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Logique et sciences concrètes (nature et esprit) dans le système hégélien

De
294 pages
Les rapports de la Logique aux deux autres parties de l'Encyclopédie des Sciences philosophiques ne sauraient se réduire à l'application des catégories de la première aux objets concrets des suivantes. S'il est clair que la rationalité de l'Encyclopédie doit être saisie dans l'articulation du principe logique et des domaines toujours particuliers de son effectuation, encore faut-il déterminer les modalités et le statut d'un tel rapport. Pour interroger ce rapport, il faut à la fois comprendre le statut de la Science de la Logique dans l'ensemble du système et étudier la relation à chaque fois spécifique de la philosophie aux sciences empiriques concernées.
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LOGIQUE ET SCIENCES CONCRÈTES (NATURE ET ESPRIT) DANS LE SYSTÈME HÉGÉLIEN

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr

@L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00716-3 EAN: 9782296007161

Sous la direction de

Jean-Michel BUÉE, Emmanuel RENAULT et David WITTMANN

LOGIQUE ET SCIENCES CONCRÈTES (NATURE ET ESPRIT) DANS LE SYSTÈME HÉGÉLIEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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- RDC

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nounie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Stéphanette VENDEVILLE , Au maître nu, 2006. Bernard MOTTEZ, Les Sourds existent-ils? Textes réunis et présentés par Andrea Benvenuto, 2006. Henri BERGSON, Leçons clermontoises II, 2006. Christina KOMI KALLINIKOS, Digressions sur la métropole. Roberto Arlt, Juan Carlos Onetti autour de Buenos Aires, 2006. Jean-Edouard ANDRÉ, Heidegger et la Liberté, 2005. J. RIDA et P. VERMEREN (sous la responsabilité de), Philosophies des mondialisations, 2005.

REMERCIEMENTS

Les textes ici rassemblés sont issus, pour leur quasi-totalité, des communications présentées lors du colloque « Logique et sciences concrètes dans le système hégélien» qui s'est tenu à !'ENS-LSH de Lyon, du 22 au 24 mai 2003. Nous tenons à remercier les institutions dont le soutien a permis l'organisation de ce colloque: Le conseil régional Rhône-Alpes, l'ENS-LSH de Lyon et deux de ses centres de recherche, le CERPHI, dirigé par Pierre François Moreau et le Centre « Le discours du politique en Europe» dirigé par Michel Senellart (devenu une composante du laboratoire Triangle, UMR 5206), l'Université Pierre Mendès France de Grenoble et plus particulièrement le centre de recherches « Philosophie, langage et cognition» dirigé par Denis Vernant, notamment sa composante « Centre Alpin de philosophie allemande» dirigée par Jean-Marie Lardic. Un remerciement tout particulier aux responsables du Centre Jean-Toussaint Desanti de l'ENS-LSH de Lyon, et notamment à Maud Ingarao, sans qui la réalisation de cet ouvrage n'aurait pas été possible.
Jean-Michel Buée, Emmanuel Renault, David Wittmann.

TABLE

DES MATIÈRES

Les intervenants
MÉTAPHYSIQUE ET SCIENCES DE LA NATURE

.............9

Emmanuel Renault La métaphysique entre Logique et Sciences particulières.
Gilles Marmasse La nature face à l' into Iérance de l'esprit.
SCIENCE DE LA LOGIQUE

...

.13

33

Paolo Giuspoli Logique et système dans les cours de Hegel à Nuremberg.. Annette Sell La technique mécanique ou chimique dans la Science de la logique Jean-Michel Buée Spéculation et sciences positives: le cas des mathématiques

.65

... .95

113

ENTRE

LOGIQUE

ET SCIENCES CONCRÈTES

Franco Chiereghin Possibilité de réalisation de la logique et logicité du réel: problèmes et apories .129

Bruno Haas Que signifie: appliquer la Logique spéculative?
David Wittmann Le concept de Trieb : entre logique et sciences concrètes...
PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

...149

.171

Ange6ca Nu7.Z0 Penser et mémoire: Logique et psychologie dans la philosophie de Hegel? .207

Christoph Bauer « Une perspective finie qui ne peut être élevée au rang de philosophie». La critique hégélienne de la 'psychologie empirique'
Myriam Bienenstock

.235

Hegelet la rationalitépratique
André Stanguennec Logique de l'entendement législatrice chez Hegel

..........265

et logique spéculative dans la figure de la raison morale .........281

LES INTERVENANTS

Christoph Bauer; Collaborateur scientifique au Hegel-Archiv (Bochum). Das Geheimnis aller Bewegung ist ihr Zweck» Geschichtphilosophie bei Hegel und Droysen, Hamburg, Meiner 2001, Hegel-Studien Beiheft 44. Responsable de l'édition des tomes 22 et 25 des Oeuvres complètes de Hegel Myriam Bienenstock, Professeur de philosophie à l'Université de Tours. Politique du jeune Hegel, Iéna 1801-1806, PUF 1992. Traductions de La philosophie de l'Esprit 1803-1804, PUF 1999, de la Co"espondance (1794-1802) Fichte/Schelling, PUF 1991, de l'ouvrage de Herder, Dieu. Quelques entretiens, PUF 1996 ; éditrice avec M.CrampeCasnabet du volume Dans quelle mesure la philosophie. Fichte, Hegel, ENS éditions, 2000 et avec A.Tosel de La raison pratique au XXe siècle: Trajets et figures, Paris, L'Harmattan, 2004. Jean-Michel Buée, Maître de conférences de philosophie à l'IUFM de l'Académie de Grenoble. Collaborateur du Bulletin hégélien des Archives de philosophie. Articles sur Hegel et sur l'idéalisme allemand en général. Franco Chiereghin, Professeur titulaire d'histoire de la philosophie à la Faculté de Lettres et de Philosophie de l'Université de Padoue. L'influenza dello spinozi,smo nella formazione della filosofia hegeliana, 1961 ; L'unità del sapere in Hegel, 1963. Hegel e la metafisica classica, Padova 1966. Dialettica dell'assoluto e ontologia della soggettività in Hegel, Trento 1980. Possibilità e limiti dell'agire umano, Genova 1990. Il problema della libertà in Kant, Trento 1991. Il a dirigé en outre la traduction et le commentaire de : G.WE HEGEL, Enciclopedia delle scienzefilosofiche in compendio, (Heidelberg, 1817), 1987.
Paolo Giuspoli, Chercheur à l'Université de Padoue. verso la« Scienza della Logica ». Le lezi,oni di Hegel à Norimberga, Trento, Publicazioni di Verifiche 26, 2000.

Bruno Haas, Maître de conférence de philosophie à l'université de Paris I. Die freie Kunst. Beitréige m Hegels Wissenschaft der Logik, der Kunst und des Religiosen. Mit Anhang.o "Über die Analyse von Musik des 17. bis mmfrühen 19. lahrhundert", Berlin, Duncker & Humblot, 2003.

