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Les Chemins de la Raison

De
336 pages
De Sartre à Bachelard, des catholiques français du XXe siècle à l'école des Annales en passant par la revue La pensée, c'est à une véritable radioscopie des diverses tentatives de reconstruction de la raison en France que se livrent les 13 auteurs, de nationalités diverses, réunis dans ce volume. A cette histoire de la raison, jonchée d'échecs et de croisements des courants les plus divers, suit une réflexion sur ce que doit comporter un débat visant à tracer les grands traits d'une raison à la hauteur du XXIe siècle.
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Les chemins de la raison
XXe siècle: la France à la recherche de sa pensée

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Françoise D'EAUBONNE, Féminin et philosophie (une allergie historique J, 1997. Michel LEFEUVRE, Les échelons de l'être. De la molécule à l'esprit, 1997. Muhammad GHAZZÂLI, De la peljection, 1997. Francis IMBERT, Contradiction et altération chez J. -J. Rousseau, 1997. Jacques GLEYSE, L'instru11lentalisation du corps. Une archéologie de la rationalisation instrumentale du corps, de l'Âge classique à l'époque hypermode me, 1997. Ephrem-Isa YOUSIF, Les philosophes et traducteurs syriaques, 1997. Collectif, publié avec le con cour de l'Université de Paris X, Objet des sciences sociales et normes de scientificité, 1997. Véronique FABBRI et Jean-Louis VIEILLARD-BARON (sous la direction de), L'Esthétique de Hegel, 1997. Eftichios BITSAKIS, Le nouveau réalisme scientifique. Recherche Philosophiques en Microphysique, 1997. Vincent TEIXEIRA, Georges Bataille, la part de l'art. La peinture du lIOn-savoir, 1997. Tony ANDRÉANI, Menahem ROSEN (sous la direction de), Structure, système, champ et théories du sujet, 1997. Denis COLLIN, Lafin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale, 1997. Alain DOUCHEVSKY, Médiation & singularité. Au seuil d'une ontologie avec Pascal et Kierkegaard, 1997. Joachim WILKE, Les chemins de la raison, 1997.

@ Éditions ISBN:

l'Harmattan, 2-7384-6111-5

1997

Joachim Wilke, Jean-Marc Gabaude et Michel Vadée Editeurs

Les chemins de la raison
XXe siècle: la France à la recherche de sa pensée

Préface de Bernard Bourgeois, professeur à l'Université Panthéon-Sorbonne, président de la société Française de Philosophie

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Remerciements

Ce livre résulte d'un projet transnational promu sous l'égide de l'Unité de Recherche Associée 1394, « Philosophie politique, économique et sociale », du Centre National de la Recherche Scientifique. Nous sommes profondément obligés à Georges Labica, fondateur et premier directeur de l'U.R.A. 1394, à Tony Andréani et Etienne Balibar qui ont pris sa relève en 1995, ainsi qu'a Mireille Delbraccio, du secrétariat de l'U.R.A. Nous exprimons nos remerciements aux collègues et amis qui ont favorisé la marche du projet, et, notamment, à Joël Biard, Ali Chenoufi, Taoufik Chérif, Jean Ferrari, Etienne François, Xavier de Glowczewski, Maurice Godelier, André Robinet, Lucien Sève, Gerd Siebecke, Emmanuel Terray et Nicolas Tertulian, au Centre Marc Bloch (Berlin) et aux éditions VSA (Hambourg). Nous serons reconnaissants aux lectrices et lecteurs contribuant, par leurs critiques et conseils, aux progrès ultérieurs de nos recherches. Nous dédions cet ouvrage aux trois chômeurs de Maubeuge qui, un soir de septembre 1995, ont pris le rapide Paris-Berlin pour retourner chez eux (voir infra, fin première partie).

SOMMAIRE
Préface. Par Bernard BOURGEOIS

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Première partie. Les tourmentes de la raison Panorama historique au fil des décennies, Par Joachim WILKE De De De De De De De De De De 1900 à 1910. Début raisonné de siècle 1911 à 1918, Désenchantement sanglant 1919 à 1928. La prodigalité des échanges 1929 à 1940. Devant la porte: la contradiction, les défis, la débâcle 1940 à 1947. Raison libératrice 1947 à 1958. Quand les horizons infinis cachent la limite 1958 à 1968. D'un entre-deux où la Raison fait fi de l'Histoire 1968 à 1979. L'approche de la complexité 1979 à 1989. Prélude à l'après-midi d'une fin 1989 à 1995. La Grande Dérive

13 15 21 25 29 35 41 57 71 89 !O3

Deuxième partie. Des chantiers de la raison Etudes spécialisées l Comment se fait un rationalisme qui n'est pas uni L'aventure française de la raison hégélienne Par Jacques D'HONDT Comte et Bachelard ou les vertus cognitives et morales des raisons prouvées Par Zeineb CHERNI BEN SAÏD L'épistémologie française a-t-elle déserté le rationalisme au cours de ce siècle? Par Michel VADEE La Raison dans l'histoire. Selon la Critique de la raison dialectique de Sartre: l'histoire a-t-elle un sens? Par Menahem ROSEN

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De l'historiographie rationnelle: l'école des Annales. Par Juraj BALAZ Intuition et raison chez Bergson Par Evanghélos MOUTSOPOULOS II - Pilier ou repoussoir, la foi côtoie la raison La raison chez les catholiques français au XX. siècle Par Jean-Yves CALVEZ III - Au grand large du monde social, quelle boussole? Le rationalisme moderne selon La Pensée Par Jacques MILHAU et Guy BESSE Pour aller vers un monde libre Par Samir AMIN Troisième partie. Tradition, action, avenitEtudes de rétrospective-prospective La raison associative Par Jean-Marc GABAUDE A propos du concept de raison et de l'Europe Par Manfred BUHR Cultiver la raison Par Joachim WILKE

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Préface
Le XXe siècle n'aura pas été plus déraisOlmable ou irrationnel qu'un autre, même si le pouvoir considérablement accru de la rationalité scientifique et teclmique a rendu beaucoup plus tragiques les effets des manquements aux exigences de la raison pratique. Ces manquements ont été, certes, généraux, mais ce n'est pas en France - tant s'en faut! _ qu'ils ont produit les plus effroyables dévastations. Il est vrai que la République française a dû son être, en quelque sorte, à ce qu'on a pu regarder comme la mise en œuvre juridico-politique de la raison cartésienne, à la Révolution entreprise en 1789 par la « grande nation ». Le rationalisme a ainsi originairement fait corps avec la France moderne: il est, pour ainsi dire, la philosophie naturelle de celle-ci, en dépit d'interrogations ponctuelles réitérées qui s'expliquent d'abord par son lien avec un tel destin conflictuel ou révolutionnaire. Cependant, la pratique française de la raison, aux yeux des maîtres-penseurs rationalistes de l'événement de 1789 et de ses suites, qui, précisément, ne furent pas français, ne s'est pas réfléchie en France dans une théorie générale et fondamentale de la raison. C'est bien chez Kant ou chez Hegel qu'une telle théorie a été élaborée comme théorie positive et, à ce niveau, pour la dernière fois. C'est également hors de France, en Allemagne, que, au terme du XIXe siècle, elle a été soumise à une critique non moins générale et fondamentale par Nietzsche. Le XXe siècle s'est nourri, pour l'essentiel, du débat radical entre le penseur qui a ouvert le siècle précédent: Hegel, et celui qui l'a fermé: Nietzsche; cela, dans une relative homogénéité tempérant, sinon dissolvant, les particularismes nationaux qui affectèrent le destin de la réflexion philosophique entre la fin du rêve européen de Napoléon et la première guerre mondiale. La France a ainsi participé au mouvement général de contestation du rationalisme kantien et hégélien, qui s'est déployé malgré certaines résistances et certains renouveaux du kantisme et du hégélianisme, tout au long du siècle présent. Mais son attachement natif à la raison, d'une part, ne la désignait pas pour conduire les mises en causes les plus significatives de la raison spéculative - elles furent, en effet, plus germaniques et anglo-saxonnes que proprement françaises - , et, d'autre part, lui fit bien plutôt présenter encore comme du rationalisme son arrachement à

