La philosophie et les interprétations de la mondialisation en Afrique

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Les auteurs donnent ici du phénomène de la mondialisation des lectures différentes. Et si la pensée doit toujours précéder l'action, la véritable question consisterait à se demander quelle pensée a de tout temps précédé la mondialisation ? Peut-être la philosophie a-t-elle toujours été en retard sur l'action ? D'où l'importance de la citation de Dominique Folscheid : "la mondialisation a déjà suffisamment changé le monde, il est urgent de la penser", sous-entendu en philosophes.

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Ajouté le 01 mars 2009
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EAN13 9782296222397
Langue Français
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LA PHILOSOPHIE ET LES INTERPRÉTATIONS DE LA MONDIALISATION EN AFRIQUE

<Ç)L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.&
rSBN : 978-2-296-08057-7 EAN : 9782296080577

Sous la direction de

Ebénézer NJOH MOUELLÉ

LA PHILOSOPHIE ET LES INTERPRÉTATIONS DE LA MONDIALISATION EN AFRIQUE

Actes des Premières Internationales

Rencontres Philosophiques de Yaoundé

Francophones

(Palais des Congrès, 13-16 novembre 2007)

Réalisés

par le Cercle Camerounais (CERCAPHI)

de Philosophie

L'

Ilmattan

Comité scientifique Ebénézer Njoh Mouellé, Université de Yaoundé I, Cameroun ]ean-Louis-Vieillard-Baron, Université de Poitiers, France Monique Castillo, Université de Paris 12, France Dominique Folscheid, Université de Marne-La-Vallée, Paris, France. Thérèse Belle \Vangue, Université de Douala, Cameroun Pius Ondoua Olinga, Université de Yaoundé I, Cameroun Charles-Robert Dimi, Université de Dschang, Cameroun

Collaboration

technique

Emile Kenmogné, Université de Yaoundé I, Cameroun

Le Cercle Camerounais de philosophie (CERCAPHI) remercie pour leurs contributions financières ayant aidé à la réalisation de ce projet, le 1v1inistre de l'Enseignement Supérieur (MINESUP), le 1v1inistre de la Recherche Scientifique et de l'Innovation (MINRESI), le Recteur de l'Université de Douala (UD), le Recteur de l'Université de Yaoundé l (UYI), le Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France au Cameroun (SCAC), l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF).

SOMMAIRE

INTRODUCTION OUVERTURE DU COLLOQUE
Allocution d'accueil de Monsieur le Délégué Communauté urbaine de Y aoundé du Gouvernement Supérieur auprès de la

13 17
17 19

Discours de Monsieur le Ministre de l'Enseignement

Conférence inaugurale Les implications de l'idée de monde dans la mondialisation Ebénézer NJOH MOUELLE Première partie QUELQUES INTERPRETATIONS

25

DE LA MONDIALISATION

35

Les langages de la mondialisation: fondements et limites Monique C\STILLO Université de Paris XI1... 37 Le miroir africain Dominique FOLSCHEID Université Paris-Est i\fame-La-yallée 47 La mondialisation: dogmatique de la totalisation ou dialectique de la collectivation NSAME i\fBONGO Université de Douala 67 Globalization and westernisation Godfrey TANGWA Université de Yaoundé I 87 La mondialisation comme convergence des rationalités TALIBI MOUSSA Université Abdou Moumouni 95 Pensée critique et devenir des sociétés. Examen des philosophies africaines de l'ajustement à la mondialisation Charles Romain ?\fBELE Université de Yaoundé 1.. 105 Deuxième partie LE ROLE DE LA PHILOSOPHIE

ET DES PHILOSOPHES

129

Le rôle de la philosophie à l'ère de la mondialisation Nadia BOCCAR.,\ Université de Yiterbo Philosophie de la mondialisation et destruction de la raison: un défi pour la science, l'éducation et la culture NKOLO FOE Université de Yaoundé 1.. La mondialisation, la mémoire et notre être-à-venir Thierry EKOGHA Université Omar bongo Cosmocitoyenneté et idéologie chez Habermas. Une critique africaine de la mondialisation libérale Pius ONDOUA Université de Yaoundé 1... Schelling et l'Etat: quel « Ciel sur la Terre»? La discussion avec Hegel Alexandra ROUX Université de Poitiers

131

143 165

185 201

A propos de la réception extranéiste des transformations de la philosophie: remarques sur les « philosophies d'effets» Jacques CI-H TUE Université de Dschang 213 La place de l'homme dans le nouveau système du monde Hubert MONO NDl\NA Université de Yaoundé l 229 La mondialisation: l'ouverture des techno-sciences et les perspectives pour une humanité de l'avenir ~\ntoine l\L\NGA BIHINA Université de Yaoundé l 245 Technoscience et mondialisation: esquisse d'une phénoménologie de l'hégémonie occidentale et d'une stratégie africaine de résistance "\ndré Liboire TSALA MBANI Université de Dschang 257 Troisième partie LE LOCAL ET LE GLOBAL Reconnaissance entre individus et cultures Ludwig SIEP Université de Münster Quelle place pour les savoirs locaux dans la cité globale? Dany RONDK~U Université du Québec à Rimouski L' Mrique politique et les images du monde. Entre mimétisme, fantasme et désenchantement Eric LEl\ffiE l\10USSINGA Université Omar Bongo/ Libreville Modernité et mondialisation en Mrique noire Charles OSS"\H EBOTO Université de Yaoundé l Valeurs et comportements en Mrique à l'épreuve de la mondialisation Joseph NDZOMO MOLE Université de Yaoundé 1... Contribution à l'extension de la problématique bioéthique à l'ère de la mondialisation Emile KENl\10GNE Université de Yaoundé l Quatrième partie MONDIALISATION

271

273 .29

297 313 331

349

ET PRINCIPE

DE SOLIDARITE.

365

Amitié et solidarité à l'époque de la mondialisation Tean-Louis \TIEILL\RD-BARON Université de Poitiers Mondialisation et "gouvernance" du village planétaire Charles-Robert D IMI Université de Dschang Communautés morales et universalisme: quelles sont les responsabilités des individus des pays riches envers les pays pauvres? Donald IPPERCIEL University of Alberta Campus Saint-Jean Solidarité internationale et « commerce équitable» Ernest-Marie l\ffiOND"\ Université catholique d'~\frique centrale CLOTURE DU COLLOQUE

367 375 morales 383 393 415 .45 .49

Rapport général du colloque Intervention de Ebénézer NJOH MOUELLE

10

Allocution du Directeur du Centre Culturel Français de Yaoundé, Représentant de l'Ambassadeur de France au Cameroun Discours du Secrétaire Général du Ministère Représentant du Ministre de l'Enseignement Liste des participants de l'enseignement Supérieur supérieur,

421 423 425

au colloque par pays d'origine

Il

INTRODUCTION

En décidant d'organiser un colloque international autour de la mondialisation, le Cercle Camerounais de philosophie était conscient du fait qu'il ne s'agissait plus de répondre à la question shakespearienne du « to be or not to be », sous-entendu «in»! «Etre ou ne pas être dedans ». Car, portée par toute la technoscience au milieu de laquelle les technologies de l'information et de la communication n'occupent pas une petite place, la mondialisation ne pouvait laisser à l'écart aucune économie ni aucune culture d'aucun pays. En donnant au thème général de notre colloque l'intitulé qu'il a reçu, à savoir « La philosophie et les interprétations de la mondialisation en Afrique », nous pensions proposer aux participants non seulement de confronter les lectures que les uns et les autres font de ce phénomène, mais encore de faire part des réflexions que pouvaient leur avoir suggérées des recherches en matière du dévoilement du sens global de cette aventure. Comme c'est le cas pour tout colloque, il ne pouvait être question ici que d'un rendez-vous du donner et du recevoir. Et il Y a lieu de se réjouir du fait que le présent rendez-vous ait effectivement été international. Un coup d'œil sur la liste des participants permet de constater qu'ils sont venus d'Europe (France, Allemagne, Italie), du Canada et, bien sûr, de pays africains autres que le pays hôte, le Cameroun. Si l'organisation thématique du colloque en quatre sous-thèmes mettait l'accent en premier sur les questions d'ordre général avec à leur centre la préoccupation de définition et de compréhension de ce qu'est la mondialisation, puis sur le fait de l'uniformisation des systèmes économiques tendant à entraîner l'uniformisation des systèmes politiques, la prise en compte critique de la notion de solidarité au cœur du village global et, enfin, la tendance à l'homogénéisation des mœurs par le biais des autoroutes de l'information, le fait est que les communications effectivement présentées ont révélé des préoccupations qui ont conduit à une structuration thématique légèrement différente pour les présents Actes. C'est ainsi que sous l'intitulé « Première partie» se trouvent regroupés des textes qui peuvent être considérés comme des lectures ou des interprétations de la mondialisation en tant que telle. Dans la deuxième partie baptisée plus particulièrement « le rôle de la philosophie et des philosophes» on pourra lire des textes ayant tourné le regard vers l'apport de la philosophie elle-même; dans la troisième partie, on trouve regroupées des communications s'étant préoccupées du devenir du local dans le global. Dans la quatrième partie on peut lire des textes envisageant, à partir de divers angles, la question de la solidarité dans la mondialisation. Comme nous l'avons déjà souligné, ce rendez-vous ne pouvait pas être autre chose que celui du donner et du recevoir qui suppose un relatif enrichissement de chaque participant. Il n'aura pas été possible de reproduire à cet

égard les débats sincèrement.

