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Auguste Comte / Caroline Massin

De
330 pages
Si certaines des lettres d'Auguste Comte à son épouse ont été publiées dans l'édition des huit volumes de Correspondance générale et Confessions, celles de Caroline Massin sont restées inédites et ignorées. Cet oubli nous a paru injuste d'abord parce que ces lettres révèlent en Caroline une personnalité digne de considération, contrairement à la réputation que les disciplines de Comte et ses biographes lui ont faites. En second lieu, il était regrettable de se priver de ce document biographique, qui fait voir sous un nouveau jour Auguste Comte.
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AUGUSTE COMTE/CAROLINE MASSIN
CORRESPONDANCE INÉDITE
(1831-1851)
L 'histoire de Caroline Massin,
épouse d'Auguste Comte
à travers leur correspondance« COMMENTAIRES PHILOSOPHIQUES»
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti
et Fouad Nohra
Déjà parus
Guy-François DELAPORTE, Lecture du Commentaire de Thomas d'Aquin sur le
Traité de I~me d'Aristote, 1999.
John Stuart MILL, Auguste Comte et le positivisme, 1999.
Michel BOURDEAU, Locus Logicus, 2000.
Jean-Marie VERNIER (Introduction, traduction et notes par), Saint Thomas
d'Aquin, Questions disputées de l'âme, 2001.
Auguste COMTE, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser
la société, 2001.
Angèle KREMER-MARIElll, Carnets philosophiques, 2002. Karl laspers, 2002.
'Gisèle SOUCHON, Nietzsche: Généalogie de l'individu, 2003.
Gunilla HAAC, Hommage à Oscar Haac, 2003.
Rafika BEN MRAD, La mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique
d'Aristote, 2004.
Mikhail MAIATSKI, Platon penseur du visue~ 2005.
Angèle KREMER-MARIElll, lean-Paul Sartre et le désir d'être, 2005.
Guy-François DELAPORTE, Lecture du commentaire de Thomas d'Aquin sur
le Traité de la démonstration d'Aristote, 2005.AUGUSTE COMTE/CAROLINE MASSIN
CORRESPONDANCE INÉDITE
(1831-1851)
L 'histoire de Caroline Massln,
épouse d'Auguste Comte
à travers leur correspondance
Texte établi par Pascaline Gentil
Notes de Bruno Gentil
Introduction de Mary Pickering
L'Harmattan
; 75005 Paris5-7, rue de l'Éeole-Polytecbnique
FRANCE:
L'Banuattan Hongrie EspaceL'Harmattan Kinsbasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Fa.o
Fac..desSc.Sociales,Pol.et ViaDealiArtisti,IS 1200100ements vilta96Kônyvesbolt
Adm.; BP243,K1NXI 10124Torino 12B2260
KossuthL. u. 14-16
UniversitédeKinshasa- me ITALIE Ouagadougou121053BudapestSommaire
Introduction " ".""."."..." "".."". 5
Avant-propos. ..... ... .. .. ... ... . . ... . . . ... .. . . . .. . . . . . . ... ... .. . . . .... . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . .. 43.." .".""" " " " "
Correspondance.. ...... ........ ..".."." ............ .. ...."............ 47." ".."
Notes. . . . . . . .. ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . ... . . . ... . . . . . . . . . . . . . .. ... . . . . . . . ... . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 287
" "
Notices " 303
Table des matières." 321
wwwJibrairieharluattan.com
harmattan 1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(Ç)L' Harmattan,- 2006
ISBN: 2-296-00725-2
EAN: 9782296007.253INTRODUCTION
Anne Caroline Massin était la femme d'Auguste Comte, fondateur de la
sociologie, du positivisme et de la religion laique de l'humanité au XIXème
siècle. C'est un personnage à la fois reconnu et peu connu. A cause de l'échec
de leur mariage et parce qlle Comte était tombé amoureux d'une autre femme,
Clotilde de Vaux, il tenta de semer des doutes sur la bonne réputation de son
épouse. Par la suite, elle tomba dans l'oubli.
L'année précédant sa mort, il décrivit leur relation dans un document de
cinq pages qu'il mit dans une enveloppe cachetée avec la mention « Addition
secrète» à son testament, publié en 18961. Après sa mort, ses exécuteurs
testamentaires lurent le message qui insinuait que Caroline avait été une
prostituée. Les disciples de Comte, en écrivant sa biographie, réitérèrent cette
accusation. Plus tard, les Positivistes s'assurèrent que seule la version des
événements de Comte survive en détruisant les lettres susceptibles d'éclairer
l'histoire de Caroline.Ainsi seule leur version a toujours été considéréecomme
légitime,même par des savants réputés commeRaymondAron. Un seul homme
a pris la défense de Caroline: Emile Littré. C'était un des disciples les plus
actifs de Comtejusqu'à ce que leurs chemins se séparent, en partie à cause de
l'amitié qui liait Littré à Caroline.La biographiede Comtepar Littré donnepar
conséquent une tout autre version du milieu d'origine de Caroline. Mais il se
peut qu'elle ait été aussi déformée que les biographies écrites par les disciples
les plus fidèles de Comte. En bret: les hostilités au sein de la famille de Comte
et dans son propre mouvement rendent extrêmement problématique la
reconstitutionde la vie de Caroline Massin. On la connaît comme la femme du
célèbre Auguste Comte et comme une prostituée, mais c'est tout. Donc qui est
la vraie Caroline?
Les premières années
Certains faits simples peuvent être retenus. Anne Caroline Massin est née
le 2 juillet 1802 à Châtillon sur Seine. Fille naturelle de deux acteurs de
province, Louis Hilaire Massin et Marie Anne Baudelot qui se sont séparés peu
après sa naissance, elle fut élevée à Paris, entourée d'affection par sa grand-
mère maternelle2. Mais en 1813, à la mort de son grand-père, un tailleur, sa
1
Testament d'Auguste Comte avec les documents qui s'y rapportent: Pièces
Mmejustificatives, prières quotidiennes, confessions annuelles, correspondance avec de
Vaux, 2ème édition, Paris, 1896, 35a-36g. La première édition était publiée en 1884
sans l'addition secrète
2
L'acte de mariage d'Auguste Comte et Caroline Massin, l'acte de naissance de Louis
Massin, et l'acte de décès d'Anne Baudelot, Archives de Paris. Aussi, voir deux
versions un peu différentes de l'acte de naissance de Caroline Massin, l'une à la mairie
5grand-mère n'ayant plus les moyens de l'élever, la rendit à sa mère1. Les années
suivantes sont enveloppées de mystère. Caroline semble avoir reçu une certaine
éducation car les lettres écrites à Comte qui ont été conservées attestent du fait
qu'elle écrivait bien 2,. Il se peut qu'elle ait eu des petits emplois de
blanchisseuse, de couturière ou comme actrice3. Littré et Comte s'accordent sur
le fait qu'elle tenait une librairie ou un cabinet de lecture en 1822.
Littré explique que Comte la rencontra par l'intermédiaire d'un ami
commun, Antoine Cerclet, jeune avocat libéral4. La version de Comte est
différente. Dans son « addition secrète », Comte prétend que Anne Baudelot, la
mère de Caroline, était dépravée au point de vendre sa fille, encore vierge, à
Cerclet qui l'abandonna quelques mois plus tard. Au moment de la mort de sa
grand-mère en 1819, Caroline aurait décidé de se faire inscrire sur le registre
des prostituées de la police. C'est à ce titre, semble-t-il,qu'elle aurait rencontré
Comte en mai 1821, alors qu'il traînait autour du Palais Royal où les filles
publiques se rassemblaient. Licencié de l'école Polytechnique en 1816, Comte
travaillait avec le réformateur social Saint-Simon depuis 1817. Il avait peu
d'amis et sa famille était à Montpellier. Se trouvant seul, il avait été entraîné par
Caroline dans une maison voisine réservée aux prostituées et pendant les six
mois qui suivirent, il lui rendit visite à son appartement de la rue Saint Honoré
près de l'église Saint Roch chaque fois que ses moyens le lui permettaient. Mais
en novembre 1821, la soudaine réapparition d'Antoine Cerclet mit un terme à
cette aventure. Un an plus tard, c'est-à-dire fin 1822, Comte se promenait
Boulevard du Temple dans le Marais et décida de se reposer dans un cabinet de
lecture s. Quelle ne fut sa surprise de constater que celle qui tenait
6l'établissement n'était autre que Caroline Massin ! Il prétendit que Cerclet
l'avait acheté pour elle. La raison n'est pas claire.
Sans s'engager dans une relation intime, Comte et Caroline se voyaient de
temps à autre, toujours en public. Mais à l'automne de 1823, quand Caroline
demanda à Comte de lui donner des cours de mathématiques afin d'améliorer sa
de Châtillon-sur-Seine et J'autre aux Archives Générales du Département de la Côte
d'Or et de l'Ancienne Province de Bourgogne à Dijon.
I
Testament, 36c, 36d; Pierre Laffitte, « Matériaux pour servir à la biographie
d'Auguste Comte: Acte de Mariage d'Auguste Comte,» Revue occidentale.. 2ème
série, tome 7 (1 janvier 1893), 94.
2
Comte parle de son « éducation exceptionnelle». Comte à Littré, 28 avril 1851, CG,
6:62.
3
Fisher à Henry Edger, 17 août 1856, Archives de la Maison d'Auguste Comte (MAC).
4
Emile Littré, Auguste Comte et la philosophie positive, 2ème édition, Paris, 1864, 33.
Dans sa jeunesse, Cerclet était associé à Philippe Buonarotti, le révolutionnaire. Plus
tard, pendant la Monarchie de Juillet,Cerclet fut secrétaire de la Présidence de ta
Chambre des Députés et Maitre des Requêtes au Conseil d'Etat. Sébastien Charléty,
Histoire du Saint-Simonisme 1825-1864, Paris, 1896,37, note 1.
S
Testament, 36c, 36d; Joseph Lonchampt, Précis de la vie et des écrits d'Auguste
Comte, Paris, 1889, 25-26. Voir aussi Caroline Massin à Comte, 18février 1846.
6
La date de son brevet est le 2 octobre 1822. Littré,.~4ugu,.çte Comte,33, note 1.
6comptabilité, ils se rencontrèrent plus souvent chez elle rue de Tracy, dans le
Sentier où, au dire de Comte, « l'enseignement a été mutuel» 1.
Au début de l'année 1824, Caroline vendit son cabinet de lecture avec
l'intention de vivre du produit de la vente jusqu'à ce qu'elle soit obligée de
retravailler. D'après Comte, elle trouva un nouvel amant fortuné, le directeur
d'un magasin du palais Royal, qui promit de financer un autre cabinet de
lecture, mais ayant changé d'avis, la laissa sans le sou. Caroline brandit le
spectre de la prostitution pour persuader Comte de la laisser vivre avec lui.
Début de février 1824,elle apporta ses meubles et Comte emprunta de l'argent
pour qu'ils puissents'installer dans un appartementau 6, rue de l'Oratoire, qui
donnait sur la rue Saint Honoré. Comte prétendit que à bien des égards, il
n'avait jamais été aussi heureux. Avec Caroline, ils menaient une vie régulière,
prenant leurs repas à la maison, se couchant tôt et recevant peu de monde.
Carolinecommençabientôt à le harceler au sujet du mariagemais il refusa.
Comte cite un événement qui justifie son changement de sentiment.
D'après lui, en juillet 1824, pendant un de leur rares repas du dimanche au
restaurant,ils furent dérangéspar un policier qui menaça d'arrêter Carolinesous
prétexte qu'elle ne s'était pas présentée à la visite médicale bihebdomadaire
obligatoire. Au poste de police, le chef s'excusa mais expliqua que le seul
moyen de faire effacer son nom du registre des prostituées était le mariage.
Comte prétendit que du fait de sa tendance à se rebeller contre les autorités et
d'une certaine tendressepour elle, il consentità l'épouser et écrivit à ses parents
pour demander leur autorisation2.Ils commencèrentpar refuser parce qu'ils ne
voulaient pas qu'il épouse une femme d'une condition inférieure alors qu'il ne
pouvait même pas subvenir à ses propres besoins. Mais finalement, ils se
laissèrent fléchir en novembre. Heureux d'avoir fait céder ses parents, Comte
confia à un ami qu'il était content que Caroline n'ait pas de famille « à
ménager et à cultiver»3.Mais en réalité, avait une mère à Paris ainsi
qu'une tante et deux oncles du côté de sa mère4.Comte semble ne pas avoir
1
Comte à Emile Tabarié, 5 avril 1824, Correspondancegénérale et confessions, édité
par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, Pierre Arnaud, Paul Arbousse-Bastide, et Angèle
Kremer-Marietti, 8 tomes, Paris: Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1973-
1990, 1:75.
