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Le Je-ne-sais-quoi

De
196 pages
Qu'il s'agisse du charme de la personne aimée, de quelque chose qui nous retient et nous émeut dans une œuvre d'art, le pouvoir du "je-ne-sais-quoi" tient dans cette attraction magnétique. Et si l'on se trouvait réellement aimanté par ces objets du désir ? Le présent ouvrage explore cette possibilité. Il s'agit de comprendre comment se met en place un discours propre à décrire l'effet que produisent sur nous les œuvres d'art, et plus largement de mettre au jour la croyance qui s'exprime au travers de cette impossibilité de dire.
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Benjamin RIADO
Benjamin RIADO
LE JENESAISQUOI
e Aux sources d’une théorie esthétique au XVII siècle
LE JENESAISQUOI
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
LEJE-NE-SAIS-QUOI
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul Aïm,Vivre et exister,2011. Franck Jedrzejewski,Ontologie des catégories, 2011. Michel FATTAL,Paroles et actes chez Héraclite. Sur les fondements théoriques de l’action morale, 2011. Nadia BOCCARA et Francesca CRISI,Émotions et philosophie. Des images du récit aux mots de la philosophie, 2011.Paul DAWALIBI,L’identité abandonnée. Essai sur la phénoménologie de la souffrance, 2011. Firmin Marius TOMBOUE,Jürgen Habermas et le défi intersubjectif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes, 2011. Firmin Marius TOMBOUE,Jürgen Habermas et le tournant délibératif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes, 2011. Vinicio BUSACCHI,Ricœur vs. Freud. Métamorphose d’une nouvelle compréhension de l’homme, 2011. Christophe PACIFIC,Consensus / Dissensus. Principe du conflit nécessaire, 2011.Jacques STEIWER,Une morale sans dieu, 2011.
Benjamin Riado LEJE-NE-SAIS-QUOI Aux sources d’une théorie esthétique e au XVII siècle L’Harmattan
© L’HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56650-7 EAN : 9782296566507
Introduction Ha ! ha ! vous n'y êtes pas encore, mes braves compagnons, il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d'arriver. […] Vous avez l'apparence de la vie, mais vous n'exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l'âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l'enveloppe ; enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont 1 surprise . e Il n’est pas rare de rencontrer auXIXl’expression siècle « je-ne-sais-quoi » dans la littérature française. Ingrédient d’abord essentiel de l’évocation de la grâce féminine, notamment sous la plume d’Honoré de Balzac, le terme sert la captation d’un mystère dont il appartient à l’artiste comme au peintre de communiquer le charme. Selon l’écrivain, Raphaël entre autres y serait parvenu. Il relaie donc dans ce passage du Chef-d’œuvre inconnuréussite picturale déjà attestée au une e XVIsiècle par le théoricien de l’art Ludovico Dolce, pour qui le «non so che» n’est plus tant en définitive dans le sujet de l’œuvre que dans la manière des peintres, comme dans celle des 2 poètes . Un rien désuet cependant, leje-ne-sais-quoiapparaît au temps de Balzac de manière plus pondérée en prose à mesure qu’il se banalise dans le langage. Souvent associé à l’extraordinaire, et parfois même au merveilleux, il est une tournure de phrase qui dans les romans transperce la diégèse pour signaler son créateur par la première personne. Ce phénomène est ce que le romantique allemand Friedrich Schlegel appelle l’ironie, dont l’usage ne sert pas exclusivement des fins rhétoriques. Il peut introduire un niveau
1 Honoré de Balzac,Le Chef-d’œuvre inconnu, Paris, GF, 1981, p. 50. 2 Cf. Richard SCHOLAR,Le Je-ne-sais-quoi, enquête sur une énigme, T. Constantinesco (trad.), Paris, PUF, 2010, p. 23.
