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217 pages
Français

L'inquiétante tentation de la démesure

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Description

La montée d'une fascination incontrôlée pour la démesure, à travers le développement des sciences et des techniques, est inquiétante : le monde naturel aujourd'hui est détruit, notre vie et notre identité sont menacées par la consommation marchande. La cause principale s'en trouve dans un capitalisme débridé et irresponsable, déjà dénoncé par Marx, mais aussi dans des affects humains visant la puissance dont le transhumanisme est la forme ultime. Contre cela, Yvon Quiniou refuse les réactions irrationnelles de ceux qui, comme Nietzsche ou Heidegger, veulent nous faire revenir en arrière et nient les bienfaits possibles d'une maîtrise de la nature. Il appelle donc à un réveil critique général et à une nouvelle sagesse humaniste, politique et sociale : retrouver un sens de l'humain au service d'une vie « mesurée ».

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Date de parution 30 octobre 2020
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EAN13 9782140162138
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Yvon Quiniou ns contemporaines Q L’INQUIÉTANTE TENTATION DE LA DÉMESURE L’homme face à la nature et à lui-même
Questions contemporaines
Questions contemporaines Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Xavier Richet Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions RogerBenjamin, Fondement philosophique et social du socialisme, 2020 Dominique VIDAL (dir.),Les nationalistes à l’assaut de l’Europe, 2020. Alexandre BAUMANN,Effondrement, burn-out et échec scolaire, 2020. Romain STEFFENONI,Antispécisme, l'animal moral,2020. Abdoulaye NGOM,Migration clandestine sénégalaise vers l’Europe. Enjeux, déterminants et perspectives, 2020. Charles PEREZ, Karina SOKOLOVA,Prison numérique. Mise en lumière de quelques nuances sombres de notre société numérique, 2020. René MUZALIWA MASIMANGO,La juridification du politique,2020.René MUZALIWA MASIMANGO,Enjeu des théories des crises politiques,2020. Jacques LANGLOIS,Du système libéralo-capitaliste moderne, 2020. Benjamin W. L. DERHY KURTZ,L’industrie télévisuelle revisitée. Typologie, relations sociales et notion(s) du succès, 2020. Jean-Yves CORNACHON,Libertés en péril, 2020. Philippe CONTE,La vraie révolution sera spirituelle. Comprendre pour agir, 2020.
Yvon Quiniou L’inquiétante tentation de la démesure L’homme face à la nature et à lui-même
© L’HARMATTAN, 2020 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-21508-2 EAN : 9782343215082
Avant-propos Notre époque est en proie à une tentation de la démesure, déjà largement actualisée, malheureusement, dont je voudrais faire le diagnostic implacable pour inciter à y réfléchir et contribuer, à mon niveau, à éviter la catastrophe tous azimuts qui s’annonce si on laisse les choses se faire. Sachant que laisser faire, c’est faire mais sans avoir le courage d’assumer ce qu’on fait, ce qui est pratique pour la bonne conscience individuelle ou collective, celle des hommes politiques en particulier. Je préciserai progressivement lors de cet ouvrage comment la tentation de cette démesure est apparue, ses domaines et ses causes ou motifs divers, voire ses formes contradictoires, ce qui suppose qu’on la situe, au sein de notre histoire, technique, économico-sociale et politique, à travers celle, intellectuelle ou idéologique, des penseurs qui l’ont reflétée. Car elle a bien une généalogie historique d’abord, psychologique peut-être, et c’est en partant de ce à quoi elle s’oppose, la mesure, que l’on peut la comprendre. Il nous faudra donc analyser les formes de notre rapport à la nature, car c’est celui-ci qui est prioritairement en jeu, tout en étant mêlé à notre rapport à nous-même qui se manifeste dans nos formes de vie, et se demander, pour finir et sur cette base d’analyse, comment faire pour dépasser cette tentation et retrouver une forme de mesure sans laquelle l’humanité court à sa perte.
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L’Antiquité ou la mesure L’Antiquité est bien l’époque où la nature, sans être explicitement divinisée comme elle le sera pour une part (mais pour une part seulement) par la religion chrétienne, est considérée comme une réalité en un sens admirable et qu’on ne peut changer, qu’il faut donc respecter comme si c’était une personne providentielle et à laquelle il faudrait se soumettre. Cela tient, bien entendu, en dehors des croyances ou des idées que l’on avait sur elle, aufaible développement techniquequi faisait que l’homme, à l’aide d’instruments élémentaires, en avait besoin pratiquement telle quelle, ou quasiment, pour survivre en consommant ce qu’elle lui offrait ou ce qu’il en tirait : plantes, fruits, animaux de la chasse ou de la pêche, récoltes issues d’une agriculture minimale. Cela lui donnait, certes, un léger sentiment de puissance lié aux effets de son intervention technique, mais sans qu’il puisse un seul instant soupçonner ni qu’il pourrait la dominer à sa guise, ni que cette puissance pourrait, dans un avenir très lointain, nuire à celle-ci et donc, à travers son intervention sur elle, nuire à lui-même puisqu’il en fait partie. Il ne pouvait, au contraire, que se réjouir de cette action discrète et, si l’on veut, remercier cette même nature dont il pouvait disposer et profiter. Et cela prouve à quel point nos représentations du monde et de l’homme en lui sont déterminées, en amont de notre conscience, par l’histoire comme Marx nous l’a révélé définitivement, ainsi qu’on va immédiatement le voir avec la philosophie stoïcienne et l’épicurisme, bien que ceux-ci se soient situés sur deux plans différents.
