Capital, travail et mondialisation

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Depuis deux siècles, la mondialisation libérale fait des victimes par centaines de millions. Comment combattre ces excès sans comprendre le système qui les génère ? Comment sortir du manichéisme qui veut que quiconque critique l'ultralibéralisme ne soit qu'un dangereux socialiste ? Comment faire passer l'idée que les idéologies ne sont que des outils entre les mains de groupes organisés pour empêcher les travailleurs de jouir concrètement des deux valeurs centrales d'une démocratie véritable, la liberté et l'égalité ?

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Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 40
EAN13 9782296801509
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Capital, travail et mondialisation© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54221-1
EAN : 9782296542211Roger Kaffo Fokou
Capital, travail et mondialisation
Vus de la périphérie
L’HarmattanDu même auteur :
- Demain sera à l’Afrique, L’Harmattan, 2008
- Misères de l’éducation en Afrique : le cas du Cameroun aujourd’hui,
L’Harmattan, 2009
- Guide de la littérature au lycée (Parcours littéraire), L’Harmattan, 2009
- Cameroun : liquider le passé pour bâtir l’avenir, L’Harmattan, 2009A tous ceux qui, de par le monde, gagnent leur pain à la sueur de leur front ; tant
qu’ils ne participeront pas aux processus politiques de prise de décision en qualité de
travailleurs, les autres groupes organisés de la société continueront à s’engraisser sur
le fruit de leur labeur.
R. K. F.COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa
En ce début du XXIe siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise
des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures
économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la
cellule fondamentale de la société qu’est la famille, les valeurs et les normes
socioculturelles s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de
rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période de crise que
les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-mêmes afin de contrer la disparition,
la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la
nécessité d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE
AFRICAINE » participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux
espaces institutionnels de vie africaine.
Dernières parutions
Berthe LOLO, Mon Afrique. Regards anthropopsychana-lytiques, 2010.
Berthe LOLO, Que faire de l'inconscient ou à quoi sert le rêve ? Fascicule
2, 2010.
Berthe LOLO, Concepts de base en psychopathologie. Fascicule 1, 2010.
Serge TCHAHA (sous la direction de), Nous faisons le rêve que l'Afrique de
2060 sera..., 2010.
Sèèd ZEHE, Gbagbologie, Livre I : de la vision à la présidence, 2010.
Sylvain TSHIKOJI MBUMBA, L'humanité et le devoir d'humanité, 2010.
Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des sciences et
de la technologie en Afrique, 2010.
René TOKO NGALANI, Propos sur l'État-nation, 2010.A v a n t - p r o p o s
Au début des années 90, deux grands intellectuels américains, Francis
Fukuyama et Samuel Huntington, ont théorisé l’un la fin de l’histoire, l’autre le choc des
civilisations. Ainsi, après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union
soviétique, l’Amérique est passée en très peu de temps de l’euphorie la plus totale à
l’inquiétude la plus profonde. La défaite du vieil adversaire « communiste », loin de
signifier la fin des problèmes, ouvrait plutôt la voie à l’émergence de nouveaux
dangers, que certains comme Huntington croient identifier dans le monde
arabomusulman et le retour de la Chine toujours communiste sur la scène mondiale.
Ce schéma, que Huntington semble trouver nouveau est pourtant fort ancien et
dément à la fois sa thèse et celle de Fukuyama, d’autant que d’une certaine manière,
les deux intellectuels semblent s’aligner derrière les théoriciens qui, comme Hegel ou
Marx, croient au progrès de l’histoire. Les tragiques événements du 11 septembre 2001
aux Etats-Unis sont venus crédibiliser auprès du grand public américain qui se satisfait
facilement de la propagande des média aux ordres l’idée d’une Amérique menacée par
un complot civilisationnel. Le hasard a voulu alors que l’hôte de la Maison blanche
n’était autre qu’un certain George Walker Bush. Comme le fit le pape Urbain II en 1095,
M. Bush monta à la tribune, enflamma l’Amérique la plus conservatrice et, au nom d’un
hypothétique axe du bien, lança une croisade moderne contre un axe du mal que l’on a
bien du mal à identifier derrière les réseaux diffus d’Al-Qaïda.
Au moment où l’Amérique joue son leadership mondial face à des adversaires
bénéficiant d’avantages comparatifs considérables, des politiciens d’extrême-droite
engagent ce pays dans une croisade digne du XIè siècle. La crise des subprimes de la
fin de la première décennie du XXIè siècle est venue heureusement attirer l’attention du
monde néolibéral dont les Etats-Unis sont le bastion le plus avancé sur un ennemi que
l’on avait jusque-là tendance à négliger : le capitalisme financier et son refus obstiné de
toute réglementation.
Et si le véritable adversaire du néolibéralisme était en son propre sein, tapi dans
ses propres excès, sa tendance ultralibérale ?
Il n’est pas sûr que ce discours passe auprès de l’extrême-droite américaine
laïque ou religieuse. Déjà le pays se surarme dans la perspective d’un assaut contre
tous ceux qui, au nom d’une hypothétique égalité, voudraient attenter à la sacro-sainte
liberté libérale. Exactement comme au temps du maccarthysme. Ainsi, l’Amérique des
pauvres qui se dénombre par centaines de millions, encadrée par toute une
propagande ultralibérale, s’apprête à s’embarquer vers l’inconnu.