2
Joseph Lonchampt, Epitome da vida e dos escritos de Auguste Comte Epitome da vida
e dos escritos de Auguste Comte, cd. andtmns., Miguel Lemos, 2ème édition, Rio de
Janeiro: Sede Central da Igreja Positivista do Brazil. Templo da Humanidade, 1959,
136-37. Voir aussi, Comte à Clotilde de Vaux, 9 septembre 1845, CG,3:117.
3
Comte à Tabarié, 22 août 1824, CG, 1 :115. Voir aussi Testan,ent, 36e ; Laffitte, "Acte
de Mariage," RO (1893): 93.
4
La mère de Caroline assista à leur mariage. Voir aussi le nom d'Auguste Baudelot
dans le carnet d'adresses de Comte à la Maison d'Auguste Comte; Caroline Massin à
Comte, 27 février 1846.
7voulu des complications qu'implique une famille. Caroline lui avait déjà dit
qu'elle ne pouvait pas avoir d'enfant! .
Comte se plia à la coutume bourgeoise en signant un contrat de mariage
devant notaire la veille de leur mariage. Il est possible qu'un contrat ait été
nécessaire pour faire effacer le nom de Caroline du registre des prostituées2. Ils
se mirent d'accord sur la communauté de biens conformément au code
Napoléon avec quelques modifications. .D'après le contrat, les effets personnels
et l'équipement de ménage de Comte s'élevaient à 2000 trancs, tandis que
Caroline disposait de 20 000 francs répartis à part égale entre effets et espèces,
qui provenaient soi-disant de ses gains et de ses économies3.
Pourtant dans le testament, Comte fait référence à cette dot comme à une
« fiction trop usitée» par laquelle il reconnaissait « un apport de vingt mille
francs, environ vingt fois supérieur à l'ensemble de ce que je reçus sous
diverses formes »4. La dot était probablement une fiction, non seulement pour
donner au mariage un semblant de respectabilité sociale mais aussi pour assurer
une sécurité financière à Caroline dans l'avenir. Plus tard, Comte regretta « le
généreux mensonge de sa jeunesse », car il ne pouvait plus rédiger un testament
qui laisserait ses biens à quelqu'un d'autre que Carolines.
Après quelques retards, le mariage eut finalement lieu lors d'une
1ercérémonie civile le 19 février 1825, à la mairie de ce qui est aujourd'hui le
arrondissement de Paris. L'atmosphère semble avoir été tendue. La mère peu
consciencieuse de Caroline fit une apparition pour donner son consentement.
Elle se fit inscrire comme « ouvrière en linge» et Caroline fit de même6. Après
la cérémonie, Comte déclara que le nom de Caroline avait finalement été rayé
des registres de prostitution7. Les seuls autres invités étaient les quatre témoins.
Caroline prit comme témoins un commerçant de 50 ans, Louis Oudan et
Antoine Cerclet. Cerclet était donc du mariage, ce qui donne raison à Littré
quand il soutient que Caroline avait rencontré Comte par son entremise. Comte
et Cerclet appartenaient au même cercle libéral et étaient tous deux engagés
dans le journalisme. Ils semblaient être amis car Comte accepta de donner des
cours de mathématiques à Cerclet et était assez intime avec lui lorsqu'il était
I [Hippolyte Philémon] Deroisin, Notes sur Auguste Comte pary:n de ses disciples,
Paris, 1909, 22.
2Alain Corbin, Les Filles de noce: Misère sexuelle et prostitution (1~ siècle), Paris:
Aubier Montaigne, 1978; Paris: Flammarion, 1982), 60.
3 Caroline Massin à Comte, 28 février 1846, MAC. Le contrat de mariage était dans la
possession de Comte lors de son décès (<<Inventaire après le décès de M. Auguste
Comte,» October 14, 1857, MAC.). Mais il n~estplus dans les archives. On peut
consulter une copie dans les papiers de son notaire, Didier Nicolas Riant. Voir Etudes
XLVIII, numéro 612, Minutier central des notaires Parisiens, Archives Nationales.
4
Testament, 5.
5
Ibid.
6Pierre Laffitte, "Acte de Mariage," RO (1893):92-94; Lonchampt, Précis de la vie et
des écrits d'Auguste Comte, 33.
7 Testament, 36e.
8rédacteur en chef du Producteur. Il paraît vraisemblable que Comte ait
rencontré Caroline alors qu'elle était la maîtresse de Cerclet ou du moins la
gérante du cabinet de lecture acheté pour elle par Cerclet en récompense de
services rendus. Ceci étant, si Cerclet était vraiment l'amant de Caroline,
comme il est précisé dans « l'addition secrete », il est difficile d'imaginer
pourquoi Comte lui aurait permis d'être témoin ou pourquoi il l'aurait accepté
comme élève. Comme Cerclet, les deux témoins de Comte, Jean-Marie
Duhamel et Olinde Rodrigues, faisaient partie du son milieu libéral. Duhamel
avait été membre avec Cerclet du groupe de conspirateurs appelés les
« Carbonari» 1. Rodrigues engaga Cerclet comme rédacteur en chef de sa
publication Saint-simonienne,le Producteur.
Plus tard, Comte se plaindra que ce mariage fut la «seule faute
irréparable» de sa vie2.Pourtant, Comte avait de nombreusesraisons d'épouser
Caroline. Désireux d'une relation intime, il se sentait mal à l'aise avec les
femmes et s'imaginait que Caroline lui vouerait une reconnaissance éternelle
pour l'avoir sauvée de la pauvreté et de la déchéance.Effectivement,malgré ses
démentis ultérieurs, il l'a aimée profondément. Dans ses lettres, il décrivait
Caroline comme « fort spirituelle, fort aimable, et jolie »3.Il aimait « son bon
cœur, ses grâces, son esprit d'une trempe peu commune, son amabilité, son
heureux caractère, et ses bonnes habitudes»4.Elle était « même organisée à la
Roland et à la Staël»'. Ses sentiments envers Caroline sont conftrmés par son
meilleur ami, Pierre Valat, qui écrivait qu'elle avait beaucoup de charme et une
« intelligence d'élite» et était « passionnément aimée» de son époux6.Joseph
Lonchampt, disciple de Comte, et un de ses exécuteurs testamentaires,
prétendait que Caroline avait « les manières élégantes,» «la grâce naturelle aux
parisiennes», et «un goût exceptionnel pour les oeuvres de l'intelligence»7.
Même plus tard, en 1843, alors que Comte en était arrivé à la détester, il
reconnaissait qu'elle était moralement et intellectuellement exceptionnelle:
«ma propre femme (. ..) possède réellement plus de force mentale, de
profondeur et en même temps de justesse que la plupart des personnages les
plus justement vantés dans son sexe »8.Un exemple de son intelligence et de
son esprit apparaît dans une lettre de 1834,quand, après avoir lu « Paroles d'un
croyant» de Lamennais, qui essayait de concilier le libéralisme et le
]
Alan B. Spitzer, The French Generation of 1820, Princeton, Princeton University
Press, 65, note 82.
2
Comte à Littré, 28 avril 1851, CG,6:62.
3 à Valat, 3 novembre, 1824, CG, 1:133.
4 Comte à 25 décembre 1824,CG, 1:152.
5 à Tabarié, 22 août 1824, CG, 1 :116.
6
Valat, "Auguste Comte et ses disciples," Revue Bordelaise, tome 2 (16 août 1880), 304.
Voir aussi Valat à Robinet, 10 mai 1860, Papiers Emile Corra, 17 AS (4), Archives
Nationales.
7 Lonchampt, Précis de la vie et des écrits d'Auguste Comte, 34.
8
Comte à John Stuart Mill, 5 octobre 1843, CG, 2:200. Voir aussi Comte à Mill, 24
août 1842, CG, 2:76.
9catholicisme, elle se moque des idées de l'abbé: «Du reste, la révolte est
prêchée ouvertement. Pourvu qu'elle mette la croix sur sa bannière, elle est sûre
de l'absolution». Elle termine en disant: « l'abbé de Lamennais est fmi et il
n'y a pas grand mal selon moi. Amen »1.
Une autre raison à ce mariage était le désir de Comte de se démarquer de
la société traditionnelle. En épousant civilement une femme pauvre du peuple, il
prit plaisir à défier la bigoterie de ses parents bourgeois 2. Son mariage
constituait, comme l'a dit plus tard un positiviste, «l'acte des plus
révolutionnaires qu'il se pOt commettre à l'époque» 3. Cela renforçait la
marginalité de Comte. Beaucoup de ses propres amis désapprouvèrent son acte.
Adolphe d'Eichthal et son frère Gustave ne la considéraient pas comme « une
demoiselle du bon ton» même si elle brillait par son esprit4. A partir de ce
moment, ils prirent leurs distances avec Comte.
La première séparation
En tant que professeur de mathématiques, Comte dut attendre la fin de
l'année scolaire avant de pouvoir présenter sa nouvelle femme à ses parents. Fin
juillet 1825, ils quittèrent Paris pour le midi. En route, ils dépensèrent sans
compter, passant 24 heures merveilleuses dans une chambre d'hôtel en Avignon,
où ils jouirent d'une «satisfaction mutuelle» 5. Mais une fois arrivés à
Montpellier, Caroline détesta immédiatement cette ville de province et trouva
que les gens manquaient de raffinement. Elle trouva l'attitude de son beau-père
envers son fils consternante. Elle dit à Comte: «dans ses moments
d'épanchement il s'est toujours plaint de vous (avec moi), ne vous appelant
que le savant. Vous l'avez froissé au moment où vous avez refusé de suivre sa
carrière »6. Elle refusa toujours de retourner à Montpellier. Reconnaissant avec
tristesse que « la divergence des caractères, des mœurs et des habitudes» entre
sa famille et sa femme ne pourraient être surmontées, Comte fut incapable de
décider «de quel côté est le plus grand tort, la plus grande inflexibilité
d'humeur et peut-être même a plus grande rivalité d'influence »7.
Eloigné de sa famille et de sa ville natale, il décida de se consacrer
exclusivement à son travail intellectuel. Mais il était tourmenté par un problème
intellectuel. Ayant rompu avec Saint-Simon, il essayait de terminer un livre sur
1
Caroline Massin à Comte, 8 mai 1834.
2 Comte à Tabarié, 22 août 1824, CG, 1 : 116.
3
Deroisin, Notes, 22.
4 Adolphe d'Eichthal à Gustave d'Eichthal, 21 avril 1824, Fonds d'Eichthal 13746,
article ,numéro 72, Bibliothèque de l' Arsenal. Voir aussi Gustave d'Eichthalà Adolphe
d'Eichthal, le 4 avril, 1824, Fonds d'Eichthal 14396, article numéro l, Bibliothèque de
l'Arsenal.
S
Comte à Caroline Massin, 26 septembre 1838, ca, :301.
6 Caroline Massin à Comte, 30 août 1838.
7Comte à Valat, 16 novembre, 1825, CG, 1 :163-64.
10la science de la société, mais il avait des difficultés à conceptualiser cette
nouvelle discipline. En outre, Cerclet lui avait aussi demandé, fin 1825 de
contribuer au Producteur. Comte accepta la tâche et commença à écrire une
série d'articles sur le pouvoir spirituel,ce qui lui causa de grands tourments.
Une partie de ses angoisses découlaientde sa situation familiale. D'après
les conseils qu'il donna à son meilleur ami Valat sur le choix d'une épouse, on
peut supposer que Caroline et lui étaient constammenten désaccord.Pour qu'il
y ait la paix dans un foyer, comme dans la société en général, il disait qu'il
fallait une « unité de direction». Chez une femme, des traits de caractère tels
que l'intelligence et le bon goût, qualitésqu'il avait attribuéesavec beaucoup de
louanges à Caroline, n'étaient pas du tout importantesparce qu'elles n'étaient
pas le fondementd'un mariage heureux et durable. Même la plus intelligenteet
la plus raffmée des femmes ne valait pas « un homme assez secondaire, avec
seulement beaucoup plus de prétentions». Pensant à son épouse qui n'avait
aucune éducation religieuse, il se plaignait que des femmes intellectuellement
« distinguées» adoptent souvent l'athéisme, montrent des habitudes morales et
domestiques médiocres et se complaisent dans la polémique. Un « homme de
mérite» devait choisir comme épouse une femme d'une « certaine médiocrité
intellectuelle» et d'un « caractère convenable» qui se soumettrait volontiers à
son mari et respecterait sa «supériorité morale». Les principales qualités à
rechercher étaient «l'attachement, le dévouement de cœur et la douceur de
caractère». Par-dessus tout, il devrait éviter une femme qui serait son égale
parce qu'elle pourrait devenir «son rival le plus direct». Plus jamais il ne
comparait joyeusement Caroline à Madame de Staêl, dont il considérait
maintenant la supériorité comme une anomalie pleine d' «inconvénients» 1.
