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Ethique du rapport au langage

De
192 pages
Le questionnement éthique se trouve renouvelé par ces analyses du langage en action et comme action, agent par lequel se modulent les pratiques relationnelles, qui l'enrichissent de questions nouvelles sur de nouveaux terrains. Ainsi, une telle éthique, en révélant à autrui sa propre compétence communicationnelle, élève la relation à plusieurs à la hauteur d'un "nous".
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Sous la direction de Monique CASTILLO

,

Ethique du rapport

au langage

Journées d'échanges du Thil

Juin 2005

L'Harmattan

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Dominique CHA TEA U, Sémiotique et esthétique de l'image, 2007. Ramsès BOA THIEMELE, Nietzsche et Cheikh Anta Diop, 2007. Arno MÜNsTER, Sartre et la morale, 2007. Aubin DECKEYSER, Michel Foucault.L 'actualité de la vérité, 2007. Miklos VETO (sous la dir.), Historia philosophiae, 2007. Georg W . BERTRAM, Robin CELIKA TES, Christophe LAUDOU, David LAUER (coord.), Socialité et reconnaissance, 2007. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola. Seul et contre tous, 2007. Xavier ZUBIRI, Intelligence et logos (Inteligencia y logos) trad. Philibert SECRETAN, 2007. Pierre V. ZIMA, La déconstruction. Une critique, 2007. Jacques CROIZER, De la mesure, 2007. Paul DUBOUCHET, Pour une sémiotique du droit international, 2007. Marly BULCÂO, Bachelard: Un regard brésilien, 2007. Christian SAVES, Eloge de la dérision: une dimension de la conscience historique, 2007 Bernadette GADOMSKI, La Boétie, penseur masqué, 2007.

PRÉSENTA TION
Éthique et relations langagières
La démarche de l'enquête ici présentée part du rapport au langage comme d'un moyen de renouveler le questionnement éthique et de découvrir de nouveaux domaines de l'éthique. Le langage n'y est pas simplement regardé comme le support d'une intention éthique et l'expression d'une subjectivité morale, il vient directement au cœur d'une relation éthique dont il constitue la mobilité vivante et pensante, le lieu d'une pratique qui se vit comme épreuve, rencontre, engagement, influence, union, pardon, reconnaissance etc. Et parce que le langage est également l'instrument le plus intelligent qui soit du mensonge, de la trahison, de la méconnaissance de soi et d'autrui, de l'imposture ou de la corruption etc. puisqu'il ne les réalise qu'en leur donnant des raisons, se pose la question d'une éthique spécifique de l'usage du langage. Sans doute s'est-elle déjà toujours posée, et chacun a appris du platonisme un goût pour la vérité qui ne va pas sans la volonté de rejeter les perversions de l'usage de la parole dans le domaine de la vie publique. Toutefois le remède éthique à ces dérives n'était pas dans le langage lui-même, mais dans la volonté et la raison des législateurs et des rhéteurs, dans le modèle qui devait servir à leur éducation, il fallait, en un mot, que le remède aux abus de l'usage du langage devînt une affaire de conscience. La nouveauté de l'approche des analyses qui suivent tient à la saisie du langage en action et comme action, non comme instrument d'une conscience à perfectionner et à éduquer, mais comme un agent par lequel se modulent les questionnements, les classifications, les argumentations, les raisonnements, les jugements qui légitiment d'une manière générale les pratiques relationnelles, et aussi, à un niveau plus profond et existentiel, la confiance sans laquelle il n'est pas possible de parler le même langage, et donc de parler ensemble. Le questionnement éthique se trouve renouvelé par cette approche. Est renouvelée, par exemple, la question du rapport à l'autorité, quand il s'agit de l'autorité d'un auteur que l'on cite ou de la littéralité d'un texte que l'on révère et dont on se fait une règle de vie. Est renouvelée aussi la question de l'éthicité du jugement sur autrui, quand le rapport à un adolescent fragile ou délinquant se joue sur le sens des mots, un jeu qui décide du caractère salutaire ou de l'échec