Ce n’est pourtant pas cela qui mettra fin à la mondialisation dans sa forme
actuelle. Depuis deux siècles, elle fait des victimes par centaines de millions partout
dans le monde, puisant sans compter parmi les travailleurs de la périphérie.
Aujourd’hui, les masses du centre sont de plus en plus touchées à leur tour par un
processus qui fait une poignée de plus en plus réduite de riches toujours plus riches, et
une marée de plus en plus immense de pauvres toujours plus pauvres.
Comment combattre les excès de la mondialisation ultralibérale si on ne connaît
pas tel qu’il fonctionne le système qui les génère? Comment sortir du manichéisme qui
veut que quiconque critique l’ultralibéralisme ne soit qu’un défenseur d’un pseudo
socialisme qui n’a pour l’instant fait ses preuves nulle part ? Comment faire passer
l’idée simple que les idéologies ne sont que des outils (des media) entre les mains de
groupes organisés – religieux, chefs de guerre et marchands – pour empêcher lestravailleurs de jouir concrètement des deux valeurs centrales d’une démocratie
véritable, la liberté et l’égalité ?
L ’ a u t e u r« La classe capitaliste a tout intérêt à ce que les ouvriers demeurent divisés, elle
s’emploie donc à fomenter les divisions raciales et les animosités religieuses léguées
par le passé »
Daniel de LEON
Deux pages d’histoire romaine, 1903.Ière partie – Mondialisation : concepts et
enjeuxChapitre 1 : La mondialisation :
phénomène naturel ou projet ?
Pour Umberto Eco, il ne fait aucun doute que la mondialisation est un pur
phénomène naturel. Comme les tsunamis ou le réchauffement de la planète, elle
résulte de l’évolution des conditions de vie sur la planète, aussi fatalement que l’on est
passé de l’ homo erectus à l’ homo sapiens sapiens. La lecture du Manifeste du parti
communiste de 1848 lui inspire la conclusion suivante : « La leçon que nous pouvons
tirer de l’analyse de Marx et Engels est que le processus de mondialisation ne relève
pas d’un projet, ni d’un individu, ni d’un groupe donné, mais plutôt d’une espèce de
fatalité biologique, comme si la mondialisation était le dernier chapitre de l’histoire de
l’évolution humaine »1.
Et tant pis si la mondialisation produit des crises, des tragédies, des
destructions. Elle va dans le sens de l’histoire et il n’y a rien d’autre à faire si ce n’est
s’en accommoder, d’autant que l’histoire, si l’on en croit ce bon vieux Hegel, tend à se
rationaliser toujours davantage. Ce point de vue est partagé par l’économiste américain
Jeffrey Sachs, Professeur à la Harvard University. Ce dernier en effet affirme : « Je ne
pense pas, quant à moi, que la mondialisation soit un véritable projet mais plutôt qu’il
s’agit d’un processus dont les origines remontent au début de l’existence d’une société
humaine »2.
François de Bernard, auteur d’un Dictionnaire critique de la « mondialisation »,
se situe à l’opposé. La mondialisation, écrit-il, « n’est ni « une chose », ni un
phénomène supérieur qui s’imposerait aux hommes malgré eux, mais elle désigne –
dans la pluralité de ses figures – des moyens que les hommes se donnent pour
atteindre certains buts. Aussi la présentation de « la mondialisation » (réduite à sa
substance économique) comme « un fait » n’est-elle pas soutenable : car les processus
à l’œuvre dans son phénomène contribuent à une dynamique beaucoup plus complexe,
qui s’apparente à celle d’un projet »3.
Entre ces deux positions, l’on peut postuler sans trop hésiter l’existence d’un
véritable spectre d’opinions. C’est que la mondialisation préoccupe, pour utiliser un
terme aussi neutre que possible. D’abord parce que le concept ne semble nullement
d’une appropriation aisée. D’un côté l’histoire de la « la mondialisation » semble aussi
vieille que celle de l’homme ; de l’autre les dénominations s’y rapportant sont
ridiculement jeunes, comme si le monstre si elle en est un, ayant traversé la préhistoire
et l’histoire en catimini, n’avait subitement fondu sur les hommes et leurs sociétés qu’à
la dernière minute, ainsi que tendent à le faire croire les thèses de ceux qui, comme
Francis Fukuyama, parlent de la fin de l’histoire. « En français, écrit Jacques le Goff, le
terme de « mondial », au sens de « relatif à la terre entière », apparaît en 1904, «
mondialiser » en 1928 et [que] ce n’est que dans les dix dernières années que le terme
de « mondialisation » s’est imposé »4.
C’est quoi au juste, la mondialisation ? Pour le Fonds monétaire international
(FMI), c’est avant tout un processus économique, que cette respectable institution
définit comme « l’interdépendance économique croissante de l’ensemble des pays du
monde, provoquée par l’augmentation du volume et de la variété des transactions
transfrontières de biens et de services, ainsi que des flux internationaux de capitaux, en
même temps que par la diffusion accélérée et généralisée de la technologie ». Cette
définition, on le voit, situe la mondialisation du côté « du fait », « du phénomène ». Maispeut-on réduire la mondialisation à un pur phénomène économique, même si, comme
l’affirme Le Goff, l’histoire économique du monde c’est l’histoire entière du monde ?