Ces commentaires laissent à penser que Caroline était une femme intelligente,
forte, donc une menace pour Comte. Craignant qu'elle le considère comme un
faible, il supportaitmal qu'elle ne soit pas en admirationdevant ses capacitéset
qu'elle essaye de s'affmner.
Comte accuse Caroline de ne pas apprécier le noble geste qu'il fit en
l'épousant Au lieu d'être reconnaissante, elle était furieuse à cause de leur
important endettement.Lorsqu'elle le poussait à travailler, il prétendait qu'elle
essayaitde le transformer« en machine académique,lui gagnantde l'argent, des
titres et des places »2.
Enfin, pensant avoir trouvé la solution, Comte décida de faire payer 200
francs à ceux qui voudraient assister à une série de cours sur la philosophie
positive dans leur appartement au 13 rue du faubourg Montmartre. Comte fut
bientôt totalement absorbé par la préparation de ces cours. Cette préparation et
les problèmes financiers dans lesquels ils se débattaient augmentèrent les
tensions du ménage. Il est possible que la frustration engendrée par cette
entreprise qui semblait peu prometteuse, ou le fait que Comte la négligeait,
exaspérèrent Caroline. Son mécontentement fut confIrmé par Adolphe
1 Ibid., 166-67.
2Comte à Emile Littré, 28 avril 1851, CG, 6:63.
Ild' Eichthal, qui redoutait leurs rencontres parce qu'il savait qu'il
1devrait subir un « flot de paroles et de plaintes» .
Dans « l'addition secrète », Comte prétend que chaque fois qu'ils avaient
des problèmes financiers, sa femme le menaçait de retourner à la prostitution
pour subvenir à ses besoins, et il parle des «honteux expédients qu'elle a peut-
être pratiqués secrètement» 2. Apparemment, elle demeurait «quelques
semaines en hôtel garni, sous le moindre prétexte» ; ces endroits étant les
repaires notoires des prostituées. Caroline, prétendait-il, aurait voulu inviter
Cerclet dans leur appartement afin de gagner de l'argent; elle aurait alors
rompu sa promesse de cesser toutes relations avec son ancien amant. Comte
pensait clairement que sa conduite était « très licencieuse» 3. Il est possible
néanmoins que ce soit pour échapper à ses éclats violents et offensants que
Caroline ait pris une chambre dans une modeste pension. Cette manœuvre a du
échouer, car elle n'a servi qu'à exacerber la nature suspicieuse et jalouse de son
mari.
Dès janvier 1826, il réalisa que pour « prendre le dessus» et trouver une
paix relative, il devrait sacrifier « la plus chère partie de son bonheur» 4. Leur
première séparation se produisit en mars 1826, un an après leur mariage. Comte
insinua qu'elle commença à la suite d'une dispute au sujet de Cerclet ou après
avoir vu Cerclet et Caroline ensemble dans une situation compromettante. Cette
séparation fut sans aucun doute une source importante de l'agitation qui
l'empêcha de travailler et l'obligea à retarder l'ouverture de son cours. La
pression aggrava ses maux d'estomac, qui l'empêchaient de dormir. Sa solitude,
son amertume et son intense jalousie, ajoutées à son épuisement intellectuel et
physique, ont provoqué très rapidement une attaque cérébrale. A la mi-avril
1826, Comte devint littéralement fou après avoir donné ses trois premières
conférences sur la philosophie positive.
Les disciples de Comte soulignèrent le rôle de « l'indigne épouse» dans
sa démence5. Caroline n'a jamais vraiment expliqué sa version des faits.
Néanmoins, elle nia toujours être la cause de la maladie de Comte. Prenant sa
défense, Littré admet dans sa biographie de Comte que Caroline eut des ennuis
avec son mari en mars, mais qu'ils étaient dus à la maladie de son mari et non à
son infidélité à elle. Ignorant sa maladie mentale, elle attribua à tort ses actions
violentes à sa mesquinerie. La version de Littré trouve sa confIrmation dans une
lettre écrite par Caroline à Blainvilleen 1839 : « lorsque, en 1826, Monsieur
Comte tomba malade, depuis environ deux mois, tout l'annonçait. Mais je ne
I
Adolphe d'Eichthal à Gustave d'Eichthal, le 9 mai 1826, Fonds d'Eichthal 13746,
article numéro 137, Bibliothèque de l'Arsenal.
2
Testament, 36£
3
Comte à Littré, 28 avril 1851, 6 :62-63.
4 à Valat, 16novembre, 1825et 18janvier 1826,CG, 1: 166, 181.
S
Dr. Montègre à Laffitte, 2 avril 1858, MAC; Bazalgette à Laffitte, 27 septembre 1857,
MAC; Laffitte à Audiffrent, 30 octobre 1857, N.a..fr. 10794, fol. 317,Bibliothèque
Nationale.
12comprisrien,j'étais bienjeune et n'avait aucuneidée de ce genre de maladie »1,
Il est possible q~e Caroline ait quitté Comte parce qu'il était incapable de
subvenir à ses besoins; parce qu'il la négligeait, du fait de son obsession pour
son travail; et parce qu'il la harcelaitau sujet d'aventures imaginaires.
Ses relations avec Cerclet restent cependant énigmatiques. Si, comme
Comte l'affirme, elle avait repris sa liaison avec Cerclet, il semblerait logique
que l'association entre les deux hommes eût pris fm. Toujoursest-il que Cerclet
assista à l'ouverture des cours de Comte en 1826 et 1829,qu'il aida Caroline à
le faire hospitaliser lors de sa crise de démence, et qu'il lui envoya en 1830 un
exemplaire de son nouveau livre Du ministère nouveau avec une dédicace
personnelle. Néanmoins, on a l'impression que l'intimité de la relation entre
Carolineet Cercletdonnanaissance à des rumeurs désobligeantes.
Crise de folie
Caroline semble s'être rachetée, si besoin était, par sa conduite pendant la
crise de folie de Comte, ce qui montre bien sa sollicitude à son égard. Dès le
début de sa crise, Comte se réfugia dans un hôtel à Saint Denis, d'où il écrivit à
Caroline. Pourtant, au moment où elle reçut la lettre, il avait disparu. Suivant
son intuition, elle se rendit à Montmorency,un de ses endroits préférés. Elle le
trouva juste au moment où il s'apprêtait à mettre le feu à sa chambrel'
Bouleversée,elle sollicital'aide d'un médecin local, qui fut tellement frappépar
son désarroi qu'il abandonna ses autres patients pour lui venir en aide. Comte,
une fois calmé, décida d'aller se promener, accompagnépar Caroline. Arrivé au
lac d'Enghien, il s'y jeta pour prouver que, bien qu'il ne sache pas nager, il ne
se noierait pas. Ce faisant, il essaya d'entrâmer Caroline avec lui, mais elle
réussit à se retenir à des racines et ainsi, les sauva tous les deux. Caroline
demanda à deux policiers de garder un Comte enragé pendant qu'elle retournait
chercher de l'aide à Paris. Elle supplia d'abord Cerclet de l'aider. Encore une
fois, s'il avait été impliquédans la folie de Comte, il sembledifficile d'imaginer
que Caroline ait fait appel à lui. Ils se rendirent à l'appartement de Blainville,
ami fidèle de Comte et biologiste célèbre, qui accepta d'aller à Montmorencyle
lendemain matin. Pendant ce temps, Cerclet devait trouver une place à l'asile
dirigé par le célèbre aliéniste Jean-Etienne Dominique Esquirol. Caroline
retourna à Montmorency.
Le lendemain matin Blainville examina Comte. Cerclet rejoignit le
groupe et leur apprit que Esquirol n'avait pas de place. Blainville décida d'aller
directement à la clinique d'Esquirol) car il était sûr de pouvoir persuader le
docteur d'admettre Comte. Cependant, dès que Comte découvrit qu'on voulait
l'interner, il devint fou furieux et refusa d'être séparé de Caroline.On obtint par
ruse qu'il acceptede partir.
1Caroline Massin à Blainville, 20 décembre 1839.
13Peu de temps après, Esquirol l'examina et diagnostiqua chez Comte une
1forme de «manie» qui le rendait exigeant, confus, violent et détestable .
D'après Esquirol, de tels maniaques, incapables de comprendre ce qui se passe
autour d'eux, finissent par croire que leur entourage - y compris ceux qu'ils
aiment le plus - conspire contre eux et les persécute. Esquirol prescrit
l'isolement et le mit sous calmant2. Pourtant, au bout de quelques semaines,
Caroline ne constata pas beaucoup d'amélioration: «c'est toujours la même
divagation, la même volubilité, la même pétulance; il Y a même moins de
présence d'esprit »3. Son inquiétude pour son mari est évidente dans une lettre
erqu'elle écrit à Blainville le 1 juin: « M. Comte allait un peu mieux la semaine
dernière, mais malheureusement cela ne s'est pas soutenu et depuis lundi il n'est
pas bien. Quand j'ai eu l'honneur de voir M. Esquirol, il m'a dit ne pouvoir
préciser l'époque de la guérison, mais il la garantissait sans crainte de se
compromettre. Je serais bien charmée d'apprendre qu'il vous a donné la même
assurance quand vous l'avez vu. »4.
Convaincus que la guérison de Comte était imminente et qu'elle serait
compromise par le contact avec sa famille, Esquirol et Blainville ordonnèrent
que personne ne soit mis au courant de la maladie de Comte. Malgré tous ces
efforts pour garder le secret, le 17 mai 1826, la famille de Comte apprit sa
démence par une source improbable: le père de Caroline. Lors de son mariage,
Comte avait dit à ses parents que le père de Caroline était mort. Cependant,
Louis Massin apparut peu de temps avant la maladie de Comte pour demander
de l'argent à sa fille. Comme elle refusait, Louis Massin décida de se venger en
rendant visite à la famille ultra catholique et bourgeoise de son mari. Pour
choquer les Comte, il leur raconta qu'il s'était marié avec une autre femme bien
que sa première épouse (la mère de Caroline) soit toujours en vie, et qu'il avait
eu des enfants avec cette autre femme. Puis il écrivit plusieurs lettres à Louis
Comte, l'informant que Caroline avait abandonné leur fils, qui était devenu fou
à cause de ses infidélités. Il leur raconta vraisemblablement aussi qu'elle avait
été prostituée ou peut-être inventa cette histoire, que Comte utilisa par la suite
pour la menacer. Toujours est-il que Louis Comte fut tellement bouleversé qu'il
lui donna de l'argent pour qu'il le laisse tranquille et l'avertit que s'il revenait
l'ennuyer, il le ferait arrêter pour bigamie. La famille de Comte fut
profondément choquée par «cette cruelle nouvelle» de Monsieur Massin et
persuadée que leur fils s'était marié dans une famille de « la pure canaille »5.
Malgré leurs efforts pour faire taire les rumeurs, tout Montpellier parla bientôt
de Caroline Massin et de son passé sordide. Entre temps, Caroline, ne constatant
aucune amélioration de la santé de son mari, informa ses parents de la maladie
I
Jean-Etienne Dominique Esquirol, Registre, Georges Dumas, Psychologie de deux
messies positivistes, Paris, Félix Alcan, 1905, 144nl.
2 Dominique Esquirol, Aliénation mentale, Paris, 1832, 38-39.
3
Caroline Massin à Blainvi1Je, 25 avril 1826, MAC.
4 à Blainville, 1juin 1826, MAC~
5
Alix Comte à Audiffrent, 8 juillet 1859, MAC; Alix Comte à Robinet, 25 mars 1860,
MAC.
