La pensée positiviste sous le second empire
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Description

Le Second Empire fut l'époque charnière dans la construction de la France moderne : développement exponentiel de la science qui repousse les frontières de l'inconnaissable, culte du 'Progrès' sans limite qui atteindra son apogée à la veille de la Première Guerre mondiale. Parallèlement, une nouvelle philosophie se construit avec pour base la science et remet en cause les profondes certitudes préalablement acquises : le positivisme, esquissé par Saint-Simon et structuré par Auguste Comte. Le professeur Donald Geoffrey Charlton (1925 – 1995) présenta sa thèse à l'Université de Londres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2014
Nombre de lectures 20
EAN13 9782336364308
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Ouverture philosophique
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
Jean-Serge MASSAMBA-MAKOUMBOU, Philosophie et spécificité africaine dans la Revue philosophique de Kinshasa, 2014.
Hélène de GUNZBOURG, Naître mère, Essai philosophique d’une sage-femme , 2014.
Jacques STEIWER, Une brève Histoire de l’Esprit , 2014.
Jean-Marc LACHAUD, Walter Benjamin. Esthétique et politique de l’émancipation , 2014.
John DEWEY (traduit par Michel Guy GOUVERNEUR), L’expérience et la nature suivi de L’expérience et la méthode philosophique , 2014.
Xavier VERLEY, Le symbolique et transcendantal , 2014.
Grégori JEAN et Adam TAKACS (eds.), Traces de l’être Heidegger en France et en Hongrie , 2014.
Frédéric PRESS, Du sens de l’histoire. Essai d’épistémologie , 2014.
Grégoire-Sylvestre GAINSI, Charles de Bovelles et son anthropologie philosophique , 2014.
Dieudonné UDAGA, La subjectivité à l’épreuve du mal, Réfléchir avec Jean Nabert à une philosophie de l’intériorité, 2014.
Augustin TSHITENDE KALEKA, Politique et violence, Maurice Merleau-Ponty et Hannah Arendt, 2014.
Titre
Donald Geoffrey Charlton




La pensée positiviste sous le Second Empire


Traduction : René Boissel
Copyright


Les mots et les phrases en italique qui figurent dans le corps du texte sont en français dans l’ouvrage original.
Titre original : Positivist Thought In France During The Second Empire (1852 – 1870)
Oxford, At The Clarendon Press, 1959 – First Edition

© Oxford University Press 1959
Positivist Thought in France During the Second Empire, 1852-70 , First Edition was originally published in English in 1959. This translation is published by arrangement with Oxford University Press.
Positivist Thought in France During the Second Empire, 1852-70 , La première édition originale a été publiée en anglais en 1959. Cette traduction est publiée avec l’accord de Oxford University Press.
© L’Harmattan 2014 pour la traduction française




© L’H ARMATTAN , 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-71441-7
Préface
Au cours de mon travail sur ce livre, j’ai contracté beaucoup de dettes. Certaines d’entre elles sont indiquées dans la bibliographie en fin d’ouvrage, d’autres sont d’une nature personnelle et je suis heureux de pouvoir leur exprimer ma reconnaissance ici. Cette étude est une version raccourcie et revue d’une thèse de doctorat présentée à l’Université de Londres en 1955, et ma plus grande reconnaissance s’adresse à mon directeur de thèse, le Professeur H. J. Hunt pour sa générosité sans faille, son aide inestimable, son encouragement et sa critique. J’adresse, de même, mes remerciements les plus chaleureux au Dr. R. W. Ladborough et au Dr. I. D. McFarlane dont l’enseignement a stimulé mon intérêt et m’ a instruit sur les travaux concernant la littérature et la pensée françaises du dix-neuvième siècle, et qui n’ont pas cessé de m’encourager et de m’aider ; au Professeur I. W. Alexander pour ses suggestions extrêmement utiles au tout début de mon travail ; à Mr. C. B. Cox, au Professeur P. Mansell Jones, au Professeur Garnet Rees, et au Dr. Colin Smith qui a lu le livre dans son intégralité et qui m’a donné les conseils les plus utiles, son commentaire et sa critique. Je suis aussi beaucoup redevable aux amis et collègues de m’avoir permis de discuter de mes difficultés avec eux et d’avoir bénéficié de leur connaissance. Je ne suis pas moins reconnaissant au bibliothécaire de l’Université d’Hull, à son personnel pour l’aide et l’obstination dans l’accès aux livres que j’ai souhaité consulter ; au Maître et aux Compagnons du Collège Emmanuel, Cambridge, pour leur générosité financière qui m’a permis de commencer mes recherches ; aux Cassel Trustees pour leur assistance dans le financement des visites aux bibliothèques parisiennes ; aux administrateurs de Clarendon Press pour leur aide prévenante durant le processus de publication. Je souhaite, finalement, exprimer ma dette, par-dessus tout, pour ces nombreuses phases, à ma femme, et ma profonde gratitude envers mes parents, à qui ce livre est dédié.
D. G. C.
Hull, 1958
I Introduction
Le Second empire est apparu à ses interprètes les plus tardifs comme le moment suprême de ‘l’âge du positivisme’ dans l’histoire de la pensée française. Cette généralisation, déjà dominante dans les années clôturant le dix-neuvième siècle, a persisté jusqu’à aujourd’hui, et les historiens comme Brunetière, Monod, Lanson ; de Parodi à Thibaudet, Jasinski, Martino, et Philippe Van Tieghem, au cours des années les plus récentes, ont affirmé qu’à la fois la philosophie et la littérature ont été dominées par l’horizon positiviste. Aussi répandue qu’a été cette idée, vraiment, à un siècle de distance, nous sommes presque tentés d’imaginer ces écrivains engagés, dans quelque Walhalla intellectuel, au cours d’un interminable dîner, baigné d’athéisme, discourant sans fin sur les vertus de la science, les folies de la religion, et la perversité des prêtres. La réalité, immanquablement, a été moins claire, et cette situation de la pensée positiviste au cours du Second empire ne cherchera pas beaucoup à renouveler les exposés historiques de Bréhier, Benrubi, Cresson, si ce n’est révéler, particulièrement dans le détail, les ambiguïtés dans son développement. Même ces penseurs qui semblent être les positivistes de premier plan à cette époque sont loin d’être cohérents dans leur fidélité. Ils sont, de fait, consciemment ou non, les victimes d’une confusion. Ils tentent, par différents chemins et sur différentes étendues dans leurs connaissances, de réconcilier leurs aspirations et leurs convictions qui sont incompatibles. Tandis que chaque symptôme de leurs conflits intellectuels peut être examiné, les chapitres qui suivent essaient de montrer les éminentes contradictions dans chacune de leur particularité individuelle. Les écrivains étudiés tombent dans deux groupes distincts. Le premier groupe comprend Comte, Renan, et Taine. Tous les trois seront soumis graduellement à dénaturer la position positiviste réelle en la combinant avec des théories qui lui sont étrangères. Ce qu’ils présentent est moins le positivisme qu’une distorsion de celui-ci et ces écrivains ont pu être classés comme « les faux amis de la philosophie positiviste 1 » expression quelque peu sévère. Si ce jugement semble rude, il est permis de penser que leur fausse interprétation du positivisme n’est pas impudique ou gratuite, ni consciemment voulue.
