Être, paraître, disparaître

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Nous passons notre vie à nous construire ou du moins à paraître. Mais que construisons-nous ? La forme que nous habitons et qui manifeste la vie n'est-elle pas à l'origine d'une méprise ? Notre intelligence, en voulant dominer la matière et en proposant une façon d'être en collectivité, ne nous a-t-elle pas enfermés dans une idéologie qui reste impuissante pour dissiper l'angoisse de la mort !

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Date de parution 01 mars 2014
Nombre de visites sur la page 434
EAN13 9782336338583
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Questions contemporaines Gilbert ANDRIEU
ÊTRE, PARAÎTRE, DISPARAÎTREQ
Au-delà de la vie et de la mort
QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Nous passons notre vie à nous construire ou du moins à paraître.
Mais, que construisons-nous ?
La forme que nous habitons et qui manifeste la vie n’est-elle pas QQQà l’origine d’une méprise ? Notre intelligence en voulant dominer la ÊTRE, PARAÎTRE,matière et en proposant une façon d’être en collectivité ne nous
a-t-elle pas enfermés dans une idéologie qui reste impuissante pour
dissiper l’angoisse de la mort ! DISPARAÎTRE
Nous avons inventé l’immortalité et la transcendance pour justi er
Au-delà de la vie et de la mortd’efforts que le temps semble ignorer. Or la matière possède la
capacité de se transformer indé niment ! L’ordre que nous opposons
au chaos n’est que le fruit de notre ignorance et de notre extrême
dif culté à retrouver l’être que nous sommes sous de multiples
déguisements de circonstance.
Ne faut-il pas raisonner autrement ou ne plus raisonner ?
Gilbert Andrieu, professeur honoraire des Universités cherche à
concilier ses recherches multiples et sa propre lecture de la mythologie
pour essayer de comprendre pourquoi l’homme refuse la mort. Après
avoir longtemps utilisé la raison pour donner du sens à la vie, après avoir
découvert que tout ne peut pas être expliqué par l’intelligence et que
la vie ne fait que se manifester dans une forme, après avoir écarté son
origine divine, il s’oriente vers une autre approche de la matière.
Questions contemporaines
Illustration de couverture : Huile sur toile de Sarandis Karavousis (1938-2011)
ISBN : 978-2-343-02894-1
24 €
Gilbert ANDRIEU
ÊTRE, PARAÎTRE, DISPARAÎTRE


ÊTRE, PARAÎTRE,
DISPARAÎTRE


AU-DELÀ DE LA VIE ET DE LA MORT
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux,
chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement,
exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.


Dernières parutions

LUONG Cân-Liêm, Le réfugié climatique. Un défi politique et
sanitaire, 2014.
Gilbert CLAVEL, La gouvernance de l’insécurité, 2014.
Djilali BENAMRANE, L’ONU : source ou frein au droit public
international ?, 2014.
Mario ZUNINO, Quand le JT de TF1 fait son cinéma, 2013.
Delphine DELLA GASPERA, L’économie moderne au risque de
la psychanalyse, pour un développement plus sain, 2013.
Jean–Christophe TORRES, Quelle autonomie pour les
établissements scolaires ?, Réflexions sur la liberté pédagogique
dans les collèges et les lycées, 2013.
Frédéric JONNET, Officiers : oser la diversité. Pour une
recomposition sociale des armées françaises, 2013.
Stéphane CHEVRIER, Gérard DARRIS, Les résidents secondaires
à l’âge de la retraite, 2013.
Mohamed Amine BRAHIMI, Réflexion autour d’Alain Badiou et
Toni Negri. Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires,
2013.
Alain CHEVARIN, Former sans déformer ni conformer, 2013.
Bruno COQUET, L’Assurance chômage, une politique malmenée,
2013.
Nesmet LAZAR, Peut-on encore sauver la France ?, 2013.

Gilbert ANDRIEU






ÊTRE, PARAÎTRE,
DISPARAÎTRE

AU-DELÀ DE LA VIE ET DE LA MORT DU MÊME AUTEUR




Aux éditions ACT İO

L’homme et la force. 1988.
eL’éducation physique au XX siècle. 1990.
Enjeux et débats en E.P. 1992.
À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994.
eLa gymnastique au XIX siècle. 1997.
Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002.

Aux PRESSES UN İVERS İTA İRES DE BORDEAUX

Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique
ème èmeaux 19 et 20 siècles. 1992

Aux éditions L’HARMATTAN

Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004
Sport et spiritualité. 2009
Sport et conquête de soi. 2009
Au-delà des mots. 2012
L’enseignement caché de la mythologie. 2012
Au-delà de la pensée 2013
Les demi-dieux. 2013
Œdipe sans complexe 2013
Le choix d’Ulysse 2013




TAILLEUR DE PIERRE




Il existe une idée reçue assez bien admise. Nous
pensons que chacun de nous est responsable de sa construction.
Nous serions comme une pierre ou un morceau de bois et nous
pourrions avec des outils adaptés nous transformer, nous
modeler. Tout au long de la vie, nous serions invités à nous
façonner à l’aide de nombreux outils, l’éducation n’en serait
qu’un parmi tant d’autres, nous serions ciselés comme des
objets en vue de devenir un idéal qui pourrait passer pour une
œuvre d’art. De là à considérer chaque individu comme un
sculpteur plus ou moins talentueux, il n’y a qu’un pas vite
franchi, mais qui souvent se rapporte davantage à notre façon de
penser. La chirurgie esthétique est appelée de plus en plus à
intervenir en faveur de nos fantasmes, mais agissons-nous
vraiment comme ces anciens maçons qui taillaient chaque
1pierre avant de s’en servir pour construire une maison ?

