La piété chez Platon
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L'analyse de l'Euthyphron et de l'Apologie de Socrate proposée dans ces pages s'appuie sur le fort lien thématique des deux textes de Platon. La lecture couplée de ces deux textes veut identifier les éléments qui permettent de reconstituer l'attitude - les croyances, la pensée, l'action - du Socrate platonicien en matière de piété et de capter sa spécificité.

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Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 247
EAN13 9782296232952
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PREMIÈRE PARTIE

INTRODUCTION

1.1 Discussionpréliminaire

L’un des traitslesplusfrappantsde l’écrivain Platon est son
choixd’oblitérer sa propre présence dans sesécrits, de faire parler
sespersonnagesens’effaçantderrière eux. Ce choixnetientpas,
dans sa motivation intime, à quelque convention littéraire ayantcours
chezlesGrecsetfaitfi de l’usage duje, courantdansla littérature
1
grecque à partird’Hésiode .À l’exception desLettres, dont
l’authenticité a donné lieuà devifsdébats, Platon ne parle jamaispar
sa proprevoix, etquand il mentionne cependant son nom –très
2
rarementd’ailleurs–, il le faitenseservantdesespersonnages.
Parmi cespersonnages, Socrate occupeune placetrèsprivilégiée.
On nesaitpasquand etdansquellescirconstancesprécisesPlaton l’a
rencontré;lesdeuxpetiteshistoirescharmantes racontées surce
sujetparDiogène Laërce (III.5) n’ontpas, fortprobablement,
beaucoup derapportavec laréalité historique etconstituentplutôtles
piècesd’un «récitmythique d’origine »qui exprime l’hommage
renduparla postérité à cetterencontre qu’elle appréciaitcomme
cruciale. Platon lui-même a dûla considérercomme décisive pour sa
vie;qu’onrappelle à cetégardsa caractérisation de Socrate mise
dansla bouche dujeune Phédon : « l’homme dontnouspouvonsdire
qu’entretousceuxdesontempsqu’il nousfutdonné de connaître il
futle meilleur, eten outre le plus sage etle plusjust(e »Phédon,
3
118a13-15);oucelle exprimée directementdans une œuvre de
vieillesschee :« monr vieil ami Socrate, que je ne crainspasde
e
proclamerl’homme le plusjuste desontemps» (VII
Lettre,324d9

1
P.Friedländer,Plato.I : An Introduction,trad. H. Meyerhoff, London, Routledge
& Kegan Paul, 1958, p. 126.
2
Le nom de Platon estmentionné dansl’Apologie,34a1 et 38b5;àremarquerque
lesdeuxpassagesinsistentpour signalerentoute clarté la présence de Platon dansle
tribunal aujourduprocès:++EST(UQ3 +(1+0s >(=14*… « dontPlaton quevoilà est
le frère [d’Adimante] »,>(=14* SZTST…, « maisPlaton quevoici… ».Laréférence
fugitive à Platon danslePhédon, 59b10,sertà expliquerpourquoi ils’étaitabsenté du
dernierentretien de Socrate avecsesdisciples.
re
3
Latraduction estde L. Robin,Platon,Œuvres complètes, IV, 1partie, Paris, Les
BellesLettres, 1930.

10

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

4
e2Mai) .sau-delà de cesappréciations,son hommagerenduà
Socrate consiste entoutpremierlieudansla décision de le faire
revivre dans son œuvre, quitémoigne de manièresingulière de
l’influence qu’il asubie deson maître etdesareconnaissance envers
lui. Constituantcomme la contrepartie de l’absence dujede l’auteur,
la figure de Socrate estaucœurdes textesplatoniciens. Il estprésent
dans touslesDialogues, à l’exception desLoisetde l’Epinomis
(l’authenticité de ce dernier texte étantdiscutable), etil estle
personnage principal dansla plupartd’entre eux.

Un bon motditque la date la plus sûre de la biographie de
Socrate estcelle desa mort. En fait, il estplusexactde dire que le
Socrate historique est, à plusieurségards, etnonseulement sous
l’aspectdesa biographie, objetde conjectures. Celui qui, à la
différence desesprédécesseurs, netraitaitpasdans ses recherchesde
l’ensemble de la nature, mais recherchaitl’universel dansle domaine
de1> ?.%'=(Aristote,Métaphysique, I.6.987b1-4), qupi «rimus
philosophiam devocavit» (Cicée cæloron,Tusculanae, V.4) et
auquel l’exégèse modernes’accorde à attribuer, ensuivantla pensée
desAnciens,unrôle fondamental et une démarche profondément
novatrice dansl’histoire de la philosophie,reste encore, après
vingtcinqsiècles,une figure controverséesousl’aspectdesavie, desa
personnalité, desa pensée. Celas’explique en bonne partie parle fait
qu’il n’arien écrit, maisaussi pard’autresaspectsdontil convientde
traiterici en bref.
Socrate n’aimaitpoint sortird’Athènes, oùil avécu 70annéeset
oùil a dûêtreun personnage bien connu,si l’on faitconfiance aux
écritsdesesdisciplesqui le décriventcommeun philosophe de la
rue, prêtàs’entreteniravec qui ilrencontrera. Pourtant, à l’exception
duportrait,sivif, mais si controversé, dupersonnage misenscène
parAristophane danslesNuées, les référencesécritesà Socrate
antérieuresàsa mort, appartenant toujoursà Aristophane ouà
d’autrespoètescomiques,sontpeunombreusesetpeuinstructives.
Ellesne peuventaucunement rendre compte,seules, de lastature du
personnage dontl’image fut reçue parla postérité.
Enrevanche, la condamnation duphilosophe a donné lieuàune
polémique passionnée entresesdéfenseurset sesdétracteurs, dontle

re
4
Latraduction estde J. Souilhé,Platon,Œuvres complètes, XIII, 1partie, Paris,
LesBellesLettres, 1931.

