La philosophie de Malebranche Tome I

La philosophie de Malebranche Tome I

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Léon Ollé-Laprune fait paraître sur Malebranche la toute première synthèse complète et détaillée. Dans ce premier volume, le lecteur sera mis en présence tour à tour d'un homme et de sa doctrine. De l'homme Malebranche d'abord, de son tempérament et de sa formation, dont la présentation laisse déjà affleurer ce qui constituera un motif récurrent : l'idée, non d'une tension, mais bien d'"une congruence entre un Malebranche mystique et un Malebranche systématique".

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Ajouté le 01 mars 2009
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EAN13 9782296215764
Langue Français
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La philosophie de Malebranche
TomeI

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot série Classiques de l'Histoire de la Philosophie dirigée par Miklos Vet5

La série Classiques de l'histoire de la philosophie a pour ambition de republier des ouvrages de référence devenus introuvables. Chacun d'entre eux est accompagné d'une préface écrite par un spécialiste, destinée à le situer dans son contexte historique et à en actualiser le contenu.

Louis LAVELLE, La Philosophie française entre les deux guerres, 2008. Georges LYON, L'idéalisme en Angleterre au XVIIIe siècle, 2007. Désiré NOLEN, La critique de Kant et la métaphysique de Leibniz,2006. Gabriel MARCEL, La métaphysique de Royce, 2005. Vladimir JANKELEVITCH, L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, 2005. Théodore RUYSSEN, Shopenhauer, 2004.

Léon Ollé-Laprune,

La philosophie de Malebranche Tome I
Présenté par

Alexandra Roux

L'HARMATIAN

Première édition Librairie philosophique de Ladrange, 1870

~ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07406-4 EAN : 9782296074064

Léon Ollé-Laprune, le premier monographe de Malebranche

La Philosophie de Malebranche de Léon Ollé-Laprune méritait qu'on la mît à la disposition du lecteur d'aujourd'hui. Car si le nom de Malebranche est un nom familier des lecteurs philosophes, celui d'Ollé-Laprune l'est en revanche bien moins. On lit peu pour eux-mêmes ces philosophes chrétiens qui, au XIXe siècle, ont grandement contribué à la vie philosophique française. Ils peuvent nous rebuter par leur style de pensée qui interroge toutes choses sans s'abstraire de la foi, de la croyance religieuse; ils n'en sont pas moins libres dans leur manière d'écrire et de lire les auteurs. De fait, ils écrivent bien, qualité qui n'est pas contraire aux exigences de la philosophie. Mais surtout, ils n'ont pas nos scrupules d'historiens qui donnent assurément aux recherches leur sérieux mais qui parfois en brisent l'élan philosophique. Comme historien de Malebranche, Léon Ollé-Laprune montre un sens très aigu de l'interrogation; sous sa plume, la pensée du père de l'Oratoire semble tout à coup revivre, émerger d'un concert de doctrines qui se parlent, se répondent, s'entrechoquent. Nous sentons que l'auteur a écrit joyeusement toutes ses pages sur Malebranche. Qu'on ne prenne pas

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toutefois cette joie pour une mesure de son admiration. Assurément, celle-ci ne lui a pas manqué; il l'exprime, la proclame quand elle est impatiente. Mais il est animé aussi par une passion, par une autre impatience, celle qui donne l'énergie de ne pas s'arrêter à telle philosophie, d'y séjourner longuement sans y perdre son jugement: c'est l'impatience du vrai, c'est une curiosité qui fait droit au multiple, à la pluralité des voies déjà tracées en direction du vrai. Tout comme l'admiration, cette passion salutaire est elle-même contagieuse. Puisse-t-elle gagner aussi le lecteur d'un ouvrage qui, sans elle, serait fade. Cet ouvrage en lui-même présente quatre intérêts: celui que nous venons tout juste d'effleurer, qui est de nous livrer une synthèse personnelle sur la pensée de Malebranche; celui d'être la première synthèse conséquente sur la pensée de Malebranche; l'intérêt de devoir son existence à celle d'une grande institution, l'Académie des Sciences morales et politiques; celui d'être le premier ouvrage de son auteur. Notre présentation s'adresse aux philosophes familiers de Malebranchel. Elle s'intéressera donc essentiellement au fait que le présent ouvrage nous propose la première synthèse originale sur la pensée de Malebranche. Pour autant, elle ne négligera pas la cause occasionnelle de sa
1.Les références aux écrits de Malebranche seront faites à l'édition savante des Œuvres complètes orchestrée par A. Robinet, Paris, Vrin, 1962-1991,20 vol. + un « Index des citations ». Elles seront abrégées de la manière suivante: DC, t. I (tomaison), p. 1 (pagination).

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constitution et de sa rédaction. Aussi pourra-t-elle être utile aux historiens de la vie intellectuelle française du plein XIXe siècle, de ses institutions, et en particulier de l'Académie des Sciences morales et politiques. Enfin, les philosophes qui voudront découvrir ou seulement compléter la connaissance qu'ils ont de l'œuvre d'Ollé-Laprune trouveront peut-être ici de quoi les satisfaire; nous en formons l'espoir.

1- L'auteur (1839-1898).
Grâce à Maurice Blondel et à Jacques Zeiller, nous pouvons retracer la vie d'OlléLaprune. Le premier a écrit une biographie de son maître, tout juste après sa mort, survenue brutalement en 1898. Il s'agit d'une longue « notice» nécrologique, dont il donna lecture en 1899 devant l'Assemblée générale des Anciens Elèves de l'Ecole Normale Supérieure. Mais ce n'est qu'en 1922 qu'il destina ce texte à un public plus large en le faisant paraître, sous la forme d'articles, dans La Nouvelle Journée (en mars, avril, mai et juillet-août 1922); s'y ajoutait une seconde partie sur l'héritage d'Ollé-Laprune. En 1923, l'ensemble paraissait enfin sous la forme d'un livre, entièrement révisé, et encore augmenté de quatre «études supplémentaires» ainsi que d'une bibliographie2. Il ne faut pas s'attendre à un
2. Léon Ol/é-Laprune (1839-1898). L'achèvement et l'avenir de son œuvre, Paris, Bloud & Gay, 1923, 308 p. Les études

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texte impartial. C'est un admiratif qui parle, qui parle du professeur qu'il a connu jadis en tant que normalien, auquel il a dédié sa thèse de doctorat (L'Action. Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique, 1893). Le ton est religieux, parfois outre mesure, jusqu'à la dévotion. Ce côté en dit plus sur l'hagiographe lui-même que sur l'homme qu'il raconte. Néanmoins, cet ouvrage bénéficie grandement de cet état qui donne accès aux profondeurs d'une âme, d'une personnalité, cette sympathie que tout biographe gagne à avoir avec son homme et son sujet. L'autre mérite de ce récit, c'est d'être un témoignage, faisant appel à d'autres témoignages: Maurice Blondel a côtoyé de près Léon Ollé-Laprune, qui fut son professeur, comme je viens de le rappeler, et peut-être un peu plus puisqu'il lui a offert, en cadeau de mariage (1895), l'édition léonine de l'œuvre de saint Thomas3. Blondel a bien connu l'entourage de son maître, et certains de ses disciples ou de ses

en question sont réunies dans une Ille partie, « Etudes supplémentaires et documents justificatifs» (p. 187 à 296). La biographie intellectuelle proprement dite d'Ollé-Laprune occupe toute la le partie (p. 17 à 112): elle correspond au texte de la notice proprement dit. La ne partie, ajoutée pour l'édition de 1922, est consacrée à l'héritage intellectuel et spirituel du philosophe pendant la seconde moitié du XIXe siècle (p. 113 à 186). Tous ces renseignements relatifs à l'histoire et aux sources du volume se trouvent dans I'Avertissement (p. 5 à Il) et à la fm de la le partie (p. 111, en note). 3. Voir René Virgoulay, Philosophie et théologie chez Maurice Blondel, Paris, Le Cerf, 2002, p. 22-3.

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anciens élèves. Et il en a tiré bien des informations. L'autre biographe auquel on a pu se confier n'est autre que le neveu de Léon Ollé-Laprune4. Le fils du philosophe aurait dû se charger de cette tâche biographique, mais il est mort avant d'avoir eu le loisir et le temps de le faires. Le texte du neveu complète, sur certains points, utilement la notice que l'on doit à Blondel; plus clair ici ou là, il présente également le mérite d'être sobre, de mêler au récit peu de remarques subjectives; il est donc plus concis. A partir de ces textes, nous allons brièvement donner un aperçu de la vie de l'auteur, mais aussi de son œuvre et de sa personnalité. La vie et l'œuvre de l'auteur. Léon Ollé-Laprune est né en 1839. Ses études furent brillantes: en 1858, il intègre l'Ecole Normale Supérieure; trois ans plus tard, il est reçu premier à l'agrégation de Lettres. Mais très vite, il se tourne vers la philosophie. Il répond à l'appel d'une vocation profonde, non sans difficultés quand on sait qu'à l'époque, sous le Second Empire, les études philosophiques n'avaient pas bonne presse. C'est là une décision que
4. J. Zeiller, Léon Ollé-Laprune, Paris, Gabalda et fils, 1932, in-l2°, VIII-320 p. Plus qu'une simple biographie, c'est un recueil de textes, une sorte d'anthologie (p. 41-315). Ce livre comprend en outre une bibliographie des textes d'OlléLaprune, p. 35-39. 5. Ces précisions sont rapportées par le préfacier Ioannès Wehrlé, p. V-VI.

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commentent ses biographes avec admiration. Zeiller y voit le signe d'une tendance libérale déjà bien opérante chez le jeune normalien: bien loin de se courber devant l'institution, ce dernier a l'audace d'emprunter librement la voie de la véritë. Blondel, de son côté, se plaît à souligner tous les atermoiements d'un esprit délicat autant que volontaire; lui qui avait vécu sa propre décision d'abandonner le droit pour la philosophie en termes de « sacerdoce» ne pouvait qu'être sensible au parcours de son maître? Celui-ci a d'ailleurs parlé d'un «sacrifice », d'« un dévouement de toute la vie» 8. Sacrifice qui engage la personne tout entière à rebours d'un chemin socialement balisé. On y repère déjà cette force de conviction qui expliquera plus tard son très fort rayonnement auprès de ses élèves. En 1864, alors que l'agrégation de Philosophie est tout juste rétablie (suspendue qu'elle était depuis le coup d'Etat de LouisNapoléon Bonaparte), Ollé-Laprune concourt: il est reçu second, derrière Alfred Fouillée. Commence alors pour lui une carrière d'enseignant, d'abord au lycée de Nice (1861-64), puis au lycée de Douai (1864-68), au lycée de Versailles (1868-71), et enfin au lycée Henri IV de Paris (1871-75). C'est à Douai qu'il «s'enferme» dans ce que Blondel décrit comme «une chère et
6. J. Zeiller, op. cil., p. 12. 7. R. Virgoulay, op. cil., p. 23-4. 8. M. Blondel, op. cil., p.26-7. Maurice Blondel tient ces infonnations de la correspondance et de notes inédites d'Ollé-Laprune lui-même, Ibid., p. 25, en note.

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féconde intimité avec Malebranche» 9. Il en ressort l'ouvrage qui nous occupe ici, le premier des ouvrages rédigés par l'auteur, celui qui marquera pour toujours de son sceau la spiritualité d'une pensée appelée à être l'un des moteurs de la

rénovation de la pensée chrétienne - ce dont
témoigne, de fait, l'émergence remarquée, qui s'en est ensuivie, de la pensée de BlondellO. C'est un «méditatif», à l'instar de Malebranche, mais un méditatif qui fera aussi son miel de la pensée d'Aristote et de Thomas d'Aquin, comme en témoigne la suite. Dans un texte ultérieur (1888), il complète en effet le tableau de ses inspirateurs Il : l'époque est favorable à un positivisme, à un déterminisme, et même à un scientisme qu'il voit d'un mauvais œil; c'est contre cette tendance qu'il s'agit de se mettre non seulement à l'écoute de Nicolas Malebranche, mais aussi «à l'école» de saint Thomas d'Aquin en même temps qu'« à l'école» d'un autre oratorien, contemporain cette fois, le père Auguste Gratry (1805-1872). Dans la manière qu'il a de se recommander de ces deux derniers noms, Léon Ollé-Laprune a le style de Malebranche. Dans les pages qu'il consacre à saint
9. Ibid., p. 28.

10.Bergson le cite comme l'un des acteurs de la « renaissance de la pensée religieuse» au XIX. siècle. Cf H. Bergson, Mélanges, Paris, P.U.F., 1972, p. 1176: « Ollé-Laprune, disciple de Gratry, eut lui-même un disciple qui les dépassa tous deux comme philosophe: Maurice Blondel, promoteur d'une 'philosophie de l'action' ». Il. La Vitalité chrétienne, Paris, Perrin, 1901, in-16°, LX342 p., « La tâche intellectuelle », p. 79 sq.

