La perception

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Français
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Le rapport entre l'objet et la chose, ainsi que celui entre le sujet et l'objet sont traités selon la distinction entre la perception et l'imagination et dans la perspective d'une philosophie de l'unité. La perception, clairement distinguée de l'imagination, redéfinit les différents modes d'accès à l'objectivité.

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Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296463769
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Laperception©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54220-4
EAN:9782296542204AimberêQuintiliano
Laperception
Sur la théorie phénoménologique de l’intuition
Deuxièmepartie
L’HarmattanOuverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Unecollectiond'ouvragesquiseproposed'accueillirdes
travauxoriginauxsansexclusived'écolesoudethématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique; elle est réputéeêtre le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie,
spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou…
polisseursdeverresdelunettesastronomiques.
Dernièresparutions
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transdisciplinaire de l’humain,2011.
AimberêQUINTILIANO, Imagination, espace et temps,2011.
AimberêQUINO, La perception,2011.
Pascal GAUDET, Kant et la fondation architectonique de
l’existence,2011.
Camille Laura VILLET, Voir un tableau : entendre le monde.
Essai sur l’abstraction du sujet à partir de l’expérience picturale,
2011.
Jan-IvarLINDEN, L’animalité. Six interprétations,2011.
ChristopheRouard, La vérité chez Alasdair MacIntyre,2011.
SalvatoreGrandone, Lectures phénoménologiques de Mallarmé,
2011.
FranckROBERT, Merleau-Ponty, Whitehead. Le procès sensible,
2011.
Nicolas ROBERTI, Raymond Abellio (1944-1986). La structure et
le miroir,2011.
Nicolas ROBERTI, Raymond Abellio (1907-0944). Un gauchiste
mystique,2011.
Dominique CHATEAU et Pere SALABERT, Figures de la
passion et de l’amour,2011.
FrançoisHEIDSIECK, Henri Bergson et la notion d’espace,2011.Ama mère, pour tout,pour
plus que ce que l’on peutdire
OMISTÉRIODASCOUSAS LEMYSTEREDESCHOSES
XXXIX XXXIX
"Guardadorde Rebanhos" –Alberto « Le gardien de troupeaux»–Alberto
Caeiro Caeiro
Omistériodascousas,ondeestáele? Le mystèredeschoses,oùest-il?
Ondeestáelequenãoaparece Oùest-ilqu’iln’apparaîtpas
Pelomenosamostrar-nosque é Aumoinsànousmontrerqu’ilest
mistério? mystère?
Quesabeoriodissoequesabea Quesaitlarivièredecelaetque sait
árvore? l’arbre?
Eeu,quenãosoumaisdoqueeles, Etmoi,quinesuispasplusqu’eux,que
queseidisso? sais-je decela?
Semprequeolhoparaascousase Toujoursquandjeregardeleschoseset
pensonoqueoshomenspensam penseàcequeleshommespensent
delas, d’elles,
Riocomoumregatoquesoafresco Jeriscommeunruisseauquisonne
numapedra. fraissurunepierre.
Porqueo únicosentidooculto das Parcequeleseulsensoccultedes
cousas choses
Éelasnãoteremsentidooculto C’estqu’ellesn’ontaucunsens occulte,
nenhum, C’estplus étrangequetoutesles
Émaisestranhodoquetodasas étrangetés
estranhezas Etquelesrêvesdetouslespoètes
Edoqueossonhosdetodosospoetas Etlespensées detouslesphilosophes,
Eospensamentosdetodosos Queleschoses soientréellementce
filósofos, qu’ellessemblentêtre
Queascousassejamrealmenteoque Etqu’iln’yaitrienàcomprendre.
parecemser
Enãohaja nadaquecompreender. Oui,voilàcequemessensontappris
seuls:—Leschosesn’ontpasde
Sim,eis oqueosmeussentidos signification:ellesontl’existence.
aprenderamsozinhos:—Ascousas Leschosessontleseulsensocculte des
nãotêmsignificação:têmexistência. choses.
Ascousassãooúnicosentidooculto
dascousas.INTRODUCTION
Le système des actes intentionnels découvre des actes
fondateurs et des actes fondés. Cela indique une segmentation du
rapport intentionnel à l’objet en différentes couches, dont le
premier niveau, celui qui délivre le sens objectif naissant,
correspond à la perception. Mais le monde auquel s’intéresse
Husserl, nous le verrons, est un monde compris comme monde de
la connaissance, dans lequel les qualités de l’objet, appartenantà la
représentation, s’opposent aux sensations vécues. Le statut de la
perception est donc décisif pour comprendre la naissance du sens,
l’émergence du phénomène d’objet qui nous permettra d’en
constituerlesensidéal.
Par sa particularité et ses exigences propres, la perception
ne peut pas être réduite à une simple donation objective, car elle
impliqueenellelessensationset,surun modetoutàfaitoriginaire,
qui nous contraindra à distinguer la perception de tout autre acte
intentionnel, les impressions, le corps et un monde qui la rende
possible. Les perceptions temporelles, comprises comme la source
originaire de l’intentionnalité objectivante, ouvriront la voie à une
compréhension approfondie de la donation sensible. Mais la
phénoménologie husserlienne, refusant le senspropreauxchoseset
aux sensations, finira par rejeter toute sensibilité transcendante,
pour ne s’intéresser qu’aux contenus immanents de la conscience,
faisant ainsi de la perception une sorte de figuration que l’on
pourraitcompareràl’imagination.