ayant

suivi

les divers

exposés

et nous

le regrettons

bien

Dans l'éditorial du livret-programme du colloque nous écrivions qu'« Il est évident que venant d'horizons culturels, historiques et géopolitiques divers, les participants à ce colloque observent la mondialisation avec des grilles de lecture différentes»; et nous poursuivions: « Dans l'idée de mondialisation il y a l'indication d'une marche vers l'organisation de plusieurs mondes en un seul monde. Si la philosophie qui est interpellée ici n'a rien à voir avec l'idéologie et les doctrines inhibitrices de tout effort d'analyse objective et rationnelle, alors elle devrait donner lieu à des interprétations sinon convergentes, du moins marquées par cette rationalité qui constitue le socle instrumental du travail philosophique. Les Africains du colloque, les Européens et les Canadiens ne vivent pas la mondialisation de la même manière. Pas plus qu'ils ne résident dans la cité idéale qui, seule, verrait disparaître les confrontations des intérêts. Cette cité idéale étant virtuelle, il s'agirait ici d'en révéler les contrastes par rapport à la réalité d'une mondialisation qui ne se la donne pas comme objectif à atteindre mais que des philosophes ne sauraient éclipser ». En fait, si la pensée doit toujours précéder l'action, la véritable question consisterait à se demander quelle pensée a de tout temps précédé la mondialisation? Nous disons de tout temps parce qu'en réalité, et beaucoup le pensent, le phénomène de la mondialisation a toujours commencé à se mettre en mouvement même s'il ne s'est pas appelé du même nom. l"v1aisparler de pensée précédant l'action n'est pas parler de philosophie précédant l'action, tant il est vrai que si toute philosophie est de la pensée, toute pensée n'est pas de la philosophie. Peut-être la philosophie a-t-elle toujours été en retard sur l'action? Ou plus précisément encore, la philosophie, en demeurant cet oiseau de Minerve qui ne se lève qu'à la tombée de la nuit, serait-elle donc condamnée à venir après le cours des événements pour en dégager le sens, sans jamais prétendre imprimer sa marque sur le cours de ces événements? En ce sens on ne sera pas surpris de lire Dominique Folscheid écrivant que « la mondialisation a déjà suffisamment changé le monde et qu'il est urgent de la penser ». Nous écrivions encore dans l'éditorial déjà mentionné du livret programme du colloque que le Cercle camerounais de philosophie s'est proposé de « sortir la philosophie des amphithéâtres pour la conduire sur le terrain de la marche actuelle du monde. Mais avec quel espoir », ajoutions-nous, interrogateur. Une interrogation justifiée, pas seulement par la diversité des orlgines et des situations des participants, mais aussi par le va-et-vient entre deux postures, celle d'une philosophie universitaire préoccupée d'enseignement et de recherche certes, mais peu préoccupée d'action sur la marche de l'histoire au quotidien, et celle plus soucieuse d'influencer le cours des événements et donc plus ou moins militante, ce qui ne veut pas forcément dire partisane; le militantisme philosophique se faisant essentiellement pour des idées et des principes 14

universellement défendables. On ne sera par conséquent pas surpris de constater qu'au cours de ce colloque les postures de certains intervenants aient été celles de militants. Et en fait, la philosophie que l'opinion publique interpelle et somme de dire à quoi elle sert se trouve être aussi bien la philosophie universitaire que celle des créateurs de systèmes et autres producteurs d'idées pas forcément engagés dans l'enseignement et la recherche universitaire. L'espoir ne pouvait pas être, dans ce rendez-vous du donner et du recevoir, d'aboutir à un quelconque accord. C'est pourquoi le rapport général du Colloque qu'on pourra trouver dans la dernière partie du livre se limite à mettre en relief les lignes de crêtes des analyses et réflexions présentées, et devant être prises pour des jalons qui en appellent d'autres. En vérité, le thème de la mondialisation mériterait l'organisation de plusieurs colloques, dans un souci de cohérence davantage afftrmé. Pour clore, il nous semble nécessaire de souligner l'importance capitale de l'idée de gouvernance globale que devrait promouvoir la mondialisation. Une gouvernance globale qui ne devrait pas se limiter au traitement des seules questions liées aux menaces de catastrophes planétaires comme cela a tendance à être le cas aujourd'hui, mais prendre en charge la question du développement et de l'amélioration des conditions de vie des hommes de tous les pays, en vertu du principe de solidarité.

Ebénézer NJOH MOUELLE Président du CERCAPHI Président du Colloque

15

OUVERTURE

DU COLLOQUE

Allocution d'accueil de Monsieur le Délégué du Gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé
M. Le l'vIinistre de l'Enseignement Supérieur Excellences Messieurs les l'vIinistres Monsieur le Président du Cercle Camerounais de philosophie Messieurs et Mesdames les Professeurs Distingués participants aux Rencontres Philosophiques de Yaoundé

C'est un illustre aréopage prononcer le mot des Rencontres centrées autour mondialisation en

très grand honneur pour moi de prendre la parole devant cet notamment composé de personnalités académiques, pour de bienvenue à l'occasion de la cérémonie solennelle d'ouverture Philosophiques Internationales Francophones de Yaoundé du thème « La philosophie et les interprétations de la Afrique ».

En cette circonstance exceptionnelle, qu'il me soit tout d'abord permis de rendre un vibrant hommage à Monsieur le Président du Cercle Camerounais de philosophie, en la personne du Professeur Ebénézer Njoh Mouelle, philosophe et intellectuel de haut vol dont l'initiative prise pour l'organisation des présentes Rencontres philosophiques élève la ville de Yaoundé au rang de cité d'accueil d'une pensée spéculative de haut niveau mais dont la finalité n'est pas pour autant éloignée de la volonté d'une maîtrise des phénomènes humains marquants du monde contemporain. Je voudrais ensuite remercier les éminents hommes de pensée venus d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Afrique et dont la présence au Cameroun contribue à renforcer la vocation naturelle de notre pays à être une terre de rencontres, d'échanges et de convivialité. La ville de Yaoundé, berceau des institutions universitaires nationales et internationales et lieu par excellence de la circulation des idées s'enorgueillit en particulier d'abriter le présent sommet de la pensée philosophique consacré à la mondialisation vue d'Afrique. Entièrement ouverte au monde depuis l'époque des voyageurs et des marchands, Yaoundé, la ville aux sept collines, garde l'espoir que les conclusions issues des présentes assises orienteront les décisions qui engagent le destin du continent africain, ballotté par les divers courants de la mondialisation. Excellences, 1\fesdames et Messieurs,

colloque

C'est reconnaître et affirmer l'importance que revêt le thème du présent pour les populations africaines des villes et des campagnes, désorientées

par les bouleversements économiques, sociaux, culturels et idéologiques actuels. Certes, les réflexions des éminentes personnalités académiques participant à ces Rencontres Philosophiques s'articuleront autour de l'élaboration des concepts susceptibles de rendre intelligible le phénomène de la mondialisation dont la complexité ne se limite pas à la superposition des définitions. Toutefois il nous semble salutaire, pour l'intérêt des peuples à vivre dans l'entente et la paix, de se donner les instruments théoriques nécessaires pour juguler les effets pervers de ce qui, aux yeux de certains apparaît comme une marche forcée vers l'uniformisation des modes de vie et des consciences. Certes, au regard des développements techniques et technologiques, le processus de la mondialisation affirme son irréversibilité. Mais le caractère ambivalent de la mondialisation qui, d'une part ouvre à l'universel mais d'autre part est porteuse de prédation et de déshumanisation, oblige à rechercher des voies nouvelles pour la sauvegarde de l'humain. C'est dire, Messieurs et Mesdames les philosophes, qu'à travers le peuple de Yaoundé c'est l'Afrique toute entière qui a le regard fixé sur vous, attendant des réponses aux questions nées de la diffusion homogénéisante de la civilisation occidentale. C'est sur cette note d'espoir que je souhaite à tous les participants aux Rencontres Philosophiques Internationales Francophones de Yaoundé des débats enrichissants et un agréable séjour dans notre cité capitale. Vive la Coopération Vive le Cameroun. culturelle internationale

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Discours de Monsieur le Ministre de l'Enseignement

Supérieur

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

La présence nombreuse, en ces lieux emblématiques que représente Palais des Congrès, de tant de chevaliers du savoir philosophique, formés enseignant eux-mêmes dans les Universités les plus prestigieuses d'Occident d'Afrique, est un hommage éclatant et solennellement rendu à la vitalité l'activité philosophique au Cameroun.

le et et de

L'organisation de ces Premières Rencontres Philosophiques Francophones Internationales couronne ainsi cette année, pour ainsi dire en apothéose, une intense activité locale attestée par des publications individuelles dont certains auteurs, d'une renommée déjà établie, font la fierté du pays et de l'Afrique: Ebénézer Njoh-Mouellé, Marcien Towa, Eboussi Boulaga et, depuis quelques années, leur cadet Hubert Mono-Ndjana, n'ont-ils pas fait Botter haut et fier l'étendard de la philosophie camerounaise et africaine, et donné au Cameroun la réputation d'être un pays où la philosophie se sent chez elle? Déjà, d'autres auteurs plus jeunes, formés à l'ombre protectrice de ces maîtres, commencent à prendre la relève par des publications dont on est en droit de beaucoup attendre. Mais le Cameroun philosophique n'est ni casanier ni individualiste: il fonctionne en clubs, comme le Cercle Camerounais de Philosophie (CERCAPHI), grand maître d'œuvre de ce colloque international, ou le Club Kwame Nkrumah; il publie des ouvrages collectifs, comme Luphilosophes du Cameroun, où sont réunis les textes des conférences et des débats que le CERCAPHI a organisés au Centre Culturel Français de Yaoundé en 2005 ; il représente le Cameroun à l'extérieur, comme en août 2007, à Libreville au Gabon, pour prendre honorablement part aux travaux du Salon International du Livre en Afrique; il s'affirme comme un bon exemple de collaboration intellectuelle, par exemple entre le CERCAPHI, les Départements de philosophie des Universités de Yaoundé l et de Douala d'une part (Ecole Normale Supérieure et Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines), et l'Université Catholique d'Afrique Centrale d'autre part. 1v1esdames, Mesdemoiselles, 1v1essieurs,

Quel privilège rare, à même d'émouvoir même le plus froid des penseurs, à l'instar d'un Socrate ou d'un Spinoza, en tout cas propre à susciter une irrésistible joie de type intellectuel chez quiconque en jouit et peut l'apprécier, que celui de

voir réunis, en aussi peu de mètres carrés, et pour quatre jours bien pleins d'un régal intellectuel, tant d'éminents universitaires dont la réputation est aussi bien universellement reconnue et qu'intellectuellement méritée! Mais la mobilisation aurait-elle été aussi complète, aussi immense, et tous ces cerveaux spécialisés, toutes affaires cessantes, auraient-ils consenti au déplacement et à nous honorer de leur expertise, si le thème même du colloque pour lequel ils ont été contactés n'avait été des plus importants, et pour le monde des plus actuels, en ces premières que dis-je? - des plus vitaux et pour l'Afrique années du vingt-unième siècle?