Gilles Mannasse, Maître de conférences de philosophie à l'Université de Paris IV. Editeur des Vorlesungen über die Naturphilosophie Griesheim 1823/24, (Frankfurt, Peter Lang, 2000) et Uexküll 1821/22 (Frankfurt, Peter Lang, 2(02) ; traducteur des Leçons sur l'histoire de la philosophie: Introduction, bibliographie, philosophie orientale, Paris, Vrin, 2004 et éditeur avec 1.F.Kervégan du volume Hegel penseur du droit, Paris, CNRS édition.\ 2004. Angelica Nuzzo, Professeur associée à la City University of New York. Rappresentazione e concetto nella « logica » delle Filosofia del Diritto di Hegel, Napoli, Guida Editori, 1990. Logica e sistema sull 'idea hegeliana di filosofia, Genova, Pantograf, 1992. Emmanuel Renault, Maître de conférences de philosophie à }'ENS-LSH de Lyon. Marx et l'idée de critique, PUF, 1995. La Naturalisation de la dialectique. Naturphilosophie et sciences chez Hegel, Vrin 2001. Philosophie chimique. Hegel et la science dynamiste de son temps, Bordeaux, 2002. Emmanuel Renault, Jean-Jacques SzczeciniaIZ (dir.), Hegel et la philosophie de la nature, Paris, Edp Sciences, 2003. Annette SeD, Collaboratrice scientifique au Hegel-Archiv (Bochum). Martin Heideggers Gang durch Hegels Phéimenologie des Geistes, Hegel-Studien Beiheft 39, Bonn, 1998. Responsable de l'édition du tome 23 des Oeuvres complètes de Hegel.
André Stanguennec, Professeur de philosophie à l'Université de Nantes. Hegel critique de Kant, Paris, PUF, 1985. Etudes post-kantiennes I et II, Lausanne, L'Age d'Homme, 1987 et 1994. Hegel une philosophie de la raison vivante, Paris, Vrin, 1997. Collaboration à des ouvrages collectifs parmi lesquels Lumières et romantisme, Vrin et Université de Bruxelles, 1989. Hegel und die Kritik der Urteilskraft, Veroffenlichungen der Internationalen Hegel-Vereinigung, Band 18, Klett-Cotta, 1990. Problèmes actuels de la dialectique, Lausanne, L'Age d'Homme, 1996. L'héritage de H-G Gadamer, Paris, Le cercle herméneutique, Coll. "Phéno", 2003.

David Wittmann, Assistant moniteur nonnalien à l'Université de Tours. Collaborateur du Bulletin hégélien des Archives de Philosophie et des Hegel-Studien. Articles sur la Science de la logique et la philosophie de l'esprit. Thèse en cours de rédaction sur la philosophie de l'esprit subjt;ctifde Hegel.

MÉTAPHYSIQUE

ET SCIENCES DE LA NATURE

LA MÉTAPHYSIQUE

ENTRE LOGIQUE

ET SCIENCES

PARTICULIÈRES

Emmanuel Renault

Le rapport de la Science de la logique et des sciences concrètes (ou sciences réelles: Naturphilosophie et Philosophie de l'esprit) est l'occasion d'un paradoxe. D'une part, Hegel soutient que la Science logique prend la place de la métaphysique, et que toutes les sciences particulières (ou sciences positives), reposent sur une métaphysique. Ainsi, il semble revendiquer pour sa philosophie spéculative tout à la fois le nom de métaphysique et les fonctions fondatrices et totalisatrices qui lui sont associées. Mais d'autre part, il refuse que la fondation des sciences particulières par les sciences concrètes, et tout particulièrement par la Naturphilosophie, soit une fondation métaphysique. L'étude du rapport de la Science logique et des sciences concrètes conduit donc à la question controversée suivante: convient-il de donner de la philosophie hégélienne une interprétation « métaphysique» ou « non métaphysique» ? On sait que s'affrontent à ce propos deux positions opposées. Certains interprètent la philosophie hégélienne comme un achèvement ou comme un renouveau de la métaphysique! alors que d'autres défendent au contraire la thèse d'une rupture avec la métaphysique2.
1 Voir par exemple, B. Bourgeois, Introduction, in Hegel, Science de la logique, Vrin, 1970 ; A. Doz, La logique de Hegel et les problèmes traditionnels de l'ontologie, Vrin, 1987 ; B. Mabille, Hegel, Heidegger et la métaphysique. Recherches pour une constitution, Vrin, 2004. 2 K. Hartmann, « Hegel, a Non Metaphysical View», in A. Mac Intyre (ed.), Hegel. A collection of critical essays, NY, 1972; G. Lebrun, La patience du concept, Gallimard, 1968; M. Theunissen, Sein und Schein, Suhrkamp, 1978; B. Longuenesse, Hegel et la critique de la métaphysique, Vrin, 1981; R. Pippin, Hegel's Idealism. The Satisfaction of the Selfconsciousness, Cambridge University Press, 1989. Les interprétations non métaphysiques

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Le débat qui se développe aujourd'hui encore à ce propos semble parfois reposer sur des présupposés méthodologiques contestables. La plupart des défenseurs de l'interprétation non-métaphysique de Hegel s'appuient en effet sur des définitions du concept de métaphysique qui sont étrangères à la philosophie hégélienne. TIssont inévitablement amenés à poser à Hegel des questions qu'il ne s'est pas posé lui-même et à interpréter son propos suivant un prisme déformant que leurs adversaires ont beau jeu de dénoncer. Les commentateurs qui ont voulu éviter cet écueil, ont tenté soit de rendre compte de la cohérence des différents usages hégéliens du terme de métaphysique3, soit de s'engager dans une démarche contextualiste qui conduit le plus souvent à chercher chez Kant l'origine des significations présentes chez Hegel4, mais qui remonte parfois jusqu'à la métaphysique scolaire du 18ème5. Ces stratégies rencontrent, elles aussi, de périlleux obstacles. L'approche purement internaliste se heurte au fait que les usages hégéliens du terme de métaphysique sont relativement rares, flottants et diversifiés, et plus généralement, il en va de même des usages que le terme reçoit dans l'Idéalisme allemand, de sorte que se référer par exemple à Kant ne fait que repousser le problème. Une deuxième présupposition méthodologique ment contestable tient à la définition de l'objet même du litige. La plupart des tenants de l'interprétation non-métaphysique se concentrent sur la Phénoménologie de l'esprit et la Science de la logique, et ils admettent parfois que la lecture qu'ils proposent est difficilement compatible avec toutes les thèses soutenues par Hegel dans sa Realphilosophie6. Leurs adversaires leur rappellent alors à bon droit que l'ambition hégélienne était de philosopher sous forme systématique, et ils en tirent argument pour avancer qu'une interprétation alternative pourrait être mieux à même de rendre compte du projet hégélien considéré dans sa globalité. TIspeuvent
actuelles se divisent en deux espèces, d'une part, celles qui, inspirées par la « critique» kantienne de la métaphysique, recherchent chez Hegel les formes d'une dissolution de la métaphysique dans l'épistémologie (en l'occurrence, dans une réflexion sur la connaissance métaphysique) ; d'autre part, celles qui, inspirées par la philosophie analytique, lisent chez Hegel une première forme de dissolution de la métaphysique et de l'épistémologie dans la sémantique (ou plus généralement, dans une théorie de la signification des catégories métaphysiques). Pinkard, McDowell et Brandom sont les représentants actuels de cette dernière interprétation dont Lebrun constitue un précurseur inégalé. 3 H.-F. Fulda, " Spekulativ Logik aIs die ,eigentliche Metaphysik'. Zu Hegels Verwandlung des neuzeitlichen Metaphysikverstandnisses ", in D. Patzold, A. Vanderjagt (eds.), Hegels Transformation der Metaphysik, Jürgen Dinter Verlag für Philosophie, Kôln, 1991, p. 9-27 4 T. Rockmore, «Hegel's Metaphysics, or the Categorial Approach to Knowledge and Experience », in T. Pinkard (ed.), Hegel Reconsidered, or the Categorial Approach of Knowledge and Experience, Kluwer, Dordrecht, 1994; M. Rosen, "From Vorstellung to Thought: is a nonmetaphysical view of Hegel possible ?", in D. Stem (éd.), G.W.F. Hegel. Critical Assesments, vol. 3 : Hegel's Phenomenology of Spirit and Logic, Routledge, London/New-York, 2001 5 Voir par exemple, Ch. Bouton, «Logique et ontologie dans l'interprétation hégélienne de Christian Wolff », in Etudes philosophiques, n01-2/1996. 6 Voir par exemple l'introduction de l'ouvrage de Pippin cité ci-dessus.