INTRODUCTION

11

résultatle plus remarquable futl’apparition d’unevéritable littérature
apologétique, connue en premierlieuparlesécritsde Platon et
5
Xénophon .Ultérieuresetextérieuresà ce débatpolémique, les
référencesà Socrate dansplusieurs textesaristotéliciens s’ajoutent
aux témoignagesdesdeuxdisciplesmentionnésci-dessuspour
compléterletableaudes sources socratiquesessentiellesdu
e
IVsiècle; si l’on compte aussi Aristophane, on peutparleren
somme de quatresourcesde première main concernantSocrate.
Il convientpourtantdesignalerque letémoignage le plusample
d’AristophanesurSocrate (lesNuées) estprofondémentdépendant
desconventionsdugenre comique et reflète en outreson attitudetrès
critique enversl’impactdescertainsphénomènesintellectuelsdansla
société deson époque;or, l’expression de cette attitude estbien
discutable, aussi longtempsqu’ellese donne pourcible Socrate pour
des raisonsqui n’ontpasbeaucoup affaire avec laréalité historique.
Quantauxécritsde Platon etXénophon, leurportée apologétique
explicite et trèsappuyée est, en elle-même, de nature àsusciterdes
doutesau sujetde leurhistoricité. À partcela, les témoignagesdes
deuxdisciplesdifférent sousdiversaspectsconcrets, et, au-delà de
leurcaractère apologétique, dansleuresprit ;celas’explique parla
perception différente de Socrate qu’ontlesdeuxauteurs(en fonction
desinformationsdontilsdisposentet surtoutde leurmanière
d’assumer son message) etparlesintentionsqui lesguidaientdans
leuressai de défendre la mémoire de leurmaître. Mentionnonsaussi
qu’Aristote, né en384 etarrivé à Athènesen367, n’a pasconnu
directementSocrate, etquesesinformations, qui n’ontpasde portée
apologétique,sontenrevanche entièrementdépendantesd’autres
témoignages ;d’autre part, ellesdoivent toujoursêtre considérées
dansla perspective desintentionsde l’auteur.
Notonsenfin que lesallusions, lesmentionsfugitivesetmême
e
lesécritsplusamplesau sujetde Socrate datantduIVsiècle (Platon,
Xénophon etAristote exceptés) etdes siècles suivantsne peuventpas
aideràreconstituer une image de Socratesensiblementdifférente de
celle qu’on peut se faire à partirdesquatresourcesquiviennent
d’être brièvementdiscutées. Ces référencescontribuentà enrichirla
légendesocratique età perpétuerla figure d’un personnage auquel la
postérité n’a jamaiscessé des’intéresser.

5
Etdans son ensemble, malheureusement,trèsmal connue.

12

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

Enrevenantau témoignage platoniciensurSocrate, il faut
soulignerl’imbricationsingulière desdeuxaspectsenraison desquels
l’essai de distinguerentre la penséesocratique etla pensée
platonicienne danslesDialoguesestparticulièrementdifficile : le fait
que Socrate n’arien écrit, qui nousmetdansl’impossibilité de
confronterles témoignagesqui le concernentautrementqu’entre eux,
etle faitque dans une œuvretrès vaste etextrêmement riche de
contenu, Platonrefusesystématiquementde parlerenson propre
nom, faisantde Socrate, dansla plupartdescas, le personnage
principal desesécrits, etprétendantainsi le «ressusciterau vif deses
6
enquêtes» . Pource dernieraspect, il est raisonnable desupposerque
Platon a choisi d’écrire desdialoguesdansle désirdetransmettre
fidèlementcertainséléments spécifiquesde l’activité deson maître –
derecréerle décordanslequel il aimaitàs’entreteniretde fairevoir
à l’œuvresa méthode coutumière;mais,si cela est vrai, l’analyse de
l’évolution de la pensée platonicienne a infirmé catégoriquement
l’idée que Platon ait simplementété le porte-parole dumessage
socratique. Danscescirconstances, l’argumentque Platon fut un
philosophe exceptionnel,s’il plaide jusqu’àun pointen faveurde la
vraisemblance deses témoignages surSocrate – danslesensoùil
meten évidencesa capacité de capterfidèlementle message
socratique –, nousimpose aussi de méditer sur sa propension et sur sa
capacité d’enrichir,voire de modifierla pensée deson maître. Je
préciserai aussi que,si aucune des sources socratiquesn’a de
caractère historique proprementdit(bien qu’elles soient, àun degré
ouautre, d’intérêthistorique), Platonse donne, dansdiverses
circonstances,une libertétoute particulière par rapportaux repères
historiques. Cette précisions’ajoute auxaspectsmentionnés
antérieurementpour soulignerque parleurespritetleurcontenu, les
Dialoguesn’ontpas unevaleurhistorique directe, qu’ilsconstituent
desœuvresphilosophiquesayant une dimension apologétiquetrès
appuyée, que Platon a choisi de défendreson maître en insistantnon
tant sur sa biographie et sesactionsquesurles traitsessentielsdesa
personnalité etdeson message. Ceux-ci ontfaitl’objetd’une
permanente et trèsconstructiveremise en discussion.