Cela révèle précisément ces conflits d’allégeance déjà mentionnés ; et tandis que d’autres ont décrit ces penseurs comme scientistes, cette étude essaie de mesurer la pleine étendue dans la disparité entre leur point de départ positiviste et leur scientisme et de découvrir les motifs sous jacents. Le deuxième groupe inclut ceux qui acceptent volontairement le point de vue positiviste mais qui, contrairement à Comte, Renan, et Taine, maintiennent – au moins d’une manière équilibrée – un positivisme conséquent et minutieux. Ces penseurs, pourrait-on dire, sont « les vrais amis de la philosophie positiviste » 2 , Si Littré et Claude Bernard peuvent être désignés sous cette rubrique, cela indique peut-être les confusions de cette époque liées aux résultats de l’enjeu et aussi à la difficile discipline, à la fois intellectuelle et émotionnelle, que le positivisme entraîne. Même si les deux s’en éloignent à l’occasion, la philosophie de Littré est inadéquate sous un certain aspect. Mais aucun n’est coupable de quelque autre déviation prolongée, et Littré apparaît, en particulier, le défenseur de la réelle position positiviste contre les modifications compromettantes des penseurs qui revendiquent son autorité pour des idées, qui en fait, ne lui sont pas liées. Ayant considéré ces écrivains, nous avons exposé les philosophes de premier plan du Second empire qui, quelles que soient leurs erreurs et leurs altérations, ont fait allégeance au positivisme. Comte en est le ‘père’ dans ce siècle, Littré est son plus célèbre continuateur, Taine et Renan (selon les mots de Jasinski) sont « les deux grands maîtres intellectuels de cette génération » 3 . On aurait pu y inclure, peut-être, Berthelot et Scherer, mais ils semblent également être, comparativement, des figures mineures dans l’histoire de la philosophie. Cependant, ils étaient influents dans leur discipline, l’un comme chimiste, l’autre comme critique littéraire et historien des idées. Claude Bernard, contrairement à Berthelot, est plus qu’un scientifique, il est aussi le maître d’œuvre, à cette époque, de la méthode expérimentale, et c’est pour cette raison qu’il est admis comme positiviste à l’inverse de Berthelot et Scherer. Finalement, après une brève constatation d’une connexion fréquemment alléguée entre le positivisme et la littérature du Second empire, deux écrivains moins reconnus seront considérés :
Louise Ackermann et Sully Prudhomme. Presque seuls parmi les auteurs de cette période, ils sont explicitement redevables au positivisme et ainsi invités pour la présente étude, alors que d’autres écrivains, trahissant tout au plus une affinité non reconnue et plus limitée dans cette conception, en ont été exclus. Leur pensée a aussi un intérêt représentatif, illustrant l’impact du positivisme sur des esprits marqués, autant par la sensibilité poétique que la puissance rationnelle ; pensée qui, faute d’espace, ne peut pas être explorée plus avant. Dans le cas de Sully Prudhomme, l’on peut développer davantage : au travers de son esprit tourmenté, il entretient une fidélité clairvoyante envers la philosophie positiviste, que seuls Littré et Bernard peuvent égaler et même anticiper certains aspects de ses développements ultérieurs : sa qualité de penseur est bien supérieure à ce qui est communément admis et une discussion riche à son sujet ne signifie pas d’en faire l’apologie. Ce livre rend compte des débats d’il y a un siècle, débats qui paraissent parfois, et peut-être à tort, dépassés. Cependant ils offrent de la pertinence à la pensée contemporaine qui pourrait conduire ici à un malentendu. La philosophie du positivisme logique, bien que cédant devant l’approche plutôt différente de l’analyse logique, peut être bien le mouvement philosophique marquant en Autriche, Allemagne, Amérique, Grande-Bretagne, et ailleurs, ces cinquante dernières années. Et déjà, malgré la froideur avec laquelle elle a été accueillie dans l’histoire de la pensée, ses partisans ont puisé chez les précurseurs des siècles précédents. Joergensen, par exemple, cite la liste des prédécesseurs de Neurath en Angleterre, France, et Allemagne : ‘Bacon, Hobbes, Locke, Hume, Bentham, J. S. Mill, Spencer ; Descartes, Bayle, D’Alembert, Saint-Simon, Comte, Poincaré ; Leibniz, Bolzano, Mach’. Lui-même en rajoute d’autres, laissant de côté ses premiers précurseurs : les sophistes, les épicuriens, les nominalistes du Moyen-Âge, Bacon, Hobbes et Descartes. On peut largement distinguer quatre phases principales dans le progrès de cette philosophie. Premièrement, viennent les penseurs empiristes britanniques, de Locke à leurs homologues français les philosophes : de Bayle à Condillac et Condorcet ; deuxièmement, les penseurs du dix-neuvième siècle comme Saint-Simon, Comte, Mill, Feuerbach, et Spencer ; troisièmement, la génération dont les réalisations principales sont spécialement l’étude de la méthode scientifique, autour de 1880 et 1920 : Mach, Poincaré, Duhem, Russell, et autres ; et finalement les interprètes actuels du positivisme logique. C’est un exposé sommaire, mais il aide à souligner que notre sujet se rapporte à une vaste tradition philosophique qui partage un chapitre de sa destinée en France. Ce travail peut ainsi servir à apporter une modeste contribution pour clarifier l’ascendance de la pensée contemporaine. Toutefois, ce n’est rien qu’un dessein fortuit qui pourrait facilement induire en erreur. On peut raisonnablement demander à un philosophe de rester cohérent dans sa théorie personnelle de la connaissance, mais il serait injuste d’attendre de sa part qu’il se conformât à une plus récente, à une formulation plus mature d’une même théorie. Il peut être intéressant de sonder les penseurs du passé pour les anticipations des idées du vingtième siècle, mais ce n’est pas mon intention ici. Le positivisme logique peut avoir le même point de départ que celui de Comte et le`principe de vérification’ est une réaffirmation de sa définition de la méthode ‘positive’. ‘Toute question qui ne peut se réduire fondamentalement à une simple énonciation du fait, particulier ou général, ne peut pas avoir un sens réel ou intelligible’ : ce n’est pas de Alfred Ayer à ses début, mais de Comte. L’approche du fondateur est d’une formulation bien plus consciente et présuppose tout le travail analytique du siècle. En conséquence, cette étude s’enquiert des lointains penseurs comme Comte qui sont honnêtes envers la position positiviste au moment où ils commencent à la formuler. Elle passe en revue une période du passé en relation avec sa propre conscience philosophique et non avec les perspicacités d’une génération plus tardive.
1 en français dans le texte
2 en français dans le texte
3 en français dans le texte
II Positivisme et philosophie sous le Second Empire Définition du positivisme
La philosophie positiviste
Le ‘Positivisme’ comme le définit l’un des historiens anglais du dix-neuvième siècle, est un terme irrémédiablement ambigu , c’est pourquoi, il est plus que nécessaire de le définir aussi précisément que possible. Généralement, quatre différents usages peuvent se distinguer. Le positivisme peut être entendu, premièrement, dans le sens du ‘positivisme social’, qui est à la fois une théorie sociologique et une philosophie de l’histoire. Deuxièmement, pourtant moins communément, le terme peut se rapporter au ‘positivisme religieux’ : la Religion positiviste de l’Humanité qui fut établie par Comte et pratiquée dans des églises positivistes partout dans le monde. Troisièmement, le positivisme est parfois utilisé pour se référer à la structure entière de la pensée de Comte, incluant ses théories historiques, sociologiques et religieuses. Finalement, il peut être compris dans sa signification philosophique stricte et, englobant le ‘social’, ‘le religieux’ et le ‘comtien’, le positivisme est alors défini dans son sens premier. Finalement, c’est la signification entendue à travers ce livre et la pierre de touche par laquelle chaque écrivain sera jugé. Il est vrai que chaque type de positivisme ne se développe pas isolément d’un autre type et qu’il existe des interactions significatives entre eux : Comte, par exemple fait un mauvais usage du ‘positivisme philosophique’ à cause de sa principale attirance pour ‘le positivisme social’. Ces distinctions sont néanmoins réelles. ‘Le positivisme philosophique’ est une théorie de la connaissance. Il soutient, dans sa forme la plus simple, à l’exception de la connaissance des systèmes mathématiques et logiques – sans qu’il y ait une nécessaire connexion avec notre monde observable – que la science nous fournit un modèle unique de connaissance que nous pouvons acquérir. Tout ce que nous pouvons connaître de la réalité est ce que nous pouvons observer ou de pouvoir légitimement déduire ce que nous observons. C’est-à-dire que nous pouvons seulement reconnaître le phénomène et ses lois dans la relation et la succession du phénomène, il s’en suit que tout ce que nous pouvons affirmer doit être soumis à une vérification empirique. Le positivisme nie ainsi la validité de prétendues affirmations avérées comme ayant été énoncées a priori , et il nie également que nous puissions avoir une connaissance relevant aussi bien du religieux que de la métaphysique, alors que ces dernières questions, par définition, concernent largement un prétendu domaine tapi derrière le phénomène, univers apparenté à un monde métaphysique non observable. Et pour souligner que cette définition est impartiale, nous pouvons citer André Lalande dans son Vocabulaire technique et critique de la philosophie, ouvrage dans lequel les doctrines de la philosophie positiviste sont énoncées :
« Que seule la connaissance des faits est féconde ; que le type de la certitude est fourni par les sciences expérimentales ; que l’esprit humain, dans la philosophie comme dans la science, n’évite le verbalisme ou l’erreur qu’à la condition de se tenir sans cesse au contact de l’expérience et de renoncer à tout a priori ; enfin que le domaine des ‘choses en soi’ est inaccessible, et que la pensée ne peut atteindre que des relations et des lois ». (En français dans le texte)
Cependant, par crainte d’avoir l’intention, par rapport à ceux que nous appelons les penseurs du dix-neuvième siècle, d’être l’avocat du point de vue de la conception positiviste du vingtième siècle ; on fait ressortir que leurs propres définitions étaient précisément la même que celle de Lalande. Ce sera manifeste dans les chapitres suivants, quand le positivisme de chaque individu sera clarifié. Mais nous pouvons anticiper, en citant les définitions données par les deux positivistes les plus connus de cette période, Comte et Mill. Comte décrit L’état positif en disant :
« Dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude ». (Id.)
Mill affirme le même point de vue en décrivant la façon de voir de Comte et montre du doigt qu’elle est partagée par beaucoup d’autres penseurs : Hume, Bentham, et James Mill parmi d’autres. La doctrine du positivisme est la suivante :
« Nous avons seulement la connaissance du phénomène, et notre connaissance de celui-ci est relative et non absolue. Nous ne connaissons ni l’essence, ni le mode réel de production de chaque fait, mais uniquement ses relations avec d’autres faits dans sa succession ou sa similitude. Ces relations sont constantes. Cette constance est toujours la même dans les mêmes circonstances. Les constantes ressemblances lient le phénomène ensemble, et on désigne par ‘Lois’ les séquences constantes qui les unissent entre antécédent et résultant. Les lois du phénomène sont tout ce que nous connaissons. Leur nature essentielle et leur ultime cause nous sont inconnues et impénétrables. »
Dans les trois définitions, on peut noter une présupposition sous-jacente, déclarée explicitement ici par Mill, un postulat qui est la base de toute investigation scientifique. C’est l’idée que les phénomènes sont relatés, qu’ils sont liés en termes de cause et d’effet. La science présume, jusqu’à la preuve du contraire, que la théorie positiviste de la connaissance considère, avec elle, que le monde du phénomène est un monde déterminé, un monde dans lequel B a été constamment observé entrain de suivre A dans certaines conditions, puis, exactement dans les mêmes conditions données, nous avons le droit de supposer que B suivra à nouveau A . Il n’est pas nécessaire de poursuivre ici cette question dans ses complexités logiques ni de discuter du problème de la validité des faits. Ce problème a préoccupé certainement beaucoup de penseurs du dix-neuvième siècle, John Stuart Mill en particulier, mais il est suffisant, pour les intentions présentes, de dire que le déterminisme dans le monde du phénomène est une hypothèse qui donne des résultats dans les sciences et par conséquent dans le positivisme, au moins dans ses formes du dix-neuvième siècle. Ce résultat peut renforcer l’assertion selon laquelle le déterminisme est une réalité, comme dans la pensée de Taine, par exemple. Mais nous pouvons prétendre ne pas simplement tenir comme établi, aujourd’hui, que les phénomènes sont invariablement connexes en termes de cause et d’effet. Mais un tel regard va au-delà des limites de l’observation ou de la vérification et de ce fait déserte le strict point de vue positiviste.