Veuillez permettre, honorables membres de la communauté philosophique internationale ici présents, que l'homme de culture qui s'adresse à vous s'autorise de dire de quelles attentes est censée être l'objet cette rencontre intellectuelle sur « La philosophie et les interprétations de la mondialisation en Afrique ». Vous êtes conviés à traiter ce thème sous toutes ses coutures, avec toute la rigueur méthodologique et l'objectivité requises, chacun sans doute conformément à sa spécialité universitaire et à ses options intellectuelles, à n'en pas douter suivant sa sensibilité, assurément aussi d'après sa culture de base. Car l'influence culturelle est une donnée qui a son importance, négativement en tant qu'obstacle épistémologique à surmonter, mais aussi dans la mesure où l'intellectuel qui prend position dans un débat est un sujet "situé", flls de son temps et d'un milieu pardessus bord desquels il ne saurait sauter. Il ne fait aucun doute que vous traiterez les questions examinées en savants et en pédagogues. Ce colloque, en ce sens, dans son principe comme dans son besoin d'achèvement, ne peut être que tout le contraire d'un simple tournoi d'éloquence ; encore moins ces assises, qui mériteraient d'être organisées périodiquement et rotativement, devraient-elles affecter l'allure d'un match intellectuel ou idéologique entre penseurs du "Nord" et ceux du "Sud", d'un règlement de comptes historique entre philosophes du "Centre" et ceux de la "Périphérie". La mondialisation bien entendue n'a-t-elle pas d'ailleurs vocation à pousser ces catégories idéologiques à la désuétude? Ces « Premières Rencontres Philosophiques Internationales Francophones de Yaoundé» (REPHIFY) qui, il faut l'espérer, seront suivies de cadettes tout aussi retentissantes, auront au contraire largement rempli leur tâche si elles parviennent à s'affirmer comme une rencontre au sommet entre les cultures, comme un dialogue interculturel par philosophes du monde interposés. C'est l'occasion, Mesdames et lvlessieurs les philosophes, d'instruire le monde au sujet de savoir quel genre et quelles chances d'échanges représente la mondialisation: qu'y gagne-t-on? qu'y perd-on? Et surtout, il est autrement important de se fixer sur le sort ou la fortune de l'Afrique à l'ère dite de la mondialisation. Y aurait-il d'ailleurs eu une période historique de "prémondialisation" ? Et l'idée d'un temps de "post-mondialisation" est-elle absurde, contradictoire, comme celle d'un "cercle carré", la mondialisation correspondant à

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un progrès décisif comme celui des Lumières par rapport à la période précédente de la "tutelle intellectuelle", pour reprendre une idée de Kant? Autant dire qu'on s'enquiert de savoir si la mondialisation est une particularité des temps modernes, c'est-à-dire si elle est fille ou avatar du triomphe planétaire de la science et de la technique. Un service inestimable serait rendu aux curieux dont je suis le porteparole, au cas où vous apaiseriez leur inquiétude relativement à la réponse négative que j'ose proposer pour cette question: ai-je tort ou raison de suggérer, sinon de professer, modestement mais non sans fermeté, que la mondialisation a l'âge symbolique de la caravelle, de la boussole et de la poudre à canon? J'ignore, et aimerais savoir, si je me trompe quand je crois détecter dans VerJ la paix petpétuelle de Kant une admirable réflexion sur la mondialisation. Soit: le mot est alors inconnu; je le concède sans résistance. l'v1ais qui donc aura le front, ou l'outrecuidance, de faire accroire que tout ce qui n'est pas nommé est de l'ordre de l'inexistence, et que tout nom désigne forcément une chose et ne peut en aucune façon correspondre uniquement à une idée? A quoi le terme "licorne" correspondil par exemple? Et les microbes n'ont-ils commencé à exister qu'à partir du moment où Pasteur les a nommés en les étudiant? Or Kant, qui souligne dans ce livre la nécessité, pour les hommes, de suivre les recommandations de la raison et les leçons de la nature en vue de la mise au point «d'une constitution cosmopolitique », soutient cette thèse, nouvelle en son temps, qui ne peut aujourd'hui que nous frapper par son étonnante actualité: la terre, notre planète maternelle, en dépit de son immense surface par rapport aux créatures minuscules que nous sommes, est, vue par la raison, un espace de petites dimensions, dont tous les points sont en relation directe les uns avec les autres; les différentes parties en sont plus proches les unes des autres que ne permet de le percevoir une imagination prisonnière de l'expérience commune. Cette thèse de la proximité virtuelle de toutes les parties du monde, nous n'avons aucune difficulté à l'admettre trois cent douze ans après que Kant l'ait soutenue. C'est que la tâche, entre-temps, nous aura été trop facilitée: elle ne fait aujourd'hui l'unanimité que grâce aux énormes facilités offertes par la fabuleuse rapidité des moyens modernes de transport et l'efficacité des nouvelles technologies de l'information et de la communication. L'idée, soutenue par le philosophe moderne le plus casanier de tous les temps, celui-là même qui n'était pratiquement jamais sorti de son Konigsberg natal, et encore moins de la Prusse, procède d'une perception rationnelle; elle d'écoule simplement d'une théorie qui remet radicalement en cause la validité épistémologique de la connaissance emplrlque. Or, d'où part l'admirable intuition de Kant, lui qui, comme il le dit dans le texte, écrivait et vivait à l'époque lourdaude du «vaisseau» et du «chameau (le vaisseau du désert) », ou la Chine était le bout du monde pour l'Européen, et où l'Africain, qui ne se pensait pas alors comme Africain, mais comme membre d'une 21

tribu ou d'une ethnie, ignorait qu'il vivait dans un continent loin d'autres continents? Kant tablait sur le caractère sphérique de la surface de la terre. Au rebours de ce qu'on serait tenté de croire, il faut préciser que ce rationaliste pur et dur n'était nullement atteint d'un accès poétique, comme qui d'un accès de toux ou de délire: il tirait parti des données disponibles dans les secteurs épistémologiques de la géométrie et de la géophysique, autant dire d'Euclide et de Galilée. Il en déduisait le « droit de visite» ou de « l'hospitalité universelle ». En effet, dit-il, « ce droit, dû à tous !e.rhommes, eJt celui de se propoJer à la Jodété, en vertu du droit de la commune posJeJSion de la Jutjace de la terre, .l'ur laquelle, puiJqu'elle est Jphérique, ils ne peuvent Je diJpener à l'irifini, mai.!' doivent finalement se Jupporter les unJ à cÔtédes autreJ et dont perJonne à l'origine n'a pluJ qu'un autre le droit d'ocmper tel endroit». Kant, loin s'en faut, n'en conclut pas que l'homme moderne, citoyen du monde, est aussi citoyen de tous les pays de la terre, qu'il n'a pas, pour voyager de par le monde, besoin de passeport; il relève ceci au contraire, que toutes les parties du monde tendant chaque jour mieux que la veille à se rapprocher les unes des autres, les hommes et les Etats modernes gagneraient à cultiver l'éthique de la solidarité universelle. Car, d'après lui, et j'y souscris volontiers, « la communauté (Plus ou moinJ étroite)formée par lu peupleJ de la terre q)'ant globalement gagné du telTain, on en eJt am'vé au point où touteJ atteinteJ au droit en un Jeullieu de la terre eJt reJSentie en tOUJ.AUJJi bien l'idée d'un droit coJmopolitique n 'eJtpaJ un mode de repréJentationfantai.!'i.!'teet extravagant du droit, mais àJt un complément néceJJairedu code non écrit, ausJi bien du droit dvique que du droit desgenJ en vue du droit public deJ hommeJ en général et aimi de la paix pepétuelle dont-on nepeut Je rapprocher continuellement qu'à cette Jeule condition ». Le rapprochement entre les parties du monde, on le voit, est ainsi une tendance; il est appelé à faire toujours davantage de progrès. Cela revient à dire, d'après ma lecture d'amateur et de dilettante, que l'état de "village planétaire", par quoi on définit la mondialisation, est en réalité une virtualité et non un fait: le monde est engagé dans un tel processus qu'il est programmé à être chaque jour plus petit ou plus "village" que la veille. Mais ce "village" planétaire n'a-t-il pas ses exclus, ses bannis, ses proscrits, ses parias, ses laissés-pour-compte, ses parents pauvres? Le "monde" est plus vaste et donc moins "village" pour le villageois de l'arrière-campagne africaine que pour le citadin: on entre dans le "village-monde" à proportion qu'on est désenclavé, nanti, instruit, éduqué, éclairé, équipé et sensibilisé. Il y a si peu de personnes, dans le monde, et en Afrique noire notoirement, qui aient la possibilité d'avoir le "monde" à la maison ou à côté de soi, faute d'accès à l'Internet, de posséder un téléphone, un simple poste radio, un téléviseur avec ou sans antenne parabolique. Et lorsque, très exceptionnellement, un Africain "a" le "monde" à la maison, qu'a-t-il exactement de ce monde? Quel "monde" a-t-il chez lui et avec lui? J'attends qu'on m'en dissuade: mais, jusqu'à preuve du contraire, je me croirai fondé à penser qu'avoir le "monde" chez soi et avec soi, quand on n'y a aucune part de production, c'est en être étranger; je