14de leur fils. Alix Comte, la sœur d'Auguste écrivit à Caroline une lettre fort
injurieuse.Elle menaçait d'entrer au couventsijarnais Carolit1emettait le pied à
Montpellier. Cette lettre causa une réaction si forte chez Caroline que
lorsqu'elle reçut, 17 ans plus tard, une autre lettre d'Alix, elle écrivit: « la vue
de cette écriturem'a bouleversée,en me remettantsous les yeux et dans ses plus
horribles détails, des torts queje pardonne mais queje ne puis oublier» 1.Même
après leur séparation, Comte restera furieux de ce mépris d'Alix envers
Caroline.
Inquiète pour son fils, Rosalie Comte se rendit à Paris. Alix condamnaà
tort Caroline-« cette vilaine femme» -d'avoir persuadé Esquirol de retarder la
rencontre de sa mère avec Comte2.En vérité, le médecin suivait ses propres
règles en matière de thérapie. Il n'était pas non plus d'accord avec le projet de
Rosalie de séparer son fils de Caroline en le ramenant à Montpellier. Puisque
Caroline était la personne qui l'avait fait entrer à la clinique, elle était la seule
responsable.
Rosalie conçut alors un autre plan. L'abbé de Lamennais à qui Comte
s'était confessé quand il tomba malade, demanda à Rosalie l'autorisation
d'emmener son fils à la campagne dans une « institution religieuse», dirigée
par son frère, Jean-Marie Lamennais. Elle approuva totalement ce projet parce
qu'elle pensait que son fils athée était puni par Dieu. Caroline, cependant, s'y
opposa.
Espérant séparer Comte de sa femmepécheresse et prendre la relève pour
assumer sa garde, sa famille eut recours à une procédure légale appelée
« interdiction» qui aurait privé Comte de ses droits légaux et l'aurait mis sous
la tutelle de son père. Comme l'histoire de l'interdiction donnait une mauvaise
image de la famille Comte, elle sera occultée par la plupart des biographes de
Comte, à l'exception de Littré. Alix Comte la nia farouchementet déclara que
Caroline avait inventé toute l'histoire afin de gagner la gratitude de son mari3.
D'après Littré, pendant la maladie de Comte, sa famille répandit des mensonges
au sujet de l'infidélité de Caroline dans le but d'obtenir cette « interdiction».
Cette version est exacte, car il existe toujoursun brouillonde lettre de Blainville
à Caroline mentionnant la volonté de la famille d'obtenir une « interdiction»
ainsi que tous les autres documents légaux4.Rosalie et six personnes recrutées
2ème arrondissement depar ses soins se présentèrent devant le juge de paix du
Paris le 2 juin 1826 et jurèrent qu'il n'existait personne à Paris ni dans les
environs, plus proche de Comte qu'eux-mêmes. Ils omirent non seulement de
mentionner qu'il avait une épouse, mais insinuèrent qu'il avait une maîtresse
1 CarolineMassinà Comte, 18avril 1843 t
2
Alix Comteà Robinet,25 mars 1860,MAC.
3Alix à Audiffrent, 8 juillet 1859, MAC.
4 Copie d'une lettre de Blainville à Caroline Massin, [9 juillet 1826], MAC; Registre,
Justice de Paix., 2e arrondissement, juin 1826, D2 U 1 171, fol. Il, article numéro 1006,
Archives de Paris; Procès-Verbal, Justice de Paix, 2e arrondissement, D2 Ul 142, le
procès-verbal du « Conseil Comte », 23 juin 1826, Archives de Paris. Voir aussi Littré,
Auguste Comte, 118, 126-27.
15dont la dépravation était la cause de sa folie. Le juge, Rosalie et les « amis »,
dont Blainville,se mirent alors d'accord sur l'acte d'interdiction.
Cet acte d'interdiction devait être lu deux fois à Comte avant d'être mis
en application. Esquirol en avisa Caroline après la première lecture. Elle se
rendit chez Blainville pour le supplier de dire la vérité au juge de paix.
Blainville accéda à sa demande afin de la laver de tout soupçon, reconnaissant
que l'interdiction visait à salir sa réputationet de ce fait détruire sa relation avec
Comte. Puisque Comte n'avait jamais fait allusion à une quelconque infidélité
de sa part, il avoua qu'il avait eu « tort et très grand tort, de signer que c'était à
la suite de chagrins intérieurs que Monsieur Comte a éprouvé la maladie
1mentale pour laquelle on sollicite son interdiction» . Avec le soutien de
Blainville, Caroline réussit à interrompre la procédure d'interdiction plaidant
simplement qu'elle était la femme de Comte. Dans son testament, Comte lui-
même déclara que la conduite de Caroline pendant son « incarcération
médicale» était la « seule phase honorable de toute sa vie »2.
Rosalie Comte resta six mois à Paris et rencontrait Caroline si souvent
que celle-ci put rappeler à Comte douze ans plus tard qu'elle avait vécu avec sa
mère pendant six mois. Malgré l'existence de tensions religieusesentre les deux
femmes (et en effet il y eut des scènes violentes),Alix elle-mêmeadmit que sa
mère commençait à se rendre compte de la situation de Caroline et comprit
qu'elle était « très malheureuse et bien calomniée»3.Lorsque Rosalie consulta
le registre de la prostitution pour confirmer ce qu'elle avait entendu, elle n'y
trouva pas le nom de Caroline Massin. Ensuite elle fit lire à Caroline la lettre de
Louis Massin. Caroline fut si choquée qu'elle la montra à sa propre mère.
Rosalie décida de ne plus croire désormais aux «horreurs» écrites par Louis
Massin. Elle donna tort en partie à son fils en ce qui concernaitles problèmesde
son couple et critiqua même Alix, qui pensait que c'était «une comédiebien
jouée» . Pour Rosalie, Alix avait tort, même si ses actions pouvaient se
comprendre, sachant qu'elle avait lu les «deux lettres infâmes»5 de Louis
Massin contre Caroline, qui conserva un respect mitigé pour sa belle-mère, ce
que confmne son aveu à Comte en 1838: « Je suis depuis longtemps
convaincue,qu'à part vos hautes dispositions,votre directionvers l'école à tenu
à l'influence de votre mère, qu'on ne pouvait certes accuser de médiocrité soit
6
en bien, soit en mal» .
Le 2 décembre, Esquirol déclara Comte incurable et le rendit à Caroline.
Il était toujours violent et irascible. Dès son retour à la maison, on l'obligea à se
soumettre à une cérémonie de mariage catholique, arrangée par Rosalie. Avec le
J
BlainviIle à Caroline Massin, 9 juillet 1826, MAC.
2
Testament, 36f.
3Alix Comte à Audiffrent, 8 juillet, 1859, MAC.
4
Ibid.
SRosalie BoyerComte à Comte, 13 juillet 1830, "Matériaux pour servir à la biographie
d'Auguste Comte: Lettres de la mère d'Auguste Comte, Rosalie Boyer, à son fils," ed.
3èmePierre Laffitte, Revue occidentale, série, tome 1 (1909): 107.
6
Caroline Massin à Comte, 30 août 1838.
16concoursde Lalnennais,elle avait obtenu l'autorisation de l'archevêque de Paris
de faire célébrer le mariage dans l'appartement. Le curé refusa d'officier,
estimant que le marié était trop malade pour donner son consentement, et
envoyaun remplaçant.Pendant qu'on récitait les prières, le philosophe, faible et
malade, commença à délirer. Le long sermon du prêtre déclancha une sévère
attaque «d'excitation cérébrale» chez Comte qui se lança dans une diatribe
contre la religionI. Rosalie Boyer éclata en sanglots, invoqua la bénédiction
divine, et fmalement donna le baiser de paix à Caroline, maintenant sa belle...
fille légitime.N'ayant aucune éducation religieuse, ni de foi enDieu~ Caroline
fut si perturbée et désorientée qu'elle signa deux fois « AC Massin» sur le
registre de mariage2.Jusqu'à la fin de ses jours, elle eut des frissons d'horreur
chaque fois qu'elle se remémoraitla scène.
Guérison
Pendant la première semaine de son retour à la maison, Comte fut sombre
et renfermé.Il se tapissait souvent denière les portes et se comportaitdavantage
comme un animal que comme un être humain. Il essayait souvent d'effrayer
Caroline en lui lançant son couteau. A un moment donné, il s'entailla même la
gorge.
La seconde semaine, Caroline changea de tactique. Elle enleva les
barreaux que l'on venait d'installer sur les fenêtres, elle renvoya le domestique
d'Esquirol, donna des bains et des purges à Comte, et prit ses médicaments en
même temps que lui pour qu'il n'ait pas l'impression d'être traité différemment.
Au bout de six semaines, elle déclara que Comte était complètementguéri, en
partie grâce à son dévouement: « dans son affection seuleje trouvai le moyen
d'agir sur lui. ...Je le répète, sa confianceentière,voilà le moyen et la cause du
succès presque miraculeuxquej'obtins »3.
Pourtant, comme Comte ne pouvait plus travailler, leur situation
fmancière demeurait précaire. En désespoir de cause, Caroline se tourna vers
tous ceux auprès de qui elle pouvait trouver de l'aide. Cerclet lui prêta 1200
francs. Comte fut d'ailleurs largementendetté auprès dependant 14 ans,
puisque la somme ne fut remboursée qu'en 18404.On ignore si elle lui a rendu
des services en échange de ce prêt, mais Comte le pensait probablement, au
moinspar la suite, quand il imaginaqu'elle se prostituait.
Début 1827,Comte envisagea de reprendre ses cours, mais il succombaà
la dépression. Il s'inquiétait de la diminution de ses facultés intellectuelles.
I
Littré, Auguste Comte, 131.
2 Registre de Mariage de l'Eglise de Saint Laurent, Registre numéro. 664, Archives de
Paris.
3
Caroline Massin à Blainville, 20 décembre, 1839, MAC.
4 Auguste Comte, Le Cahier «Recettes et dépenses courantes,» MAC; Caroline
Massin, Deux Cahiers, «Recettes et dépenses janvier 1837 à juillet 1842 » et « Recettes
et dépenses janvier 1837 à décembre 1841 », MAC.
17Souffrant toujours de paranoIa, il recommença à voir des signes de trahison
dans toutes les paroles et actions de Caroline et l'accusait sans cesse de lui
préférer un autre. Finalement, après avoir essayé de se suicider en se jetant dans
la Seine, il parvint à surmonter son désespoir.
Il a fallu encore presque une année avant de constater la guérison. Louis
Comte entreprit d'aider le couple financièrement. Cet été là, quoique toujours
dans un état semi-végétatif, Comte rendit visite à ses parents. Soit à cause du
manque d'argent, soit que Louis Comte ne voulait pas la voir, ou du fait de la
menace d'Alix de rentrer au couvent, Caroline n'accompagna pas son mari mais
trouva quelqu'un pour aller avec lui. Pendant son séjour à Montpellier, il refusa
de lire les lettres que Louis Massin avait envoyées à ses parents, qui avaient
espéré qu'elles pourraient justifier leur comportement pendant sa maladie. Au
bout de six semaines, Caroline et Comte étaient aussi impatients l'un que l'autre
de se retrouver. Lorsque Comte rentra à Paris, ils déménagèrent dans le Quartier
Latin, au 159 rue Saint-Jacques pour être plus près des étudiants. En plus de ses
cours, Comte reprit son travail de publiciste, mais en gardant ses distances vis-
à-vis des publications Saint-simoniennes.
Dix-huit à vingt-quatre mois après le début de son attaque, il retrouva sa
santé mentale grâce à ce qu'il appelait « la puissance intrinsèque de mon
organisation assistée d'affectueux soins domestiques»l. Ne tenant pas compte
de sa déclaration, bien au contraire, la plupart des positivistes comme Pierre
Laffitte, Joseph Lonchampt, et Eugène Robinet, attribuèrent sa guérison au
dévouement de Rosalie Boyer. Leur haine de Caroline les rendait incapables
d'accepter les sentiments de gratitude de Comte envers sa femme, qu'ils
accusaient de vouloir l'éloigner de sa famille pour renforcer son ascendant sur
lui. Mais même après sa séparation, Comte dit à un de ses disciples: « malgré
tous les torts de Madame Comte envers moi et au milieu de nos luttes les plus
vives, je n'ai jamais oublié un service très important qu'elle me rendit et auquel
j'ai dû la liberté et peut-être même la vie. »3. Il la remerciait non seulement
d'avoir déjoué les plans de Lamennais, mais de l'avoir délivré des mains
d'Esquirol en le ramenant chez lui et en prenant grand soin de lui. Gustave
d'Eichthal qui avait été impliqué de près dans la crise, admit avec Comte que
Caroline l'avait «vraiment sauvé »4. Quels que soient les jugements que Comte
ait pu porter sur le caractère de Caroline, il ne permettait à personne de la
critiquer. Alix se plaignit que son frère était « mort avec une mauvaise opinion
I
Préface au tome six (Juillet 1842), Cours de philosophie positive, édité par Michel
Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur,et Jean~Paul Enthoven, 2 tomes, Paris:
Hermann, 1975,2 :468.
