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L'humanisme éthique et ses fondements historiques

De
228 pages
Avec ce livre, l'humanisme change de visage. Jusqu'à présent, il manquait de vigueur puisqu'il n'empêchait ni les atrocités ni les dictatures. Or voici que l'on propose au lecteur une conception autrement ambitieuse, faisant certes toujours confiance à l'homme, mais privilégiant son niveau le plus noble, fait "d'excellence", et visant l'idéal du Bien et du Bon, la "quintessence". L'auteur démontre ensuite que l'humanisme est de partout et de toujours. C'est la condition humaine qui est rénovée, valorisée, stimulée.
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L'humanisme éthique et ses fondements historiques

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Bertrand DEJARDIN, L'Art et l'illusion, Ethique et esthétique chez Freud, 2008 Stéphanie GENIN, Le Guépard ou la Mélancolie du prince, 2008. Philippe SECRETAN (Trad et prés.), Etudes autour de Xavier ZUBIRI: Dieu, les religions, le bien et le mal, 2008. )Jean-Pierre Emmanuel JOUARD, Le principe de justice. Quatre leçons de philosophie morale et politique, 2008. Paul DUBOUCHET, Droit et épistémologie. L'organon du droit, 2008. Nassim BENAISSA, Folie et nihilisme. Essai d'interprétation philosophique du Don Quichotte de Cervantès, 2008. Virginie BOUTIN, Petite scénologie de la pensée, 2008. P. RIVIALE, L 'homme vivant et le matérialiste imaginaire, 2008. E. GABELLIERI, M. C. LUCCHETTI BINGEMER, Simone Weil. Action et Contemplation, 2008. Cécile VOISSET-VEYSSEYRE, Hobbes philosophe redoutable? Des Amazones et des hommes, ou le contrat selon Hobbes, 2008. Alphonse V ANDERHEYDE, Nietzsche et la pensée des Brahmanes, 2008. Xavier ZUBIRI, Intelligence et Raison, 2008 Lionel MOUTOT, La production de la transcendance, vol. 1, Les origines de l 'Homme et « le créationnisme », 2008.

Max-Henri VIDOT

L'humanisme

éthique

et ses fondements

historiques

Préface d'Yves Coppens Membre de l'Institut

L'Harmattan

Du même auteur, publiés chez Berger-Levrault :

1985 : Le Conseil général et le département à I 'heure de la décentralisation (en collaboration avec Antoine Escudier)

1987: Le Conseil général et le département

A paraître:

Théorie de l 'humanisme éthique: excellence et quintessence

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06869-8 E~:9782296068698

A Jacqueline, mon épouse, à Jean-Louis, Isabelle et Catherine, nos enfants, à mes sœurs, Simone et Nelly, et à tous ceux qui aspirent à davantage d'humanisme!

Je sais particulièrement gré à ma sœur Nelly Vidot
et à notre amie Kathryn Larcher

de l'aide précieuse qu'elles m'ont apportée pour la transcription informatique de l'ouvrage

N.R:

- Les notes sont toutes renvoyées à la fin du texte

- Les mots suivis d'un astérisque sont définis dans le glossaire quifait suite aux notes

PREFACE

D'YVES COPPENS,
Membre de l'Institut

Humanisme (ou Humaniste) est un mot superbe; il se rapporte bien sûr à l'Humanité; il qualifie aussi bien une action qu'une idée, un courant de pensées, une politique et par extension, la personnalité qui le ou la porte; c'est donc un mot de très grande ampleur et, en même temps, de très grande imprécision; c'est aussi un mot « bien pensant », du bon côté de la réflexion, un peu dans l'esprit de cette déclaration que m'assénait un jour, de façon charmante, le sénateur Henri Caillavet, en réponse à mes excuses de n'avoir pu l'assister pour quelque action: « vous êtes un bon petit! »; il convient de préciser que j'avais alors entre soixante et soixante-dix ans! Humanisme (ou Humaniste), on l'a bien compris, est donc un grand mot; presque un gros mot. J'ai été d'autant plus intéressé par l'essai courageux du Préfet Max Vidot qui a osé reprendre ce mot, réfléchir à son sens et à l'évolution de son sens, et lui apporter une proposition d'acception savante et raisonnée. Je m'apprêtais à saluer son effort lorsque l'auteur me demanda de préfacer son travail!