Cette thèse de Husserl ainsi que le problème qui va nous
occuper dans cette seconde partie de notre étude sur l’intuition
dans la phénoménologie sont clairement exposés dans De la
Synthèse Passive. Nous y lisons en effet, dans l’appendice VI au
paragraphe seize, intitulé Sens et Intuition, que la perception d’un
objet le donne «en original», présupposant ainsi que la donation
est adéquate. Mais Husserl ajoute aussitôt que, même en si elles ne
le donnent pas en original, les autres modalités intuitives le
donnent également de façon adéquate, quoique sur le mode de laLa perception
présentification. La question de l’adéquation et des modalités
présentifiantes de l’intentionnalité nous occupera donc encore ici.
Par ailleurs, continue Husserl, le sens ainsi donné, dans la
«perception adéquate», est donné avec toute ses déterminations,
«pleinement», ne laissant «rien d’ouvert pour l’objet». Il nous
faudra distinguer, par conséquent, ce qui, au sein de la perception,
correspond au «sens» et ce qui correspond à ce qui vient à la
perception, préfigurant et constituant ce sens pour la visée
1signitive.
Derrière cette question du sens de l’objet, de la possibilité
d’une détermination absolue de quelque chose par la visée de la
conscience, nous trouverons le problème du moi empirique, dont le
noyau central, le corps vivant, le Leib, est compris par la
phénoménologie comme l’unité des vécus psychiques, «intimes»,
c’est-à-dire localisés. Mais cela ne suffit pas à comprendre ce
qu’est le corps. Le moi, en tant qu’il est incarné, n’est pas
purement spirituel, et c’est le philosophe, en tant qu’il cherche à
déterminer l’identité de l’ego, qui l’oppose au corps comme objet
extérieur, guidé en cela par le concept d’une pure unité de
conscience. Comme le dit Sartre dans La Transcendance de l’ego,
il n’y a pas de «je» pour la conscience irréfléchie, elle est
athétique, et tout ce que nous pouvons direà ce niveau est «il y a
2conscience», et non pas «j’ai conscience». Husserl lui-même
penche en ce sens, et affirme «je dois résolument nier que ce moi
purement spirituel joue le moindre rôle dans le représenter intuitif
effectif, donc que ce moi <soit> le point de référence
(Beziehungspunkt) de quelque perception [que ce soit]. Tout
comme je dois combattre la fiction philosophique du moi pur,
purement issue de l’analyse sémantique (Wortanalyse) de
3«conscience».» Remarquons le terme «représenter», qui indique une
conceptionpropre à la phénoménologie husserlienne que nous
auronsl’occasiondecommenter.
Cette considération du corps comme le point zéro de la
perception, comme centre de référence des kinesthèses et par
conséquent de la sensibilité elle-même, est à mettre en relation
1 VoirHusserl, De la synthèse passive,p.347.
2Satre, La Transcendance de l'ego, p.31.
3Husserl,Phantasia, conscienced'image, souvenir,p.217.
8Introduction
avec l’idée que la perception fonctionne comme une position du
réel en tant qu’êtreà percevoir par un sujet percevant, faisant ainsi
de la réalité une modalité de la relation du sujet au monde. La
question que nous devrons poser est donc celle de ce rapport d’un
sujet incarné, d’un être situé dans le temps et dans l’espace, avec
une réalité qui, alors même qu’elle dépend de lui, transcende
l’espace et le temps de sa donation. Nous savons que le sujet de la
phénoménologie n’est pas uniquement le sujet incarné: le moi
phénoménologique porteur des intentions de degré supérieur n’est
pas le je, ce n’est pas un moi particulier, mais un ego, une structure
subjective ou intersubjective qui détermine ce que doit
nécessairementêtre un sujet connaissant. Or, la séparation entre les
deux n’est possible que parce qu’il y a la présupposition d’une
concordance entre l’appréhension originaire à partir du flux des
sensations (perception) et l’appréhension «dérivée» sur la base du
flux de ressouvenir (souvenir). Cela s’accorde au fait que la
perception soit comprise comme une «conscience purement
4,immanente d’un contenu sensible» ce que nous devrons analyser
dans le détail. En effet, cette relation n’est en rien évidente, en
témoigne d’ailleurs une remarque de Husserl que nous pouvons
rappeler ici: lorsque nous considérons notre propre moi dans le
« monde-de-phantasia», nous nous apercevons comme un autre, ce
qui différencie radicalement le moi vivant, incarné en tant que
Leib, et le moi reproduit au sein de l’imagination, qui se présente
5commedépourvud’unecorporéitévivante.
Ainsi nous voyons clairement une des difficultés que nous
voudrions tenter d’éclairer. L’affection, comprise à travers ces
positions, en vientàêtre considérée comme un retour vers l’ego de
ce qu’il a produit. Cela s’oppose par exemple à la vision
d’Aristote, selon qui le désiré touche le désirant et le détermine. Or
Husserl lui-même l’affirme également dans certaines de ses
descriptions, où l’objet vient «toucher» le moi, l’ «attire»,
oriente sa visée. Il y aurait donc, dans la constitution complète de
la conscience transcendantale, quelque chose comme une
spontanéité impressionnelle qui se dirige vers le Je, et par
conséquent ne peut pas en émaner. Mais il ne peut pas non plus
4Husserl,Ibid.,264-265.
5 VoirHusserl, De la SynthèsePassive,p.444sq.
9La perception
s’agir, comme nous essaierons de le voir, d’une création ex-nihilo
qui supposerait un monde se constituant en dehors de toute
nécessité pour une conscience qui serait déterminée par lui
entièrement et donc dépourvue de toute liberté, ni d’une
autoaffection, qui nous enfermerait à nouveau dans une conscience
absolument constituante et finalement sans monde. S’il y a, d’un
côté, une communauté d’appartenance au monde de la conscience,
et de toutes les consciences, il faut également que nous
souscrivions à la nécessité d’une différenciation qui puisse faire
surgir les pôles, une unité englobant le sujet et l’objet, mais non
pas une unité comme indifférence interne de l’être, car elle doit
êtreunitédeladifférencedes élémentsqu’elleréunit.
