De l
193 pages
Français

De l'Être

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Description

Cet ouvrage pose à nouveaux frais la question de l'être, car si Heidegger est aujourd'hui incontournable, il ne semble pas avoir tenu ses promesses. Sa pensée est en réalité clivée, de sorte qu'il ne répond pas à la question de l'être et s'évertue, au contraire, à en préserver l'énigme. Nous nous efforcerons d'exhiber la réponse à la question du sens originel de l'être demeurée impensée chez Heidegger. L'outil philosophique que nous extrayons de cette pensée permettra d'éclairer les grands systèmes métaphysiques et de faire la critique de la civilisation technicienne mondialisée.

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Date de parution 11 février 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140142666
Langue Français

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Joël Balazut
DE L’ÊTRE Essai d’ontologie
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE bibliothèque
Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud, Bruno Péquignot et Bruno Trentini Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques. Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Xavier LAMBERT,Les enjeux cognitifs de l’artefact esthétique, Tome 2, 2019. Xavier LAMBERT,Émotion, cognition et création artistique, Tome 1, 2019. Jean-Yves MERCURY,Chemins avec et autour de Merleau-Ponty, 2019. Guylain BERNIER,Une autre rencontre avec le temps,2019. Isabelle HERBET,Effondrer la surface, La poussée des regards dans la peinture, 2019. François POCHON WESOLEK,La fonction de l’art selon Nietzsche et Freud, 2019. Dominique CHATEAU,Une esthétique japonaise, L’art et le goût en mode flottant, 2019. Christian MARTIN,De l'amour imaginaire à la plénitude du manque,2019Paul DUBOUCHET,Brève philosophie de la Constitution. De Cicéron à René Girard. Analyse et psychanalyse des systèmes constitutionnels, 2019. Nikos FOUFAS,Le travail, la reconnaissance, la servitude et les impasses de la maîtrise chez Hegel, 2019. Nguyen DANG TRUC,La pensée tragique. Le prométhée enchaîné d’Eschyle, 2019., 2019.
Joël Balazut De l’être Essai d’ontologie
Du même auteur L’impensé de la philosophie heideggérienne. L’essence du tragique,Paris, L’Harmattan, 2007. Heidegger,Paris, L’Harmattan, 2008. Art, tragédie et vérité,Paris, L’Harmattan, 2011. Heidegger, une philosophie de la présence,Paris, L’Harmattan, 2013. Heidegger et le problème de la métaphysique, Paris, L’Harmattan, 2015. La structure métaphysique du monde moderne. Heidegger et la question de la technique, L’Harmattan, 2016. Les racines secrètes de l’ontologie ou la question de la chose. Heidegger avec Kant, Bataille et Lacan, L’Harmattan, 2016. Heidegger et l’essence de la poésie, Paris, L’Harmattan, 2017. Lacan.Une lecture philosophique, Paris, L’Harmattan, 2018. Descartes et l’essence de la métaphysique, Paris, L’Harmattan, 2019. © L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-19491-2 EAN : 9782343194912
INTRODUCTION L’histoire de la philosophie depuis les Grecs jusqu’à Hegel se confond, pour l’essentiel, avec celle de la métaphysique. Elle se confond en effet, en grande partie, avec l’histoire des grands systèmes métaphysiques qui se sont succédé, lesquels ont certes été régulièrement contestés (par exemple par les sceptiques et les matérialistes), mais constituent cependant incontestablement la « grande tradition philosophique », c’est-à-dire celle qui a eu (et de loin) le plus d’influence sur notre culture et sans laquelle la philosophie se réduirait finalement à peu de chose. Or, cette tradition métaphysique qui commence avec Platon et Aristote, se caractérise par ceci qu’elle a posé dès le début la question del’êtrece qui est. Celle-ci, qui est la question de ti estichez Platon, prendra chez Aristote la forme devenue classique de la questionti to on. Cette dernière, posée dans les célèbres premières lignes du Livre Gamma de la Métaphysique est issue d’un étonnement radical devant l’ensemble de ce quiest (de ce qui existe) et porte donc sur « ce qui est (to on) en tant qu’ilest», sur l’on e on. Dès l’origine la métaphysique se caractérise donc par ceci, en sa partie principale, qu’elle est uneontologie, c’est-à-dire un questionnement sur l’être. Or, ce qui explique l’importance de cette question, c’est qu’elle n’est pas une question abstraite, laquelle serait de plus une question parmi d’autres. En effet, il est présupposé par la