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également ajouter que ni la Phénoménologie ni la Logique ne permettent d'expliciter complètement l'épistémologie à la lumière de laquelle Hegel est censé évaluer la métaphysique? C'est bien en effet par l'examen des structures du système que doit être tranchée la querelle portant sur la dimension métaphysique de la philosophie hégélienne, ne serait-ce que parce que « métaphysique» désigne usuellement un certain type de totalisation et de fondation du savoir, et que ces deux opérations philosophiques ne s'effectuent chez Hegel que dans l'articulation d'une Science de la Logique et d'une Realphilosophie. Plus généralement, on peut se demander si le débat n'est pas posé de façon trop étroite lorsqu'il oppose interprétations non-métaphysiques (où Hegel s'en prendrait au projet métaphysique lui-même d'un point de vue extérieur) et interprétations métaphysiques (où il critiquerait certaines métaphysiques déterminées du point du vue du projet métaphysique lui-même) sans prendre assez au sérieux l'hypothèse intermédiaire d'une transformation de la métaphysique. L'idée de transformation de la métaphysique est en effet irréductible à cette alternative dans la mesure d'une part où la transformation ne se réduit pas à un rejet, d'autre part où les transformations des concepts, des thèses et des procédures métaphysiques ne résultent pas nécessairement d'une réflexion portant sur l'essence du projet métaphysique (sur ses défauts intrinsèques versus sur les meilleurs moyens de l'accomplir). L'hypothèse est en effet plus que plausible: le cœur du projet hégélien est relativement indépendant de tout ce qui peut être pensé sous le concept de métaphysique et ce sont ses contraintes propres qui exigent une transformation des usages du signifiant « métaphysique »8. Il n'en reste pas moins que la conception hégélienne de la métaphysique mérite d'être explicitée et que la spécificité des usages hégéliens du terme de métaphysique ne peut être restituée que si l'on combine une approche systématique et une approche contextualiste. C'est seulement d'un point de vue systématique qu'il est permis d'organiser l'ensemble des affirmations relatives à la métaphysique, et de rendre compte de l'articulation des différentes fonctions
7

Sur ce point, voir par exemple, Ch. Halbig, « Das 'Erkennen aIs Solche'. Überlegungen zur Grundstruktur von Hegels Epistemologie» , in Ch. Halbig, M. Quante und Ludwig Siep, Begels Erbe, Suhrkamp, 2004. Pour une interprétation plus large de l'épistémologie hégélienne, voir E. Renault, La naturalisation de la dialectique, Vrin, 2001. 8 Pour une interprétation en terme de «transformation de la métaphysique », D. Patzold, A. Vanderjagt (éd.), Begets Transformation der Metaphysik, Jürgen Dinter Verlag für Philosophie, Kôln, 1991 ; voir également, H.-F. Fulda, « Hegels Logik der Idee und ihre epistemologische Bedeutung », in Ch. Halbig, M. Quante und Ludwig Siep, op. cit. Nous avons rapporté les transformations hégéliennes de la métaphysique aux contraintes spécifiques du projet de science spéculative dans l'article, «Science et métaphysique de la nature chez Hegel », in Epistémologiques, 4, 2003

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théoriques qui sont associées à l'idée Çle métaphysique. Mais l'approche contextualiste est tout aussi nécessaire s'il s'agit non pas seulement de décrire mais aussi d'interpréter la signification des usages hégéliens du terme métaphysique. Comprendre leur sens, en effet, suppose d'une part, de distinguer les problèmes dont Hegel hérite de ceux qu'il tente de formuler, d'autre part, de déterminer quelles sont les stratégies qu'il met en place pour tenter de les résoudre. Une telle démarche suppose elle-même de régresser des textes hégéliens jusqu'à un contexte défini non pas seulement comme un lieu d'affrontement des thèses et comme une matrice logique pesant sur la formation des concepts, mais aussi comme un espace discursif défini par des modes d'énonciation et de distribution des énoncés. Dans un premier temps, nous chercherons à montrer que la requalification du concept de métaphysique comme théorie de la connaissance, au milieu du 18èmesiècle, s'effectue sous une double contrainte discursive: d'une part, une disqualification du signifiant métaphysique, d'autre part, différentes scissions du signifié métaphysique. Dans un second temps, nous verrons comment cette requalification et cette double contrainte permettent d'organiser les différentes perspectives hégéliennes sur la métaphysique. Il sera possible d'un déduire quelques conclusions, dans un troisième temps, quant au rapport de la logique et des sciences concrètes et quant à la dimension «métaphysique» de la philosophie spéculative en général.
Les déplacements du concept de métaphysique

Depuis les débuts de la philosophie moderne, le terme de métaphysique désigne un projet philosophique jugé périmé, celui de la philosophie scolastique. C'est pourquoi la question est toujours de savoir si l'idée même de métaphysique doit être abandonnée, ou si elle doit être transformée. La tradition empiriste opte généralement pour la première solution, en identifiant la métaphysique au projet illusoire d'une connaissance des qualités occultes et du suprasensible, comme chez des auteurs comme Bacon, Locke ou Hobbes. Mais l'idéal méthodique de la science moderne peut également conduire à tenter de fonder la métaphysique sur de nouvelles bases, comme chez Descartes et les cartésiens. Métaphysique signifie alors science des principes du savoir, science fondamentale sur laquelle repose l'architecture du savoir, suivant l'image de la lettre-préface des Principes de la philosophie. En acquérant cette nouvelle signification, le concept de métaphysique se scinde en une signification négative et une signification positive qui correspondent respectivement aux pratiques théoriques anciennes et nouvelles.

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Ainsi, les cartésiens défendent une nouvelle conception de la métaphysique tout en dénonçant l'ancienne, ce qui revient à lutter contre la disqualification du signifiant lui-même. Un texte de Malebranche offre une illustration exemplaire de cette démarche:
«

Par métaphysique je n'entends pas ces considérations abstraites de quelques propriétés

imaginaires [...] j'entends par cette science les vérités générales qui peuvent servir de principes aux sciences particulières »9.

Il ne faudrait pas pour autant conclure que les systèmes rationalistes du I7e et du I8e ont tous résisté à l'invalidation du signifiant. Un auteur comme Wolff évite presque systématiquement le terme de métaphysique qui lui semble solidaire d'une confusion des différentes parties de la science, ontologie, psychologie rationnelle, physique rationnelle, cosmologie rationnelle et théologie rationnellelO.

