Hannah Arendt et la condition politique
105 pages
Français

Hannah Arendt et la condition politique

105 pages
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Description

Cet ouvrage analyse l'enjeu crucial de la revendication – par la philosophe allemande naturalisée américaine HANNAH ARENDT (1906-1975) – d'une « théorie politique » contre une « philosophie politique », avec toutes les conséquences qui s'ensuivent: la volonté de réintégrer le réel dans la pensée philosophique; l'exploration du fondement anthropologique de l'existence humaine; un humanisme centré autour du concept de politique.

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Date de parution 06 novembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140104831
Langue Français

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Exrait

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Beatrice Magni
HANNAH ARENDT et la condition politique
LE RÉEL DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE e DUXXSIÈCLE
L’Harmattan Italia via Degli Artisti 15 10124 Torino
L’Harmattan 5-7 rue de L’École Polytechnique 75005 Paris
-------------------------------------------------------La casa editriceL’Harmattan Italia srlappartiene al gruppo internazionale L’Harmattan (www.editions-harmattan.fr), con sede centrale a Parigi, ma presente – con una dozzina di filiali – in Europa e Africa. Il catalogo accoglie opere pubblicate in italiano e in altre lingue (francese, inglese, portoghese, spagnolo…) per favo-rire – tramite le varie strutture del gruppo – la diffusione all’estero dei volumi (stampati con doppioISBN). Il catalo-go ha un taglio prettamente universitario e i titoli approfon-discono tematiche connesse alle scienze socio-umanistiche. L’Harmattan Italia ha rilevanza scientifica sia per la rete di cui dispone, che le permette di promuovere le proprie pubbli-cazioni in seno alla comunità accademica italiana e interna-zionale, sia per l’edizione di collane i cui titoli sono sotto-posti ai criteri di valutazione in uso. -------------------------------------------------------
Il volume è stato pubblicato con il contributo del Dipartimento di Scienze Sociali e Politiche dell’Università degli Studi di Milano – FondiFFABR18BMAGN
www.editions-harmattan.fr
harmattan.italia@gmail.com
© L’Harmattan Italia / L’Harmattan, Torino / Paris, 2018
ISBN(Italia): 978-88-7892-354-6 ISBN(France): 978-2-336-31235-4
SOMMAIRE
Introduction : une apatride de la pensée
I.LA MONDANITÉ CRITIQUE I.1.Sous prétexte de Lessing : paria ou parvenu ? I.2.Le paria conscient I.3.Leselbstdenken I.4.Pour une philosophie de l’Être et de l’apparence : la notion depluralité I.5.Être-dans-le-monde
II.PHILOSOPHIE OU CITÉ II.1.Lelogos II.2.Les deux modalités de la politique II.3.Les droits de ladoxa: le Socrate d’Arendt II.4.Entre Lessing et Kant : la valeur dusensus communis
III.PHILIA III.1.Les tensions de la pensée : comprendre III.2.Les tensions de la pensée : juger III.3.La compagnie du philosophe : Heidegger III.4.Humanitas :Jaspers III.5.Les risques de l’humanité III.6.La notion dephilia
Conclusions
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Bibliographie
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À Nadia
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INTRODUCTION:UNE APATRIDE DE LA PENSÉE
Ce n’est que dans la mesure où il pense, et cela veut dire dans la mesure où il est sans âge, un ‘il’ et non un ‘quelqu’un’, que l’homme dans la pleine réalité de son être concret vit dans cette brèche du temps entre le passé et le futur(H. Arendt).
La compagnie est indispensable au penseur(I. Kant).