J’ai passé de longues années à agir de la sorte, aussi
bien vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis de mes étudiants en
espérant m’approcher le plus possible de l’enseignant idéal que
je voulais être et que j’encourageais les plus jeunes à devenir,
puisqu’ils voulaient devenir professeurs. Je sais ce que cela
représente lorsque l’on n’a pas véritablement fait le choix de le
devenir, je connais le moment où l’envie devient plus grande

1 Nous ne savons plus construire qu’avec des matériaux préfabriqués. Il faut
aller vite et le résultat est souvent le manque de plaisir que nous avons à
habiter des cages à lapins, comme le disait mon père ! Les derniers tailleurs de
pierre, maçons italiens n’ont pas résisté longtemps au précontraint ! Comment
ne pas regretter le temps des cathédrales ou des châteaux renaissance qui n’ont
pas pris de vraies rides en vieillissant ?
5que les difficultés rencontrées et j’ai pris conscience que l’effort
n’est jamais terminé. Devenir le héros que l’on a rêvé d’être
pendant l’adolescence n’est pas chose facile et, souvent,
l’individu préfère abandonner son rêve plutôt que de lutter
contre les obstacles qui lui barrent la route. Cela dit, je connais
l’existence de ce besoin de changer, de se parfaire, de devenir,
physiquement ou mentalement, celui que l’on aimerait être.
Nous en observons chaque jour de nombreuses tentatives et je
peux certifier que les outils sont nombreux pour assurer les
premiers pas d’une métamorphose. Mais sommes-nous satisfaits
à la fin du travail, si fin il y a ?

À la volonté de tailler dans la matière, il faut ajouter la
qualité des outils. Il ne suffit pas de vouloir, de décider, d’avoir
un bon modèle et de savoir le regarder, il faut aussi se connaître
et choisir l’outil le mieux adapté à la production de l’œuvre que
l’on veut réaliser. Se connaître est indispensable pour choisir
l’outil opportun, pour accentuer une qualité souhaitable ou
gommer une tache qui ne fait pas que s’étaler en surface et
pénétrer en profondeur. Pour éviter de parler de moi et prendre
un exemple parlant, je ferai référence à Héraclès, le modèle de
combattant que la mythologie ne cesse de nous présenter
comme le héros idéal. Héraclès est un demi-dieu qui part à la
conquête de l’immortalité, du moins on le pense et son mariage
avec Hébé, la jeunesse éternelle, nous encourage à le dire. Ses
douze travaux légendaires, et bien d’autres peuvent être
considérés comme un travail de transformation effectué sur
luimême, pour passer de l’état de mortel à celui d’immortel.
Lorsqu’il combat le Lion de Némée, il ne peut le faire, ni avec
son arc et ses flèches, ni avec sa massue, il doit le faire avec ses
bras, avec ses mains, avec sa force pure, sans outil. Non
seulement, il doit tuer le lion, mais lui enlever sa peau qui
deviendra sa cuirasse, comme Zeus et Athéna qui sont habillés
avec l’égide. Nous avons là un détail significatif, mais
l’ensemble l’est plus encore. Lorsqu’il combat l’Hydre de
Lerne, il doit couper toutes les têtes de serpent qui renaissent de
son cou, mais il doit brûler toutes les têtes dès qu’elles
apparaissent pour qu’elles ne renaissent pas, car il ne suffit pas
de les couper pour qu’elles disparaissent. Les serpents
6représentent les passions qui, comme chacun sait, renaissent
sans cesse, souvent plus fortes à chaque nouvelle apparition. Or,
devant l’ampleur de la tâche, Héraclès doit faire appel à son
neveu, ce n’est pas lui qui les brûle, il reste donc dépendant des
passions en quelque sorte. C’est si vrai que lorsqu’il sera sur le
point d’obtenir la ceinture de la reine des Amazones, il faudra
qu’Héra intervienne pour que la beauté de l’Amazone ne
subjugue pas le héros.
Tout au long de sa montée vers le Ciel, de son effort
pour devenir immortel, Héraclès ne fait que s’approcher du but,
il reste dominé par l’attrait des jolies femmes, qu’il s’agisse de
la reine Omphale qu’il finit par épouser avant de lui donner un
enfant, qu’il s’agisse de Déjanire qu’il épouse plus tard,
semblet-il, qu’il s’agisse de la concubine qui serait un prix gagné dans
un concours de tir à l’arc, mais qui pousse Déjanire à suivre les
conseils du centaure Nessos et à lui faire parvenir une tunique
empoisonnée qui le conduira sur le bûcher.

Tout cela est vite raconté, mais l’essentiel ne se situe
pas dans la seule transformation d’Héraclès. D’autres
transformations sont beaucoup plus rapides comme celle de
Narcisse qui change spontanément en devenant une fleur, juste
en se penchant au-dessus d’une fontaine d’eau pure et en
découvrant un visage qu’il aime soudainement au point de
vouloir l’embrasser et de se noyer.

Toutes les transformations ne portent pas sur la
dimension spirituelle de la vie et d’autres objectifs peuvent être
visés. Si j’ai pris ces exemples de transformation, c’est surtout
pour montrer qu’un tel besoin ne date pas d’aujourd’hui et que
les mythes dans leur ensemble nous parlent de ce type d’effort
que les tragiques reprendront pour en faire des tragédies
moralisatrices. Il semblerait que depuis que l’homme existe, il
soit guidé par une sorte d’insatisfaction plus ou moins intense
qui le conduit à utiliser des outils permettant un changement,
des outils qu’il fabrique souvent lui-même.

En fait il s’agit de ne pas confondre le fait de sculpter sa
propre statue, d’être créateur comme peut l’être un artiste, et le
7fait de sculpter l’homme que nous avons idéalisé et qui
correspond à un certain nombre de valeurs plus ou moins
unanimement reconnues. Il est vrai que les valeurs spirituelles
sont rarement ce que recherchent les jeunes générations. Il est
aussi vrai, hélas, que les plus vieilles ne semblent pas toujours
plus attirées.
Nous connaissons bien les adeptes du body-building qui
abusent de la fonte et d’un certain nombre de compléments
alimentaires pour se donner une forme qui leur permettra de
devenir un Apollon des temps modernes. Nous connaissons
moins bien ceux qui s’efforcent lentement, ou de façon
opiniâtre de tailler dans la masse de la matière pour obtenir le
chef d’œuvre qu’ils imaginent pouvoir devenir. Nous
comprenons vite que ce chef d’œuvre n’est pas que
morphologique, ou hygiénique, ou athlétique.