de son usage du langage. Est renouvelée également la question de l'éthique collective lorsque l'art de se référer à une même culture du langage signifie la création d'une mémoire collective capable de demeurer disponible et ouverte. Et le rapport à soi, horizon permanent de l'éthique subjective, trouve matière à se renouveler quand la manière de se dire et de se comprendre agit comme un vecteur de recréation de soi. Le questionnement éthique se trouve également élargi par cette approche qui l'enrichit de questions nouvelles sur des terrains nouveaux. Les actions de nommer, décrire, désigner, affIrmer ou nier, formuler, interroger, justifier ou accuser, évaluer etc. sont en grande partie une « affaire de mots », c'est-à-dire l'affaire d'un rapport éthique au langage. Les critiques de la rhétorique font ressortir combien la capacité de convaincre un auditoire par le pouvoir de créer un consensus repose sur des bases simplement probables, sur des convictions, et, laissent, pour finir, l'image d'un art quelque peu incertain de vaincre l'incertitude. Aujourd'hui il redevient pertinent de s'interroger sur un ethos de la rhétorique du point de vue d'une éthique du rapport au langage, tout comme il est instructif de regarder la gestion d'un comité d'éthique moins comme une affaire bureaucratique que comme une organisation de questions capable d'obéir à un ordre logique autant qu'à une fmalité autocritique. Dans les deux cas, qu'il s'agisse de convaincre ou de classer des questions, une éthique spécifique est en jeu, qui concerne très exactement l'usage des mots qu'on emploie, un souci de véridicité qui tienne compte de l'implicite des présupposés et se méfie du non-dit comme du non dicible (déviations d'origine pathologique ou annexions d'origine politique des usages habituels des codes). L'idée d'éthicité d'un rapport au langage (car c'est bien le rapport qui est en question) peut aller jusqu'à inclure l'assomption, par le locuteur, de la responsabilité de ses propres représentations comme le montre, par exemple, l'analyse des usages du langage destinés à susciter la dériSIon.

Il est à craindre qu'un ouvrage sur l'éthique du rapport au langage soit condamné à n'avoir pas de fm, tant sont nombreuses les contrées à explorer (tout se dit ou peut se dire), les actes à analyser

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(actes causés par des faits de langage), les soupçons à formuler (dans les situations où la prise de parole est action) et il demeure clair qu'un seul ouvrage ne clôt pas la question. Du moins contribue-t-il à la poser. Le projet de cet ouvrage a été dès l'origine conditionné outre, bien sûr, sa raison d'être spéculative - par la prise en considération de sa réalisation in situ. Les Rencontres du Thil, qui réunissent pour deux ou trois jours des universitaires ainsi que des étudiants de différents pays, ne constituent pas tout à fait un colloque, même si elles s'y apparentent. Leur but étant de donner l'occasion à des personnalités de se croiser et s'écouter, disputer et dialoguer, le programme découpe les temps de parole de manière suffisamment généreuse pour permettre à chaque intervenant de faire vivre au public une véritable expérience de pensée, à partir de l'expression philosophique de ses travaux, des discussions qu'elles suscitent et des réponses originales qui leur sont données. Les Rencontres organisent ainsi une étude à plusieurs voix, la qualité de convivialité et d'écoute réciproque permettant une plurivocité sans cacophonie. Il fallait que la présentation publique des résultats fût fidèle à la manière dont les ressources en avaient été produites. Les Rencontres de 2005 ont également pris le parti de s'exposer à quelques risques. L'un d'eux concerne l'organisation des contributions, qui fait le pari d'une double transversalité, générationnelle et disciplinaire. Du fait de la participation de compétences distinctes (distinctes selon la classification universitaire qui les distribue en plusieurs spécialités: le grec ancien, la littérature, I'histoire de la philosophie moderne et contemporaine, la phénoménologie, la communication, la pragmatique transcendantale, la linguistique...), le risque était de voir s'affronter des discours hétérogènes, dirigés vers des objets conceptuellement et historiquement peu conciliables. Or c'est le contraire qui s'est produit, et la subtilité des analyses présentées a permis de constater que, au contraire, il existe bel et bien une sensibilité réelle à la question d'une éthique du rapport au langage, chacun la mettant au jour au cœur même d'une pratique spécifique (écrire, juger, argumenter, ruser, séduire, etc.). Il n'a pas été possible de livrer au public le contenu des discussions qui ont pourtant été riches, parce qu'elles étaient libres et donc soustraites à toute