Alors je me suis dit qu'en échange de son très beau cadeau - c'est toujours un honneur d'être choisi par un auteur pour être son préfacier -, j'allais à mon tour tenter de réfléchir à ce qu'était pour moi, naturaliste, l'humanisme, réflexion bien rude, sans envol, au ras des données. Mais après tout « la plus jolie fille du monde, dit-on, ne peut donner que ce qu'elle a » ou, comme déclarait un jour avec dignité, un chef burkinabé à une grande dame française, en lui faisant un cadeau dont il voulait excuser la modestie: « quelle que soit la taille de mon corps, c'est celui que j'offre à mon épouse. » Les Sciences que je sers ont un avantage: elles voient naître l'Humanité et elles la voient émerger d'une immense histoire d'une belle douzaine de milliards d'années, l'histoire d'une matière qui, d'abord inerte dans l'Univers, se fait en partie vivante sur la Terre et puis bientôt en partie pensante sur la même planète. Cette dernière complication survient il y a 3 millions d'années en Afrique tropicale par obligation d'adaptation à un milieu qui change. Le Primate devenu Préhumain il y a 10 millions d'années sur ces mêmes terres, se fait en effet cette fois Humain; un seul genre l'illustre, le genre Homo, et un joli mot en recouvre l'effectif, celui d'Humanité. Rendu de plus en plus curieux grâce au développement de son système nerveux central et en particulier de son cerveau, ce premier Humain va très vite bouger, non pas quitter son berceau géographiquement et écologiquement étriqué, mais l'étendre en se déployant à travers toute l'Afrique d'abord, à travers toute l'Eurasie dès 2 millions et demi d'années et puis, à partir d'une centaine de milliers d'années ou un peu moins, à travers toute l'Amérique et le Groenland d'une part, l'Australie, la Mélanésie, la Micronésie et la Polynésie d'autre part. La réflexion a donné à l'Homme la conscience, conscience de lui-même, des autres, de son milieu, de sa mort, et cette conscience lui a fait inventer la culture. Après 12 milliards d'années d'histoire du milieu naturel, surgit soudain ce nouveau milieu, le milieu culturel, de croissance d'abord discrète, presque insidieuse mais puissante et qui à force de se développer, enveloppe l'Homme, son créateur, et bientôt l'environnement de l'Homme. Mais l'étude des trois millions d'années de l'Humanité peut être neutre comme la Science; elle se nomme Paléoanthropologie si elle s'occupe du corps des Hommes, Préhistoire si 8

elle s'occupe de leurs cultures, et l'étude de l'Humanité contemporaine, se nomme Anthropologie, anthropologie physique ou anthropologie biologique si elle se limite à en étudier le corps, anthropologie sociale, anthropologie culturelle ou ethnologie si elle se penche sur ses productions, ses inventions, son organisation, ses conceptions intellectuelles et spirituelles du monde; il n'y a donc pas vraiment, ou, en tout cas, il se peut qu'il n'y ait pas vraiment d'Humanisme là-dedans! Mais on dit, par contre, que la grande belle époque que l'on nomme

Renaissance - et ce n'est évidemment pas pour rien - et qui fleurit en
Europe il y a un demi millénaire, se caractérise par son Humanisme et on le dit parce que cette époque s'est trouvée alimentée par la redécouverte des littératures latines, grecques, hébraïques, oubliées quelques siècles. C'est donc la production ancienne et brillante de quelques Hommes d'àcôté qui vient, en fécondant la pensée et la création des Hommes d'ici, enclencher un mouvement que l'on qualifie d'Humanisme. Alors, saisissons-nous de cet exemple, même si nous sommes bien conscients de ne l'avoir compris que de manière très grossière, et appliquons-le à notre époque. Nos mots froids d'Anthropologie, de Préhistoire, d'Ethnologie se mettent soudain à briller de l'habit humaniste qu'ils cachaient; ce sont en effet les sciences que ces mots recouvrent qui, en nous apportant la

connaissance de tous les gens d'avant - il y en a eu 100 milliards - et de
tous les gens d'ailleurs et celle de leurs innombrables cultures, nous inondent de tout ce que l'Humanité a produit depuis sa naissance, à travers tous les temps qui lui ont appartenu et tous les espaces qu'elle a successivement conquis. C'est soudain un merveilleux feu d'artifices de créations autant intellectuelles, spirituelles qu'artisanales et artistiques. Pour la première fois dans son histoire, l'Humanité peut bénéficier, d'un seul regard, de la totalité de ce qu'elle a produit et ce, d'autant plus et d'autant mieux, que les technologies nouvelles lui offrent le luxe d'en recueillir l'ensemble sur des supports aux dimensions si réduites qu'on n'en connaît pas encore les limites minimales. Voici donc enfin mes Sciences parées de leur bel atour humaniste. Mais alors que l'Humanité, par sa crOIssance démographique, 9 le