6
J’emprunte cette expression à M. Deschoux,Visages de Platon, Paris,
L’Harmattan, 1999, p.31.

INTRODUCTION

13

Cesobservationsdoivent se conclure par une précision
particulièrementimportante. Pourdes raisons surlesquellesje n’ai
plusà insister, le nom de Socraterevientdansmon analyse beaucoup
plusfréquemmentque celui de Platon, etcela m’impose de préciser
entoute clarté ce que j’entendsparSocrate : ce nom ne désigne pas
l’homme Socrate, filsde Sophronisque, citoyen athénien dudème
d’Alopèkè, mais un personnage desdialoguesplatoniciens. Cette
précision estaussivalable pourEuthyphron, personnage littéraire
dontl’existenceréelle ne peutpasêtresoutenue pardesarguments
irréfutables, pourMélétosetÉvénosde Paros, interlocuteursde
Socrate dansl’Apologie, etpourdiversautrespersonnagesdontles
noms sont véhiculésparlesDialoguesetprésentsdansmon analyse.

1.2 Lesbuts de l’analyse

Cesjalonsétantposés, j’entre à présentdansla discussion des
butsde mon analyse. Celle-ci consiste essentiellementen l’examen
de deux textesplatoniciens, l’Euthyphronetl’Apologie de Socrate, et
veutproposer une lecture cohérente et unificatrice de cesdeuxécrits
dansla perspective que donne lethème de la piété. L’analyse porte
aussi, de manière plusoumoinsdétailléeselon lesnécessités,sur
d’autresdialoguesplatoniciensou surd’autres sources traitant
d’aspectsliésau sujetque jeveuxaborderàtraversl’examen des
deux textesmentionnés. Afin de pouvoirmieuxprécisermes
intentions, je formulerai aupréalable quelquesbrèvesobservations
concernantla piété grecque etl’approche platonicienne du sujetde la
piété.

Il fautpréciserd’emblée que leterme modernepiétén’est
pleinementéquivalentni àT,0XQT%P/1QT,0TQX3, ni àR0%P1&3y1Q
7
T0%+*, ni à quelque autreterme grec quise puissetrouver.2,0XQT%P,
R0%P1&3etles termesapparentés sontdesélémentsconstitutifsd’un
langagetrèsdiversifié, à l’intérieurduquels’établissentdes relations

7
Cesontles termesqui exprimentla notion à définirdansl’Euthyphron,leseul
dialogue quis’applique, dans son entier, à l’examen du sujetde la piété.

14

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

particulièresentre divers termes. Mais, quelsquesoientlesobjetsde
la piété desGrecs– dieux, démons, parents, patrie, morts, cf.
Aristote,Des vertus et des vices,1250b22–, celle-ci consiste enune
8
attitude essentiellement religieuse ,faitcompréhensible aussi
longtempsque l’opposition entresacré etprofane, qui «semble aller
desoi dans unsystème oùle domainereligieuxestnettement
9
délimité », est, pourlesGrecs« incertaine,voire non pertinente » .
Ainsi, l’attitude pieuse portesur une pluralité d’objetsde piété
dontcertains tiennentpournousdudomaine duprofane (voir, par
exemple, l’idée de piété filiale). Ajoutonsque pourlesGrecs, la piété
concerne avant toutdesactionsconcrètes, actionsliéesauculte
(prière,sacrifice),tandisque l’attitude intérieure qui fonde l’acte
cultuelsemble être moins valorisée etplusdifficile à identifier.
Notonsenfin que lareligion grecque, qui pénètre lavie de la cité
dans son entieretmaintientla cohésion ducorpscivique, ne dispose
pasd’untextesacré;par suite, elle n’impose pasde dogmesdont
l’interprétationseraitl’apanage d’un personnelspécialisé qui, en
outre,veilleraità leur respect. Cesaspectsmettenten évidence la
difficulté d’explorerle problème de lareligiosité desGrecsà partir
des repèresfamiliers.