Non, bien sûr. Mais là n’est pas le problème. Lorsque parlant de la mondialisation Peter
Martin, rédacteur en chef de l’édition internationale du Financial Times dit que « La
mondialisation constitue une authentique collaboration par-delà les frontières, des
sociétés et des cultures, contrairement aux collaborations factices des dialogues
NordSud et des élites bureaucratiques », il rejoint, sous l’angle sociopolitique, la définition
du FMI, en donnant de la mondialisation l’image d’un grand mouvement immobile dans
lequel d’une part chacun est à la fois sujet et objet au même titre, et d’autre part il n’y a
que des volontés d’harmonie. Il y a là un angélisme pour le moins surprenant. Il suffit
de scruter la carte du monde aux alentours de la période au cours de laquelle le mot
apparaît pour la première fois dans le français.
Qu’est-ce qui caractérise le monde des années 1904 à 1928 et au-delà ?
C’est la période au cours de laquelle les nations européennes les plus
puissantes mettent la dernière main à ce qu’il est convenu d’appeler leurs empires,
constitués dans le feu et dans le sang, d’un bout à l’autre de la planète.
Mondialiser prend dès lors le sens d’étendre son influence autant que possible
d’un bout à l’autre du monde, non pas dans une volonté de collaboration mais dans une
logique de conquête, de domination, de colonisation donc d’exploitation. Cette
perspective éclaire singulièrement les convictions prudentes de Jeffrey Sachs.
En effet, la mondialisation, même si elle apparaît bel et bien comme un projet,
semble en même temps relever de quelque chose d’instinctif pour ne pas dire de
primitif, qui pourrait faire dire que ce ne fut sans doute pas un projet au sens moderne
du terme : préalablement étudié, se déployant méthodiquement derrière une vision et
des stratégies pré-élaborées, suivant des plans d’action et un chronogramme
préétablis. Il fallut chemin faisant élaborer des règles, comme celles de 1815 à Vienne
ou de 1884 à Berlin. L’on comprend pourquoi le terme « mondialisation » ne fut adopté
qu’en 1928, lorsque le processus touchait à son terme. Comme dans une planification à
rebours, la mise en œuvre aura précédé l’élaboration de la vision. Ainsi, à la lumière du
contexte impérialiste qui vit sa mise en œuvre et l’élaboration des concepts
nécessaires à sa compréhension, la mondialisation se présente comme une extension
de l’instinct de domination de l’homme sur l’espace-monde et son contenu. Et dans ce
sens, l’on ne peut que donner raison à Jeffrey Sachs qui parle de « processus dont les
origines remontent au début de l’existence d’une société humaine ».
L’historien tunisien Mohamed Talbi développe longuement cette approche du
processus de mondialisation. « La mondialisation n’est pas un phénomène nouveau,
écrit-il. Elle est aussi vieille que le monde et l’homme.
Elle est inhérente à la nature de l’homme, on dirait aujourd’hui inscrite dans ses
gènes. Observez n’importe quel nourrisson. D’un geste imprévisible et rapide comme
l’éclair il attrape tout ce qui est à portée de sa main et le porte à la bouche. Tout ce qui
est à portée de sa vue et lui tombe sous la main lui appartient et entre dans son monde.
Observez un bébé qui commence à peine à marcher. Il poussera l’autre bébé et lui
prendra son siège. « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » La mondialisation c’est un peu
cela. Elle est une pulsion agressive d’appropriation »5. De cette démonstration de M.
Talbi ressort une opposition intéressante entre « son monde » et « le monde ».
Il n’y a donc pas un mais des mondes, comme il n’y a pas une mais des
mondialisations. L’enfant extériorise sa volonté de soustraire des « choses » du monde
pour les inclure dans « son monde ». Cette volonté, si elle prospère, aboutit
nécessairement à la dilatation du monde de l’enfant par absorption des proportions dumonde extérieur au sien. Cet exemple du coup prend une dimension allégorique.
L’enfant ne discrimine pas : il trouve bon tout ce qui est à sa portée et le porte
naturellement à la bouche. Les premières mondialisations, celles que l’on pourrait
qualifier de mondialisations anciennes, ne furent-elles pas de même nature ?
Qu’il s’agisse de l’Egypte ancienne, de la Grèce antique, des Perses, des
Romains, des Mongols ou des Ottomans, de l’antiquité à la fin du Moyen Âge y compris
la tentative napoléonienne, la mondialisation se fit avant tout par absorption de l’espace
alentour. D’un petit monde, chaque conquérant essaya de faire le monde. Partis de la
vallée du Haut-Nil, les pharaons traversèrent la Méditerranée et la Mer rouge pour
investir l’Europe méridionale et le Moyen Orient jusqu’aux confins de la Mésopotamie.