Le problème de la phénoménologie husserlienne apparaît
donc dès la sixième Recherche Logique, lorsqu’il est dit que la
perception est faite d’esquisses considérées comme ressemblantes
à la chose, analogiques, dans un sens qui rapproche
6dangereusement la perception de l’imagination. Ce que cherche à
établir Husserl, qui assurerait l’identité objective des visées
perceptive et imaginative, c’est l’identité de l’orientation
téléologique entre les deux modalités intuitives. Et c’est de fait un
des fondements de la thèse de l’idéalisme transcendantal, comme
nous le rappelle Ingarden: la chose est considérée comme un
corrélat des perceptions concordantes, pour le sujet, ce qui veut
7dire qu’elle est constituée par lui en tant que noème. Mais parce
que la phénoménologie se situeà l’intérieur de la sphère réduite de
l’intentionnalité, les objets qui en sont exclus manquent de
détermination. Il nous est par conséquent impossible de dire qu’ils
ne sont que des unités de sens donné, comme le voudraient les
8Ideen. La réduction, loin d’éviter le problème de l’existence du
monde, pose au contraire la réalité de ce qui s’oppose à la
conscience, comme ce qui justement doit en être exclu, parce que
son essence n’est pas d’être objet-de-conscience. L’idéalisme se
confirme donc après la constitution, il ne la prend pas dès le début.
Ainsi, ce n’est pas parce qu’un objet est inconnaissable qu’il est
légitime de conclure à sa non-existence: si nous disons que son
6 Voiràcesujetle §14,p.76,le §15,p.81,le §26,p. 117,le §37,pp.145-146.
7Ingarden,Onthe motives whichled Husserl totranscendental idealism,p.21.
8 VoirHusserl, Ideen I,p.136.
10Introduction
essence interdit la connaissance, nous n’avons plus d’essence sur
laquelle nous pourrions fonder l’argument. La question se pose
donc pour nous de la possibilité d’autres essences que celles des
objetsvisésparl’intentionnalitéobjectivante.
Par delà la réduction du monde, qui en fait un objet
« mien», un objet de la Phantasia ancrée sur la rétention, il y a la
9question de ce qui précède, c’est-à-dire de la perception. Et
Merleau-Ponty nous avertit: la perception n’est pas une opération
intellectuelle, elle implique une compréhension de ce qu’est une
Gestalt, de la structure même du sensible ainsi que des fonctions
motrices du corps vivant, qui forment un «cadre moteur» dans
lequel l’intentionnalité viendra prendre place. La perception
primitive, montre-t-il, porte plutôt sur des relations que sur des
termes isolés, et cela doit être pris en considération dans toute
étude incluant la sensibilité, car cela entraîne une nouvelle
conception de l’unité et de la relation entre les parties et le tout de
laperception.
Retenons pour notre prochain parcours trois conséquences
decequivientd’êtredit.
1/ La perception se donne avec un accord intersubjectif qui
implique qu’il y ait un même monde perçu pour tous les sujets
percevants.
2/ La certitude de l’idée ne fonde pas celle de la
perception, mais repose sur elle, car c’est l’expérience de la
perception qui enseigne le passage d’un instant à l’autre et qui
fondelaconsciencedutemps.
3/ Le monde perçu est un fond toujours présupposé pour
toute rationalité, et une telle conception, affirme Merleau-Ponty,
«ne détruit ni la rationalité, ni l’absolu. Elle cherche à les faire
10descendresurterre.»
C’est donc sous le double aspect d’une activité originaire
de la connaissance, temporelle, et d’une relation exprimant la
nécessité de la corporéité et de la mondanéité, d’une saisie de la
11structure – au sens merleau-pontien –, que nous tenterons de
9 VoirDepraz, Transcendance et Incarnation,p.52-53.
10Merleau-Ponty,Le Primat delaPerception,p.43.
11 «Ce qu’ilya de profond dans la «Gestalt» d’où nous sommes partis, ce n’est
pas l’idée de signification, mais celle de structure, la jonction d’une idée et d’une
existence indiscernables, l’arrangement contingent par lequel les matériaux se
11La perception
comprendre la perception. La difficulté que pose la vision
husserlienne, qui nous mènera à une définition du corps et du
monde opposées à celles de Husserl, c’est donc celle qui fait de la
perception l’objet d’une description phénoménologique du perçu
qui ne reste pas auprès de la chose-même, qui impose une distance
à l’égard de l’être comme phénomène. Cette distance, c’est celle
qui permet l’objectivation, mais c’est également, comme nous
chercherons à le montrer, ce qui nous fait perdre tout contact avec
leschosesetavecle mondedanslequelellessesituent.
mettent devant nous à avoir un sens, l’intelligibilité à l’état naissant.»
MerleauPonty,La Structure du Comportement,p.223.
121.CONNAISSANCEETPERCEPTION
Le problème fondamental de la théorie phénoménologique
de la connaissance, tel qu’il se présente au sein des discussions sur
la signification, réside dans le rapport entre le concept ou la
pensée, du côté de la signification et de l’intention, et l’intuition,
qui permet la détermination objective pour les objets de
l’expérience. Les actes objectivants renvoient aux synthèses de
remplissement, d’identification et d’unification (in-eins-Setzung).