L’homme peut-il être sculpteur de sa propre statue et
peut-on parler de statue en ce qui concerne la personne
humaine ? Certes, nous évoquons souvent la stature des
individus, mais cela reste très approximatif et demande des
précisions. Si certains artistes sont capables de sculpter de
véritables œuvres d’art ressemblant à des êtres humains, il
existe également des sculpteurs animaliers, il est permis de
penser que l’homme à travers l’art n’a jamais cessé de
reproduire la nature, mais qu’il peut également se comporter
2comme un artiste vis-à-vis de lui-même .

Une fois encore les mots nous trompent parce qu’ils
sont utilisés en perdant leur ancrage originel, parce que nous
jouons avec eux et les utilisons pour matérialiser nos idées, au
risque de sortir de notre sacro-sainte logique.
Si nous en restions à la morphologie, l’expression
pourrait encore garder du sens. Notre squelette est habillé de
muscles et cet habit peut changer tout en se rapportant à

2 Une mention particulière peut être faite à propos de la statuaire grecque.
Lorsque Phidias, Lysippe ou Praxitèle et d’autres sculptaient l’homme idéal,
tel qu’ils le concevaient, ils ne copiaient pas la nature, ils la sublimaient. Les
hommes et les femmes qu’ils ont produits sont des idéaux non des portraits
fidèles.
8certaines conventions, certaines analyses qui sont plus souvent
3liées à la mode qu’à l’hygiène de vie . S’il est souhaitable que
notre corps soit étoffé de muscles, ne serait-ce que pour bien
vivre et vaquer à un ensemble d’occupations, toute exagération
semble engendrer de la gêne, quand ce ne sont pas des dangers
ou des maladies. À l’opposé, l’anorexie est un exemple de
cause qui transforme les formes de notre corps non seulement
sur le plan de l’esthétique, mais encore et surtout sur le plan de
la santé. L’anorexie est une maladie ! Ne peut-on pas dire qu’au
début il peut s’agir d’une simple idée, d’un choix de silhouette,
d’une copie de magasine, d’une croyance pas toujours bien
fondée, que l’idée finit par devenir obsession, détournement de
l’attention, erreur intellectuelle, puis état psychotique jusqu’au
moment où le corps dans son ensemble ne peut plus réagir sans
4une force extérieure ?
L’exagération inverse du culturiste semble moins
problématique. En fait, on sait peu qu’en vieillissant les muscles
demandent de l’entretien et qu’il faut s’en occuper
méticuleusement ! Lorsque l’usage de la force et la conquête
d’une forme ne sont plus là pour encourager l’amateur, à quoi
peuvent servir des masses de chair flasque ?
Que dire de la mode qui, depuis des années, donne la
priorité à des mannequins squelettiques ? Entre le trop des
culturistes des deux sexes et le pas assez d’une sorte d’élite du
bon goût, il y a place pour des individus normaux, même s’il
faut se méfier de tout ce qui est considéré comme une norme.
Chacun voit midi à sa pendule c’est vrai, mais l’homme
est aussi un mouton de Panurge !

Il suffirait de faire le tour de nos musées pour
s’apercevoir que les formes de corps évoluent et que ce qui

3 En 1870, Demeny, jeune bachelier se rendant à Paris, avait constaté, dans la
salle de dessin qu’il fréquentait à Lille, que sa morphologie laissait à désirer.
Il s’était rendu chez Triat, un gymnasiarque à la mode, pour se faire des
muscles et étoffer sa carcasse. Il le dit lui-même dans son autobiographie.
4 Je crois que nous ne sommes pas toujours conscients des ravages de la mode
sur le plan de la santé. Fut un temps les médecins partaient en guerre contre le
corset. Il revient sous d’autres formes parce que nous préférons le paraître à
l’être !
9pouvait être jugé beau à une époque ne l’est plus à une autre.
De la statuaire grecque antique à nos jours, pour ne pas
remonter plus loin dans le temps, ce que propose l’archéologie,
l’homme n’a pas cessé d’imaginer, ou de représenter, ou de
sublimer la beauté, en partant toujours du même squelette ou
presque. Le Gladiateur combattant d’Agasias diffère peu de nos
lutteurs contemporains quant à sa musculature. Il n’est pas utile
de s’enfermer dans le détail ni de faire une étude anatomique
poussée pour voir que, d’un millénaire à l’autre, les muscles
obliques ont toujours existé dans la sangle abdominale, même si
chez un grand nombre d’entre nous ils ne sont pas visibles par
manque de développement. Les athlètes des Jeux antiques et
des Jeux rénovés diffèrent peu morphologiquement.
Aujourd’hui, comme hier, chaque spécialisation athlétique aura
tendance à sculpter l’individu en quête de performance, bien
entendu avec des spécificités. Certains muscles seront plus
développés que d’autres, mais tous les muscles existent,
quelque soit leur volume. Pour devenir un vainqueur
olympique, il faut aussi les discipliner.
Accordons donc au travail et à la répétition d’un geste
la possibilité de transformer la silhouette d’un homme,
l’harmonie de ses formes, et même la nature des tissus, ce qui
eétait déjà souligné par les spécialistes à la fin du XIX siècle en
observant la perte de graisse sous la peau des boxeurs.

Si les formes changent, les attitudes et les mouvements
changent aussi, et entre le mouvement d’un spécialiste et celui
d’un débutant, la différence s’impose à l’œil, même non averti.
Je considère, en tant qu’entraîneur d’athlétisme, que le geste
efficace est souvent le plus beau et, sans oublier la philosophie
chère à Gropius et à l’École du Bauhaus, ou celle de Raymond
Bayer sur la grâce, j’ajouterai que l’observation montre souvent
que le beau mouvement est aussi le plus rentable. Je sais aussi
qu’il est difficile d’oublier les grimaces d’Émile Zatopek, mais
nous ne sommes plus dans le même cas de figure que pour un
saut ou un lancer. J’ajouterai également que le geste juste,
efficace et beau, se perçoit aussi bien dans le temps que dans
l’espace, dans son rythme autant que dans son déroulement
spatial.
10 Zatopek apportait une autre démonstration de force, non
plus celle des muscles, mais celle de la volonté !
Je reconnais que l’évolution des sports peut faire naître
des réserves, et je constate, par exemple, que les nageurs, pour
nager le plus vite possible sur cinquante mètres, se dotent de
muscles impressionnants qui conduisent à s’interroger sur la
nature même d’un tel sport. De l’anguille serions-nous en train
d’évoluer vers le requin, demains peut-être vers la baleine ?