Alexandre le Grand, rompant en cela avec la tradition grecque des cités, se tailla un
empire qui allait de la frontière libyenne de l’Egypte jusqu’au cœur de l’Inde. Parlant
des Romains, Jacques le Goff écrit : « Les Romains avaient le sentiment et l’intention
d’étendre leur domination sur l’ensemble du monde habité. Il y avait donc là une
véritable intention mondialisatrice. Ils avaient repris le terme grec pour désigner ce
monde habité – l’œcumène – et l’Empire romain se présentait comme le gouvernement
de l’œcumène »6. Ce schéma fut rigoureusement appliqué par tous les autres
conquérants, de Cyrus le Grand à Attila, Gengis Khan, Soundiata Keita, Tamerlan,
Solim le Magnifique, Askia Mohammed et jusqu’à Chaka. C’était l’enfance de la
mondialisation, celle au cours de laquelle chaque société, encore au stade de
l’enfance, embrassait indistinctement le monde autour de soi pour l’incorporer dans son
petit monde avec pour projet d’en faire finalement le monde. Cela déboucha sur des
objets gigantesques et difficiles à gérer. A l’exception de l’Egypte ou de la dynastie des
Zhou qui a régné sur la Chine pendant près d’un millénaire, la plupart de ces
mondialisations furent assez instables et eurent tout au plus une durée de vie
moyenne7. Aucune ne se fit dans un esprit de collaboration, authentique ou non : le
fracas des armes, les cris de terreur, le feu et la fumée des pillages, les pyramides de
têtes humaines qui rendirent tristement célèbre Tamerlan… Les secondes
mondialisations s’organisèrent, de manière préméditée ou non, sur un schéma un peu
plus adulte.
En effet, contrairement au bébé, l’adulte a déjà acquis la capacité de discriminer
entre ce qui lui plaît, ce qui l’intéresse et ce qui lui est indifférent.
Désormais, son instinct d’appropriation ne s’exerce plus que de façon
discriminatoire sur le monde qui entoure son monde. Lorsqu’il sort de son monde, c’est
pour aller dans le monde chercher de quoi satisfaire un besoin, un caprice, là où cet
objet se trouve. Dès le XVè siècle, la mondialisation prit cette seconde forme qui
consistait à bâtir des empires, mais des empires spatialement éclatés sur l’ensemble
de la surface du globe. Les inventions de la boussole, du gouvernail, de la poudre à
canon et de l’imprimerie entre autres venaient de faire sortir l’Europe de l’enfance de
l’humanité. Pour l’âge de raison ? Loin s’en faut.
Il peut apparaître un peu superficiel de structurer ainsi dans le temps les formes
de mondialisation. Chaka le chef des Zoulous a régné au début du XIXè siècle,
c’est-àdire hier à l’échelle de l’histoire humaine. La mentalité impériale semble finalement de
toutes les époques et il n’est nullement saugrenu de voir dans la constitution
contemporaine de grands ensembles à ambitions politiques – UE, UA - la résurgence
déguisée de la mentalité impériale antique. Vu sous cet angle-là, l’Empire américain
(les Etats-Unis d’Amérique) serait, du moins dans la forme, contrairement à l’Empire
britannique de la fin du XIXè siècle, plus proche de l’enfance de la mondialisation que
de son adolescence, laquelle serait mieux incarnée par les empires européens de la findu XIXè siècle. La volonté de bâtir ici et là de grands ensembles politiques à l’image
des Etats-Unis ne serait pas uniquement le résultat de la diffusion des modes de
pensée et d’organisation américains mais l’aspiration nostalgique au retour vers une
forme plus ancienne de mondialisation, en d’autres termes une volonté de contester la
validité de l’actuel processus de mondialisation, dans ce qu’il aurait de véritablement
spécifique. Et qu’est-ce que processus a de véritablement spécifique ?
Jacques le Goff affirme que « la première notion au centre de la mondialisation,
c’est la notion de marché »8. Au cœur de toute mondialisation ?
Non. Au cœur de la mondialisation actuelle, parce que celle-ci est marchande
comme d’autres types de mondialisation ne le furent ou ne le sont pas.
François de Bernard parle « d’une histoire qui met en évidence des liens
délicats, entre démocratie et marchés, éthique et capitalisme, inégalités et croissance,
par exemple. Mais aussi retour-amont vers des mondialisations qui s’inscrivent ailleurs,
qui défrichent par leur mouvement même d’autres possibles et correspondent à
d’autres lectures du monde, d’autres désirs, d’autres ambitions de citoyenneté »9. La
mondialisation n’est pas un pur phénomène naturel dont la fatalité s’impose à l’homme
écrasé comme ce fut le cas dans les tragédies grecque ou classique. Elle se présente
avant tout comme une lecture du monde et la tentative de mettre en œuvre celle-ci. Et
comme les moyens correspondent toujours aux fins, il n’est que normal qu’une lecture
du monde surdéterminée par l’instinct et la volonté de domination s’appuie sur le
mensonge et la violence. La mondialisation serait donc par conséquent évitable ?La
mondialisation n’est pas inévitable dans ce sens qu’il n’y a pas une mais des
mondialisations. Ce « retour-amont » dont parle Le Goff montre bien qu’il y a toujours
eu une concurrence entre plusieurs mondialisations et que l’hégémonie actuelle de la
mondialisation néolibérale par l’ampleur des catastrophes qu’elle charrie nous invite à
interroger d’autres formes de mondialisation, d’abord pour échapper aux discours
huilés comme des mécaniques qui visent à nous enfermer dans une fatalité artificielle,
ensuite pour mieux comprendre ce qui nous arrive – on ne peut comprendre que par
comparaison, disait André Malraux – afin de développer des compétences pour nous
forger d’autres voies vers un possible salut.