Selon ce schéma, qui correspond à ce qui a été découvert durant
l’élaboration de la théorie des multiplicités mathématiques, les
actes sensibles sont opposés aux actes catégoriaux. Cette division
dans la sphère des actes du Moi, comprise comme fondamentale
dans la relation à l’objet, se répercute sur la théorie objective, en
séparant les objets en deux ordres différents et distincts
essentiellement: les objets sensibles et les objets catégoriaux. Par
«objets sensibles», Husserl entend toute chose qui se présente
comme unité au sein de la conscience ou du vécu saisi
réflexivement, mais tout particulièrement toute chose saisie par la
perception «externe» ou fondée en elle. Les actes sensibles
correspondent ainsi aux actes de perception et d’imagination
reproductrice. Toute la difficulté de la phénoménologie statique
sera par conséquent de comprendre la spécificité de la perception,
car l’imagination est un acte fondé en elle et la perception
ellemême ne peut pas être fondée, puisqu’elle correspond à
l’apparitionoriginairedel’objet.
Parce que l’imagination présente des avantages évidents
pour la connaissance objective, en tant qu’elle permet de maîtriser
l’apparition objective par une conversion à l’imagination
productrice, qui maintient la teneur objective originaire tout en
détachant l’objet de ses contextes, Husserl tendra tout d’abordà en
faire le lieu privilégié de la description phénoménologique. Mais
entre la perception et l’imagination, nous ne pouvons établir
qu’une relation de similitude, et ce qui est exigé pour la
connaissance objective, c’est l’identité, tout particulièrementLa perception
l’identité entre la présentation et la représentation de l’objet. Les
études sur le temps tenteront de fonder cette relation identitaire
grâceàlanotionderétention.
Cette orientation épistémologique, qui à l’origine visait à
écarter de trop grandes difficultés liées à la description du flux
perceptif et de l’expérience, ainsi qu’à l’interprétation du sens
même de la perception, finira par constituer un obstacle pour la
théorie toute entière. En abordant le problème de la perception et
de la rétention, il faudra donc rappeler les spécificités qui les
distinguent de l’imagination et en quel sens nous pouvons établir
une continuité entre la perception et les constitutions objectives
idéales. Nous verrons alors comment la connaissance perceptive se
constitue, ce qu’elle implique en termes d’objectivation, ce qu’elle
entraîneausujetdelaconstitutiondutempsetdel’espaceet,enfin,
comment la prépondérance accordée à la réflexion permet la
conversion idéaliste de la phénoménologie, qui se préserve ainsi
d’uneconfrontationinsolubleaveclesthéoriesempiristes.
A) La perception déterminant la signification
Le problème originaire, qui dirige ici encore les recherches
husserliennes, réside dans l’articulation nécessaire entre les
apparitions de l’objet (Gegenstand), ses donations intuitives, et sa
détermination en tant qu’objet du jugement (Objekt), constitué
dans les synthèses et syntaxes structurées par le langage. Ce qui
apparaît, pour être jugé, pour devenir un objet de connaissance
possible, doit être ressaisi comme objet d’une expression possible
et, comme nous l’avons vu, la vérité qui le concerne se donne dans
l’adéquation ou la concordance, saisie comme une unité de
l’intuition et de l’intention judicative, entre l’objet constitué et les
significations qui s’y rapportent. La sixième Recherche Logique,
qui vient clore le premier moment de la phénoménologie, celui de
l’élaboration de la théorie de l’intentionnalité, prend pour point de
départlethèmedel’expressionet,plusparticulièrement,celuidela
possibilité d’exprimer quelque chose à propos de ce qui est donné
au sein de l’intuition sensible. Le rapport entre la signification et
l’objectité issue de l’intuition est compris comme un rapport de
détermination objective, ce qui veut dire que l’expression, bien
qu’elle puisse avoir un sens en dehors de toute intuition de l’objet,
14Connaissance et perception
comme il arrive en mathématiques, doit, lorsqu’elle cherche à
affirmer une vérité sur un objet qui n’appartient pas à la sphère
purement formelle, obtenir cet objet par l’expérience, et le mode
privilégié de toute expérience, celui qui possède la capacité
d’accroître notre connaissance en l’élargissant à de nouveaux
1objets, c’est la perception, entendue comme perception externe.
Dans un tout premier temps, avant de nous intéresser à la
perception elle-même, c’est ce rapport entre l’expression et l’objet
perçuquiladéterminequenousallonstenterd’éclaircir.
La fonction symbolique des actes d’expression, ainsi que
nous l’avons suggéré, nous permet de comprendre l’expression
d’une perception sans perception actuelle. Dans un tel cas, les
mots, en tant que matériau de l’expression, articulés par des formes
syntaxiques, forment la signification «vide» de l’expression. Si
les actes visés, c’est-à-dire décrits par les propositions, sont
2présents, la signification peut coïncider avec ce qu’elle signifie.
C’est ainsi que les jugements, qui portent sur les objets posés dans
les actes positionnels, concernent la position de l’objet vrai. La
signification des énoncés portant sur les «choses extérieures» ne
réside donc pas dans les choses elles-mêmes, mais dans les
jugements portés sur elles ou dans les représentations qui serventà
construire ces jugements. Dire «j’exprime ma perception», c’est
donc énoncer prédicativement de ma perception qu’elle a tel ou tel
contenu ou que je tire mon jugement de cette perception: je
n’affirme pas seulement le fait de ma perception, mais aussi que je
perçois et l’affirme tel que je le perçois. Il apparaît dans la
première Recherche Logique que l’acte dans lequel réside la
signification ne peut pas être un acte impliquant la perception
seule. Cela est confirmé par le fait que les mots et leurs sens
peuvent se conserver alors que la perception actuelle change.