Si je me suis persuadée, enfin, à introduire mon argument par une affirmation de Kant, c’est parce que je crois reconnaître, dans cet auteur ainsi que dans la figure de Gotthold Éphraïm Lessing, deux tableaux possibles sur lesquels essayer d’esquis-ser un cadre ou dégager une perspectivearendtienne, en faisant jouer, de la façon la plus appropriée, certaines catégories que la réflexion d’Hannah Arendt a exploitées, et qui n’ont pas été, à mon avis, parmi les plus fréquentées par l’histoire de la philo-sophie et par la théorie politique. Il s’agira, plus précisément, d’analyser premièrement la notion depluralité, sans doute la plus considérable et cruciale parmi les prémisses arendtiennes. Pluralité, au sens d’Arendt, de la condition humaine et dumondeau milieu duquel habitent les individus. La condition humaine est plurielle, car différen-tes et non-exclusives sont les facultés ainsi que les activités humaines (penser, agir, vouloir, juger, aimer, créer) ; par ailleurs, le monde est inéluctablement pluriel étant donné que plusieurs sont les êtres qui l’habitent. Chez Arendt, la question problématique d’habiter un monde commun et, à la fois, des mondes distincts reçoit, d’une part, une configuration singulière, de l’autre, la réponse la plus radi-cale. Il faut qu’il y ait de l’espace parmi les individus pour qu’il y ait un espace public : la pluralité, au sens premier de plurali-té des points de vue sur le monde, se donne pour condition même du politique, élément capital de l’espace public. On a un espace public au moment où il y a communauté et division,
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1 sous les aspects de pluralité et de distinction . Par conséquent, l’espace public est une métaphore ‘topographique’ qui ne rap-pelle pas forcément un territoire au sens physique ou institu-tionnel : il s’agit plutôt de la condition constitutive d’un par-tage politique. En deuxième lieu, je devrai faire face à la difficulté de situer la pensée arendtienne. Celle-ci est une conception de la condi-tion humaine qui, même si en dialogue permanent avec des 2 philosophes, ne se définit pas comme philosophique (puis-qu’elle ne prétend pas intégrer l’agir dans une hiérarchie maî-3 trisée par la pensée), mais plutôt comme phénoménologique au sens strict du terme, à savoir que l’agir appartient à ce 4 champ de phénomènes ou apparences auxquelles Arendt a consacré la première partie deLa vie de l’Espritet quelques-unes des plus belles pages deLa condition de l’homme moder-ne: « The termpublicsignifies two closely interrelated but not altogether identical phenomena : It means, first, that every-thing that appears in public can be seen and heard by everybo-dy and has the widest possible publicity. For us, appearance – something that is being seen and heard by others as well as our-selves – constitutes reality... the presence of others who see what we see and hear what we hear assures us of the reality of the world and ourselves... » . 5 Philosophie ou théorie de la politique : mon propos est d’a-nalyser de plus près l’enjeu fondamental et hautement problé-matique de la revendication arendtienne d’une théorie poli-tique contre une philosophie politique, et toutes les conséquen-ces qui s’ensuivent : la volonté de réintégrer le réel dans la pen-sée philosophique, l’exploration du fondement anthropolo-gique de l’existence humaine, un humanisme centré autour de la notion depolitique, qui, chez Arendt, coïncide avecpublic, la nécessité, avec St. Augustin, de revaloriser lacité des hom-mes, le lien essentiel et toujours présent avec l’événement. Sur la base de ces tensions fondamentales, celles entre pen-sée et morale ainsi qu’entre philosophie et politique, se déve-loppe le thème du juger. La faculté du jugement, qui tient du selbstdenken(« penser par soi-même ») de Lessing et s’appuie