1 Umberto Eco, « Histoire de complots » in Quelle mondialisation ? Académie
universelle des cultures, Paris, Grasset, 2002, p. 37.
2 J. Sachs, « Mondialisation et pays en voie de développement
» in Quelle mondialisation ? Académie universelle des cultures, Paris, Grasset, 2002, p.
87.
3 F. de Bernard, « Problématique des mondialisations » in Quelle mondialisation
? Académie universelle des cultures, Paris, Grasset, 2002, p.62
4 J. le Goff, « Les mondialisations à la lumière de l’histoire
» in Quelle mondialisation ? Académie universelle des cultures, Paris, Grasset, 2002,
p.25
5 M. Talbi, « La mondialisation à l’occidentale est-elle prométhéenne ?
» in Quelle mondialisation ? Académie universelle des cultures, Paris, Grasset, 2002,
p.191
6 Op. cit. p. 24
7 Rome qui fut un modèle de longévité aura dominé le monde méditerranéen
pendant près de sept siècles.
8 Op. cit. pp.23-24
9 Op. cit. p. 65Chapitre 2 : Les quatre formes de
mondialisation
L’on peut, en scrutant l’histoire des institutions et des faits politiques du monde,
distinguer à l’œuvre quatre formes de mondialisation. Nombreux sont les analystes qui
n’en distinguent que trois. Donnons la parole à Jacques Attali dont les termes
minutieusement choisis expriment avec une clarté remarquable cette seconde
configuration : « On peut raconter l’histoire de l’humanité comme la succession de trois
grands ordres politiques : l’ Ordre rituel, où l’autorité est essentiellement religieuse ; l’
Ordre impérial, où le pouvoir est avant tout militaire ; l’ Ordre marchand, où le groupe
dominant est celui qui contrôle l’économie. L’idéal du premier est théologique ; celui du
second, territorial ; celui du troisième, individualiste »10. Les trois formes se
succèdentelles vraiment ? C’est difficile à trancher de façon nette, même si les pouvoirs les plus
anciens semblent soit de type religieux, soit de type militaire ou les deux à la fois, et les
pouvoirs modernes de type de plus en plus capitaliste. La quatrième forme de
mondialisation se trouve être la plus récente : elle tente pour la première fois de se
mettre en place au début du XXè siècle. C’est l’ Ordre populaire que Lénine appelle
l’Ordre socialiste. Ces mondialisations sont-elles en concurrence ? Indiscutablement.
La configuration telle qu’elle nous apparaît est donc avant tout un champ stratégique où
dominent à un moment donné un ou plusieurs acteurs, en fonction des stratégies et des
alliances.
1. La mondialisation théocratique
La théocratie peut être considérée comme l’un des modes de gouvernement de
la société humaine parmi les plus anciens. Elle est un gouvernement fondé sur la
souveraineté divine, où le détenteur du pouvoir est Dieu, l’incarnation d’un dieu ou son
ministre. Par extension, un pays où le pouvoir est entre les mains du clergé est
également appelé théocratie. Il y a donc au moins deux formes de théocratie : celle où
Dieu (ou les dieux) considéré comme souverain, détient le pouvoir en personne où en
s’incarnant en une figure humaine, et celle où les serviteurs de la divinité – le clergé
– détiennent le pouvoir et l’exercent en son nom. Dans ces sociétés-là, la loi tout court
se confond avec la loi divine, et les divers codes, en raison de leur caractère sacré,
échappent à toute procédure de réforme initiée hors de la sphère du pouvoir ou des
pouvoirs. Les théocraties ont un penchant presque naturel pour le totalitarisme. Leurs
vérités n’étant point considérées comme humaines échappent aux limitations
spatiotemporelles, et elles ne peuvent se satisfaire que dans la réalisation d’un projet
mondialisateur soumis à leur contrôle.De nombreuses entreprises de mondialisation
parmi les plus anciennes furent ainsi le fait de pouvoirs de type théocratique ou proche
: l’Egypte ancienne, les hébreux et le Califat parmi d’autres.
Plus proche de nous cependant, l’on ne peut pas ne pas citer le cas du Vatican.