L’état d’esprit positiviste
Son autre signification doit, aussi, être mentionnée : le positivisme comme « état d’esprit » , une attitude générale de l’esprit dans laquelle la confiance dans la méthode scientifique se combine avec les religions et le scepticisme métaphysique. Parodi définit le positivisme dans ce sens en affirmant :
« Dédain de la métaphysique, culte du fait, de l’expérience et de la preuve, confiance sans réserve dans la science, exaltation de ses bienfaits, effort pour donner la forme de science à l’étude des faits moraux et sociaux, tel était l’état d’esprit que définit dogmatiquement Littré, qui anime les premiers écrits de Renan et de Taine… »
(En français dans le texte)
Cette attitude a été indubitablement nourrie par la propagation de la philosophie positiviste au cours du dix-neuvième siècle, et Parodi en a donné une description relativement précise. Néanmoins, il faut souligner qu’une telle attitude peut être appelée ‘positiviste’, dans la mesure où elle suit les principes positivistes. Malheureusement, d’autres historiens ont utilisé le concept dans un sens plus large. La prise de distance vis-à-vis de l’art, l’impassibilité, le pessimisme, l’objectivité, l’opposition au christianisme, le républicanisme, l’usage des découvertes scientifiques courantes, dans la poésie, tout cela est englobé comme une évidence « positiviste », quand bien même aucune de ces disciplines n’est la conséquence inéluctable de la philosophie elle-même. De telles équations réclament un regard attentif et il peut être utile d’en retirer une illustration spécifique. Résumant ses exposés sur Leconte de Lisle, Martino écrit :
« Tableaux des religions et des civilisations mortes, hostilité au christianisme, enthousiasme républicain et haine des autocraties, espoir d’une prochaine régénération, foi absolue en la science… c’est le bilan du positivisme, ou plutôt de sa philosophie populaire ; ce sont aussi les thèmes favoris des Parnassiens, ceux que, entre 1850 et 1860, a magnifiés et vulgarisés Leconte de Lisle ». (Id.)
Alors qu’il ne développe pas la distinction entre ‘le positivisme’ et ‘ sa philosophie populaire’, il n’est pas certain qu’il prétende la décrire. Mais comparer ces attitudes avec les doctrines positivistes, c’est réaliser que ce résumé serait déroutant si l’on avait prouvé que Leconte de Lisle et les parnassiens avaient été des positivistes philosophiques. Envers les systèmes religieux, le point de vue positiviste considère que, étant donnés ses dogmes, à la fois sur le surnaturel et sur l’immortalité de la vie, incarnés habituellement en eux, ces systèmes sont basés sur des doctrines métaphysiques inobservables : ni l’intérêt pour les anciennes religions, ni la conviction que ces croyances sont erronées, ne sont une marque du positivisme. Deuxièmement, l’hostilité au christianisme doit être cherchée chez les adeptes d’autres religions, plus que chez les positivistes. Comte, par exemple, n’y est pas totalement opposé : il admire l’organisation de l’Eglise catholique, mais rejette ses revendications surnaturelles. D’autres ont pu attaquer le christianisme uniquement sur le terrain de son histoire politique et de ses opinions, par exemple, tout en rejetant aussi le positivisme. Le vrai but du positiviste est l’opposition au christianisme dans la mesure où ce dernier revendique l’existence d’une vie surnaturelle et d’une après vie et affirme la validité des modes non empiriques de la connaissance. Le troisième critère de Martino : « Enthousiasme républicain et haine des autocraties », peut assurément s’appliquer à un chrétien ou à quelque antipositiviste. Si la philosophie positiviste a une conséquence sociologique, c’est simplement la conviction qu’elle est utile dans le cadre d’une approche scientifique dans l’étude et l’organisation de la société. De même, « l’espoir d’une prochaine régénération » a bien pu être partagé par beaucoup de réformateurs sociaux, par exemple, qui n’étaient pas positivistes. Finalement, tandis que l’on peut douter que Leconte de Lisle possédât « (une) foi absolue en la science » , on peut affirmer que l’aspect caractéristique du positivisme n’est pas l’infaillibilité des théories scientifiques contemporaines ou quelque application de la méthode scientifique, mais l’affirmation que la connaissance empiriquement vérifiée – cependant incomplète et hypothétique – est la seule forme de connaissance humaine. On doit aussi faire la différence entre le respect pour la science et l’acceptation du point de vue positiviste. Le premier n’implique pas évidemment le second : un écrivain peut pleinement croire dans les théories établies par la science ; il peut essayer de formuler une vision de la vie qui est compatible avec ces théories ; il peut, réellement, être un scientifique et cependant ne pas être positiviste, puisqu’il n’admet pas que la méthode scientifique représente la seule manière d’accéder à des formes de connaissance. Une telle distinction peut être banale, mais elle nous aide à éclaircir cette situation, écartant beaucoup de considérations qui sont hors de propos. Cette distinction permet d’être d’accord que la science influence grandement la création littéraire, par exemple, ainsi que la conception de beaucoup d’écrivains pendant cette période et, cependant, elle maintient un esprit ouvert sur le rapport au positivisme philosophique. Nous sommes plus tentés d’identifier un poète ou un romancier qui s’exprime comme un positiviste, parce qu’il souhaite célébrer les inventions et les découvertes de la science, ou parce qu’il cherche à copier les vertus scientifiques de la prise de distance, de l’objectivité, de l’observation, de la documentation appliquée et rejette le mode hautement subjectif et émotionnel des écrits de ses prédécesseurs romantiques. Un tel auteur peut bien être un positiviste, mais il n’est pas nécessairement ainsi. Le prestige de la science, dans ces années du milieu du dix neuvième siècle, est suffisant pour rendre compte des caractéristiques de son travail ; il n’est pas besoin d’évoquer l’ombre de Comte ou la philosophie positiviste. L’excellent chapitre de Cassagne sur l’art pour l’art et la science et autres études, fait bien comprendre, d’ailleurs, que l’impact de la science sur la littérature est renforcé par des facteurs tout à fait indépendants du respect pour la science ou de l’influence des croyances philosophiques. En particulier, les écrivains ont été attirés par l’attitude scientifique parce que, de différentes manières, elle en a appelé à leurs inclinaisons personnelles. La science était libre de toute morale conventionnelle et de quelque motif didactique ; elle était ‘pure’ dans le sens où les écrivains souhaitaient aussi que leur art reste ‘pur’. Cette attitude s’inscrivait dans le but de s’écarter de la mentalité vulgaire de la foule et de la bourgeoisie et ainsi de se réclamer de la supériorité aristocratique. L’objectivité et l’impartialité de la discipline scientifique ont ressemblé à leur détermination personnelle à éviter la sentimentalité et l’affichage d’un ressenti intime. Par-dessus tout peut-être, et spécialement sous l’apparence de la philologie , la science a offert une nouvelle source d’inspiration poétique et elle a ouvert, à l’imagination, un monde stimulant de vérités nouvellement acquises. Toutefois, fervents admirateurs de la science, les poètes comme Leconte de Lisle, Ménard – en accord avec Flaubert ou Baudelaire – rejettent toujours la conception de Ducamp d’une poésie scientifique, et en les comparant, un instant, avec un écrivain comme Zola, on réalise comment leur culte de la science fut totalement subordonné à leur culte de l’art. Comme Cassagne le remarque :
« A part certains cas où la science, introduite avec quelque indiscrétion, s’est trouvée en excès, la devise l’art pour l’art ne s’est nullement changée en l’art pour la science. L’art est resté le seul but de l’artiste ; la science n’a été qu’un de ses moyens. »
(Id.)
Leur comportement, très équivoque, dans leur admiration pour la science, rend doublement trompeur toute déduction qu’ils ont tenue dans une vision positiviste de la vie. Weinberg rapporte que l’une des opinions courantes des critiques littéraires, pendant les années 1840 – 1870, était que l’approche complète des réalités ‘résulte d’un biais philosophique qui est éminemment matérialiste ou positiviste’. Des auteurs plus récents ont trop souvent revendiqué la même conclusion hâtive et oublié que l’évidence d’une position positiviste doit se rapporter aux convictions intellectuelles et non à la pratique artistique, aux sympathies politiques ou sociales, ou n’importe quelles autres caractéristiques non philosophiques. Les mêmes historiens ont parfois exagérément simplifié la position intellectuelle la plus répandue de cette période : celle que nous observerons en regardant, brièvement, la scène présentée par la pensée du Second empire dans sa totalité.