Dansla mesure oùma démarche concerne la piété dansdes
textesplatoniciens, le choixde cetauteurexige d’abordune
observation d’ordre général. Il n’estpasquestion ici de la piété dans
son acception commune, quitrouveson application dansle quotidien
grec – aucontraire, celle-ci estcritiquée parPlatonsousplusieurs
10
aspects–, maisd’une notion le plus souvent redéfinie et sujette à
desmédiationsmultiples, en fonction de lavision propre etdesbuts
de l’auteur.
Si l’onveut se faireune image plusprécise de l’approche du
sujetde la piété danslesDialogues, il fautmentionnerd’abord que le

8
D’ailleurs, lesdérivésde0XQT%*,.T+0XQT%Pet surtoutT,0XQT%P, habituellement
traduitsparpiété, énoncentle conceptgrec le plusproche de notre notion dereligion;
l’observation appartientà J. Rudhardt,Notions fondamentales de la pensée religieuse
et actes constitutifs du culte dans la Grèce classique, Paris, Picard, 1992, p. 12.
9
L. BruitZaidman, P. SchmittPantel,La religion grecque dans la cité grecque à
l’époque classique, Paris, Armand Colin, 1991, pp.7-8.
10
Laréflexion platoniciennes’inscritparcela dans une démarche critique qui,se
faisantjourà l’époque archaïque, conteste certainesdonnéesde lareligion
traditionnelle etexplore d’autrespossibilitésd’expressionreligieuse.

INTRODUCTION

15

texte de l’Apologie de Socratetraite du sujetde la piété àtravers
l’essai de l’auteurde combattre la#/PU8 E0XQT%P3qui, portée contre
Socrate en399, a donné lieuàson procès. L’Apologiemeten
discussionune pluralité d’aspectsquitiennentà la foisà la piété
commune età l’attitude de Socrate en matière de piété ouàsa
conception de la piété. Jesignale aussi que l’un despremiers
dialoguesde Platon, l’Euthyphron,traitespécialementde la piété et
de l’impiété pour tenterde parveniràune définition de cesnotions
quisatisfasse auxexigences socratiques. Le débat serareprisdans
d’autres textesquitraitentde lavertuen général oud’unevertu
particulière. La piété estmentionnée à côté d’autres vertusdansle
Lachès(199d7-e2), leProtagoras(394b1-5), leMénon(78d9-e2). En
revanche, elle nesetrouve pasparmi les vertuscardinalesdans un
contexte oùl’énumérationseveutcomplète (République, IV,
427e10-11, cf. la discussion de 428a11-434c10). Ces textesfont voir
le débatintérieurd’une pensée qui, en développantla critique des
diversesexpressionsdereligiosité,se distingue de plusen plusde la
penséesocratique. Lesujetde la piété estprésentaussi dansles
dialoguesde lavieillesse (voirle débatduLivre X desLoiset
Epinomis, 989a8-b2 ;cf. aussi letexte apocryphe desDéfinitions,
412e14-15). Cette approchetardive du sujetnouspermetdesaisirla
préoccupation constante de l’auteurconcernantles réalitésetles
évolutionshistoriquespropresaudomainereligieux. Son débat
autourdu thème de la piétése construitpar rapportetparopposition
auxcroyancespopulaires, maisaussi paropposition à certains
11
phénomènes religieuxquise fontjourà l’époque de Socrate et se
e
prolongentaulong duIVsiècle.

À la lumière de cesobservations, j’essayerai maintenantde
préciserdavantage lesbutsde mon analyse. À mon avis, le bipôle
Euthyphron–Apologieoffreun cadre privilégié pourl’étude de la
piété dansdes textesplatoniciens. Les solutionsavancéesparla
plupartdescommentateursmodernespermettentdesituerlesdates
de la composition desdeux textes, en gros, dans une étape distincte
de la création platonicienne – la période desécritsde jeunesse. Cela
misà part, lesdeuxécrits sontdesœuvresconsécutivesd’aprèsla

11
L’impact surlaviereligieuse de certaines théoriesdesintellectuels(des
physiologues, des sophistes) oude certainespratiques religieusesplusoumoins
marginales(comme lespratiquesmagiques).

16

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

chronologie dramatique desDialogues;aussi lesclassifications
anciennesdesœuvresplatonicienneslesassocient-ellesen les situant
dansla mêmetrilogie ou tétralogie (Diogène Laërce, III. 58,61-62).
Conformémentaucritère de la continuité dramatique, l’Euthyphron
etl’Apologiefontcortège auThéétète(à la fin duquel Socratese met
enrouteversle Portiqueroyal). LeCriton(la discussion en prison) et
lePhédon(le dernierdébatetla mortdumaître)suivent
l’Euthyphronetl’Apologieetcomplètentla liste desquatre dialogues
dits« apologétiques».
Plusprécisément, l’Euthyphrondécrit une discussion entre
Socrate etle devin Euthyphron devantle Portiqueroyal;le décorde
12
l’entretienrenvoie donc explicitementauprocèsde Socrate dont
l’Apologieprétend présenter une partie essentielle – la défense de
l’accusé – etdontnul autretexte platonicien netraitesi directement
nisi précisément. Certes, l’ordre dramatique n’estpasen lui-même
un critère qui justifie lerapprochementde certains textesdansla
perspective de l’analyse de leurcontenu, maispource qui estdes
deuxécritsqui me concernent, il mesemble, au-delà desdifférences
évidentesqui les séparent, particulièrementpertinent. J’essayerai de
justifiercette affirmation.
Retenonsd’abord que l’Euthyphronest, à la différence de
l’Apologie,un dialogue proprementdit, etqu’il appartientparlà au
genre littéraire desB4'/P1%'+s (P#+%,tandisque l’Apologie
appartient, par son contenu, à ce qu’on peutappelerlittérature
socratique au senslarge;ellereste cependantfidèle dans sa forme
auxconventionsdudiscoursjudiciaire. Notons, en deuxième lieu,
que l’Euthyphrontraitespécialementde la piété avec le butd’établir
une définition de cette notion;apparenté à d’autresdialoguesqui
s’appliquentàtrouverla définition d’unevaleurmorale, le débatest
aporétique etne possède pas unevaleurexplicative directe. Quantà
l’Apologie, elleveut restituerà la postérité l’image du vrai Socrate
parla description deson mode devie etd’épisodesillustratifsdesa
vie, de même que desprincipesqui la fondent ;de ce fait, la
démarche apologétique dansl’Apologieaune dimension « positive »
oudirectementexplicative – ce que le Socrate platonicien ditde
luimême – qui neseretrouve pasdanslesDialogues.Remarquonsenfin
que dans un dialogue comme l’Euthyphron, qui envisageune