Avant d’aller plus loin ne faut-il pas rappeler que la
beauté ne craint pas la nudité alors que la laideur s’ingénie à
tromper l’observateur par une multitude d’artifices, qu’il
s’agisse de prothèses ou d’habillement. Tout costume permet de
faire illusion, de paraître, d’être conforme ou désirable, il
s’appelle aussi travestissement, et les travestis du dimanche, ou
de tous les jours, ne sont que des mortels qui tentent de donner
le change en présentant ce qu’ils ne sont pas ou ne veulent pas
être, ou voudrait bien être lorsque la nature ne leur a pas donné
5ce qu’ils souhaitaient .
S’il existe des costumes utilitaires, des tenues adaptées
à des fonctions, s’il existe des costumes qui permettent de jouer
des rôles, sur scène ou dans la rue lors du carnaval, il existe
depuis l’Antiquité des masques pour jouer la tragédie. En soi, le
costume est un masque, il facilite l’interprétation d’un autre
soimême lorsque la relation l’impose. L’art de s’habiller
accompagne celui du tailleur de pierre !
Ce qui domine l’usage d’une parure, quelle qu’elle soit,
c’est bien l’échange entre soi et l’autre, mais le costume n’est-il
pas là essentiellement pour accompagner un discours, pour
donner plus d’ampleur aux mots utilisés ? Pose ton masque, on
t’a reconnu ! A contrario, l’art de se déshabiller pourrait nous
instruire sur une autre forme d’échange et nous montrer que
l’art n’est pas toujours libre dans ses créations. Les juges
dénudant Phryné pour la déculpabiliser ne sont qu’un exemple
d’utilisation de cet art !

5 Je ne tiens pas à critiquer qui que ce soit, juste tenter d’expliquer le besoin
de paraître qui peut conduire très loin, jusqu’à la chirurgie et même au
suicide ! J’ai découvert avec surprise que cela existait déjà dans l’Antiquité !
11 Je voudrais faire ici une remarque. On ne manipule par
l’argile comme on taille la pierre ! Si nous en restons au produit
fini, à l’œuvre, cela semble peu important. Si, par contre, nous
nous plaçons en amont de l’œuvre, dans la peau de celui qui
confectionne l’objet auquel il pense, l’art n’est pas tout à fait le
même. Il est toujours possible d’ajouter de l’argile et de revenir
en arrière sur son travail, ce n’est pas le cas pour le tailleur de
pierre : lorsque l’éclat est parti, il ne peut être remplacé.
L’attention ne sera pas la même, l’intention non plus. Nous
sommes bien obligés de voir que chaque matériau se travaille
d’une façon particulière, avec des outils adaptés : le fer utilisé
par César n’est pas le marbre utilisé par Rodin. L’homme en
tant que matière ne peut certainement pas se travailler comme
du fer ou du marbre et c’est là que se situe l’essentiel de nos
difficultés. Nous pensons que l’homme est un objet et nous
voulons le travailler comme les autres matières, mais est-ce
possible ? Peut-on être simultanément l’œuvre et l’artiste ?

On peut s’émerveiller, ou sourire, en pensant au
caméléon, mais l’individu a développé cet art du camouflage ou
de la présentation grâce à son imagination et à son ingéniosité.
Peut-être que l’expression « l’habit ne fait pas le moine » lui
doit quelques forces ! Comment ne pas évoquer ici la naissance
du Minotaure, permise par un habit, ou une prothèse, inventée
par Dédale, et permettant à Pasiphaé, la femme de Minos, roi de
Crète, de faire l’amour avec le taureau de Poséidon dont elle
était amoureuse ? Certes, il faudrait dépasser le premier degré
de la légende, mais, déjà, nous comprenons comment les
mortels croyaient piéger les dieux. Il y aurait bien d’autres
métamorphoses à rappeler, surtout celle de Zeus lorsqu’il
décide d’enfanter un rejeton divin. Faut-il reconnaître que nous
n’avons pas encore dépassé le stade de la ruse de Prométhée à
l’égard de son cousin Zeus ? Ne sommes-nous pas sans cesse
amenés, volontairement ou involontairement, à nous tromper les
uns les autres en voulant conserver l’ascendant sur nos
interlocuteurs. Le costume est un instrument de guerre, les idées
plus encore certainement. Il est une cuirasse qui protège et peut
assurer la victoire. Avouons que l’exemple des chevaliers
mortellement atteints par des carreaux d’arbalète ne va pas dans
12le sens d’un habit protecteur ! Il y aurait beaucoup à dire sur le
costume, mais il vaut mieux considérer que tailler une pierre ne
consiste pas à nous doter d’un habit quelconque. Dans ce cas,
reconnaissons qu’il n’est pas facile de changer de costume, que
se cacher sous des peaux d’emprunt n’est pas la même chose
que sculpter une peau idéale. Sans aller plus loin, nous
comprenons aisément qu’être et paraître ne demandent pas les
mêmes efforts ! On est, mais si l’on veut être quelqu’un d’autre
cela demande du temps et de la continuité avant d’arriver au
résultat souhaité. Par contre si l’on veut seulement paraître, cela
demande un vestiaire bien fourni et juste l’effort de se rhabiller
pour paraître ! Comment ne pas entrevoir, dans les deux cas,
une disparition entre deux apparitions ?

