Les flux de la philosophie des sciences au 20ème siècle

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Ce livre montre comment les recherches qui prônent l'unité de la science naissent au début du siècle en Europe centrale et à Cambridge, autour de préoccupations logiques proches de celles de la peinture, de l'architecture, de la musique. Dispersés par la venue du nazisme, ces chercheurs essaiment en Grande-Bretagne, dans le Commonwealth et aux USA. Interviennent des considérations historiques, sociologiques et culturelles, sans parler de la tension entre ce qui est objectif et empirique et ce qui est théorique ou non-observable.

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Ajouté le 01 février 2011
Nombre de lectures 94
EAN13 9782296453753
Langue Français
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Les flux de la philosophie des sciences
eau 20 siècle
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.


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Les flux
de la philosophie des sciences
eau 20 siècle



















L’HARMATTAN



















N° d’enregistrement: 2008.02.0309








© L'HARMATTAN, 201 1
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13243-6
EAN : 9782296132436















À la mémoire de Chaïm Perelman,
5
6
SOMMAIRE



Sommaire ..........................................................................................7

Prélude à deux voix......................................................................... 11
Les deux cultures ............................................................................................ 12
Deux cultures philosophiques....................................................................... 14

Un Ouverture en quatuor................................................................ 19
Ernest Mach .................................................................................................... 19
Gottlob Frege.................................................................................................. 21
Bertrand Russell, logique et langage............................................................. 23
Ludwig Wittgenstein et le Tractatus 25
Coda : logique et consistance ........................................................................ 32

Deux Le positivisme logique..........................................................35
L’empirisme classique et sa version linguistique ........................................ 38
Bridgman et les définitions opératoires ....................................................... 41
Une définition opératoire de la schizophrénie :
l’étude internationale de l’Organisation Mondiale de la Santé ................. 43
Enoncés analytiques et énoncés synthétiques............................................. 46
Le principe de vérification, le critérium de vérifiabilité
et la confirmation............................................................................................ 47
Le langage de la science ................................................................................. 49
L’unité de la science....................................................................................... 51
Le concept philosophique de disposition.................................................... 52
Le holisme de Quine et le rejet du positivisme logique............................. 55
Parallèles et résonances.................................................................................. 58
Conclusion ....................................................................................................... 60

Trois Induction, déduction et explication......................................63
David Hume et le problème de l’induction................................................. 64
Définition et justification rationnelle de l’induction.................................. 65
L’enquête de Framingham............................................................................. 68
Popper : l’induction est illégitime ................................................................. 70
Popper et la démarcation entre sciences et pseudosciences ..................... 75
Popper et la notion de vérité......................................................................... 77
Nelson Goodman et les paradoxes de l’induction..................................... 80
7
L’explication et les régularités de la nature.................................................. 82
L’explication : le modèle déductif-nomologique (DS)
(The covering-Law Model) ................................................................................... 83
L’explication : le modèle inductif-statistique (IS)....................................... 85
Modèles d’explication..................................................................................... 87
Lois et nécessité .............................................................................................. 89
Causalité ........................................................................................................... 92
Conclusion ....................................................................................................... 93

Quatre L’irruption de l’histoire et le constructivisme ....................95
La structure des révolutions scientifiques ................................................... 98
1. Le paradigme............................................................................... 98
2. Passage de la période préscientifique au paradigme.............. 99
3. La science normale................................................................... 100
4. La crise ....................................................................................... 101
5. La révolution scientifique : changement de paradigme....... 102
6. L’incommensurabilité des paradigmes rivaux ...................... 103
Imre Lakatos allie l’approche historique de Kuhn
avec la reconstruction logique de Popper ................................................ 107
Feyerabend le renégat................................................................................... 110
Intermezzo sociologique.............................................................................. 114
Desinit in piscem .......................................................................................... 118

Cinq Réalisme, antiréalisme et unité de la science.......................121
La ‘meilleure explication’ : le réalisme scientifique .................................. 122
Le naturalisme et l’approche cognitive de la science ............................... 124
L’empirisme constructif de van Fraassen.................................................. 126
Deux objections au réalisme scientifique 129
1. L’induction pessimiste ............................................................. 129
2. La sous-détermination 130
L’antiréalisme instrumentaliste.................................................................... 131
Réductionnisme, survenance et unité de la science ................................. 133
Nancy Cartwright : les lois de la nature mentent ..................................... 137
John Dupré et le désordre des choses ....................................................... 143