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une telle raison. La philosophie française a pu, de la sorte, au XXe siècle, protester de son rationalisme développé, concrétisé, appliqué, mais n'a guère construit une théorie précise et globale - même chez Sartre - de la raison qu'elle voulait nouvelle. Le premier demi-siècle s'achève dans la dénégation, par la violence de l'histoire, du pouvoir d'une raison dont le statut au fond non historique avait été progressivement contesté. Certes, on avait bien commencé par introduire dans la raison la dimension du devenir en la libérant d'un système tout fait de catégories. Lalande rapporte à la « raison constituante », immuable en sa puissance d'identification, une « raison constituée » variable. Brunschvicg fait se découvrir la raison à elle-même, en sa subjectivité constructrice, à travers ses configurations culturelles - d'abord scientifiques - objectives, dont il enchaîne les étapes. Toutefois, ce n'est là que médiatiser l'auto-position d'une puissance qui demeure absolument maîtresse de son propre devenir. Auto-position que va mettre en question l'imposition, par le développement de la science et de la technique, d'un ordre originellement immanent à la structuration et processualité des choses elles-mêmes: le caractère non subjectif et idéal, mais objectif et naturel, de cet ordre, se traduit par son sens régional, particulier, divers, à l'image de la diversité constitutive de la réalité. Cependant, un tel transfert, du sujet à l'objet, de l'Un au multiple, du pouvoir unificateur, ordonnateur, de la raison, n'est-il pas la négation déguisée de celle-ci? La critique du rationalisme se fait plus radicale avec le bergsonisme, qui dénonce dans la pseudo-totalisation rationnelle la prétention du simple entendement, équivalent subjectif de l'extériorisation objective, l'un et l'autre étant la retombée de la réalité intérieure de la vie qui se révèle à elle-même dans la totalité vraie de l'intuition. Mais l'exaltation de la vitalité a pu, en France aussi, égarer son énergie au plus loin de toute spiritualité, dans un totalitarisme absolument irrationnel. La catastrophe de la seconde guerre mondiale fut, du moins, ainsi rattachée en France à l'infidélité à la raison, alors que là où celle-ci avait été accomplie en sa modernité, la philosophie fut tentée de lui imputer la responsabilité de celle-là. Le second demi-siècle philosophique français s'inaugure bien dans la tentative de réconcilier la vie et une raison alors comprise comme dialectique. Hegel, mieux connu à travers l'exploitation diffusée des travaux de Kojève et Hyppolite, salué par les nouveaux courants philosophiques, constitue la référence essentielle. Mais celle-ci devient

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bientôt négative. On pense devant Hegel - qui profite de l'expansion du marxisme - , mais contre lui - dans une critique de la pensée dialectique qui en fera sa cible avant de s'en prendre à Marx. Sartre libère la raison dialectique de son idéalisation hégélienne, mais la dégage aussi de sa matérialisation marxiste dogmatique en restituant la continuité intelligible du processus totalisant de la praxis collective. Le matérialisme rationnel de Bachelard est plus attentif à la positivité phénoménotechnique des coupures et ruptures scientifiques que soucieux spéculativement de l'identité historique qu'elles animent et qui se réalise par elles: il ne forge guère de concept ontologiquement et gnoséologiquement nouveau de la raison (en tant que puissance totalisante) et de la dialectique (comme identification par différenciation de soi de la différence). Quant au structuralisme d'un Lévi-Strauss, il fait de l'unité la propriété immédiate de la multiplicité, dans un ordre synchronique ne résultant pas d'un processus diachronique par lequel l'unité, alors active comme raison, engendrait une multiplicité par auto-différentiation de soi: retour à un matérialisme qui se veut vulgaire et non dialectique. En tout cela, on se dit généralement encore rationaliste, mais en affinnant une rationalité qui n'est plus instaurée par une raison dont on s'épargne alors la théorie. La raison élabore une théorie dont le contenu l'oublie ou la nie. Contradiction que les exigences de la pratique font éclater en tant que t~lle. L'actualité' philosophique en France est désormais celle d'un effort multifonne en vue de ré-instaurer, théoriquement et pratiquement, la raison. Il faut enfin penser véritablement un rationalisme dont l'aveu fonnelne fait plus guère que traduire une puissante tradition française. Or, le préjugé rationaliste français a pour contenu spécifique celui d'une raison dont la vertu totalisante ou systématisante s'accompagne d'une interrogation constante sur elle-même: même instruite de l'apport intégrateur de la raison allemande, la raison reste, en France, profondément marquée par l'esprit critique du siècle des Lumières, hardie extension du doute cartésien. C'est ce moment fondateur de la pensée modeme révolutionnée par Descartes qui est sans cesse réactualisée institutionnellement en France par l'enseignement général de la philosophie dans les établissements secondaires. C'est d'abord ici que se joue, pour une large part, le destin du rationalisme en France et, à travers elle, sinon dans une future ou éventuelle Europe, du moins dans le monde philosophant francophone. Cet aspect du rôle de la France en

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tant que gardienne cosmopoIitique de la raison critique comme principe de la culture humaine est, à juste titre, souligné par les auteurs qui ont participé à l'écriture du présent ouvrage. Ses trois principaux responsables, M.M. Joachim Wilke, Jean-Marc Gabaude et Michel Vadée, sont, il est vrai, aussi des animateurs zélés des Congrès de 1'« Association des sociétés de philosophie de langue française ». Ce n'est pas là l'un des moindres enseignements du remarquable et passionnant bilan, tout à fait original, dressé sous leur égide, en cette fin du XXe siècle, sur la manière dont la pensée française a assumé, au cours d'un siècle bouleversé et bouleversant, son héritage rationaliste. Celui-ci, en France aussi, a connu bien des aventures. Elles ont montré par leur négativité même, que l'affirmation, comme principe vivant de l'existence, de la raison, requiert l'effort astreignant pour penser véritablement et strictement une telle raison en sa concréité la plus actuelle. C'est à cette condition que la philosophie pourra espérer réaliser, à notre époque, sa destination, qui consiste toujours, pour elle, à penser son monde.
BERNARD BOURGEOIS