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contrainte éditoriale. Mais le lecteur peut procéder lui-même à des croisements thématiques entre les études ici présentées en vue de reconstituer la dynamique d'un certain nombre de débats. Une autre tentation a été de publier ces Rencontres dans la forme d'un itinéraire guidé par un souci d'unité, et donc dans celle d'un livre. Ne pas présenter les communications sous la forme d'un recueil de morceaux choisis simplement juxtaposés, mais en faire des contributions à un édifice commun est assurément une perspective séduisante, mais inévitablement risquée. Comment éviter d'unir de manière simplement artificielle ou réductrice des contributions librement pensées comme des conférences sui generis, ayant créé leur problématique et mis au point leur propre langage conceptuel, comment éviter de leur donner par force une parenté ou une fmalité commune qui paraîtra forcée, n'ayant pas été initialement prévue? Le choix du plan de cet ouvrage, que la suite de cette présentation se propose de justifier, a pour but de répondre à ces interrogations d'une manière que le lecteur peut certes critiquer (en construisant un autre plan pour son usage intellectuel personnel), mais dont il peut tout de même penser qu'il est une introduction raisonnée à l'intelligence de la question.

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Le point de départ choisi pour la présentation de ces travaux a été l'œuvre importante et reconnue que Francis Jacques a consacrée au dialogisme, une œuvre qui sert de référence à plusieurs des contributions ici rassemblées. Une telle entrée en matière identifie d'emblée la problématique de l'éthique du rapport au langage: un changement de paradigme est nécessaire. Francis Jacques nous transporte directement aux limites du subjectivisme caractéristique des morales de l'obligation tout comme il fait constater l'insuffisance de l'effort des morales altruistes elles-mêmes pour le dépasser: « la communauté des personnes, que vise la morale, pourrait-elle être réalisée si l'agent était condamné à décider seul, sans pouvoir concerter son action?}) Une véritable conversion des manières de penser est requise, dont il expose scientifiquement les ra-

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cines et dont il fait connaître les fruits sur le terrain de la pragmatique. La fondation d'une éthique du rapport au langage réclame un traitement plus radical que celle d'une fondation des normes, et son domaine ne se laisse pas délimiter par la simple prise en compte des relations interpersonnelles: sa spécificité n'est pas d'aboutir au constat de l'interaction interindividuelle, comme on le croit généralement, elle consiste à en partir directement: «l'universalité dérive alors de la réciprocité, et non l'inverse». De sorte que s'éclaire, de l'intérieur, le sens créé par des situations dont la portée éthique excède l'efficacité unilatérale des normes, comme la fidélité, le pardon ou la promesse. Après cette mise au point historique et spéculative de la problématique, l'itinéraire se présente comme une découverte des ressources qui alimentent une relation éthique au langage. Une deuxième partie montre comment une éthique du rapport au langage se construit à l'intérieur même d'une éthique personnelle. Loin qu'il s'agisse d'un retour en arrière vers un subjectivisme moral au sens étroit, il apparaîtra que, chez Sénèque et Foucault, qui sont les deux auteurs convoqués dans cette partie, on a affaire à une subjectivité en situation et en relation, dans un contexte communicationnel. Le sujet éthique n'est pas un sujet isolé ou fictif; mais un individu engagé dans les rapports sociaux qui conditionnent son estime de soi dans des actes de communication destinés à être compris. L'éthique du rapport à soi dépasse ainsi l'alternative vieillie entre les revendications d'un narcissisme hédoniste et les poses d'une rigidité morale conventionnelle, en donnant accès à une invention de soi créatrice d'une forme de vie ou d'un style de vie non imité, hors convention. La troisième partie porte sur la pratique du langage en tant que réalité publique. En apparence, la manière dont Aristote aborde la rhétorique et la façon dont Saussure ou Wittgenstein traitent la question du langage ne sont guère commensurables. Pourtant, ces auteurs ont été abordés sous un angle qui fait ressortir, d'une manière nullement concertée, la fragilité éthique constitutive de la prise de parole et du langage lui-même en tant que système de signes: parler vrai et mentir... avec les mêmes mots. Fragilité manifestée dans l'ambiguïté entre efficacité et éthicité en ce qui concerne la rhétorique : la conviction de celui qui veut convaincre doit-elle corres-