2 Pierre Laffitte, "De quelques documents relatifs à la crise cérébrale d'Auguste Comte
en 1826," RO, 2d ser., Il (May, 1895): 437 ; Lonchampt, Précis, 60 ; [Jean-Prançoîs
Eugène] Robinet, Notice sur l'oeuvre et la vie d'Auguste Comte, Paris, 1891. 170nl.
3
Comte, cité par Audiffrent dans sa déclaration du 18janvier 1870, MAC.
4 Gustave d'Eichthal, "Notes Préparatoires," Fonds d'Eichthal, Manuscrits, Carton IV",
Institut Thiers.
18de sa famille », car il ne leur pardonna jamais la façon dont ils traitèrent sa
femmel.
La seconde séparation
Si Comte était partiellementguéri, il restait indifférent,irritable et distrait.
Ses amis et sa famille se plaignaient de son indifférenceet de son air « teinté de
froideur et de distraction.»2. S'ennuyant à mourir, frustrée et épuisée par les
problèmes d'argent, Caroline semblait aussi abattue que son mari. Selon
« l'addition secrète» au testament de Comte, elle aurait même essayé d'inviter
un « riche galant» à leur appartement,aussitôtqu'il eut terminé son cours sur la
philosophie positive fin 18293. Que cela soit vrai ou non, cette déclaration
montre que leurs problèmes conjugaux n'étaient pas terminés mais plutôt
exacerbés par la tension due aux cours difficiles qu'il donnait. En bre~ la
jalousie et la paranoïa de Comte étaientplus fortes quejamais.
En 1831, Comte décida de partir en vacances sans Caroline. En réponse à
sa première lettre, Caroline écrivit dans son style caustique et plein d'esprit.
« Tu ne me demandespas de répondre à ta lettre queje viens de recevoir et à la
manière dont tu m'as griffonné ton adresse, il ne paraît pas que tu y tiennes
beaucoup. Mais l'esprit féminin s'en mêle et, par contradiction,je me hâte de
t'apprendre quej'ai été beaucoupplus heureuseque toi et que les distractionsne
m'ont pas manqué. Je suis bien contrariée de te savoir seul et il faut bien du
4courage pour ne pas t'aller rejoindre» .
Il est possible que Comte ait désiré passer du temps loin de sa femme,
mais il ne fut pas content, le printemps suivant, lorsque sa mère l'invita à
Montpelliersans Carolinepour fuir l'épidémie de choléra qui ravageait Paris. Il
se peut que Rosalie Comte ait été réticente à l'idée d'accueillir Caroline car
Louis Massin « couvert de gale» avait réapparu plusieurs fois depuis 1830 à
Montpellier et se promenait partout dans la région, se vantant d'être le beau-
frère de Louis Comte, salissant sa réputation, le harcelant à son bureau et peut-
être essayant de le faire chanter.Exaspérée,Rosalie supplia son fils de faire tout
ce qui était en son pouvoirpour « le faire enfermer»5.Le comportementdément
de Louis Massin rend ses accusations au sujet de sa fille encore plus suspectes.
Pourtant, elles causèrent beaucoup de tort. Comte menaça de couper les ponts
avec sa famille s'ils s'obstinaient à traiter sa femme avec autant de
«haine aveugle» et d'animosité bornée. Après tout, dit-il, elle ne lui avait
jamais fait de mal et comptaitpour lui plus que « tout autre être au monde »6.
I
Alix Comteà Audiffrent,8juillet 1859,MAC.
2Adolphe Issalène à Comte, 18 décembre 1830, MAC.
3
Testament, 36f.
4 Caroline Massin à Comte, 16 septembre 1831.
5
Rosalie Bayer à 5 décembre 1831, « Lettre de la mère d' Aug. Comte, Rosalie
3èmeBoyer, à son fIls (Suite), » Revue Occidentale, série, tome 2 (1909), 58.
6
Comte à Louis Comte, 17 mai, 1832, CG, 1 :235.
19Le choléra épargna la maisonnée des Comte, mais Caroline subit une
sévère attaque de petite vérole fm 18321. Sa condition physique affaiblie la
rendit plus exigeante et querelleuse, particulièrement au sujet de l'argent et de la
possibilité d'un emploi à un moment où Comte désirait plus que tout travailler
en paix. Il préparait le second volume de son Cours de Philosophie Positive,
dont le premier était paru en 1830. Comte préférait se consacrer au Cours même
si cela ne lui apportait pas une renommée immédiate, mais Caroline soutenait
que s'il s'appliquait deux ou trois ans à des travaux plus spécialisés, il aurait la
situation éminente qu'il méritait et elle aurait « quelque plaisir à voir l'homme
excentrique» battre ceux qui le tournaient en ridicule « là comme ailleurs» 2.
Finalement fin 1832, il obtint un poste de répétiteur à l'Ecole Polytechnique.
Cependant, elle continuait à le pousser à se distinguer suffisamment pour
devenir un membre de l'Académie des Sciences, ce qui irritait Comte. Par la
suite, bien sûr, elle attribua leurs problèmes en partie au fait que Comte était
obsédé par son travail: « Un homme n'est pas seulement au monde pour écrire
des volumes en faveur de la postérité, (...) et s'il Yavait eu un moins de science
chez nous, il y aurait eu plus de bonheur »3. Elle lui garda rancune d'avoir à
jouer un rôle aussi insignifiant dans sa vie.
D'après Comte, à la mi-mars 1833 elle quitta leur appartement, en
exigeant de nouveau une séparation4. Un ami de Comte analysa ainsi leurs
relations tendues: « Vous vous rendez tous les deux malheureux par de la
jalousie, de l'aigreur, de l'emportement (...) Je ne concevais pas trop que vous,
philosophe, savant absorbé dans des occupations d'un genre tout à fait sérieux,
eussiez le temps d'être jaloux et de quereller votre femme; je ne concevais
guère mieux qu'elle, dont la santé ftêle et délicate exigeât des soins et des
ménagements, pût se ronger à plaisir et se rendre malheureuse au moral et au
physique en aggravant ses souffrances et en se montant la tête sur des
chimères ».
Pendant le temps de leur séparation, Caroline se rendit dix jours à
Valence en juillet et lui écrivit des lettres affectueuses. Sa première lettre
commençait par ces mots: «Arrivée aujourd'hui à Lyon, mon premier soin est
de vous écrire quelques mots ne doutant pas que vous ne soyez inquiet et
craignant que vous ne soyez triste (...) Vous avouerez qu'il est beau de ma part
de vous écrire sans espoir que vous en fassiez autant en retour »5. Ses plaintes
sur sa tristesse, sa solitude et son ennui suggèrent une même tendance à la
dépression que chez Comte lui-même. En fait, ses lettres montrent que son
I
En 1833, Comte rassure un ami que la petite vérole n'a pas laissé de traces, mais dans
le Testament, il dit le contraire et prétend que ses cicatrices mirent fin à ses aventures
avec les riches galants chez eux. Issalène à Comte,
5 janvier, 1833, MAC ; Testament, 36f.
2 Caroline Massin à Comte, 30 août 1838.
3 à 9 novembre 1842.
4Issalène à Comte, 7 décembre 1833, MAC. L'appartement de Caroline Massin se
trouvait 37, me Rochechouart.
5 Caroline Massin à Comte, 22juillet 1833.
20voyage avait pour but, au moins partiellement,d'améliorer sa santé physique et
mentale, et non de se séparer défmitivementde son mari. Comte et Caroline se
réconcilièrentfmalementdébut août 1833.Ne se trouvant aucun tort, il maintint
que la cause de leur séparation était simplement le «besoin d'une liberté
effrénée et le dépit de ne pouvoir commander arbitrairement». Bien qu'il ait
prétendu être nettement moins affecté par cette séparation que par la première
en 1826, Comte se vanta plus tard d'avoir été «assez bon pour solliciter sa
rentrée », en se plaignant amèrement qu'elle ait accédé à sa demande,
«dédaigneusement»1.Cependant, il semble qu'elle était impatiente de rentrer,
voulant être près de lui et s'inquiétant de le savoirtout seul à Paris.
Ils n'étaient pas complètement dépourvus d'attention l'un pour l'autre.
Peu après son retour, la mère de Caroline mourut le 29 août 1833 et c'est elle
qui eut besoin d'attention2.Elle commençaà subir de sérieusescrises nerveuses,
qui tenifiaient et inquiétaienttout le monde. Pour ne pas aggraver sa condition
délicate, Comte s'occupa de tout et demanda même conseil à ses amis sur la
façon de faire face à la situation. Encore une fois, on ne peut s'empêcher de
remarquer une véritable sollicitude de la part de Comte et de ses amis pour une
femme supposée être le diable. De même, Caroline fut très attentionnée lors du
décès de la mère de Comte en mars 1837 et l'encouragea à se récot1cilier avec le
reste de sa famille, qu'il n'avait pas vue depuis dix ans. Heureusement,en juin
1838, il fut nommé examinateur d'admission à l'école Polytechnique.Ce poste
lui valut non seulement 3000 trancs de revenus supplémentairespar an mais
aussi l'occasion de voir sa famille lors de sa tournée en France, où il faisait
passer l'oral aux candidats à l'entrée à l'Ecole. Comte consulta Caroline qui
consentit à ce qu'il rende visite à son père et à sa sœur sans elle: « Soyez bien
sûr que c'est, comme je vous l'ai dit, un grand plaisir pour moi que vous
puissiez être en famille »3.
En réalité, la perspective qu'ils puissent« posséder» son mari
pendant quelquesjours la rendait extrêmementjalouse. Pendant qu'il était là-
bas, elle lui écrivit plusieurs lettres lui rappelant « la grande peine» qu'elle
éprouvaitde le savoir avec « des gens qui m'ont fait tant de mal et m'en feraient
encore s'ils le pouvaient »4.Pour se venger elle pria Comte d'annoncer qu'elle
viendrait à Montpellier l'année suivante et de s'assurer que tout le monde en
parle en ville. Comte fut impressionné par cette «ingéniosité vraiment
féminine»5.Pourtant quand vint le moment de descendre dans le midi en 1838,
Comte accusa sa famille de ne pas vouloir que Caroline l'accompagnât.
Caroline dit à Auguste que son père était « sous tous les rapports un homme
médiocre»,qui ne lui pardonneraitjamais d'avoir choisi la voie du savantplutôt
1
Comte à Littré, 28 avril 1851, CG,6:63.
2
L'Acte de décèsde Marie-AnneBaudelot, le 29 août 1833,Archivesde Paris.
3
Caroline Massin à Comte, 23 septembre 1837.
4 à 23 et Il octobre 1837.
5
Comte à Caroline Massin, 30 septembre 1837, CG, 1 :295.
21que celle du bureaucrate). Comte fut d'accord avec elle et décida que la
séparation serait « irrévocable» jusqu'à ce que sa famille agisse autrement à
son égard2. Faisant de Caroline le seul juge de la conduite de sa famille, il ne
tenta pas de réconciliation avant 1848.
Les lettres échangées par Caroline et Comte pendant ses tournées
annuelles d'examen témoignent de leur affection mutuelle. Tandis qu'il lui
reproche de ne pas écrire, elle se plaint de l'ennui et de la solitude et le supplie
d'écrire des lettres plus chaleureuses. Bien qu'il l'invitât à maintes reprises à
l'accompagner, elle considérait que c'était un gaspillage d'argent. Elle était une
maîtresse de maison économe, qui gardait précieusement la trace de toutes ses
dépenses alors que Comte était davantage un panier percé. Lorsqu'il rentrait à
Paris, il lui faisait généralement un cadeau de plusieurs centaines de francs pour
se faire pardonner son absence.