12
Onsaitgrâce à Aristote que lesaccusationsd’impiétérelevaientde la juridiction
de l’Archonte-roi (Constitution d’Athènes, LVII.2).

INTRODUCTION

17

discussion «privdeée »vantle portique de l’Archonte-roi, l’auteur
crée lui-même le cadre dramatique général etlesélémentsde détail
quisoutiennentlaréalisation desesintentions ;d’ailleurs, misà part
ce caractère privé enunsens strictdudébatprésenté dans
l’Euthyphron, les textesplatoniciens, à l’exception de l’Apologie, ne
prétendentpasenvisagerdesentretiensauxquelsPlaton a été présent.
Parcontraste, l’Apologietraite d’un événement réel, public, qui a
suscité des réactionspassionnéesetauquel Platon précise pardeux
foisavoirparticipé.
Sansperdre devue lesaspectsquiséparentlesdeux textes, il est
nonobstantévident, à mon avis, que leur succession chronologique
d’aprèsle critère de l’ordre dramatique contribue dansce casàrendre
manifestpae le lienrticulièrementétroitque lesintentions
apologétiquesde Platon établissententre eux. S’il est vrai que les
dialoguesplatoniciensconstituent, de manière générale,une façon
13
indirecte de défendre Socrate etqu’ilsfontparlà pendantà la
défense proprementdite envisagée dansl’Apologie, l’Euthyphrona, à
cetégard,une position particulière :lesujetqu’il propose, la piété,
estparticulièrementimportantpourPlaton dans son entreprise,
singulièrementexplicite etlaborieuse, de disculper son maître de
l’accusation d’impiété qui a donné lieuàson procès. L’Apologie, qui
n’estpas un dialogue, mais un discours, défend Socrate en présentant
les repèresessentielsetlasignification desavie. L’Euthyphron
défend Socrate en développantlesujetde la piété dans un contexte
diffèrent, celui de l’entretien philosophique, etil convientd’insister
là-dessus: pourPlaton, écrireun dialogue quitraitespécialementde
la piétésignifie créerle contexte approprié à l’examen critique de
cette notion, mettre en discussion etanalyserminutieusement
plusieursconceptionsde la piété. L’intention de Platon estdonc de
réaliser une approche du sujetde la piété à partirde deux
perspectivesdifférentes, l’une qui abandonne presque complètement
les repèresfamiliersdesconversations socratiquesen faveurd’une
démarche essentiellementnarrativetraitantde la piété à partird’un
événementhistorique et retentissant, l’autre quiy ramène, en
envisageant un événement sansdoute fictif, maisintimementlié à
l’événement réel parlesujetdébattu ;c’estce lien queveutmontrer

13
Danslesensoùlesidéesetl’attitude générale qui luisontattribuéesdans tel ou
tel entretien constituent une contestation ferme,si ce n’estqu’implicite, des
accusationsportéescontre lui etdu verdictduprocèsde399.