L’état de la philosophie sous le Second empire
Le cadre philosophique dans lequel la pensée positiviste se développe, pendant ces années, est d’une complexité et d’une riche controverse. Le Second empire, plus que toute autre période de la philosophie française, est une époque où les idées foisonnent dans un « creuset », un moment de dissension et de confusion. De nombreux facteurs sont à l’origine du plus significatif qui sera mentionné ici. Le plus évident de tout, c’est l’allure vivifiante de la ‘révolution scientifique’. Ayant rapidement rattrapé leur retard dû aux interruptions de 1789 et du règne de La Terreur, les sciences ont été en expansion et triomphantes. La fondation de l’Ecole polytechnique (1794) – la pépinière de générations de scientifiques et de penseurs, incluant Comte et Renouvier – la réorganisation du jardin du Roi (1793), la création de l’Académie des Sciences (1795), et de l’Ecole normale (1808) ont offert à la science française une impulsion qui sera irrésistible au cours du siècle. Dans la première moitié de celui-ci, les physiciens comme Ampère, Carnot, Malus, et Fresnel, les chimistes comme Gay-Lussac, Chevreul, J. B. Dumas, et Charles (le mari d’Elvire, l’amour de Lamartine), les physiologistes comme Magendie, les biologistes et les zoologistes comme Lamarck, Saint-Hilaire et Cuvier, établissent la prééminence française scientifique, un statut solidement confirmé après 1850 par Berthelot, Pasteur, Claude Bernard, Curies, Becquerel, et autres. Les scientifiques étrangers comme Lyell, Faraday, Darwin, ou Maxwell ne sont pas moins célèbres ou notoirement réputés. Dans l’intervalle, beaucoup de leurs découvertes sont appliquées dans la vie courante : en témoignent le développement de l’industrialisation, le chemin de fer, l’éclairage au gaz et le chauffage ; les techniques médicales et chirurgicales sont améliorées ; moins utiles, mais également spectaculaires, sont les réalisations telles que la reconstitution par Cuvier d’animaux disparus à l’aide de fossiles et d’os déterrés, la prédiction, couronnée de succès, sur l’existence d’une nouvelle planète, Neptune. Ajoutons le lancement de ballons propulsés au dessus de Paris, par exemple – tout concourt à souligner l’autorité et les progrès de la science. A cette époque, aussi, les ‘sciences humaines’ se battent pour trouver leur place à côté des sciences naturelles – sociologie, psychologie – en plus de l’histoire scientifique des civilisations et des religions anciennes, et l’anthropologie. Les répercussions de ces nouvelles disciplines scientifiques sont nombreuses et complexes. La science défie, ou semble défier, de nombreuses croyances établies, et plus que jamais honorée en lettre capitale, elle est confrontée et disputée à la religion, l’éthique, la métaphysique, la politique, l’esthétique. Deux des plus remarquables convictions qu’elle engendre sont particulièrement applicables ici : premièrement, dans la fiabilité et l’utilité des méthodes scientifiques, et deuxièmement, dans la possibilité – sous certaines conditions – de créer une ‘science de l’homme’ qui améliorera incommensurablement la vie humaine et la nature humaine même. La tâche des penseurs comme Comte, Renan, et Taine est la tentative d’élaborer ces convictions à l’aide d’une structure philosophique complète et plus fructueuse. A peine moins significatif, aux penseurs de l’époque, fut l’indirect mais puissant choc des événements politiques, à savoir le coup d’état de Louis – Napoléon en décembre 1851 et la proclamation ultérieure du Second empire. La réaction politique se ranima, le conservatisme intellectuel se retranchera plus fermement et les espoirs sociaux, exprimés au cours de la Révolution de 1848, furent condamnés à la frustration. Dégoûtés et déçus, beaucoup d’idéalistes sociaux, dont le but premier avait été l’action pratique, se détournèrent de la politique pour s’immerger dans les arts, les sciences, ou la philosophie. Parmi ce groupe d’intellectuels découragés, se trouvaient certains penseurs de premier plan pour les trente années suivantes, des hommes comme Renouvier, Taine, Renan, Vacherot, et Ménard, et part conséquent, au moment où débute le régime impérial, le débat philosophique a été enrichi par les contributions de jeunes et ardents esprits, tous prêts à examiner la philosophie établie et ‘officielle’ du moment : l’éclectisme. Quels que fussent ses défauts en tant que penseur original, Victor Cousin avait grandement stimulé l’étude de l’histoire de la philosophie, et à travers son influence, les travaux des penseurs étrangers furent plus consciencieusement estimés et plus traduits systématiquement en langue française. L’effet de ce travail historique est considérable en France à la fois avant et pendant la période considérée, et on pourrait sûrement surestimer sa valeur en tant que vivier de nouveaux arguments et de nouvelles synthèses. Ce n’était certainement pas, seule, l’érudition des éclectiques qui était à l’origine de la traduction enthousiaste et de l’exégèse des auteurs allemands. Des écrivains littéraires, tout autant que les philosophes, même dans le champ de la philosophie, comme Charles de Villers, Madame de Staël, et d’autres avaient écrit sur Kant, par exemple, bien avant Victor Cousin et ses disciples. Cependant, les éclectiques ont joué un rôle notable en diffusant la connaissance de penseurs qui avait été précédemment étudiés superficiellement et, de ce fait, ils ont aidé à introduire, dans la pensée française, un vaste réservoir d’idées, certaines d’entre elles furent finalement retournées contre leur propre système de pensée. Cet intérêt pour la philosophie étrangère augmenta au cours du Second empire et elle fut honorée par des penseurs possédant une nature philosophique plus variée, comme en témoignent l’étude néo critique de Kant, les dettes de Renan et de Taine à Hegel ou de Ravaisson et Charles Secrétan à Schelling, pour citer seulement les exemples les plus évidents. Dans le domaine de la traduction, les versions des travaux de Fichte apparurent en 1836, 1843, et 1845, les travaux de Schelling en 1842, 1845, et 1847. En 1851, Bénard traduisit la Philosophie de l’Art de Hegel, dont il avait déjà publié une analyse en 1840. Véra, en particulier, continua le travail de Bénard avec la traduction de La logique en 1859, La philosophie de la nature en 1863/1865, et La philosophie de l’esprit en 1867. A cela, il ajouta sa propre Introduction à la philosophie de Hegel in 1864. L’œuvre de Kant était aussi disponible pour une lecture publique en français. Barni traduisit La critique du Jugement en 1846, La critique de la raison pratique en 1848, Les fondations de la métaphysique de l’éthique la même année, et La critique de la raison pure (préalablement traduit par Tissot in 1835/1836) en 1869 ; tandis qu’en 1851 il publia son propre Examen des fondements de la métaphysique des mœurs et de la critique de la raison pratique. Ces travaux, histoire de la philosophie allemande et articles des commentaires critiques publiés dans des journaux comme la Revue des deux mondes, la Revue de l’instruction publique, la Revue germanique, la Revue critique, la Revue chrétienne, et l a Revue de Strasbourg, ont contribué à impulser une fraîcheur intellectuelle stimulante à la vie philosophique française. Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Herder, Schopenhauer, aussi bien leurs élèves : Creuzer, Burnouf, et Strauss – eux et beaucoup d’autres auteurs allemands – Goethe, Hölderlin, Feuerbach, la liste semble interminable – revivifiaient la pensée française. L’impact des idées anglaises, exposées par des anglicistes comme Montégut, Taine, et Milsand, était peut-être de moindre importance à ce moment, qu’il ne le fût dans les années postérieures au cours du siècle, mais la connaissance de Mill, Carlyle, et d’autres a ajouté un ferment à la discussion et à la spéculation. Cette période voit aussi l’arrêt subit de la philosophie éclectique, et cette dernière suffirait à faire de la période une époque de débat strident peu commun. Dans cet arrêt subit, des facteurs déjà mentionnés ont joué leur partie, en particulier la réputation croissante des sciences naturelles. Les philosophes ainsi que les théologiens étaient sommés, durant ces années de la moitié du siècle, en France autant qu’ailleurs, de se rallier aux nouvelles théories scientifiques. Surtout, c’est un âge où le chrétien et autres philosophes traditionalistes furent forcés de tenir compte de la science et de ses attaques contre la religion, la métaphysique et même l’éthique. Plus que la plupart des philosophies, peut-être, l’éclectisme a été mal adapté pour soutenir ce défi, et il est remarquable que ces penseurs du Second empire, qui eurent de la sympathie pour la philosophie spiritualiste, tendent à renvoyer Cousin dans son néant philosophique. Ainsi nous trouvons Ravaisson déclarant à son propos dans son Rapport fameux (1867) : « De plus en plus on devrait reconnaître… un orateur auquel, comme les orateurs en général, s’il faut en croire Aristote, le vraisemblable, à défaut du vrai, suffisait ». Même l’interprète le plus capable du spiritualisme de cette époque, Paul Janet, concède que cette philosophie avait souffert « d’un échec des plus graves », et il prend ouvertement ses distances avec la doctrine ‘orthodoxe et intolérante’ de Cousin. Secrétan, de même, parle de la ‘stérilité’ de la philosophie de Cousin. Mais les penseurs isolés comme Vacherot et Adolphe Franck pensaient que cela valait la peine de défendre Cousin et le vieil éclectisme contre ses adversaires. Désormais, ces questions, qui pouvaient sembler closes, étaient