développement de ses inventions, l'ambition de son déploiement hors de sa planète, montre toute sa bonne santé, la voilà qui s'en veut d'être dans une pareille forme; comme sa planète n'est pas sans limite, il est vrai que toutes ses croissances cumulées ont un peu bousculé sa Terre avant qu'elle n'ait eu le temps de s'en préparer d'autres. On appelle ça « mettre la charrue avant les bœufs! ». Elle doit donc faire un effort de contrôle de ses croissances, ce que son génie bien sûr, saura faire. Mais elle doit surtout ne pas culpabiliser. Mes belles sciences historiques ont montré comment notre Humanité était née du monde animal de la simple nécessité d'une adaptation, au même titre et de la même manière que Chevaux, Eléphants, Cochons, ou Antilopes de la même époque et pour les mêmes raisons; elles ont montré comment cette adaptation-là était passée par la complication du cortex cérébral en entraînant l'émergence d'un état nouveau, l'état conscient; « more is different» disent les Anglais; on pourrait préciser « more is sometimes different », et cette fois, ce fut en effet le cas. Elles ont montré comment cette conscience, étrangement définie par le double qualificatif de libre et de responsable, avait permis à l'Humanité de changer la forme des choses et l'aspect de ses environnements à son profit. Elles montrent que l'Humanité, aujourd'hui capable de changer la forme des êtres et la mécanique des climats, doit désormais réfléchir à ce que cela peut induire et, comme on dit en politique, en tirer les conséquences. En tout cas l'Humanisme peut tout à fait réapparaître ici, dans cette confiance qu'il convient de renouveler à cette drôle d'Humanité, brillante et agitée, pleine d'idées, d'audace, et de contrition et qui se prépare, malgré toutes ses contradictions, à un avenir encore plus extravagant que n'a été son passé. C'est tout ce que mon expertise m'autorise à déclarer en ouverture à votre passionnante réflexion, cher Monsieur Vidot. J'espère qu'elle aura pu peut-être réconcilier certains lecteurs avec l'Humanité à laquelle ils doivent être fiers d'appartenir et qu'elle les aura en tout cas chaleureusement incités à entrer dans votre œuvre pour mieux circonscrire le si joli mot d'Humanisme.
Yves COPPENS

10

LIMINAIRES: OU EN EST L'HUMANISME?

« L 'homme du Jen se tient ferme et affermit les autres; il réussit et fait réussir les autres ». Confucius]

« Pour la délectation légitime de l'esprit» Jean-Sébastien Bach2

Il semble bien dès maintenant qu'il y ait deux catégories d'humanisme. Le premier humanisme est celui de la Renaissance, particulièrement en Italie puis en France et dans les pays voisins; il est surtout linguistique et littéraire. Le deuxième humanisme que l'on peut appeler « l'humanisme courant» ou «I 'humanisme habituel» ou «commun », sinon « antérieur », selon l'expression de Heidegger, est celui qui s'édifia peu à peu à partir du XVIIIO siècle sur les bases de la liberté et de la générosité, de la culture et de l'épanouissement de la personne humaine. Tel n'est pas le découpage de Heidegger qui subdivise cette histoire en trois moments: «celui de Winkelmann et de Herder, de Goethe et de Schiller»; celui de «la seconde moitié du XIXO siècle» dont «Nietzsche avait déjà démarqué l'inconsistance» ; enfin « le troisième humanisme (qui) n'est qu'un jeu, (et qui) n'a déjà plus d'importance »3 . Selon notre typologie, l'histoire de l'humanisme est très différente et le présent ouvrage en montre la plus récente modalité, celle de l'excellence et de la quintessence de l'humain, une catégorie supplémentaire qui permettra de présenter le concept d'humanisme éthique.

Mais avant d'en arriver à l'excellence et à la quintessence, il est nécessaire de dresser un tableau général de l'humanisme tel qu'il se présente autour de l'an 2000. Aussi, pour fixer les esprits, convient-il, dans un premier temps, de rester dans la France actuelle.
Pour savoir ce qu'est l'humanisme dans son acception courante, il suffit de se reporter aux dictionnaires. Soit le Littré. L'édition 1863-1872 ne le mentionne pas. Dans celle de 1877, ayant évoqué l'école littéraire de la Renaissance, l' auteur continue ainsi: «2- Théorie philosophique qui rattache le développement historique de l'humanité à l'humanité ellemême ». Quelle densité sous sa plume! Quelle vigueur à une époque où cet humanisme-là avait à peine droit de cité! Et quel encouragement à la présente recherche qui s'emploie à découvrir le «développement historique» de l'humanisme!