Au moment où le signifiant métaphysique est pris dans un mouvement de disqualification, son signifié est donc affecté d'une série de scissions: métaphysique comme connaissance des qualités occultes versus métaphysique comme théorie des principes du savoir, métaphysique comme objet historique versus métaphysique comme nouveau projet, mauvaise métaphysique versus bonne métaphysique. Chez des auteurs comme Kant et Hegel, cette disqualification et ces scissions continuent à produire leurs effets. Chez Kant, le terme est pris tantôt au sens de la connaissance des principes rationnels de la connaissance des phénomènes (première partie de la métaphysique), tantôt au sens d'une connaissance du transcendant (deuxième partie)ll. Tout aussi clairement, Kant oppose la mauvaise métaphysique du passé et la métaphysique future qu'il s'agit de fonder comme science, et qu'il se propose d'exposer à partir de son « concept
encore problématique »12. Et l'on voit ainsi que même en son sens positif, le terme de métaphysique désigne avant tout un problème que la Critique de la raison pure
Malebranche, Entretiens sur la métaphysique et la religion, VI, 2 ; ed. Robinet, t. 12, 1965, p. 133. tO Sur ces questions, on se reportera aux éléments utiles fournis par l'article « Metaphysik » du Historisches Worterbuch der Philosophie, Schwabe & Co AG Verlag, Basel/Stuttgart, t. 5, 1980. C'est contre la tradition wolffienne que des auteurs comme Crusius désigneront le système de Wolff comme métaphysique en entendant par là une philosophie qui ignore les limites de la raison; et c'est manifestement ce déplacement de concepts qu'entérinera Kant, tout en contestant le sens que leur donnait Crusius, lorsqu'il définira la métaphysique dogmatique et l'architectonique de la raison pure. 11 Voir pour cette distinction la Préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure. Il n'est pas besoin d'insister ici sur le fait que le sens qui est conféré ici à cette distinction est peu compatible avec les définitions de l'Architectonique de la raison pure. 12 Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourrait se présenter comme science, ~ 4.
9

17

a pour fonction de formuler, tout en définissant une méthode pour le résoudre13, en

se faisant ainsi « métaphysique de la métaphysique »14.Une partie du problème
tient précisément, à l'unification des scissions, et notamment au passage de la « première» à la « seconde» partie de la métaphysique: ainsi Kant définit-il le but

de la fondation de la métaphysique comme « l'extension de cette dernière depuis les limites du sensible jusqu'au champ du suprasensible »15.
Cependant, chez Kant comme chez Hegel, ce ne sont pas tant les effets de la requalification de la métaphysique par les classiques qui sont déterminants, que les effets de sa requalification par les Lumières. Chez des auteurs comme Condillac et Hume, c'est d'une nouvelle manière que le concept se voit caractérisé par les scissions de l'ancienne/mauvaise et de la nouvelle/bonne métaphysique. La mauvaise métaphysique n'est plus la même. L'objet de la polémique est désormais la métaphysique entendue au sens de la nouvelle signification que les cartésiens ont mis en circulation. Ce sont bien en effet les systèmes rationalistes qui sont visés en 1748 dans la première section de l'Enquête sur l'entendement humain par la distinction de la «vraie métaphysique» et de la métaphysique «fausse et bâtarde »16. En un sens analogue, l'Introduction de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines distingue en 1746 « deux sortes de métaphysique », l'une « ambitieuse», l'autre «retenue», proportionnée «à la faiblesse de l'esprit humain »17. Ainsi émerge une nouvelle acception du terme. L'idée de métaphysique reste entendue au sens d'une connaissance des principes, mais elle se voit requalifiée comme théorie de la connaissance, de sorte qu'elle se définit maintenant comme la théorie des principes de la connaissancel8. L'idée cartésienne de métaphysique recouvrait tout à la fois l'idée d'une ontologie (au sens d'une science de l'être ou des choses en général comme objet de connaissance), et une théorie de la dépendance des sciences à l'égard d'une philosophie première. La métaphysique empiriste rompt avec la « métaphysique» cartésienne sur ces deux
13 Voir à ce propos l'Introduction de la Critique de la raison pure,. voir également G. Lebrun, Kant et le problème de la métaphysique, Colin, 1970, ch. 1.
14

Kant, Lettre à Marcus Herz, 11/05/81.

Kant, Quels sont les progrès de la métaphysique en Allemagne depuis le temps de Leibniz et Wolff? Œuvres, Gallimard, 1986, t. III, p. 1227. 16 Hume, Enquête sur l'entendement humain, sect. I, Le livre de poche, 1999, p. 52. 17 Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, Galilée, 1973, p. 99.
15

18

Id : «La sciencequi contribue le plus à rendre l'esprit lumineux, précis et étendu, et qui, par

conséquent, doit le préparer à l'étude de toutes les autres, c'est la métaphysique. Elle est aujourd'hui si négligée en France que ceci paraîtra sans doute à paradoxe à bien des lecteurs ». A rapprocher de la définition de la métaphysique par Baumgarten: « La métaphysique est la science qui contient les premiers fondements de ce qui est saisi par la connaissance humaine» (Métaphysica, 2èmeéd., 1743, ~ 1).

18

points en les dénonçant pour leur ambition démesurée. n convient de renoncer à la connaissance de « la nature, l'essence des êtres, les causes les plus cachées », nous dit Condillac, pour se contenter d'étudier la manière dont la connaissance se forme. n convient d'autre part de destituer la métaphysique des prétentions fondatrices d'une « science première» pour en faire une science réflexive présupposant la production de la connaissance par les autres sciences: « cette analyse n'est pas une science séparée des autres. Elle appartient à toutes, elle en est la vraie méthode, elle en est l'âme. Je la nommerai métaphysique pourvu que vous ne la confondiez pas avec la science première d'Aristote »19.

La philosophie kantienne, elle aussi, porte la trace d'une requalification de la métaphysique comme théorie de la connaissance lorsqu'elle se définit comme une réflexion sur les principes de la connaissance métaphysique. D'après Kant, «la métaphysique ne traite pas d'objets, mais de connaissances» (Réflexion 853), de sorte qu'en métaphysique, la méthode précède la science 20, et que la résolution du
problème de la métaphysique prend la forme réflexive d'une « métaphysique de la métaphysique ». C'est également de cette requalification de la métaphysique comme théorie de la connaissance que doit être rapprochée l'idée d'une substitution du terme « d'analytique de l'entendement pur » au « nom orgueilleux d'ontologie », même si cette substitution ne désigne pas à proprement parler un remplacement de l'ontologie par la théorie de la connaissance, mais une tentative visant à résoudre le problème du fondement de la métaphysique par une théorie de

la connaissance 21, ou plus précisément, par une théorie des modes de connaissance constitutifs de l'objectivité 22.
Pour préciser la nature des innovations dont les Lumières sont responsables, il faut ajouter que la requalification de la métaphysique comme théorie de la connaissance s'accompagne d'une nouvelle scission. Alors que le terme de métaphysique désignait la connaissance des principes qui doivent fonder le savoir, il en vient maintenant à désigner les principes qui de fait ordonnent le savoir vrai. A la signification normative s'ajoute donc une signification descriptive, et c'est au
19 Condillac, Cours d'Etude, VI, chap. XU, Œuvres philosophiques, PUF, 1947, p. 127. Pour une étude de la signification de métaphysique chez Condillac, voir A. Charrak, Empirisme et métaphysique, L'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Condillac, Vrin, 2003.