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voudrais des raisons supplémentaires d'admettre que l'état de sous-développement ne condamne pas l'Africain à subir la mondialisation. Je vous invite par conséquent, Mesdames et Messieurs les philosophes, à prendre les présages à votre façon: la mondialisation, violon d'Ingres des discours officiels, s'annonce-t-elle sous de bons auspices pour l'Africain? Interrogez les signes, et ne nous cachez pas s'ils sont funestes; veuillez nous instruire, dans un langage dépourvu d'équivoques, tout à l'opposé des glossolalies légendaires de la Pythie de Delphes, au sujet de l'avenir. Car si la notion de "mondialisation" est nouvelle, ce qu'elle désigne, à savoir le processus d'intégration des différentes parties du monde, et cela en vue de constituer une même communauté animée par des échanges de diverses natures, est loin de l'être. Le chantier de la mondialisation a un ingénieur identifié, un maître d'ouvrage historiquement reconnu: c'est l'Europe, qui, sous couvert et sous couleur de "civilisation", a embarqué les autres continents dans son aventure, sans prendre ni attendre leur avis. Je confie enfin à votre méditation, pour terminer, cette analyse de Kant «Si on compareà cela la conduite inhospitalièredes Etats civiliséset particulièrement des Etats commerçantsde notre partie du monde, i'Ùyustice, dont ils JOntpreuve, quand ils visitent des pqys et des peuples
étrangers (visite qui pour eux signijie la conquête) vaJusqu'à l'horreur. L'Amérique, lespqys des Nègres, les îles aux épices, le cap, etc. étaient à leursyeux, quand ils les découvrirent, despqys qui n'appartenaient à personne,. ils ne tenaient aucun compte des habitants ».

Dites-nous donc, Mesdames et Messieurs les philosophes, oracles des temps modernes, si les choses ont changé en bien ou a-t-elle enfin sa chance? Parodiant le jeune Victor Hugo dans dirai, en vous souhaitant du plaisir dans vos travaux : Vous consultation au chevet de la malade: occupez-vous de la maladie!

vous qui êtes les en mal: l'Afrique Claude Gueux, je voilà réunis en

Yaoundé, le 13 novembre 2007

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Conférence inaugurale Les implications de l'idée de monde dans la mondialisation

Ebénézer NJOH MOUELLE
Le monde est notre construction, Kant l'a bien établi et c'est pourquoi il peut afftrmer que «les phénomènes en général ne sont rien en dehors de nos représentations ». L'examen critique de l'antinomie Fini-Infini le conduit à tirer la conclusion établissant l'idéalité transcendantale du monde: « Si le monde est un Tout existant en soi, il est fini ou infini; or, la première hypothèse, aussi bien que la seconde, est fausse. Il est donc aussi faux que le monde (l'ensemble de tous les phénomènes) soit un Tout existant en soi. Si le monde n'est ni fini, ni infini, c'est donc que sa conception comme totalité supposant une unité est le fait de l'homme. C'est par là que se comprend son idéalité transcendantale. Par sa phénoménalité, il est divers et multiple. Par son idéalité transcendantale, il exprime le projet épistémologique qui se présente comme un projet d'organisation. Ce rapide recours à Kant, pour simplement rappeler cette vérité première selon laquelle le monde est un projet de l'homme, projet d'unification du divers sensible dans l'unité de la connaissance et du sujet connaissant. Et, en passant de l'optique de la connaissance par le sujet singulier à celle de l'action humano-socioculturel par le « collectif », le projet d'unification tend à se transformer ça et là en projet d'uniformisation, voire d'hégémonie. Dans cette vision des choses où le monde est une construction de l'homme, quelle serait la finalité d'une mondialisation qui semble s'être installée prioritairement dans le domaine économique et financier, pour la constitution de l'unité du monde? Serait-ce pour garantir à toutes les régions de l'espace partagé, un même niveau de développement en mettant en œuvre cet autre corollaire de l'unité qui s'appelle la solidarité? Le monde et l'idée d'unité l'idée d'unité se trouve au cœur de l'idée de monde.

Indiscutablement,

C'est d'abord l'indication d'une phénoménalité présentant une identité ne permettant pas de la confondre avec une autre phénoménalité. L'unité serait par conséquent celle que confère son identité au phénomène, bien qu'il soit en luimême un ensemble de phénomènes ne portant pas en eux leur raison d'être regroupés ensemble et encore moins de leur être-Un. Leur être-Un leur vient du donneur d'unité et du donneur de sens qu'est l'homme. double En parlant de donneur de sens et de donneur d'unité, nous soulignons nature de l'unité ainsi conférée: une unité spatio-temporelle, unité la de

circonscription territoriale, de délimitation ou d'extension sens, d'organisation, de vision téléologique ou idéologique.

et pU1S, une unité

de

Mais si le principe d'unité est au fondement de toute idée de monde, c'est qu'il sous-entend l'existence permanente d'une phénoménalité plurielle, multiple et diversifiée. Il s'agit de la phénoménalité plurielle qui a toujours permis de parler de la pluralité des mondes. Non pas forcément au sens où en ont parlé, par exemple, Bernard Le Bovier de Fontenelle dans ses Entretien.!".!"urla pluralité de.!" onde.!" m publiés en 1686, ou encore Camille Flammarion, dans son ouvrage intitulé, de manière plus explicite, «LA pluralité de.!"monde.!"habité.!" publié en 1862. La pluralité des », mondes dont nous parlons ici est celle qui est repérable au sein du même monde que nous habitons, celui de la planète Terre. Nous pensons à ces mondes particuliers des villages et des contrées qui ignorent tout de l'éclairage électrique et du téléphone, le monde des pygmées des forêts africaines, les tiers-monde et les quart-monde dans leur virtualité tout autant que dans leur réalité. Des mondes spatialement et culturellement con figurés dans leur unité, chacun, ainsi que des mondes plutôt virtuels, sans espaces communément partagés. Dans les deux cas, il apparaît que si l'espace est nécessaire pour abriter des mondes, leur unité déterminante leur vient de l'adhésion de tous leurs membres à des valeurs culturelles communes. Le fait indéniable est donc que la mondialisation se déploie dans un contexte de pluralité de mondes, ne serait-ce que ceux, parmi les plus visibles, qui s'appellent le monde des pays riches et industrialisés, le monde des pays pauvres et vivant encore dans l'ère pré-industrielle, le cybermonde constitué de 88% d'internautes représentant seulement 17% de la population mondiale, le monde des croyances religieuses différentes, les bouddhistes, les chrétiens, les musulmans, les animistes, etc. La mondialisation est un ensemble de processus économiques, financiers, politiques, culturels, militaro-stratégiques visant à produire une nouvelle conscience de l'unité de ce monde pluriel. Elle s'est d'abord manifestée par l'extension rapide des échanges dès la fin des années cinquante, puis par le biais de la déréglementation et des privatisations des années soixante-dix et quatre-vingt. Les pays développés se sont préparés depuis longtemps à marcher vers le libre échange. En effet, depuis le début des années soixante jusqu'à aujourd'hui, les droits de douanes des pays industrialisés sont passés en moyenne de 40% à 4% (rapport de l'an 2000 fait au Sénat français), pendant que le volume des échanges mondiaux se voyait multiplier par dix-sept et la production mondiale par quatre. Cela veut dire que les marchés nationaux se sont davantage ouverts aux produits étrangers. Et, de tous ces marchés nationaux, ceux des pays en voie de développement ont été amenés à pratiquer une plus grande ouverture que celle pratiquée par les pays développés. Cette tendance n'est pas prête de s'arrêter et encore moins de s'inverser, puisqu'il est question d'aller plus loin encore dans la chute des barrières douanières de certains pays en voie de développement partenaires de l'Union européenne.

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Pluralité des mondes et recherche d'une unité de direction
Ce qui se donne à observer permet de déceler, globalement parlant, une mondialisation dirigée, volontariste, sachant dans quelle direction elle veut faire évoluer tout le monde, et une seconde mondialisation tout à fait empirique, apparemment ignorante des conséquences de son déploiement. La première est celle qui s'installe dans l'espace économique, tandis que la seconde qui concerne les valeurs culturelles et le modelage des comportements semble être une authentique résultante des nouvelles technologies de l'information et de la communication. L'existence des nombreuses langues particulières ne véhiculant que des cultures minoritaires et ethniques, à côté des langues de grande communication internationale ne perturbe aucunement la première mondialisation. La pratique du culte des ancêtres par certains peuples, par le fait même qu'elle ne donne lieu à aucun prosélytisme, étant donné qu'il s'agit, dans leur essence, de religions ou de cultes familiaux, ne dérange personne à la ronde. Par contre, en ce qui concerne le second aspect de la mondialisation, aussi longtemps que son processus laisse l'impression de se dérouler au sein d'une nouvelle société caractérisée par son ouverture tolérante et par une curieuse apparence d'absence d'un pouvoir unifié, son fonctionnement se calque sur celui que produisent les lois du marché dans l'économie libérale, à savoir qu'il s'effectue une auto-régulation interne d'une telle société à partir des lois pas toujours explicites. On sait que pour le marché, c'est la loi de l'offre et de la demande qui joue, les nombreux pouvoirs politiques, euxmêmes épousant plus ou moins mécaniquement les clivages de l'offre et de la demande au niveau mondial, lorsque chacun d'eux se soucie d'abord des intérêts des siens. Mais quelles lois seraient donc celles qui jouent dans le cadre de la société ouverte que semble instaurer la mondialisation? Il existe ici aussi, une sorte de loi duale qui engloberait celle de l'offre et de la demande, celle opposant quotidiennement le faible au fort: économies fortes face aux économies faibles, maîtrise des technologies ici, faiblesse technologique en face, contrôle sans partage de tous les moyens de communication moderne par-ci, avec pour conséquences la promotion et la valorisation unilatérales des valeurs culturelles des forts aux dépens des valeurs culturelles manquant de soutien communicationnel du côté des faibles et, pour couronner le tout, puissance militaire associée à un pouvoir politique sans concurrents. L'opposition à jamais insupprimable du faible et du fort se résume dans le concept de rapport des forces. Dans cette logique, quand on occupe une position de force, on tient à maintenir l'écart avec tout partenaire moins fort et aspirant à devenir aussi fort que soi-même. Si la mondialisation recherchait une certaine homogénéisationuniformisation des conditions et des statuts, elle ferait évoluer la situation dans le sens de la réduction des écarts de richesse en facilitant une nouvelle répartition spatiale des aires de production industrielle, par exemple, l'industrie étant le facteur le plus puissant de la création des richesses. Telle n'est point la caractéristique de la mondialisation économique qui, bien au contraire, ne fait qu'élargir le fossé qui