Six Probabilité, explication et déterminisme ............................... 147
Hans Reichenbach et la probabilité............................................................ 148
Interlude sur l’interprétation des probabilités........................................... 149
Probabilité et cohérence............................................................................... 152
De la cohérence à la rationalité scientifique.............................................. 156
8
Paradoxes de la confirmation et de l’induction ........................................ 160
Déterminisme et indéterminisme ............................................................... 161
Karl Popper et l’indéterminisme................................................................. 165

Sept Postlude .................................................................................171

Addendum : l’Épistémologie........................................................ 179
Bibliographie181
Index des noms propres ............................................................... 183
9
10
Prélude à deux voix


— À présent j’ai tout compris. Comme je vois maintenant les choses, il semble qu’il
y ait plus de questions que de réponses.
— Et alors ?
— Alors, essaie d’être celui qui pose les questions !
Peanuts.

Si la science délimite l’intelligibilité du monde, et couvre, par son essence
même, le domaine des faits, quelle place laisse-t-elle à la philosophie ?
Pourquoi la philosophie se pencherait-elle sur la science, ses fondements
et sa base logique ?
Pour répondre à ces questions, nous tenterons d’esquisser les
différents courants et de parcourir brièvement certaines des étapes
récentes qui ont marqué la philosophie des sciences à partir du début du
eXX siècle et jusqu'à nos jours.
Il va de soi qu’un exposé abrégé du développement de la
philosophie des sciences au cours du siècle écoulé s’expose à plusieurs
risques ! celui de l’erreur de lecture et d’interprétation ; celui d’une
présentation inévitablement fragmentaire ou encore si elliptique que les
idées risquent d’y perdre ce qu’elles ont d’original et de singulier ; et
enfin celui de l’obscurité et de l’hermétisme, du fait que certaines notions
complexes (par exemple, celles qui dépendent de l’appareil conceptuel
sur lequel repose la logique symbolique) sont difficiles à présenter dans
un texte introductif.
Selon Wittgenstein, la science ne se limite pas à enregistrer les
faits mais elle cherche à les expliquer et à les rendre intelligibles, tandis
qu’il n’y a guère de faits qui soient l’objet de la philosophie. Pour Peter
Medawar, prix Nobel de médecine en 1960, la science est l’art du soluble.
La science et la science seule contribue à la connaissance car elle est la
seule méthode jusqu’ici disponible qui permette d’expliquer ce qui est
explicable, et le rôle de la philosophie est d’analyser et de clarifier
comment la science s’y prend. De plus, l’histoire de la science montre
que celle-ci porte en elle un mécanisme d’autocorrection : de manière
générale, une théorie nouvelle se substitue à une ancienne quand la
première a un pouvoir explicatif plus grand que celle qui la précède, ou
une meilleure cohérence avec les données de l’observation. La science
évolue par étapes successives et la connaissance scientifique est
cumulative.
11
En revanche, ce qui caractérise la philosophie, ce sont les
cadences de son histoire et leur éternel retour, le besoin de faire table
rase, le retour constant aux sources, le souci intrinsèque de rejeter
comme erronées les illusions de la tradition précédente et l’effort de
chaque nouvelle école de mettre en évidence certaine vérités essentielles
qui ont échappé à celles qui la précèdent. Les erreurs philosophiques ne
sont pas, comme cela peut être le cas dans l’histoire des sciences, des
erreurs de jugement, des hypothèses réfutées ou des théories fausses ;
elles se présentent plutôt comme des illusions qui confondent apparence
et réalité ; une fois mises en évidence, elles rendent caduques toutes les
idées qui en découlent. C’est pourquoi chaque philosophe a tendance à
croire que la pensée commence et finit avec lui. Chaque moment de
l’histoire de la philosophie est en quelque sorte un commencement
absolu et une répudiation de ce qui le précède. Ceci dit, le progrès de la
science d’une part, et le progrès de certaines techniques philosophiques
(comme la logique mathématique et l’analyse conceptuelle de l’autre), ont
pour effet que, si la philosophie n’est pas à proprement parler une forme
de connaissance cumulative, il est cependant permis de parler d’un noyau
dur de concepts et d’une certaine forme de progrès de la pensée
philosophique, notamment – mais pas seulement – en ce qui concerne la
philosophie des sciences. Whitehead n’écrivait-il pas que toute l’histoire
de la philosophie se résume à des notes en bas de page de Platon ?