18

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

entoute clarté la continuité dansl’ordre dramatique établie entre les
deux textes. S’il en estainsi, lesdifférences signaléesci-dessusne
constituentaucunement un obstacle à même de décourager une
analyse couplée desdeux textes sousl’aspectde la piété. Je diraisau
contraire qu’unetelle analysese justifie dans une certaine mesure par
le faitmême de capterl’intention manifeste de Platon d’explorer, par
deuxdémarchesdifférentes et complémentaires,unsujetqui, étant
donné lescirconstancesde la mortdeson maître, l’a préoccupé de
manièretrèsparticulière.
Cela misà part, l’enjeuessentiel de l’analyse estévidemment
d’allerau-delà desindicesquirapprochentlesdeux textesau terme
d’une première lecture (la continuité d’aprèsl’ordre dramatique, la
prééminence du thème de la piété) afin derendre compte plus
exactementdesintentionsde l’auteur, de mettre en évidence les
élémentsde contenuquise combinentpour satisfaire à cesintentions,
voire detirerauclairce que Platon avouludire àseslecteursau sujet
de la piété. Qu’il mesoitpermisde donnerquelquesprécisions
supplémentairesdanscesens.
La littérature de caractère apologétique qui avule jouraprès
399, etcelle due à Platon entoutpremierlieu, atransmisavec
beaucoup de force aux siècles suivantsl’image d’un personnage qui a
dépassésontempsetdontla condamnation a été entièrementinjuste :
e
accuserSocrate d’impiété, affirme Platon danslaVII
Lettre(325b7c2),signifie portercontre lui l’accusation la moinsappropriée
possible par rapportà ce qu’il était. Je me prévaudrai de cette
dernière observation pour rappelerque l’événementévoqué parla
e
VII Lettreestaucœurmême de l’Apologieetde l’Euthyphron, dont
la portée apologétique consiste essentiellementàremettre en
discussion lescirconstancesduprocèsde399 pourprouverle
caractère entièrementinjuste desaccusationsetdu verdict. On peut
ajouterdanscesensquesi le butexplicite de l’Apologieest
d’envisager une défense qui établisse l’innocence de l’accusé, le but
explicite de l’Euthyphronaumomentoùil crée lesprémissesd’un
débatphilosophiquesurla piété –un butironique, comme le
déroulementde l’entretien le montrera, maisnon moinspertinent
pourl’intention de Platon desoulignerle lien entre lesdeux textes–
estde munirSocrate, devenudisciple d’Euthyphron, desarguments
pour se défendre contre lesaccusationsde Mélétos, l’accusateur
officiel (5a3-5, b5-8, cf. 15e7). Il fautdonner toutesa force à cette

INTRODUCTION

19

constatation : l’Apologieetl’Euthyphronportent, plusquetoutautre
texte platonicien,surle caractère etlasignification duprocès
d’impiété intenté à Socrate. Observonsen effetque leCritonetle
Phédon, lesdeuxautres textesqu’on appellesouventapologétiques
dufaitqu’ils traitentdesévénementsde399 –toutcomme
l’Euthyphronetl’Apologieetplusexplicitementque lesautresécrits
platoniciens– portent surdes sujetsliésnon auprocès, maisàses
conséquences: la condamnation, l’emprisonnementduphilosophe et
l’imminence desa mort, en envisageantconséquemmentdes
discussionsappropriéesauxcirconstancesen question. Qu’on
retienne donc cetaspect:si l’œuvre platonicienne a de manière
généraleun caractère apologétique et s’ilya quatretextesde
caractère apologétique plusappuyé, quirendenthommage à la haute
attitude de Socrate danslescirconstances tragiquesdesa fin, cesont
l’Apologieetl’Euthyphronentoutpremierlieuquise donnentpour
tâche d’éclairerlescirconstancesduprocèsde399 etd’expliquer
pourquoi l’accusation d’impiété portée contre Socrate estentièrement
injuste.
Je mesuisproposé danscette discussion desouligner un aspect
essentiel pourmon analyse :ce que l’auteurde l’Euthyphronetde
l’Apologieavouludire àseslecteursau sujetde la piétéest
profondément lié à l’image de Socrate et à l’événement de 399;
troublé parla condamnation injuste deson maître, Platonrevient sur
lescirconstancesduprocèspourluirendre justice. Enretenantcet
aspect, précisonsque l’approche platonicienne du sujetde la piété
danslesdeux textesn’arien d’un discoursdoctrinaire;elle meten
scène la figure de Socrate en deuxhypostases, à la foisbien
différentes(examinateur, accusé) etintimementliéesauprocès, pour
rendre manifeste le désaccord flagrantentre l’accusation d’impiété
portée contre Socrate etl’attitude de celui-ci en matière de piété.
Ainsi, l’analyse de ces textesdansla perspective du thème de la piété
portesur une démarche profondémentapologétique qui défend
l’attitude du Socrate platonicien en matière de piété,en montranten
quoi elle consistaitenréalité, en la confrontantà d’autres visionsde
la piété (desgensducommun, d’un personnage – Euthyphron – dont
lesopinionsdifférentà la foisde l’opinion commune etde celle de
Socrate), en prouvantdumême coup le caractère injuste de
l’accusation d’impiété – àtel pointinjuste que, dansles termesdu
vieuxPlaton, elle étaitl’accusation « la moinsappropriée » qu’on ait

20

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

puportercontreson maître. Unetelle analysese proposera donc
nécessairementd’identifierdanslesdeux texteslesélémentsqui
permettentdereconstituerl’attitude (croyance, pensée, action) du
Socrate platonicien en matière de piété etde capter saspécificité, en
la comparantavec d’autresattitudes tenantdudomaine de la piété.
J’apporte iciune dernière précision pourfixermesintentions. À
la lumière d’une discussion antérieure, je dois soulignerque ce que
j’entendspar« l’attitude de Socrate en matière de piété » nesignifie
obligatoirementni l’attitudedu Socrate réelen matière de piété, ni la
vision de la piétéde Platonmise aucompte deson personnage, mais
l’attitude en matière de piété que Platon attribue àson Socrate dans
lesdeuxécrits.