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Thomas d'Aquin, il montre qu'auprès de lui c'est de la liberté purement intellectuelle qu'on fait l'apprentissage. Puis dans les pages suivantes, au père Gratry revient l'honneur d'être un modèle de générosité purement intellectuelle. Quand, dans un autre texte, plus tardif celui-là (1896), Léon OlléLaprune en vient à faire l'éloge de la virilité purement intellectuelle, c'est la pensée de Malebranche, sa tournure et sa langue, avec lesquelles il a d'abord sympathisé, qui inspirent son propos. Car l'empreinte est durable, non seulement quant au fond mais aussi quant au style: il a retenu de Malebranche l'idée et la formule d'après laquelle il y a « en nous une foule de choses qui sont en nous sans nous» 12; en toute rigueur de termes, seul Dieu est cause de soi, ou absolument libre; l'indépendance d'esprit que l'homme doit acquérir n'est donc pas synonyme de création totale, indépendante de Dieu; «penser par soimême, c'est accepter les données de la connaissance, car nous ne pouvons rien, rien, sans ce don de Dieu» 13. Ces traces de 'malebranchisme' témoignent bien de ce fait que l'auteur n'a jamais
La fonnule, chez Malebranche, concerne les jugements naturels, qui se font non seulement « en nous, sans nous », mais aussi « malgré nous », Recherche de la vérité, I, ch. VII, ~V, oe, 1. I, p. 99. 13.Ibid, p. 120-1. L'idée d'Ollé-Laprune, c'est que « le vrai fondement de la connaissance humaine» ne se trouve qu'en Dieu, et non dans l'expérience: « ce sont les vérités éternelles, mal connues par Arnauld, altérées et niées par Locke, fennement maintenues par Malebranche », cf. La Philosophie de Malebranche, 1.II, ch. J, p. 41.
12.

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abandonné Malebranche. De fait, seize ans plus tard, il signe une édition séparée du livre II de la Recherche de la vérité (1886) ; puis l'année même qui suit, il rédige et prononce au Collège oratorien de Juilly un discours d'Eloge de Malebranchel4. Revenons à notre auteur tel que nous l'avons laissé dans les années 1861-1875. A l'issue de cette période, il retrouve à nouveau les murs de l'Ecole Normale Supérieure, mais pour y enseigner comme maître de conférences de philosophie. Henri Bergson et Jean Jaurès font partie de ses élèves. En juin 1880, il soutient en Sorbonne une thèse de Doctorat, pour laquelle il présente une étude des principes de la morale d'Aristote: c'est sa thèse latine qui devient vite un livre, développé en français, l'Essai sur la morale d'Aristote 5. Avec le même recul qu'à l'égard de Malebranche, il admire Aristote sans le canoniser. Outre la thèse latine, il y a la thèse française, texte appuyé sur Fichte et appelé à devenir son livre par excellence, De la Certitude morale16. Il y défend l'idée d'un ordre de vérités parfaitement autonomes par
14.Recherche de la vérité, livre II et Eclaircissements correspondants, assortis d'appendices et d'une introduction, Paris, Belin, 1886, in-12, VIII-364 p.; Eloge de Malebranche, discours du 10 juillet 1887, Paris, Dumoulin, 1887. 15. De Aristoteleae Ethices fundamento, Paris, Belin, 1880, 98 p. Dans sa version française plus développée, ce texte paraît un an plus tard chez le même éditeur, Essai sur la morale d'Aristote, in-8°, XVIII-316 p. 16.De la Certitude morale, Paris, Belin, 1880, VI-424 p. Cet ouvrage fut récemment réédité, aux Editions Universitaires, 1989, IV-235 p.

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rapport à toutes celles que revendique la science au sens étroit du terme: les vérités morales qui, sans être accessibles à l'exclusive raison, n'en sont pas moins certaines, mais d'une certitude également éloignée de tout subjectivisme; si elles font bel et bien l'objet d'une adhésion, celle-ci a des raisons qui sont universelles, car elle engage tout l'être, raison et volonté. Léon Ollé-Laprune valorise la croyance en un sens qui préserve celle-ci du fidéisme comme du positivisme. Au lendemain de sa thèse et des publications auxquelles elle a donné presque immédiatement lieu, notre auteur marque une pause: il médite, il enseigne, et avec grand succès, mais il ne publie pas d'ouvrages à part entière17. La Philosophie et le Temps présent paraît en 1890, « sorte de nouveau Discours de la Méthode »18 qui ne s'inquiète pas seulement de la connaissance de l'être, mais qui s'inquiète aussi, et bien plus largement, de la valeur pratique de la pensée humainel9. Cet ouvrage reflète bien
En 1883, il fait paraître une édition du livre VIlI de la Morale à Nicomaque d'Aristote, assortie d'une étude sur la théorie aristotélicienne de l'amitié, Paris, Belin, in-12°, iv148 p. Trois ans plus tard, il fait paraître le livre II sur l'imagination de la Recherche de la vérité de Malebranche. S'y ajoutent deux discours: l'Eloge de Malebranche (1887), puis L'art de discuter sur saint Thomas d'Aquin, publié dans les Annales de Philosophie chrétienne, août 1888, et reproduit dans La Vitalité chrétienne sous un titre nouveau, « A l'école de saint Thomas: la liberté intellectuelle », p. 7993. 18.Ibid., p. 79. 19.Sur cet aspect, cf. Ibid., sp. 82 sq.
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l'originalité de l'enseignement de son auteur; il soulève des problèmes et travaille sur des thèses jusqu'alors négligés par tous ceux qui enseignent: il s'agit des questions traitées par les « écoles sociales contemporaines» 20, et en particulier par Frédéric Le Play (1806-1882), économiste français connu pour son ouvrage sur La Réforme sociale (1864). Quatre ans plus tard, Léon Ollé-Laprune publie Le Prix de la vie (1894), qui recueille un succès important et durable, et vaut à son auteur une grande notoriété. De toutes parts, ce dernier se trouve sollicité, autant pour des hommages, des réunions diverses, des distributions de prix que pour des conférences. De cette effervescence nous donne une bonne idée La Vitalité chrétienne, recueil de conférences paru à titre posthume21. On y trouve des hommages, dont l'éloge de Gratry, mais également des textes de philosophie morale et de réflexion chrétienne. L'autre grand ouvrage posthume, La Raison et le rationalisme, est le fruit d'une refonte, commencée par l'auteur, d'un cours qu'il professa, pendant l'année scolaire 1896-97, à l'Ecole Normale Supérieure22. Un an avant sa mort, il est élu à la « Section de Philosophie» de la même Académie qui l'avait couronné, presque trente plus tôt, pour son fameux mémoire consacré à Malebranche. L'élection ne manque pas d'être toutefois
20. Ibid., p. 103, en note. 21. La Vitalité chrétienne, déjà cité (note Il). 22. La Raison et le rationalisme, Paris, Perrin, 1906. C'est à Victor Delbos, ancien élève d'Ollé-Laprune, qu'est due cette publication posthume.

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laborieuse; certains lui contestaient le titre de philosophe, estimant qu'il était trop catholique pour être en même temps philosophe; après deux tentatives pour lui faire occuper un fauteuil de la Section, non de Philosophie, mais plutôt de Morale, on l'élit finalement au fauteuil n03 de la section de Philosophie pour prendre la suite de Victor Cousin, élu en 1832, et d'Etienne Vacherot, élu en 1868; et c'est Emile Boutroux qui lui succèdera23. La personnalité de l'auteur. La vie d'Ollé-Laprune fut une vie sans histoires. Une vie d'intellectuel engagé dans le monde, s'efforçant d'impliquer la pensée dans la vie, la vie dans la pensée. Au service d'une telle foi dans l'union de la vie et de la connaissance, il y a d'abord un homme capable de s'indigner dans certaines circonstances. Ainsi, quand il refuse à la fin de sa vie, et à deux reprises, de se présenter à la Section de Morale de l'Académie des Sciences morales et politiques. De même auparavant, à l'occasion de l'expulsion des Carmes de Bagnèresde-Bigorre en octobre 1880. L'épisode est connu, deux noms s'y associent. Celui d'Ollé-Iaprune d'abord qui, pour contester publiquement l'expulsion, signa son procès-verbal; il fut alors suspendu de ses fonctions pour une durée d'un an; il versa son traitement à la caisse de l'Association des anciens élèves de l'Ecole Normale Supérieure.
23.Louis Lavelle fera partie aussi de ses successeurs, élu en 1947 au même fauteuil n03.

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L'autre nom, c'est celui de Jaurès, alors chef de la promotion de troisième année; il signa le premier la lettre de soutien que les anciens élèves de Léon Ollé-La~rune eurent la délicatesse de lui adresser aussitôt 4. Si notre homme n'avait pas de goût pour les conflits, il n'en était pas moins énergique et jaloux de son indépendance. «La traversée de la vie, il faut la faire, non dans une sombre nuit, mais à la clarté du jour, autant que possible, et avec une énergie vitale », déclara-t-il un jour25 : voilà pour l'énergie. En outre, l'indépendance du philosophe en lui par rapport au croyant se laissait remarquer; Bergson l'a soulignée26. Dans l'ouvrage de Blondel, le curieux d'aujourd'hui peut trouver amplement de quoi se satisfaire sur le tempérament et le parcours d'un homme qui témoignent d'une pratique dont nous avons peut-être perdu un peu le sens: une pratique de l'histoire de la philosophie qui n'est pas dissociable de ce qu'on pourrait appeler la vie philosophique. C'est dire que l'historien de la philosophie non seulement sympathise avec son propre objet, mais s'engage totalement en tant que philosophe: à titre d'historien, il cherche à res24.: L'épisode est rapporté par Blondel dans une note, op. cil., p. 99-100; et par Zeiller au fil du texte, op. cil., p. 13-4. 25.Léon Ollé-Laprune, La Vitalité chrétienne, Paris, Perrin, 1920, 14e édo, « La tâche intellectuelle », p. 129-130, extrait d'un Discours prononcé à la séance de clôture de la Société de Saint- Thomas-d'Aquin le 20 juin 1888. 26.Cf Ph. Soulez & F. Worms, Bergson, Paris, Flammarion, 1997, p. 54-55.

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tituer, mais il ne manque jamais de s'engager luimême dans cette restitution, de rechercher dans l'œuvre qu'il a prise comme objet la vérité ellemême. En cela, Maurice Blondel a le style de son maître, malebranchéen dans l'âme, répondant à l'appel du père de l'Oratoire: « Il faut lire de telle sorte les ouvrages des hommes qu'on n'attende point d'être instruit par les hommes; il faut interroger celui qui éclaire le monde, afin qu'il nous éclaire avec le reste du monde... »27. Il faut donc lire Malebranche sans le croire sur parole. C'est ce qu'Ollé-Laprune s'est attaché à faire, et si c'est en partie pour des raisons techniques (comme on le verra plus bas), c'est en partie seulement: l'exercice répondait à son tempérament, la lecture de Malebranche devait le révéler justement à lui-même. Comme en écho on lit dans un ouvrage posthume, La Raison et le Rationalisme, que « nul n'a le droit de s'ériger en maître des autres hommes dans l'ordre intellectuel. Il n'y a qu'un Maître. Tous nous sommes disciples, moniteurs tout au plus les uns par rapport aux autres »28.L'amour, non la critique 27.Malebranche, Recherche de la vérité, I, ch. III, gI, oe, 1.I, p.60. Voir également le ton de la Préface dans ses avertissements, oe, 1. I, p. 22-3 : « Etant aussi persuadés que nous le sommes, que les hommes ne se peuvent enseigner les uns les autres [...] nous nous trouvons encore obligés d'avertir ceux qui voudront bien lire cet ouvrage, de ne point nous croire sur notre parole par inclination, ni de s'opposer à ce que nous disons par aversion. » 28.La Raison et le rationalisme, Paris, Perrin, 1906, p. 266 ; cité par M. Blondel, Op. cit., p. 103, en note. Dans son discours de 1896 sur la « virilité intellectuelle », Ollé-

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cela veut dire pour Malebranche, et pour OlléLaprune : l'amour de la vérité comme seul amour qui vaille pour la défense d'un homme, de ses actes, de ses œuvres. Le « prix de la vérité », c'est l'effacement du moi. Une thèse n'est défendable qu'au nom de la vérité, de l'amour qu'on lui porte et qu'on doit lui porter. Tout amour qui n'est pas celui de la vérité a certes ses raisons mais celles-ci ne peuvent pas justifier qu'on défende un système, et de là son auteur. Le principe est sévère, et d'abord pour celui qui tente de l'appliquer: il est intransigeant, impose de ne céder à aucune séduction, ni au charme d'un style, ni à un préjugé religieux favorable. Tout familier de Malebranche, chrétien ou non chrétien, saisira l'exigence: car Malebranche a un style, et une manière d'écrire qui ont la légèreté en même temps que l'ardeur d'une source se déversant, alerte et assurée, dans le lit bien formé d'une rivière régulière. Or c'est bien au contact de cette facilité de style et de pensée qu'Ollé-Laprune a dû mesurer tout le prix que coûte l'amour du vrai; il fit ainsi l'épreuve d'une pensée séduisante en même temps qu'exigeante;
Laprune ne dit pas autre chose: « tâchez, Messieurs, de vous souvenir que vous devez susciter des esprits actifs et agissants, et non vous substituer à eux; vous n'avez pas le droit d'asservir les autres à votre pensée, car, dans l'ordre de l'intelligence, il n'y a qu'un Maître, et c'est celui-là (L'orateur montre le crucifix placé au-dessus de sa tête). Personne n'a le droit de pétrir une intelligence à sa guise, ni de la façonner selon ses petites recettes, ni de prétendre penser en quelque sorte pour elle et la faire penser de tout point comme on pense soi-même... », La Vitalité chrétienne, déjà cité (note Il), p. 128.