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sur l’accord potentiel avec l’autre, sur « l’anticipation d’un 6 parler avec d’autres » au lieu du dialogue intérieur, constitue une disposition qui permet d’ouvrir, dans la pensée d’Arendt, un nouveau horizon de réflexion (dans une large mesure enco-re inexploré), au même temps fécond et difficile à saisir, en ce sens qu’il reçoit le difficile héritage d’une morale sécularisée et d’une philosophie qui a « pris congé » de la politique, tout en refusant de déclarer faillite ou de proposer une éthique ou une doctrine « nouvelles », en prenant sur soi – en revanche – tout le poids de la traduction politique de ces dilemmes . 7 J’essaierai donc, en définitive, de rendre compte de ces argu-ments en les retraçant dans lesRéflexions sur Lessing,qui éclairent la pertinence problématique des concepts arendtiens d’une façon inédite par rapport aux autres écrits, la nouveauté étant dans l’acuité d’un regard rigoureux et passionné sur le présent, plutôt que dans le sujet invoqué. Jusqu’à nos jours, la clé de lecture dominante de la pensée et de la figure d’Hannah Arendt a été celle de l’exclusion. De la figure, en premier lieu : sans cesse déracinée, exposée à un mouvement continu où l’espace du choix s’est toujours trouvé très étroit, Hannah Arendt a été, pour emprunter un mot à la sociologie, uneoutsidertout au long de sa vie , dont l’é-8 loignement par rapport aux Écoles et aux mouvements idéolo-giques a eu comme conséquence une légitimation philoso-phique très faible. Du côté de son œuvre, également, le totali-tarisme constitue l’arrière-plan de sa pensée et de ses réflexions : le totalitarisme comme cas extrême d’effacement des limites, dont le caractère véritablement inédit (« un événe-ment sans précédent qui échappe à la loi de la causalité » ) fut 9 la destitution de l’espace public et de l’espace privé, l’efface-10 ment drastique des espaces de la vie : « Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (i.e. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai 11 et faux (i.e. les normes de la pensée) n’existent plus » . Le totalitarisme, selon Arendt, n’a pas été non plus une manière d’exercer la politique : il a représenté, à la rigueur, la
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meilleure façon d’ôter la possibilité même de faire de la poli-tique, car un régime qui opère par l’enlèvement de barrières et l’effacement des espaces devient un régime antipolitique par excellence, vu qu’on a perdu la capacité de réaliser des dis-tinctions. Le totalitarisme correspond à l’effondrement des références politiques, juridiques, morales, culturelles ; pourtant n’est pas perçu comme tel : la pluralité est transformée en ato-misation, car l’individu ne perçoit plus, grâce aux autres, « qui » il est. La rupture de la relation au monde, la suspension de la communication avec autrui conduisent à un défaut du lien avec soi-même, à la fracture du dialogue intérieur (le deux-en-un arendtien) par lequel l’individu se rapporte à soi-même, à la réalité de ce qu’il ressent et de ce qu’il pense, par rapport à un monde commun qui garantit l’intégrité de la personne. Le but du totalitarisme est de transformer hommes et femmes en purs êtres d’une espèce : priver de la pluralité signifie contraindre à l’uniformité, naturaliser (au sens originaire du 12 terme). L’uniformité est la caractéristique des espèces , alors que ce qui distingue de la bestialité réside dans la différence entre agir et réagir, choix et automatisme, car « nous ne nais-sons pas égaux, nous devenons égaux en tant que membres d’un groupe en vertu de notre décision de nous garantir mutuellement des droits égaux ». Le propos du totalitarisme étant de réduire les individus à un faisceau de réactions : son sujet idéal est le ‘chien de Pavlov’, où la pensée en tant qu’exercice de liberté intérieure (« l’apti-tude à commencer quelque chose de nouveau ») a été réduite à s’enfermer dans la logique d’une cohérence serrée des prémis-ses-conclusions à la base de l’alphabet de la nécessité et du meurtre. Le totalitarisme a été aussi défini comme une « bio-politique » qui met la vie biologique au centre de tout calcul, tandis que la figure du juif devient le référent négatif et privi-légié d’une souveraineté qui ne décide pas le légitime ou l’illé-gitime, mais qui détermine l’implication originaire même du sujet dans la sphère du droit. Dans le cas des juifs, le fait qu’ils soient morts ou bien encore vivants compte moins du fait qu’ils se trouvent « au-dehors », exclus du monde, en un mot qu’ils
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