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sépare le monde des pays riches du monde des pays pauvres. Les pays développés n'ont aucun intérêt à faciliter l'émergence d'autres pays développés qui viendraient leur disputer des parts de marché ici et là, dans le vaste marché du monde. Certaines valeurs culturelles ne sont pas abandonnées au seul jeu de l'offre et de la demande apparemment souple; elles sont étroitement associées à la réussite du processus de mondialisation économique. Tel est le cas des valeurs politico-culturelles que sont l'idéologie de la démocratie et celle des droits de l'homme, sans oublier celle du droit d'ingérence humanitaire dont les dérives se multiplient sans cesse. Pour cet aspect des choses, la mondialisation ne manque pas de faire penser à un retour à une sorte de totalitarisme, synonyme de pensée unique et de violation des particularismes légitimes divers. La mondialisation ne se met en travers des différences culturelles que lorsqu'elles se présentent comme des freins au fonctionnement d'une unilatéralité de direction du monde. Par conséquent, les différences culturelles n'ayant aucun impact sur le contrôle de la marche du monde continueront de donner une bonne conscience à ceux qui cherchent à justifier en tout temps, l'exigence du respect de toutes sortes de libertés instrumentales devant caractériser la société ouverte que semble construire la mondialisation. Il ressort de ce qui précède que l'idée d'unité tend à ne fonctionner dans la société ouverte qu'en tant qu'unilatéralité de direction politique et économique. Et que donne à constater l'interaction des forces en présence dans la mondialisation par rapport à l'unilatéralité de direction qui en ressort et quant à l'adhésion à un certain nombre de valeurs essentielles? Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si nous n'enregistrions pas des conflits, des oppositions, des frustrations et des risques permanents de guerres. Ces grincements dans les rouages semblent provenir d'une tendance à faire fonctionner le monde socio-humano-économique sur la base des lois de la nature comme s'il s'agissait de phénomènes physiques. C'est en effet une loi de la nature que celle de la domination du plus faible par le plus fort. Et l'actuelle phase de la mondialisation économique et de révolution informationnelle semble davantage attachée au renforcement de l'unilatéralité de direction des affaires du monde qu'à la réduction des disparités de conditions d'existence, comme déjà rappelé. Si l'unilatéralité de direction des affaires du monde ne se fait pas au niveau d'un gouvernement mondial, celui-ci se répartit à travers un certain nombre d'organismes mondiaux relevant de la grande famille des organisations spécialisées de l'Organisation des Nations unies, ainsi que de certaines conférences et rencontres informelles des plus hauts responsables des Etats. A peu près tous les Etats sont membres de ces organisations au sein desquelles se prennent des décisions concernant le destin de tous. Si l'arme du veto est visible à un seul niveau de ces organisations, à savoir le Conseil de sécurité des Nations Unies, il ne fonctionne pas moins en faveur des mêmes Etats dans toutes les autres organisations spécialisées des mêmes Nations Unies. La règle démocratique prônée avec le maximum d'exigence dans des contextes qui n'engagent pas les grandes 28

puissances, se trouve battue en brèche dans toutes ces organisations au sein desquelles l'expression démocratique se limite étrangement à la liberté d'expression lors des débats, étant entendu que la décision ne se prend pas nécessairement de manière démocratique. On parle pourtant de gouvernance globale

Ce n'est certainement pas cela, l'expression de la gouvernance globale dont il est encore timidement question aujourd'hui. Peut-être n'a-t-on pas encore suffisamment accordé l'attention qu'elle mérite à la vision de la mondialisation comme globalité de sens? Le global, ce n'est pas l'élément ou le détail. Le global, ce n'est pas non plus le tout découlant d'une totalisation des éléments. Si par le total et l'addition on entend une addition d'éléments, par le global et la globalisation on s'intéresse au sens et par conséquent à cela même autour de quoi se bâtit l'unité. Nous retrouvons donc l'idée d'unité dans celle de globalité. On ne détaille pas la globalité comme on le fait de la totalité. Le global est une sorte de synthèse significationnelle. Considérer la mondialisation comme devant se donner une globalité sens c'est inviter à retrouver le principe sur lequel se fonde son unité. Il s'agit cela seul en quoi chaque composante et plus exactement chaque être humain supposé se reconnaître. Il ne saurait s'agir d'autre chose que de la communauté destin de tous les hommes. de de est de

S'il est vrai que la globalisation a d'abord été entendue sous un angle essentiellement financier en tant que globalisation financière constituant un marché mondial intégré des capitaux, elle a très rapidement été envisagée sous la forme d'une nouvelle gouvernance consistant à regrouper pour un traitement commun, un certain nombre de problèmes qui ne se posent d'emblée qu'à l'échelle mondiale et dont les solutions se situent au-delà des intérêts nationaux pour concerner l'humanité entière. Lorsque Emmanuel Kant a imaginé l'existence possible des citoyens d'une même cosmopolis, il donnait encore une plus nette visibilité à cette idée de communauté de destin, surtout que son traité Ven la paix petpétue!le préconisait la suppression des armées et par conséquent des équipements militaires. Loin d'être la cosmopolitisation à laquelle Emmanuel Kant avait songé, la mondialisation envisagée comme globalisation, autrement dit encore comme la mise en commun ou la mise ensemble de ce que les humains peuvent considérer comme des biens essentiels, se doit de développer davantage qu'elle ne l'a fait jusque là, la capacité de solidarité entre les Etats et les nations.

La solidarité renforce l'unité En effet, jusque là, il ne s'est agi que de la juxtaposition des significations ou des visions que se donnent les différentes composantes de l'espace-monde ou de l'espace global. Sous le régime courant où tout se règle et s'administre suivant le principe naturel du rapport des forces, la valeur de solidarité n'a joué qu'un rôle la 29

plupart du temps symbolique. La pratique de la solidarité symbolique des « Aide publique au développement », des dons et des remises de dettes, par exemple, doit céder la place à la pratique d'une solidarité structurelle dépendant certes de la volonté libre des uns et des autres, mais soustraite à toute contingence d'arbitraire. La conception de la solidarité que devrait induire « la mondialisationglobalisation » est une « affIrmation-reconnaissance» de la nécessité de passer de l'interdépendance à la commune dépendance des nations. Une commune dépendance qui n'aurait plus rien à voir avec l'interdépendance encore proche du fonctionnement mécanique des phénomènes régis par le déterminisme du monde physique, parce qu'elle devrait être l'expression libre d'une volonté d'interdépendance associée à la saisie du sens d'un devoir de solidarité. De quelle solidarité s'agit-il ? L'idée de solidarité peut exprimer une dépendance ou une interdépendance de type physique entre l'élément et l'ensemble auquel il appartient. Mais son origine juridique lui a donné d'emblée un fondement non pas de nécessité physique, mais plutôt d'obligation morale. En effet, la solidarité a d'abord décrit la relation entre débiteurs obligés au remboursement de la même dette, de manière telle que chacun puisse être contraint pour la totalité et que le paiement fait par un seul libère aussi les autres envers le créancier. La solidarité qui lie tous les êtres humains ainsi que toutes les nations qui partagent l'occupation du même espace mondial n'est inscrite dans la nature des choses, nous voulons dire physiquement, que pour ce qui concerne les groupes de faibles dimensions et présentant une homogénéité culturelle favorisant une forte cohésion sociale. Emile Durkheim a donné l'appellation de solidarité mécanique à celle-là, parce qu'elle s'exerce entre semblables. Qui se ressemble s'assemble, comme dit l'adage populaire et, pourrait-on ajouter, ils se soutiennent dans la mesure où chacun se reconnaît un peu dans l'autre, voire se sent un peu l'autre. En extrapolant tout cela au plan des relations entre les Etats et les nations, on pourrait dire que la solidarité mécanique ou entre semblables, est celle qui pourrait être observée entre pays développés d'un côté et, de l'autre, entre pays en voie de développement. On a pu observer la manifestation de ces solidarités entre les nations de niveaux de développement semblables, ou tout simplement comparables, à l'occasion de maintes conférences internationales, notamment celles de l'Organisation mondiale du commerce. Dans l'optique des solidarités fonctionnant sur la seule base des ressemblances, on ne peut pas s'empêcher de relever une longue série de ressemblances partant de la biologie à la culture, en passant par les différents niveaux de pouvoir économique. Ainsi, les solidarités ethniques, religieuses, raciales et économiques apparaîtront-elles souvent plus solides que la solidarité se fondant sur une ressemblance qui a parfois été malmenée en raison de la grande généralité et de la grande extension spatiale de son paramètre à savoir l'humanité, ou le fait d'appartenir au genre humain. (Diogène de Sinope arpentant les rues d'Athènes