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Malebranche fut à la fois le premier moniteur et l'auteur admirable; de sorte que le 'disciple' fit sienne l'intransigeance que lui recommandait un auteur qui devait en même temps le charmer.

11- La genèse de l'ouvrage.
Léon Ollé-Laprune a seulement 28 ans lorsqu'il répond à l'appel du concours lancé par la Section de Philosophie de l'Académie des Sciences morales et politiques. Nous sommes en décembre 1867, au terme d'une période longue de plus de quatre années pendant laquelle l'appel a été renouvelé. Le sujet du concours fut en effet publié pour la première fois le 18 avril 1863, avec comme échéance la date du 31 janvier 1865. Dans un rapport daté du 18 novembre, Victor Cousin constate qu'aucun candidat n'a déposé de mémoire. Les philosophes de l'Académie décident alors de proroger le concours jusqu'à la date limite du 31 décembre 1867. La manœuvre n'est pas vaine puisque le 20 décembre l'Académie enregistre le dépôt d'un premier Mémoire, celui d'un dénommé Royer, professeur au lycée de Dijon. Puis, le 31 décembre, elle prend acte du dépôt du Mémoire de Léon Ollé-Laprune, alors professeur au lycée de Douai. Les membres philosophes de l'Académie, à l'exception d'un seul (Francisque Lélut), consultent tour à tour chacun de ces mémoires: Charles Lévêque, Etienne Vacherot (auquel Ollé-Laprune rendra plus tard

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hommage), le comte Charles Rémusat, Adolphe Franck, Barthélémy Saint-Hilaire, Paul Janet, et Victor duc de Broglie29, Un an plus tard, Léon Ollé-Laprune reçoit le prix (d'une valeur de 1800 francs), son concurrent la mention honorable. Rendu public lors de la séance du 16 janvier 1869, le franc succès d'Ollé-Laprune lui vaut de voir son texte également couronné par l'Académie française. Il faut dire que son style ne laisse pas indifférent, ses juges lui en savent gré, et même « sans réserves »30 : celui qui se chargea d'écrire le compte rendu des remarques du jury, à savoir Paul Janet, loue avec insistance, à coup de citations, le «talent d'écrivain» propre à Ollé-Laprune tel qu'en particulier il brille dans toutes les pages consacrées aux débats polémiques de Malebranche et à la réception de sa philosophie au siècle des Lumières3l, Mais en dehors du style c'est, pour les philosophes, l'ampleur même du travail qui force
29, Nous avons consulté les registres de l'Académie, au service des Archives, L'emprunt de chaque mémoire était enregistré. 30.Voir le texte de ladite séance du 16 janvier 1869, où en effet le Président de l'Académie rappelle que le style du Mémoire couronné « mérite d'être loué sans réserves », Séances et Travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques, Compte-rendu du « Discours d'ouverture prononcé à la séance publique annuelle du samedi 16 janvier 1869 par M. Renouard, Président de l'Académie », Paris, A. Durand & Pedone Lauriel, 1869, p. 425. 31.Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques, 5e série, 1. 18, avril 1969, « Rapport sur le concours relatif à l'Examen de la philosophie de Malebranche », p. 5-41, sp. 35-38.

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l'admiration. Entre les deux mémoires l'écart est substantiel: celui du concurrent n'atteint pas 150 pages, celui d'Ollé-Laprune dépasse les 800 pages32! Une telle disparité montrait qu' OlléLaprune avait pris très à cœur de traiter les questions imposées du programme. Car il s'agissait bien de respecter un programme, qui plus est un programme extrêmement précis... Le sujet du Concours, les questions du programme, les attentes du jury. C'est à Victor Cousin qu'on doit l'initiative d'un concours sur Malebranche. Les études sur Malebranche n'étaient pas florissantes, elles manquaient de vigueur; l'Académie des Sciences morales et politiques a dû les susciter. De fait, bien des écrits consacrés à Malebranche dans la première moitié du XIXe siècle voient le jour dans le cadre de cette institution: Victor Cousin luimême devance ses successeurs; s'ensuivront Damiron (1843), Bouillier (1852), Ollé-Laprune (1867)33. Le titre du concours en dit plus long qu'on ne croie. Il s'agit de proposer un « Examen de la philosophie de Malebranche ». Or qui dit examen dit examen critique en même temps qu'historique.
32.On lit dans les registres: «Prix: M.Ollé-Laprune, professeur de philosophie de Douai (Mém. n02). Ms. in-4°, lef cahier, VI-561 pages; 2e cahier, 279 pages.» Soit, au total, 840 pages. « Mention honorable: M. Royer, professeur de seconde au lycée de Dijon, ancien élève de l'ENS. (Mém. n °1). Ms. In-4° de 146 p. ». 33.Cf oe, 1.xx, p. 384-389.

XIX

Il ne s'agit pas seulement de restituer au mieux les conceptions de Malebranche, il s'agit d'évaluer ses prises de position proprement polémiques, et il s'agit de voir ce que l'on peut retenir de sa philosophie34. L'examen historique ne doit pas, quant à lui, se limiter aux sources: il doit considérer I'héritage de Malebranche, la réception de Malebranche. C'est là ce que précise le programme du concours, dont voici le texte exact: « Dans la partie biographique du Mémoire, rechercher quelle a été dans l'Oratoire l'éducation philosophique de Malebranche. » Exposer les ressemblances et les différences de la philosophie de Descartes et de celle de Malebranche pour la méthode, les principes, les conclusions. » Apprécier la polémique de Malebranche et d'Arnauld sur la théorie des idées, la critique faite par Locke de la vision en Dieu, et celle du système entier par les écrivains de la Compagnie de Jésus. »Suivre la fortune de la philosophie de Malebranche jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. »Finir en établissant les mérites et les défauts de cette philosophie, et en se demandant si elle laisse en métaphysique, en morale, en théodicée, quelque idée qui subsiste, et que puisse

34.

C'est là ce que confIrmele rapport du concours, déjà cité

(note 31), p. 17: il n'est pas simplement question d' « exposition» de la pensée de Malebranche, il est question aussi d'en faire un « examen».

xx
recueillir et mettre à profit la philosophie de notre temps. »35 Les candidats doivent donc n'omettre, dans leur étude, aucun de ces cinq aspects, que l'on peut résumer de la manière suivante: 1/ la formation philosophique du père Malebranche; 21 son cartésianisme (consigne qui porte la marque de l'intérêt de Victor Cousin pour le cartésianisme) ; 31ses principales pnses de position polémiques; 4/la réception de sa philosophie jusqu'au milieu du siècle des Lumières; 51l'actualité de sa philosophie. Le programme est copieux; à lui seul il engage une substance susceptible de faire l'objet de plusieurs livres - comme le montre la suite des études sur Malebranche36. L'éventuel candidat n'avait plus qu'à se mettre sérieusement au travail. De quoi disposait-il pour entreprendre pareil « examen» de Malebranche?
35.Ce texte est consultable dans l'Avant-propos du présent livre d'Ollé-Laprune, vol. I, p. VI-VII, note 1. On le trouve également cité par André Robinet dans le tome XX des Œuvres Complètes de N. Malebranche, p. 389. 36. Que l'on songe à l'ouvrage de Henri Gouhier qui s'acquitte par le menu de l'étude de la formation du jeune Malebranche, La vocation de Malebranche (Paris, Vrin, 1926). Que l'on songe au travail de Ferdinand Alquié et à son ouvrage sur Le cartésianisme de Malebranche (Paris, Vrin, 1974). Et que l'on songe enfin à l'ouvrage plus récent de Denis Moreau, Deux cartésiens. La polémique ArnauldMalebranche (paris, Vrin, 1999).

XXI

Les matériaux documentaires. L'éventuel candidat disposait d'éditions synthétiques des écrits du père de l'Oratoire: deux éditions complètes relativement récentes, la moins récente en deux volumes, d'A. E. de Genoude et de J. H. de Lourdoueix (1837), la plus récente en trois volumes, de J. Simon (1842-1859). Elles comportaient chacune les principaux ouvrages publiés par Malebranche, sans mention des variantes -ce qui rendait improbable la mise en évidence de certaines inflexions, notamment l'efficace de l'idée de l'étendue telle qu'elle fut établie par André Robinet. En outre, le candidat pouvait prendre connaissance de lettres inédites (qui font maintenant partie de l'édition de référence), et en particulier de celles que Blampignon venait de publier en annexe d'un ouvrage consacré tout entier à Nicolas Malebranche (1861)37. Mentionnons également la contribution de Victor Cousin aux études sur Malebranche, certes de moindre ampleur que sa contribution aux études cartésiennes, mais nullement négligeable: en 1841, il rend compte, devant les membres de l'Académie des Sciences morales et politiques, de la découverte de lettres inédites du P. André; la même année, dans le même cadre, il prononce et publie une « communication sur la correspondance
37.E. A. Blampignon, Etude sur Malebranche, d'après des documents manuscrits, suivie d'une correspondance inédite, Paris, Douniol, 1861, iv-139 p. in-8°. L'ouvrage comprend de nombreux extraits de lettres de Malebranche et de certains de ses correspondants.

XXII

entre Malebranche et Mairan »38; l'année suivante, il propose au public un recueil des Œuvres philosophiques du P. Y. André de la Compagnie de Jésus, avec une introduction sur sa vie et ses ouvrages tirée de sa correspondance inédite39. En matière de littérature secondaire, les candidats ne disposaient pas d'autres études monographiques que celle de Blampignon, comprenant une étude tout d'abord «biographique », ensuite « philosophique », et enfin « littéraire », le tout sur un peu plus de deux cents pages40. Ils disposaient en outre d'études limitées, ou par leurs dimensions, ou bien par leur objet. Certaines faisaient partie de volumes dans lesquels un chapitre pouvait être en effet consacré au père de l'Oratoire. C'est le cas des manuels, dictionnaires et ouvrages de synthèse en tous genres: si l'on s'en tient aux textes écrits en langue française, citons de Renouvier le Manuel de philosophie de philosophie moderne (1842), de Bordas-Demoulin Le cartésianisme, ou la véritable rénovation des
Pour les références exactes, cf GC, t. XX, p. 388. 39.Paris, Charpentier, 1843, CCXXXVI-392 p., in-l2°. Cf GC, t. XX, p. 385. 40.Les principaux aspects de la pensée de Malebranche s'y trouvent abordés: les règles de sa méthode et ses principes métaphysiques, son « mysticisme» et sa « vision en Dieu », ses « sentiments sur quelques points particuliers », sur l'optimisme, le scepticisme à l'égard du monde extérieur, les causes occasionnelles, l'automatisme des bêtes, la Providence, le jansénisme, et la morale. L'approche n'est jamais ennuyeuse, la tournure de l'auteur ne manquant pas d'être interrogative. L'on s'y reportera quand la chose s'imposera.
38.