L’Egypte ancienne nous offre le premier modèle de théocratie et sans doute l’un
des plus prestigieux. Un modèle qu’il faut étudier pour voir de quelle façon il
s’organisait pour s’imposer d’abord dans son espace interne afin de se projeter ensuite
vers l’extérieur dans une entreprise mondialisatrice.Selon la cosmogonie égyptienne la plus ancienne (IVè dynastie, c’est-à-dire vers
2152 av. J.-C.), la légitimité du pouvoir de pharaon tient à ce qu’il est reconnu comme
l’incarnation d’Horus et d’Osiris. Vers la fin de la Vè dynastie, sous l’influence du clergé
héliopolitain, le pharaon est considéré comme le fils de Rê. Dans Mythologies, il est
écrit ceci : « Dès sa naissance, chaque pharaon était un dieu. La reine était considérée
par tous comme la mère terrestre du pharaon, dont le père était Amon-Rê. Quand le
pharaon avait un fils, la même incarnation divine assurait, au sein de la dynastie, la
transmission du statut divin de génération en génération »11. L’Egypte ancienne
s’insère ainsi dans le schéma d’une théocratie de type directe. Le cas de Hatshepsout,
reine égyptienne de la XVIIIè dynastie est très révélateur de la permanence de cette
vision tout au long des trois mille ans de l’histoire égyptienne. Fille de Thoutmosis Ier et
épouse de Thoutmosis II, elle profita de la minorité de Thoutmosis III pour s’emparer du
pouvoir. Pour faire admettre sa légitimité, elle dut se fabriquer une généalogie d’origine
divine : « Selon une inscription du temple d’Hatshepsout, lisons-nous, à Deir el-Bahari,
sa généalogie explique qu’Amon-Rê, ayant réuni les dieux mineurs autour de lui, leur
annonça : « je vais créer une reine qui règnera sur l’Egypte ». Accompagné de Thot, le
messager divin, Amon-Rê se rendit au palais de Thoutmosis Ier et, sous les traits du
pharaon, apparut à son épouse, Ahmose. Naturellement « elle se réjouit de sa virilité »,
et « alors que le palais s’emplissait de la fragrance divine », il la posséda »12.
L’ascendance divine de pharaon donnait à celui-ci un pouvoir absolu sur
l’Egypte. Avec la prospérité vint la volonté de puissance – le désir de mondialiser – et
l’empire devint progressivement si vaste que le pharaon ne pouvait plus le gouverner
seul. Pour y parvenir, il s’assura la collaboration du clergé à qui il accorda des
responsabilités de premier plan. L’Egypte cumulait donc les deux formes de théocratie,
directe et indirecte.
A côté du clergé, il y avait toutefois une puissante classe d’administrateurs
(gouverneurs des nomes et commandants de places) détenteurs de pouvoirs locaux
forts et tentés quelquefois d’agir pour leur propre compte avant celui du pharaon. Avec
la XIe dynastie (2135-1994 av. J.-C.), dite « dynastie thébaine », Thèbes devint le
centre administratif d’une puissante lignée de nomarques. Les nomarques thébains
affrontèrent avec succès les pharaons d’Héracléopolis et prirent même le contrôle de
l’Égypte.
Comme ceci le montre fort bien, il y eut des moments où le pouvoir de pharaon
se heurta à celui de chefs militaires puissants. Pendant la première époque
intermédiaire, un général turbulent aurait laissé par écrit l’invective suivante, fort
révélatrice : « Le pharaon ? De qui est-il le maître, aujourd’hui ? ». Ceci traduit la réalité
d’une concurrence acharnée entre le pouvoir des pharaons et celui des militaires, et il
n’y a point de doute que pour conserver sa suprématie, le pharaon devait à certaines
époques négocier avec ces derniers, d’autant qu’ils étaient eux-mêmes pour la plupart
descendants de la famille royale avant d’être scribes ou chefs de guerre. On peut
comprendre pourquoi le pharaon, qui devait être également un chef militaire, conduisait
lui-même ses troupes au combat. Ceci lui permettait de s’intégrer dans ce corps délicat
et de s’y faire accepter comme un membre à part entière, puis respecter comme un
grand chef de guerre. L’effondrement de l’Ancien empire égyptien est dû à la montée
en puissance de ces nomarques. Et ce sont les nomarques de Thèbes qui fondent la
XIè dynastie égyptienne.
Les hébreux constituent un autre cas intéressant de théocratie ancienne s’étant
toujours considérée comme investie d’une mission mondialisatrice. On situe leur origine
tantôt dans le désert du Sinaï, tantôt en Mésopotamie. La théocratie chez les hébreuxaurait été instaurée par Moïse après la sortie d’Egypte. La société juive postérieure
sera donc gouvernée par des envoyés de Dieu selon le Livre de la loi autrement appelé
Torah. La Torah (de l'hébreu « loi »), est dans le judaïsme l’ensemble des cinq livres du
Pentateuque : la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Elle
prône un enseignement qui donne des indications pour mettre en pratique les
commandements de la Loi, et inclut les recueils de lois orales et les commentaires du
Talmud et de la Mishna. Le Talmud, de l'hébreu moderne « enseignement », est le
recueil de droit civil et religieux juif. Comme on peut le voir dans l’exemple juif, les
théocraties font de la divinité à la fois un créateur et un législateur. Après Moïse et
Josué, la tradition théocratique se poursuivit chez les Hébreux, doublée d’une volonté
mondialisatrice indiscutable : « David organisa le culte religieux, fixa le rôle des prêtres,
établit l’autorité de la religion d’Israël sur l’État. À sa mort, tous les pays voisins
du royaume étaient vassalisés ou liés par des traités d’amitié »13. Sous la domination
perse, le territoire hébreu appelé province perse de Judée resta une théocratie
administrée pour la Perse par le grand prêtre de Jérusalem. Et même l’histoire de
Jésus de Nazareth peut se lire comme l’histoire d’une lutte pour le pouvoir.Jésus fut en
effet annoncé comme le futur roi des Juifs dans un contexte où le peuple vivait sous
deux jougs : celui des Romains, et celui d’un usurpateur, Hérode le Grand,
d’ascendance non pas juive mais arabe. Présenté comme descendant de David et fils
de Dieu, Jésus était alors revêtu d’une double légitimité. Cela fit de lui un concurrent
dangereux pour la monarchie en place et celle-ci ne se priva pas de l’occasion quand il
lui fut donné de l’éliminer.