Les deux cultures
“Le renard connaît mille choses, écrit Archilocus (680 - 645 AC), le hérisson
1n’en connaît qu’une seule mais d’importance.” Isaiah Berlin (1909 - 1997) , un
philosophe qui débute comme hérisson et se métamorphose après la
seconde guerre mondiale en renard, développe ce vers d’Archilocus et
distingue les penseurs qui ont une vision unificatrice et centrale de la
réalité (les hérissons comme Dante, Platon, Descartes, Auguste Comte,
Léonard Euler ou Pierre Boulez) et ceux qui la rejettent et qui sont
sensibles à la diversité des choses et curieux de leur particularités (les
renards comme Aristote, Shakespeare, Montaigne, John Stuart Mill,
Benjamin Franklin ou Leonard Bernstein). Archilocus définit donc la
querelle qui divise deux théories rivales de la connaissance, l’une,
méthodique, rationnelle et empirique, et cette autre, plus impalpable, qui,
face au déroulement inexorable des choses, cherche un schéma
unificateur du monde qui nous permette de nous identifier à lui et

1 Berlin I. The hedgehog and the fox. Dans : Russian Thinkers. London. The Hogarth Press ; 1978, p. 22 -
81.
12
d’atteindre la paix intérieure et la sagesse. Les tenants de ces deux
courants reconnaissent généralement la légitimité de ces deux quêtes.
Mais le conflit qui les sépare porte bien plutôt sur la ligne de
démarcation qui sépare, l’un de l’autre, leurs territoires.
Le 7 mai 1959, Sir Charles Snow donne une conférence à
l’Université de Cambridge qui lance un concept et formule une question
qui va avoir un succès international. Dans cette conférence intitulée Les
2deux cultures et la révolution scientifique , il identifie les intellectuels littéraires
et scientifiques, entre lesquels il observe une incompréhension et une
suspicion profondes qui a des conséquences fâcheuses, notamment
quand il s’agit d’appliquer les progrès technologiques au grands
problèmes du monde contemporain. À propos des deux cultures, il
écrit : “L’une de celles-ci comprend les scientifiques dont il est inutile de souligner le
poids, le cheminement et l’influence. L’autre comprend les intellectuels littéraires. Je ne
prétends pas que les intellectuels littéraires sont ceux qui disposent du pouvoir de
décision dans le mode occidental. Ce que je veux dire c’est que les intellectuels
littéraires expriment et, dans une certaine mesure, façonnent et prédisent l’état d’esprit
de la culture non-scientifique : ce ne sont pas eux qui prennent les décisions mais leur
paroles se glissent dans l’esprit de ceux qui décident. Entre ces deux groupes – les
scientifiques et les intellectuels littéraires – il y a peu de communication réciproque, et
une sorte d’hostilité plutôt que de complicité.”
En décrivant la science comme une culture, Snow souligne la
parité entre les deux activités. La différence principale qui les sépare,
c’est la processus d’observation empirique, de déduction rationnelle et de
réexamen incessant face à l’expérience. Snow décrit les scientifiques,
d’une manière quelque peu simpliste, comme des êtres rationnels et
dépourvus d’idéologies dont la démarche épurée de toute considération
émotionnelle s’exprime dans le style anonyme et impersonnel des
magazines scientifiques. En revanche, le langage des littéraires – sans
parler de leur méthodes – a un caractère manifestement plus individuel
que celui de la science. Et on pourrait, de manière aussi abusive, rappeler
à leur sujet l’expression de Paul Valéry : “préposés aux choses vagues”.
C.P. Snow était lui-même chimiste et avait travaillé au Cavendish
Laboratory de Cambridge sous la direction de Lord Rutherford. En
1964, il devient haut responsable au nouveau ministère de la technologie
créé par le gouvernement de Harold Wilson. Par ailleurs, il avait publié à
partir de 1932, une douzaine de romans à succès, de sorte que sa
description des deux cultures était l’expression à la fois d’un appel et
d’un aveu.