Pourtant, Littré ne s'adresse pas au grand public, et les dictionnaires contemporains s'en tiennent à d'abstraites notions. Aussi, pour ce premier tour de piste, croit-on utile d'interroger la presse contemporaine qui, elle, est censée savoir parler à tout un chacun.

Des humanistes sous le regard de la presse

Pour les gens de presse, fidèles observateurs des mœurs de leur époque, qui sont les humanistes? Pour cela, une sélection d'articles a été opérée dans des journaux publiés entre 1996 et 1999. En quatre ans, quinze journalistes ou écrivains se sont exprimés dans les colonnes des trois organes que l'on a choisis4, et ils ont évoqué seize personnalités qualifiées par eux-mêmes d'humanistes5. Tous ces «humanistes» appartenaient aux milieux culturels, ceux des lettres, de la philosophie, de la musique; la majorité avait vu le jour hors de France, y compris aux Indes et au Japon: le panorama n'en prend que plus de relief. Aux yeux des journalistes, ce qui fait d'eux des humanistes, ce sont des idéaux généreux et des rejets obstinés. Les idéaux, ce sont avant tout la 12

démocratie, la liberté, la culture, la sagesse. Les rejets obstinés, ce sont surtout ceux de la dictature, de la violence, du nazisme, ce dernier appartenant autant à la violence qu'à la dictature. Culture et sagesse, liberté et démocratie, sont les armes qui se dressent contre la violence et la dictature. On a peut-être là le schéma de base de l'humanisme tel que le conçoit le lecteur du Monde, l'organe d'où ont été tirées les plus nombreuses biographies, ce lecteur étant habituellement fort averti. Mais quand un chef d'Etat, comme bien d'autres hommes politiques en mal d'inspiration, se sent obligé de se référer à l'humanisme dans ses
déclarations officielles à la nation

- ce

qui fut le cas en France en 2001,

en 2002 comme en 2005 par exemple - il ne s'écartait pas de ce cadre: limité à un discours de pure politique quasi-politicienne, il se référait à la démocratie et à la liberté, à la démocratie participative et à la liberté des citoyens. Mais dans sa bouche, l'humanisme apportait à ses discours un supplément d'âme, et toute l'émotion recherchée. Est-ce une contre-épreuve que de se pencher sur la vie de deux personnages de dimensions indiscutées et qui n'ont pourtant pas eu droit au qualificatif d'humaniste, ni dans le titre, ni dans le corps des articles que Le Monde leur avait consacrés? Pourtant, Mère Teresa et Cornelius Castoriadis6 méritaient les mêmes éloges, luttant tous deux contre la violence et se dépensant inlassablement pour aider les pauvres et les démunis. Pourquoi les a-t-on mis à part? Le dévouement et l'abnégation de la religieuse sortaient peut-être du moule prêté aux humanistes, ou bien la foi vibrante qui l'animait gênait-t-elle le journaliste parce que, pour elle, «la seule vocation qui compte est l'engagement total au service de Dieu »7? Quant à «l'homme de toutes les aventures intellectuelles et historiques », son militantisme révolutionnaire l'aura probablement rejeté hors de la caste des humanistes; pourquoi? Ce ne sont là que jugements journalistiques dont une presse sérieuse et cultivée s'est faite l'écho. Mais comme d'éminentes personnalités ont signé certains articles, quand il s'agit d'un académicien recevant son nouveau collègue sous la coupole (Jean-Marie Bredin prononçant l'éloge de Marc Fumaroli), chacun sait que les mots ont été choisis de main de maître. 13

Le paysage humaniste se dessine clairement. Voici maintenant ce qu'en pense un spécialiste de l'anthropologie et de l'humain.