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une lanterne platonicienne

à la main d'homme).

en

plein

jour,

cherchant

l'homme,

en

fait

l'Idée

En effet, sur quoi d'autre pourrait-on fonder l'exigence de solidarité dans le contexte du monde concerné par la mondialisation, si ce n'est sur un certain humanisme? Il faudrait pouvoir réaliser la cosmopolis kantienne pour espérer mettre en oeuvre une proximité citoyenne permettant une plus grande expressivité à la solidarité ainsi recherchée. Mais qui pourrait garantir que cette cosmopolis ne maintiendrait pas en place ses bas-quartiers, ses banlieues, ses quartiers chics, ses quartiers d'affaires, etc., des clivages religieux et linguistiques reconstituant des solidarités primaires, repoussoirs des uns pour les autres, réciproquement? C'est parce que l'orientation vers la mise en œuvre de la solidarité humaine met d'emblée tout le monde sur le même pied d'égalité qu'elle ne réussit pas à intéresser les processus de la mondialisation principalement commandés par la loi naturelle du rapport des forces et du fait des inégalités de toutes sortes. L'autre forme de solidarité, à savoir la solidarité de type organique, selon toujours la distinction durkheimienne, se fonde sur les différences qui sont des particularisations de rôles et de fonctions des divers partenaires composant le groupe. C'est la solidarité de complémentarité qui a tendance à figer chacun dans son rôle, sa fonction, son statut. La solidarité internationale qui a fonctionné jusque là est précisément de type organique, entre les pays industrialisés de l'hémisphère Nord et les pays d'économie pré-industrielle de la plupart des pays pauvres de l'hémisphère Sud. Les pays industrialisés produisent tous les biens, tandis que les pays en voie de développement sont maintenus dans le statut de consommateurs. (Nous venons d'évoquer une prochaine chute des barrières douanières). Dans la logique de cette solidarité de complémentarité et d'interdépendance inégalitaire et inéquitable, les pays en voie de développement auraient vocation à demeurer en permanence en voie de développement. Et c'est bien ce que traduisent les statistiques économiques tous les ans, lorsqu'elles font constater que le fossé ne cesse de se creuser entre le Nord et le Sud, les riches et les pauvres. De toute évidence, il apparaît donc que l'idée de solidarité suit elle-même les clivages des micro-mondes au sein du macro-monde. Parler d'un monde solidaire ne va pas sans inviter à l'atténuation des solidarités particulières qui entretiennent et maintiennent les micro-mondes. On aperçoit clairement par là, les écueils qui jalonnent le parcours de la mise en œuvre d'une réelle et authentique gouvernance globale. La gouvernance globale limitée aux seuls problèmes globaux?

S'il faut envisager de rendre structurelle la mise en œuvre du principe cardinal de solidarité, on ne saurait concevoir le fonctionnement de la gouvernance globale pour les seuls problèmes mondiaux du genre de celui du réchauffement climatique de la planète. Il est évident que les problèmes globaux sont tels qu'ils

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nous font franchir immédiatement les frontières étroites des nations et nous installent dans la cosmopolis totale dans le cadre de laquelle il convient d'envisager leur traitement. Le fait qui apparaît à l'observation immédiate est que la plupart de ces problèmes globaux relèvent du fonctionnement des lois du monde physique, le monde que nous annexons à notre monde humano-socio-culturel. Problèmes de l'environnement, de la réduction de la couche d'ozone, le relèvement du niveau des eaux des océans, la protection des espèces animales et végétales en voie de disparition, etc. Or le fait est que le monde humano-socio-culturel de l'homme crée beaucoup plus de problèmes méritant eux aussi d'être pris en compte par une gouvernance globale non abandonnée aux seules lois, fussent-elles lois de la nature sous l'espèce du rapport des forces, ou des lois imitant celles du marché. Il nous semble pourtant qu'un problème tel que celui que pose l'omni fonctionnement de la loi du plus fort dans l'ensemble des échanges entre les nations devrait constituer l'un des grands sujets de préoccupation pour une authentique gouvernance globale. De même pensons-nous qu'un problème tel celui de la réduction ou plutôt du creusement continuel du fossé de développement qui sépare les pays de l'hémisphère Nord et ceux de l'Hémisphère Sud mériterait aussi d'être pris en compte au titre d'un problème global devant intéresser la gouvernance globale. La poussée migratoire des pays du Sud vers les pays riches de l'hémisphère Nord, bref les drames de l'émi-immigration sont des phénomènes visibles à l'échelle mondiale et pour lesquels des réponses ou des solutions isolées nationalement seraient insignifiantes pour répondre aux défis qu'ils engendrent. Ce sont des problèmes globaux qui devraient être traités comme tels. Or, manifestement, la gestion de cette situation semble définitivement léguée à la très commode loi du rapport des forces et à un certain multilatéralisme. Or, au sein du multilatéralisme s'expriment les intérêts nationaux souvent contradictoires tandis qu'il est facile à tous les partenaires d'identifier les mêmes intérêts communs face aux problèmes ou aux phénomènes mondiaux. C'est dire que la gouvernance globale passerait à côté de sa mission si elle se contentait de gérer le plus facile, le facilement entendu, en laissant de côté le plus difficile, l'aspect par lequel la globalisation ne se limiterait pas à être la caractéristique de la nature de l'intérêt, à savoir, particulier ou général, mais se ferait plutôt identifier comme étant la collégialité de la participation à la recherche des solutions aux problèmes globaux. Nous ne pensons pas que par l'expression de gouvernance globale il faille penser à un gouvernement mondial d'une cosmopolis rêvée. L'idée de participation de tous à la table des négociations renvoie de nouveau au multilatéralisme et aux organisations internationales; mais précisément, il doit s'agir de reconcevoir un multilatéralisme nouveau au sein duquel serait réduit l'impact du rapport de forces au profit de l'affirmation du devoir de solidarité. Le multilatéralisme a pu laisser l'impression d'une telle participation de tous à la recherche des solutions au sein des organisations internationales, voire de l'ONU elle-même. Tout le monde sait, et nous l'avons déjà rappelé, que les organisations internationales reproduisent le rapport des forces existant entre les nations ou entre les groupes de nations. Il faut donc que le

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concept de gouvernance globale donne multilatéralisme a pu montrer jusque là.

à voir

autre

chose

que

ce que

le

Dans un monde où le commerce constitue le plus gros des échanges entre les nations et à l'intérieur des nations, on ne parlerait pas de gouvernance globale si la seule autorégulation du marché était suffisante pour cela. Or tel n'est pas le cas. Une nécessité d'intervention politique s'impose, et qui soit inspirée par une vision de la mondialisation comme globalité de sens et comme volonté de vivre un monde véritablement solidaire, et qui rompe avec la structure statique de l'ordre en vigueur, au profit d'une structure dynamique faite de réorganisation rationnelle, raisonnable et équitable de l'espace mondial de la production. La gouvernance globale, institution d'un dialogue structuré et permanent entre les partenaires du développement et de l'amélioration des conditions de vie de l'être humain sous toutes les latitudes, serait celle qui contribuerait à réduire les dissymétries, les fossés et autres inégalités entre les nations, au lieu de les entretenir voire même de les accentuer. Un changement véritablement significatif ne se produirait dans ce vaste marché qui constitue la trame des échanges mondiaux que du jour où l'esprit de la négociation serait débarrassé du spectre du rapport de forces. Une négociation devant s'inscrire dans le nouveau cadre d'un multilatéralisme nourri à la compréhension de la bonne gouvernance comme étant la gouvernance globale, dans les préoccupations de laquelle la question du développement durable de toutes les parties du globe occuperait la place centrale. Les représentants des pays les plus riches et les représentants des pays pauvres devraient se donner l'opportunité de négocier, non pas la délocalisation des entreprises et des usines, mais l'implantation de nouvelles usines de production à proximité de la matière première. Autrement dit, pourquoi continuer à exporter tout le bois des régions africaines sous forme de grumes en vue de leur transformation au loin? Pourquoi exporter tout le coton et décourager l'implantation des industries textiles à proximité des champs de coton? Pourquoi exporter tout le cacao des pays producteurs africains, alors que le chocolat pourrait et peut toujours se fabriquer sur place chez le producteur? Toutes ces interrogations sont de nature à faire que s'instaurent de véritables négociations «gagnant-gagnant» pour reprendre une formule fort bien pensée et usitée ces derniers temps. Conclusion L'idée de monde est donc l'idée d'une construction voulue et assumée par l'homme. Le constructeur se présente naturellement dans la position de celui qui se met en devoir d'unifier une pluralité d'autres expériences comparables. Nous avons vu comment la responsabilité de cette construction par ceux qui détiennent la plus grande puissance d'action pour ce faire n'est assumée qu'en partie, oublieuse de cette autre implication de l'idée de monde qu'est la solidarité; non pas une solidarité offerte, c'est-à-dire faite de cadeaux, mais une solidarité structurelle. L'idée agissante de solidarité dans le cadre de la gouvernance globale, devrait entraîner non seulement celle de réciprocité et celle de mutualité, mais encore celle