ouvertes une nouvelle fois et une variété de théories avait émergé pour remplir le vide laissé par la dépossession des éclectiques. Et ce n’est pas uniquement l’éclectisme qui s’effrite. Le dix-neuvième siècle naissant voit une extraordinaire prolifération de systèmes métaphysiques et de substituts religieux. Les traditionalistes catholiques comme De Maistre, les réformateurs sociaux saint-simoniens, Comte ; de Fourier à Leroux, Jean Reynaud, Cabet, et le jeune Karl Marx, les Allemands comme Hegel, Fichte, ou Feuerbach – tous offrent leur vaste ‘doctrine pour l’époque’ à tendance prophétique ; l’Absolu, le Progrès, l’Humanité, et l’Harmonie universelle sont quelques unes des abstractions qui prennent une signification apocalyptique et souvent semi mystique. Bréhier soutient que l’année 1850 voit le crépuscule de la foi de l’homme dans ces grandes constructions et une renaissance d’un esprit plus analytique, plus terre à terre et plus sceptique. Cependant, le caractère métaphysique s’obstine, chez Renan et Taine aussi bien que chez Comte, et aussi chez les métaphysiciens comme Vacherot avec sa ‘théologie de l’idéal’, chez des syncrétistes religieux comme Ménard et Michelet et chez beaucoup d’admirateurs du panthéisme. Aucun de ces hommes ne se contente d’être l’émule de Locke et d’être ‘employé comme un sous fifre chargé de débroussailler et d’écarter les sottises qui parsèment le chemin de la connaissance’. Ce que Renan et Taine dévoilent spécialement est une alternance difficile entre l’humeur critique perçue par Bréhier et les désirs métaphysiques qu’ils héritent de leurs prédécesseurs. Un facteur final mérite aussi l’attention, à savoir l’étendue inhabituelle dans laquelle des penseurs ont été émotionnellement impliqués dans les discussions philosophiques qui ont agité ces années. La religion et la métaphysique en particulier, nous l’avons dit, sont attaquées au nom de la science. Et rappeler les problèmes sur lesquels le débat est centré : réaliser que ce fut une époque où les philosophes étaient, à la fois, beaucoup moins concernés par les affinements de l’analyse logique que par la plus pesante de toutes les questions philosophiques. La relation entre la science, d’une part, la religion et la métaphysique, d’autre part, le problème du libre arbitre et du déterminisme, la recherche de standards éthiques pour remplacer le code moral chrétien, la nature et la validité de la connaissance humaine étaient les questions préoccupantes ; bien que les philosophes n’eussent pas douté des problèmes vivaces de chaque instant, ces questions s’étaient présentées, aux penseurs du milieu du dix-neuvième siècle, avec une inhabituelle et urgente franchise. Plus que dans toute autre période de l’Histoire, ces « grandes questions » ont tenu la place d’honneur. La croyance religieuse est-elle compatible avec l’honnêteté scientifique ? La métaphysique est-elle acceptable ? Ou est-elle une recherche futile dépourvue de sens ? Les hommes possèdent-ils la liberté de volonté ou d’agir, à la suite des découvertes de la science, spécialement de la biologie, de la science médicale, et de la nouvelle psychologie, parce qu’ils sont strictement déterminés dans ce qu’ils croient être leurs libres choix ? Y a-t-il des standards objectifs dans le jugement éthique ? Ou toutes nos affirmations morales sont-elles simplement les expressions de nos attitudes subjectives ? Quels genres de connaissance nous sont ouverts ? Pouvons-nous toujours pénétrer les zones mystérieuses qui sont hors du champ de l’exploration scientifique ? Quelles sont, précisément, les limites de cette exploration scientifique ? Ce sont des questions qui sont débattues par des philosophes professionnels de l’époque dans les ouvrages dont les titres – La Crise philosophique, La Métaphysique et la science, La Science de la morale, l’Idée de Dieu et ses nouveaux critiques , par exemple – reflètent l’importance de l’enjeu. Tous ces penseurs, avec leur conviction intellectuelle, considèrent la philosophie comme profondément applicable dans le monde où les hommes vivent et agissent. Quand Janet déclare, dans un article philosophique sérieux, que la liberté et la dignité humaine comptent sur la conservation de la philosophie spiritualiste ou que Renan revendique triomphalement que ‘la science est donc une religion’, ils ne sont pas atypiques dans le timbre émotionnel de leur génération. Pour eux, les conclusions philosophiques furent toujours fertiles en terribles conséquences, et il n’est pas surprenant que, dans cette atmosphère, dans laquelle un nouvel examen général des problèmes traditionnels est en route, la philosophie introduise un décor d’une rare complexité. Il est plus que nécessaire d’accentuer cette complexité depuis que l’on a décrit le Second empire comme ‘l’âge du positivisme’ qui a tenté de cacher, à la fois les éléments de discorde et de distorsion dans les spéculations philosophiques dans sa totalité, et la façon de voir de ces penseurs plus disposés envers le positivisme lui-même. Cette vision, peut-être, nous a induit en erreur dans l’occasion d’aborder cette période comme une époque où l’opposition au positivisme a été largement assoupie ou inefficace, dans l’attente que Lachelier, Boutroux et, plus tard, Bergson, ne la sortent de son hibernation du milieu du siècle. Cependant les courants de pensée antipositivistes se sont trouvés, côte à côte, avec le positivisme alors même que celui-ci est plus influent. Le progrès de la philosophie au cours du dix-neuvième siècle n’est pas tant une succession de batailles rangées, dans lesquelles les positivistes et les antipositivistes sortent victorieux tour à tour et bannissent leurs adversaires du champ, qu’un débat prolongé dans le siècle. Il est donc périlleux de parler d’un ‘âge de l’éclectisme’ suivi par un ‘âge du positivisme’ suivi à son tour par ‘l’âge de la réaction contre le positivisme’ et la ‘renaissance de l’idéalisme’ . Une approche comme celle de Thibaudet, toutefois commode pour d’autres voies de réflexion, ne peut être de quelque secours pour une étude détaillée de la pensée de ce temps. Parlant de ‘l’éternel dialogue humain’ entre ‘la religion et la philosophie, ces expériences internes’ et ‘la science, système de l’expérience interne ’, il dit : « Il arrive ordinairement que, prise en bloc, chaque génération est plus ou moins déléguée à l’une des voix de ce dialogue. » Même ses soigneuses qualifications, ici, ne peuvent rendre justice aux réels dédales d’une période pour laquelle il conclut : « Une sorte de matérialisme immanent formait sous cette génération une assise régulière et robuste. » La situation intellectuelle était plus variée et plus ambiguë qu’un tel résumé le suppose, et les lecteurs de l’époque du Second empire étaient sollicités par les adversaires du positivisme d’une manière aussi énergique et alerte que les écrivains positivistes qu’ils attaquaient. Le positivisme est en fait la plus immédiate force philosophique influente de l’époque. Ces années voient la publication des Essais de critique générale (1854-64) de Renouvier, sa Science de la morale (1869), et l’édition privée de Jules Lequier : La Recherche d’une première vérité (1865), Cournot : Essai sur les fondements de nos connaissances (185I) et son Traité de l’enchaînement des idées (1861), Vacherot : La Métaphysique et la science (1858), Ravaisson : Rapport sur la philosophie au 19 ième siècle (1867), et la seconde édition de La Philosophie de la liberté de Secrétan avec sa nouvelle préface consacrée à une critique du positivisme (1 ère édition 1848/1849 ; 2 ième édition 1866). Elles témoignent aussi d’une multitude d’études mineures non moins opposées à la philosophie positiviste – Le Matérialisme et la science (1868) de Caro, La crise philosophique (1865) de Paul Janet et beaucoup d’autres. Le rapport de Ravaisson, sur l’état de la philosophie française en 1867, fournit la preuve intéressante de l’étendue de l’attaque dont fut victime le positivisme au cours de ces deux décades, même quand il tient compte de l’optimisme d’un auteur. En 1867 il suggère :
« Il n’arrive pas aussi souvent qu’autrefois qu’on reste enfermé dans les sciences dont le matériel de la nature est l’objet,… sans commerce ni avec les sciences de la vie, ni avec les beaux-arts et avec la poésie qui en fait le fond, et, en général, avec les études de l’ordre intellectuel et moral. Le matérialisme, dès lors, sous ces puissantes influences, ne subsiste guère fidèle à lui-même, mais, peu à peu modifié, altéré, se change en quelque théorie différente, plus ou moins empreinte de spiritualisme . » (En français dans le texte)
La tendance générale de la pensée à cette époque se projette, croit-il, vers l’idéalisme, un penchant qui s’exprime chez les positivistes eux-mêmes. Et parlant de Renouvier, il soutient :
« C’est à un absolu, c’est à un infini, et c’est à un absolu en possession de la perfection morale que tendent en définitive et que vont se terminer irrésistiblement, comme les spéculations d’Auguste Comte et de M. Herbert Spencer, comme celles de M. Taine et de M. Renan, celles de M. Renouvier ». (Id.)
Paul Janet, écrivant l’année suivante, soutient avec conviction que « l’école spiritualiste est encore la plus active, la plus féconde, et je dirai même la plus progressive des écoles contemporaines ». Et Renouvier, dans son examen attentif de la philosophie française du dix-neuvième siècle, qui n’est pas sans confiance dans l’avenir : la critique kantienne est admirablement adaptée dans la perspective de rassembler autour d’elle « les esprits qui répugnent aux négations sans preuves du positivisme ». (Id.)