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métaphysique que l’homme se tient par essence, c’est-à-dire par la pensée, par l’esprit, par leNoûsle qui caractérise en propre,dans la compréhension de l’être, conçu alors (dans le cadre de cette tradition métaphysique) comme l’essence qui fonde l’existence de l’étant. Tel est par exemple, le sens de la fameuse doctrine de la réminiscence chez Platon, selon laquelle l’homme se définit, en tant qu’être pensant doté d’une âme, par le fait qu’il a déjà en luia priori, dans sa mémoire, une précompréhension (la plupart du temps oubliée et qu’il faudra retrouver) des essences qui fondent l’existence de tout ce qui est. Il est donc présupposé que la question de l’être que pose la métaphysique n’est pas une question abstraite et purement théorique, mais qu’elle enveloppe bel et bien la question de savoir ce qu’est l’homme en tant qu’il se définit par la compréhension de l’être. Cette tradition métaphysique qui, commence donc en e Grèce au V siècle (av. J.-C.), semblait ainsi promise à un grand avenir, à la fois par la radicalité de son questionnement et par l’ambition de son projet qui implique que soient élucidées à la fois, simultanément, la question de l’être de tout ce qui est, et celle de l’essence l’homme. Or, cette grande tradition connut en fait un bien étrange destin. D’une part, il n’y eut pas vraiment de progrès dans l’élucidation de ces questions, mais les systèmes métaphysiques se succédèrent, ne cessant de s’opposer les uns aux autres, chacun prétendant réfuter les précédents et apporter la réponse définitive au questionnement ontologique, avant d’être lui-même rejeté par un nouveau système. C’est ce que Kant avait déjà vu et déploré, à travers l’expression célèbre de « champ de bataille (Kampfplatz) » des systèmes philosophiques, dans
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la première préface de laCritique de la raison pure. Mais, d’autre part, et c’est encore plus grave, ce questionnement métaphysique fut toujours marqué par une obscurité caractéristique concernant le sens profond de son orientation. Tous ces systèmes qui jalonnent l’histoire de la pensée depuis Platon jusqu’à Hegel sont certes compréhensibles dans le détail et ils ont donné lieu à de brillants commentaires, mais leur signification fondamentaletoujours demeurée une énigme. Qu’est- est ce qui justifie la théorie des Idées chez Platon ? Qu’est-ce qui conduisit Aristote à considérer que l’ensemble de tout ce qui existe est suspendu à un premier moteur immobile, qui est « pensée de la pensée » et qui en est la cause finale (mais non efficiente) ? Que peut bien signifier, et justifier, la monadologie de Leibniz ? Que signifie exactement cette odyssée de l’Absolu chez Hegel, qui ne peut être ce qu’il est qu’en revenant à soi après s’être aliéné d’abord sous les traits de la nature ? On se trouve donc en présence d’une tradition philosophique caractérisée, de manière paradoxale, à la fois par une très grande profondeur, par une puissance spéculative exceptionnelle, et cependant par une obscurité désarmante, les questions soulevées déjà complexes en elles-mêmes, étant embrouillées par les polémiques philosophiques et les contradictions insolubles, irréductibles, entre des systèmes de pensée incompatibles. e C’est ainsi qu’au cours du XIX siècle cette tradition philosophique vénérable, s’étant semble-t-il en partie discréditée elle-même, finit par être radicalement contestée puis par tomber dans l’oubli. Elle sera alors, un peu plus tard, remplacée, on le sait, par des courants de pensée nouveaux, comme, par exemple, l’épistémologie et
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les sciences de l’homme. Or, cette curieuse fin de la métaphysique qui est tout simplement tombée en désuétude et dans l’oubli, sans que les questions profondes qu’elle soulevait aient trouvé la moindre réponse, peut laisser et laisse à juste titre un goût d’inachevé. C’est dans un tel contexte que Heidegger fit une entrée éclatante sur la scène philosophique en 1927. Dans la très célèbre Introduction d’Être et temps, il réveille l’antique question de l’être de l’oubli et du discrédit dans lequel elle était tombée et il s’efforce alors de la poser enfin à nouveaux frais. Il s’agit en effet, cette fois, de poser la question de l’être de façon absolument radicale, c’est-à-dire à partir d’un questionnement sur lemotêtre(Sein), ce qui n’avait jamais été véritablement fait. Et il s’agira alors, à partir de là, de clarifier cette question, de manière à pouvoir lui apporter une réponse précise en exhibant, enfin, lesensoriginel