Il

pondre à une vertu réelle ou bien lui suffit-il de passer pour telle (le résultat étant le même...)? La même fragilité suscite un éclairage éthique atypique face à l'éventualité (destructrice) d'un soupçon généralisé qui ferait de tout parleur un menteur potentiel: il faut alors reconnaître qu'une sorte de « miracle» éthique, seul, originaire et incompressible, sauve la possibilité même de parler. Avec la quatrième partie, c'est la pratique du langage comme réalité interpersonnelle qui est examinée. Le caractère interpersonnel ne vient pas au commencement, car il s'agit d'abord d'explorer le rapport au texte selon les deux modalités que sont l'écriture et la lecture. Dans les deux cas, des explorations effectuent le transfert d'une compétence analytique d'un registre vers un autre. Dans un cas, c'est l'épochè husserlienne qui donne lieu à un investissement rénové de l'expérience de l'écriture, selon un itinéraire qui en suit le parcours créateur, inattendu dans le détail de ses replis, à même la fmitude de l'acte d'écrire révélée dans l'incertitude de sa temporalité propre. Une autre analyse se consacre à une éthique de la citation dont elle crée l'architecture conceptuelle en en découvrant les facettes et en situant les enjeux par référence aux ressources de la pragmatique. Surprenante est cette révélation pour les habitués de la citation que nous sommes, qui découvrent, avec une belle naïveté, la pratique barbare et amorale qui fut la leur, dans l'ignorance de l'acte éthique que recouvre l'art et la manière de citer, dont l'exploration détaillée est une merveille. Après ce dévoilement d'une présence d'autrui dans l'intimité même de l'écriture, la cinquième et dernière partie conduit à une éthique appliquée. C'est alors l'usage du langage qui devient lui-même acteur, qui produit des conséquences, construit ou transforme les situations. L'émotion, la souffrance, l'incertitude, l'incompréhension etc. sont alors les obstacles à une relation possible, qu'ils menacent de rendre injuste ou même nuisible. Ici se tient aussi le dernier enseignement de ce parcours: ce n'est pas de manière unilatérale que l'autorité de l'institution ou celle du savoir pourront changer les choses. La solution se trouve dans la possibilité d'une éthique du rapport au langage, si l'on veut bien entendre par là la capacité de révéler à autrui sa propre compétence commun icationnelle. Une approche directe et sans compromis nous apprend que

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dans les situations d'ignorance, d'incompréhension et de révolte ce ne sont pas les réponses qui manquent, mais les questions... Des questions dont le dévoilement accepté (rapport à deux) ou concerté (relation à plusieurs) peut enfm créer un échange, à la hauteur d'un « nous» qui s'invente au moment où il devient précisément capable de. .. relation.