XXIII

sciences (1843), de Damiron l'Essai sur l'histoire de la philosophie en France au XVlf siècle (1846), de Bouillier le Dictionnaire des sciences philosophiques (1844) ainsi que l'Histoire de la philosophie cartésienne (1854), du père Gratry De la connaissance de Dieu (1853), de Saisset les Précurseurs et disciples de Descartes (1862), de Perraud L'Oratoire de France aux XVlf et XVllf siècles (1865), et de Damien une Etude sur La Bruyère et Malebranche (1866)41. Les très rares articles publiés dans des revues ou par l'Académie étaient souvent repris dans le corps d'un ouvrage42. Au total, on peut dire que s'offraient bien peu de choses avant la parution des premières Œuvres complètes de Nicolas Malebranche en 1837. Et surtout, des études finalement peu vivaces sans l'impulsion donnée et par Victor Cousin aux études cartésiennes et par les découvertes précieuses de Blampignon. Enfin, on soulignera que l'Académie des Sciences morales et politiques cherchait à susciter, moyennant ce concours, quelque chose qui, de fait, n'existait pas encore: une vraie monographie de la pensée de Malebranche, substantielle et complète, en volume(s) séparées). Et c'est Ollé-Laprune qUI
41.cf Ge, 1.xx, p. 385 à 388. 42.La partie sur Malebranche dans l'Essai sur l'histoire de la philosophie en France au }(VIr siècle de J. P. Damiron est reprise d'un Mémoire sur Malebranche de 1843 ; le chapitre sur Malebranche dans l'ouvrage de Saisset sur les Précurseurs et disciples de Descartes est repris d'un article paru la même année dans la Revue des Deux-Mondes. Cf Ge, 1.xx, p. 385 et 388.

XXIV

devait finalement réussir le premier une pareille entreprise.. . Le contenu du Mémoire par rapport au programme: l'évaluation des juges. La table des matières du Mémoire est éloquente; elle montre que le programme est largement rempli dans sa diversité: l'auteur a respecté chacune des cinq consignes, il ne s'est dérobé à aucune des attentes précisées dans le programme. le partie du Mémoire: II Un exposé de la formation philosophique du père Malebranche? Ollé-Laprune en propose un, intitulant alors sa partie biographique « Origines de la philosophie de Malebranche ». 21Une synthèse et une évaluation de son cartésianisme? Ollé-Laprune s'en acquitte, et sur tous les sujets précisés à cette fin: la méthode, les principes, ainsi que les conclusions. Ille fait, il est vrai, de manière thématique à propos des principes et de leurs conclusions: tour à tour, la « Théorie de la connaissance », la « Théorie de la volonté », la « Théorie de la cause », « De la nature de Dieu », «La création et la Providence », « Logique, Morale et Religion ». ne partie du Mémoire: 31Un examen des discussions que la pensée de Malebranche a soulevées de son temps? Là encore, notre auteur s'exécute! Il consacre à celles-là la toute première section de sa Seconde Partie.

xxv
41Un aperçu de la réception de Malebranche jusqu'au milieu du siècle des Lumières? On le trouve à la suite, dans la deuxième section de la Seconde Partie. Ille partie du Mémoire: 51Et qu'en est-il enfin de l'actualité de Malebranche? Loin de lui consacrer un cinquième du Mémoire, notre homme lui en réserve exactement un tiers. A elle seule cette étude occupe toute une partie, c'est-à-dire un volume de 279 pages. Des matières imposées la plus délicate n'est donc pas négligée. Léon Ollé-Laprune ne s'est rien épargné, ce que n'ont pas manqué de constater ses juges, grandement en sa faveur. Comme le souligne l'auteur du rapport relatif au concours sur Malebranche, le Mémoire couronné est« un ouvrage complet, savant, heureusement ordonné, largement développé, répondant à toutes les questions du programme» 43; le Mémoire concurrent
43.L'auteur du compte-rendu, Paul Janet, l'a lu lors de la séance du Il décembre 1868. Cf. Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques, déjà cité (note 31), p. 8 : « Hâtons-nous de dire que si ces deux mémoires ont quelque chose de commun, à savoir le talent, ils se distinguent cependant par des caractères bien différents et sont à une grande distance l'un de l'autre. L'un est un véritable mémoire, disons plus, c'est un ouvrage complet, savant, heureusement ordonné, largement développé, répondant à toutes les questions du programme ». Même type d'appréciation plus bas, p. 18-19: « De plus, quoique la valeur des écrits philosophiques ne doive pas se mesurer à la quantité, on sait cependant que l'exposition

XXVI

n'est par contre qu'une «esquisse », «qu'une ébauche du sujet proposé, [...] il a laissé de côté la plus grande partie du programme », n'ayant pas pris la peine d'exposer réellement la pensée de Malebranche avant de l'examiner44. De fait, OlléLaprune n'a pas mêlé les deux, l'exposition d'une part, l'examen d'autre part. Qui plus est, il n'a pas réduit son examen à une critique diffuse, purement « dubitative », des conceptions de Malebranche; il a cherché à faire la part de ce qui, en elles, pouvait être retenu et ne pouvait pas l'être. Passé un tel constat, l'Académie regrette néanmoins quelques manques. La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure ces manques, dans l'esprit du jury, n'empêchent pas malgré tout un traitement parfaitement convaincant du programme. al Sur l'occasionalisme, Ollé-Laprune n'a pas pris la peine d'établir que Malebranche en était réellement l'inventeur; il aurait donc fallu faire un sort à Geulincx, et même pour bien saisir, historiquement parlant, l'infléchissement idéaliste de Malebranche, faire également un sort à Clauberg et La Forge45.
approfondie d'une philosophie exige toujours une certaine étendue [...] Le Mémoire n02 se distingue du précédent d'abord par l'étendue. [...] De plus dans ce solide et excellent mémoire toutes les parties sont traitées. » 44.Ibidem, p. 17. Cf aussi p. 8 : c'est « plutôt un discours sur Malebranche qu'un véritable mémoire; c'est une spirituelle et pénétrante esquisse, ce n'est pas le savant et complet travail que vous aviez demandé ». 45.Ibidem, p. 25-6.

XXVII

bl De la psychologie proposée par Malebranche l'exposé est jugé par trop « métaphysique» : Léon Ollé-Laprune en a, selon les juges, négligé complètement le côté « expérimental »46; certains ont, semble-t-il, et sans l'expliciter, sur ce point regretté que le mémoire ne porte aucune trace d'une lecture de l'ouvrage de Damien consacré au rapport entre le moraliste et le spéculatif; l'auteur de ce mémoire aurait pu alors voir combien le premier livre du père de l'Oratoire, De la Recherche de la vérité, n'avait rien à envier aux fameux Caractères de Jean de La Bruyère47; il n'aurait d'ailleurs pas
Ibidem, p. 26-29. C'est là une dimension de la pensée de Malebranche qui n'a pas échappé à Bergson, cinq décennies plus tard. Si Nicolas Malebranche a, tout comme Spinoza et Leibniz, « combiné le cartésianisme avec la métaphysique des Grecs », son système conserve néanmoins 1'« une des marques de la philosophie française », autrement un goût certain pour le réel, le singulier, l'individuel; « il y a en même temps chez Malebranche toute une psychologie et toute une morale qui conservent leur valeur, même si l'on ne se rallie pas à sa métaphysique. Là est une des marques de la philosophie française: si elle consent parfois à devenir systématique, elle ne fait pas de sacrifice à l'esprit de système; elle ne déforme pas à tel point les éléments de la réalité qu'on ne puisse utiliser les matériaux de la construction en dehors de la construction même. Les morceaux sont en toujours bons », cf H. Bergson, Mélanges, déjà cité (note 10), p. 1161. 47. Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques, déjà cité (note 31), rapport de P. Janet, p. 28 : « l'auteur du mémoire n02 a peut-être trop oublié que son philosophe n'est pas seulement un métaphysicien abstrait et spéculatif, mais un moraliste exquis et même un satirique
46.

XXVIII

omis de rendre compte de l' « un des résultats les plus durables et les plus solides de la philosophie de Malebranche », à savoir « la classification des erreurs» . ci Mais les plus sérieux manques sont, au dire du rapport, ceux qui touchent les critiques et disciples de Malebranche, autrement dit l'histoire de la réception de Malebranche: «l'auteur court encore trop rapidement, et se borne à un résumé un peu trop court» 48. L'auteur du compte rendu recense deux lacunes «graves»: «l'oubli de la correspondance si importante, découverte de nos jours, entre Malebranche et Mairan »49; la mise à l'écart de la polémique avec Arnauld sur le sujet de la grâce et de la Providence, et, lié à cette lacune, l'oubli par ignorance de l'intervention de Bayle50.

mordant, qui pour la peinture vive et caustique des caractères humains, ne le cède pas même à La Bruyère ». 48.Ibidem, p. 31. 49.Ibidem, p. 31-33; sp. 32-33 : « Cette correspondance qui, au fond, est une controverse, n'était pas à la vérité expressément indiquée dans le programme de l'Académie; mais elle y était implicitement contenue, et on ne s'explique l'omission de l'auteur qu'en supposant qu'il ne la connaissait pas. » 50. Ibidem, p. 33-4. L'auteur du compte rendu insiste sur le caractère « délibéré» de cette mise à l'écart de la controverse avec Arnauld en matière de théologie; il épingle les raisons d'une pareille décision: la surestimation des discussions avec Fénelon (p. 33), ainsi qu'un préjugé en faveur d'une « séparation» pour le moins discutable de l'avis même des juges, celle du théologique et du philosophique (p. 33-4).

XXIX

A côté des lacunes, l'Académie reproche l'excès d'implication «personnelle» de l'auteur dans l'examen critique de la pensée de Malebranche. Pourquoi avoir jugé nécessaire l'exposé de principes personnels, qui plus est « dogmatique », si c'est, au bout du compte, pour défendre Malebranche au nom de conceptions qui ne rendent pas justice au caractère vraiment chrétien de sa pensée? Il est donc fait reproche à l'auteur du Mémoire d'avoir mal défendu le père de l'Oratoire: «la philosophie de l'auteur [OlléLaprune], qui est toute spiritualiste, n'a rien qui soit particulièrement chrétien; cette philosophie peut être acceptée tout entière par un pur déiste »51. Il nous faudra juger de l'opportunité des griefs formulés par les philosophes de l'Académie. Léon Ollé-Laprune en a lui-même jugé: on commencera par voir dans quelle mesure au juste il en a tenu compte... Un manuscrit remis sur le métier: remaniements & suppléments. Une simple mise en regard de la table des matières du livre publié avec celle du Mémoire montre qu'Ollé-Laprune a augmenté son texte d'au moins soixante-dix pages. Une lecture comparée précise des deux versions nous révèle davantage: l'auteur a remanié, voire réécrit son texte. Les chapitres nouveaux qui figurent dans l'ouvrage finalement publié sont manifestement des ajouts que l'auteur a jugés nécessaires suite
51. Ibid., p. 39.

xxx
aux appréciations critiques du jury relatives aux lacunes qui intéressent de près les « critiques de Malebranche» : l'un de ces ajouts porte en effet sur les débats de Malebranche avec Antoine Arnauld s'agissant de la grâce et de la Providence (nouveau ch. III), un autre sur les critiques de Bayle (nouveau ch. VI), un autre enfin sur Dortous de Mairan (ch. VII). Voici un aperçu des changements suscités par ces trois suppléments dans la 1e section de la lIe partie:
Dans la version manuscrite du Mémoire Dans la version publiée (sont mentionnés en italique
les chapitres ajoutés)

1. Arnauld 2. Locke 3. Fénelon 4. Leibnitz 5. Cie de Jésus

1. Arnauld 2. Locke 3. Arnauld encore 4. Fénelon 5. Cie de Jésus 6. Bayle 7. Dortous de Mairan 8. Leibnitz

L'auteur a mesuré tout le profit intellectuel qu'il avait intérêt à tirer des griefs de ses premiers lecteurs. Ces griefs n'étaient pas totalement justifiés puisque le programme ne mentionnait Arnauld que pour la polémique concernant les idées, et par ailleurs ne demandait pas que l'on fit spécialement un sort aux critiques spinozistes de Dortous de Mairan et aux critiques sceptiques de Pierre Bayle; rappelons le texte du programme sur

XXXI

ce point: «Apprécier la polémique de Malebranche et d'Arnauld sur la théorie des idées, la critique faite par Locke de la vision en Dieu, et celle du système entier par les écrivains de la Compagnie de Jésus ». En choisissant toutefois de combler ces lacunes, Léon Ollé-Laprune fit preuve d'un certain zèle. De fait, les trois nouveaux chapitres qui figurent dans le livre publié complètent très utilement le tableau des débats suscités par Malebranche à l'époque de Malebranche. Si l'on en vient maintenant à la lettre du texte, les variantes sont nombreuses, elles révèlent un travail, de la part de l'auteur, de reprise créatrice de la première version. Si parmi ces variantes il en est qui, de fait, n'affectent en rien le fond ou ne touchent que la forme, il y en a qui toutefois méritent notre attention. Soit qu'elles infléchissent le propos dans un sens jusqu'alors trop discret pour être identifié, soit qu'elles le renouvèlent, elles sont dans tous les cas le témoignage frappant d'un souci de précision, de clarification, ou bien d'ajustement. Je les indiquerai quand cela sera nécessaire. Remarquons, pour finir, que l'auteur n'a guère jugé qu'il pouvait aisément corriger son approche de la Recherche de la vérité pour faire place à l'étude de la typologie ou « classification» (P. Janet) des erreurs très longuement décryptées par Malebranche; comme il l'écrit lui-même, un « tableau» doit suffire à nous donner l'idée de cette «guerre à l'erreur» qu'il s'agit de mener

XXXII

d'après l'oratorien52. Il n'en souligne pas moins, non sans admiration, que ce dernier avait un sens très affûté des sinuosités psychologiques de l'homme53. Il s'étend de bon gré sur les pages que Malebranche consacre aux beaux esprits, aux faiseurs de système et aux compilateurs54; c'est qu'il a, comme Malebranche, un goût pour l'analyse « morale» au sens classique du mot, celle des tempéraments et des dispositions.