Première partie

Les tourmentes de la raison
Panorama historique au fil des décennies

De 1900 à 1910 Début raisonné de siècle

A la veille du nouveau siècle, voici quelques souvenirs de celui qui prend congé. Fil conducteur: les péripéties qu'a connues le cheminement de l'idée de raison. En route, surprises, défis, tournants n'ont pas manqué; il Y en a eu à peu près tous les dix ans, et il est peut-être utile de les rappeler. Dr.Joachim Wilke, traducteur, ancien chercheur à l'Académie de Berlin-Est, à présent associé à l'URA 1394 du CNRS, se charge de la tâche. 1 L'entrée de la raison dans le XXC siècle peut se retracer à partir d'une place bien parisienne. On y accède par le Boulevard Saint-MkheJ, on y est accueilli par des arbres; à droite il y a les Presses Universitaires de France, là-bas à gauche, Vrin ; sur la balustrade des nuées de jeunes filles en fleur. Un peu coincé parmi les arbres, un monsieur au regard imperturbable fait semblant de garder ses distances. Ce n'est que le fait du marbre dans lequel on l'a taillé; en vérité, son esprit, celui de l'âge enfin advenu de la Science Positive, exerce une forte influence sur ce qui l'environne. Et c'est au fond, derrière la statue d'Auguste Comte, le grand édifice de la Sorbonne. Depuis sa fondation en 1252, la Sorbonne a connu bien des aménagements. Celui d'aujourd'hui, enfant de l'aube de notre siècle, né en 1900, ressemble par son architecture à une citadelle de la Raison. Ce qui n'empêche pas les gens de prendre leur bière ou leur salade dans les brasseries et salons de thé qui s'alignent sur le glacis, pardon, sur la Place de la Sorbonne, et de bavarder là sur ce qui peut arriver d'lmmain. COIltradiction ? On va le voir. * Au début du siècle, la réflexion sur la raison n'est pas réservée aux célébrités ; elle a une dimension de masse, où les universitaires côtoient les enseignants des lycées et les gens cultivés qui proviennent de diverses professions. Ne perdons pas de vue cet ancrage de l'attachement à la raison. Soulignons, en outre, la jeunesse des hérauts du rationalisme. A la charnière des siècles, les docteurs André Lalande et Léon Brunschvicg n'avaient que quelque trente ans. Venant de soutenir leurs thèses, ils n'accédèrent au professorat de la Sorbonne qu'en 1909. En attendant, le premier, futur chef de file du rationalisme néo-kantien, avait contribué à fonder « un foyer spiLes ajouts liminaires en italique, encadrés ou non, sont des notes de la rédaction.

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rituel pour tous ceux qui se réclament de la raison» 2 - foyer que constitue, depuis 1901, la Société Française de Philosophie (SFP) dont Lalande devait assurer le Secrétariat général jusqu'en 1937. Le second, L. Bnmschvicg, avait déjà fondé, avec Xavier Léon, en 1893, alors qu'il n'avait que vingt-quatre ans, la Revue de M.étaphysique et de Morale qui deviendra solidaire de la SFP. Il était de la partie quand X. Léon organisa à Paris, en 1900, le 1erCongrès International de Philosophie. Embryon des futurs Congrès Mondiaux de Philosophie, la rencontre appelait à « créer la conscience de l'humanité» 3. Ainsi la visée universaliste accompagna d'emblée l'enracinement national de l'idée qui nous occupe. Décelable dès le tournant du siècle, l'influence d'A. Lalande et L. Brunschvicg s'exerça jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale. Qu'était donc ce rationalisme qu'ils promurent si activement? Il repose sur des traits communs: la foi dans la Raison une et indivisible, la confiance dans le Progrès, le refus de Hegel, le silence sur Marx et la réaction critique à l'évolutionnisme d'Herbert Spencer. Mais peut-on parler d'un seul et même rationalisme? Plutôt réaliste, Lalande mise sur le mouvement de la nature humaine pour concevoir l'union des hommes, dont il suppose l'accord naturel des consciences sous l'égide de la raison. Pour lui, la raison fait œuvre de connaissance; il n'accepte pas les suppléments - ou pis-allers - métaphysiques. La raison théorique sert de base à la raison pratique, car elle constitue un système de normes intellectuelles: il revient aux hommes d'en prendre conscience. Cependant ils ne pourront pas déduire des règles éthiques à partir des lois de la nature où règne le second principe de la thermodynamique; en revanche, ils auraient à faire pénétrer la justice dans la nature, leur sociabilité pouvant servir d'instrument pour cette pénétration, pourvu qu'ils soient tous reconnus comme personnes égales. Quant à Brunschvicg, il fonde l'unité de la raison sur l'histoire de la pensée humaine: son système valorise les idées, il se refuse au réalisme. La force motrice de cette histoire aura été le développement rationnel des sciences qui, pour ce philosophe, n'ont pas à découvrir les lois de la matière. Les sciences procèdent par la voie du jugement raisonnable qui se constitue sur le mode de la possibilité, c'est-à-dire de ce que l'analyse positive des données permet de connaître, sans essai préalable de synthèse métaphysique. Ce faisant, les sciences arrivent à formuler mathématiquement des lois du réel;

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X. Léon, allocution lors de la séance inaugurale de la SFP (7 février 1901). Cité dans J.-M Gabaude, Un demi-siècle de philosophie en langue française, Ed. Montmorency, Montréal, 1990, p. 22. Cf. infra l'étude de l'auteur sur la raison associative. Cité dans J.-M. Gabaude, op. eit., p. 20.

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elles vont, de manière active, de l'esprit à la matière. Lue de cette façon, l'histoire de la pensée contient les valeurs authentiques de la raison qu'il s'agit de connaître, et ce, pas seulement par la contemplation: l'unité visée serait celle d'un acte. Acte libérateur 1 Les mathématiques et les sciences exactes n'ont-elles pas déjà brisé les étroitesses de la géométrie euclidienne et mis en cause la physique de Newton? Suivant de près les développements contemporains, Brunschvicg pense que la raison ancrée sur la science ne trouvera pas de bornes et servira de garant de la liberté des hommes. Liberté que aura pourtant à assumer une humanité concrète, victime d'illusions dont il faudra se dégager. Troisième figure importante du rationalisme néo-kantien, Emile Durkheim dispensait l'enseignement philosophico-sociologique en Sorbonne