En utilisant des idées, l’homme continue à tromper son
monde et à se tromper lui-même. Il devient ce qu’il veut être
plus que ce qu’il est et il finit par croire qu’il est devenu ce qu’il
voulait être. Lorsque Henri Laborit fit grincer des dents en
comparant l’homme au rat, il détenait une grande partie de la
vérité, la plus biologique certainement, mais, socialement,
l’homme est probablement l’espèce la plus experte à vouloir
être ce qu’elle n’est pas. Est-ce se comporter comme un rat que
de passer son temps à paraître ?
C’est sur le plan des idées qu’il use du plus grand
nombre de camouflages.
C’est sur le plan des idées qu’il se construit le
personnage idéal qu’il met en scène et qu’il s’efforce de jouer le
plus longtemps possible à moins qu’il n’endosse autant de rôles
qu’il faut pour tromper son monde à chaque instant.
C’est sur le plan des mots qu’il se trompe et trompe les
autres parce que les mots ont hérité des prouesses du caméléon.
J’ai déjà abordé ce problème dans trois autres livres qui
s’enchaînent : Au-delà des mots, Au-delà de la pensée, Au-delà
de l’amour. L’illusion est une sorte de tendance naturelle chez
l’homme. Insatisfait de son existence, jaloux des dieux qu’il a
créés, il se rend bien compte qu’il ne sera jamais ce qu’il rêve
d’être. L’homme passe son temps à se raconter des histoires, à
13les mettre en scène, à les interpréter, mais aussi à en subir les
6effets parfois dévastateurs .
S’il est permis d’être brillant dans tous les domaines
lorsque l’adolescence l’emporte en déraison, il n’est plus permis
d’être un personnage de roman dans l’âge adulte et c’est
pourquoi certains individus tentent de briser le miroir qui leur
renvoie l’image de ce qu’ils ne sont pas devenus. Peut-être
serait-il préférable de se chercher dans les mille reflets d’un
cristal ! Le plus poli des miroirs ne peut que renvoyer l’image
que nous avons envie de voir, ou bien que nous pouvons voir à
un moment donné de notre existence. Narcisse fatigué et
assoiffé par la chasse, encore faudrait-il étudier en quoi cette
chasse consiste, se voit dans une source d’eau pure et découvre
celui qu’il ne connaissait pas. Il ne tombe pas amoureux de
luimême, mais de celui qu’il n’a jamais interprété, de celui qu’il a
toujours été sans le savoir, sans le comprendre dans ses
multiples épreuves amoureuses, il tombe amoureux du beau en
soi ! J’aurais tendance à penser qu’Éros, le dieu sorti de la Nuit,
l’a piégé !
Le miroir n’est jamais recouvert de poussière, ce sont
nos yeux, notre volonté, notre crédulité, notre avidité, notre
volonté de puissance qui nous interdisent de voir ce qui est. Le
plus bel examen de conscience, ou du moins la plus belle
recherche de soi reste à mes yeux le questionnement de
Zarathoustra.
Alors !

Comment peut-on prétendre construire l’œuvre d’art
que nous sommes par principe ? Comment travailler cet
individu à peine ébauché pour en faire autre chose qu’un
surhomme artificiel ? L’image du tailleur de pierre est-elle
bonne pour nous faire comprendre que chacun de nous doit
prendre les outils du maçon, du moins ceux des vrais maçons
d’autrefois, ceux qui permettaient de donner une forme précise
à la pierre ? J’ai regardé travailler des compagnons refaisant à

6 Les pièces de Molière sont certainement des critiques acerbes de toutes ces
tromperies, mais cela ne suffit pas pour nous alerter quant à nos propres
agissements. L’avare ne se voit pas en avare !
14l’identique des pierres pour restaurer une église, j’ai regardé
travailler des maçons à Bali, lorsqu’ils construisaient des
temples et ressemblaient à des ébénistes plus qu’à des maçons
en rabotant des pierres tendres qui durcissent ensuite au contact
de l’air. Ils travaillaient sur de la pierre, la transformaient, lui
donnaient une forme, la forme qu’elle devait avoir pour
s’harmoniser avec l’ensemble de l’édifice, avec un autre âge,
avec un autre sens de la vie. J’ai connu un sculpteur particulier
un passeur de rivière, qui ne faisait que donner à une pierre
trouvée, au milieu de tant d’autres, une forme qu’il croyait
reconnaître en elle. Que dire du facteur Cheval qui, toute sa vie,
a ajouté des pierres à son palais pour en faire le monument que
l’on visite aujourd’hui ? Enfin comment oublier le dernier acte
de Don Juan ou un commandeur de pierre entraîne le héros
volage dans la mort ?

Mais l’homme est-il une pierre que l’on peut tailler ou
polir, une pierre que l’on peut transformer à partir d’une idée, à
partir d’une image que l’on se ferait de soi-même et que l’on
idéaliserait ?

Dans cette approche de la matière, il y a quelque chose
qui me dérange profondément : l’idée que la matière serait
soumise à un idéal qui ne peut émerger que de notre esprit. J’y
vois la volonté de dominer la matière en oubliant tout
simplement que nous sommes de la matière, y compris notre
cerveau. Il y a dans cette démarche comme une sorte de
croyance, ou d’aveuglement : la matière serait modelée par
l’intelligence et l’intelligence serait guidée par les dieux qui
veillent sur les hommes. Pour devenir immortel, ou l’égal des
dieux, l’homme aurait pour tâche de prendre en main ce qu’il
est en tant que matière, de changer cette matière en esprit, de
rompre ses chaînes terrestres. Nous savons pourtant que, sans
Héraclès, Prométhée serait resté enchaîné au Caucase et que,
sans Chiron, il n’aurait pu remonter jusqu’à l’Olympe ! Il est
vrai que l’on peut s’interroger sur les différents choix que nous
rencontrons ici. Prométhée a-t-il bien choisi en voulant
remonter à l’Olympe, une bague au doigt, ne l’oublions pas ?
15Chiron n’a-t-il pas mieux choisi en demandant la mort et en
abandonnant une immortalité qui ne lui suffisait pas ?
Peut-être faudrait-il poser le problème autrement et
nous demander si notre esprit n’y est pas pour quelque chose, si
notre désir de changement n’est pas induit par la matière
elle7même qui ne pense qu’à danser en écoutant Dionysos ?