D’autre part, nous pouvons informer quelqu’un de notre perception
et cette personne en comprendra le sens, alors qu’elle ne perçoit
pas la même chose que nous. Elle se sert pour cela, selon Husserl,
1 Nous revoyons le lecteur à Logique Formelle et Logique Transcendantale ainsi
qu'à Expérience et Jugement, pour ce qui concerne l'essentiel de cette question.
Nous préparons une étude détaillée de la théorie de la représentation et de
l'ontologie phénoménologique qui traitera decesthèmes. Onconsultera également
avecprofit La Terre ne se meut pas.
2 Recherches Logiques,VI, §1.
15La perception
d’un relais imaginatif, qui lui permet de remplacer notre perception
par une intuition imaginaire d’un objet de même type. Mais
celuici porte le caractère de l’«image», qui l’oppose à l’apparition de
l’objet en chair et en os. Ce dernier, en effet, ne se donne
parfaitement, en tant que «chose extérieure», que dans la
perception, quoiqu’en une série d’intuitions que nous pouvons
distinguer à l’analyse comme perceptions partielles et donc dans
une certaine inadéquation à l’objet signifié qui se constitue par la
synthèsedetouteslesapparitionspossibles.
Toute la difficulté, aux yeux de Husserl, est que la
perception n’est pas, d’après l’hypothèse de l’interprétation des
sensations et de la reprise de l’objet de la perception selon son sens
(sens d’appréhension) dans les propositions judicatives, l’acte dans
lequel se «réalise» le sens de l’énoncé. Elle ne le réalise pas mais,
nous dit-il, elle le fonde. Fonder les actes signifiants, en ce qui
concerne la perception, cela veut donc dire offrir la «matière»
3(Stoff) déterminée à l’acte intentionnel qui la reprendra comme
son objet. Nous voyons, ou percevons, tel «objet», dans telles
«circonstances». Le rapport interne entre l’énoncé et la perception
qu’il exprime lui permet d’indiquer à la fois cette perception et ce
4qui nous est donné en elle. Mais c’est le perçu qui détermine le
sens des propositions, en tant que le sens des différents énoncés
possibles se «règle» sur le «contenu phénoménal de la
perception». Cela n’est toutefois possible, dit Husserl, que par le
fait qu’entre la perception et l’énoncé s’interposent d’autres actes,
d’interprétation et de constitution, puis de saisie réflexive de la
teneur objective qui constitue la représentation de l’objet perçu.
Ces actes médiateurs sont ceux qui donnentà proprement parler le
sens qui appartient à l’expression «pleinement signifiante». Ils
déterminent l’identité du sens entre les différents actes qui se
rapportent à la même objectité, qu’une perception vienne ou non
s’y associer. La perception, en conclusion, est comprise comme un
acte déterminant le sens,maisnecontenantpaslasignification.
Ainsi, les énoncés décrivant la perception simple,à travers
notamment l’usage des déictiques, renvoient aux circonstances de
l’énonciation et à la perception. Et lorsque nous parlons de cette
3Husserl,Logische Untersuchungen,VI,p.9.
4Husserl,Recherches Logiques,VI,p.30[16].
16Connaissance et perception
chose, la proposition vise l’objet perçu tel qu’il est donné dans la
perception. Malgré la possibilité d’une indétermination énonciative,
lorsque nous nous référons à l’objet par le nom du genre, comme
par exemple lorsque nous disons «cette chose» pour désigner une
chose particulière actuellement perçue, la perception apporte donc
toujours une contribution au contenu de signification du jugement.
La signification, grâce à la référence perceptive, acquiert une
relation déterminée à l’objectité visée. Husserl insiste néanmoins
sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une intuition porteuse de
signification, d’une intuition qui contribuerait à la signification en
tant que composante de la signification achevée. L’intuition
détermine un élément indéterminé de la signification, mais
seulement en tant qu’il détermine l’orientation objective, qui n’est
pas une partie de la signification idéale de la proposition, mais qui
lui offre une matière (Stoff). La question concerne donc la
possibilité de déterminer la signification par quelque chose qui n’a
pasdesignificationparsoi-même.
Si la relation à l’objet de l’expérience est donnée par la
perception, c’est sur la base de cette perception qu’un nouvel acte
s’édifie sur ce qui se conforme à elle et en dépend tout en restant
différent d’elle: «l’acte du viser ceci». C’est, affirme Husserl,
dans cette «intention déictique» (hinweisenden), et «en elle
5seule», que réside la signification. La différence qui existe entre
une signification sans objet déterminé, c’est-à-dire visant un objet
déjà constitué et ressaisi par l’imagination ou un objet purement
idéal, et l’indiquer actuel, déterminé, repose par conséquent sur la
possibilité de mettre enrelation unobjetperçu ouimaginé defaçon
reproductive, qui conserve toute la teneur du perçu, et une
signification qui peut par ailleurs posséder un sens général, se
référant aux espèces ou au «quelque chose» dénué de
détermination. La perception réalise ainsi la possibilité d’une
explicitation du «viser ceci» avec une relation déterminée à
l’objet, mais elle ne peut pas, par elle-même, constituer la
signification, bien qu’elle puisse fournir le support sensible qui
permettra la constitution de l’objet visé par la signification.
L’intention déictique, quelle que soit la perception qui lui sert de
5 Recherches Logiques, VI, § 5. Nous voyons en filigrane l’opposition à Frege
dontnousavonsparlédanslapremièrepartie.