Si lesdifférencesentre l’Euthyphronetl’Apologiesignalées
antérieurementnesauraientfaire obstacle àune analyse desdeux
textes sousl’aspectde la piété, ellesdemandentenrevanche, à mon
avis, que cette analysetraiteséparémentde chacun d’euux ;ne
approche du sujetde la piété « par regroupementde problèmes»tirés
desdeux textesneréussiraitpasàrendre compte des ressorts
internes, deslignesdirectrices, desmotivationsparticulièresqui
gouvernentcesécritsetconfèrentà chacunsonunité et saspécificité
propres. Je propose doncune analysesuccessive de l’Euthyphronet
de l’Apologie. Lescomparaisonsentre lesdeux textesà partirdetel
ou tel aspectmisen évidence parchacune desdeuxpartiesde
l’analyse etle chapitre conclusif de l’ouvrage (Considérations
finales) essayerontde complétercette démarche parl’élémentde
synthèse nécessaire.

DEUXIÈME PARTIE

L’EUTHYPHRON– LE DÉBAT
PHILOSOPHIQUE
SUR LA PIÉTÉ

2.1 Introduction

Lesexégètesde Platons’accordentpresqueunanimementà
reconnaître l’authenticité dudialogueEuthyphronetà lesituerparmi
14
lesécritsde jeunessQe .uand onse propose de circonscrire letexte
à l’intérieurdu système complexe desécritsde Platon, on parvient,
au terme d’une première lecture, à deuxconsidérations. D’abord,
l’Euthyphronappartientauxdialoguesdits« apologétiques» où
intervientle projetd’une défense de Socrate contresesaccusateurs.
Ensecond lieu, ilserange dans unesérie de dialoguesqui,
appartenantauxpériodesde jeunesse etdetransition, prennent
commethèmetelle ou tellevertuparticulière. Le premieraspect
renvoie àun événement réel, le procèsde Socrate. Étantdonné le
contenude la plainte (ils’agissaitd’une#/PU8 E0XQT%P3), ce procès
donne l’occasion d’une confrontationvisantprincipalement unsujet
religieux: la piété. C’est surceterrain que le deuxième aspect rejoint
le premier, carl’Euthyphron, entantquetexte apologétique,se
propose deréfuterl’accusation d’impiété parl’entremise d’un débat
philosophiquesurla piété.
Lorsqu’ons’intéresse à lavision platonicienne de la piété, ce
dialogue constitueunesource detoutpremierordre;nulle partdans
sesautresœuvres, Platon netraite aussi amplementde cesujet.

14
Pour une discussion pluslarge à cesujet,voirR. G. Hoerber, “Plato’s
Euthyphro”,Phronesis, III/1958, pp. 99-100etW. K. C. Guthrie,A History of Greek
Philosophy, Cambridge, London,NewYork and Melbourne, Cambridge University
Press, IV, pp. 101-102.

24

2.2

Prologue (2a-5c)

2.2.1 Observationpréliminaire

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

Lesprologuesdesdialoguesplatoniciensont souvent unrôle
fonctionnel bien précis: ilsnouslivrentdesinformationsqui aidentà
comprendre lasuite desdébats, en nousfaisantlire letexte dans une
certaine perspective. Le prologue de l’Euthyphronconstitue, dansce
sens,une preuve aussi convaincante que possible. Il occupe presque
15
le quartdudialogue etprésente amplement, etavecune
préoccupationsingulière despetitsdétails, deuxcasparticuliersqui
orienterontla discussionsurla piété. Jetraiterai ici dudécor, descas
de Socrate etd’Euthyphron, etde la distribution despersonnages.

2.2.2 Ledécor

Lespremiersmotsdudialogue (Cr *TZ1T/+*…#X#+*T*...,,2a1)
font voirlasurprise d’Euthyphron :Socrate a quittéson espace
familier, propice à l’entretien philosophique et setrouve devantle
Portiqueroyal (2a1-3). Ce passage nous rappelle le débutde
l’Apologie :le Lycée mentionné dansl’Euthyphron, l’agoraetles
comptoirsdesmarchandsdansl’Apologie(17c8-9)représententpour
Socrate le cadre desesconversationshabituelles ;enrevanche le
siège de l’Archonte-roi etletribunalsontdesespacesétrangersau
philosophe etaudébatphilosophique.
Lasurprise d’Euthyphron, qui n’arrive pasà associerla personne
de Socrate àune affaire litigieuse (2a3-4, b1-2),renvoie aux
circonstancesassezdifficilesà comprendre duprocèsetde la
condamnation duphilosophe. En fait, la discussion imaginée dans
l’Euthyphron(qui a lieuen dehorsduPortique)représentele dernier
épisodedans unesérie de confrontationsévoquéesparle passage de
l’Apologie21b-22e, quiraconte l’examen desprétendus
connaisseurs. En effet, le procèsdont traite l’Apologien’estpas
l’occasion d’un débatphilosophique proprementdit, maisla
conséquence dramatique desconfrontationsantérieures ;ensuite, les

15
Il constituesauf erreurle prologue platonicien le pluslong par rapportaux
dimensionsdu textetoutentier.

EUTHYPHRON

25

dialoguesCritonetPhédonprésententdesdiscussionsentre des
amis. Parcontraste, le «spécialistqe »ueveutêtre Euthyphron
représentera l’image fidèle dufauxconnaisseurquisubitl’^(T#R+3
socratique. Socrateva démasquer,une foisde plus, l’ignorancetenue
pourlascience, etPlaton avouluque la dernière confrontation de ce
genretraitâtde la piété.