111- Un portrait de Malebranche.
Dans la première partie, l'auteur s'acquitte d'abord d'une étude biographique destinée normalement, d'après la première consigne du jury, à mettre en évidence «l'éducation philosophique» de Nicolas Malebranche. C'est ce qui fait l'objet du tout premier chapitre, «Origines de la philosophie de Malebranche ». Léon Ollé-Laprune n'y tâche pas simplement de retracer l'histoire de la formation de Malebranche, il estime également nécessaire de nous mettre en présence de sa psychologie en tant que cette dernière éclaire bien
52.Ibid., 1.I, ch. VIII, p.458-465. Dans la version finale, le devoir de connaître et d'éviter l'erreur ne donne donc lieu à aucune analyse orientée dans le sens que Janet regrette de ne pas trouver. 53.Ibid, sp. 470 sq. 54.Ibid, p.474-485. Les textes de Malebranche qui les ridiculisent parsèment la Recherche de la vérité, cf. sp. livre II, ii, ch. IV à VIII; II, iii, ch. III à V; livre IV, ch. III à VIII; livre V, ch. VII.

XXXIII

la manière dont l'œuvre de Malebranche a pu se constituer. Bien que le jury n'ait fait aucune observation sur ce premier chapitre, Léon OlléLaprune l'a jugé perfectible. On y trouve en effet bien des remaniements, et souvent signifiants. Précisons sans tarder, pour ne pas y revenir, qu'un certain nombre de lignes, voire de pages tout entières, ont été retranchées, soit pour être remplacées, soit pour être supprimées purement et simplement, l'auteur ayant alors jugé qu'elles étaient superflues. C'est cette dernière raison qui explique, par exemple, qu'ait été retranchée la remarque suivante sur les débats sans fin avec Antoine Arnauld, dont l'auteur s'étonnait dans sa première version: «il est bien vrai, écrivait-il alors, qu'aucun des écrits d'Arnauld n'est resté sans réponse, et, même après la mort de ce rude adversaire, Malebranche le combat encore. Chose curieuse! ce philosophe ennemi par principes et par nature des controverses et des disputes a reçu des lettres de plus de 550 personnes, et écrit 4 volumes entiers de polémique »55. La version publiée se contente finalement d'insister sur le fait que Malebranche s'est montré d'autant plus combatif et mordant qu'il était mécontent d'être entraîné alors, contre son propre gré, dans une joute polémique. - Autre cas de figure, celui d'un retranchement d'une bonne dizaine de pages, quatorze exactement. L'auteur s'y attachait, très
55.

L. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, p.29, in fine. Ces lignes faisaient suite au passage qui finit par « ... qu'il juge la plupart du temps vaines et malveillantes. »

XXXIV

scrupuleusement, à passer en revue les enjeux et desseins des principaux ouvrages de Nicolas Malebranches6. La version publiée comporte en remplacement un texte d'à peine deux pages, qui conclut le chapitre en faisant ressortir l'originalité périlleuse de Malebranche: une âme, une formation, un génie fort longtemps inconscient de lui-même; puis deux inspirateurs, Descartes et Augustin; mais avant tout une âme, et toujours la même âme, qui est « l'origine vraie» de la pensée de Malebranches7. Un « portrait moral ». Le rapide aperçu que l'auteur nous propose sur la vie de Malebranche est majoritairement un passage ajouté; il ne figurait pas dans la première versions8.
56. Dans le texte manuscrit du Mémoire, ce sont les p. 49 à 63. 57.L. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, p.7274, depuis «Nous connaissons maintenant les origines de la philosophie de Malebranche... » jusqu'à la fin du chapitre (<< et brûler les cœurs de l'ardeur du divin amour. »). ... 58.L'auteur se contentait de renvoyer son lecteur aux travaux de Blampignon. Cf L. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, t. I, de la p.5 (<< Nicolas Malebranche, né à Paris... ») à la p. 11 (<< car nous en aurons déterminé l'origine. ». Ces pages ne figurent pas dans le texte du Mémoire; on y lit à la place les quelques lignes suivantes: «Comme l'examen de la philosophie de Malebranche est notre souci et notre but [passage commun aux deux versions, la suite étant propre au Mémoire manuscrit], nous étudions sa vie pour y recueillir ce qui nous semble propre à nous faire mieux entendre sa philosophie. Deux points nous paraissent à cet égard très importants:

xxxv
Lui succède ce que l'auteur appelle un «portrait moral» 59 du philosophe Malebranche qui en fait ressortir la préférence marquée pour la conversation, et l'aversion certaine pour toute forme d'écriture proprement polémique6o. OlléLaprune s'appuie sur la Vie de Malebranche qu'on doit au père André, contemporain du philosophe, ainsi que sur des bases de travail plus récentes, recueils de témoignages et travaux d'édition de la correspondance61. Il en ressort un texte qui insiste
nous voudrions d'abord bien connaître la nature d'esprit de Malebranche; nous voudrions en second lieu nous faire une idée exacte de la direction intellectuelle qu'il a reçue à l'Oratoire. Des renseignements précis et des conjectures probables sur ces deux points nous mettraient à même de déterminer les origines de la philosophie dont nous entreprenons l'étude. Pour faire connaître la vie privée et la vie publique de Malebranche, le livre de M. l'Abbé Blampignon* est excellent, et raconter après lui ce qu'il raconte fort bien serait superflu, et d'ailleurs cela n'entre point dans notre dessein. Nous puiserons donc librement dans les / documents recueillis par M. Cousin dans ses Fragments, par M. Blampignon dans son Etude, et nous essaierons ainsi d'éclaircir les deux points qui nous intéressent spécialement. » Puis le texte manuscrit enchaîne sur ce qui commence à la p. Il du présent livre, « Le P. Lelong, écrivant au P. André, dit que Malebranche n'aimait pas à parler de lui-même...». En note 4 (*): « Etude sur Malebranche. » Il s'agit de l'ouvrage que nous évoquions plus haut, cf note 37. 59.La formule vient en conclusion des pages consacrées à ce portrait moral, La Philosophie de Malebranche, t. I, p. 34. 60.Ibidem, t. I, p. 21 à 29. 61.Y. M. André, La Vie du P. Malebranche, prêtre de l'Oratoire, avec l'histoire de ses ouvrages, in : Bibliothèque oratorienne, Paris, Poussielgue, 1886, in-12, XVIII-430 p.

XXXVI

tout d'abord sur le don que Malebranche, d'après maints témoignages rapportés par l'auteur, avait de faire aimer la vérité toute nue, avec sérénité, avec délicatesse, sans heurter les esprits62. Parmi ces témoignages on trouve le témoignage de Dortous de Mairan, cette figure à laquelle Léon OlléLaprune ne s'est intéressé très manifestement qu'à la suite des remarques données par le jury. Cellesci expliquent en outre l'ajout des quelques lignes qu'il consacre plus bas à la sécheresse des lettres que Malebranche destina à Dortous de Mairan 63. Car c'est un autre trait moral du père Malebranche que l'aversion qu'il a si souvent exprimée pour toutes les polémiques; s'il est vrai que celles-ci se trouvent facilitées par l'art épistolaire, on comprend que Malebranche ait pu de mauvais gré « philosopher par lettres» 64. L'auteur s'attarde en outre sur un trait que, avant lui, des lecteurs de Malebranche ont déjà eu l'idée de mettre en évidence: il parle de
Pour le reste, revoir notre II" partie, «La genèse de l'ouvrage ». 62.Ce passage est toutefois un passage ajouté dans La Philosophie de Malebranche de la p. 18 (<< C'est ainsi sans doute qu'il en usa avec Condé...) jusqu'à la p. 21 (<<... c'est toujours par là qu'il y entrait ou qu'il en sortait »). Ces pages ne figurent pas dans le texte du Mémoire, la version publiée reprend le cours du texte de la version manuscrite à partir de « Si ces conversations paisibles et efficaces... » (p. 21). 63.Ibidem, de la p. 22 (<< Mairan lui-même, soumettant à son ancien maître de graves difficultés... ») à la p. 23 (<< le ni goût, ni l'art, ni la puissance de les ramener par la discussion. »). Ce passage ne figure pas dans le texte initial. 64.Cf. Ibid, p. 26.

XXXVII

« mysticisme» 65. Parmi les plus récents, il y a Victor Cousin et l'abbé Blampignon, le premier ayant joué un rôle de médiateur et le second s'étant longuement expliqué sur un tel mysticisme à propos de Malebranche. Mais l'idée vient ellemême d'une tradition de lecture et d'interprétation qui soupçonne chez Malebranche une sorte d'enthousiasme, d'enthousiasme visionnaire, et même de fanatisme, l'argument principal étant que la « vision en Dieu» du père Malebranche est celle d'un « visionnaire» : voir en Dieu, c'est Le voir. Cette tradition remonte à l'accueil immédiat, en France et outre-Manche, de sa philosophie66, et telle une traînée de poudre, elle a contaminé des historiens allemands de la philosophie auxquels Ollé-Laprune a pu avoir accès: Buhle et Tennemann, lesquels ont en effet bénéficié de traductions françaises pendant le premier quart du XIXe siècle. C'est à Victor Cousin qu'on doit celle de D. W. G. Tennemann. Comme J. G. Buhle, Tennemann tient la pensée de Malebranche pour un « idéalisme religieux et mystique» 67. Les raisons
65.Ibidem, p. 31 sq. 66.En France, Antoine Arnauld ne cesse de répéter que Malebranche est « un visionnaire qui s'imagine voir Dieu », Réponse à la Dissertation de Mr. Arnauld sur un éclaircissement du Traité de la nature et de la grâce, 1685, ch.!, cf N. Malebranche, OC, t. VII, p.477. Et du côté anglais, citons Richard Burthogge, John Sergeant, et John Locke. 67.D. W. G. Tennemann, Manuel de l'histoire de la philosophie, traduction française de V. Cousin, t. II, Paris, Ladrange, 1839, ~341, p. 113.1. G. Buhle parlait déjà de « donner à sa doctrine [celle de Malebranche] le nom

XXXVIII

d'attribuer un pareil mysticisme au père de l'Oratoire sont cependant précises: Tennemann incrimine une « confiance aveugle pour la démonstration », et non un enthousiasme dédaigneux de la raison. C'est cela même que Cousin reprend à son compte dans ses Cours d 'histoire de la philosophie moderne, lorsqu'il distingue du « mysticisme» le «spiritualisme raisonnable» du père Malebranche68. Blampignon, de son côté, prend moins de précautions: le mysticisme consiste «dans le vif et tendre sentiment de la présence divine» 69; en ce sens, poursuit-il, Malebranche «a été profondément mystique », et même abusivement: «Il a pu, il faut l'avouer, dépasser les justes bornes ». Et l'auteur d'évoquer Fénelon, Pierre de Bérulle, avant de nous conduire à une comparaison avec sainte Thérèse: «nous voulons simplement, en indiquant les lignes qui rapprochent ou qui séparent Malebranche de Thérèse, analyser une des parties les plus curieuses du génie et de la doctrine de l'oratorien »70. S'il reconnaît sans peine qu'il y a chez sainte Thérèse «un feu bien autrement ardent et soutenu », il saisit néanmoins dans les
d'idéalisme transcendantal et mystique », Histoire de la philosophie moderne, traduction française d'A. J. L. Jourdan, Paris, Fournier Libraire, 1816, p. 424. 68.V. Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne, 1re série, 1. II, nouvelle édo, Paris, Ladrange & Didier, VIlle leçon, 1846, p.9, où il est question d'un « spiritualisme raisonnable» que Cousin distingue du « mysticisme» (cf IXe leçon, p. 95). 69.E. A. Blampignon, déjà cité (note 37), p. 131. 70.Ibid., p. 132-3.