Monique Castillo (Université de Paris XlI)

Merci à René Fréreux (Université de Caen) d'avoir bien voulu se charger de la réalisation matérielle de cet ouvrage.

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UN CHANGEMENT DE PARADIGME EN PHILOSOPHIE DU LANGAGE

ÉTHIQUE

ET LANGAGE

On peut trouver des livres traitant de l'éthique où il n y a aucune mention d'une question morale authentique Wittgenstein, Leçons et Conversations Bien entendu cet exergue est plus qu'une opening joke. On devrait le comprendre bientôt. Partons de deux définitions indicatives.

Éthique et langage. Le rapport peut se lire de gauche à droite: c'est l'hypothèse d'une éthique du rapport au langage. Ou de droite à gauche: c'est l'hypothèse que dans le langage se laisse lire le modus operandi de nos concepts. Il s'agit de l'impact de l'analyse logico-linguistique sur l'éthique. Avant de montrer que les deux sont concourantes, je spécifie le thème au plan de l'énoncé isolé, au plan du discours, au plan du texte. En face de la détermination pragmatique, comme ensemble de règles de la compétence communicative dans le discours, je situerai le point de vue éthique dans son irréductibilité: il concerne la volonté d'exercer ou non la compétence communicative. On pourra mesurer cet impact au plan du principe - la transformation de la philosophie pratique par l'enrichissement analytique du discours éthique - et au plan de la manifestation sur le concept de pardon. Il sera temps de réfléchir à la signification de la complémentarité entre éthique et pragmatique du langage. L'éthique est le discours rationnel qui éclaire les principes et les règles de nos choix raisonnables, nos délibérations et nos décisions effectives sur ce que nous avons à faire comme personnes. Parmi ses catégories, l'idée de conscience morale ne se réduit pas à l'intériorisation des principes et des règles du devoir ni au versant objectif des énoncés moraux, elle importe l'idée éthique d'un vecteur personnel. Il lui est essentiel d'être en rapport avec d'autres agents en interaction vivante, dans les situations toujours nouvelles, avec les normes et les valeurs. L'éthique moderne ajoute volontiers au principe de l'autonomie personnelle les principes de solidarité, de dignité et de vulnérabilité, étendus aux générations futures. Elle se formule à hauteur des questions

posées par l'impact des sciences sur la condition humaine. Elle est comme acculée à répondre au clonage, au choix du sexe, à la manipulation du psychisme humain par les drogues, à la sélection artificielle, à la pollution, au lavage de cerveau, au maintien en survie des états végétatifs, acculée à déplacer sqn objet vers une éthique de l'espèce et un immense méta-problème: de ce qui est techniquement possible, s'ensuit-il qu'il faut le faire? La pragmatique est une approche logico-linguistique qui considère le langage sous l'optique du discours et le discours sous l'optique de la communication. Le discours de l'éthique aussi bien. On veut alors savoir ce que l'étude des conditions communicationnelles du discours peut apporter d'intelligibilité et d'exigence à l'éthique. Chez Austin la pragmatique a pour primitives les idées de contexte, de performance ou d'acte de discours, à partir de Wittgenstein l'idée de jeu de langage qui n'a plus rien de subjectiviste. Ma pragmatique dialogique leur ajoute l'idée de relation interlocutive. La controverse entre Searle et Hare, qui porte très exactement sur les conditions d'applicabilité des actes de langage à l'éthique, fut éclairante. Le premier eut incontestablement le mérite de révéler la part institutionnelle de nos énoncés moraux, leurs critères en langue. Le second n'avait pas moins raison de prendre en compte leur essence personnelle et libre dans le discours. La controverse mérite d'être déplacée, on le verra, vers l'interpersonnel, et prolongée.
De l'énoncé au discours L'usage du terme évaluatif 'bon' dans un énoncé isolé dépend de certains critères. Qu'une pomme doive être évaluée bonne ou mauvaise dépend de diverses propriétés empiriques. Pour être bonne, elle doit avoir une certaine taille et maturité (A), être sans tache (B), de forme régulière (C), etc. Les descriptions de la pomme ainsi classée sont les critères d'usage de la phrase 'cette pomme est bonne'. Est-ce à dire que le sens du terme évaluatif'bon' est identique aux critères A, B, C ? Autrement dit, la phrase 'ceci est bon' deviendrait un énoncé empirique qui signifie la même chose que 'ceci est A, B et C'. Le mot bon deviendrait une expression abré-