depuis 1902. 4 Pour lui, la raison avait à reconstituer le consensus de la
conscience sociale dans une société malade d'une anomie et d'un déchirement psychique et même corporel causé par la division du travail, l'individualisme et l'oppression du prolétariat. La sociologie scientifique, à partir de la statistique sociale et de l'établissement des lois régissant les phénomènes sociaux, devrait faire le point sur cette maladie et proposer une cure, c'est-àdire des méthodes pour renouer les solidarités perdues. La raison selon Durkheim implique donc l'instauration du socialisme - instauration graduelle, consensuelle, sans abolition de la propriété privée, par la force croissante exercée du côté des corporations ouvrières et des groupes de métier. Une certaine inspiration socialiste, ainsi que l'attention aux processus symboliques, sont restées des traits caractéristiques de l'école sociologique française à travers le siècle. Notons l'amitié qui, depuis leurs études à l'Ecole Normale Supérieure (ENS), lia Durkheim et Jean Jaurès, le professeur de philosophie de Toulouse devenu député socialiste de Carmaux et fondateur de L'Humanité. Sous la pression des luttes sociales, le rationalisme plutôt classique se combina, chez Jaurès, avec une partie de la doctrine économique et historique de Marx. Le rationalisme « à la Sorbonne» apparaît ainsi comme un pôle important du champ de pensée qui se constitue pendant les années 1900. Il regroupe une diversité de démarches, et le dialogue qui se tient autour de lui, au sein du courant associatif, démultiplie encore les variantes. Mais ce pôle répond-il aux interrogations qui s'élèvent un peu partout? Axé autour de l'entendement et de son activité pensante, prenant appui sur les sciences et les mathématiques, se réclamant de la seule pensée occidentale, la compréhension commune de la Raison se retrouve devant les défis lancés de divers côtés: mise en cause de la physique classique par 4 E. Durkheim était l'un des maîtres de L. Brunschvicg. Ce dernier range la sociologie panni les sciences exactes dont l'histoire sert de base à l'unité de la raison.

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Planck et Einstein; crise des mathématiques annoncée par Weierstrass et Cantor; affirmation freudienne du poids de l'inconscient dans le comportement; intérêt croissant que les cultures orientales suscitent parmi les lettrés d'Europe. La distinction du rationnel et de l'irrationnel se trouve problématisée par les secousses qui ébranlent le champ des sciences et qui s'ajoutent aux vagues de fond déclenchées par l'avant-gardisme culturel. Ne voit-on pas, devant les immeubles les plus classiques, les stations métro garnies du style « nouilles» ? Voisin de la Sorbonne, le Collège de France connaît une sorte de fronde: un public important suit les conférences d'Henri Bergson qui développe la philosophie de la vie. Renouvelant la tendance spiritualiste, Bergson proclame une positivité et un empirisme nouveaux, entés sur le vécu dans le tréfonds individuel où règne la durée pure. En appelant à créer du radicalement nouveau, la durée stimule l'acte libre, créatif. Mais la vie, elle aussi, est création qui l'emporte sur les obstacles érigés par la matière; c'est l'évolution créatrice. Aussi une affinité d'essence permettra-t-elle d'obtenir un savoir relatif sur le Tout à travers la saisie du Moi profond. Or cette saisie reste difficile, le Moi propre se cachant sous un Moi socialement conditionné et inséré dans le monde des activités bornées, intéressées où règne une temporalité autre, spatialisée et par là mesurable, mais aussi faussée, car elle donne l'illusion que l'évolution est prévisible, calculable. Sans nier l'importance de la connaissance intellectuelle, Bergson en relativise la place et il propose une recombinaison des capacités instinctives et intellectuelles dans 5 ce qu'il appelle l'intuition ; il va jusqu'à affirmer un besoin de métaphysique, voire de mystique (pour s'unir au Tout), afin que l'humanité puisse continuer son évolution. Ce qui oppose Bergson à ses voisins de la Sorbonne. Si celui-là s'élève contre une certaine imposture de l'intellect, ceux-ci voient la raison mise en question. Car à cette époque, la notion de raison n'est pas encore celle d'un Ilya Prigogine qui, scientifique rigoureux, rendra hommage aux pressentiments bergsoniens. Une attaque anti-rationaliste se prépare d'un autre côté. L'affaire Dreyfus divise les esprits: le capitaine français, juif, condamné à tort pour espionnage, vient d'être gracié en 1899, mais ne sera réhabilité qu'en 1906. Tandis que la Ligue des Droits de l'homme revendique cette réhabilitation, une Ligue de la patrie française rassemble les intellectuels droitiers qui s'y opposent. Leur porte-parole, Charles Maurras, écrivain aux ambitions philosophiques, dirige l'Action française. Il prône les valeurs monarchiques et organiques jadis érigées par Bonald et Maistre contre la Raison des Lumières. Maniant un esthétisme élitiste dans le sillage du Renan tardif, il loue le sang, le terroir, la famille ou la corporation placées sous la direction du père, 5
Cf. infra l'étude d'E. Moutsopoulos.

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du noble, etc. Il combat l'esprit judéo-chrétien, défenseur de l'égalité des hommes, et il proclame que, sans l'Eglise, l'Evangile serait du poison. Partant de prémisses douteuses, son raisonnement pseudo-rationnel amène à l'antisémitisme. Maurras va manifester son rapport vrai à la patrie après l'invasion nazie, en collaborant avec l'occupant. Il finira par être radié de l'Académie. Quant à Bergson et Brunschvicg, juifs tous deux, ils auront trouvé une mort lamentable sous l'occupant. * Résumons. La première décennie du siècle présente un champ de pensée structuré par (au moins) trois composantes majeures: . Pôle rationaliste, assez différencié, à dominante néa-kantienne et scientiste, avec son enracinement populaire et sa visée universaliste. Courant qui se forme autour de la pensée bergsonienne, essayant une conciliation de la science et de la métaphysique dans la visée du Tout, avec un auditoire plutôt littéraire. Pôle anti-rationaliste qui réaffirme la cause des privilégiés d'antan sous l'emblème provisoire d'un patriotisme étroit.

. .

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De 1911 à 1918 Désenchantement sanglant

Au commencement, la deuxième décennie offre une série importante d'ouvertures. En 1911, au Colloque Solvay, le matérialisme philosophique français fait sa rentrée avec la communication de Paul Langevin. L'éminent physicien qui avait développé, de manière indépendante, des conclusions similaires à celles de la théorie einsteinienne de la relativité restreinte, en tira les conséquences pour les démarches scientifique et philosophique. Futur co-fondateur d'une revue du rationalisme moderne l, il prit ses distances tant de la suffisance positive que de la spéculation impérative: pour lui, ni les catégories philosophiques ni les résultats scientifiques n'ont de valeur absolue. Ils ne sont dans le meilleur des cas que de bonnes approximations. A la différence du logicisme et du déterminisme unilinéaire, il affirme (en 1913) que le seul lien possible entre le monde des atomes et nous est le calcul des probabilités (cher aussi à Brunschvicg, éditeur de Pascal). En conséquence, même d'un point de vue matérialiste, il n'y aura plus, pour conduire la pensée rationnelle, ce démon laplacien qui pourrait calculer les données matérielles du futur; la vérité aura ses incertitudes; la raison doit s'en rendre compte. En 1911, se tient le Congrès philosophique international de Bologne. Là, Henri Bergson, auditeur attentif de Langevin 2, avance son idée de l'intuition philosophique, représentant la nouvelle positivité sur le terrain historiographique : à savoir la conquête progressive du noyau d'une pensée. A nouveau, Bergson attise le débat, cette fois sur l'histoire de la raison. L'année suivante, naît la pensée française de l'existence. A 23 ans, Gabriel Marcel élève des objections contre les traditions du positivisme scientiste et de l'idéalisme spéculatif. Tandis que le rationalisme de la Sorbonne s'alignait sur le criticisme en concevant la pensée réflexive à partir d'une observation désintéressée, Marcel pose que la réflexion vraie équivaut à la participation de l'observateur aux événements. Tandis qu'à la Sorbonne on privilégie la connaissance, Marcel défend une pensée qui transcende le savoir. C'est que la réflexion/participation, qui est l'autre nom de l'existence, engage le corps propre de l'existant lui-même dans son unicité. Dès lors, Marcel, qui participera au dialogue au sein du mouvement associatif, fonde
Il s'agira de La Pensée (à partir de 1939). Cf., ci-après, l'ètude de 1. Milhau et G. Besse. Bergson en fera part dans Durée et simultanéité. Apropos de la théorie d'Einstein, Paris, Alcan, 1922. 21