XXXIX

deux «le besoin de s'entretenir avec Dieu et le désir de le voir en tout ». De là, 1'« immense dégoût» que l'on trouve chez Malebranche autant que chez la sainte pour le monde et l'existence terrestres71. Blampignon estime même qu'on le trouve chez Malebranche plus franchement que chez Thérèse et que chez Augustin. S'il est vrai que Malebranche ne s'est pas reconnu dans la doctrine quiétiste, il reste que son Dieu, pour être l'unique cause efficiente, l'a plongé « dans le vaste abîme de l'anéantissement des choses humaines et finies» 72! Blampignon a alors cette formule frappante pour caractériser la religiosité et le tempérament spirituel de Malebranche: un «mysticisme outré» 73. Or que lit-on ici sous la plume de notre auteur, Léon Ollé-Laprune? En substance la même chose: qu'on retrouve chez Malebranche cette tendance qui porte «les âmes mystiques [...] à diminuer, à atténuer, à anéantir presque la créature» 74.A la lettre la même chose: «il [Malebranche] incline vers ce mysticisme outré »75. Léon Ollé-Laprune s'est manifestement inspiré de Blampignon, dont il n'évoque ici, à ce moment du texte, que l'édition critique de la correspondance; l'allusion à Fénelon en est un

71.

Ibid, p. 135.
1. I,

72. Ibid., p. 137-8. 73. Ibid, p. 138; même chose p. 141 (in limine). 74. L. Ollé-Laprune, La philosophie de Malebranche, 31. ~.

5.On retrouve la formuledans le résume de la 1re partie, 1.I,

p.545.

XL

autre indice76. Toutefois, Ollé-Laprune est revenu sur ce point, et pour se départir d'une image de Malebranche qui risquait à ses yeux de gommer un peu trop son goût et son souci pour la connaissance claire. Un passage ajouté tempère précisément l'image que Blampignon donnait du père Malebranche; Fénelon est évoqué, mais afin de montrer par contraste que Malebranche «ne connaît guère l'abandon» dans sa propre piété: «Quand son mysticisme devient intempérant, ce n'est pas que l'amour l'aveugle et l'emporte; ce n'est pas qu'il cède à un de ces entraînements où le cœur ne se possède plus et va se confondre presque avec l'objet aimé. Non, il n'est point tenté de remplacer la connaissance claire 'par l'ivresse de l'amour' [...] Jusque dans ses excès, il entend bien user de raison... »77. Sans revenir sur l'idée du «mysticisme outré» du père de l'Oratoire, notre auteur ne répète pas purement et simplement la thèse de Blampignon78 ; si Malebranche est porté à un amour de Dieu exclusif et entier, il donne à cet

amour une assise rationnelle,et c'est là son génie en quoi Ollé-Laprune donne raison à Cousin. Mais qu'on ne s'y trompe pas: pour autant, notre auteur n'estime pas que cette modération proprement religieuse mette Malebranche à l'abri d'une surestimation théorique et pratique de la Divinité. S'il n'y a rien du mystique ardent et emporté chez
76. Ibidem, p. 32. 77. Ibid., p. 32-33. Ollé-Laprune emprunte à Plotin la formule de 1'« ivresse de l'amour », Ennéades, VI, vii, 35. 78. Nous revenons sur ce point dans notre IVe partie.

XLI

Nicolas Malebranche, demeure chez lui l'idée qu'il n'y a rien de meilleur que la Raison divine, qu'il n'y a rien de plus digne d'amour que Dieu luimême, qu'aucun mouvement d'amour n'est fait pour s'arrêter à quelque créature, quelle qu'en soit la noblesse. C'est là ce qui fait dire à l'auteur que Malebranche fait preuve d'une grande dureté autant dans sa morale que dans sa conception de la Providence divine: « Malebranche ne connaît ni ces ardeurs ni ces transports [ceux d'un autre mysticisme]. Nous avons vu que ni avec les hommes ni avec Dieu même il n'est tendre. C'est avant tout un méditatif», lit-on beaucoup plus bas79. Autrement dit, Malebranche fait preuve d'un mysticisme qui prête à la rudesse plutôt qu'à la tendresse, mysticisme dans lequel la part du sentiment, tout comme la part de I'homme et de l'amour des hommes, se trouve la plus réduite. Comment s'en étonner quand on sait que le Dieu du père de l'Oratoire est bon parce qu'il est sage, et non inversement? « Ainsi le sage de Malebranche est un mystique, tout plein de Dieu, qui n'aime les hommes et ne s'occupe d'eux que

79.Ibid., 1.I, ch. VIII, p. 519. Cf p. 518-9: « Il y a une autre manière d'être mystique en morale [sous-entendu: une autre manière que celle du père Malebranche]. On peut aimer Dieu avec une sorte de tendresse, le chérir comme un père plein de bonté, se jeter dans ses bras avec une naïve confiance, ou bien considérer sa beauté infinie, et en être pénétré et touché jusque dans la moelle de l'âme, et alors s'unir à ce Dieu si beau, si bon et si aimable... » Rien de tel chez Malebranche, fait ressortir l'auteur.

XLII

pour leur faire part des biens où il trouve lui-même sa perfection et sa joie. »80 Un exposé de la formation philosophique du père Malebranche. L'exposé biographique s'attarde par ailleurs sur la formation spirituelle et intellectuelle de Malebranche. Ont été ajoutées quelques pages qui retracent « l'éducation première» que notre philosophe a reçue de sa mère, grande personnalité, puis des professionnels de la philosophie et de la théologie81. L'auteur se sert ici principalement d'un livre, les Fragments philosophiques de Victor Cousin, où se trouvent rapportés des Remarques ou Mémoires de témoins oculaires (le conseiller Chauvin, le père Lelong...). Tout ce qui a trait à l'Oratoire et à la découverte fortuite du traité de L 'Homme figurait en revanche déjà dans le Mémoire. Sur ce tout dernier point, Ollé-Laprune s'étonne: comment prendre à la lettre le récit de tous ceux qui rapportent que Malebranche découvrit un beau jour de 1664 la pensée de Descartes? S'il est vrai que Malebranche est tombé sur ce
80.Ibid., p.5l7. La même idée et sa critique se trouvent exposées à la fin du t. Il, ch. VI, p. 471-477 ; sp. 473 : « c'est le mysticisme que vous trouvez partout respirant dans cette morale. Du mysticisme, il en faut sans doute [...]. Mais le mysticisme ne suffit pas à tout, par la très-simple raison que Dieu nous a faits hommes, placés sur la terre au milieu d'autres hommes»; p. 477: « Il ne considère la nature, œuvre de Dieu, qu'en savant et en moraliste. Nous croyons avoir le droit de la regarder en poëtes. » 81.Ibid, p. 34 à 37.

XLIn

livre, comment croire cependant qu'il n'avait pas alors la moindre connaissance du nom même de Descartes? Ollé-Laprune souligne que, dans son entourage, on parlait de Descartes; Bérulle même l'estimait, les pères du Séminaire ne pouvaient l'ignorer et ne pas l'évoquer, dont le père Thomassin82. Et que dire d'Augustin? Malebranche a-t-il donc dû attendre de tomber sur l'ouvrage de Descartes pour découvrir aussi l'Augustin philosophe? C'est pour les mêmes raisons qu'Ollé-Laprune s'étonne. Mais il cherche à comprendre, et il trouve des raisons. Al' époque où Malebranche tombe sur L 'Homme de Descartes, il se prépare au sacerdoce, à ses vertus et à ses exigences: à quoi bon « l'entretenir des nouveautés cartésiennes» 83? Comment aurait-il pu, en outre, être touché par un enseignement, celui de Thomassin, par une débauche de science dont l'avait dégoûté ses études antérieures? Quant à saint Augustin, il n'était en mesure d'apercevoir en lui que le théologien, et le mystique aussi: jamais le philosophe « parce ~u'il n'y voyait pas l'enveloppe scolastique» 8 et que la source-clef qui lui aurait permis d'entrer en son contact lui était jusqu'alors parfaitement inconnue85. L'auteur
82.

Ibid, p. 44 à 46.

83. Ibid, p. 51. 84. Ibid, p. 52. 85. Ibid., p.53. La version manuscrite suggère que Malebranche « n'a songé à faire de ce Père [Augustin] une étude philosophique qu'après avoir fait connaissance avec la philosophie de Descartes et peut-être aussi avec la Philosophia christiana d'Ambrosius Victor ». On notera que l'auteur

XLIV

nous invite-t-il alors à en conclure que la philosophie s'est découverte à lui sous un jour favorable grâce à la circonstance heureuse de l'an 1664 ? Il n'a pas hésité à écrire tout d'abord que cette circonstance-ci a donné à Malebranche la « subite conscience de son génie philosophique» 86. On ne s'étonnera donc pas de lire qu'il ne doit rien de ses dispositions purement métaphysiques au génie de Descartes: il ne faut pas chercher « dans Descartes [...] la première origine de sa philosophie », c'est là sa conclusion87. L'auteur valorise l'homme et lui donne l'avantage. Ce parti pris nous vaut des lignes au ton lyrique: « Le jour où, dans une profonde et ardente prière, sentant Dieu présent et agissant au plus intime de son être, il a réfléchi sur cette présence et cette action de Dieu dans la créature, ce jour-là, sans le savoir, il a commencé à être philosophe: la pensée qui toute sa vie l'a occupé s'était présentée à son esprit. Je ne sais pas
s'est donné par la suite la peine de préciser certains points concernant cette somme du père André Martin (Ambrosius Victor de son nom de plume) comme source décisive pour notre philosophe et pour sa connaissance de la pensée d'Augustin: ses éditions successives, sa diffusion au sein de l'Oratoire, son contenu et sa fréquentation par Nicolas Malebranche, Ibid, p. 47-8, p. 58-60 : a été ajouté le passage qui commence par «[Cet ouvrage] parut pour la première fois en trois volumes... )}(p. 47) et se termine par « ... qui faisait tant d'honneur à la congrégation.)} (p. 48); même chose pour les p.58 (<< Pendant dix ans, de 1664 à 1674, Malebranche... )}) à 60 (<< on voit qu'il l'a étudiée avec ... attention et profit. )}). 86.Ibid., p. 43, infine. 87.Ibid, p. 54.

XLV

la date de ce jour: mais, très jeune encore, j'en suis bien sûr. »88 L'auteur nous reconduit à l'homme moral, au spirituel et au méditatif. « C'est là, continue-t-il, qu'il faut chercher l'origine première de la philosophie de Malebranche: c'est des profondeurs mêmes de son âme chrétienne que cette philosophie est sortie... », et au sens où cette âme aimait à méditer une efficace divine qui se retrouve en tout. La thèse d'Ollé-Laprune, c'est que le père Malebranche a été philosophe avant de le savoir, que sa philosophie n'a eu qu'à rencontrer les livres de Descartes pour prendre possession de soi et pour se développer89 ; de là, son «nouveau maître» lui montra une méthode ainsi que des principes pour bien philosopher, principes de mécanique et de métaphysique; à quoi saint Augustin ajoutait les principes d'une philosophie proprement « religieuse». Henri Gouhier n'a pas manqué de discuter cette interprétation, la jugeant hasardeuse s'agissant du rapport de Malebranche à Descartes, en même temps qu' « imprécise» concernant le contact que notre philosophe a eu avec les textes et les œuvres d'Augustin. Sur le tout premier point, il ne voit pas qu'il y ait lieu de s'étonner autant que s'étonne notre auteur: est-il «bien sûr », s'interroge-t-il, que l'Oratoire était, du temps de Malebranche,

88.

Ibid., p. 54-5.

89. Ibid., p. 56-7.

XLVI

globalement cartésien90 ? Henri Gouhier en doute, rappelant que cette opinion était celle de Cousin. Ollé-Laprune a dû s'en inspirer, et de là s'étonner inconsidérément. Gouhier corrige alors: « Il y a des cartésiens à l'Oratoire, mais ni leur nombre [...], ni leur prestige personnel ne nous autorisent à les confondre avec l'Oratoire ». Si l'on ajoute que la philosophie est, pour le jeune oratorien, une chose indifférente, on comprend que la lecture du traité de Descartes ait pu le convertir à la philosophie. Concernant Augustin, Léon Ollé-Laprune n'exclut pas que Malebranche ait cherché à connaître sa philosophie « dans ses ouvrages mêmes auxquels André Martin renvoie si exactement »91; mais pour Henri Gouhier, « il faudrait essayer de le prouver »92,preuve dont il se charge lui-même en montrant que Malebranche « a complété plusieurs passages reproduits dans la Philosophia christiana ». Seulement, pour consulter directement les textes, Malebranche avait pour guide le recueil de Martin, et c'est ce qu'établit précisément Gouhier: « entre saint Augustin et Malebranche, il y a Ambrosius Victor; si nous voulons remettre dans leur contexte les citations d'Augustin qui parsèment l'œuvre de Malebranche, ce ne sont pas les œuvres de saint Augustin
90.

H. Gouhier, La vocation de Malebranche, Paris, Vrin, 1926, p. 50-1. 91.L. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, 1. I,

~. 59.Gouhier, La philosophie de Malebranche et son 2. H.
expérience religieuse, Paris, Vrin, 1948, p. 282.