Les humanistes selon Tzvetan Todorov

Les excellentes études de ce chercheur subtil sont ici du plus haut intérêt. Après lui, il est difficile d'ajouter grand' chose au sujet traité dans Le Jardin imparfait8, car ses ouvrages sont assez peu contournables. On se laisse facilement entraîner parmi les comparaisons qu'il tente dans son «jeu des quatre familles », celles des conservateurs, des scientistes, des individualistes et des humanistes. Dans son esprit, ces derniers ont su réaliser la mise en correspondance entre morale, politique et anthropologie, et, en un audacieux raccourci, l'auteur décèle chez eux « l'universalité des ils, contre partie de l'appartenance de tous les êtres humains, et d'eux seulement », mais aussi « la finalité du tu (qui) est en accord avec l'affirmation de la sociabilité constitutive des hommes, de leur besoin des uns et des autres », et enfin « l'autonomie du je (qui) correspond à la capacité humaine de s'extraire de toute détermination »9. Le «je», le «tU» et le « ils» sont les trois piliers de l'humanisme de Todorov. Belle et profonde perspective! Mais la trilogie relève plutôt du schéma: une analyse plus fine oblige l'auteur de découvrir non plus trois mais huit à dix dimensions au cœur de la pensée humaniste (ce qui n'a rien d'étonnant), et il les livre en un apparent désordre qu'on ne saurait cependant lui reprocher: l'autonomie (c'est le je), l'interdépendance (c'est le tu), la solitude ou désir d'indépendance (encore le je), puis l'amour (retour au tu), la pluralité de l'universalité (ils gouverne ici), auxquels s'ajoutent des valeurs, et pas n'importe lesquelles: la morale (référence à ils) et l'enthousiasme du je où se profilent et la morale, et la religion, et la vérité. Ce vaste panorama où règne la diversité ne manque pas d'intérêt. 14

Toujours sous la plume de T. Todorov, de hautes figures de l'histoire de France l'illustrent avec éloquence: Montaigne et Descartes, Constant et Tocqueville, La Rochefoucauld et Baudelaire (quand Victor Hugo n'a droit qu'à trois lignes !). Mais dans ces pages, où donc se niche l'humanisme de Montaigne, si indifférent à l'égard de ses enfants, hostile même, « car si ce sont bêtes furieuses comme notre siècle produit à foison, il les faut haïr et fuir pour telles» (II, 8, 392)IO? De même, croira-t-on encore à l'humanisme de Rousseau si l'auteur d'Emile se replie sur lui-même au point d'écrire: « L'haleine de l'homme est mortelle à ses semblables: cela n'est pas moins vrai au propre qu'au figuré» (I, 277)11? Quant au refus professé par Todorov d'incorporer la morale chrétienne dans « une morale faite pour l'humanité »12, n'est-ce pas de l'ostracisme? Non qu'il faille forcément inclure la religion dans le courant humaniste. Mais celui-ci s'accorde aussi bien avec une pensée accueillante aux dieux qu'avec une pensée qui les ignore, même si le rapport à l'au-delà diffère. . .

Deux figures de I 'humanisme

On aurait pu choisir les plus célèbres écrivains pour illustrer ici l'humanisme. Le propos est pourtant tout autre. Il s'agit maintenant de montrer d'autres visages d'une pensée originale. D'où l'appel à Thomas Merton et à Jean-Claude Guillebaud, un choix tout à fait personnel qui a l'avantage d'ouvrir sur deux grands axes de la pensée humaniste, l'axe déiste et l'axe « laïc». La première figure est celle d'un moine américain. Auteur de plusieurs livres consacrés à la contemplation, il est décédé en 1968. Dans Le Nouvel Homme, il relate la vie de celui qui, après bien des péripéties, s'interroge sur la condition humaine. Nous avons été créés intelligents et libres, écrit-il, « pour que nous puissions accroître notre liberté, développer nos facultés et nos forces de volonté et d'amour jusqu'à voir la vérité d'une manière inconnue jusque- là »13. Car l'homme se découvre dans les décisions qui doivent « tendre à son développement intellectuel, moral et spirituel; à lui faire prendre conscience de ses 15

possibilités, de connaître et d'agir librement »14. Aussi exalte-t-il le « véritable moi », le « moi spirituel» qui réalise « l'intégration pacifique de toutes les facultés dans une réalité parfaite» 15. Ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire, d'insister sur la relation à autrui et sur l'amour du prochain dont il fait le pilier central de la vie. Il s'agit ici de grandir l'homme dans son intériorité, l'une des voies de l'humanisme.