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de lecture renvoyant à l’expérience irréductible de l’auteur face 1 à son travail d’écrivain . Victor Hugo, dans son roman L’Homme qui rit, évoque de la sorte la pureté que dégage le personnage de Déa, jeune orpheline aveugle : « Elle avait ce je ne sais quoi de suprême de la vierge prêtresse, qui ignore 2 l’homme et connaît Dieu . » On a ainsi l’impression qu’une qualité de la personne de Déa tend à dépasser son humaine condition aux yeux de qui la voit. Déa a donc quelque chose qui la relie obscurément à son créateur. Mais duquel est-il question ici : du dieu des hommes, omnipotent et omniscient, ou bien du démiurge Hugo, qui a inventé Déa ? Ce rapport de proximité – et presque de contiguïté – entre l’écrivain et sa créature n’a-il pas à voir avec la cecité du personnage ? La privation de la vue qui influence son expérience au sein de la diégèse ne refléchit-elle en effet pas l’impossibilité pour l’écrivain d’accéder au monde qu’il a créé par l’expérience phénoménale ? Ce monde 3 qu’il a façonné, Hugo ne peut qu’en avoir le contrôle , mais son expérience face à lui est toujours celle de l’écrivain,Deus supramundus, jamais de la créature. Il y a par conséquent quelque raison de penser que le dépassement de la condition humaine d’un personnage de roman peut renvoyer à l’écrivain. Mais l’expérience que l’on pense faire duje-ne-sais-quoien dehors du fait littéraire, nous renvoie nous-même à notre sort de créature. Non pas que leje-ne-sais-quoiait toujours une charge transcendante ou qu’il suppose toujours un dieu, mais
1 Selon Alain Berrendonner, l’ironie « c’est s’incrire en faux contre sa propre énonciation, tout en l’accomplissant ». Voir sesÉléments de Pragmatique linguistique, Paris, Minuit, 1981, p. 216. Chez Schlegel en particulier, voir Ernst BEHLER,Ironie et Modernité, de Schlegel à Nietzsche, O. Mannoni (trad.), Paris, PUF, 1997, p. 128et suiv. 2 Victor HUGO,L’Homme qui rit, Paris, Gallimard, 2002, p. 386. 3  Jean-Paul Sartre observe et condamne la même caractéristique chez François Mauriac : « Il a écrit un jour que le romancier était pour ces créatures comme Dieu pour les siennes, et toutes les bizarreries de sa technique s’expliquent par ce qu’il prend le point de vue de Dieu sur ces personnages : Dieu voit le dedans et le dehors, le fond des âmes et des corps. » Jean-Paul SARTRE,Situations, I, Paris, Gallimard, 1993, p. 42.
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l’incapacité momentanée de dire fait signe vers le sentiment vague d’une intelligence du tout. Cette expérience de la limitation humaine compte parmi les choses les plus difficiles à décrire dans le discours philosophique, précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une chose, d’un objet positivement observable. Pour cette raison, l’expérience, tout comme l’émotion, constituent un grand défi de la philosophie occidentale, notamment contemporaine, car elles mettent à l’épreuve la clé de voûte de son édifice, sa rationalité. Cependant cette difficulté épistémologique liée à l’expression d’une expérience toujours particulière est apparue e bien avant leXIXsiècle, comme en témoigne avec force l’usage 1 très en vogue chez les Classiques de la lexicalisationje-ne-sais-quoi. Loin d’être anecdotique, l’histoire de ce terme peu e banal cristallise toutes les difficultés duXVIIà produire siècle un énoncé scientifique rationnel se rapportant de manière adéquate à l’expérience vécue, c’est-à-dire un composé de sensations et d’émotions. Mais plus qu’un symptôme du conflit animant raison et expérience – derrière lequel se profile la question de la dualité entre l’âme et le corps –le je-ne-sais-quoipose une question philosophique : celle de savoir comment une expérience indicible peut aboutir à une logique de l’expression, c’est-à-dire garder du sens malgré l’imperfection – voire la défection – de la langue censée le lui at tribuer. Quel est en somme le problème spécifique posé par leje-ne-sais-quoi ? Celui-ci est double, voire triple. Tout d’abord l’expérience ressentie par le sujet et exprimée par ce terme ambigu est très complexe dans la mesure où elle se situe empiriquement au croisement de plusieurs domaines plus ou moins bien délimités : l’expérience amoureuse, l’expérience
1 Se dit de mots complexes « constitués de deux (ou de plusieurs) mots ou morphèmes », ou bien de « syntagmes léxicalisés qui figent une construction syntaxique » et fonctionnent donc comme des mots autononmes (M. RIEGEL, J.-C. PELLATR. R et IOUL,Grammaire méthodique du français540). Le lexicographe, Paris, PUF, 1994, p. anglais Thomas Blount rapporte dans saGlossographie de 1656 : «Je-ne-sçay-quoi, four French words, contracted as it were into one [quatre mots français comme rassemblés en un seul]. »
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