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sa réflexion sur l'implication de l'observateur dans les stations d'une vic radicalement singulière qui ne peut pas échapper au mal absolu, à la mort. Il se démarque de Bergson: il n'y a pas de vie en général ou de voie mystique où l'on pourrait s'unir au Tout, à l'observatoire central dont Marcel, malgré sa religiosité profonde, nie la possibilité. Ainsi, la pensée française de l'existence (que l'on fausserait en lui plaquant la fiche « existentialiste}}) revendique dès la deuxième décennie du siècle les droits fondamentaux de la singularité et de l'idiosyncrasic humaines dans le champ de pensée d'une raison qui, pour se vouloir univcrsaliste, risquait d'aplatir les ressources les plus profondes de l'universel. Marcel intervient dans un contexte de crise aiguë, de guerre imminente. Le mal absolu menace à l'échelle mondiale. C'est le temps de crier au secours, au respect de la vie singulière. Or, si vers la fin du siècle, l'analyse scientifique du fait singulier (trajectoire, biographie singulières) s'approfondira, où en sera-t-on avec ce respect? D'où l'actualité de Marcel. Un an plus tard, en 1913, une autre diversification importante émane du pôle rationaliste lui-même. Emule de Durkheim, Maurice Halbwachs dégage le rôle qui, entre les plans de l'universel et du singulier, appartient au plan du particulier dans la saisie rationnelle des faits sociaux. Sa thèse sur La classe ouvrière et les niveaux de vie inaugure la sociologie différentielle. De son côté, Jean Jaurès joint à la raison, à l'effort pour sauvegarder la paix, les potentialités philosophiques, politiques et sociales qu'offre l'attachement populaire. Il s'engage dans l'action réconciliatrice du mouvement socialiste dont le Congrès plurinational de Bâle (1912) manifeste le potentiel pacifiste. Mais du côté opposé, les pourfendeurs traditionalistes de l'agir raisonné font flèche de tout bois. Le nationalisme de l'Action Française attise les humeurs belliqueuses. En même temps, ce courant profite des aversions pour un positivisme et un rationalisme sorbonnais trop étroits. Il gagne l'adhésion provisoire d'un Jacques Maritain, futur représentant de la pensée personnaliste. En écho aux tirades irrationalistes, appels à la violence, Jaurès est assassiné le 31 juillet 1914. Début août, c'est la guerre. Que devient le respect des existences singulières lorsque, au feu roulant des tranchées, s'ajoute la répression contre les régiments mutinés? Que devient l'universalisme, l'union au Tout quand on voit Bergson remplir les missions de l'un des belligérants 3, tandis que des nationalistes allemands l'accusent de plagier Schopenhauer, qu'un Thomas Mann, un Max Weber ne peuvent résister à la marée pseudo-patriotique ? Que devient l'assainissement de la conscience sociale ? Avant de mourir en 1917, Durkheim n'en verra plus le besoin que là où un système mental et moral national incite au 3 Pour négocier l'entrée des Etats-Unis dans la guerre contre l'Allemagne.
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bellicisme contre la France dite pacifique. Entre Colonne de Vendôme et Sïegessdule 4, le discours meurtrier des sourds et muets fait sombrer la Raison dans un désenchantement sanglant. *

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En résumé, le champ de pensée des années 1910 se caractérise par: l'activité croissante du pôle rationaliste néo-kantien ; la diversification des composantes plus ou moins proches qui se regroupent autour de lui (point de vue réaliste; point de vue des entités sociales particulières; mouvement pour la sauvegarde de la paix) ; l'intensification du questionnement adressé à ses représentants (sous l'aspect historiographique, sous celui de la singularité humaine) ; l'aUisement funeste des sentiments anli-rationalistes.

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Colonne triomphale à Berlin. 23

De 1919 à 1928 La prodigalité des échanges

Le conflit terminé, un cordon sanitaire protège les anciens belligérants de la révolution provoquée à l'Est. On retourne à l'ordre auquel on était habitué: dominance, en Sorbonne, du rationalisme brunschvicgien. Reste que les amphithéâtres se remplissent de la génération perdue qui vit la raison en proie à une crise. Pour l'étudiant Paul Nizan, c'est une boussole sans aiguille. Mais une conception qui fonde l'unité de la raison sur l'histoire de la pensée humaine, dispose d'un potentiel de rajeunissement: elle peut accueillir beaucoup, sinon tout, de ce que produit cette pensée dans sa liberté. Le rationalisme dominant s'enrichit, notamment, grâce à la multiplication des échanges, dans un mouvement de régionalisation/internationalisation. Pendant les années vingt, le courant associatif fonde plusieurs sociétés régionales de philosophie qui vont relativiser le poids du centre parisien. Le processus débute hors de l'Hexagone, en Suisse romande (1920) et à Montréal (1920). Il se poursuit à Lyon (1923), à Marseille (1926), à Toulouse (1928). C'est l'amorce d'un élan philosophique francophone dont on aura à reparler parce qu'il ne cesse de fédérer ceux qui se réclament de la raison. 1 Autre facteur décentralisateur: avec M. Halbwachs, une partie importante de l'activité sociologique rationnelle se déplace à Strasbourg où l'Université a été refondée. C'est à partir de là que le continuateur d'E. Durkheim œuvre pour ouvrir la pensée française à la réception des idées produites par Keynes, Pareto, Schumpeter, Veblen, Max Weber. La régionalisation-internationalisation démultiplie les échanges. Mais ceux-ci incluent aussi, comme l'enseignait Marcel Mauss, neveu et collègue de Durkheim, quelques moments surprenants. Si le jeu du don et du contre-don lui paraissait fonder, en conjonction avec le rythme des deux grandes saisons de l'année, de larges parties de la vie sociale, ces échanges non-commerciaux pouvaient culminer dans les pratiques étranges du potlatch amérindien où les partenaires tentent de rivaliser dans la prodigalité. Instituée d'après les idées du président américain W. Wilson pour stabiliser la paix, la Société des Nations crée la Commission internationale de Coopération intellectuelle où se rencontrent des personnalités illustres: Marie Curie-Sklodowska, Albert Einstein, Henri Bergson, Paul Valéry. Et Bergson de tenter, en 1922, un contre-don aux théories d'Einstein, en par-