2 Snow CP. The Two Cultures. Cambridge. Cambridge University Press; 1959.
13
3 Pour Stephen Toulmin, un disciple de Wittgenstein, “La
modernité a deux points de départ distincts, l’un est humaniste et prend sa source
dans la littérature classique, l’autre, scientifique, est enraciné dans la philosophie
enaturelle du XVII siècle. Ce qui reste à expliquer, c’est pourquoi ces deux traditions
n’ont pas été, dès le départ, tenues pour complémentaires plutôt que compétitives. Ce
que nous avons gagné avec les excursions de Galilée, Descartes et Newton dans la
philosophie naturelle, nous l’avons aussi perdu par l’abandon d’Érasme et de
Rabelais, de Shakespeare et de Montaigne.”
C’est ici qu’intervient une distinction importante, quoique
controversée, entre connaissance cumulative et connaissance non-
cumulative. La première est principalement représentée par les sciences
naturelles, tandis que la seconde est illustrée par le domaine de la
littérature. Depuis les origines de l’astronomie et de la physique, les
connaissances se sont progressivement accumulées pour constituer ces
deux disciplines que l’on étudie aujourd’hui dans les académies. Certaines
idées comme celle d’Archimède sur le poids spécifique sont toujours
vraies, d’autres sont venues se joindre à elles, et d’autres encore ont été
éliminées. Nous disposons aujourd’hui en science d’un corps central de
connaissances accumulées au cours des siècles, à la périphérie duquel
viennent s’ajouter des informations nouvelles. En revanche, les
intellectuels littéraires nous proposent certaines idées au sujet des êtres
humains, de ce qui est bien et mal, et de ce qui est beau ou ne l’est pas ;
mais les gens de lettres aujourd’hui dissertent sur les mêmes sujets que
leurs ancêtres grecs sans révéler quelqu’accroissement dans la
connaissance. Ceci signifie que si Sophocle pouvait par quelque miracle
eêtre transporté au XXI siècle, il ne serait pas en peine de discuter
littérature avec ses collègues contemporains dans une table ronde
télévisée. En revanche, si Archimède se trouvait dans une même
situation, il lui faudrait des mois et peut être des années pour qu’il puisse
converser avec un physicien du CNRS.

Deux cultures philosophiques
La philosophie est une activité qui se définit par ce que font les
philosophes et par leur méthode plutôt que par les produits de cette
activité. Leur méthode combine une certaine manière de penser (critique,
créative, analytique, spéculative, subversive, etc.), avec certaines
questions fondamentales auxquelles l’observation et la mathématique ne
peuvent répondre et qui, dès le Moyen Âge, gravitent autour de deux
grands courants : l’un rigoureux, aride, professionnel et parfois

3 Toulmin S. Cosmopolis. The Hidden Agenda of Modernity. New York. The Free Press; 1990.
14
pédantesque, que l’on pourrait appeler à défaut de mieux ‘analytique’,
l’autre, existentiel et spéculatif, pour lequel ce qui est essentiel, c’est de
changer notre manière de vivre : “Il vous faut changer votre vie” écrit Rilke
dans le Torse d’Apollon. Socrate et Maître Eckart amalgament ces deux
sensibilités, scolastique et mystique.
Dans sa première Critique (Critique de la Raison Pure) qui est de
nature épistémologique, Kant déclare que David Hume l’a tiré d’un
sommeil dogmatique en lui montrant que si l’on prend le défi du
scepticisme au sérieux, nous ne pouvons jamais être sûrs que nos
concepts correspondent aux objets en-soi et nous conduisent à la
connaissance. Kant procède par un renversement de la question qu’il
qualifie de ‘Copernicienne’ : nous ne pouvons jamais connaître les
choses en-soi, mais, en revanche, les objets de nos représentations et la
structure de nos concepts se conforment suffisamment les uns aux
autres, et il s’agit donc bel et bien de connaissance. C’est le chemin que
suivra la philosophie analytique et la philosophie des sciences.
En revanche, la troisième Critique cherche un lien entre le
domaine de l’entendement (celui de l’épistémologie) et le domaine de la
raison (celui de l’éthique et du libre arbitre) par une critique de la faculté
du jugement. Le point nodal de la philosophie de Kant gravite alors
autour de la plausibilité de la relation entre raison pure et raison pratique,
ou entre nature et liberté. Cette seconde approche conduira à l’idéalisme
allemand avec Fichte, Schelling et Hegel, ainsi que le début du
romantisme allemand avec Novalis.
Il y a donc deux lectures de Kant soit que l’on se préoccupe
essentiellement de questions épistémologiques soit que l’on ait des
ambitions plus vastes.
John Stuart Mill (1806-1873) à son tour, oppose une
épistémologie scientifique à une épistémologie romantique, et distingue
en philosophie deux courants qu’il identifie avec Jeremy Bentham (1748-
41832) d’une part, et Samuel Coleridge (1772-1834) de l’autre. À propos
d’une doctrine philosophique ou d’une idée reçue, Bentham se
demande : est-ce vrai ?, tandis que Coleridge lui, nourri du romantisme et
de l’idéalisme allemand, se demande : qu’est-ce que cela signifie ? L’approche
contextuelle de Coleridge offre une reconstruction herméneutique de ces
doctrines dans son contexte social et politique ; elle est donc plutôt
conservatrice de la tradition et opposée aux bouleversements sociaux.
Mais elle admet la nécessité de modes de pensées antagonistes (comme la
dialectique de Hegel), et de conflits idéologiques ainsi que l’équilibre et la