Les adversaires du positivisme sont ainsi loin d’être inactifs pendant ces années. Les chrétiens, à la fois les catholiques et les protestants, les néo-critiques comme Renouvier, Cournot, Lequier, et Pillon ; les éclectiques et les spiritualistes comme Ravaisson, Caro, Janet, Lachelier, Saisset, et Vacherot, tous ces écrivains français, aussi bien que l’influence des penseurs étrangers tels que Schelling, Fichte, Herder et, d’une manière plus ambiguë, Kant et Hegel, ont soutenu la tradition de la pensée antipositiviste. En revendiquant que ‘l’âge du positivisme’ est aussi l’âge de la néo critique et d’une philosophie spiritualiste revigorée, cette revendication n’est peut-être pas moins pertinente que de contester une autre affirmation communément admise par les historiens spécialisés, à la fois dans la philosophie et dans la littérature. C’est l’idée que Auguste Comte a eu une influence prédominante sur la pensée du Second empire, un point du vue qui revient ainsi fréquemment venant de telles autorités – Scherer, Lévy-Bruhl, Sée, Faguet, et d’un grand nombre parmi d’autres – affirmation disposée à être admise. Il serait téméraire de la rejeter trop catégoriquement, si enfouis doivent être les canaux de l’action intellectuelle. Néanmoins, l’impact de Comte sur la philosophie de cette période semble être plus souvent affirmé que prouvé. On ne peut pas supposer que tous les travaux, après ceux de Comte, qui montrent une inclinaison scientifique ou un accueil à la méthode scientifique, proviennent de sa philosophie. Au contraire, la plupart de ces travaux naissent d’un esprit plus général, un esprit qui a influencé Comte lui-même. De là à nier que dans d’autres domaines, que celui de la philosophie, Comte peut être un repère dans la France du dix-neuvième siècle… Son influence sur la sociologie, bien qu’elle fût prégnante en grande partie dans les décennies plus tardives du siècle, a été par certains côtés décisive. Également, elle a exercé une autorité puissante sur ceux de ses disciples qui ont accepté sa ‘Religion de l’Humanité’ – ces ‘positivistes orthodoxes’ qui ont érigé des temples positivistes – Blainville, Robinet, Laffitte, Célestin de Blignières, Audiffrent, Lombrail, Leblais et Longchampt en France ; Congreve, Harrison, Bridges, Edger en Grande-Bretagne ; Nyström en Suède ; les révolutionnaires brésiliens. Ni sa sociologie, ni sa valeur religieuse n’impliquent une importance philosophique. Cependant, des penseurs contemporains comme Littré, Mill, et Lewes furent directement influencés par lui. Même ici, une sélection est éminemment opérée pour ceux des ‘hérétiques’ qui rejetèrent les développements ultérieurs de son système, « Ce sont là (commente Cantecor) des disciples bien platoniques, qui admirent, mais ne pratiquent pas ». Mill, lui-même, remarque que le Cours de philosophie positive a été largement ignoré en France (à la différence de l’Angleterre) dans la période aussitôt après sa publication ; et les ultimes travaux des dernières années de Comte ont lourdement altéré sa réputation. Il est intéressant de noter que la philosophie de Comte est rarement débattue en détail dans l’ensemble de la critique du positivisme pendant les années 1860. Renouvier, par exemple, adopte Saint-Simon comme sa principale source du ‘positivisme social’ et congédie, plus tard, d’un ton acerbe, le comtisme assimilé à un ‘positivisme devenu mystère’. Et quand il souhaite attaquer ‘le positivisme philosophique’, il prend Littré comme son plus sérieux interprète. La même attitude est vraie de Ravaisson et de Paul Janet. Et bien que Secrétan liât le maître et le disciple comme les deux meilleurs représentants du positivisme, c’est la version de Littré de la philosophie comtienne qu’il discute. Il semble que, si pour une grande part, Comte a eu une influence en France, c’est seulement dans la mesure où Littré a accepté et popularisé ses convictions ; aucun de ceux qui ont essayé de lire les travaux de Comte n’en sera étonné. En outre, quand Comte est mentionné, il l’est le plus souvent par les adversaires du positivisme que par ses adeptes. Il est communément admis que Comte a affecté profondément la pensée de Renan et de Taine. Cependant, bien des indices existent pour le dire dans l’autre sens. Taine, nous le verrons, prétend avoir été largement ignorant de la philosophie de Comte avant les années 1860 – et, pour le coup, les grandes lignes de son système personnel furent affermies. Comme chez Renan, il n’y a aucune raison de douter du fameux commentaire critique de ce dernier dans Souvenirs d’enfance et de jeunesse :
« …J’éprouvai une sorte d’agacement à voir la réputation exagérée d’Auguste Comte, érigé en grand homme de premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement que lui ». (En français dans le texte)
On doit peut-être hésiter avant d’accepter Cantecor, arrivé à son audacieuse conclusion :
« Enfin le comtisme n’est qu’un épisode, parmi beaucoup d’autres, du développement de l’esprit positif, et on pourrait l’en supposer retranché, sans que la physionomie du siècle s’en trouvât sensiblement modifiée ». (Id.)
Cette considération peut être fausse ou exagérée ; mais l’obligation de faire la preuve apparaît certainement pour faire mentir ceux qui ont revendiqué le contraire. L’évidence, tout à fait insuffisante, était jusqu’ici mise en avant pour justifier l’affirmation – à propos de la pertinence de cette étude – que le Second empire fût un ‘âge du positivisme’ parce que Comte a exercé alors une autorité philosophique prépondérante. Et ce ne sont pas les divisions intellectuelles de cette période qui se limitent aux oppositions explicites entre les positivistes et antipositivistes, les conflits entre penseur et penseur. Il y a des tensions plus subtiles et moins évidentes à l’intérieur de l’esprit des écrivains eux-mêmes, ce qui entraîne pour résultat qu’il est plus difficile à cette époque, que plus tard, d’établir une réelle fidélité intellectuelle de n’importe quel philosophe. Alors que dans les années plus tardives du siècle, les forces façonnant le positivisme et celles allant contre sont, pour une grande part, clairement divergentes. La situation avant les années 1870 est plus indéfinie. Dans le travail des arguments d’un même auteur, à la fois positiviste et antipositiviste, on peut souvent découvrir, et dans quelques cas c’est uniquement dans une perspective historique en plus de son développement ultérieur, ce que révèle la véritable direction de sa pensée. Cette difficulté résulte, partiellement, du fait que l’horizon de certains penseurs se modifie avec insistance au cours du temps. Ainsi, par exemple, Premier essai de critique générale de Renouvier est de loin plus proche de la position positiviste que le Second essai et ses travaux postérieurs. C’est ce changement noté par Ravaisson, quand il remarque que Renouvier semble s’éloigner du ‘phénoménisme décidé de la première partie de ses Essais ’, pour venir vers ‘des idées moins éloignées de celles des métaphysiciens’. Dans la pensée d’autres écrivains, le positivisme et l’antipositivisme coexistent dans une alliance instable. Même Ravaisson, par exemple, essaie d’extraire le meilleur des deux concepts philosophiques, quand il parle de `la prédominance de ce qu’on pourrait appeler un réalisme ou positivisme spiritualiste’. La même attitude se reflète chez Vacherot, dont l’œuvre principal La Métaphysique et la science , est sous titrée Principes de métaphysique positive. Beaucoup de philosophes antipositivistes furent inquiets, face au prestige des sciences, de donner à leurs systèmes métaphysiques et éthiques une base plus ‘positive’ ou ‘scientifique’, dans le but d’unifier, comme Vacherot le fait, le spiritualisme et la science. Ils cherchent à réconcilier la science et la métaphysique, la science et la religion, avec bon espoir de faire la différence entre le ‘comment’ et le ‘pourquoi’ des questions par la notion bienvenue de Spencer sur ‘l’inconnaissable’, clé de voûte grâce à laquelle l’union pourrait être effective. Réellement, cette tendance persiste à la fin du siècle et on la trouve, par exemple, dans Le Mouvement idéaliste (1896) de Fouillée et dans l’ouvrage Sur les chemins de la croyance (1905) de Brunetière. Fouillée revendique que dans la philosophie d’aujourd’hui, « Nous voyons, sous nos propres yeux, le mouvement positiviste et le mouvement idéaliste tendre vers un même but, aspirer, pour ainsi dire, aux mêmes conclusions » , tandis que Brunetière essaie de démontrer que le positivisme mène immanquablement à une religion et à une métaphysique et prétend qu’il a réinstauré cette dernière – ‘(une métaphysique) toute objective – ‘au cœur même du positivisme’. Notre étude particulière concerne seulement les ambiguïtés des auteurs positivistes, mais il serait certainement faux de supposer qu’ils ont été les seuls dans leur volonté de servir deux maîtres. On trouve le même effort chez leurs opposants, mais ils partent d’un point de vue différent. Ils n’essaient pas d’additionner la métaphysique, la religion ou l’éthique à la science, comme dans le cas de Taine, Renan, ou Comte, mais ils essayent d’unir la science avec leur philosophie existante. Le commentaire de Lenoir sur Taine, ‘Le philosophe me semble partagé entre deux tendances contradictoires’ (entre le positivisme et le rationalisme philosophique dans ce cas), s’applique à tous. Ici, notre but est de discuter des divergences dans la pensée de ceux qui ont été en sympathie avec le positivisme, mais on pourrait tout aussi bien considérer les tensions parallèles chez des penseurs dont la fidélité première s’attachait à une vision opposée.