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viative. Cette conception est connue en éthique comme le naturalisme. Son mécanisme sémantique est très simple. Les objections contre lui sont simples elles aussi: supposons que l'évaluation consiste à ranger les choses évaluées dans des boites; on mettra dans l'une celles qui sont réputées bonnes parce que pourvues de qualités A, B et C, et dans une autre celles qui sont réputées mauvaises parce qu'elles en sont dépourvues. Dirons-nous que celui qui les répartit sans connaître autre chose que ces propriétés empiriques est en train d'évaluer? Non pas. En un sens il ne sait pas ce qu'il fait. Il peut s'imaginer que c'est un jeu ou une simple classification non évaluative. Autre réponse. Si la phrase 'ceci est bon' avait le même sens que la phrase 'ceci est A, B et C', le mot 'bon' aurait d'innombrables significations en fonction des critères retenus qui peuvent être eux aussi innombrables. Pourtant le mot 'bon' n'a qu'une signification. C'est si vrai que je puis comprendre l'énoncé 'voici un bon cheval' même si je ne sais rien des chevaux. Je ne peux le justifier, mais je peux le comprendre. Est-ce à dire que le mot 'bon' sans être la même chose que les qualités empiriques A, B et C consiste en une qualité indépendante, disons non naturaliste? Pas davantage. Cela vaudrait dire que le mot 'bon' est un nom. Or, il n'en est rien. Ce mot ne sert pas à désigner ou à décrire mais justement à évaluer i.e. à placer une chose dans une classe supérieure ou inférieure à une autre classe en vertu de certains critères présupposés et non proprement affirmés. C'est aussi ce qui se passe dans le cas des expressions Je recommande ou j'approuve'. Comme ces présuppositions nécessaires existent, l'activité d'évaluer est objective. Aussi la phrase J'aime cela' appartientelle à une catégorie logique différente de 'ceci est bon'. L'usage du terme évaluatif 'bon' dépend de certains critères, mais ne s'y réduit pas. Une permanence de droit est construite sur une permanence de fait sans s'y réduire. Admettons alors que ce soit bien dans le flux des pensées et de la vie que les unités premières de signification dans l'usage du langage éthique, 'obligation', 'responsabilité', 'promesse', 'pardon' prennent sens. Il semble que ces termes ont leur meil19