Malgré ces marques de dévouement, les lettres dénotent aussi des signes
de tension. Un mot qui revient sans cesse dans leur correspondance est
«reproche». Lorsque Comte réagit à ses plaintes au sujet de ses rhumatismes
en disant qu'il espérait qu'elle était en bonne santé, elle ripostait, « je ne tiens
pas aux fonnules. Vous le savez bien »3. Si elle le mettait en garde de ne pas
assez donnir pendant les voyages ou de trop travailler, elle recevait une
réponse agacée de Comte qui la poussa à écrire « il faut que vous ayez grande
envie de me faire des reproches, à en juger par ce qui vous en fournit une si
singulière occasion». Elle conclut une de ses lettres tristement: « Si tout ce qui
vient de moi vous est si pénible, je me bornerai à vous dire dorénavant que la
maison est à sa place et que je ne suis pas morte. . . . Je désire infiniment vos
lettres, mais quand je les ai, elles me font mal »4.
Beaucoup de disputes marquaient leur relation quand ils étaient ensemble.
A un certain moment, Caroline accusa un des amis de Comte d'agir contre les
intérêts de son mari. Cet ami, Gondinet, insista sur le fait que tout ce remue-
ménage était pour des « bagatelles» et qu'il ne faisait qu'essayer d'aider Comte.
Blessé par les « paroles presque outrageantes de Mme Comte », Gondinet en eut
assez d'être accusé de trahison et d'être traité comme un « domestique»5.
Comteprit la défense de sa femme et cela mit fin à leur amitié.
Une autre dispute éclata au sujet d'une remarquejugée désobligeantepar
Comte à propos du célèbrejournaliste ArmandMarrast. En 1835,Carolineavait
encouragé Comte à s'impliquer davantage dans le mouvement républicain en
soutenant Marrast, arrêté à la suite de la publication d'articles séditieux dans
son journal. Malgré l'assistance de Comte dans un comité de défense, Marrast
fut condamné. Comte prétendit qu'en 1837 Caroline avait osé déclarer devant
deux témoins qu'elle lui trouvait Armand .Marrastbien supérieur parce que,
t
Caroline Massin à Comte, 30 août 1837.
2
Comte à Caroline Massin, 20 octobre 1837.
3
Caroline Massin â Comte, 15 septembre 1837.
4 à 23 1837.
5 Gondinet à Comte, 8 novembre 1837, MAC.
22contrairementà son mari, il réunissait un esprit pratique et un espJ
En 1839, Comte accusera de nouveau Caroline de surestimer Mar
penser qu'il était très jaloux de la relation qu'elle entretenait avec
nia violemmentcette accusation: « Est-il possible que vous ayez c
de dire que je mettais M. A. Marrast au dessus de vous? Autm
Tison d'enfer. Je ne mets personne au dessus ni même à côté! E:
que vous me croyiez aussi stupide? Ah ! Mon Dieu, quel pavé sur 1:
La troisième séparation
Un grand tournant se produisit dans le développement in'
Comte en 1838. Encouragé par la publication des trois volumes dl
complétait son survol des sciences naturelles, Comte commenç~
élaborer la nouvelle science qu'il désirait fonder: la sociologie. L'a
tâche l'intimidait parce qu'il croyait qu'il lui incombait de
développer une compréhension plus profonde de la société, qui née
prêter plus d'attention aux émotions et aux relations entre les
demandait s'il avait développé en lui-même les sentiments dont il
pour analyser convenablement la société. La tension le rendait irrita
et paranoïaque. Il traversa une période « intense» et «prolongée)
mentale2. Comte la décrivit comme une « crise intermédiaire» m
que sa précédente attaque de folie en 1826 mais de « même nature»
Comme en 1826, ses problèmes physiques et mentaux étaie1
une difficulté morale, et aussitôt, il en accusa Caroline, à c:
«coupables visites» comme en 1826 et 1829, à chaque fois qu'il
maladie mentale4. Le 3 mai 1838, ils se séparèrent pour la troisiè
rupture semblait défmitive cette fois puisqu'elle comprenait une per
de 3000 :trancs et le déménagement de Caroline de la rue d'Ulm dw
(
appartement à la rue Saint-Hyacinthe. De plus, ayant décidé que
dotée d'une nature « indisciplinable », Comte avait décidé de corriJ
de sa femme avec plus de fermeté. Pour la première fois, il ne la Sl
revenir à la maison. Quelques semaines plus tard c'est elle qui se
beau jour à la porte, demandant à ce qu'ils reprennent la vi4
Quoiqu'il consentît, ill' avertit que son prochain départ serait « irré
exigea qu'elle accepte un comportement de soumission et I
«autorité conjugale» pour que leur vie soit stable et paisibles. :
contrôler comme il prétendait le faire avec la société.
1 Caroline Massin à Comte, 13 août 1840.
Comte à Valat, 15 mai 1838, CG,I:291.
3 à Clotilde de Vaux, 5 août 1845, CG, 3 :78.
4 Comte à Littré, 28 avril, 1851, CG,6:63.
5Ibid., 64.
23Curieusement, les lettres échangées par Comte et Caroli
tournée d'examens de 1838 ne montrent pas le même degré de
1837. Comte recommanda à Caroline de mener une vie régulière,
à son bien-être: « Que mon insistance sous ce rapport ne vous 11
vous savez combien cela m'importe» 1. Lorsqu'il descendit
d'Avignon où ils avaient passé la nuit treize ans plus.tôt,Com1
était profondément ému en se remémorant la «satisfaction mu
avaient atteint ce soir là2. Pour contrer les accusations qu'il p
« caractère triste et ombrageux », elle essayait de redevenir la fen
qu'elle était auparavant3. Lorsque Comte lui raconta l' invitatior
des notables locaux et fit des prédictions concernant les différent
en France, Caroline le félicita d'être décidément un « grand perse
« prophète» 4. Il ne se mit même pas en colère quand elle lui
n'avait pas encore atteint la position qu'il méritait. Il expliqua si;
le poste qu'il occupait actuellement constituait «autant de pierres
je pose ainsi pour consolider et pour étendre ma haute influence fu
Malgré les expressions chaleureuses, la nouvelle attitude
rapport à ses sentiments intimes, inquiétait Caroline. En lui disar
moment que ses « affections sociales» lui suffisait et qu'il n'av~
de ses proches, elle fut abasourdie, parce qu'elle trouvait que sa
solitude était un fardeau écrasant. Le raillant de se sentir si « heu]
solitude, elle dit qu'au moins leur chat avait besoin d'elle:
quelqu'un ait besoin de moi »5.
La quatrième et dernière séparation: 1842
Après la troisième séparation et sa seconde dépression sév
retira de plus en plus de la société. Pour ne pas affronter les critiq1
ses travaux, il pratiquait « une hygiène cérébrale» qui consistait i
la lecture de journaux, revues et livres à l'exception de ceux €
grands poètes de tout âge et de toute nation»6. A partir de 1842 i
plus aucune critique de ses travaux de la part de ses amis, car i
pour lui « l'âge de la discussion» était passé7.
Tout en préservant sa santé mentale de cette façon, il cher~
les contacts avec sa femme, qu'il considérait trop autoritaire et ind
besoins. Le dimanche, son seul jour de congé, il ne restait pas à 14
Caroline. Il préférait donner des leçons d'astronomie à des oUVl
I Comte à Caroline Massin, 3 septembre 1838, CG, 1:295.
2 à 26 1838, CG, 1:301.
3
Caroline Massin à Comte, 13 septembre 1838.
4
Caroline Massin à Comte, 30 août, 1838.
5 à 7 septembre 1838.
6 Comte à Valat, 10 mai 1840, CG, 1:336.
7 à 17 septembre 1842, CG, 2:86.
24visite à des gens qu'il..se sentait obligé de voir. .Lesoir, il se rendait souvent seul
à l'opéra. En se plaignant de la façon dont ilIa traitait, Caroline craignait que sa
1
Itdemande de complète soumission de sa part ne mène à une «véritable guerre»
Elle l'implora d'arrêter de lui attribuer tous les torts de l'échec de leur mariage
et de reconnaîtrequ'il ne choisissaitque ce qui l'atTangeait,lui.
Pour Caroline, Comte n'était pas encore guéri de sa dépression.
Expliquant son inquiétude, elle écrivit à Blainville : «Le changement de mon
mari à mon égard tient à des causes physiques que je n'oserais écrire ni même
dire à un médecin et pourtant notre position en est l'inévitable et
l'irréparable conséquence»2. Caroline sous-entendait que Comte était devenu
impuissant.En effet, leurs relations sexuellescessèrenttotalement en 18343.La
psychose maniaco-dépressiveprovoque souvent une baisse marquée d'intérêt
pour la sexualité. Son manque de confiance dans ce domaine peut l'avoir
conduit à l'accuser de manière répétée d'avoir des liaisons avec d'autres
hommes. Une de ses lettres l'insinue fortement: «J'ai toujours pensé que tout
ce qu'il y a de perdu entre nous devait nous rendre plus précieux ce qui peut
rester; ce n'est pas votre avis. Je ne puis pas à moi seule régler notre situation.
Si vous vouliez employer à cet égard un peu de cette haute raison dont vous
faites un si bon usage ailleurs, vous sentiriez lajustesse de ce queje vous dis ici.
Je ne puis pas faire seule notre position. Nous avons beaucoup perdu et vous
nous placez dans la situation de pauvres naufragés qui repousseraient à la mer
4.les quelques débris qu'ils devraient s'empresser de recueillir»
Bien qu'elle ne précise pas ce qu'ils ont «perdu », il semble évident que
leur absence de vie sexuelle était un problème quand elle dit qu'ils devraient
apprendreà «vivre en frères». Elle assura son mari qu'elle avait pour lui une
«amitiébien profonde» et qu'en fait elle l'aimait toujours: « vous avez occupé
dans mon cœur une place qui n'a pu et ne saurait jamais être prise par
personne»s.Néanmoins, l'absence de relations sexuelles dans leur mariage le
perturbait.
Dès décembre 1839 Caroline dit à Blainville qu'elle était persuadée que
son mari était au bord d'une nouvelle attaque, semblable à celle de 1826.
Pendant l'année écoulée, ont réapparu «des reproches grossiers, des mots durs,
des violences hors de proportion avec ce qui les détermine, une puérile et
minutieuse attention à prouver et à faire sentir le pouvoir de celui qui gagne,
tout cela plus ou moins fort depuis plus d'un an ». Ellene savait que faire. Son
manque d'affection envers elle l'empêchait d'exercer sur lui une influence
bénéfi2ue. S'il devenait fou encore une fois, elle craignait qu'il fUt«perdu» à
jamais. Elle ne pouvait se tourner vers les amis de Comte sachant qu'ils ne
1Caroline Massin à Comte, 7 septembre 1839.
2 à BlainviUe, 20 novembre 1839, MAC.
3Comte à Clotilde de Vaux, 5 décembre 1845, CG,3:219.
4 Caroline Massin à Comte, 28 août 1839.
5 à 8 septembre 1839.
6 Caroline Massin à Blainville, 20 décembre 1839, MAC.
25l'aimaient pas et cherchaient même à gagner la faveur de Comte en disant du
mal d'elle. Proclamant son dévouement à Comte et son désir de tout sacrifier
pour lui, elle supplia Blainville de venir au secours de son mari. Lorsque un jour
Comte disparut subitement, elle écrivit de nouveau à Blainville, exprimant son
inquiétude avec plus de force: « Monsieur est fort triste et depuis longtemps
inaccessible à toute distraction. lIne se délasse de son travail de gagne-pain
qu'en pensant à ses travaux particuliers. Si je ne croyais pas qu'il en est temps
encore, je ne vous troublerais pas aujourd'hui, mais il est bien essentiel de lui
trouver, de lui prescrire sévèrement un régime et physique et intellectuel qui le
sauve, car je le crois en danger (...) Je vous le réitère, c'est parce que je sens
que je ne pourrai rien que je crains tout» I.
Cette fois-ci, Blainvil1e intervint. Comte consentit à faire une pause dans
la rédaction de son Cours de philosophie positive. Quand il recommença à
écrire début 1849 il ajouta un passage décrivant son propre tourment: « Les
hommes même les plus célèbres qui parviennent à tourner (. . .) le cours naturel
de leurs instincts sympathiques vers l'ensemble de l'espèce ou de la société, y
sont presque toujours poussés par les désappointements moraux d'une vie
conjugale dont la destination a été manquée faute d'un suffisant
accomplissement des conditions convenables. »2.
Non seulement son mariage était en danger mais sa carrière aussi était au
bord de la ruine. Un jour, après une dispute de deux heures avec Caroline, il
donna une conférence publique devant 400 personnes en attaquant violemment
la religion. Il avoua lui-même que sa conférence inaugurale utilisait des formes
à la fois« légères et acerbes »3. Le gouvernement commença à le faire surveiller.