20
21

Kant,Dissertationde 1870, 9 23.

Voir à ce propos la critique de l'interprétation néo-kantienne chez Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Gallimard, 1953. 22 Voir à ce propos, J. Benoist, «Sur une prétendue ontologie kantienne: Kant et la néoscolastique », in C. Ramond, Kant et la pensée moderne. Alternatives critiques, PUF, 1996, p. 137-163.

19

sens descriptif du terme que d'Alembert peut écrire dans les Eléments de philosophie que «toute science à sa métaphysique », et dans l'article
Métaphysique de l'Encyclopédie, que « Tout a sa métaphysique et sa pratique [...] Interrogez un peintre, un poète, un musicien, un géomètre, et vous le forcerez à rendre compte de ses opérations, c'est-à-dire à en venir à la métaphysique de son art ». Cette scission trouve elle aussi à s'exprimer chez Kant. L'idée de « premier principe métaphysique de la science de la nature» ne combine-t-elle pas ces deux acceptions, normative et descriptive, de « métaphysique» ? La requalification de la métaphysique comme théorie de la connaissance s'accompagne donc de nombreux paradoxes puisque les significations nodales de la métaphysique comme ontologie, science première, et science normative se voient déstabilisées ou contestées. A partir du milieu du I8e siècle, le terme de métaphysique cesse progressivement d'être le nom d'une discipline philosophique pour devenir le nom d'un ensemble de problèmes théoriques. C'est le cas chez Kant, c'est encore le cas chez Hegel qui exploite ces différents problèmes comme des moyens de poser des questions nouvelles au moyen de concepts nouveaux. Il est frappant que chez Hegel aussi, et peut-être plus que chez tout autre représentant de l'Idéalisme allemand, le terme de métaphysique soit l'objet de nombreuses innovations conceptuelles: « métaphysique commune », « métaphysique inconsciente », «métaphysique naturelle », «métaphysique d'un concept », « métaphysique complète », « métaphysique positive », « mauvaise métaphysique ». Avant de montrer que ces innovations conceptuelles participent d'un projet visant à élaborer un type d'organisation systématique susceptible de rompre avec le modèle de la «métaphysique scolaire »23, il faut tout d'abord rendre compte de leurs significations. L'emploi du terme métaphysique

Un relevé des principales occurrences permet de distinguer deux registres de significations. Le terme désigne le plus souvent un style philosophique périmé: c'est le cas quand la métaphysique est évoquée dans les Leçons sur l'histoire de la philosophie ou dans le Concept préliminaire de l'Encyclopédie. Mais le terme désigne également les catégories logiques qui structurent le savoir, comme dans l'additif du 9 246 (auquel répondent différents textes) :

23

Si tant est que cette catégorie possède une pertinence autre que purement rétrospective.

20

«métaphysique ne signifie rien d'autre que l'étendue des déterminations de pensée universelles, en quelque sorte un filet de diamant dans lequel nous mettons toutes choses

et par lequel seulement nous rendons intelligible »24. La« métaphysique passée» (iiltere Metaphysik) ou« métaphysique d'autrefois» (vormalige Metaphysik).

D'un point de vue systématique, c'est cette première signification qui semble remplir une fonction déterminante: c'est la seule qui fait l'objet de développements thématiques aussi bien dans les textes non publiés que dans les textes publiés du vivant de Hegel. Dans les Leçons sur l'histoire de la philosophie, Hegel appelle la première période de la philosophie moderne: «Période de la métaphysique », et il y range Descartes, Spinoza, Locke, Leibniz, etc. - les

matérialistes français »25. Cette définition relativement large repose sur une
définition de la métaphysique comme « simple vision d'entendement des objets de

la raison »26. Les systèmes rationalistes, les philosophes empiristes et les
matérialistes, s'en remettent tous à un penser formel qui, parce qu'il ne peut développer son contenu par lui-même, doit nécessairement le recevoir de l'extérieur, que ce soit d'une expérience externe ou d'une expérience interne27.En définitive, ce n'est pas tant l'empirisme que le scepticisme et le criticisme qui s'opposent à la métaphysique parce qu'ils se dirigent contre la forme même de l'entendement abstrait. Cependant, c'est tout particulièrement à partir des systèmes rationalistes du 17e et du 18e que Hegel forge son image de ce qu'il appelle la « métaphysique abstraite», « naïve et non critique »28. Cette interprétation de la métaphysique ne fait que développer historiquement les indications présentes dès le Concept préliminaire de la Science de la logique, dans l'introduction de la première édition de l'Encyclopédie. Hegel distinguait déjà la philosophie spéculative des formes métaphysique et critique du philosopher. On sait que ce développement introductif prendra dès 1827 la forme de la théorie des trois positions à l'égard de l'objectivité. Mais en 1817 plus clairement encore qu'en 1827, la présentation du dogmatisme et du criticisme apparaît comme l'exposition
Hegel, Enz., ~ 246, add; Werke, Suhrkamp (cité W.), 1970, Bd. 9, p. 20. Voir aussi W. 18, p. 77 et Hegel, Vorlesung über Naturphilosophie :Berlin 1823/1824; Nachschrift von K.G.I. v. Griesheim, Peter Lang, 2000, p. 73. 25 Hegel, W 20, p. 121.
24

26 27
28

Hegel, Enz. (1817), ~ 18. Hegel,W 20, p. 120.

Hegel, W. 20, p. 121. On remarque donc que Hegel n'est pas encore pris dans les illusions rétrospectives aujourd'hui encore agissantes, et dont les Idéologues, puis Comte, sont l'une des origines, d'une opposition de la métaphysique et de l'empirisme.

21

des contradictions qui conduisent la métaphysique à succomber aux attaques du criticisme29. C'est dans ce contexte argumentatif que doivent être interprétés les rapports que les textes introductifs de la Science de la logique établissent entre métaphysique, logique transcendantale et Science de la logique. Hegel écrit que la
Logique objective « remplace (fritt an die Stelle) la métaphysique d'autrefois
»30

et

qu' « elle pourrait correspondre en partie (zum Teil entsprechen) à ce qu'est chez

Kant la logique transcendantale»31. Retenons pour l'instant le fait que Hegel
reprend à son compte la conviction, propre à la métaphysique passée, que les pensées livrent l'être véritable32, mais qu'il critique cette dernière pour avoir procédé dogmatiquement, sans réflexion critique sur la nature des pensées et des formes logiques qu'elle employait pour énoncer l'être33. C'est le mérite d'une logique transcendantale que de proposer une théorie de l'être sous la forme d'une analyse critique des formes et du contenu de la pensée, en d'autres termes, sous la forme d'une logique34. Mais d'une part, la logique transcendantale ne s'est acquittée que d'une « partie» de cette tâche: elle n'a étudié ni l'intégralité des catégories métaphysiques, ni l'intégralité des formes logiques dont elle use. D'autre part, l'idée de logique transcendantale repose sur la distinction inadéquate des phénomènes et des choses en soi, qui exige d'être corrigée à la lumière de la conviction fondamentale de la métaphysique: «l'ancienne métaphysique avait à propos du penser un concept plus élevé que celui qui est devenu monnaie courante à l'époque moderne [.. .]. Cette métaphysique était d'avis que le penser et l'acte de penser ne sont pas étrangers aux objets, mais bien plutôt constituent leur essence »35. Faut-il en conclure qu'en procédant ainsi à une synthèse de la métaphysique et de la logique transcendantale, la Science de la logique se présente comme une nouvelle métaphysique? C'est ce que la Préface de la première édition
29