C’est probablement avec le christianisme – donc à l’époque romaine - que
l’ordre rituel en Occident commença à comprendre ce que l’ordre marchand avait déjà
réalisé dans la Grèce classique, à savoir que la position de pouvoir la plus confortable
n’est pas forcément celle de l’assomption directe.
Tout au long du Moyen Âge, devant la poussée irrésistible des chefs de guerre,
on allait voir en Occident l’Eglise se positionner tantôt en gestionnaire directe du
pouvoir, tantôt en faiseuse de rois. A travers le pouvoir d’investir les rois au nom de
Dieu, l’autorité religieuse réussit en fait à contrôler et à contenir le pouvoir impérial pour
préserver ses privilèges et ses possessions territoriales.
Et cette position d’influence au cœur du pouvoir allait lui permettre de se lancer
dans une entreprise de mondialisation14 qui reste d’actualité. C’est qu’entre temps
l’heure des barbares avait sonné, généralisant progressivement l’insécurité, reléguant
au second plan le problème du salut de l’âme au profit de la lutte pour la survie
physique. Il fallut attendre le VIIè siècle pour qu’un certain Mahomet ou Muhammad
invente l’Islam et en fasse la base d’un système politique à visée essentiellement
mondialisateur.
L’islam après Mahomet permit l’élaboration d’un système politique théocratique
appelé califat dans lequel le détenteur du pouvoir est le calife, successeur du prophète
et chef suprême de la communauté musulmane.
Gouvernant sur la base de la charia – loi islamique ayant deux principales
sources : le Coran et la sunna, et édictant des règles régissant tous les aspects de la
vie religieuse, individuelle et sociale du musulman – les califes sont des dirigeants à la
fois temporels et spirituels.
D’emblée, le dogme de la nouvelle religion intègre l’impératif de conquête : le
calife est non seulement chargé de faire respecter la loi divine mais aussi de répandre
la foi islamique. Ici comme chez les anciens Scandinaves, toute guerre religieuse se
justifie : le Jihad, guerre qualifiée de sainte, permet aux différents califes, Abu Bakr,Omar, Othman et les dynastiessuivantes de se lancer dans la conquête territoriale,
autant dire dans la mondialisation. Dans un tel système politique, le concept même de
laïcité est inconcevable puisque la religion imprègne toute entreprise, toute activité, tout
projet. Avec la chute de l’empire Ottoman, le califat traverse une longue période de
déclin. Il ressurgit toutefois sur la scène politique contemporaine lorsqu’au sortir de la
période coloniale le monde musulman doit faire face à des régimes
pseudodémocratiques dits modernes mais fortement corrompus, satellisés depuis l’extérieur,
incapables de soulager la misère du grand nombre pour ouvrir la voie au
développement.
Le discrédit qui entoure ces régimes rejaillit de plus en plus sur le nouveau
système, faisant naître une forme de nostalgie pour le système théocratique ancien. La
révolution islamique iranienne qui intervient en 1979 traduit de ce fait le début de la
concrétisation de la volonté d’une fraction de plus en plus importante du monde
musulman à revenir au système politique des premiers moments de l’islam. Elle se
poursuit aujourd’hui à travers le combat des Talibans en Afghanistan et au Pakistan, du
Hamas en Palestine, des Frères musulmans en Egypte… Ce retour nostalgique vers un
type de gouvernement « archaïque » peut choquer un observateur un peu distrait,
surtout au regard des fortes critiques que ce phénomène de « régression » suscite. Il
oblige surtout à s’attarder sur le cas du Vatican, Etat théocratique dont on ne parle
presque jamais en tant que tel, et qui est pourtant confortablement installé au cœur du
monde occidental dans lequel laïcité et démocratie sont des valeurs depuis longtemps
et désormais partagées.
Le Vatican est un Etat souverain, le plus petit au monde, placé sous l’autorité
absolue du pape, chef de l’Eglise catholique romaine. Le pouvoir exécutif y est exercé
par un gouverneur nommé par le pape et non pas élu.
Aussi, le caractère discrétionnaire et hiérarchique du pouvoir de nomination
metil le gouverneur sous la dépendance directe du pape. Contrairement au sacro-saint
principe de la séparation des pouvoirs théorisé par Montesquieu depuis le XVIIIè siècle,
le pape, véritable « monarque moderne », chef de l’Etat donc de l’exécutif du Vatican,
exerce parallèlement les pouvoirs judiciaire et législatif, assisté dans l’un par la rote
romaine, qui a compétence en appel, la signature apostolique, qui juge en cassation, et
la Sacrée pénitencerie, qui intervient dans les cas liés à la pratique de la confession ;
dans l’autre par des cardinaux de la curie romaine, un secrétaire d’Etat et neuf
congrégations. Le traité de Latran, signé le 11 février 1929 entre Mussolini et le cardinal
Pietro Gasparri, secrétaire d'État de Pie XI dispose que l’Etat Italien « reconnaît au
Saint-Siège la pleine propriété et le pouvoir et la juridiction exclusifs, absolus et
souverains sur le Vatican » et crée l'État de la Cité du Vatican « pour des fins spéciales
» (art. 3). De quelles fins spéciales s’agit-il ?