17La perception
base parmi toutes les perceptions du même objet, est toujours la
même: elle vise l’unité synthétique constituée sur la base des
apparitions différentes de l’objet. Or, il faut remarquer ceci: les
orientations sur un aspect exprimé par l’énoncé sont nécessaires
pour le remplissement de la signification. Dans le cadre de
l’imagination, cela ne pose pas de problème, car nous pouvons
faire varier l’orientation intuitiveà volonté, mais pour ce qui est de
la perception, cette variation est souvent impossible et nous
sommes confrontésà une donation partielle et lacunaire d’un objet
dontils’agitdeconstituerlastructuresignifiantetotale.
D’une chose perçue, telle quelle, nous ne pouvons que
«faire le tour», nous en approcher ou nous en éloigner, pour en
saisir les aspects phénoménaux tels qu’ils se présentent au sein de
la perception. Elle se donne comme une unité dépendante de son
environnement et la connaissance de ses relations, internes et
externes, qui la caractérisent comme individu, dépendent d’une
rupture de son unité interne (la brisure de la totalité-unité qu’elle
exprime) ou de son unité externe (la séparation d’avec la
totalitéunité à laquelle elle appartient). La chose est le concret par
excellence. Cela se révèle notamment dans le fait qu’une erreur
dueà la perception se corrige par une nouvelle perception, et elle a
une valeur absolue, lorsque réalisée dans les conditions
«normales». Nous savons qu’il n’en va pas de même pour
l’imagination, qu’elle soit reproductrice ou productrice, car l’objet
est alors orienté en vue de la signification visée et se conforme à
elle en présentant les aspects qui rempliront le mieux la
signification. L’objet apparaît ainsi comme indépendant de tout
contexte (comme un «abstrait» selon le vocabulaire de la
troisième Recherche) et ne présentant une totalité ou une unité
6qu’en tant qu’il est visé comme totalité ou unité. Enfin, une erreur
survenant dans l’accord entre le flux imaginaire et le jugement de
6 La réalisation d’une visée de l’unité comme totalité et élément par l’imagination
est impossible. Nous avons vu au sujet des objets idéaux que nous visons un objet
apparaissant imaginairement soit comme unitéélémentaire, soit comme totalité
(voir la relation à la saisie des quantités, visées comme multiplicité pour le
dénombrement et comme unité pour l’appréhension de la quantité). Si dans la
perception «neutre» les deux aspects sont indissociables, ils sont parfaitement
inconciliables dans la visée imaginaire, et nous ne pouvons les appréhender sur un
objetimaginéquetour àtour.
18Connaissance et perception
l’objet peut se corriger par une modification de l’apparence
imaginaire de l’objet, voire par une modification de l’objet
luimême, ce que nous constatons avec évidence dans l’activité de
l’imagination productrice et notamment dans toutes les activités
créatrices, qui exigent que l’objet apparaisse selon le sens qui est
commandéparlaviséesignifiante.
Husserl négligera pourtant ces différences et ne retiendra
que le fait que la signification du ceci reste identique quand, au
cours de la perception, se présente un acte imaginatif qui conserve
l’objet identique. Il tente par là, jusqu’au développement de l’idée
de «rétention», dans les Leçons sur la Conscience Intime du
Temps, d’établir la possibilité d’une conversion à l’imagination
d’une perception momentanée d’un objet. La tentation est grande
de confondre cette possibilité avec la possibilité d’une conversion
de la perception elle-même en un contenu imaginaire, c’est-à-dire
avec une équivalence phénoménologique entre l’objet de la
perception et l’objet de l’imagination. La signification ne change
que lorsque la perception et l’imagination ne renvoient pas à un
objet identique, et la théorie dépend donc de la possibilité de
fonder cette identité entre l’objet perçu originairement et l’objet
constitué à partir de la donation perceptive. Grâce à cette
équivalence provisoire entre la perception et l’imagination
reproductrice, qui permet de conserver l’objet en vue de la
prédication, une intention réalisée sur la base d’une intuition
adéquate peut être répétée sans autre perception ou imagination,
comme par exemple quand nous utilisons un nom propre comme
signe de l’objet perçu originairement ou imaginé. Cela fonde la
distinction entre la perception et la signification, même lorsqu’elles
coïncident dans le recouvrement. Le connaître se dévoile alors,
selon ces thèses, comme une relation d’unité statique où la pensée
conférant la signification est fondée sur l’intuition et se rapporte
par ce moyenà son objet. Ce fondement sur l’intuition se présente
7comme une appartenance sensible entre le nom et l’objet perçu,
alors même que les mots n’appartiennent pasà l’ensemble objectif
delachosesensiblequ’ilsexpriment.
Au sens de la phénoménologie, pour qu’ily ait un objet sur
lequel se porte l’intentionnalité à partir de la somme des vécus de
7Husserl,Recherches Logiques,VI,p.38[24].
19La perception
la classe de la sensation, il faut que les vécus soient unifiés dans le
sensible, selon une succession déterminée (ce qui pose le problème
des «coupures» temporelles au sein de la perception, sur lequel
nous reviendrons) et qu’ils soient animés d’un caractère d’acte
d’appréhension qui leur confère un sens objectif. C’est, d’après
Husserl, cet acte appréhensif qui fait apparaître l’objet sur le mode
de la perception. La relation, nous le voyons, ne se situe donc pas
directement entre le mot et l’objet, mais entre les vécus d’actes
dans lesquels l’un comme l’autre apparaissent. Le présupposé de
Husserl, c’est donc que la perception, en tant qu’acte, délivre
immédiatement une connaissance de l’objet qui se constitue en
elle. Ainsi, dans le vécu lui-même, il n’y a pas d’objet, mais
seulement une «perception» et d’autres actes qui n’opèrent pas
sur l’objet constitué. L’acte de connaître est donc fondé, au sein du
vécu, sur l’acte perceptif, en tant que le vécu global fait fusionner
le vécu d’expression et la perception correspondante. Il en va de
même pour l’imagination. Les objets qui ne sont pas atteints dans
la perception, nous ne pouvons alors les connaître que par les
«vêtements» qui les «recouvrent», c’est-à-dire par les contenus
judicatifs délivrés par les jugements: ils ne sont connus que par
une image fictive, en tant qu’objets imaginaires. Ces objets sont
donc des structures signifiantes pures, quoiqu’ils puissent
«apparaître» au sein des actes imaginaires qui leur prêtent une
chair issue de la reproduction. Derrière ces vêtements, pourtant,
rien n’est donné, c’est-à-dire aucun étant. Autrement dit, ces
vêtementsconstituentl’apparatduconceptdel’objetidéal.