Hegel, Enz. (1817), 9 18: «La nature du logique et le point de vue auquel s'est placée la

connaissance scientifique reçoivent leur clarification préliminaire plus précise à partir de la nature de la métaphysique et ensuite de la philosophie critique, par laquelle la métaphysique a atteint son terme ». Dans la Science de la logique (Aubier, 1998), la théorie des antinomies est présentée comme ce qui périme définitivement la métaphysique: " ce sont elles qui ont provoqué l'effondrement de la métaphysique précédente", t. 1, p. 173 ; " toute la métaphysique d'antan [. . .] s'est trouvée jetée par dessus les moulins», t. 3, p. 356. 30Hegel, Science de la logique, t. 1,37 31Ibid., p. 34 32Ibid., p. 13. 33Hegel, Enz., 99 26-36.
34

Hegel, W. 4, p. 406-407: «Selon ma conception du logique, le métaphysique réside

entièrement en lui. A ce propos, je peux citer Kant comme prédécesseur et comme autorité». 35Voir Science de la logique, t. 1, p. 15-17, où métaphysique est entendu au sens de connaissance de la réalité telle qu'elle est en soi. On rencontre ici un foyer de paradoxe, puisque dans le Concept préliminaire, la philosophie kantienne est également critiquée pour son dogmatisme, donc pour sa proximité avec la métaphysique dogmatique. Sur les présupposés logiques communs de la métaphysique dogmatique et de la philosophie transcendantale, voir G. Lebrun, « L'antinomie et son contenu », in O. Tinland (dir.), Lectures de Hegel, Le livre de poche, 2005.

22

de la Science de la logique semble indiquer lorsqu'elle se conclut sur ces termes: «la Science de la logique, qui constitue la métaphysique au sens propre (eigentliche Metaphysik), ou la pure philosophie spéculative, s'est trouvée encore

très négligée

»36.

Le concept de «métaphysique proprement dite» trouve ici sa

seule OCCUlTence,et il est difficile de ne pas remarquer que le terme est évité aussitôt qu'utilisé. Hegel donne immédiatement un synonyme, « pure philosophie spéculative», sans doute parce que le signifiant lui paraît trop disqualifié, et c'est sans doute aussi pour cette raison que la fonnule ne trouvera pas d'autres OCCUlTences.Opposé au concept de « métaphysique d'autrefois », le concept de « métaphysique au sens propre» a pour fonction de faire apparaître l'originalité du projet hégélien d'une purification de la métaphysique de ses scories dogmatiques et représentatives dans le cadre d'une refonnulation du projet de logique transcendantale. Pour fixer le sens de cette référence à la « métaphysique au sens propre », les considérations génétiques peuvent porter secours. En effet, l'essentiel reste sans doute que chez Hegel, l'idée d'une Science de la logique comme première partie du système résulte de l'abandon de la conception de la Logique comme propédeutique à la métaphysique et du projet de fondation du système sur une métaphysique entendue comme science de l'absolu37. Lorsqu'à Heidelberg et à Berlin, il présente la démarche et les objectifs de sa Science de la logique, science dont il souligne parfois l'iITéductibilité à la logique comme propédeutique qu'il élaborait à léna38, Hegel présente une science qu'il a délibérément substituée à un projet de métaphysique et qui en aucun cas ne peut être conçue comme une simple reformulation de ce projet.

Dans cette première série d'occulTences, l'idée de métaphysique porte indéniablement la trace de la disqualification du signifiant. Si l'on se réfère à l'Introduction de l'Encyclopédie 1827/1830, l'idée de métaphysique est introduite, dans le ~ 24 à partir du concept de « pensée objective », avant que soit abordée « l'ancienne métaphysique » (~ 27). S'il convient d'entendre par métaphysique la
36

Ibid., p. 5.

Que le terme de métaphysique désigne principalement chez Hegel un projet philosophique périmé, c'est ce que confirme le point de vue génétique. Dans la période d'Iéna, comme on l'observe dans la Logique et métaphysique de 1804/1805, le terme de Logique désigne une science propédeutique traitant principalement des formes logiques du discours, alors que le terme de métaphysique désigne la science de l'absolu dont le contenu se déploie suivant différentes catégories qui correspondent elles-mêmes à différentes étapes de l'histoire de la philosophie (voir à ce propos, F. Chiereghin, Hegel et la metafisica classica, 1966). Dans la Science de la logique, il est significatif que l'idée de Logique désigne un projet philosophique supérieur à celui de la métaphysique, alors même que Hegel renonce à l'idée d'une science auto-suffisante de l'absolu (ce que désignait la métaphysique d'Iéna) et qu'il emploie « métaphysique» au passé. 38Voir la lettre à Niethammer du 20 mai 1808. Correspondance I, Paris, 1962 p.205 sq.
37

23

science qui saisit les pensées comme l'essence des choses, ou comme des pensées objectives, alors, on pourrait s'attendre à ce que la métaphysique puisse être autre chose que la métaphysique d'entendement qui caractérise la métaphysique passée. Cependant, exception faite de la vague référence à une « métaphysique au sens propre », cette possibilité reste non exploitée, et la signification historique du terme de métaphysique est tellement dominante que métaphysique en vient par métonymie à désigner non plus simplement un style de philosophie historiquement daté, mais également la forme de pensée qui est à l'œuvre dans l'ancienne métaphysique. En effet, ce n'est pas seulement certaines philosophies, mais toutes les formes de pensée d'entendement relevant d'un «dogmatisme objectif» prétention naïve à accéder immédiatement à l'essence des choses - qui se voient appliquer le qualificatif de métaphysique. Ainsi, Hegel peut-il affirmer que la pensée commune recèle ce qu'il nomme une «métaphysique commune» (gemeine Metaphysik), et c'est en un sens analogue qu'il crédite la théorie des antinomies d'avoir fait porter le soupçon sur les fondements de la « métaphysique commune »39. Dans le ~ 18 de la première édition de l'Encyclopédie, la signification historique et la signification méthodologique du concept de métaphysique étaient déjà strictement associées l'une à l'autre: « La métaphysique n'est du reste que relativement à I'histoire de la philosophie quelque chose d'ancien; pour elle-même elle est, comme elle l'est en effet devenue dans les tout derniers temps, d'une façon générale la simple vision d'entendement des objets de la raison ».

Ici, la signification méthodologique du concept de métaphysique est manifestement obtenue à partir de sa signification historique et de la disqualification du signifiant qui l'accompagne, la disqualification du signifiant « métaphysique» étant reformulée sous la forme d'une disqualification du signifiant « entendement ». Mais le mouvement inverse est aussi présent puisque, par ailleurs, la légitimité de la signification historique du concept de métaphysique est justifiée à la lumière de la signification méthodologique. C'est le cas dans les Leçons sur la logique de 1831 où il est dit que la métaphysique a atteint avec Wolff sa forme accomplie, parce qu'elle s'est entièrement soumise à la logique de la philosophie d' entendement40.