L'autre auteur dont il est question offre un aperçu différent de l'humanisme, un courant de pensée dont il ne se réclame pas mais qu'il expose avec lucidité. C'est celui d'un «humanisme paradoxal» que présente Jean-Claude Guillebaud dans La Refondation du mondeI6. Cet humanisme «consiste à s'ouvrir à l'autre, au pluriel, au multiple, sans rien céder sur l'essentiel. Il revient à récuser l'impérialisme normalisateur (un seul point de vue à prendre ou à laisser) et le relativisme trop accommodant (à chacun sa règle, à chacun sa vérité) », en somme un humanisme qui veut « mener la bataille sur deux fronts: contre l'intolérance d'un côté, contre le nihilisme de l'autre »17. Cette conception est assez répandue et son livre, comme tous ceux qu'il a publiés, a recueilli un succès mérité.

Il y a cependant un paradoxe, explique l'auteur, car « La rencontre avec l'autre commence par l'aveu de soi. L'amour du différent implique la quête du semblable. Il y a quelque chose d'effrayant dans ce contresens qui conduit à n'aller vers le multiple, le pluriel, qu'après avoir "affaibli", voire abandonné toute adhésion à soi-même »18. C'est le paradoxe que l'on rencontre parfois. Mais le paradoxe n'est-il pas forcé? Mère Teresa n'est-elle pas toujours restée « soi-même» tout en s'étant donnée, ou même parce qu'elle s'est entièrement donnée aux démunis dans les banlieues déshéritées des grandes villes indiennes? La question mérite une réflexion que J.-C. Guillebaud élude quelque peu. Du moins voit-on, à travers sa conception et celle de Th. Merton, combien est étendue la palette des préoccupations humanistes et la gamme couverte par l'humanisme dont on ne connaît guère les limites. Un détour vers les lexicographes s'impose maintenant pour compléter 16

cette vue d'ensemble qui se voudrait aussi schématique que possible.

Les lexicographes et l 'humanisme

Si l'on emprunte un tel mot savant, c'est pour honorer les « auteurs de travaux sur les mots de langue », selon le Larousse 1909. Il y est conseillé de faire appel à la lexicologie, «science, connaissance raisonnée des mots sous le rapport de l'étymologie, des acceptions et, en général, de tout ce qui est essentiel de savoir pour écrire convenablement une langue ». Sans doute la conception de l'humanisme a-t-elle évolué depuis que le mot est apparu au XIXO siècle en Allemagne, patrie de l'abstraction. La consultation des dictionnaires amène à se poser des questions. La première: sous quelle rubrique, au sein de quelle discipline il est permis de ranger I'humanisme: philosophie, éthique, morale ou science humaine? Anthropologie ou philosophie politique, doctrine ou théorie? Conception de la vie politique, sociale ou morale? Tout change vite, si l'on songe qu'avant la Grande Guerre, Larousse en faisait un « culte» ! La deuxième question concerne le contenu même de l'humanisme: doiton y trouver d'abord l'humain, l'humanité ou l'homme? Sans doute renverra-t-on l'humanité vers l'humanitaire, vers l'humanitarisme ou vers l'anthropologie et les sciences sociales. Mais entre l'homme et l'humain, comment choisir? Même si l'on ne choisit pas, faut-il prendre ce qui fait que l'homme est homme, ou ce qui fait qu'il est plus homme que bête? Lucien Jerphagnion a peut-être raison de mettre en avant « les qualités et les réalisations proprement humaines »19. Et s'il ne fallait s'occuper que d'une partie de l'humain? Ce serait alors celle qui le différencie le plus de l'animal qui est en lui: plus il s'éloigne de l'animalité, plus il tend vers l'humanisme... Sauf à reconnaître que des hommes prennent un plaisir gratuit à exercer les pires violences quand la plupart des bêtes n'exercent leur violence que pour survivre, ce que firent peut-être les premiers hominidés et les premiers hommes! 17