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de partage juste et équitable. Si elle suppose, comme celle d'interdépendance, que tous les éléments du tout, de l'ensemble, du monde, se conditionnent et ont besoin l'un de l'autre pour faire exister le monde, l'idée de solidarité introduit cette dimension nouvelle constituée par la responsabilité et la liberté humaine invitée à injecter autre chose que le calcul et la froide raison mécanicienne dans sa manière d'envisager le destin commun de l'humanité, à savoir le bien-être et la dignité de l'homme où qu'il se trouve. La préférence des maîtres de la construction mondialiste va à l'idée de totalité et de totalisation susceptible de conduire à un totalitarisme de triste souvenir. Mais s'il est légitime de se rebeller contre tout totalitarisme au nom de la liberté, il apparaît à l'évidence aujourd'hui, qu'au nom de cette même idée de liberté et de libéralisme, on fait plutôt la part belle au laissezpasser et au laisser-faire, au nom de la mondialisation. Il importe de donner au concept de gouvernance globale le véritable contenu qui devrait être le sien, celui

du placement au centre des préoccupations

du partenariat pays développés

-

pays

pauvres, la question du développement durable et équilibré de toutes les régions du monde et pas seulement les seules questions environnementales, et sur le mode du catastrophisme. C'est à cette condition devenir l'effectivité concrète véritablement humain. que l'idéalité transcendantale du monde d'une volonté de construction d'un pourra monde

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Première QUELQUES INTERPRETATIONS

partie DE LA MONDIALISATION

Les langages de la mondialisation: Monique CASTILLO Université de Paris XII

fondements

et limites

L'idée de mondialisation ne produit encore aucune V1SiOn cohérente et unifiée du monde, mais c'est peut-être là son intérêt pour nous aujourd'hui, puisque ce sont ses contradictions qu'il faut comprendre. Sur le plan économique, la mondialisation veut être une promesse de prospérité partagée, mais, quand on regarde le monde comme une immense société civile, on a d'abord l'impression d'entrer dans un âge de périls et de catastrophes. Sur le plan juridique, les droits de l'homme fournissent la base d'une éthique universelle du droit, mais, en même temps, se répand l'image d'un épuisement de l'individu, paradoxalement usé par l'impératif d'être soi. Sur le plan culturel, s'impose avec force la perspective d'une homogénéisation inéluctable des besoins et des mœurs en même temps que s'impose avec la même force la figure d'un monde divisé entre des religions et des civilisations rivales, appelées à se faire la guerre, et donc l'entrée dans une nouvelle histoire de la violence. Ces conflits d'interprétation expriment évidemment des appréhensions politiquement et idéologiquement rivales de la mondialisation. Une extension dévorante du capitalisme, pour les uns!, l'avènement d'une solidarité planétaire pour les autres2. Notre propos ne consistera pas à évoquer ces dissensions, il est autre; nous chercherons à saisir un certain changement de ton, une nouvelle gravité dans les langages qui servent à parler de la mondialisation et qui en rendent l'approche moins facile à simplifier. I. Le marché mondialisé

Présentation
Le premier type de langage, le plus pratiqué à l'heure de la mondialisation peut être dit «technique », c'est celui de la technique économique. La mondialisation-globalisation se traduit par l'ouverture des frontières, l'accélération des communications, la mobilité toujours plus grande des flux de l'argent, des hommes et des connaissances.
I .\ndré Toscl, par exemple, in Aspeds de la mondialisation politique, dir. Jean Baechler, Cahiers des

sciences morales et politiques, l'uf, 2003, p. 113 : « 1,a mondialisation, sous l'aiguillon de la recherche de la productivité du capital est une gigantesque machinerie fondée sur la soumission réelle mondiale du travail sous le rapport de production du capitalisme défini par la troisième révolution industrielle ». 2 Joël de Rosnay, par exemple, in L'homme symbiotique. RegardJ'sur le troisième millénaire, Ed. du Seuil, 1995, p. 137: «Intégrer l'humanité dans un plus grand qu'elle. Créer un être planétaire d'un niveau d'organisation supérieure, un être émergeant de l'action des hommes et les construisant en retour. Participer consciemment aux nouvelles origines de la vie. \' oilà peut-être un des plus grands défis de l'avenir pour l'espèce humaine ».

L'extension planétaire du modèle du marché est généralement présentée comme le schème d'un activisme généralisable, indéfiniment extensible, principe d'un monde ouvert. Ce schème technique s'appuie sur une régénération de l'individualisme libéral: la conquête d'indépendance personnelle est érigé en un modèle de liberté imitable par tous, l'individu étant incité à s'apprécier lui-même comme une source autonome et originale d'activité, d'initiative et de responsabilité. Par suite, une extension accrue des droits de l'homme est attendue d'une généralisation de l'appétit pour des nouveaux profits, symboles de réussite personnelle. Quand il est identifié à l'harmonisation sociale des intérêts, le mobile économique de l'action est jugé plus pacifique que le facteur politique, soupçonné d'être toujours en quête de puissance. Cette confiance dans les bienfaits du commerce reste somme toute fort « classique », au sens où elle évoque à la fois la doctrine de l'intérêt bien entendu3, racontée par Tocqueville, et l'image fameuse de la « main invisible» d'Adam Smith4, par quoi il serait naturel que naisse toujours, spontanément, de la pluralité des intérêts égoïstes, un intérêt collectif. L'espoir d'une pacification du monde par le moyen de la mondialisation économique trouve un défenseur exemplaire chez le politologue anglais, Robert Cooper, qui annonce la venue d'un empire libéral d'un style tout nouveau, «l'impérialisme volontaire de l'économie globale ». Là où l'impérialisme politique a échoué, l'impérialisme libéral pourra réussir, car il n'est pas colonialiste et n'agit pas par voie de contrainte, mais par attraction, sur la base d'une adhésion volontaire aux ressorts de l'investissement et de la croissance: « La caractéristique du nouvel impérialisme est d'être multilatéral. Ces institutions fournissent de l'aide aux Etats désirant trouver leur chemin du retour à l'intérieur de l'économie globale et à l'intérieur du cercle vertueux de l'investissement et de la prospérité. En retour, ils ont des exigences qui, espèrent-ils, s'attaquent aux échecs politiques et économiques qui ont contribué au besoin initial d'assistance »5. Les Etats en difficulté pourront également, sans perdre leur souveraineté, accepter la mise en œuvre d'un «impérialisme de voisins» : il consiste, par une sorte de protectorat volontaire, à remédier à l'instabilité politique d'un Etat par une assistance qui serait non seulement militaire et policière, mais aussi médicale et juridique. L'espérance est la même: enclencher le goùt de la paix par une possible dynamique d'accès à la prospérité. Que penser de cet impérialisme bienveillant? Il s'agit au fond de ce que Max Scheler appelait «le pacifisme du libéralisme économique », qui repose sur une conception utilitaire des valeurs et croit à la promotion de la paix grâce à la diffusion du bien-être. Benjamin Constant, au début du XIXème siècle, déjà, saluait l'avènement de l'ère pacifique du commerce après l'âge des guerres de
3 Tocgueville, + Adam Smith, De la démocratie en Amérique, Rechmhes CI', 1991, Tome II, deuxième partie, chapitre \'III, p. 154. CF, 1991,

J'ur la nature et les causes de la riches.fe des nations, trad. G. Garnier, Revue

tome II, p. 43. i Robert Cooper,

The Postmodem State, trad. C. Dclton,

Inflexions, n01. février 2005, p. 148.

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conquête. Ce pacifisme libéral prend aujourd'hui « la forme d'un empire modéré, vaguement consensuel et susceptible de faire place à des éléments de démocratie »6, ce que Pierre Hassner nomme aussi « embourgeoisement du barbare »ï.

Analyse
Toutefois, dans sa version la plus répandue, cette vision de l'harmonisation des intérêts repose sur une image simplifiée et même simpliste du comportement humain et de ses mobiles, comme l'a bien remarqué l'économiste indien Amartya Sen. Il observe que l'image technique du comportement rationnel est infiniment en deçà de la richesse vécue des mobiles qui font vraiment agir les hommes: « tenir l'égoïsme universel pour une réalité est peut-être un leurre, mais en faire un critère de rationalité est carrément absurde»8 écrit-il dans Ethique et économie. Il évoque « ethoJ japonais» à l'appui de cette considération: le renoncement à l'égoïsme, le l' choix du devoir et de la loyauté apparaissent aussi comme des mobiles forts qui prédisposent à l'efficacité économique autant et même plus que l'égoïsme individuel. Cette considération nous conduit à enrichir qualitativement l'analyse des mobiles de l'action, en ajoutant, à l'efficacité du calcul rationnel, le besoin d'agir en vue de donner du sens et de faire reconnaître un sens. Pour cela, faire une distinction entre ce qui caUJeun comportement et ce qui impire un comportement peut se révéler qualitativement pertinent. Alors que l'égoïsme peut être perçu comme ce qui caUJeun comportement, l'amour ou la fidélité peuvent être plutôt appréciés comme ce qui est capable d'inJpirer un comportement. Ainsi, lorsque la pensée libérale conçoit l'intensification de la concurrence comme son moteur spécifique, elle en attend une régénération périodique de l'égoïsme en tant que causalité motrice, et cela, parce qu'elle tient l'égoïsme pour une cause rationnellement connais sable et reproductible; toutefois, le besoin d'innovation inclut aussi le besoin de faire sens, un besoin qui se nourrit d'autres mobiles que le calcul rationnel.9 Pour les pays qui ont été colonisés, cette voie est sans doute la plus mobilisatrice: l'économie de marché, en effet, peut alors être regardée comme autre choJe qu'un modèle importé: mmme une pratique inJpirée. Le besoin de dépasser une vision trop étroite et mécanique du libéralisme économique a déjà fait son chemin. Lorsque Francis Fukuyama s'interrogeait sur l'unicité advenue du modèle libéral dans le monde après l'échec du modèle communiste et la fin de la division du monde en deux blocs, il observait déjà que la