leure chance d'être intelligibles à l'intérieur des énoncés moraux et ceux-ci au sein du discours global de la décision. Ajoutons: d'un discours tenu entre nous, sous les aspects descriptifs, évaluatifs, normatifs. Ces suggestions - en partie d'origine wittgensteinienne, en partie de principe dialogique - ont un caractère holistique: leur contrecoup sur les unités élémentaires de la speeehaet theory existe mais il n'est sans doute pas seul en cause. Nous passerons vite sur les critiques externes élevées contre la méthode anglo-saxonne: l'aridité ou l'abstraction des questions posées, l'enjeu étroit de la problématique, le caractère typiquement académique des problèmes. Comment ne pas admettre que les jugements moraux ont été jusqu'ici envisagés en dehors des conditions réelles de l'action? L'importance du contexte interpersonnel et du cadre social a été manifestement négligée. Or, l'exigence de clarté dans l'expression et l'argument n'explique pas tout. On a objecté aussi que le propre des recherches méta-éthiques, dans la mesure où elles ne comportent que des analyses, c'est de rester indifférentes à tout système de valeurs possible. Ce genre de critique est en grande partie injuste. D'abord parce qu'on immobilise la méthode à la première phase de son application, disons à la première moitié du XXème siècle. On constate que plus récemment, à la faveur de la crise de la conscience politique aux États-Unis, de la guerre du Golfe, du Tsunami, les auteurs acceptent d'instruire d'authentiques problèmes moraux: liés aux manipulations génétiques, à l'arrêt de la vie ou à la définition sociale de la mort, au droit à l'euthanasie, à l'avortement à l'objection de conscience, à la justice sociale, à la dissidence, à la révolte des minorités, à la maîtrise de l'environnement 1 etc. La pratique de l'analyse se révèle plutôt efficace. Injustes, ces critiques le sont d'un autre point de vue. Elles présupposent que les recherches méta-éthiques sont condamnées à séparer l'analyse de toute prise de position normative, alors que c'est tout le contraire: elle ne parvient pas à rester normative ment neutre, l'œuvre de Hare le confirme assez.
Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre 20
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Les limitations internes de l'approche méta-éthique sont plus instructives. Traiter des problèmes de sens dans un cadre formel précis, on n'ignore pas ce que les épistémologues ont gagné de leur côté à cette approche: éviter le psychologisme en substituant à l'appareil des idées une analyse logique des prédicats et des corpus d'énoncés, jeter les bases d'une méthode rigoureuse en philosophie. L'exemple était tentant pour l'éthique. Au lieu de rechercher les conditions de possibilité de jugement moral, on a voulu (commencer par) travailler sur les conditions formelles des énoncés moraux. Mais les limitations sont peut-être plus évidentes dans le cas de l'éthique.
1 D'abord, on peut mettre en question le parti pris d'ana0

lyse formelle. Ce parti pris, qui consiste à saisir le bien, le devoir, la valeur, comme faits logiques, et comme faits de signification, n'est pas autonome. Il se déploie nécessairement à partir d'une prise de position en philosophie du langage. Elle seule peut justifier le primat d'une telle approche du problème. Mais cette prise de position ne peut se justifier jusqu'au bout. En effet, l'analyse des énoncés moraux est un cas particulier de l'analyse des énoncés exprimés en langage ordinaire. Seulement, l'analyse du langage ordinaire en général est impuissante à se réfléchir elle-même. Elle est incapable de nous dire dans quel jeu de langage le philosophe est en train de parler du langage ordinaire. Une impuissance qui se traduit par l'incapacité de ces auteurs à démontrer que le langage qu'ils décrivent puisse être autre chose qu'une variété historique de l'anglais, et par conséquent une configuration symbolique contingente. Il faut en convenir, ces philosophes ne réfléchissent pas volontiers - sinon de manière assez négative comme Wittgenstein, ou assez dogmatique comme Russell - au point de vue de la réflexion sur le langage: qu'il s'agisse du langage moral, du langage de l'action en général, du langage politique ou du langage mathématique. Cela remonte loin. À aucun moment le mathématicienphilosophe Frege ne se pose la question de savoir si le modèle de l'intelligibilité du langage doit être conçu avant tout pour le langage des mathématiques. Il ne se demande pas davantage si le langage dans lequel il réfléchit sur le langage mathématique obéit 21