2.2.3 Socrateet son cas

16
Ayantprobablementà l’esprit son propre cas, Euthyphron
s’intéresse d’abord non à l’accusation portée contre Socrate, maisau
nom de l’accusateur. Platon metainsi en discussion le personnage de
Mélétos, quiseratrèsprésentdansle prologue. Celui-ci est
caractérisé comme*X+3…'Ps E#*Z3(2b8);Euthyphron ne le
connaîtpoint(2b12), etSocrate lui-même le connaîtassezpeu
(2b7);enfin,son physique estassezdésagréable (2b10-11).
Cette image plutôtdéfavorable contraste apparemmentavec les
élogesquisuivent(2c3-d1). Socrate décritMélétoscommeun
hommesavant(0+UP3), en le créditantd’une connaissance d’ordre
général (ilsaitcommenton corromptlesjeunesgens) qui lui permet
d’identifier un casparticulier(Socrate corromptlesjeunesgensdu
faitdeson ignorance,E)P.rP) etd’agiren connaissance de cause (il
décide d’accuserle philosophe devantla cité comme devantla mère
commune). Il estquestion ici des troisélémentsd’unschéma qui doit
assurerl’action correcte, précisémentletype deschéma que Socrate
voudra imposerà Euthyphron comme condition pourpouvoirjuger
ensemble le caractère pieuxouimpie desactions. Ainsi, le
philosophe assume que Mélétos se guide dans son action (donnée
comme correcte pourl’instant, carSocrate n’essaie pointdese
disculper) exclusivementd’après sesconnaissances(générale :
connaître X, etparticulière :reconnaître desinstancesde X). À ces
connaissancesSocrate opposesonE)P.rP,seuleresponsable desa
faute enverslesjeunes. Lesmauvaisesintentions, lesintérêts
personnels sontexclusd’une discussion quiveutfaireressortir
nettementl’opposition entre la connaissance, cause desactions
correctes, etl’ignorance, cause desactionsfautives. Grâce à cette

16
Euthyphron estaussi impliqué dans un procès(2a) dontl’élémentdesurprise est
constitué parla personne deson adversaire (4a).

26

LA PIÉTÉ CHEZ PLATON

connaissance, Mélétosprendrasoin desjeunesgensd’abord, puisdes
gensplusâgés, et sera pourla cité lasource desplusnombreuxetdes
plusgrandsbiens(3a3-4).
L’ironie de cespassages,trèsévidente, consiste à attribuercette
connaissance àun personnage qui nes’estjamais soucié deschoses
en discussion (cf.Apologie,23c,25b,26b). Ce faisant, Platon a
voulucréer un personnage en quelquesortesemblable à celui
d’Euthyphron, le «connaisseur», etanticiperainsiune opposition
quise fera jouraulong dudialogue. En outre, l’auteurobtient un bel
effeten opposantlesconnaissancesde ce jeune inconnuà
l’ignorance du vieuxphilosophe.
Qu’il comprenne ounon l’ironie de Socrate, Euthyphron estd’un
autre avis surle casen discussion. Ilsoutientqu’accuserSocrate
d’avoircorrompula jeunessesignifie commettreune injustice et
nuire à la cité. Etcela, carMélétos s’estattaqué dèsle débutà ce que
la cité a de meilleur(EU- $201rP3 F/RT0.P%,3a7-8). Enfin,
Euthyphronveut savoirparquoi précisémentSocrate corromptles
jeunesgens.
Onvoitcommentle dialogue cerne progressivement son objet.
L’ignorance de Socrate,responsable de la corruption de la jeunesse,
consisteraità fabriquerdesdieuxnouveauxetà ne pascroire aux
anciens('P%*+%3 ,+%+'*1P .T+$3h 1+%3 S- E/RPr+23 +, *+)r7+*1P,
3b2-3, cf.Apologie,24b8-c1). Vuque l’Euthyphronfait
explicitementdériverle premiergrief dudeuxième, etque ce
deuxième grief justifie principalementla#/PU8 E0XQT%P3, le débat se
placesurleterrain de la piété.
Le casde Socratese construitjusqu’à ce momentpar rapportà
l’attitude de Mélétos,traduite dans sesaccusations. Dansce quisuit,
le pointderéférencesera Euthyphron. Celui-ci croit reconnaître dans
leSP%)P*%+*socratique la cause desaccusationsetiltrouve en cela
unesimilarité avecsa propresituation. Il parle parfoisdans
l’Assemblée deschosesdivines(1> .TtP) eta l’habitude de prédire
l’avenir(3b10), maislesgens serientde lui etletiennentpourfou
()P%*P)T*+3,3c1), en dépitde lavérité desesprédictions.
Euthyphronveut soulignerdeuxpoints: cesujet se prête aux
calomniesauprèsde la foule (3b8-9);lesgensenvientceuxqui,
comme Socrate etEuthyphron, ont un don particulierdansce
domaine (3c2-3). On dira donc qu’Euthyphron considère le don de
Socrate commetoutaussiréel que lesien. Évidemment, iltientle