Le mot matière est-il pris ici dans son sens premier ? Ne
confondons-nous pas la manifestation de la matière, ou la
forme, avec la matière originelle sans laquelle la forme
n’existerait pas ?
Une pierre est-elle de la matière ou une manifestation
de la matière ? La pierre comme l’homme est une forme.
Certes, elle se déforme moins vite, elle ne subit pas le temps à
la même vitesse que nous et Fernand Braudel a su mettre en
valeur de telles différences en faisant de l’histoire. Comment ne
pas voir que le temps de la pierre, le temps géologique, n’est
pas celui des hommes, encore moins celui des dieux que nous
avons inventés pour nous bercer d’illusion ?
Notre corps se transforme de façon visible, la pierre de
façon invisible, du moins à nos yeux. Cela ne signifie-t-il pas
que toutes les transformations ne conduisent pas de façon
identique à la mort d’une forme ? Lorsque l’on regarde un
torrent cascader, ce n’est pas l’eau qui change, mais le torrent,
autrement dit une manifestation de la matière parmi tant
d’autres. Lorsque la neige ou la glace deviennent de l’eau,
peuton dire que le Soleil s’est comporté en tailleur de pierre ?

Une autre idée s’impose.
L’homme n’est pas une forme qui devient, qui change,
mais une forme qui pourrait être libérée des autres formes qui la
recouvrent par héritage et par éducation ! Nous retrouvons une
fois encore l’image des poupées russes emboîtées les unes dans
les autres !
À l’origine, il y aurait une forme pure et cette forme
pure aurait subi de multiples transformations non désirées,

7 J’ai approfondi la différence entre Dionysos et Zeus dans La preuve par
Zeus.
16nécessaires à notre façon de vivre. Il serait possible, comme
avec une gomme, d’effacer les traits les moins acceptables, les
plus dérangeants, ceux qui dénaturent le plus la forme
originelle ! Déjà, il faudrait que cette forme pure ait vu le jour,
mais quand ? De quoi parle-t-on exactement ? Cette forme
originelle, ou potentielle dans l’enfant, aurait subi de
nombreuses transformations au fil du temps, mais le retour à
cette origine est-il possible ?
Il me semble que nous voulons bien sculpter une statue,
mais nous ignorons qu’elle en est la partie originelle, celle qui
pourrait redevenir visible. Nous nous comportons comme des
bijoutiers ! Avant de travailler sur la forme, encore faudrait-il se
demander quelle était sa forme avant d’être déformée !
Existerait-il une forme idéale avant la première transformation ?
Ne serait-elle pas, finalement, la manifestation de la matière
elle-même, cette manifestation que j’ai retrouvée en étudiant
l’amour et ses origines ? Le plus souvent, nous pensons à un
joyau et aux impuretés qu’il faut lui enlever pour qu’il
resplendisse et prenne de la valeur.

Autrement dit, il ne s’agirait pas de tailler dans la
masse, de fabriquer une forme, mais bien plus d’enlever les
impuretés, comme on le ferait pour un joyau. Il est clair que
cela impliquerait que le tailleur de pierre sache reconnaître
toutes les impuretés qui cachent la partie noble de la pierre, son
âme en quelque sorte. Cela impliquerait également qu’il sache
reconnaître cette partie noble ! Ne sommes-nous pas revenus à
la case départ, autrement dit à l’image idéale ou idéalisée par
les penseurs de tous les temps, par les prophètes qui enseignent
leur vérité en référence à leur dieu ? Platon, avec le mythe de la
caverne, n’est ni le premier ni le dernier à agir de la sorte en
tant que philosophe !
L’homme ne serait-il pas un individu qui épuise sa vie à
ne pas être ce qu’il est devenu et qui voudrait redevenir ce qu’il
aurait été initialement ? Il passerait sa vie à changer de forme en
croyant se rapprocher de la première forme, mais cette première
ne peut être qu’une image de la réalité puisque la matière ne
s’est pas projetée avant de se manifester. Elle dansait, et en
dansant elle a pris forme ! Aucun cerveau ne peut dire
17aujourd’hui quelle forme elle avait à cet instant qui est celui du
bondissement dionysiaque dont j’ai parlé dans Au-delà de
l’amour.

Le combat de l’homme pour devenir l’égal d’un dieu
n’est-il pas la conséquence du développement de son
intelligence, la suite logique de la maîtrise du milieu dans lequel
il a commencé par survivre, la poursuite d’un refus de la mort
contre laquelle il n’a trouvé, comme parade, que l’existence des
immortels ? Aujourd’hui, il prétend revenir à l’origine, mais de
quoi, du Beau et du Bien ? Et avant Platon ? Et avant Zeus ? Et
avant Gaia ? Du moins, en nous limitant au monde hellénique,
pouvons-nous nous interroger chronologiquement sur quelques
8milliers d’années, pour ne pas dire myriades ?

Peut-être faudrait-il s’interroger plus longuement sur la
nature de la pierre. Comparativement, la pierre nous semble
sans vie, elle est inerte et, à côté de notre agitation constante,
elle donne une impression d’immobilité, de rugosité, de
rusticité, d’obstacle même. On peut comprendre que Prométhée
ait été enchaîné au Caucase, cette énorme pierre qui figure la
Terre par opposition au Ciel. La pierre tombale ne serait-elle
pas en rapport avec l’inquiétude des vivants qui ne veulent pas
que les morts reviennent les visiter ? La pierre n’était-elle pas la
porte inviolable du monde des morts, comme dans le cas de la
sœur de Polynice, Antigone, enfermée vivante dans le tombeau
des Labdacides ?
La pierre s’oppose à la vie, aux vivants, à tout ce qui
valorise l’humain. L’homme s’en sert pour tuer ou se protéger
et nous pouvons comprendre qu’elle puisse être distincte de
l’être qui l’utilise. Il suffirait de relire l’Iliade d’Homère pour
s’en apercevoir. Elle est un objet dans les mains d’un sujet !
Alors que l’eau et le feu semblent posséder la vie, la pierre
semble en être dépourvue. Si le feu et l’eau dévorent le temps
qui passe, font la guerre dans la mythologie, la pierre reste