Hegel, Leçons sur l'histoire de la philosophie, Vrin, 1991, t. 7, p. 1873. De même, c'est le mérite de la Naturphilosophie schellingienne d'avoir introduit le concept dans la considération de la nature contre « la métaphysique commune », ibid., p. 2063-2064 (W. 20, p. 443).
39

40

G.W.F. Hegel, Vorlesungen, Bd. 10, Vorlesungen über die Logik, Berlin, 1831,

Nachgeschrieben von Karl Hegel, Meiner, 2001, p. 25 ; voir également, Enz., 9 36, add.

24

Les principes

métaphysiques

du savoir

TI est cependant vrai que Hegel a souvent considéré sa Science de la logique comme une métaphysique. A l'époque d'Heidelberg comme à celle de Berlin, il a intitulé à différentes reprises « Logique et métaphysique» ses cours sur la Science de la logique. Quel était alors le sens du terme de métaphysique? L'utilisation du terme s'explique sans doute en partie au moins par des raisons institutionnelles41. Mais les versions conservées fournissent également des indices de réappropriation de la notion. Si l'on considère par exemple, les Leçons sur la logique et la métaphysique de 1817, on constate qu'elles ne donnent pas d'indications explicites sur la dimension métaphysique de la Science de la logique, mais elles fournissent cependant quelques indices. Dès le début du manuscrit, Hegel se réfère en effet à l'idée que la Science de la logique consiste en une étude de l'élément métaphysique du savoir, en présentant la logique comme une «métaphysique naturelle »42.On retrouve ici le thème principal de la Préface de la seconde édition de la Science de la logique où Hegel explique que notre conscience et notre savoir sont animés par le contenu logique de nos catégories, catégories qui agissent comme des « instincts (Triebe) inconscients» ou un «filet» (Netz) dans lequel notre pensée est prise; où il y souligne que la Science de la logique a précisément pour fonction d'expliciter et déduire ce contenu pour faire accéder la pensée à la liberté (en la libérant de l'emprise subie de ce « filet »). Le terme de métaphysique ne figure certes pas dans cette préface, mais il apparaît dans de nombreux passages où Hegel file la métaphore du « filet ». C'est le cas dans l'additif du 9 246 cité plus haut, c'est encore le cas dans l'Introduction des Leçons sur l'histoire de la philosophie où Hegel formule à différentes reprises l'affirmation suivante:

41

Kant, Fichte, Schelling, et encore Hegel à Iéna, devaient enseigner la « métaphysique» et contrairement au premier, les trois derniers refusaient d'utiliser à cette fin les manuels de métaphysique. La métaphysique d'Iéna répond chez Hegel au besoin de produire une métaphysique qui puisse se substituer à ces manuels; et ce projet pouvait lui-même être entendu en deux sens, celui d'une introduction de l'esprit de la nouvelle philosophie dans la métaphysique (ce qui semble être encore le projet d'Iéna), ou celui d'une Logique qui prend la place de l'ancienne métaphysique (ce qui semble être le projet de Nuremberg, Heildelberg et Berlin). Pour un examen de l'évolution des post-kantiens et de Hegel lui-même par rapport à la métaphysique, voir Hegel, Logica et metafisica di lena, A cura di Franco Chiereghin, Quaderni di verifiche, Trento, 1982, p. 179-238. 1992, p. 8: « Die Logik ist uns eine natürliche Metaphysik. leder, der denkt, hat sie ».

42

Hegel, Vorlesung,Bd. Il. Vorlesungenüber Logik und Metaphysik:Heildelberg,1817, Meiner,

25

« toute conscience a et utilise les détermination de pensée totalement abstraites [...] : être, cause et effet, force et extériorisation. Toute sa conscience est entrelacée et régie par une telle métaphysique; elle est le filet dans lequel toute la matière concrète est prise [. . .] Mais dans la conscience commune, ce réseau et ces nœuds sont immergés dans une

matière stratifiée. »43

Ici, l'idée de métaphysique est manifestement redéfinie sous inspiration kantienne: les catégories sont un élément métaphysique au sens d'une origine non empirique du savoir. D'une part, les concepts sont l'élément métaphysique du savoir en ce qu'ils en constituent l'élément non empirique, l'élément qui est propre au penser lui-même44.D'autre part, les concepts sont l'élément métaphysique en tant qu'ils constituent l'élément déterminant du savoir - Hegel souligne qu'ils constituent les conditions même de l'intelligibilité (Verstiindlichkeit) du contenu perçu et connu45.A ce propos, Hegel présente le réseau des concepts logiques comme la « métaphysique commune» qui décide qu'un contenu soit intelligible ou pas, comme 1'« organe spirituel» (geistiges Organ) par lequel le contenu acquiert du sens pour l'esprit. A ces significations à connotation kantienne s'ajoute une signification proprement hégélienne: les concepts sont l'élément métaphysique au sens où c'est d'eux que dépend la vérité de la pensée, sa capacité à reconnue comme « pensée objective ».
On sait que Hegel soutient à différentes reprises que la Science de la logique est la science de l'intégralité du logique. Elle est plus précisément une étude critique du logique. En son versant positif, Hegel nous dit qu'elle constitue la recension complète des formes (das Komplete Verzeichnis dieser Formen46) qui structurent le savoir et opèrent telles un «configurateur intérieur »47. En tant que recension complète du logique, elle s'emploie d'une part à expliciter réflexivement l'intégralité des conditions logiques de la connaissance, catégories et formes de pensée, et d'autre part à les fonder spéculativement, en montrant pourquoi elle peuvent effectivement être considérées comme des conditions de la connaissance; elle procède par là même à la déduction des catégories qui fait défaut à la logique transcendantale kantienne48. Mais ce versant positif est indissociable d'un versant critique puisque la Science de la logique explique également pourquoi chacune des catégories est tout à la fois une formulation inadéquate du vrai (contrairement à ce
43
44

Hegel, W. 20, p. 484 (trad. froLeçons sur l'histoire de la philosophie, Gallimard, t. 1, p. 57-58).
Hegel, Vorlesungen über die Logik

- 1831,

p. 5.

45
46

Hegel, W. 20, p. 493-494 (trad. p. 67-68).
Hegel, Vorlesungen

47 48

Hegel, W. 6, p. 264. Hegel, Science de la logique, t. 1, p. 34, note.

über die Logik - 1831, p. 5.

26

que croyait la métaphysique dogmatique) et une forme nécessaire de son exposition49. En son versant critique, la Science de la logique, se propose de soumettre à un examen critique et les catégories de la métaphysique dogmatique et les formes de pensée qu'elle utilise Gugements et raisonnements syllogistiques). Elle se constitue donc en une réflexion sur la métaphysique, ou en une « métamétaphysique »50,dans une démarche qui en un sens retrouve la manière dont Kant concevait son entreprise comme une « métaphysique de la métaphysique ». Cette seconde série d'occurrences du terme de métaphysique doit être rapportée à la requalification de la métaphysique comme théorie de la connaissance. C'est manifestement à cette requalification que doit être rapporté l'idée d'une métaphysique comme réflexion sur la métaphysique. C'est encore à cette requalification que doivent être référées les utilisations du concept de métaphysique en un sens descriptif, comme lorsque Hegel soutient que «la

physique a une métaphysique, consciente ou inconsciente»51, que «toute
conscience cultivée a sa métaphysique» et que «la Naturphilosophie et la physique ne se distinguent que par la manière dont elles usent de la

métaphysique»52, ou encore lorsqu'il identifiela métaphysiquedes sciencesà un
élément culturel, ou à une «culture scientifique »53.Ces formulations entendent manifestement l'idée de métaphysique en un sens tout à la fois descriptif et normatif. En un sens descriptif, il s'agit de constater que le savoir scientifique, de même que le savoir de la conscience cultivée, est structuré par le logique, et plus précisément, par les rapports logiques étudiés dans la Science de la logique. Mais l'idée de métaphysique reçoit également ici une signification normative puisque la vérité des sciences dépend de ces rapports logiques généraux, inscrits dans les concepts qu'elles emploient. Hegel soutient à différentes reprises que les sciences ne consistent pas en de simples collections de connaissance mais en des totalités rationnelles, et qu'en ce sens, chaque science repose sur un « concept », voire sur une «idée », en entendant par idée l'unification rationnelle d'une totalité de

pensées54. Dans la remarque sur l'infini, Hegel soutient que la mathématiquede
49