Le rapport du mot à l’objet consiste donc, si l’on veut
connaître l’objet originairement donné, sur lequel seront fondés les
actes syntaxiques, à nommer l’unité de connaissance constituée à
partir de la perception, comprise comme l’unité synthétique de la
multiplicité d’intuitions possibles du même objet. Les noms de
classe embrassent ainsi une extension d’objets possibles auxquels
correspondent une synthèse de perceptions possibles et une
signification possible, ce qui permet la classification des objets par
les noms communs. Mais cette forme de connaissance repose sur la
possibilité de nommer les objets individuels ou les choses perçues
et présuppose ainsi leur appartenance reconnaissable à une classe
d’objets. La connaissance, en tant qu’elle est fondée sur cette
20Connaissance et perception
détermination préalable de l’objet de l’intuition, ne peut donc pas
serésumeràuneclassificationdesobjetsselonleurtype.
Le rapport statique, qui a pour avantage de présenter
l’unité entre l’objet et la signification doit par conséquent être
fondé sur une unité dynamique entre l’expression et l’intuition
exprimée, qui prend la forme de la conscience de remplissement et
d’identité. La relation statique entre intuition et remplissement
devient coïncidence dynamique de l’expression à une intuition
«plus ou moins correspondante». Ce n’est que dans cette
conscience de remplissement que nous trouvons une appartenance
mutuelle des deux actes de la fondation: l’intention de
signification et l’intuition. C’est grâceà l’intuition que ce qui était
«simplement pensé» devient «présent» et détermine
progressivement l’objet. Or, ce n’est que dans la description du
rapport statique que nous obtenons l’unité phénoménologique entre
l’intention de signification, donnée à elle-même, et les intuitions
correspondantes, qui se manifestent comme «conscience de
remplissement». Du point de vue des actes, nous n’avons que le
rempl d’intentions de signification. La connaissance de
l’objet se réduit ainsi à un point de vue sur l’objet, au Wie qui le
déterminecomme cetobjet,selonsonmoded’apparaître.
Le rapport dynamique est par conséquent déterminé
comme une succession dans le temps des rapports statiques, dans
lesquels les membres du rapport coïncident temporellement et
matériellement. Selon cette acception, le remplissement par
l’intuitionn’estpassaisicomme unprocessusactif mais comme un
état statiquede remplissement. Il n’est pas un acte de coïncider
(ein sich Decken), mais un état de coïncidence (das in
Deckungssein). Il peut alors être considéré, du point de vue
«objectif», comme une unité d’identité où l’objet de l’intuition
(Gegenstand) est le même que l’objet de la pensée (Objekt) qui se
remplit en elle. Dans le cas d’une concordance parfaite, l’objet est
intuitionné tel qu’il est pensé,c’est-à-diredefaçonadéquate.Ilfaut
cependant remarquer de nouveau, pour comprendre les orientations
futures de la phénoménologie husserlienne, que dans la perception,
cela ne pourraitêtre vrai que si l’objet (Objekt) était pensé comme
«chose»vide,dontlasignificationseraitlachoséitémême.
L’unité du remplissement possède un corrélat intentionnel
qui lui est propre, un objet (Objekt) sur lequel elle est dirigée, et
21La perception
l’unité de l’intention et de l’intuition donne à l’objet apparaissant
(Gegenstand), lorsque nous sommes tournés vers lui à titre
d’«objet premier», le caractère de l’objet connu (Objekt). Or,
remarque Husserl, dans le cas d’une dénomination, l’objet
intuitionné et nommé est visé dans deux actes différents. Ce n’est
pas l’unité de l’objet à la fois nommé et intuitionné qui est saisie
originairement, car l’unité vécue de la coïncidence ne fonderait pas
d’acte de «mise en relation identificatrice» dans laquelle l’identité
elle-même s’objectiverait pour nous en tant qu’unité visée: ce
n’est que dans la réflexion qu’elle se dévoile. Le choix du rapport
statique en tant que rapport privilégie pour la connaissance, qui
sera le soubassement delathéorie dela perception, repose doncsur
la possibilité de décrire une forme d’unité donnée a priori au sein
de la réflexion, en tant que synthèse de coïncidence entre deux
actes,l’unsignifiant,l’autreremplissant.
Cette digression à propos du rapport entre la signification
d’une expression et l’intuition perceptive qui la fonde montre que,
dèsle débutdesdescriptionsportantsurla perception,l’objetperçu
estconsidéré selonsa signification, portéeparl’unité intuitionnéeà
partir de l’apparition de la chose au sein de la perception.