III Du positivisme au scientisme : Auguste Comte
Introduction
S’enquérir depuis quand Auguste Comte est un positiviste conséquent ne peut sembler, à première vue, pas différent que de demander si le Pape est catholique. Pour les historiens unanimes, il est ‘le fondateur du positivisme’. Né en 1798, il voue sa vie entière, dès l’âge de dix-neuf ans, alors qu’il devient disciple de Saint-Simon, jusqu’à sa mort en 1857, à élaborer la ‘philosophie positive’. Au début, il esquisse ce concept dans divers opuscules de jeunesse dont le plus connu est le premier Système de politique positive (1824), mais son développement le plus célèbre est le Cours de philosophie positive (1830-1842) basé sur ses cours donnés en privé à Paris. C’est ce travail qui a influencé Littré et Mill si durablement ainsi que, après la traduction abrégée de Harriet Martineau en 1853, d’autres auteurs anglais tels Frederic Harrison, Lewes, E. S. Beesly et Georges Eliot. Dans sa vie plus tardive, après une brève et intense relation amoureuse avec Clotilde de Vaux en 1844/1846, moment qui lui fit prendre conscience de ‘la prépondérance nécessaire de la vie affective’, il se tourne plus radicalement vers l’éthique sociale et, spécialement, à la création d’une nouvelle ‘Religion de l’Humanité’. Toujours sans travail régulier et vivant principalement grâce au soutien financier de ses disciples, Comte entre dans la phase finale de sa carrière en devenant le Grand Prêtre de la religion positive. De la petite maison située rue Monsieur-le-Prince, seulement à quelques mètres de la Place de la Sorbonne où trône aujourd’hui sa statue, il publie, en fonction du flot de lettres archiépiscopales distribuées à la fois au fidèle et au dissident, la seconde vague d’ouvrages majeurs : Le Calendrier positiviste (1849), Le Catéchisme positiviste (1852), le deuxième Système de politique positive (1851-1854), et le volume complet de la Synthèse subjective (1856). Sa plus immédiate – et la plus idiosyncrasique – influence provient de ses travaux qui inspirent la fondation des Eglises positivistes de l’Humanité, en des endroits aussi éloignés que le Brésil et Newcastle sur Tyne, qui confirment Comte comme le fondateur du positivisme en tant que religion. Ses contributions à la sociologie ont peut-être eu un impact contemporain moindre : au cours de cette période, Comte ne trouve pas un Durkheim ; et Mill, malgré tous les éloges qu’il lui adresse, peut déclarer ‘qu’il (Comte) n’a rien fait en sociologie qui demande à être refait, et en mieux’. Ici, néanmoins, son legs est d’un plus grand bénéfice aux penseurs plus tardifs : tous les sociologues doivent lui être redevables pour sa délimitation originale de leur champ d’étude et pour ses distinctions fructueuses et ses généralisations. S’ils ont beaucoup rejeté de son système, Comte reste toujours le père largement incontesté des sciences sociales. Cependant, le positivisme, sous sa forme religieuse ou sociologique, ne doit pas être confondu avec le positivisme comme théorie de la connaissance, et la base positiviste de la philosophie de Comte n’est pas nouvellement créée par lui, mais expose à nouveau une attitude bien établie face à la connaissance. Comme Mill le remarque, le positivisme a été ‘la propriété générale de l’époque, cependant elle est loin d’être universellement acceptée, même par des esprits réfléchis’. Et Littré, nous rappelant la dette avérée de Comte aux premiers penseurs, retrouve la philosophie positiviste même sous la forme historiquement consciente du Cours , forme restituée à Turgot, Condorcet, Kant, et Saint-Simon. Qu’elle est la contribution de Comte à cette tradition ? La charpente philosophique de sa pensée sociale et religieuse reste t-elle fidèle au positivisme dans son sens épistémologique ? Ces questions sont centrales pour évaluer le travail de Comte. Nous nous intéresserons, au cours de ce chapitre, à la fidélité intellectuelle mais divisée de Comte, mais on ne peut certainement pas affirmer qu’il en a conscience. Aucun philosophe français ne démontre l’esprit de système plus vigoureusement que lui. La recherche de l’unité domine sa pensée et motive ses tentatives d’organiser les sciences, de déceler les forces directrices de l’histoire humaine, et de mettre en pratique sa théorie sociale dans chaque domaine de la vie humaine – le travail, la pensée, l’organisation politique, la religion, et l’art. Cela aide à expliquer à la fois ses synthèses maîtresses et un nombre important d’absurdités de sa ‘Religion de l’Humanité’, et si le Système de politique positive est un fait, comme le déclare Mill : ‘le système le plus complet du despotisme spirituel et temporel qui cependant n’a jamais été émané d’un esprit humain, sauf peut-être de Ignatius Loyola’ résulte de l’horreur engendrée par la complète unification selon Comte. C’est ainsi un sort ironique du destin, que ses plus éminents disciples ont embrassé une partie de son enseignement et rejeté l’autre moitié. Littré peut toujours considérer l’auteur du Cours comme son maître, mais il affirme que les doctrines du Système ne sont pas dérivées de la philosophie positive. ‘Il a échangé la méthode objective pour la méthode subjective’, se plaint-il, il n’y a pas de place, pour cette dernière méthode, à l’intérieur du positivisme réel. Mill pointe de même ‘cette anomalie remarquable dans la carrière intellectuelle de Comte’ : alors que le Cours contient ‘un exposé essentiellement solide de la philosophie, avec quelques erreurs capitales’, ses travaux plus tardifs sont ‘faux et trompeurs’ sur une piste lointaine plus radicale. Plusieurs des commentateurs ultérieurs de Comte ont suivi Littré et Mill, et prétendu l’existence d’une division fondamentale entre ‘ses deux orientations’, au point que la dispute engendrée par cette question a été interprétée comme ‘le problème classique lié à l’histoire de sa philosophie’ . Cependant, il existe une raison de penser que l’écart entre ses premiers travaux et ceux ultérieurs a été exagéré. Même Mill n’a pas considéré cette question comme réglée et il a vu, tout à fait clairement, que les exposés de ses travaux plus tardifs ont été anticipés dans le Cours . L’échec de Comte ‘de permettre d’ouvrir des questions’, son affirmation que la science doit être gouvernée par des considérations ayant une utilité sociale, son rejet de la psychologie, son désir de système et d’unité, tout cela est considéré par Mill comme les germes, chez Comte, ‘de perversions à venir’. Il diverge du quatrième volume du Cours – la 46 ième leçon, en particulier – autant que du Système : si son attaque est moins catégorique, c’est que la position de Comte n’est cependant pas encore complètement annoncée. Comte lui-même était, ce n’est pas étonnant, extrêmement sensible à un éventuel motif de scission et affirma souvent la cohésion de tous ses écrits. Depuis le début, il revendique et il a conçu le but de la science positive comme l’érection d’une piste philosophique capable de fournir la base d’une religion, et pour illustrer l’homogénéité de tout son travail, il réimprime ses premiers opuscules en fin de volume du Système , incluant, plus particulièrement, son Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822). Le volume final du Cours , écrit en 1842, deux années avant sa rencontre avec Clotilde, préfigure le Système , qui résulte logiquement du Cours , est nécessairement basé sur ces résultats. Il admet qu’il existe des différences entre, ce qu’il appelle, ses deux orientations : le sentiment remplace maintenant la raison, et dès que la supériorité intellectuelle du positivisme, au dessus de toutes les formes de théologie, s’est manifestée, les exigences morales reprennent leur primauté légitime. Il revendique – ‘sans modestie affectée’, comme Lévy-Bruhl le glisse joliment – avoir été Aristote dans la première période, il sera Saint Paul dans la seconde. Cependant les différences n’impliquent pas les contradictions, il insiste, quand il écrit l’introduction de son livre Synthèse subjective à l’extrême fin de sa vie, pour revendiquer que ce travail est tiré, à la fois du Système et du Cours et qu’ainsi il achève ‘la grande trilogie qui dirigera la réorganisation spirituelle de l’Occident’. Ce qui n’est pas clair c’est que Comte, et le nombre de commentateurs qui ont revendiqué l’unité de sa pensée, ont réussi à rejoindre la réelle critique préjudiciable que la défection de Littré a entraînée : beaucoup d’éléments du système comtien sont incompatibles avec le positivisme. Et pour nier l’accusation de division par Littré, c’est aussi déclarer que tout défaut majeur dans ce système en est une partie intégrante et n’est pas limité, comme le pensait Littré, aux années tardives de Comte. Lorsque nous rejetons comme une falsification spirituelle l’allégation que, dans la carrière de Comte, sa loi des trois états est réversible, que Comte puisse se déplacer de l’état positif, à travers l’état métaphysique, pour retourner à l’état théologique, nous sommes alors conduits à repousser, dans le temps, la question de sa relation au positivisme. Nous devons maintenant nous demander si ses travaux plus tardifs sont un tant soit peu positivistes ou si, d’une façon plus intéressante, le Cours lui-même est le travail d’un positiviste fidèle. C’est, de fait, un détournement que de trop se concentrer sur l’appel à l’émotion et sur les formulations concernant le culte de l’humanité afin d’expliquer l’abandon du positivisme par Comte. L’émotion est nourrie et les pratiques religieuses y sont introduites avant tout parce que Comte croit que ce sont les moyens les plus efficaces d’aboutir à la cohésion sociale qu’il a déjà postulée. Quand il érige ‘l’Amour’ comme le principe de son système politique, par exemple, il fait simplement une recommandation, philosophiquement parlant, qui est en théorie susceptible d’une épreuve empirique – une recommandation fort judicieuse, vraiment, étant donné le but final dans son esprit. Il en est de même des prescriptions plutôt artificielles sur la religion de l’Humanité, développées dans l’imitation de l’église romaine. On peut partager la consternation de Littré et de Mill alors qu’ils relèvent les réglementations édictées par Comte à propos du Grand Être, des nombres sacrés, du calendrier positiviste, de l’ordonnancement de la prière et de la dévotion, de la hiérarchie de la prêtrise et autres nécessités liées au grand prêtre. On peut partager le point de vue de Mill qu’un ‘irrésistible air de ridicule’ environne sa religion et sentir avec lui que ‘on peut en rire, mais nous pourrions plutôt pleurer la triste décadence d’un grand intellectuel’. Cependant les aspects les plus significatifs, avec lesquels Comte dessert le positivisme, sont illustrés aussi distinctement dans le Cours de philosophie positive que dans ses travaux d’après 1842.