Pour plus de détails philosophiques, cf. infra l'étude de J.-M. Gabaude. 25

tant du sens commun et de l'intuition sensuellc. 2 S'il trouve un pont qui mène de la durée du vécu individuel au temps en général, s'il propose l'idée stimulante d'une simultanéité dc flux, son ouvrage ne fait que baliser les limites d'un intuitionnisme prodigue. Pour sa part, Einstein, invité par Paul Langevin en dépit de l'hostilité des nationalistes et des racistes, marque de son empreinte l'année 1922 par une série de conférences prononcées en France. Ainsi se dessine une nouvelle image du monde, sur le fond de la théorie de la relativité et des découvertes dans le domaine des effets quantiques. Une rationalité rigoureuse en construction dépasse de loin toutes les certitudes de l'intuition. Le temps sc dilate; l'espace se courbe; on considère l'union quadridimensionnelle de l'espace-temps; les infinités vont trouver un seuil inférieur avec les quanta, un seuil supérieur dans J'image d'un monde incurvé, et la formule E = mc2 révèle que la masse des corps même immobiles équivaut à un réservoir d'énergie inimaginable. La nouvelle image du monde dérange les boussoles. A Paris, Louis de Broglie publie en 1924 sa thèse sur la théorie des quanta où il postule le caractère double des particules élémentaires, chacune d'eUes se doublant d'une onde de probabilité (en ce qui concerne sa trajectoire future). Avec l'autrichien Schrôdinger, il va construire le versant réaliste et déterministe
de la microphysique contemporaine

- point

de vue assumé par Einstein dans

la macrophysique. A cette mécanique ondulatoire s'opposera la mécanique matricielle élaborée par le danois Niels Bohr et l'allemand Heisenberg: versant opérationnel, sinon positiviste, et indéterministe de la microphysique contemporaine où l'on postule, à côté d'une influence décisive de l'opérateur sur les résultats de l'expérience, l'impossibilité de principe de mesurer exactement à la fois la position et l'impulsion d'une particule donnée. Cette situation de crise intellectuelle trouva des réponses diverses: plutôt optimiste chez les néo-kantiens sorbonnais qui réussirent à intégrer les connaissances nouvelles dans leur conception d'un progrès « curviforme » de la raison; plutôt amère dans la pensée de l'existence, avec la publication par G. Marcel (en 1927) de son Journal métaphysique; plutôt transcendantale dans les approches de J. Maritain qui, par aiIIeurs, prend ses distances en 1926 vis-à-vis des menées de l'Action Française. Une réponse, littéraire et philosophique, paraît après la mort (1922) de son auteur, Marcel Proust: A la recherche du temps perdu peint la voie tourmentée qui, à travers un monde pourri, finit par aboutir à la création. Voie solitaire du salut? Une autre réponse fut donnée avec un bon accent champenoisbourguignon. Monté de Bar-sur-Aube à Paris, ancien postier parvenu au professorat de collège, Gaston Bachelard voit, en 1927, sa thèse d'Etat cou2 Ir. Bergson,op. cit.. 26

ronnée d'un prix de l'Institut. Cet Essai sur la connaissance approchée fera date dans l'histoire de l'épistémologie française. 3 L'auteur enseigne à la Faculté de Dijon, avant d'occuper la chaire d'histoire et de philosophie des sciences en Sorbonne. Son Essai aura fondé une démarche qui dessine les avatars de la raison à partir des impasses, des obstacles, des égarements du
travail de la pensée. Les approches - de plus en plus précises, rigoureuses

-

de la vérité se feront dans la discontinuité, par une série de ruptures, où chacune dit un « non» (partiel) aux connaissances léguées, les renvoyant au statut de cas-limites d'une connaissance plus ample: non-euclidienne, nongaliléenne, non-newtonienne. Avec Bachelard, la raison, dépourvue de sa positivité, s'expose aux coups de l'histoire. Pourtant, l'auteur prône l'audace : côté preuve, il veut que la raison passe du Pourquoi? au Pourquoi pas? ; côté méthode, elIe devra passer de la vieilIe approche par l'analogie à celle par la paralogie. A nos yeux, Bachelard opère un renversement au cœur de la raison, désarmorçant certaines critiques dites postmodernes de « la » raison. Une réponse de portée lointaine vient de l'étranger. Originaire de la féconde Moravie qui a donné vie aux Freud et Mach, Edmund Husserl est passé par Leipzig, Gottingen, Fribourg. Auteur d'une œuvre déjà complexe qu'on découvre par étapes à travers les décennies, il finit par trouver son auditoire en France. En 1929, à 70 ans, il prononce en Sorbonne son Introduction à la phénoménologie transcendantale. Par les soins de GabrielIe Peiffer et d'Emmanuel Levinas, ses conférences paraissent à Paris, développées et remaniées par l'auteur, sous le titre de lvJéditations cartésiennes. Pour renverser la rationalité classique, il préconise un « retour aux choses mêmes ». Il s'agit de ne plus regarder les faits de la raison à partir de la conscience isolée, mais de considérer que toute conscience est conscience de quelque chose: principe de l'intentionnalité. Lui-même donne un ancrage idéaliste à l'intentionnalité, postulant sa relation à un Moi transcendantal. Une intuition d'essence, achevée par la réduction phénoménologique de l'intuition immédiate, est placée au cœur de l'acte de connaissance. En tout cas, il importe de saisir le sens des phénomènes, au lieu de les ramener à des schèmes eidétiques. Mais plus que la doctrine husserlienne « pure », c'est la méthode de Husserl, la mise en question de la philosophie de la conscience, qui va servir de point de départ à une pléiade de penseurs francophones. Pour ceux-ci, l'intentionnalité permettra d'inscrire le rôle du Corps propre, de l'Autre, du Sens dans le cadre de la raison. La même année, 1929, la grande crise économique vient s'ajouter à la crise intelIectuelIe. ElIe vient rompre la stabilité sociale. Elle ouvre un nouveau chapitre de notre histoire.
3 Cf infra les études de Mme. Z. Chemi et de M. Vadée. 27

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Ainsi la configuration du champ de pensée des années vingt est-elle complexe, puisque nous entrons dans l'empire des structures mouvantes. A la quasi-synchronie des positions-oppositions-interpositions philosophiques et apparentées, l'intensification des échanges substitue une quasisimultanéité de quelques « flux» (cf H. Bergson). Relevons quelques traits saillants: « flux» de la régionalisation/internationalisation du travail de pensée sur la raison; nœud conflictuel qui transforme le fondement scientifique de la compréhension rationnelle du monde, y posant un « multiplex» au lieu d'une unicité; « flux» des tentatives de réponse (épistémologique, phénoménologique) à la crise de la compréhension quasi unitaire de la raison, « flux» oÙ une certaine philosophie du non, une quête critique l'emporte sur les certitudes d'antan. Notons enfin que par rapport à ces événements intra-rationaux, le courant anti-rationaliste qui pourtant ne cesse d'être présent, perd de son importance.