8 Ce que l’on devine ici, c’est le passage inconscient entre le corps et l’esprit
en tant qu’objets transformables. Or, la difficulté vient bien du fait que l’esprit
veut être un tailleur et non pas une pierre !
18immobile et regarde passer le premier homme, semblable à un
dieu et qui est l’œuvre de Cronos. Cela dit, n’oublions pas que
le même Cronos fut berné par sa femme qui lui fit avaler une
pierre transformée en nouveau-né ! L’homme dominé par le
temps, plus que par l’espace, ne voit en elle que l’inébranlable
tandis qu’il subit le changement qui le conduit à la mort qu’il
refuse. C’est bien à l’instant de la mort qu’il retrouvera l’inertie
apparente de la pierre, la rigidité cadavérique, l’absence de
toute forme de pensée, la disparition de toute forme d’élan que
représente la vie. Je sais que l’inertie de la pierre n’est qu’une
apparence due, essentiellement, à des différences de rythme de
vie, à notre impossibilité de regarder le changement qui atteint
la pierre autant que nous. Toutefois, je reste persuadé que la
différence vient de notre soif de différence, de supériorité, de
nature aussi puisque seul l’homme aurait un esprit et une âme,
la pierre en étant dépourvue, par principe !
D’une certaine façon, la pierre nargue l’homme et il ne
9peut qu’envisager sa domination . La pierre ne peut que subir
ses désirs, comme ses angoisses, avec elle il construit des palais
dans lesquels il contemple ce qu’il prend pour de la
10supériorité . La pierre ne bouge pas, ne parle pas, ne cherche
pas à éviter ses attaques. Elle se laisse réduire en poussière sans
se révolter, mais la poussière n’est-elle pas encore de la pierre,
alors que l’homme réduit en poussière n’est plus un homme,
juste un amas de poussière ? Ne redevient-il pas matière tout
simplement ?

La mythologie nous propose des images pour distinguer
l’homme de la pierre. Si Cronos a mis au monde les premiers
hommes avec de la terre, les races successives ont dû répondre
aux exigences de Zeus et nous savons qu’après le déluge,
Deucalion et Pyrrha, seuls rescapés ou élus, durent jeter
pardessus leur épaule les os de leur mère, autrement dit des pierres.
Des pierres naquirent de nouveaux hommes, des demi-dieux.

9 À ce propos, il serait possible de s’interroger sur l’alpinisme depuis ses
débuts, sur la volonté des hommes de gravir des pierres qui semblent toucher
le ciel !
10 Le palais d’Éros, fait d’or et de marbre, serait-il lui aussi un objet sans vie,
juste animé par la magie du dieu qui aime Psyché ?
19Des pierres jetées par Deucalion naquirent des hommes et de
celles jetées par Pyrrha des femmes. Cette naissance légendaire
nous poursuit-elle encore au point de vouloir transformer ces
pierres en divinités ?

Lorsque nous parlons de l’homme qui taille sa propre
pierre, il est certain que nous utilisons une image. Cette image a
un sens. Il ne s’agit pas de réduire la pierre en poussière, nous le
comprenons aisément. Ce serait détruire l’individu à force de
l’amputer de ce qui la constitue. Il serait presque plus
acceptable de parler de modelage et les éducateurs se sont
souvent servis de cette vision simple qui est celle du potier.
L’individu enfant serait de la terre glaise, de la matière non
encore durcie sous l’effet du soleil, ou d’une autre source de
chaleur. Sous les mains du potier, l’individu serait façonné peu
à peu, et nous sentons bien que la forme définitive dépend
étroitement de l’idée que l’on se fait de l’objet d’art, de l’œuvre
achevée. Toutefois, il faut reconnaître qu’il s’agit, dans notre
analyse, d’une transformation faisant intervenir l’individu
luimême. Chacun deviendrait le potier de sa forme idéale. Qui
donne alors les canons de cette forme ? Qui décide que cette
forme les possédera ? N’y aurait-il pas danger
d’uniformisation ? Tous les hommes deviendraient une seule et
même pierre reproduite à l’infini. Nous y arrivons bientôt, il
faut bien le reconnaître !
Dans ce contexte de normalisation, ne serions-nous pas
comme Thésée, confrontés au brigand Procruste qui possédait
deux lits, un petit et un grand ? Il forçait les voyageurs à
s’allonger sur un lit, les grands sur le petit et inversement, puis
il étirait les petits et coupait les pieds des grands ! Tout un
symbole bien entendu. En développant un enseignement moins
autoritaire, on en est arrivé à remplacer le potier par le jardinier,
tout en gardant un tuteur contre lequel était attachée la jeune
plante ! Combien de guides, spirituels ou autres, poursuivent de
telles constructions et sont très loin des réminiscences de
Socrate ? Accoucher de soi-même est certainement la plus
difficile des opérations et, avant même que l’on commence à
martyriser sa matière, on rencontre parfois des êtres de lumière
20qui, comme Mary Madeleine Davy, nous conduisent vers
nous11même plus que vers un idéal quelconque .
Aucune norme ne conduit vers soi et toute recherche de
soi ne peut être entreprise que par l’homme qui a la force de se
prendre pour cible, de devenir anachorète au milieu de la foule
et surtout d’avoir le courage de partir à l’aventure.