Jusqu’aux premiers Ideen, Husserl considère le contenu sensible
(hylétique) de la perception comme secondaire par rapport à
l’intentionnalité signifiante, dont la visée, en tant qu’elle est
également interprétation, porte la totalité du sens qui se détermine
par l’intuition. Il en reste ainsi, dirait Granel, au niveau kantien,
celui d’une confusion entre l’objet de la science et l’objet de la
perception. Pourtant, dès les Leçons sur la Conscience Intime du
Temps, l’hylétique est reconnu comme un niveau plus profond,
celui de la donation originaire dans le Présent Vivant, c’est-à-dire
dans le moment propre de l’apparaître en chair et en os. Ce niveau,
dit «hégélien», qui contient à la fois la dualité et l’unité de la
matière et de la forme, appelle une étude de la constitution de la
temporalité, du flux du vécu, guidée par l’hylétique. Ce moment
d’approfondissement, où se dévoilent le Temps et le sens de
l’apparaître du monde, nous mènera au point culminant de la
8«méditation fondamentale» qui sépare définitivement le monde
8 Die Phänomenologische Fundamentalbetrachtung des Ideen, «La Méditation
PhénoménologiqueFondamentale»,selonlatraductiondeBoehm.
22Connaissance et perception
«naturel» et la conscience à travers l’étude de la chose-perçue,
dont nous allons bientôt esquisser les premiers pas. Mais
auparavant, nous devons mieux définir les relations qui existent
entre la perception, prise avec ses contenus sensibles, et l’objet, en
tantqu’ilsedéterminecatégorialementetqu’ilserapporteàl’être.
B) La perception et l’appréhension objective
Le rapport entre l’intention et le remplissement, en ce qui
concerne la venueà la connaissance de l’objet, la réalisation de son
essence selon le mode issu de la donation, qui implique une
intuition «préalable», pose à nouveau le problème de la
précession de la forme objective à l’acquisition du contenu intuitif
quiluidonnechair.
L’exemple que choisit Husserl pour mettre en lumière cette
relation est celui d’une mélodie, comprise comme archétype d’un
objet sensible et temporelà la fois. La mélodie est donc décrite, au
paragraphe 10 de la sixième Recherche Logique, comme une forme
vide de «toute mélodie» qui se remplit comme «cette mélodie»,
c’est-à-dire, si l’on veut attribuer un sens à cette proposition,
comme pure possibilité de mélodie, comme suite indéterminée de
notes respectant les règles typologiques de l’objet (Objekt)
« mélodie». L’intention qui vise de la sorte l’objet idéal conçu
comme somme des possibles pour un type objectif n’est pas une
anticipation, elle ne suppose pas sa «réalisation» complète, bien
qu’elle se détermine par cette réalisation. Chaque perception
renvoie à une perception «complémentaire», qui suppose la
préfiguration idéale de la série. Ce n’est pas une attente, qui
supposerait un manque de remplissement de l’objet idéal
considéré, car l’intentionnalité est portée par une forme «vide»,
une pure idée abstraite de la mélodie, constituée à partir de la
typologie objective, dont le remplissement correspond à une
donation. Or, cette conception de la constitution pose de toute
évidence le problème de la constitution d’une première mélodie, si
tant est qu’une quelconque mélodie puisse être pensée comme
forme objective vide. Il y a en effet, entre la mélodie et les notes
qui lui donnent corps, une non-différence, une identité passagère.
Les notes sont comme les gouttes d’une vague et la mélodie son
écume: elles ne laissent qu’une trace légère et ne durent qu’un
23La perception
instant, tout en restant imprévisibles dans leur configuration
toujours unique. Elles sont le matériau qui retient la mélodie en
suspens et qui s’efface en passant, en apparaissant comme mélodie.
Elles n’appartiennent à la mélodie que comme l’étoffe qui s’en
absente en passant en elle, en la «réalisant».Après leur passage, il
ne reste que le retentissement éphémère des notes comme mélodie,
qui s’exprime comme leur unité harmonique, qui s’éloigne et se
perd dans l’ombre de nos souvenirs, qui rejoint déjà le passé. La
mélodie n’est donc pas une suite de notes, mais l’expression d’une
vie qui les anime, d’un souffle qui les transforme en une harmonie
esthétique qui nous parle, qui nous é-meut, qui est présente en elle.
La mélodie est un chant rythmé et, comme tout chant, elle repose
fondamentalement sur l’expression d’un sentiment, d’une volonté
ou d’une vie, loin d’être une simple possibilité harmonique
réalisée. La description qui en fait alternativement une série de
notes ou l’unité d’une mélodie est une conséquence de la théorie
intentionnelle, car la conscience, ainsi qu’il a été établi pour ce qui
est de la visée d’une chose quelconque, ne peut saisir l’objet que
comme unité fermée (élément) ou comme unité englobante
(totalité).
Que peut-on dire alors de la «connaissance empirique» de
la mélodie? Si l’objet perçu est l’objet connu, alors nous devons
nous plier aux exigences husserliennes, et considérer que la
perception doit toujours être comprise selon deux points de vue
différents: celui de l’intention et celui du remplissement. Le
caractère d’attente qui, nous l’avons indiqué, peut être compris
comme l’anticipation esthétique d’une harmonie qui vient à l’être,
qui se préfigure dans son émergence même, qui nous appelle ainsi
vers sa réalisation, vers la satisfaction d’un équilibre fragile et
instable qu’elle seule peut atteindre, est interprété dans la sixième
Recherche Logique comme une conséquence de la fluidité de la
perception, de son caractère passager, éminemment temporel, où
chaque instant préfigure l’avenir, le pré-détermine comme suite
nécessairedel’appréhension.
Dès la première occurrence d’un segment temporel de
l’apparition – l’esquisse –, nous dit Husserl, l’objet se montre
comme relevant d’aspects différents, comme une succession de ses
présentations momentanées, et l’esquisse qui le présente en
«image» devient une perception qui, dans la synthèse reliant les
24