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De 1929 à 1940 Devant la porte: la contradiction, les défis, la débâcle
Dès la Grande Dépression, un spectre hante la raison en France: la contradiction. Certes elle trouve porte close. Le rationalisme dominant la refuse, il reste attaché au principe de non-contradiction. Néanmoins ce recours subit et multiforme à la pensée de Hegel marque la charnière des décennies: Jean Wahl et son exégèse existentielle du malheur de la conscience (1929), André Breton mettant des morceaux choisis de Hegel au service du surréalisme et de la révolution sociale (1930-1933) et, au contraire, Alexandre Kojève soutenant, dans ses cours sur la Phénoménologie de l'esprit (1933-1939) 1, la thèse d'une fin depuis longtemps survenue de l'histoire. De telles interprétations personnelles et divergentes de Hegel provoquèrent une avalanc11e d'études originales. Kojève fut écouté par R. Aron, G. Bataille, I. Lacan, M. Merleau-Ponty, I.-P. Sartre, E. Weil. Avec ces études et devant les portes de l'enseignement officiel, une interrogation devait s'imposer. La raison professée par le rationalisme dominant est-elle, en fait, la raison? Ce rationalisme n'a-t-il pas réduit la raison au seul entendement? Resterait alors à caractériser la raison elle-même. Et pourquoi pas se référer à Hegel 2, pour qui la raison consiste dans la capacité de surmonter les étroitesses de l'entendement, en reconnaissant que phénomènes de la nature, faits humains, pensées n'existent qu'au sein de certains rapports à leur autre - rapports peut-être d'identité, mais plutôt de différence et aussi, le cas échéant, d'opposition, voire de contradiction. Plus ample et plus forte que l'entendement, la raison pourrait soutenir ces rapports et stimuler une action pertinente. Mais où trouver un rationalisme à la hauteur de cette raison, sinon de la raison? Les années trente comportent une avancée vers un tel rationalisme; mais d'un autre côté elles apportent le contraire. La décennie voit d'importantes percées scientifiques, mais aussi la prise de pouvoir par les nazis et le massacre de Guernica; en URSS, un élan inédit se solde par des crimes atroces.

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Alexandre Kojevnikov dit Kojève, né à Moscou, ancien élève de Karl Jaspers poursuivant ses études en SorbOIUle,suppléa Alexandre Koyré à J'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Son influence était considérable. Si A. Koyré avait regretté, au Congrès Hegel de 1930, qu'il manquât une école hégélienne en France, il devait constater plus tard que la situation « a changé du tout au tout» (Dictionnaire des Philosophes, éd. par D. Huysman, Paris, PUF, 2e éd, 1993, t. TI,p. 1442). Voir infra l'étude de 1. DHondt. 29

Déchirée dès ses débuts, la décennie se reflète dans le testament philosophique de Bergson: « L'humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. A elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l'effort nécessaire pour que s'accomplisse jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de 3 l'univers, qui est une machine à faire des dieux. » 4, le dernier Bergson, invoquant la mystique, a néanLoin des hégéliens moins cerné le problème qui s'imposera aux tenants de la raison: le problème de l'avenir humain, non pas d'une survivance quelconque, mais d'une vie humaine qui devra se définir à partir de sa vocation. Perspective par trop lointaine? L'actualité posait ses défis. En France aussi, il fallait défendre la démocratie, sœur jumelle de la raison moderne, contre la vague fascisante qui déferlait sur l'Europe. En février 1934, la « jeunesse dorée », les Camelots du Roi, l'Action Française et même le préfet de la Seine fment de la partie quand l'extrême-droite monta à l'assaut de la Chambre des députés. La riposte démocratique fit triompher le Front Populaire en 1936. De haute lutte, les travailleurs gagnèrent le droit aux congés payés, à la semaine de 40 heures. Mais en Espagne, un essor pareil se heurta au contre-coup du général Franco, appuyé par Berlin et Rome. S'en tenant à la politique de non-interventIOn, le gouvernement progressiste français vit périr la république espagnole, pendant qu'en Lorraine un journal de droite s'écria: plutôt Hitler que le Front Populaire! Sur ce fond, le rationalisme dominant montra ses bornes quand le grand Congrès Descartes de 1937 « se fit l'apologète enthousiaste du triomphe des Lumières dans la pensée occidentale [...] au moment où le fascisme italien et le nazisme faisaient sonner leurs bottes» 5 Certes il y avait un bilan impressionnant à tirer de l'activité « associative» sous l'emblème de la raison. Bénévoles, indépendantes, les diverses Sociétés de Philosophie animaient des échanges de plus en plus larges et aussi une certaine critique des idées léguées. La pensée de l'existence selon G. Marcel, l'optique bergsonienne, puis la démarche épistémologique venaient s'y articuler. Mais la prédomi-

H. Bergson, Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, Paris, PUP, 1932, Se. éd. 1992,p. 338. 4 Cf M. Barthélemy-Madaule, Bergson, Seuil, 1967, p. 170 : « C'est pour lui comme si Hegel et Marx n'avaient pas existé », et ibid., p. IS : « Car Bergson incarnera l'humanisme d'une bourgeoisie pénétrée des principes de 89, mais pour qui Jaurès se perd dans les lointains, lorsqu'il va vers le socialisme. » 5 G. Labica, dans Doctrines et Concepts. Cinquante ans de philosophie de langue française, Publié par A. Robinet, Paris, Vrin, 1988, p. 170. 30

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nance de l'idéalisme néo-kantien renvoyait au royaume serein de l'esprit, surplombant un quotidien sinistre. Le Congrès Descartes marqua néanmoins un tournant. A son issue, Gaston Berger, philosophe et entrepreneur, se chargea de fédérer les diverses Sociétés et d'élargir les horizons de leurs travaux. Ce faisant, Berger devint l'architecte de l'Association des Sociétés de Philosophie de Langue Française (ASPLF). Du coup, le mouvement associatif renforça son rayonnement international, et il reprit la tradition française de l'engagement 6 qui avait déjà lancé ses défis. Défi de la part de Simone Weil: croyante de plein cœur, loin du rationalisme laïque comme du marxisme, elle se dévoue (à partir de 1931) au militantisme politique et social, pendant qu'elle construit son tableau théorique d'une société libre. Si elle plaide pour l'Amour surnaturel, elle valorise aussi le travail de l'ouvrier, tout en dénonçant la « rationalité» étroite et déshumanisante de la fabrique capitaliste dont elle a fait l'expérience personnelle. Son intervention passionnée pour le monde du travail et contre l'oppression aura rappelé que l'idée de raison n'est rien sans sa charge émancipatrice. Défi également important de la part d'Eric Weil: pour cet Allemand venu à Paris en 1933 et qui a vu régresser sa patrie, la raison est arrivée non pas au triomphe, mais au carrefour. Ayant écouté Kojève, il refuse le dicton pseudo-hégélien selon lequel tout le réel serait rationnel. En réponse, Weil développe une position « kantienne post-hégélienne » selon laquelle l'irrationnel consiste dans le refus du discours et dans le recours à la violence ; son incarnation est l'individu qui ne discute plus, qui n'agit pas, mais qui ./àit. Pour Weil, il n'y a pas une force douce et mystérieuse de la raison qui attirerait les humains à leur insu. Par contre, les individus sont placés devant un choix libre: pour la raison ou pour son autre; pour le discours ou pour la violence. A la philosophie, incombe une tâche primordiale: éduquer les humains. En outre, l'inconscient, longtemps négligé par les rationalistes, entre dans le débat. Ainsi, Jacques Lacan publie, en 1936, son Au-delà du principe de réalité et, en 1938, un texte sur la famille dans l'Encyclopédie. Lisant Freud et Hegel, il affirme qu'une fonction de relation sociale sous-tend la plupart des phénomènes psychologiques. 11rapporte cette fonction non pas à la conscience collective, comme l'avait fait Durkheim, mais à l'inconscient oÙ il y aurait une agressivité constituante. Analyse qui traduit bien l'esprit de l'époque.
6 Cf ibid., p. 168: « Il existe indéniablement une tradition intelJectuelle française, qui remonte à Beaumarchais et Voltaire, et passe par les Hugo, France, Gide, Malraux. La révolution bourgeoise de 89 l'a durablement instituée. Elle est celle de l'engagement [...J dans les luttes sociales et politiques. )} 31