XLVII

qu'il faut ouvrir, mais le recueil où Malebranche les a lues. .. »93. Cette thèse a une portée méthodologique ferme, laquelle vaut toutes les fois que Gouhier étudie telle ou telle «influence»: l'historien d'une pensée est tenu de se faire une idée très précise, non pas des «ressemblances », non pas des « différences» avec telle autre pensée, mais de la perception que son auteur avait de cette autre pensée94. Aussi, pour étudier l'influence de Descartes sur la pensée de Malebranche, faut-il considérer la pensée de Descartes «au point de vue de Malebranche », et rien qu'à ce point de vue9S - méthode qu'Ollé-Laprune ne revendique jamais et qu'à plus forte raison il ne respecte Jamais. Rappelons, pour terminer, que le jury reprocha à l'auteur de n'avoir pas fait cas, sur l'occasionalisme, des petits cartésiens Geulincx et Louis de La Forge. Reprenant son Mémoire pour la publication, il se met au travail et rédige
93.Ibidem, p. 284. 94.C'est d'ailleurs Ollé-Laprune lui-même qui parle « ressemblances », qui parle de « différences », La Philosophie de la Malebranche, t. I, par exemple ch. VIII, p. 531. 95.Ibid., p. 271. Voir aussi p. 270: « Il ne s'agit pas d'écrire un parallèle entre Malebranche et Descartes, mais de savoir quelle image de Descartes Malebranche avait devant lui; il ne s'agit pas de comparer leurs deux doctrines, mais de connaître ce que pensait Malebranche à l'occasion du mot idée lu dans une page de Descartes. C'est pourquoi le long chapitre d'Ollé-Laprune sur la Théorie de la connaissance est si imprécis... ». Et Gouhier d'en citer ensuite quelques passages pour mieux les épingler.

XLVIII

plusieurs pages sur le rôle qu'ont pu jouer de pareils philosophes, contemporains de Malebranche, dans la constitution de sa philosophie96. On voit qu'il ne s'épargne la peine d'aucun travail qu'il estime nécessaire. Il n'attend pas non plus que son propos s'attarde sur l'occasionalisme pour faire intervenir l'influence supposée de quelqu'un comme Geulincx; mais c'est à la racine qu'il aborde la question. Comme sa manière de faire devait l'y entraîner, il commence par rappeler que Malebranche jugeait vaine la lecture des livres par pure curiosité; c'est l'occasion pour lui de compléter ainsi le portrait moral du philosophe. C'est aussi l'occasion de voir quelle connaissance Malebranche a pu avoir, et a voulu avoir, de ses contemporains, et d'abord de Pascal ainsi que de Spinoza. Quant à Louis de La Forge, à Géraud de Cordemoy et à Arnold Geulincx, l'auteur commence par dire qu'à supposer qu'ils aient été lus par Malebranche, ils ne lui ont rien appris97. Il doute même qu'il ait pris la peine de lire Geulincx98. La question qui prévaut est finalement pour lui celle qui touche le rapport de Malebranche à Descartes, non à ses sectateurs ou à ses héritiers:
96.1bid., p. 62 (<< milieu de ces études sérieuses... ») à 70 Au (fin de la page). La version manuscrite exposait à la place, en quelques lignes seulement, l'histoire de la rédaction et de la fublication de la Recherche de la vérité. 7.1bid, p.66-68. Touchant Louis de La Forge, Henri Gouhier remarque que le jugement de l'auteur est un peu téméraire, cf H. Gouhier, La vocation de Malebranche, Paris, Vrin, 1926, p. 89. 98.1bid, p. 68-70.

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en dehors de la méthode et de la distinction claire de l'âme et du corps, que doit-il à Descartes? demande Ollé-Laprune. Et quoique contournée dans sa formulation, la réponse ne manque pas d'être spectaculaire, ou du moins surprenante: « Les doctrines cartésiennes, [...] loin de tempérer la pensée de Malebranche en s'y unissant, l'ont précipitée sur la pente où déjà elle glissait. »99 Il faut comprendre ici: non seulement par excès, mais aussi par défaut. Car pour Ollé-Laprune, les thèses cartésiennes étaient par trop « flottantes» sur de nombreuses questions de pure métaphysique pour empêcher Malebranche de réduire à néant l'être des créatures. Par son affirmation de la toutepuissance divine, Descartes devait en outre dangereusement charmer un esprit comme Malebranche. Le lecteur est prévenu: Malebranche systématise ce que Descartes n'a fait, quant à lui, qu'indiquer, à savoir la « passivité universelle des êtres », la « défaillance perpétuelle de la créature », l'exaltation de la ~uissance divine, l'amoindrissement des créatures 00. On ne doute pas que l'actuel spécialiste de Malebranche comme celui de Descartes s'effraieront d'une pareille audace dans la lecture et l'interprétation de ces deux grandes figures. Mais on ne doute pas non plus qu'ils pourront prendre plaisir à suivre Ollé-Laprune jusqu'au bout de son audace...

99.Ibid, p. 71.
100. Ibid., p. 72.

L

IV- L'exposition de la philosophie de Malebranche.
L'auteur a respecté la consigne du jury : exposer tout d'abord, et critiquer ensuite. Il s'est donc bien gardé, autant que faire se peut, de critiquer des thèses qu'il se donnait d'abord la peine de présenterlOI. La précaution elle-même était d'autant moins vaine qu'il s'était assez vite formé une opinion sur les thèses de Malebranche. C'est ce qu'attestent certaines remarques faites au passage qui, tels des accidents, laissent percer la critique, ou la laissent entrevoir. Toutes elles suggèrent qu'il y a, dans la pensée de Malebranche, des passages à l'extrême, des hardiesses périlleuses, voire des extravagances qui, définitivement, le désolidarisent de ses inspirateurs, et d'abord de Descartes. Si l'on scrute à présent la trame principale, force est de reconnaître que l'auteur se réserve une marge de liberté dans sa manière de faire: soit il produit les textes qui étayent l'analyse au fur et à mesure que cette dernière progresse; soit il ne les produit qu'après avoir posé les jalons essentiels de sa démonstrationl02. Il se plaît, par ailleurs, et très régulièrement, à commenter de près un passage circonscrit après l'avoir citél03.

101. Ibid., p. 143. 102. C'est le cas, par exemple, dans le ch. III, Ibid., p. 163 sq. 103. en trouve un exemple, parmi tant et tant d'autres, On dans le ch. II, Ibid., p. III sq, où c'est la dernière page de la

LI

L'ordre d'exposition. Comme l'ont fort bien relevé les membres du jury, la partie descriptive témoigne d'un parti pris plutôt « systématique ». Son ordre est thématique, et non« chronologique »104; l'auteur n'a pas choisi de passer en revue les ouvrages principaux de Nicolas Malebranche, estimant certainement que ce choix présentait un double inconvénient: celui de nous livrer plutôt un inventaire ennuyeux de son œuvre qu'une véritable synthèse sur son cartésianisme; celui de s'exposer à d'inutiles redites. A ces inconvénients nous pourrions ajouter, sur la base du travail d'édition scientifique dont a bénéficié l'œuvre du père Malebranche sous l'impulsion d'André Robinet, qu'une approche à la fois purement chronologique et séparée des textes passe à côté du fait que la chronologie est de grande envergure; comme le révèlent bon nombre de retouches et d'ajouts, nous savons désormais que la chronologie ne fait sens qu'au niveau de l'ensemble de l'œuvre, que c'est sur cet ensemble, et non sur chaque ouvrage pris séparément, que l'on peut adopter utilement un point de vue en effet diachronique. Léon Ollé-Laprune n'avait pas les moyens d'adopter de concert l'approche chronologique et l'approche thématique. On peut lui reprocher simplement d'avoir cru que les livres de Malebranche qui font suite au premier, la Recherche de la vérité,
Recherche de la vérité qui se trouve citée, puis longuement commentée. 104. Ibid., p. 29, in fine.

LH

n'ont fait qu'en éclaircir les principaux principes sans rien lui ajouter d'essentiellement nouveau105. L'auteur a néanmoins bien perçu l'avantage que présentait, de fait, l'approche systématique, celui de nous livrer un aperçu des thèses principales de Malebranche capable de satisfaire effectivement l'esprit. C'est ce qui explique d'ailleurs son choix de prendre pour «guide» les Entretiens de Malebranche sur la métaphysique et sur la religion106. Tenu de faire le point sur son cartésianisme, il devait se sentir conforté dans ce choix; même Ferdinand Alquié, quoique bénéficiant des mises au point précieuses d'André Robinet, choisira bien plus tard de diviser son livre « selon des thèmes cartésiens [...], considérant à chaque fois, et sans toujours [se] référer à une chronologie d'ensemble, ce qui, chez Malebranche, est fidèle à l'esprit de Descartes, et ce qui s'éloigne de sa doctrine »107.La séquence de ce livre est maintenant bien connue: ce que Malebranche accepte du cartésianisme concerne la méthode, le mécanisme physique, la matière et l'esprit, ainsi que Dieu comme Être; à propos du sensible, du statut des idées, des causes occasionnelles et de la sagesse divine, Malebranche n'est déjà plus un cartésien
105. Ibid., p. 70. L'idée est développée aux p. 138-9. 106. Comme le note le jury, revoir les Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences morales et politiques, déjà cité (note 31), rapport de P. Janet, p. 29. Et comme OlléLaprune s'en explique, La Philosophie de Malebranche, 1.I, ch. III, p. 139-142. 107. Alquié, Le cartésianisme de Malebranche, Paris, Vrin, F. 1974, Introduction, p. 12.

LIlI

fidèle; mais le cartésianisme est plus que modifié, il est abandonné jusqu'à être ruiné là où Malebranche repense la liberté humaine et les desseins de Dieu. Sans avoir eu l'idée de parler en ces termes, Léon Ollé-Laprune a posé les jalons d'un examen complet de ce que Malebranche avait pour une part retenu, par ailleurs transformé, et enfin rejeté de la philosophie proprement cartésienne. Ses options thématiques sont assez pertinentes en même temps qu'assez larges pour que tous les aspects du rapport à Descartes, et bien d'autres aspects du système de Malebranche, guissent être envisagés. Rappelons-les brièvementl 8 : (1) Objet de la philosophie et Méthode; (2) Théorie de la connaissance (Dieu, Raison souveraine et lumière des esprits)* ; (3) Théorie de la volonté (Dieu, Bien souverain et moteur des esprits)* ; (4) Théorie de la cause (Dieu, seule cause efficace)* ; (5) De la nature de Dieu (les Attributs de Dieu)** ; (6) La Création et la Providence (le Monde, ouvrage de Dieu)** ; (7) Logique, Morale et Religion (la Morale: Dieu, unique fin des esprits)**.

108. Nous suivons tout d'abord le texte du Mémoire; ce que nous ajoutons entre les parenthèses suit le texte de la version publiée, soit que ce texte précise la version manuscrite (*), soit qu'il s'y substitue (**).

uv
Dans l'optique d'Alquié, le tout premier chapitre serait le seul qui nous montre la dépendance fidèle du père de l'Oratoire à l'égard de Descartes; le chapitre suivant, comme le chapitre 4 et le chapitre 5, constituerait déjà l'occasion de révéler que son cartésianisme est déjà modifié. Quant aux autres chapitres (sur la volonté, la Création et la Providence, la Morale et la Religion), ils seraient propres à montrer combien Malebranche s'éloigne, jusqu'à l'abandonner, de la source cartésienne. Sont-ce là des conclusions que le présent ouvrage a déjà esquissées? Léon Ollé-Laprune s'en est-il approché? On devinera sans peine que ce serait trop dire. Car Alquié a repris la question à zéro, sur des bases scientifiques autrement plus fournies, profitant des travaux et d'André Robinet sur la constitution progressive du système et de Henri Gouhier sur son augustinisme et son cartésianisme. Pour autant, notre auteur propose des analyses toujours très personnelles et souvent pertinentes; certaines, oserons-nous dire, n'ont même pas pris une ride. Alquié n'a pas jugé qu'on ne pouvait plus les lire, il s'y réfère lui-même, soit qu'il les rectifie, soit qu'il leur donne raison109. Mais précisons d'em109. Les points de divergence concernent l'étendue qu'il convient de donner à l'héritage cartésien de Malebranche (plus que seulement physique, et donc métaphysique?, p. 24), ainsi que l'intérêt accordé par Malebranche au pôle du sujet pensant (p. 504). Les points de convergence se résument à un seul: la tension récurrente chez Malebranche entre les raisons de l'âme (spirituelles) et les raisons de l'esprit (intellectuelles), cf p. 110,285,489.