Le positivisme de Comte
La définition de Comte du troisième état final dans le progrès de l’esprit humain est devenue, à juste titre, un énoncé classique de la position positiviste. Ayant esquissé les attitudes théologiques et métaphysiques, il continue à décrire l’approche qui les replace, selon lui, dans chaque département de la pensée.
« Le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant comme absolument inaccessible et vide de sens pour nous la recherche de ce qu’on appelle les causes, soit premières, soit finales ». (En français dans le texte)
Dans l’état théologique , l’homme cherche à connaître « la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent » , il aspire à ‘la connaissance absolue’ et explique les phénomènes comme le produit de l’action directe d’agents surnaturels. Dans l’état métaphysique – qui est seulement une forme modifiée de l’état théologique – comme le remarque finement Comte – il y a la même recherche illégitime des causes premières et de la connaissance absolue, mais les agents surnaturels sont maintenant remplacés par des abstractions, « par des forces abstraites… conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés…. » (Id.)
Dans l’état positif , l’homme se limite modestement à une ‘connaissance relative’, à celle des phénomènes et leurs parentés, et évite l’abstraction fausse du métaphysicien. La loi de l’attraction universelle est le type même de connaissance que l’homme peut acquérir. Cette connaissance rend logique une variété immense de phénomènes et les explique jusqu’à un certain point. Mais on ne peut rien dire quant à la nature intrinsèque du ‘poids’ et de ‘l’attraction’. De telles questions peuvent uniquement être délaissées. Comte ajoute avec sévérité : ‘à l’imagination des théologiens, les subtilités des métaphysiciens’. C’est le point de départ de son plus significatif ajout à la tradition positiviste : l’extension de la méthode scientifique à l’étude des sociétés. Ici encore, dans sa discussion des buts et des méthodes dans la sociologie, on constate sa fidélité au positivisme. Il soutient que les études sociales sont à présent dans leur petite enfance théologique et métaphysique, dans un même rapport envers une science sociale à venir correctement constituée autant que l’astrologie envers l’astronomie ou l’alchimie envers la chimie. Dans cet état pré scientifique, l’état d’esprit qui est amené à soutenir les études sociales est nécessairement « idéal dans le marche, absolu dans la conception, et arbitraire dans l’application. » Ce sont ces trois caractéristiques qu’une sociologie positive doit opposer. Elle doit rejeter ‘les idées absolues’ et se restreindre à coordonner des faits observés, en perfectionnant de nouvelles techniques d’investigation. Elle doit toujours se limiter au relatif « sans que l’exacte réalité puisse être jamais, en aucun genre, parfaitement dévoilée. » En dernier lieu – et c’est le plus important pour Comte – la sociologie positive doit exactement définir les limites et la nature de l’action politique. Les phénomènes sociaux sont, dit-il, « aussi susceptibles de prévision scientifique que tous les autres phénomènes quelconques », bien qu’il ajoute sobrement, « entre des limites de précision d’ailleurs compatibles avec leur complication supérieure » . Cette habile extrapolation établie, la sociologie assumera sa place légitime comme une science à part entière. Ailleurs, Comte donne à la sociologie le droit et le devoir de faire des évaluations morales. Mais à cet instant, il insiste pour dire que sa tâche est simplement de comprendre les données sociales ainsi que les lois qui les lient, « sans admirer ni maudire les faits politiques, et en y voyant essentiellement, comme en toute autre science, de simples sujets d’observation ». La sociologie ressemble aux autres sciences dans ses méthodes aussi bien que dans ses buts, quand bien même ils doivent prendre des formes légèrement différentes. Comte distingue quatre moyens d’investigation sociale – l’observation, qui est la base de tous les autres, l’expérimentation, la comparaison, et – une méthode particulière à la sociologie – la méthode historique. L’expérimentation semble impossible, mais elle est en fait réalisable, dans la mesure où nous pouvons observer ce qui survient quand quelque facteur particulier s’immisce dans le cours régulier des événements – ainsi ce qui arrive au moment d’une révolution, par exemple. Comte nous rappelle que l’utilisation de la méthode de comparaison peut être également fructueuse entre les sociétés humaines et animales ou, même de façon plus valable, entre des sociétés humaines coexistantes – comme elle est utilisée dans la biologie. Mais par-dessus tout, il considère la méthode historique comme « le principal artifice scientifique de la nouvelle philosophie positive. » En étudiant le développement des sociétés jusqu’à aujourd’hui, le sociologue ne peut pas uniquement confirmer les lois sociales immuables mais il doit découvrir aussi celles qui sont dynamiques. Il peut distinguer les lois physiques, intellectuelles, morales, et les tendances politiques qui sont devenues progressivement plus dominantes et les tendances contraires qui se sont graduellement affaiblies. Cette analyse, finalement, lui permettra d’extrapoler l’affirmation ultime d’une suite de tendances et le déclin des autres tendances. Et c’est, pour Comte, la plus importante de toutes les autres méthodes sociologiques purement conjecturales. Cette donnée – n’est pas seulement soustraite des observations faites par le sociologue ou les historiens sur qui Comte se fie, mais les conclusions peuvent être ‘vérifiées’. Les ‘lois successives’ avancées ne doivent pas contredire les lois générales établies sur la nature humaine ; elles doivent être comme notre connaissance préalable de l’homme les rendrait antérieurement probables. Il y a eu un déclin progressif dans la quantité d’aliments dont les hommes se sont nourris, mais en déduire que les hommes cesseraient finalement de manger du tout serait faux – pour la raison, comme Comte a soin de le noter, que la biologie a montré que tous les organismes réclament de la nourriture pour survivre. En outre, si une loi sociologique supposait que, chez la plupart des gens, la raison l’emporte sur le désir ou l’altruisme sur l’égoïsme, nous saurions, en vertu de notre connaissance préalable de la nature humaine, que l’histoire aurait été mal comprise et que la loi serait fausse. Il est remarquable que la méthode historique soit parfaitement cohérente avec le positivisme, sous réserve du soin apporté à son énoncé, et c’est certainement un progrès par rapport à la méthodologie des prédécesseurs de Comte. Les premiers penseurs sociaux, comme Bentham en Angleterre et les philosophes en France, avait essayé de déduire, des lois générales de la nature humaine, une science sociale. Comte insiste sur le besoin, pour l’étude historique, de la fondation de la sociologie, et cette affirmation fut la plus chaudement accueillie par Mill, déclarant qu’un penseur politique qui néglige l’histoire ‘doit être considéré en dessous du niveau de son temps’, et il ajoute qu’il était surtout redevable à Comte pour sa méthode de ‘la vérification’ esquissée – par ce que Mill appelle ‘la méthode déductive inversée’. Par ce moyen, ‘les généralisations empiriques sont élevées dans les lois positives, et la sociologie devient ainsi une science’. C’est un solide témoignage de la validité scientifique de la méthode historique de Comte, et on peut aussi observer, qu’à cet instant, ses revendications pour l’exploration des sciences sociales et ses méthodes sont modérées et prudentes. La technique expérimentale est encore dans l’enfance, dit-il, et son développement futur ne peut pas encore être estimé. La méthode de comparaison entre les hommes et les animaux est bornée dans le domaine de l’étude de la statique sociale et est inapplicable dans les dynamiques sociales. Il attache plus de valeur dans la comparaison des sociétés humaines. Mais même là, il pointe « les graves dangers scientifiques qui lui sont propres ». Et à nouveau, célébrant les possibilités de la méthode historique, Comte met en garde. Malgré sa grande valeur intrinsèque, « elle peut cependant… entraîner à de graves erreurs ». Nous traitons d’un domaine extrêmement complexe : de là la nécessité d’une constante vérification de nos hypothèses. La conclusion de sa 49 ième leçon exprime une réserve.
« Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours rester, par sa nature, plus ou moins inférieure, sous les rapports spéculatifs les plus importants, à toutes les autres sciences fondamentales » (En français dans le texte)
Ce passage est à son honneur, bien que cela rende son dogmatisme d’autant plus surprenant. La même position positiviste est réaffirmée dans le Discours sur l’ensemble du positivisme (1848), maintenant recouverte par d’autres considérations. Il répète que se forger un réel esprit positiviste, consiste à remplacer l’étude des lois invariables des phénomènes par l’étude de leurs causes alléguées.

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