Pour G. Bachelard, le concept de l'inconscient marque, au même titre que la microphysique quantique, le besoin qu'a la raison scientifique de se refonder clle-même, en s'affranchissant de toute tutelle philosophique, sans perdre la liaison au Tout. Cette décennie vit se développer l'épistémologie de Bachelard, lequel s'astreint à placer (ou à re-placer, après Bacon, après Condillac) la philosophie en position seconde par rapport aux sciences. Il produit une double œuvre philosophique et littéraire, bel exemple du rapport intime que la raison doit entretenir avec les émotions et l'imagination afin d'être viable. Ainsi une foule d'aspects et d'aspirations diverses s'affirment dans les marges ou au-devant d'une conception quasi canonique de la raison en France. Côté sciences, le Père Pierre Teilhard de Chardin poursuit l'idée d'un développement ascendant de l'univers, processus qui se joue dans un temps rempli de choses et dont le sens va vers une unité située en avant, dans l'ultra-humain. Ici, le débat autour de la raison sera sollicité au nom de la finalité. 7 Par contre, les expéditions ethnologiques de Claude LéviStrauss, qui interprète ses notes à l'aide de la linguistique structurale, préparent l'accentuation des configurations synchroniques où la finalité sera dévalorisée. Quant à la philosophie, les matériaux hétérogènes puisés dans la lecture conjointe de Husserl, de Hegel, du premier Heidegger et de l'actualité, inspirent un groupe de jeunes enseignants dans leur quête d'une .finalité de l'existence individuelle, sur la base du projet personnel. Bientôt, on parlera beaucoup d'eux, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty. Mais une constellation qui se lève à la fin des années 30, sera inouïe. Au printemps 1939, une liaison des plus démunis - au sens culturel aussi - et de la haute science française fera naître La Pensée, revue du rationalisme moderne. 8 Parmi ses fondateurs, nommons les physiciens Paul Langevin, Frédéric Joliot-Curie, Jacques Salomon, le psychologue Henri Wallon. Avec eux, le philosophe Georges Politzer, militant au PCF, force du Front populaire naguère triomphant. L'engagement politique et social prolonge celui de Jaurès. Se réclamant de la dialectique matérialiste, de la pensée marxiste, la revue se place dans la lignée de Descartes et du matérialisme des Lumières. Le rationalisme moderne avancerait à partir du développement des sciences,
7 L'œuvre teilhardienne ne fut publiée que postumum, dans les années 50 et 60. De son vivant, le savant prêtre embarrassait le Saint Siège par son modernisme qui, plus tard, devait influer sur l'aggiornamel1to. Ainsi l'Eglise avait interdit à Teilhard de publier. Mais ses échanges et sa correspondance étaient là pour prouver
l'ancrage de ses idées dans la problématique de la décennie

- et

ses écrits trou-

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vaient un début de circulation « sous le manteau ». Ils reprirent l'héritage bergsonien de l'Evolutiol1 créatrice, tout en le modifiant. Cf. il1fra l'étude de J. Milhau et G. Besse.

des arts et des luttes sociales. Sur ces terrains plutôt qu'au ciel des idées préconçues, se définiraient les traits du rationnel. Programme vaste, ambitieux. Il avait été préparé depuis 1928, au sein du Cercle des amis de la nouvelle Russie. L'amicale avait gagné un auditoire avec ses deux volumes A la lumière du A,farxisme (1936, 1937), marxisme qui, même interprété de manière diversifiée, s'est enraciné parmi les intellectuels de gauche. Néanmoins, le reflux est là. La répression et l'endoctrinement staliniens sèment la division parmi les progressistes français au moment même où les gouvernements démocratiques de l'Ouest cèdent au chantage hitlérien. Les adhérents du rationalisme moderne s'élèvent pour défendre la raison contre la marée de l'irrationalisme brun. Et contre ceux qui, à leur avis, font son jeu. D'où des polémiques aiguës. La revue réalise trois livraisons, puis elle est interdite. Mais c'est déjà septembre 1939, temps de guerre. Au début, c'est la drôle de guerre, ensuite la victoire complète, semble+ il, de la croix gammée sur une raison qui, pour avoir évolué, n'inspira pas une action suffisamment forte. A Paris, Alfred Rosenberg, le maître-penseur nazi, érige le mythe du sol et du sang en philosophie officielle. 9 Avec Ch. Maurras, les « patriotes» de l'extrême-droite s'alignent sur l'occupant qui a déjà fait bon usage des idées maurrassiennes dans la construction de son idéologie. * Résumons; le champ de pensée des années 30 présente une structuration mouvementée et intensément irriguée par des « flux» extra-philosophiques, notamment politiques et sociaux:
Courant irrationaliste fascisant qui déclenclle des assauts et qui l'emporte

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à l'aide de l'invasion nazie. Courant rationaliste traditionnel, à dominante idéaliste néo-kantienne, qui commence une restructuration importante. Multiples défis adressés à ce courant à partir des « marges» universitaires et extra-universitaires où le recours aux idées hégéliennes s'ajoute à la prise d'engagements sociaux et politiques, notamment antifascistes.
A. Rosenberg a présenté une variation sur le thème du sol et du sang. Le 28 novembre 1940, haranguant une foule de militaires et de civils nazis à la Chambre des députés, il prôna la victoire du sang sur l'or. Telle aurait été l'issue de la lutte frontale nazie contre le libéralisme, le marxisme, le judaïsme et la francmaçonnerie, qui armoncerait la fin de cette ère de /789. S'opposant à l'idée internationale, l'idéal ethniciste (v61kisch) l'aurait emporté en tous les domaines, ce qui signifierait la révolution mondiale du XXe siècle. (Cf A. Ouzoulias, Les fils de la nuit, Paris, Ed. sociales, 1975, chap. VII.) 33

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