(,

Pierre I [assner, Revue Esprit, .\oût septembre 2002, page 79. 7 Pierre I lassner, La Terreur et l'empire, l':ditions du Seuil, 2003, p. 398. H,\martya Sen, Ethique et économie, trad. S. l'vIarnat, Puf, 1993, p. 18. 9 Deux phrases d'un ancien moine bénédictin devenu créateur d'entreprise cette réflexion: « Nous sommes condamnés à inventer un sens ou à tourner illusion de riche de croire que l'on ne peut rien faire ». http://www.journaldunet.com/management/ 0503 / 0503 74Iong.shtml.

permettent de prolonger à vide », et: « C'est une

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logique du besoin et du calcul ne suffit pas à valider l'espérance libérale quand elle veut déboucher sur la démocratie: «Le désir et la raison sont ensemble suffisants pour expliquer le processus d'industrialisation et une bonne partie de la vie économique plus généralement. Mais ils ne sauraient expliquer l'aspiration à la démocratie libérale, qui naît en dernière analyse du t~ymoJ, de cette partie de l'âme qui exige la reconnaissance. Les changements sociaux qui accompagnent l'industrialisation poussée - en particulier l'éducation universelle paraissent libérer une exigence certaine de reconnaissance qui n'existait pas auparavant chez les gens plus pauvres et moins éduqués. Le niveau de vie s'élevant, les populations devenant de plus en plus cosmopolites et de mieux en mieux éduquées, et la société dans son ensemble réalisant une plus grande égalité des conditions, les gens ont commencé à réclamer non pas simplement davantage de pouvoir, mais aussi la reconnaissance de leur statut »10. Ce qui conduit Fukuyama à donner à Hegel une place très nouvelle dans l'évolution «( le déJir de re(()nnaÙJancefournit le maillon manquant contemporaine du libéralisme:

entrel'é(()nomie lapolitique libéraleJ». et II. L'espace public
Nous en arrivons alors au deuxième langage de la mondialisation, que nous nommerons « pragmatique» en écho à la signification de ce concept chez le philosophe Habermas. présentation L'idée d'un espace public international correspond à l'émergence d'un monde de citoyens «postnationaux»: chacun peut se percevoir comme un « citoyen du monde» à condition d'adopter une posture dite «postnationale », qui ne se réfère plus à une communauté de langue et de destin, mais simplement à l'adoption des principes des droits de l'homme. La citoyenneté se cérébralise et s'identifie, au niveau transnational, à une solidarité entre Etrangers, «solidarité abstraite et fondée sur le droit », précise Habermas Il. Or, c'est là une version postmoderne de la citoyenneté qui peut faire peur: quel type d'homme est en train d'advenir? Ne risquons-nous pas d'avoir affaire, en version postmoderne, à ce qu'un économiste américain appelle « le cosmopolitisme indifférent», celui du consultant en management qui ne se reconnaît aucune

10 Francis Fukuyama, La £<znde l'histoire et le demier homme, trad. D.A. Canal, Champs Flammarion, 1992, p. 19. La suite ne manque pas d'intérêt: « Si \cs gens n'étaient rien de plus que désir et raison, ils sc contenteraient de vivre dans des I~:tats autoritaires consacrés à l'économie de marché, comme l'Espagne sous Franco, la Corée du Sud ou \c Brésil du temps des colonels. Mais ils ont aussi une composante « thymotique» dans \cur estime d'eux-mêmes et cela \cs pousse à réclamer des gouvernements démocratiques qui les traitent en adultes et non plus en enfants, et qui reconnaissent leur autonomie d'individus libres ». Il Jürgen I labermas, La nation, l'Europe et la démo{wtie, Conférence faite à Paris (2000), publiée dans la revue Culturu en mouvement, na 35. mars 2001.

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obligation envers les sociétés particulières, aucune loyauté ni aucun idéa112. Déjà, Fukuyama laissait percer une inquiétude en invoquant l'avènement possible du « dernier homme» dans la figure d'une jeunesse sans idéal, mais « aux ambitions sûres et diplômées ». Toutefois, ce bonheur triste, cette banalité du bonheur est le lot d'un gagnant potentiel de la mondialisation. Tandis que ce que peut craindre le plus mal placé dans la course au profit, c'est d'être exclu des réseaux de fabrication de la richesse mondiale. Car, et c'est là l'important, une nouvelle division du travail tend à s'installer à l'échelle planétaire, dont le ressenti atteint tous les peuples sans exception. D'un côté, les mieux formés prennent les places dominantes, ils occupent les fonctions de « manipulateurs de symboles»: ils sont conseillers financiers, avocats, publicitaires, journalistes ou « même professeurs d'université»; leur fonction est de simplifier la réalité pour la transformer: « Les manipulateurs de symboles simplifient la réalité en la réduisant à des images abstraites qui peuvent être réarrangées, avec lesquelles ils peuvent jongler, qu'ils peuvent tester, communiquer à d'autres spécialistes, et finalement transformer à nouveau en réalité »13. Les moins formés, quant à eux, ne sont que des travailleurs routiniers, qui se consacrent à des tâches monotones et fastidieuses telles que nourrir les ordinateurs ou mettre au point des logiciels. A l'échelle mondiale, les travailleurs routiniers sont recrutés dans les pays pauvres ou émergents, ils fournissent les principaux contingents des employés délocalisés. Cette brève description fait mieux comprendre ce qui fait peur: un sentiment d'impuissance nous saisit devant la nouvelle figure du pouvoir, qui n'est plus tant la figure d'une domination concentrée que celle d'un proceSJuJ qui se nourrit de son propre mouvement. Analyse Il ne faut pas se cacher que cette peur donne une nouvelle questions existentielles des raisons de vivre et du sens de la vie. Est-ce est inévitable de succomber au désespoir? Ou bien, tout au contraire, l'optimisme ne devient pas à son tour une ressource vitale? Non pas un naïf et attentiste, mais un optimisme énergique et mobilisateur. gravité aux

à dire qu'il
est-ce que optimisme

Plusieurs indices militent en faveur de la deuxième option, le principal étant sans doute le dépassement de la vieille logique instrumentale de l'âge industriel, si bien popularisée par Max Weber. Il est encore tentant de réduire la mondialisation au triomphe de la rationalité instrumentale, mais on s'inspire alors d'analyses qui appartiennent à un autre âge. En vérité, la mondialisation est un défi aussi pour les pays les plus riches, un défi pour la démocratie, un défi pour la civilisation: « Au sein de la civilisation occidentale, l'élévation du niveau de vie est gangrenée par l'abaissement de la qualité de la vie »14 (l'augmentation des anti12 Robert Reich, L'économie motlfualisée, trad. D. Temam, Dunod, 1993, p. 295. LJ Ibid., p. 163. 1~ f':dgard Morin, Pour Utlepolitique de civilisation, .\rléa Poche, 2002, p. 13.

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dépresseurs et des suicides en témoignent). Aussi faut-il prendre acte de l'immense changement qui est en train de transformer l'espace public et notre rapport au monde, à savoir l'absolue priorité conquise par le capital humain, parce qu'il est auto-mobilisateur et recréateur inventif. Dans un contexte international dominé par l'incertitude, l'individu doit changer avec le changement pour convertir le changement en opportunités; le devoir suprême, qui impose sa finalité à tous les autres, est de correspondre à ce qu'il y a d'unique dans la ressource humaine, à savoir la mobilisation permanente de soi par soils: savoir être provisoire, faire le passage entre deux nouveautés, apprendre tout seul, trouver en soi les motifs d'engagements et de ressourcements créateurs, faire face à l'imprévisibilité par des réponses imprévisibles, voilà ce qui s'appelle être une ressource « rare », ressource auto-transformable, capable de régénérer et recycler sa propre énergie en faisant de la vie professionnelle un apprentissage permanent. Bien entendu, cette apologie de la ressource humaine est ambivalente: elle peut se réduire à subordonner les ressources affectives et morales à la simple création de richesses; mais elle peut aussi valoir comme une redistribution des chances. Quand on sait que «le stock de capital intangible est désormais plus important que le stock d'équipements matériels... que la variable essentielle de croissance sera désormais l'intensité du savoir »16, une réaction simpliste et mécanique se révèle inadaptée; la réaction qui consiste, par exemple, à n'apprendre plus à nos étudiants que l'anglais et l'informatique se borne à faire passer la stérilité culturelle pour une garantie d'efficacité pour l'emploi. Mais l'enjeu est autre, il réside dans l'urgence d'un nouveau besoin de culture: non plus une culture d'érudition, mais une culture d'inspiration, non plus une culture d'autorité, mais une culture de ravonnement. A l'intérieur même de sa férocité compétitive, la mondialisation fait entendre l'urgence d'un nouveau besoin de monde, du besoin de faire monde avec les autres. Par delà l'utilité et la rentabilité apparaît le besoin de nouvelles loyautés, de nouvelles moralités pour de nouvelles réglementations, et, en particulier, le besoin de compétences personnalisées. Aux mutations technologiques répond un besoin de mutations existentielles, affectives et éthiques, le besoin de ressources vives et d'initiatives en matière de solidarité, d'entraide et de communication. La générosité ne saurait, certes, se vendre comme une marchandise, mais elle peut inspirer à un service un style qui le rend préférable à tout autre en matière de qualité de la vie. Pour le dire dans le vocabulaire du sociologue Edgard Morin, il faut regarder la mondialisation comme un phénomène complexe, afin être en mesure de penser une « politique complexe de civilisation ».
IS !\fichel Crozier, L'Entreprise à fécoute. Apprendre le managementpostindustriel, Points Essais, 1994, p. 46 «Etant entendu qu'il est illusoire de vouloir motiver des subordonnés, les développements de la liberté humaine sont tels que les responsables ne peuvent plus se donner pour mission que de créer
les conditions nécessaires pour qu'ils se motiz1ent eux-me mes » (souligné par l'auteur). 1(, Dominique Plihon, Le Nouveau capitalisme, Repères, I ~a découverte, 2004, p. 13.

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