4 Ryan A. (ed), Mill and Bentham, Utilitarianism and Other Essays. London, Penguin; 1987.
15
balance des pouvoirs, fondements de la démocratie. En revanche, la
méthode de Bentham est destructrice de la tradition et socialement
progressiste. Mill ajoute que les tenants de ces deux courants ont raison
en ce qu’ils affirment, et tort en ce qu’ils rejettent.
Si ces deux courants, sont aujourd’hui séparés, ceci tient bien
plus à Adolf Hitler, qu’à leur origine culturelle car l’un comme l’autre
sont issus d’une tradition germanique. Le premier mouvement,
existentialiste, prend sa source dans le romantisme, avec Nietzsche,
Wagner, Kierkegaard et sa critique de Hegel, et se poursuit avec Karl
Jaspers, Heidegger et Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Hans-Georg
Hadamer et Jürgen Habermas ; il s’agit d’une activité sociale, partisane,
médiatisée et parfois mondaine, qui refuse de séparer la philosophie de
sa tradition, qui tend à se concentrer sur l’analyse de textes de
philosophes canoniques, et qui crée et fait appel à des personnalités et à
des intellectuels brillants. Le second mouvement est en quête
d’explication, de compréhension et de pénétration, et a un caractère
monastique et professionnel qui naît de la solitude et de l’intensité. Au
eXX siècle, ce dernier s’appuie sur la logique symbolique et l’analyse du
langage et prend son départ avec George Edward Moore et Bertrand
Russell. Une des caractéristiques majeures de ce courant, c’est qu’il va se
concentrer sur l’analyse de certains concepts et de certains problèmes,
notamment les notions mêmes de langage et de science. Ces philosophes
sont ouverts à la critique, travaillent en équipe, sans faste et sans éclat et
traitent de problèmes communs selon des règles du jeu momentanément
acceptées ; ils rejettent l’historicité de la philosophie, et sont prêts à
rejeter son héritage. Alors que, comme leurs prédécesseurs, les
philosophes analytiques continuent à s’intéresser à la description de la
réalité, ils tentent plus souvent de comprendre le langage dont nous nous
servons pour saisir le monde, soit qu’il s’agisse du langage philosophique,
soit du langage de la science. Cependant, leur style et leur méthode
trouvent leurs racines dans le passé avec Aristote, Descartes, Locke,
Berkeley, Hume et Kant. Russell et Wittgenstein n’observent-ils pas que
leur approche rappelle le Théétète et à d’autres moments le Sophiste de
Platon ? Les recherches de Russell et du positivisme logique évoquent la
mathesis universalis de Leibniz quand ce dernier écrit : “Je crois vraiment
que les langages sont le meilleur miroir de l’esprit humain, et qu’une analyse de la
signification des mots révélerait les opérations de l’entendement mieux que
quelqu’autre méthode”. Mais c’est l’héritage de David Hume et de Ernst
Mach, leur dédain de la métaphysique et leur intérêt pour l’investigation
empirique qui sert d’ancrage au tenants du positivisme logique.
16
Ces deux courants préfigurent l’antagonisme entre philosophie
analytique et philosophie des sciences, d’une part, et la tradition
herméneutique et romantique de l’autre (ainsi que psychanalytique,
principalement en France), celle qui a opposé, dans un débat célèbre,
Rudolf Carnap à Heidegger, le réformiste au réactionnaire, celle qui
divise encore la philosophie en deux courants et en termes du modèle
des deux cultures. Cette distinction est importante car elle sépare la
raison scientifique et analytique de la raison politique, partisane et
rhétorique. La philosophie que, depuis J.S. Mill, on appelle parfois
‘continentale’, c’est à dire française, allemande et, partiellement, italienne,
se distingue ainsi de la philosophie de démarche analytique. Cette
edernière va donner naissance et deviendra le vecteur, au XX siècle, d’un
courant de philosophie des sciences dont cet ouvrage tente de décrire
l’itinéraire.
17
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