Peu de temps après la conférence, le Cours fut mis à l'index. Cette mise à
l'écart de la culture officielle ne l'aida pas. Comte essaya à plusieurs reprises
d'être nommé professeur à l'Ecole Polytechnique, mais son esprit belliqueux,
son comportement agressif jusqu'à l'insulte lui valut l'éloignement de ses
collègues de l'Ecole. Sa déception professionnelle nuisait à sa vie familiale.
Caroline était furieuse, convaincue que s'il avait fait les concessions qu'elle lui
avait conseillées, il aurait obtenu la chaire tant convoitée d'analyse et
mécanique à l'Ecole Polytechnique: «c'était là le désir de toute ma vie»
comme elle l'a dit4. Exaspéré par ses reproches et ses plaintes répétées au sujet
de maux étranges et mystérieux, Comte conclut qu'elle était dans «ce triste état
valétudinaire, parfois inquiétant, dont le changement ne me paraît guère pouvoir
maintenant résulter que de la crise très chanceuse qui caractérise la maturité
féminine »5.
Comte se mit donc sérieusement au travail pour finir le sixième et dernier
volume du Cours. Il commença à souffrir des mêmes douleurs d'estomac, de la
t
Caroline Massin à Blainville, 1839.
2 Cours, 2: 192.
3 Comte à Mill, 27 février 1843, CG,2:140.
4
Caroline Massin à Comte, 3 septembre 1840, MAC.
5Comte à Valat, 1 mai 1841, CG, 2:6.
26mélancolieet de l'instabilité émotionnellequi le tourmentaientchaque fois qu'il
se trouvait dans une situation de tension intellectuelle. La rédaction de la
préface lui causa beaucoup de soucis, car il avait l'intention de porter un coup à
«la corporation des savants» pour l'avoir tant négligé. Craignant d'être à
nouveau obligée à vivre au jour le jour, Caroline lui conseilla de ne pas
provoquer les professeurs de l'école Polytechnique et de l'Académie des
sciences; c'était de ces gens-là que dépendait son poste. Il ne l'écouta pas, ravi
à l'idée de défier l'élite scientifique et de subir la persécution. Rappelant à
Comte qu'il lui avait fallu dix années pénibles pour établir sa situation, elle
demanda, « vous n'avez plus la même poitrine, et puis ~uelles ressources
trouve-t-on pour la vieillesse dans l'enseignement privé?» . Comte l'accusa
d'essayer de le démoraliseret d'avoir rejoint ses ennemis. Lorsqu'elle protesta,
il cria, « laissez-moi,débarrassez-moi»2.La rabrouantconstamment,il demanda
la tranquillité pour terminer les derniers chapitres. Après des semaines de
conflit, Caroline décida de vivre à l'écart, prenant ses repas dans sa chambre et
ne voyant Comte que pour discuter des factures.
Après deux mois de cette existence solitaire, Caroline menaça de le
quitter, tout en pensant en son for intérieur qu'il ne pouvait pas vivre sans elle.
Comte la prévint qu'il ne la reprendrait pas; La quatrième séparation serait la
dernière. Mais ses menaces le déstabilisaient, car il avait appris de son
expérienceprécédente - en 1826, quand il commença le cours, en 1829, quand
il donna son cours sur le positivisme,et en 1838,quand il créa la « Sociologie»
-qu'il était incapabled'affronter en même temps des problèmes domestiqueset
d'intenses défis intellectuels. En plus, à cause de la tension nécessaire pour
mener le Cours de Philosophiepositive à terme, il était déjà en « grande crise
3
intellectuelle» .
Le 15juin 1842, Caroline annonça soudain qu'elle avait trouvé un autre
appartement et qu'elle partait. Très perturbé et inquiet pour sa santé mentale, il
refusa de lui donner de l'argent avant d'avoir terminé le Cours. Elle dénonça sa
« tyrannie », et lui, « sa tendance indisciplinableet despotique»4.Elle partit le 5
août, deux semaines après qu'il eut fmi la préface. Elle déménagea très loin
9èmedans un quartier tranquille du arrondissement appelé les « Batignolles».
Lui reprochant son « sot orgueil », Comte prétendit qu'il n'avait pas
«provoqué» son départ, et ses disciplessoutenaientqu'elle l'avait « abandonné
volontairement»5. Elle lui rappela cependant, qu'après avoir fait tout ce qui
était possible pour éviter une séparation, elle était partie seulement «après
m'être entendu dire depuis plusieurs années que je vous fatiguais, que vous ne
J
Caroline Massin à Comte, 23 décembre 1842.
2Comte, cité par Littré, Auguste Comte, 501.
3
Comte à Littré, 28 avril 1851, CG, 6: 64 ; Comte à Mill, 24 août 1842, 2 :76.
4 Ibid.
S
Comte à Caroline Massin, 10 janvier, 1847, 00, 4 :95 ; Comte à Clotilde de Vaux, 5
août 1845, CG, 82; Georges Audiffrent, Centenaire de la fondation de l'Ecole
polytechnique: Auguste Comte, Sa plus puissante émanation. Notice sur sa vie et sa
doctrine, Paris, 1894, 54 ; Robinet, Notice sur l'oeuvre et la vie d'Auguste Comte ,192.
27désiriez que d'être.,"seul et tranquille et que je ne restais que pour vous
tourmenter» 1. Elle fut obligée de partir, car elle se sentait plus « morte que
vive» en sa présence 2. Pourtant, même si le divorce devenait légal, elle
refuserait d'y consentir.
Dans une certaine mesure, en se séparant de sa femme et en se libérant
d'une influence néfaste, Comte appliquait une hygiène cérébrale dans un autre
domaine. Il consentit à lui donner 3000 francs par an sur son revenu annuel
d'environ 10 000 francs et prit des dispositions pour qu'un ami lui transmette
cette pension afm qu'il ne soit pas obligé de la voir. Même si Comte et ses
disciples aimaient la décrire comme une femme poussée par la cupidité, elle
insista sur le fait qu'elle n'était pas restée avec lui pendant 18 ans comme
« placement de fond» afin de s'assurer du « pain »3. Elle n'aimait pas dépendre
de lui, mais ne voyait pas d'autre moyen de subvenir à ses besoins.
Une des raisons pour laquelle Comte décida d'affronter sa femme à ce
moment, fut qu'il rejetait sur elle toute la faute du retard de quatre ans dans
l'achèvement du Cours. Son ami, Charles Bonnin était d'accord que Comte
avait manqué de la tranquillité nécessaire pour écrire à cause du « caractère de
domination» de Caroline, qui reconnut les problèmes causés par leur lutte
acharnée pour avoir le dessus4. Elle ne se considérait pas pourtant comme une
femme dominatrice, mais comme une femme qui revendiquait ses droits: « Je
vous ai toujours été bien dévouée, mais je n'étais point soumise. Moins de
dévouement réel, plus de soumission, et les choses auraient mieux été entre
nous. Que de fois vous avez eu raison au fond, mais vous me demandiez de
céder au nom de votre autorité, et je me dressais devant vous quand j'aurais du
me soumettre. Soumise quand même, voilà ce que je n'ai pas su être. Mais je
vous ai aimé quand même, vous le voyez bien »5.
Elle exigeait un mariage basé sur l'égalité. « Mon grand crime était de
voir en vous un mari et pas un maître. Je sais fort bien que vous m'êtes
supérieur sous beaucoup de rapports et d'ailleurs ces comparaisons m'ont
toujours paru tout ce qu'il y a de plus absurde, nous n'avons pas à faire les
même choses» 6. Rejetant son opinion, Comte décida qu'il avait un devoir
envers l'humanité de bannir cette femme désobéissante et indisciplinée, qui
dérangeait sa tranquillité domestique et son travail, et qui n'appréciait ni son
esprit ni son cœur.
I
Caroline Massin à Comte, 20 septembre 1842.
2 à Comte 1 octobre 1842.
3
Ibid.
4Bonnin à Comte, 22 septembre 1842, MAC.
SCaroline Massin à Comte, 17janvier 1850.
6 à 28 mai 1843.
28Après la séparation
Après leur séparation, Caroline lui écrivit très souvent et le supplia
d'accepter qu'elle le voie. Elle l'aimait toujours beaucoup, et avait espéré le
voir à peu près une fois par mois. A partir d'octobre 1842, elle commença à
réaliser qu'il n'en avait aucunement l'intention. Pourtant, elle continua à le
harceler, lui rappelant les « belles années» passées ensemble et comment elle
l'avait soigné1. Mais il l'accusait sans cesse d'intrigues et de menaces contre lui.
Sa paranoïa était évidente, à voir comment il interprétait constamment ses
lettres de travers, voyant« absolument le contraire» de ce qu'elle écrivait pour
se conforter dans l'idée qu'elle essayait de le blesse~.
Tout en gardant ses distances, Caroline continua à lui apporter son soutien
pendant les quinze années entre leur séparation et la mort de Comte en 1857.
Elle lisait ses travaux avec grand intérêt. Par exemple, en 1844, elle lut
attentivement son Discours sur l'esprit positif, où il développait ses thèses sur
l'humanité et la morale. Elle dit à Comte, « si je ne me trompe, il y a beaucoup
de déductions qui me sont tout à fait nouvelles, et je suis obligée d'aller très
doucement »3. Même en 1855, alors qu'il ne lui parlait plus, elle réclama par
l'intennédiaire d'une tierce personne les notes des cours de mathématiques qu'il
lui avait données dans les années 1820 pour l'aider à comprendre sa dernière
oeuvre, la Synthèse subjective. Outre ses mises en garde au sujet de sa santé
physique et mentale, elle lui donnait de bons conseils sur la manière d'améliorer
ses relations avec sa famille. Et encore, elle lui conseillait d'être prudent dans
ses cours, ses écrits et quand il faisait passer des examens pour ne pas
provoquer le gouvernement et ne pas mettre en péril son emploi et ses moyens
d'existence. Elle avait le sentiment que ses ennemis attendaient le moment de le
prendre au piège. Elle était inquiète parce qu'après tout, ses revenus affectaient
aussi son propre mode de vie. Bien qu'autoritaire, elle avait un meilleur sens de
la politique et plus de diplomatie que Comte. Lorsqu'il s'apprêta en 1843, à
donner sa leçon inaugurale sur l'astronomie, qui lui avait attiré la colère de la
presse catholique un an .auparavant, elle dit en plaisantant que le « bon Dieu»
était «fort à la mode» en ce moment et lui conseilla d'être audacieux et
prudent: « je voudrais pourtant cette année vous voir vous élever à une plus
grande hauteur, calme, digne, et surtout sérieux et sévère, comme un homme
qui connaît le danger mais qui ne s'arrête pas et remplit son devoir comme il
l'entend. Enfm, je compte sur vous »4. Après avoir entendu sa « belle leçon »,
elle exprime son approbation: «vous n'étiez plus là l'homme de la préface
avec laquelle je ne me raccommoderai jamais, selon votre expression» 5.
1
Caroline Massin à Comte, 24 octobre 1842.
2 à 21 janvier] 843.
3
Caroline Massin à Comte, 10 mars, 1844.
4 à 8 décembre 1842.
SCaroline Massin à Comte, 23 janvier 1843.
29Ne tenant pas compte des ses avertissements, Comte perdit finalement son
emploi d'examinateur en 1844 et son poste de répétiteur en 1851. Ala suite de
cela, il décida en 1846 de réduire la pension de Caroline à 2000 francs par an. Il
est évident que le fait de dépendre de Comte fmancièrement blessait la fierté de
19èmeCaroline. Cela reflète la situation difficile au siècle des femmes de la
bourgeoisie, obligées de vivre seules, qui n'avaient aucun espoir d'emploi
véritable leur permettant d'être indépendantes financièrement. Caroline savait
fort bien qu'elle n'avait aucune indépendance légale dans l'ère post-
napoléonienne. Même lors du décès d'un de ses oncles en 1846, quand elle
voulut contester le testament où elle ne figurait pas, eHe dut demander à Comte
d'intervenir en son nom. Selon la loi, elle dut même lui demander l'autorisation
de changer d'appartement. Ce qui la chagrinait le plus, c'est que sans aucune
ressource, elle était obligée d'accepter l'arrangement financier peu sympathique
de Comte. Elle était amère, car elle avait conscience que ses privilèges
économiques et légaux le rendaient maître de la situation et ne lui laissaient que
très peu de prise sur lui. Lorsque, fm 1842 il l'accusa de harcèlement, elle lui
reprocha sa « sécheresse» et sa « dureté» et fit remarquer que: « le plus faible,
quand il a son bon sens ne menace pas le plus fort, et vous êtes
1incontestablement le plus fort car je dépends de vous sous tous les rapports» .