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Le stoïcisme, un modèle ? Ce qui est en jeu ici, c’est essentiellement le rapport avec la nature extérieure mais aussi avec ce qui en nous ou pour nous s’y rapporte, par exemple ce qui affecte notre corps. LeManueld’Epictète ou sesEntretiens en sont un magnifique exemple, mais malheureusement très daté. Epictète y part de l’idée qu’il y a une Nature objective, qui est une totalité soumise à la nécessité, en l’occurrence à une nécessité absolue, et ce d’autant plus qu’elle est régie par une Providence divine qui est hors de notre prise, par définition. D’où la double thèse que cette nature, ou ce monde, est constituée de « choses qui ne dépendent pas de nous », qu’on ne peut changer, et que, étant le corps de la ou des divinités, en quelque sorte, il faut si soumettre, sauf à délirer et à se doter d’une puissance qui n’existe pas ; et par ailleurs, il y a l’idée que, venant du monde divin ou coïncidant avec lui, elle est admirable, bonne. Il nous faut donc « vivre conformément à la nature », tel est le grand précepte stoïcien, qui nous préserve de la souffrance ou du malheur qui nous adviennent quand nous refusons l’inévitable. Cette attitude définit ce qu’on appelle traditionnellement une « morale » et qui, en réalité, est 1 une « éthique » , ici de soumission à l’ordre du monde, dont le champ d’application est très large puisqu’elle porte à la fois sur le Cosmos en général avec ses lois comme la mort qui nous attend, et sur de multiples évènements singuliers d’un tout autre ordre, comme le fait d’être « boiteux » ou d’être victime d’un incident douloureux de 1 Contrairement au vocabulaire de Le Senne quand il parle d’Epictète dans sonTraité de morale générale, PUF. Je rappelle seulement que les valeurs morales sont universelles et obligatoires, alors que les valeurs éthiques sont particulières, liées aux préférences existentielles des individus, d’un groupe ou d’une époque, ainsi que facultatives.. Je soutiens cette distinction, que je dois à Nietzsche, avec Ricœur, Habermas, Conche et quelques autres.
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la vie quotidienne qui a eu lieu – la perte d’un proche, par exemple.. Reste à savoir pourquoi cette éthique est impérative, nous est commandée ou recommandée sous la forme d’une sagesse raisonnable. Cela vient de ce qu’elle n’est pas spontanéedu fait que l’homme est aussi unsujetqui, tout en faisant partie de la nature, possède une autonomie qui crée un fracture dans l’unité naturelle totale et fait qu’il ne s’y accorde pas d’emblée : ses affects comme la crainte ou l’aversion, ses désirs, ses sentiments, mais aussi son vouloir et ses opinons peuvent entrer en contradiction avec le réel et son déterminisme propre, comme lorsque que nous croyons que ce qui a été aurait pu être différent et que nous le regrettons, ce qui introduit une contingence dans la suite des évènements qui n’existe pas pour le sage. D’où la nécessité d’un retour réflexif sur soi pour changer non le monde mais ce qui, en nous, peut s’opposer au monde et cela sous la direction ultime de la volonté éclairée et commandée par une opinion juste : c’est celle-ci qui, modifiée par l’intelligence théorique, nous permet de modifier notre affectivité, liée à de fausses idées, et de nous accorder à la réalité… dès lors que nous voulons cette réforme intellectuelle, à visée pratique. L’homme dans cette conception d’ensemble pourtant pleinement naturaliste, sinon fataliste, qui paraît pousser à la résignation, n’est donc pas totalement impuissant : il l’est face à la nature extérieure et globale, y compris quand elle l’atteint dans sa réalité physique (accidents, maladies, beauté ou laideur, etc.), mais il possède unepuissance sur soi, via sa volonté et son intelligence donc, qui lui permet d’accepter son impuissance naturelleet, dès lors, d’être heureux subjectivement, même en cas de malheur « objectif ». On voit très bien alors que nous sommes dans uneéthique de la mesurenotre rapport au monde naturel, concernant
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qui est diamétralement opposée à l’attitude contemporaine liée à la puissance technicienne acquise sur le monde grâce aux sciences. Que vaut-elle, en quoi pourrait-elle être encore un modèle ? La réponse me paraît évidente, quoique un peu nuancée. Car l’attitude stoïcienne (on peut l’appeler ainsi) peut être considérée comme valable et donc recommandable face àdes situations existentiellesnous sommes en présence d’uninévitabletotalement assuré : la mort comme donnée inhérente à la condition humaine, les accidents ou malheurs de la vie, imprévisibles, et qui nous laissent totalement impuissants dès lors qu’ilsont eu lieu, comme un échec sentimental, un insuccès ou un deuil. Même quand ils sont dûs au hasard, celui-ci fonctionne comme une nécessité irrécupérable, celle du : « cela a eu lieu » ou même du « cela a lieu », et se révolter ne sert à rien et est même déraisonnable ou enfantin. Sauf que, déjà dans ces cas, le stoïcisme fait appel, pour combattre nos réactions affectives douloureuses, au simple pouvoir de l’intellect et de la volonté, ce qui relève d’une grande naïveté due, tout simplement, à l’ignorance des sciences humaines à venir et, spécialement de la science psychanalytique. Celle-ci non seulement nous montre mais nous démontre que l’être humain aun certain pouvoirses affects face au sur malheur, non par le simple appel à son intellect et à sa seule volonté présumée libre, mais par la connaissance des causes psychologiques inconscientes, liées à son milieu psychologique (voire social) infantile, qui l’ontfragiliséface aux évènements inévitables de la vie qui le font souffrir et, tout autant, par la thérapie de type analytique qui en découle. On peut donc désormais guérir pour une part de souffrances qui paraissaient sans remède autrefois. A ce simple niveau (si l’on peut dire), le stoïcisme nous apparaît comme uneidéologiehistoriquement dépassée car liée à l’ignorance scientifique de son temps.
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