au même modèle que le modèle d'intelligibilité qu'il dégage pour le langage mathématique. Il est clair qu'on peut s'interroger pourtant: ce langage, qui parle du langage mathématique (ou du langage juridique, ou politique, ou moral) pour dire de quoi il est fait, comment fonctionne-t-il? C'est là une réalité que la réflexion laisse à l'état irréfléchi. 2° Or, si l'indispensable méta-langue demeure la langue de communication, on ne saurait manifestement partir, comme le font Frege ou Ayer, de l'intelligibilité d'un domaine particulier, pour examiner sa seule nature. La bonne question est sans doute de se demander plutôt comment les hommes en viennent à s'entendre pour connaître, pour agir ou pour évaluer, comment ils en viennent à se comprendre, au-delà de l'analyse formelle qui décompose secondairement la présence de l'intelligibilité. Du même coup, il est probable que l'investigation ne pourra et ne devra pas se soustraire à la philosophie de l'esprit, à la philosophie de l'action ou de la personne. Pas question de considérer les concepts moraux en dehors du soi comme esprit et personne, en dehors de l'histoire et de la société. 3° Si le langage ordinaire est ainsi rendu à sa contingence, et le pouvoir de dire aux conditions de possibilité du pouvoir de communiquer par signes en général, l'investigation philosophique qui, de Moore à Austin, admettait la terminologie morale comme crible de l'analyse, se trouve singulièrement relativisée: la voilà tributaire d'un langage donné qui reçoit le réseau des concepts évaluatifs. Tant la terminologie retenue que le terme même d'évaluation cessent d'être idéologiquement neutres. On pourrait en effet qualifier d'idéologie cette situation où l'analyse logique se trouve intriquée avec un parti pris implicite. On ne peut plus se dérober tout à fait à la critique idéologique: peut-être faudrait-il, après tout, trouver des explications sociales ou historiques à la prospérité de la philosophie anglo-saxonne. On a pu dire que le mouvement analytique de langue anglaise porte la marque d'un manque général de désaccord idéologique, effet d'un consensus individualiste et libéral. 4° Enfin, la méthode affecte la position des problèmes. Plus clairement sans doute que dans d'autres philosophies, les 22

moyens de l'analyse inclinent les thèses elles-mêmes. Ce qui entraîne la relativité des résultats aux ressources logicolinguistiques disponibles. La caractérisation formelle dépend directement de l'invention au sein de la théorie logique et des recherches en sémantique et pragmatique Ge ne dis pas 'sémiotique'). Les moyens utilisés se transforment aussi sous l'impact des objets et des domaines concernés. On doit concéder que l'analyse des énoncés moraux a été très dépendante du fait que l'investigation s'est longtemps limitée au contenu propositionnel ou 'locutoire' de l'énoncé. Le crible analytique, en s'enrichissant de Russell à Austin, a transformé le statut sémantique des prédicats moraux. Ils apparaissent dans des énoncés sui generis pour G. E. Moore, des pseudoénoncés pour Carnap et Ayer, une variété d'énoncés prescriptifs pour Hare. Ils ne sont plus du tout des prédicats chez Wittgenstein. Avec le dernier Wittgenstein, c'est le principe même de l'analyse sémantique qui est remis en cause. Ses notions de 'forme de vie' et de jeu de langage' encouragent à la description des usages concrets plutôt qu'à l'analyse proprement formelle. Avec cette conséquence que les usages du langage cessent alors de se diviser nettement en descriptifs et évaluatifs, en cognitifs et en pratiques. Pour Wittgenstein, ce sont là des termes spécialisés de philosophe qui ont apporté jusqu'ici une distorsion plutôt qu'un secours à qui veut comprendre nos manières de parler en éthique. En fin de compte, il n'y a pas de distinction claire entre les usages, ni de fonction unique qui rende normatif un fragment de discours. C'est bientôt la grande problématique d'origine où l'on opposait constatation de fait et jugements de valeur, qui devient une source de perplexités à dissiper plutôt que de problèmes. Le paradoxe vient de ceci: avec l'enrichissement des moyens d'analyse qui accompagne l'introduction de l'idée de jeu de langage - surtout la théorie des actes de langage, qui s'édifie de Austin à Searle - l'influence de Wittgenstein a eu également pour effet, sur ses vrais disciples, que l'on a renoncé peu à peu, autour des années cinquante, à traduire le discours dit moral dans un idiome plus clair et plus sûr. On a cessé progressivement de 23