L’on se rappelle que dès le haut Moyen Âge les papes rêvent de conquérir des
territoires et de les gouverner directement. C’est ainsi qu’au VIè siècle, ils deviennent
propriétaires de fait de la ville de Rome. D’autres terres s’ajoutent bientôt à ce domaine
- par voie de donation, d’achat ou de conquête – qui s’agrandit jusqu’à atteindre son
expansion maximale au XVIè siècle : ces territoires prennent alors le nom d’Etats
pontificaux. Au gré des aléas de l’histoire et des luttes entre les papes et les chefs de
guerre, ces possessions vont se désagréger et ce n’est que de justesse que la papauté
peut sauver en 1929 un petit domaine au cœur de la ville de Rome – 44 ha – pour en
faire le quartier général d’une forme plus adaptée de mondialisation.2. La mondialisation impériale
Le pouvoir des militaires, c’est-à-dire des plus forts, est aussi vieux que le
monde. Il est à la base de l’un des quatre ordres qui font les sociétés humaines depuis
la nuit des temps. L’ordre impérial est d’essence tantôt aristocratique, tantôt
monarchique, ou les deux à la fois. L’aristocratie, du grec aristos, « le meilleur », et
kratos, « puissance », est le gouvernement où le pouvoir souverain est détenu par un
petit nombre de personnes (oligarchie) issues d’une classe sociale privilégiée et
héréditaire. La monarchie quant à elle est le gouvernement d’un seul mais, dans
l’Europe médiévale, elle dut s’appuyer sur les féodaux pour se donner les moyens de
remplir ses missions dont la principale était sécuritaire.
L’exemple de la Russie peut s’étendre à l’ensemble de l’Europe.
Comment est née l’aristocratie russe ? Comme toutes les aristocraties du
monde. Un chef de famille influent au départ devient chef de clan puis chef de tribu.
Dans la tribu, il se fait entourer des hommes les plus valeureux – au Moyen Âge, le roi
ou seigneur s’entoure de ses preux - avec qui il assure la protection de la tribu contre
les pillards. En contrepartie, il lève l’impôt, contrôle les activités lucratives de la tribu,
monopolise les sources d’enrichissement. Puis, soumettant les tribus voisines, le chef
de tribu se fait monarque, donnant naissance à une dynastie héréditaire, vassalisant
les aristocraties voisines. En Russie, le monarque s’appelle « tsar » ou « Czar », par
déformation du titre romain « césar »15. Ses compagnons sont les « boyards ». Les
boyards, seigneurs de guerre au service du tsar, sont initialement rémunérés en argent.
Ce n’est que plus tard qu’ils se voient concéder de vastes domaines qu’ils administrent
et exploitent contre un impôt annuel qu’ils paient au tsar et l’obligation de lui être
fidèles, de l’accompagner dans ses campagnes militaires, de lui fournir des troupes en
temps de guerre.
Dans la Rome antique, les aristocrates étaient des « patriciens ». Ces patriciens
auraient été les Sabins qui avaient conquis le peuple installé sur place – les Liguriens -
, réduisant les conquis au statut inférieur de plébéiens. Dans ces époques reculées, les
« meilleurs » ou « aristos » sont avant tout ceux qui maîtrisent plus que les autres le
maniement des armes et peuvent s’en servir pour occuper les premiers échelons de la
hiérarchie sociale et les transmettre ensuite de façon héréditaire.
Toujours dans la Rome antique, empereur renvoie tantôt à « imperator
», premier magistrat de l’Etat, tantôt à « Imperium », commandement qu’un général
détient pendant toute la durée d’une campagne militaire. Le sénat romain invitait
quelquefois un général victorieux à assumer la charge « d’imperium » de façon
permanente. Avec Jules César (v. 100-44 av. J.-C.), général et homme politique, le
système impérial s’installe dans Rome et son petit-neveu et successeur Auguste, lui
aussi grand chef de guerre, sera le premier empereur romain. Mais avant l’empire,
Rome avait été dirigé par des rois (v. 753-510 av. J.-C.). Le roi était également désigné
parmi les patriciens et l’on peut imaginer qu’il devait s’imposer aux autres comme l’un
des plus influents parmi ses pairs. Contrairement à la royauté, l’empire est associé à la
mondialisation dans la mesure où il est généralement admis que le titre d’empereur
désigne un souverain régnant sur plusieurs pays ou territoires, par opposition au roi, qui
est le souverain d’un pays et d’un peuple.
De l’Europe occidentale à l’Extrême-Orient aussi bien qu’en Afrique, l’histoire
des hommes a été plus souvent que nécessaire douloureusement marquée par les
ravages des pouvoirs militaires dont il est souvent dit que leur idéal est avant tout