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blée que les points de divergence touchent très précisément la question décisive de savoir en effet dans quelle mesure Malebranche a été cartésien: pour avoir découvert la pensée de Descartes dans le traité de L 'Homme, n'en a-t-il retenu que les thèses mécanistes? N'est-il un cartésien que par son mécanisme? Rien n'est plus incertain, et si Alquié l'a vu, notre auteur l'a aussi parfaitement aperçu, et quoi qu'en dise Alquié! Je l'a déjà noté: Léon Ollé-Laprune attribue à Descartes des commencements de thèses que l'on trouve chez Malebranche et qui surélèvent Dieu pour rabaisser les hommesllO. Il explique par ailleurs que, dans les discussions qu'il eut avec Leibniz, Malebranche n'a pas . cédéIII sur l'option mécaniste, , . proprement cartesienne. A ses yeux, Ia questIOn doit se situer ailleurs: les écarts de Malebranche par rapport à Descartes affectent tous les domaines de son cartésianisme, y compris la méthode. C'est un point que révèle la toute première étude (ch. II): le dessein de Malebranche, et de là sa méthode, s'écartent sensiblement du projet cartésien1l2. Et ici comme ailleurs, l'écart est bénéfique selon Ollé-Laprune: il permet à Malebranche de dépasser les thèses indécises et partielles que l'on trouve chez Descartes 113 .
110. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, 1.I, L. ch. I, p. 71-2. 1ll. Ibidem, p. 26-7. 112. Nous avons fait un choix des questions sur lesquelles l'auteur nous a paru le plus original ou le plus éclairant. 113. C'est l'un des leitmotiv du livre d'Ollé-Laprune, on le trouve par exemple aux p. 309, 379 (infine), etc.

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Une inquiétude à l'œuvre: le mysticisme en cause, la cause du mysticisme. Pendant qu'il ne quitte pas des yeux la relation de Malebranche à Descartes, l'auteur s'inquiète en outre des « exagérations» qui germent, d'après lui, dans la pensée de Malebranche. Comme il l'indique au cœur de sa présentation, elles se laissent ramener à ces deux énoncésl14 : d'une part, une absorption des créatures en Dieu; d'où, par ailleurs aussi, l'absence de distinction entre Dieu et le monde. On aperçoit ici l'ombre du panthéisme, dont n'est pas distinguée l'ombre du spinozisme. Si elle plane chez Malebranche selon Ollé-Laprune, c'est comme la conséquence malheureuse et fatale d'une vérité qui hante et structure le système, vérité que Malebranche a toujours eu à cœur de partout démontrer: « l'universelle et incessante action de Dieu dans les êtres créés ». Cette vérité elle-même trouve son ultime principe dans l' occasionalisme; on ne s'étonnera pas que le chapitre V qui lui est consacré donne lieu à un soupçon de plus en pressant de la part de l'auteur, lequel y aboutit presque naturellement, les précédents chapitres donnant déjà des signes d'inquiétude déroutants. A la fin du troisième, on lit que la philosophie tout entière de Malebranche est en effet « en germe» dans l'idée qu'à Dieu seul nous devons la possibilité et l'effectivité de notre connaissance; et la raison en est que cette idée elle114. Ibid., t. I, conclusion du ch.V sur l'occasionalisme, p.356.

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même se trouve comme irriguée par une idée plus large d'après laquelle toutes choses s'expliquent positivement par l'action incessante et infaillible de Dieu; or dans cette idée-ci consiste, pour l'auteur, « le continuel danger du système »l1s. Même genre de conclusion à la fin du chapitre traitant de la volonté: bien qu'on ne trouve rien chez Malebranche « qui ressemble à l'extase de Plotin, ou au renoncement chimérique des quiétistes », son Dieu n'en est pas moins tel qu'il « fait encore tout» autant dans notre amour que dans notre volonté116; oui, nous devons l'aimer d'un amour raisonnable, libre autant qu'éclairé, mais pour autant nous sommes entièrement dépendants de l'efficace divine pour aimer et vouloir; « dès lors, s'il est vrai que la liberté reste à l'âme, on se demande si, Dieu

Ibid, ch. III, p. 286: « Nous allons voir, dans la suite de cette étude, se manifester de toutes parts l'incessante et universelle action de Dieu. Ce sera la conclusion où aboutiront toutes les théories du philosophe. Mais nous verrons aussi les créatures tendre de toutes parts à s'absorber en Dieu: c'est le continuel danger du système. Cette grande vérité affIrmée, démontrée, exagérée, ce grand péril toujours rencontré et tour à tour évité, surmonté, cherché, voilà le spectacle que nous donne, dans son développement, la philosophie de Malebranche. » 1I6.Ibid., ch. IV, p. 317-319. « Malebranche a donc su éviter l'écueil où l'on pouvait croire qu'il irait se briser. Mais, malgré tant de mérites, sa théorie de la volonté nous laisse, comme tout à I'heure sa théorie de la connaissance, inquiets et défiants. Et en effet, le péril conjuré d'un côté réapparaît de l'autre. Est-ce que l'action de Dieu ne se substitue point partout à l'activité créée? », p. 319, je souligne.

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faisant tout, ce peut être autre chose qu'un semblant de liberté» 117. L'inquiétude de l'auteur culmine naturellement quand il s'agit pour lui de présenter enfin la fameuse théorie des causes occasionnelles: si Dieu est l'unique cause des mouvements corporels ainsi que spirituels, « pourquoi conserver ces substances créées qui ne font rien? La créature n'agit pas: donc elle n'est pas. N'est-ce point la conclusion naturelle du principe posé?» S'il faut donc se garder d'attribuer la puissance aux créatures de Dieu, à moins de consentir à les diviniser, c'est parce « qu'elles ne peuvent rien»; or n'est -ce point là la thèse digne d'un spinoziste? C'est ce que suggère l'auteur118, habité par la crainte de voir le père Malebranche sombrer dans des impasses et des extravagances purement spéculatives: ainsi le panthéisme, mais ainsi également l'enthousiasme visionnaire. Il se plaît en même temps à constater que Malebranche proteste et se retient de sombrer dans l'abîme. D'où la mise en relief d'une contradiction: la logique du système réclame des positions contraires aux convictions religieuses de Malebranche, à son «bon sens chrétien »119. Ainsi l'affirmation qu'il n'y a pas d'autre monde que la Substance divine (panthéisme). Ainsi l'affirmation que, pour voir tout en Dieu, nous voyons Dieu lui-même (enthousiasme

117.Ibid., p. 319. 118.Ibid., ch. V, p. 356. 119.J'emprunte la formule à la dernière page du t. I, p. 548.

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visionnaire) 120. Autant d'affirmations qu'un zèle métaphysique un peu trop aiguisé est censé inspirer au père de l'Oratoire contre ses intentions résolument chrétiennes, tout se passant comme si deux Malebranche se livraient un combat sans merci: le métaphysicien contre le spirituel, et puis le spirituel comme force de résistance contre les emballements du métaphysicien. Ce portrait nous inspire pour le coup deux remarques. D'une part, on ne voit plus que la philosophie du père de l'Oratoire découle naturellement, sans tension et sans heurts, de son âme religieuse: si cette dernière le porte à ne jamais confondre le monde des créatures et le monde des idées, ni la vision en Dieu et la vision de Dieu, autre chose chez Malebranche lui inspire néanmoins de pareilles confusions; il semble que ce soit quelque chose qui relève plutôt de l'intellect que de l'âme ou du cœur. Lorsque l'auteur écrit que l'impasse panthéiste est «la commune erreur des faux mystiques et des idéalistes» 121, il ne donne aux excès ou aux extravagances théoriques de Malebranche aucune charge religieuse, et pour tout dire mystique: il parle de «faux mystiques»! Est-ce à dire que
120. Ibidem, ch. III, p.266-7. Sur la « vision en Dieu », l'auteur établit à nouveau un parallèle avec d'autres auteurs, Platon, saint Augustin, saint Thomas, et Descartes, p.267279. Le procédé est récurrent, on le trouvera plus loin touchant la volonté, ch. IV, p. 309-319 (Descartes, Augustin, Thomas d'Aquin, sans oublier Plotin). 121. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, L. p. 237-8.

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l'impatience du métaphysicien n'explique pas à elle seule de pareilles opinions? N'est-elle pas soutenue, pour donner dans l'excès proprement théorique, par une tendance mystique à l' anéantissement, à l'abandon de soi? Quand Malebranche «se persuade que nous avons sans cesse les regards fixés sur ce divin soleil» qu'est le Verbe éternel, on peut dire à la fois qu'il rabaisse l'être humain et qu'il le surélève; la surestimation et la dépréciation des êtres raisonnables peuvent être, en d'autres termes, renvoyées dos à dos: « dans la vision intuitive que ce système suppose, s'exclame Ollé-Laprune, qu'y a-t-il encore qui soit de l'homme? »122 A quoi Gouhier rétorque que c'est là « son point de vue », et non celui de Malebranche123 ! Si ce dernier n'a pas cessé de soutenir avec sérénité que les âmes sont unies à Dieu par la raison, qu'elles ne cessent pas elles-mêmes d'être tournées vers Dieu, de le voir en ce sens, on ne peut pas supposer qu'il entendait par là quelque chose de contraire à sa foi religieuse: notre esprit ne voit pas Dieu lui-même face à face, il voit Dieu en ce sens qu'il ne peut pas ne pas être éclairé par la lumière divine. La vision même de Dieu n'est donc qu'une métaphore si l'on en croit Gouhierl24. De fait, Ollé-Laprune n'y a rien vu de tel, préférant souligner que « la témérité des mots» du père Malebranche trahit toute
122. Ibid, p. 279. 123. Gouhier, La philosophie H. expérience religieuse, p. 313. 12. Ibid, p. 323 sq.

de Malebranche

et son

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l'imprudence de ses démonstrations125. Mais il a supposé qu'il y avait chez Malebranche non pas seulement une foi, une croyance raisonnable, mais en sus de celle-ci, un brin de mysticisme -chose que, précisément, Gouhier n'a pas perçue chez son prédécesseur. Un texte nous permettra d'établir fermement cette présupposition. Là où il est question de calmer l'inquiétude et de rendre justice à l'anti-spinozisme déclaré de Malebranche (ch. VI), les mêmes termes s'imposent: « les principes cartésiens outrés par Malebranche menant logiquement au spinozisme, Malebranche, selon une remarque ingénieusement juste, 'a horreur du spinozisme comme on a horreur d'un gouffre où l'on se sent près de tomber' »126; ce sont, insiste l'auteur, « le sentiment et la foi [qui] sauvent sa raison des excès où . . . Ia Ioglque l 'A entrame sans cesse» 127 . M aIS 1 1 convient de lire ce texte jusqu'au bout, qui ne se contente pas d'épingler la logique infernale du système, ou la rage d'expliquer. Un certain mysticisme met en péril la foi, les convictions de l'âme: « comme le mysticisme s'unit à la logique pour le
L. Ollé-Laprune, La Philosophie de Malebranche, t. I, ch. III, p. 278. 126. Ibidem, ch. VI, p. 362-3, je souligne. L'auteur cite Th.H. Martin, Philosophie spirituelle de la nature; il s'agit en vérité de la Philosophie spiritualiste de la nature. Introduction à l'histoire des sciences physiques dans l'Antiquité, Paris, Debrozy, t. l, 1849. 127. Ibid Relire aussi p. 362: « ces explications laissent subsister avec la témérité des mots, la tendance systématique qui s'y trahit. )}
125.

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[Malebranche] jeter dans le panthéisme, toute ressource semble perdue. Et cependant la vraie notion de Dieu résiste: c'est qu'elle est profondément enracinée dans son âme ». La lutte met donc aux prises, chez Nicolas Malebranche, une spiritualité parfaitement orthodoxe, héritée d'Augustin, ou le «bon sens chrétien », avec un mysticisme qui nie les créatures; et elle se répercute, sur le plan théorique, dans le système luimême: d'une part, des vraies notions; de l'autre, des thèses viciées. Voilà les deux Malebranche qui, pour Ollé-Laprune, s'opposent dans le système. La question est de savoir si l'un l'emporte sur l'autre, et si c'est le cas, lequel. Avouons que, sur ce point, le jugement de l'auteur est plutôt équivoque, en tout cas contourné. Les chapitres III, IV, V nous font voir la tension, et le risque qu'il y aurait à ce que l'emporte, de fait, la tendance nihiliste. Les trois chapitres qui suivent s'occupent de diminuer les soupçons que suscite l'impatience du mystique alliée à l'impatience du métaphysicien. Le VIe entreprend de marquer notamment l'absence d'ambiguïté, au moins déclarative, touchant le spinozisme128. Le vue se propose d'expliquer que le Dieu du père de l'Oratoire régit les phénomènes en vue d'être honoré par des créatures libres129.Et le VIlle enfin, qui occupe près de cent pages, s'attache à la morale, cette partie du système chargée d'identifier tous les devoirs de l'homme
128.

Ibid., ch. VI, p. 357-364, p. 372-374.
relise notamment la p. 425.

129. Qu'on