La séparation fut difficile non seulement pour Caroline mais pour Comte.
Au début, Comte fut heureux d'être débarrassé de sa femme turbulente. En
décrivant leur séparation à John Stuart Mill en 1842, il dit que Caroline était
« douée d'une rare élévation morale et intellectuelle» mais que sa « haute
valeur» se trouvait amoindrie par « des torts de son caractère et de son
éducation »2. Son principal crime, selon lui, était qu'elle ne l'aimait pas. Mais
après son départ, Comte eut du mal à s'adapter à la solitude complète. Il
ressentit un énorme vide dans sa vie. L'année précédente, en juillet 1841,
Caroline et lui avaient emménagé dans un nouvel appartement plus grand au 10
6èrnede la rue Monsieur le Prince dans le arrondissement. Maintenant,
l'appartement ressemblait plutôt à une tombe. Ayant peu d'amis, Comte
éprouva un immense besoin de tenir sa femme au courant de ses ennuis ainsi
que de ses succès, tout en refusant de la rencontrer. De septembre à décembre
1842, il lui écrivit 18 lettres; en 1843, 28 et en 1844, 24. De temps en temps il
la suppliait de continuer à correspondre avec lui. Mais à d'autres moments, ilIa
choquait en réagissant avec colère à ce qu'elle écrivait. Une fois, elle riposta,
«vous aurais-je déplu. . .? C'est sans le vouloir et même sans m'en
apercevoir» 3. Elle avait du mal à garder les liens avec une personne aussi
imprévisib le.
Après son départ, Comte fut frustré surtout parce qu'il voulait cultiver ses
sentiments afin d'entreprendre son nouveau projet, le Système de politique
positive, qui devait être plus moral que cérébral. Il croyait que Caroline n'avait
I Caroline Massin à Comte, 24 octobre 1842.
2
Comte à Mill, 24 août 1842, CG,2:76.
3 Caroline Massin à Comte, 1 avril 1850.
30pas compris que le rôle de la femme était de répondre aux besoins affectifs de
l'homme. Une autre femme pourrait être utile pour son propre bonheur et pour
son œuvre.En 1845,il tomba amoureuxde Clotildede Vaux. De dix-sept ans sa
cadette, elle était une romancière qui avait de l'ambition. Désormais sa
correspondanceavec Caroline diminua.Il ne lui écrivit que quatre fois en 1845.
Dans une lettre, il raconta fièrement à Caroline que l'esprit de Clotilde n'était
«non moins distinguée que la sienne» 1. Il aimait dire que était
moralement et intellectuellement supérieure à toutes les autres femmes et
qu'elle était la 'première personne qu'il aimait d'une manière « pure et
profonde» 2. Déjà mariée, elle avait été abandonnée par son mari. Elle
repoussait régulièrement toutes les tentatives de Comte d'avoir des relations
intimes, d'une part parce que l'adultère était contre son éducation catholique et
sa formationbourgeoiseet d'autre part parce qu'elle ne le trouvait pas séduisant.
Néanmoins, il l'appelait sa «seule véritable épouse» 3. Dans son esprit,
Caroline n'était pas une vraie épouse puisqu'il l'avait épouséepar générosité et
non par amour. Quand Clotilde mourut de la tuberculose en 1846, il en fit sa
divine muse et créa un« culte de la femme» en son honneur.
Au fur et à mesure que son amourpour Clotildegrandissait,sa haine pour
Caroline faisait de même. Il fut particulièrement exaspéré par une lettre de
janvier 1847, où elle se plaignait de n'avoir pas reçu d'argent de sa part depuis
quatre mois et menaçait de venir habiter chez lui si elle perdait son appartement.
Furieux, il se vengea en lui parlant de son amour pour Clotilde. Très blessée,
elle cessapratiquementtoute communicationavec lui pendant deux ans.
Quand Caroline lut le Discours sur ['ensemble du positivisme, publié en
1848,elle fut choquéepar les épanchementsde Comte au sujet de Clotilde. Elle
ne pouvait pas comprendre son insensibilitéet son indiscrétion.Elle écrivait en
1849« il y a une publicité queje ne comprendspas, moi vivante. Vous avez été
bien cruel pour moi» 4. L'idée que Comte ne l'aimait plus lui avait été
suffisammentdifficile à supporter.Désormais,elle craignaitqu'il ne l'ait jamais
aimée et considère Clotilde comme sa seule épouse. Caroline se défend avec
éloquence: « Je suis la seule femme qui vous ait montré du dévouement.Quant
aux autres points de comparaison,je vous ferais bon marché de mes avantages
de jeunesse ou d'esprit, c'est d'autre chose qu'il s'agit pour moi. Vous n'avez
pas été juste. Vous avez comparé un lien que vous veniez de rompre avec une
liaison qui commençait.La question est mal posée; C'est étonnant de votre part.
Mais vous étiez passionné. Quandje suis devenuevotre femme,j'avais 22 ans.
Comme vous n'aviez pas de position, je pouvais facilement prévoir des jours
difficiles (et il y en eut de bien mauvais) cela ne m'a pas arrêtée, et je me suis
d'autant plus attachée à vous que vous étiez plus malheureux. Quand vous
1
Comte à Caroline Massin, 10janvier, 1847, CG, 4 :96.
2 à Clotilde de Vaux, 22 mai, 1845, CG, 3 :390.
3
Comte à de Vaux, 6 septembre 1845, CG,3:109.
4 Caroline Massin à Comte, 12 avril 1849M
31m'avez prise, vous a~viezbesoin d'une femme active et dévouée. Je n'ai pas été
Iau dessous de mes devoirs etj'en ai eu de bien difficiles,vous le savez » .
Malgré tout le mal que Comte lui avait fait, elle déclarait qu'elle lui avait
pardonné.
Ayant arrêté d'assister au cours d'astronomie de Comte parce qu'il lui
était difficile à comprendre, elle décida ensuite d'assister â son nouveau cours
sur l'histoire de l'humanité en 1849. Ce fut « l'évènement le plus heureux» de
sa vie depuis sept ans2. Alors qu'elle avait des douleurs au dos, des rhumatismes
et un état de faiblesse générale, qui l'empêchaient de travailler, Comte, lui,
semblait avoir la même énergie et la même verve qu'avant. Elle saisit l'occasion
de le féliciter pour ses cours afm de lui exprimer son désir de lui être plus
soumise à l'avenir s'il voulait bien accepter qu'elle revienne. Mais il refusa
toute rencontre personnelle avec elle. Toutefois, puisqu'elle semblait enfin
apprécier sa doctrine, il espérait qu'elle utiliserait ses «éminentes»
compétences dans les débats et la diffusion de son œuvre3. Comte recommença
à lui écrire épisodiquement.
Malgré les mauvais traitements de Comte à son égard, elle lui vint en aide
tout naturellement quand le gouvernement lui refusa l'autorisation de redonner
son cours sur l'histoire de l'humanité en 1850. Le 17 mars Caroline Massin
réussit à obtenir un rendez-vous avec Jean Martial Bineau, le ministre des
travaux publics, en insistant qu'elle était « connue» c'est-à-dire qu'elle était un
personnage qui comptait4. Elle apprit que Bineau était d'accord pour accorder à
Comte la salle demandée, mais avait pris peur en apprenant que l'ancien préfet
de police avait fait interrompre le cours. Pour calmer les craintes de Bineau,
Caroline soutint que le cours de Comte était sérieux et pas du tout subversif au
contraire d'autres donnés par des professeurs qui incitaient le public à trouver le
bonheur dans le vol. Caroline assura Comte que Bineau allait l'aider. Elle
écrivit à Bineau le 26 mars pour renouveler sa demande d'autorisation pour le
cours de Comte. Après 5 jours de silence, elle envoya une autre lettre -« ma
méchante lettre» dirait-elle à Comte - dans laquelle elle appuya sur le fait >que
Littré désirait la réouverture du cours ainsi que 300 hommes à travers l'Europe
qui s'intéressaient au positivismes. Le 6 avril, Bineau accorda fmalement à
Comte l'autorisation demandée cinq mois auparavant. Quand il racontait sa
victoire, Comte préférait l'attribuer à « l'intervention civique d'une personne
influente (M. Vieillard, l'ancien précepteur de l'actuel président) » plutôt qu'à
Caroline mais Littré insista sur le fait que si Caroline n'était pas intervenue
directement, Vieillard n'aurait « rien obtenu» 6.
I
Ibid.
2Massin à Comte, 28 avril 1849.
3
Quatrième Confession annuelle, 31 mai 1849, CG,5:27.
4 Massin à Comte, 20 mars 1850.
S à 31 mars 1850.
6 Comte à H. de Tholouze, 13 juillet 1850, CG, 5:169; Littré à Comte, 10 avril 1850,
MAC.
32Comte étaitnéanmoinscontentqu'elle soit intervenueauprèsde Bineau,
qu'elle apprécie son cours et commente son travail, qu'elle fasse un réel effort
pour comprendre, peut-être pour la première fois. Elle effectuait aussi une
«propagandeénorme», en distribuant des brochures pour la société positivistel.
Il accepta de correspondre avec elle à condition qu'elle ne dérange pas sa
tranquillité. Pourtant, il répondait généralement à ses lettres en lui rappelant
ses «justes et profondes antipathies» à son égard2. Après avoir écouté ses
plaintes habituelles au sujet de sa santé à elle, de ses cours qui suscitaient
l'hostilité et de son silence, il l'avertit en juin de ne pas «abuser» de sa
« condescendance épistolaire »3.
Bientôt, elle alla trop loin. Le 16 avril 1851, elle lui écrivit une lettre
furieuse. Elle contestait fortement le fait que Comte parle de Clotilde dans ses
cours, ce qui était contraire à leur accord. Elle était aussi en colère en apprenant
qu'elle n'avait plus le droit d'assister au cours de Comte. «Votre cours est
public, la moindre femme y peut aller. Pour toutes sortes de raisons, la vôtre est
chassée; ce n'est pas bien »4.Comte ne répondit pas, mettant ainsi fin à leur
correspondance.
Ce même jour, le 16 avril, il réunit ses disciples pour leur exposer les
méfaits de Caroline.La discussion se prolongea lors d'une autre rencontre le 23
avril. Comte accusait Caroline de l'avoir négligé, de l'avoir trompé avec
d'autres hommes et de s'être intéresséedavantageà son argent qu'à la fondation
de sa nouvelle philosophie. L'un des assistants au moins, Peyronnet,
collaborateurde Littré, qui avait rencontré Caroline fut inquiet et embarrassé.Il
écrivit à Comte, « Oui, Monsieur, tout le monde a souffert. Personne n'a gagné
à la séance de mercredi. Elle n'a dissipé aucun nuage, n'a levé aucun soupçon,
parce qu'il n'y avait au fond ni nuage ni soupçon»5.
Littré n'avait pas assisté à ces réunions mais en entendit parler. Etant
chargé de transmettre la pension de Comte à Caroline depuis 1847, Littré était
devenuplus qu'un intermédiaireentre eux, et au fil du temps son soutien et son
ami. Le 27 avril Littré reprocha à Comte d'avoir révélé en public des détails de
sa vie avec Caroline et de l'avoir traitée si durement. Comte répliqua par 'une
longue liste des «torts fondamentaux» de Caroline pour justifier sa conduite
soi-disant indulgente. Il accusait Caroline d'être une « habile comédienne,
presque toujours en scène, » surtout envers Littré. Détestant toute convention
morale, elle était autoritaire, « impudique»et «vicieuse». Passant en revue
toutes ses prétendues escapades et les raisons de leurs différentes séparations,
Comte expliquait, « si elle n'eut été qu'impure,j'aurais toujours pardonné peut-
être; mais s'étant montrée sans cœur et sans délicatesse, j'ai du fmalement
mépriser». En bret: Caroline était « de ce type anti-féminin», une femme
1 Massin à Comte, 7 août 1850.
2
Comte à Massin, 31 octobre 1849, CG, 5:107.
3 à CaroJineMassin, 12juin 1850, CG, 5:165.
4
Caroline Massin à Comte, 16 avril 1851.
5 Peyronnet à Comte, Avrill8, 1851, MAC.
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