baillière, 1874) qui contribua beaucoup à la diffusion de cette oeuvre en France. Cf. aussi l'article de Franck dans le Journal des Débats du 8 octobre 1856 et les études de Renouvier, en particulier La logique du système de Schopenhauer, compte rendu de la traduction française de la Quadruple racine, traduction faite par J.A. Cantacuzène (Paris, Baillière, 1882), in «La Critique philosophique», 1882 (XXII), pp. 113-123, et «Schopenhauer et la métaphysique du pessimisme», in «Année philosophique», 1892 (III), pp. 1-61. Cf. en outre A. Fouillée, Critique des systèmes de morales contemporains, Paris, Alcan, 1887, pp. 243-263. Mais ce qui contribua le plus à répandre la connaissance de l'oeuvre de Schopenhauer en France, ce furent ces Pensées et fragments choisis par J. Bourdeau, dont la onzième édition était publiée par Alcan en 1892. Cf. aussi A. Baillot, Influence de la philosophie de Schopenhauer en France suivi d'un Essai sur les sources françaises de Schopenhauer, Paris, Alcan, 1927; R.P. Colin, Schopenhauer en France. Un mythe naturaliste, Presses Universitaires de Lyon, 1979. Il M. GUY AU, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Paris, Alcan 1909 (1884), p. 51. 12 C.H., lettre du 24.7.1893, p. 44. Émile Chartier s'attarda sur l'Esquisse comme le prouve un résumé retrouvé parmi les brouillons de notes prises au lycée de Vanves: il s'agit d' «esquisser une morale où aucun préjugé n'aurait de part. Les philosophes ont échoué pour la plupart, parce qu'ils ont voulu fonner une morale aussi impérative et aussi étendue que la morale ordinaire. Rien n'indique que ces deux morales doivent coïncider» (FR nouv.acq. 17717, f. 86). 26

hasards qui nous laissent vivre»13, cette condition permanente de l'existence, implique pour agir «avec vitesse et sûreté» une certaine absence de conscience. L'imagination, l'âme voyageuse, doit alors être disciplinée par un commerce actif avec l'objet présent, et dans cette thérapeutique «intempérance de la pensée» est attaquée au moyen d'une l' projection du Moi (<<il aut se diviser soi-même») dans le but de f «guetter en soi l'erreur et la faute»14. Dans la dédicace à Mme Morre-Lambelin du livre Les idées et les âges, dédicace datée de l'automne 1927 et dans laquelle il se déclare continuateur d'une certaine façon du criticisme kantien, l'imagination disciplinée devient alors la faculté qui unifie l'intelligencel5. Le noyau de la doctrine de Kant, qui se tint «tout près de l'expérience, et tout près aussi du corps humain»16, est «un mode du connaître qui réfute l'expérience le plus possible», car c'est là que s'effectue le premier réveil de la raison. La distinction kantienne entre raison et entendement est rapportée dans les Entretiens à l'esprit qui dans un cas pense le monde comme un absolu et dans l'autre le perçoit comme donné 17.Et en effet si l'existence n'est pas susceptible d'être démontrée, mais ne peut être que constatée, le réel n'appartient pas à l'ordre des concepts mais à celui des intuitions «conformément au deuxième postulat kantien de la pensée empirique en
général» 18.

Ayant accepté la thèse spinoziste que les passions ne peuvent être éradiquées, qu'elles ne peuvent être totalement ramenées à la raison, sachant aussi que «vertu c'est puissance»,
13 Lettre d'Alain à M. Alexandre, lundi de Pâques 1926, BAA, nOl,déc. 1954,p. 12. 14 V.g., 17.6.1923, pp. 159-160; ibid., 7.10.1923, pp. 171-172. 15 P.S., p. XXIII. «La Poésie est une méthode de penser. Le fait est que Mallarmé et Valéry sont les deux hommes de ce temps qui ont approché le plus près de l'entendement pur» (ibid.). 16 LA., 1.II, p. 218.. 17 Dans les Entretiens, oeuvre où se formule un kantisme en quelque sorte «renouvelé par un effort de réflexion attentif à ne point laisser se perdre l'objet. [...] au bord de l'Océan, l'entendement législateur [...] apparaît bien, tel que le décrit Kant, comme un ensemble de 'formes' qui du chaos font un univers» (G. Pascal, op. cit., p~. 94 suiv.). 1 Ibid., p. 100. 27