La troisième question a trait aux finalités de l'humanisme: développement historique pour Littré, la personne humaine et son épanouissement pour le Robert; «volonté supérieure» pour André Lalande2o, « libre épanouissement de toutes les potentialités humaines» pour Jerphagnion, « expliquer l'homme par l'homme seul» pour DanielRops2I. L'épanouissement est mentionné par le dictionnaire Robert et par Jerphagnion, tandis que Lalande, au lieu d'annoncer une quelconque finalité, souligne « l'opposition» entre les natures, humaine et animale. On sent bien, tout au long de cette confrontation, que I'humanisme a autant à faire à ce qui démarque l'homme de l'animal qu'à son épanouissement; d'où surgit la grave question: y aurait-il discontinuité entre la sortie du monde animal et l'assomption vers une nature épanouie, élevée, «supérieure », ou simple graduation que les espèces auraient franchies progressivement? C'est là qu'arrive à l'esprit une quatrième question: pourquoi Lalande attribue-t-il un rôle majeur à la volonté, en quoi il se réfère à Irving Babitt ? Cet épanouissement serait donc si difficile que la volonté doive s'ajouter à la nature? Et pourquoi Lucien Jerphagnion se croit-il obligé d'ajouter « le principe intangible de la dignité de la personne humaine» ? Nul doute que la dignité est considérée comme une valeur d'extrême noblesse, et cet auteur, qui n'est pas le seul dans ce combat, a bien raison d'élever le débat, et de conforter le choix du Robert qui, à propos de l'humanisme, invoque la personne humaine, plutôt que l'homme. La dignité serait-elle inconnue du règne animal? Nous ne le pensons pas, même si le présent propos ne le concerne pas. En sens contraire, si l'on s'écarte des dictionnaires, d'autres notions vont apparaître, comme «l'humanisme de l'homme-Dieu» qu'invoque Luc Ferrl2, tandis qu'André Comte-Sponville, défendant une thèse matérialiste, ironise sur l'humanisme qu'il prend plutôt pour «une religion de l'homme »23,et que d'autres penseurs ne voient dans l'humanisme qu'un essentialisme superficiel ou une fausse philosophie: l'humanisme n'est pas pris au sérieux par tous les auteurs, comme on peut le remarquer. Quoiqu'il en soit de cette controverse, il serait possible de faire ainsi la 18

synthèse des opinions émises par les lexicographes: « I 'humanisme est un courant de pensée qui privilégie la personne humaine et qui entend promouvoir sa dignité, son autonomie et son épanouissement ». L'on ne saurait s'inscrire en faux contre cette définition.

L'archipel humaniste

Les gens de presse et les érudits des dictionnaires et des encyclopédies s'entendent-ils quand ils parlent d'humanisme? Les premiers pensent d'abord à l'homme (c'est rarement une femme, on se demande pourquoi ?) quand les seconds penchent vers la doctrine, la conception ou la théorie. Dans la presse, il est plus facile d'accrocher l'attention du lecteur en mettant sous ses yeux une forte personnalité capable de susciter l'admiration et l'émotion. Les ouvrages savants n'ont pas cette obligation: ils s'en tiennent à ce qui est pensé, écrit, déclaré et diffusé, même au sein de séminaires ouverts aux seuls spécialistes. Dans les deux cas cependant, la nature humaine est présentée sous son jour le plus favorable, un vent de spiritualité souffle sur les humanistes (et l'on comprend que les matérialistes ne les suivent pas sur ce terrain). En cela, Tzvetan Todorov ne déroge pas quand il évoque l'existence, la pensée et l'influence des humanistes. Encore une fois, il faut savoir scruter l'histoire et la préhistoire tout comme les diverses contrées que l'homme a peuplées depuis ses origines. Car l'humanisme n'est ni une école, ni une unique philosophie, ni une doctrine universelle. Plutôt un faisceau de courants de pensées. L 'humanisme est un archipel, lié intimement aux hommes, lesquels changent au fil du temps et au gyé des climats. Un parallèle mérite une mention. On discute âprement pour savoir ce qui distingue les « cultures animales» et les cultures humaines, depuis que l'on reconnaît une « culture» aux primates, aux oiseaux et aux cétacés. Pour trancher, Dominique Lestel avance24: « Nos raisonnements sont rarement satisfaisants quand nous parlons en même temps d'humains et 19

d'animaux. Quand nous évoquons la créativité des cultures humaines par rapport aux cultures animales, nous avons en tête la créativité de certains humains que nous comparons à l'ensemble des animaux (...) Nous entretenons une vision trop académique des cultures. » S'agissant des humanistes, nous risquons le même travers: prendre Montaigne, Erasme ou Montesquieu pour les étalons des humanistes. Or, il est bien des façons de se montrer sous les habits de l'humaniste. Rien n'interdit de penser que l'humanisme soit né avec Neandertal ou avec Homo sapiens. La grotte Chauvet peut le laisser supposer; et aussi bien l'évolution de l'industrie lithique, l'utilisation du bois, de l'os à des fins diverses, et même la survie de l'espèce, compte tenu de la somme des obstacles à surmonter, au titre des changements de climat, de la flore et de la faune... C'est une pente presque horizontale que l'humanité a suivie, mais peut-être les très légers soubresauts qu'elle a enregistrés et qui jalonneront son évolution seraient-ils les effets d'une « excellence» de quelques groupes? * * *