Comment imaginer que l’homme soit capable de
sculpter sa propre statue en partant de ce qu’il perçoit de lui et
sans avoir, pour se sculpter, une vision claire de l’individu qu’il
veut faire apparaître sous l’effet de la taille et du martèlement ?
Aucune œuvre ne peut naître sans qu’il existe un dédoublement
de l’individu, dédoublement qui ne peut résulter que d’une
idéation. Nous retrouvons ici l’opposition entre l’être et le
paraître, une opposition doublée d’une inversion puisque l’être
désiré ne peut être qu’un paraître. Tout cela n’est que le fruit de
notre mental, de notre refus de la mort qui nous conduit
constamment à vouloir échapper à la réalité toute matérielle de
notre existence. Sans aller trop loin, ne pouvons-nous pas dire,
déjà, que la mort est un paraître refoulé, un paraître dont nous
refusons l’existence, ou simplement le costume ? La mort
serait-elle un sculpteur invisible qui décide de tailler notre être
en le débarrassant de tous les paraîtres accumulés ?

Il n’est pas possible de cheminer vers une connaissance
de soi en programmant à l’avance un résultat, en recherchant un
idéal qui ne peut être que le fruit d’un environnement, le fruit
des autres ou d’un autre que nous-mêmes. Pour se connaître, il
faudrait commencer par se soustraire à toutes les idées que l’on
est conduit à avoir sur l’individu que l’on pourrait être. Se
connaître ne consiste pas à remplacer un individu par un autre,
un mauvais par un bon. Il faut d’abord échapper à toute forme
12d’imitation .


11 Je parle d’elle ici avec amour et humilité, avec le sentiment que peut avoir
un enfant pour la mère qui l’a fait naître.
12 Je crois bien que le philosophe Alain a écrit que l’imitation gâtait tout dès
l’enfance !
21 Ce qu’il y a de plus difficile, fort probablement, c’est de
s’aimer assez pour s’écouter, se regarder, se sentir, s’éprouver,
s’accompagner dans toutes les phases de la vie. À force de
dénigrer l’individu, du moins ce qu’il y a de particulier en
chaque homme, nous avons pris l’habitude d’aimer tout ce qui
n’est pas nous. Je reprends souvent l’opposition des stoïciens à
savoir ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Il
est clair que dans la vie ordinaire, courante, presque rien ne
dépend de nous. Nous vivons pour les autres et à travers les
autres. Rares sont les instants où nous dépassons le stade de
maillon d’une chaîne. C’est en marge de cette vie que nous
espérons trouver le moyen de cheminer autrement, de marcher
sur le sentier caché, de remonter vers la source et d’aller vers la
lumière au fond de l’obscurité. Se connaître n’est-ce pas se
soustraire à l’influence des autres, gommer tous les possibles,
aller jusqu’à l’isolement le plus total ? Je reviendrai autrement
sur cet isolement qui, pour le moment, ressemble surtout à une
démarche d’anachorète.
Une telle démarche est certainement difficile, mais elle
n’est pas impossible à condition que celui qui l’entreprend ne
soit pas traité de fou. Il est habituel de faire vivre l’anachorète
comme un ermite, les deux pouvant aller de pair, mais il est
possible et plus difficile certainement, de vivre en anachorète au
milieu de la foule. À bien y regarder, plus la foule est dense et
plus il doit être possible de se sentir seul en son milieu ! Il
faudrait s’interroger ici sur la transe hypnotique ou simplement
sur les orgies dionysiaques, les antiques, mais aussi les plus
modernes ! Dans la transe qui conduit à une sortie de soi, à un
oubli des autres et du monde dans lequel on se situe, l’homme
délivré de toutes ses obligations, de toutes les normes comme
de tous les interdits, n’est-il pas plus près de ce qu’il cherche
sans le savoir hélas ! Dans l’extase, il peut prendre conscience
de cet autre qui ne lui ressemble pas, mais il ne peut pas le
retrouver volontairement ni à partir de son désir de changement
La démarche est possible si l’on admet que l’individu
n’est pas une pierre ou que la pierre n’est pas un objet privé de
vie. Je reviendrai sur cette comparaison plus tard. Disons aussi
que l’homme n’est pas non plus qu’un cerveau, un esprit logé
dans un corps, un corps qui serait traité comme une pierre, au
22mieux comme un animal sans âme, à tous les sens du mot. La
vie ne réside pas uniquement dans le cerveau, fort
heureusement, et notre cerveau n’est pas rationnel à cent pour
cent.

Si l’homme n’est pas une pierre comment pourrait-il se
transformer, se sculpter ? Cette sculpture ne serait-elle pas un
nouveau costume ? Ne serait-ce pas la forme de la pierre qui
serait travaillée non la matière elle-même ? Lorsque le potier
travaille la glaise, il ne travaille pas le marbre. Loin de moi
l’idée de hiérarchiser les différentes matières sur lesquelles
l’artiste que nous sommes peut exercer son talent. Mais, lorsque
je contemple ou même lorsque je caresse secrètement les
sculptures de Rodin, je ne peux ressentir de bonheur que par
rapport à la forme sans laquelle le marbre resterait sans grand
intérêt pour moi. Je peux aimer les sculptures de Praxitèle ou de
Rodin, mais ce que j’aime c’est leur art, les sentiments qu’ils
font naître en rendant la pierre expressive. Entre les formes
sublimées de la statuaire antique grecque et les portraits des
empereurs romains, je n’hésite pas un seul instant, les premières
m’attirent et touchent en moi ce qu’il y a de plus profond. Je ne
cherche pas à comparer, je ne cherche pas à imposer mon point
de vue, je rentre seulement en communion avec l’objet que je
contemple, ou qui me parle. L’œuvre contemplée fait naître en
moi une émotion qui peut devenir un bondissement.

Vous aurez compris que, pour moi, l’expression est
mensongère, qu’elle suggère une action qui cache sa
dépendance, sa vassalisation. D’épure en épure, de forme en
forme, l’homme qui se cherche reste un bâtisseur, un
constructeur bien plus qu’un sculpteur, un artiste. Il est
tributaire d’un plan avant de mettre ses efforts au service d’un
projet. Il se situe très loin de la caverne où il doit revenir pour
se connaître, cette caverne dont Platon l’a fait sortir pour le
13placer sous le faisceau lumineux du Soleil .

13 Pour moi, le choix de Platon est déjà un mauvais choix, et la lumière du
Soleil ne peut donner à l’homme qu’une autre image de lui-même. Est-ce la
bonne ?
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