de l’être. En effet, s’il est vrai que depuis l’Antiquité, comme il l’affirmera dansLes problèmes fondamentaux de la phénoménologie, « l’être est le 1 véritable et unique thème de la philosophie » , dans la mesure où laproté philosophiaphilosophie« la  est 2 proprement dite » , cela signifie alors que dansÊtre et Temps, « avec pour question directrice celle du sens de l’être, la recherche se trouve aux prises avec la question 3 fondamentale de toute la philosophie » , avec le but avoué de lui apporter enfin une réponse satisfaisante. Mais les lecteurs attentifs de Heidegger, dont l’œuvre immense sera bientôt intégralement publiée, auraient de bonnes raisons 1. Martin Heidegger,Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, Paris, Gallimard, 1985, p. 28. 2. Martin Heidegger,Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1977, p. 67.3. Martin Heidegger,Etre et temps, Paris, Gallimard, 1986, p. 53.
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d’être déçus, car il ne semble pas avoir pu tenir ses promesses. Or, cela ne provient pas essentiellement du fait que Heidegger renonça finalement à penser l’être à partir du temps (ce qui était son projet initial), mais plutôt du fait que la question elle-même va être progressivement modifiée, déplacée. En effet, non seulement on ne trouve pas, du moins en apparence et au premier abord, de réponse claire à la question du sens de l’être dans son œuvre, mais cette question finira par se transformer de manière tout à fait énigmatique. Heidegger tiendra en effet sur l’être un discours ambigu. Alors même qu’il ne cessera dans certaines de ses œuvres de se réclamer encore d’un tel questionnement sur l’être à partir dumotêtre, et ce jusque à la fin de sa vie, il affirme, au contraire, dans d’autres textes, que cette question doit prendre une tout autre forme, car le mot être est un vocable qui appartient en propre à la métaphysique traditionnelle et à ses impasses. En effet, alors même que, par exemple, dans leSéminaire de Zärhingen de 1973, l’un de ses derniers textes, il réaffirmera fermement que « l’unique question qui a mis en mouvement Heidegger demeure, nous ne nous lassons pas de le répéter, la question en quête de l’être : que veut 4 dire “être” ? » , un commentateur a pu cependant, en s’appuyant sur d’autres textes, aller jusqu’à faire cette déclaration paradoxale : « … il se pourrait que Heidegger soit moins un spécialiste de l’être… qu’un penseur de tout 5 autre chose que l’être » !
4. Martin Heidegger,Questions IV, Paris, Gallimard, 1976, p. 314. 5. Hadrien France-Lanord, inDictionnaire Martin Heidegger(Collectif), Paris, Le Cerf, 2014, p. 402.
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Les étapes de ce déplacement de la question (très schématiquement esquissées) sont les suivantes. Tout d’abord Heidegger en vint assez rapidement à dire -contrairement à ce qu’il avait très clairement affirmé dans 6 l’Introduction d’Être et Temps- que l’être tel qu’il le questionnait ne devait plus être compris comme l’être de l’étant (comme ce qui fonde ou détermine l’étant), ce qui commença à le rendre énigmatique, à en épaissir le mystère. Puis il en vint peu à peu, et finalement, à écarter ce terme. C’est ainsi qu’après avoir accepté à contrecœur d’utiliser encore le mot « être » (Sein), mais à condition de l’écrire avec l’orthographe archaïque (Seyn) - et parfois en le barrant en même temps d’une croix comme dans un texte dédié à Ernst Jünger - il finira par l’abandonner au profit de ce qu’il nommera très énigmatiquement l’Ereignisévènement appropriant » qui «  (l’« laisse être » tout ce qui est). Or, l’énigme liée au sens et à l’emploi spécifique de ce terme par Heidegger (qui signifie seulement « évènement » dans l’allemand courant), se redouble lorsqu’on comprend que cette mystérieuse Ereignisest une pure dimension d’absence, qui nous tient sous son regard et en laquelle doit se manifester « le dernier dieu » (der Letzte Gott), lequel lui-même ne peut apparaître que sur le mode du retrait ! Ce dernier Dieu, dont il est question, par exemple, au paragraphe 256 des Apports à la philosophie, irréductible aussi bien aux dieux grecs qu’au Dieu chrétien, se caractérise donc par ceci qu’il ne peut se manifester que de manière paradoxale, c’est-à-dire par son absence. On se trouve ainsi dans le cadre d’une démarche qui s’apparente, comme Heidegger lui-même l’a reconnu à demi-mot dans le séminaire sur la 6. Martin Heidegger,Etre et temps, p. 29, 30, 62.
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