Reste à savoir comment ce courant de pensée a pu se propager. Ceci relève de « l 'humanistique * » qui est, ici et dans une acception nouvelle, la mise en œuvre de la pensée humaniste dans un monde qui lui est étranger ou qui lui résiste. Le besoin de faire mieux et davantage que le quotidien existe assurément, et s'il faut stimuler ce besoin, il n'en est pas moins en germe. C'est ce que suggère Jacques Maritain évoquant Aristote pour qui « l'homme est appelé à mieux qu'une vie humaine »25. Il continue ainsi: « Sur ce principe (sinon sur la manière de l'appliquer), Ramanuja et Epictète, Nietzsche et saint Jean de la Croix sont d'accord ». Mais non sans ajouter que « le mot humanisme est un vocable ambigu », avant de proposer sa propre définition: « rendre l'homme plus vraiment humain, (...) manifester sa grandeur originelle ». Si ce point de vue ne fait pas l'unanimité, du ,moins la formule de Max Scheler, qu'il cite aussitôt, est-elle un mot d'ordre provisoirement acceptable: « en dilatant l'homme au monde ». Belle formule en effet! 20

AVANT-PROPOS: LE CONCEPT D'HUMANISME ETHIQUE

« Le nouveau pari de l'anthropologie: une lecture ample de l 'humanité, qui parte des fondements neuro-physiologiques de l 'homme et dessine une asymptote traversant l'ensemble des sciences humaines et sociales» 1 Pascal Lardellier

« Tous les hommes sont l 'homme et en quelque latitude et en quelque condition qu'ils vivent, ils méritent le respect et la considération» Dr. Price- Mars2

L'histoire de l'humanité, telle qu'elle transparaît à la lecture des dictionnaires et des encyclopédies, procure souvent une réelle insatisfaction. Alors que le concept d'humanisme se développe et évolue au fil des siècles et qu'il met en exergue la valeur et les virtualités de l'homme, ce concept finit par s'étioler jusqu'à faire pâle figure face aux opinions et aux événements. Rien d'étonnant à cela: qui oserait fonder sur l'homme une éthique alors que, depuis la nuit des temps, les sages n'ont jamais été écoutés ni suivis, bien que célébrés et honorés? De guerre lasse, les meilleurs esprits abandonnent les humanismes. Celui

de la Renaissance n'a pas évité la Saint-Barthélemy ni les guerres de religion. Les messages de compassion n'ont pas empêché les oppressions ni les génocides. L'humanisme mérite-t-il donc la longue histoire que l'on se propose d'écrire? Pourtant, l'humanisme mérite bien d'être étudié, et pour une raison évidente: rien de ce qui concerne l'homme n'est étranger à l'homme. Et si les humanismes piétinent, c'est qu'ils se sont trompés de chemin, de avant concept et de définition. Chaque siècle a grossi l'idée d'une valorisation de l'humain sans dire quoi que ce soit de cette valorisation, car il ne suffit pas de prôner la culture, la liberté et la dignité pour fixer les bases d'une philosophie. Disons donc que l'homme est un animal doué d'une force éthique puisque, loin de se comporter seulement selon ses instincts, il est porté à s'interroger sur la validité et le sens de ses actes, et à confronter ses choix à une échelle de valeurs qui va du Bien au Mal, ou à des degrés équivalents. Sans doute les plus éminents penseurs ont-ils fui tout ce qu'ils supposaient connoté de religion et de morale, mais force est à chacun de se poser sans cesse la question: que dois-je, que puis-je faire, jusqu'à demander des réponses aux maîtres à penser. Etablir l 'humanisme sur un socle éthique, voilà bien de quoi garantir le succès de l 'humanisme, aussi veut-on mettre en avant un humanisme qui ne saurait être qu'éthique. L'humanisme n'est donc que la quête éthique, il est recherche et tension vers le Bien ou vers le Meilleur, sachant combien l'homme est attiré vers le Mal ou vers ce qui gêne, perturbe ou blesse autrui sans qu'il s'en rende forcément compte. Six milliards d'êtres humains sont requis par ce souci auquel répondent déjà les philosophies et les sagesses, les religions et les croyances. Ici, il ne s'agit que d'affiner et de proposer une réponse supplémentaire, tout en rendant à l'humanisme les lettres de noblesses qu'il avait perdues, comme cela a été expliqué plus haut. Six milliards d'humains, vient-on d'écrire? 22 Mieux vaudrait parler de