Hegel, Vorlesungen über die Logik 1831, p. 8: «Ces catégories [...] sont purement et

simplement inévitables, mais elles sont en soi défectueuses (Mangelhaft). Mais on se doit de rendre compte des raisons pour lesquelles elles sont mauvaises et tout aussi bien purement et simplement inévitables». 50L'expression est de Fulda, op. cit.
51
52
53

Hegel, Naturphilosophie, Berlin 1822/1823, p. 73.
Hegel, W. 9, p. 20-21.
Hegel, W. 18, p. 76 sq.

Hegel, Vorlesungen über Logik - 1817, p. 7: «Chaque science doit être traitée philosophiquement, c'est-à-dire qu'on doit la rapporter à son idée et la déduire à partir de cette idée ». Voir aussi W. 20, p. 479 (Leçons sur l'histoire de la philosophie, t. 1, p. 58).
54

27

l'infini repose sur un concept de l'infini et il parle de la « métaphysiquede ce concept »55 pour indiquerque c'est le contenu logiquede ce concept qui fait des
mathématiques supérieures une totalité rationnelle. C'est très probablement en référence à une telle unification rationnelle du savoir, que dans les Leçons de Naturphilosophie de 1821/1822, Hegel reformule l'affirmation suivant laquelle

chaque science à sa métaphysiqueen soutenantqu'il y a en toute science « une
métaphysique complète»
Science de la logique

(eine vollstiindige Metaphysik)56.
et sciences concrètes

Les différentes innovations terminologiques relatives à l'idée de métaphysique étant explicitées, il est maintenant possible de déterminer ce que la qualification de la Science de la logique comme métaphysique nous apprend sur le rapport de la Science de la logique et des sciences concrètes. Nous avons vu que Hegel soutient que la Science de la logique «remplace» (!rit! an die Stelle)57,ou « coïncide» avec (fiillt zusammen) la métaphysique. Ces formulations signifient-elles qu'il revendique pour cette partie du système le statut d'un fondement de l'ensemble du savoir, des sciences concrètes comme des sciences particulières, en conservant ainsi un type de fonctionnement du discours philosophique (totalisation et fondation à partir des principes) traditionnellement associé à l'idée de métaphysique?
On sait que certains textes semblent étayer cette hypothèse. C'est le cas dans l'Encyclopédie de 1817, et par exemple dans le g 17 :

Hegel, Log. I, p. 237: «la mathématique ne peut tirer au clair ce qu'il en va de la métaphysique de son propre concept [d'infini] ». 56 Hegel, Vorlesung über Naturphilosophie. Berlin 1821/1822. Nachschrift von Boris von Uexküll, Peter Lang, 2002, p. 2.
55 57

S'agissant du rapport de la Sciencede la logique et de la métaphysique,on trouve chez Hegel

deux types de formulation. Tantôt Hegel soutient que la Science de la logique « coïncide» avec la métaphysique (Enz., ~ 24), et il précise alors qu'elle coïncide tout aussi bien avec la logique, dans la mesure d'une part où elle est analyse critique du contenu logique des catégories et des formes discursives de la métaphysique, d'autre part où, elle consiste en une logique de la vérité, suivant le modèle de la logique transcendantale, et non pas seulement une science formelle. Tantôt Hegel soutient non plus que la Science de la logique dans son intégralité «coïncide» avec la métaphysique, mais plutôt que la Logique objective «remplace» l'intégralité de la métaphysique, aussi bien comme ontologie que comme psychologie, cosmologie et théologie rationnelle (Science de la logique, t. 1, p. 37). Cette dernière affirmation comporte un aspect critique que ne comporte pas l'affirmation précédente, dans un contexte où la métaphysique apparaît comme périmée par la philosophie transcendantale.

28

« Suivant le contenu, les déterminations de pensée sont considérées dans la Logique en et pour elles-mêmes. Elles sont, de cette manière, les pensées pures concrètes, c'est-àdire des concepts, avec la valeur et la signification du fondement étant en et pour soi de tout» .

La remarque de ce même paragraphe précise que de ce fait, la Science de la logique est « le fondement absolu du système », mais elle ajoute qu'en tant que science séparée, elle reste une science subjective, et que ce n'est qu'en tant que science confirmée par les sciences réelles qu'elle est véritablement science universelle et objective58. La Science de la logique en tant que science de l'idée dans l'élément de la pensée pure, se contente de penser l'identité de la pensée et de l'être, laissant les parties réelles vérifier cette identité. Ainsi peut-elle revendiquer l'ambition fondatrice de la métaphysique classique tout en reconnaissant la limitation d'une telle prétention: c'est seulement la confirmation, ou la « vérification »59, de l'identité de l'être et de la pensée par les sciences concrètes qui lui confère son point de vue fondateur. Ajoutons que si les sciences concrètes sont en mesure de confirmer l'identité de l'être et la pensée, c'est que leur rapport à la réalité est lui-même médiatisé: par des sciences particulières (ou positives) pour la philosophie de la nature, par des pratiques pour la philosophie de l'esprit. Les sciences positives et les pratiques jouent un rôle déterminant dans la médiation de l'être et de la pensée dont l'unité reste saisie dans son immédiateté par la Science de la logique. Ce point n'est pas indifférent pour notre propos. Le type de rapport de fondation qu'entretiennent la Science de la logique et les sciences réelles est en fait indissociable d'un type de fondation qu'entretiennent la Science de la logique et les sciences particulières: le fait que la Science de la logique doive être confirmée par les sciences particulières joue aussi un rôle dans la limitation de ses prétentions fondatrices.

Pour préciser la nature du statut fondateur de la Science de la logique, il faut donc s'interroger plus avant sur la manière dont le logique, objet propre de la Science de la logique, «configure» le reste du savoir. Dans les Leçons sur la
58

Voir également, Vorlesungen.überLogik - 1817, p. 24 et p. 8 où la Science de la logique est

présentée tout à la fois comme le « fondement des sciences réelles» et « le résultat de la science totale ». Voir encore l'introduction de la Doctrine du concept où la Science de la logique, en tant que science séparée, est présentée comme une « science formelle» (W. 6, p. 264). 59Hegel, Enz., g 574 : "Dieser Begriff der Philosophie ist die sich denkende Idee, die wissende Wahrheit (* 236), das Logische mit der Bedeutung, daj3 es die im konkreten [nhalte aIs in seiner Wirklichkeit bewahrte Allgemeinheit ist. Die Wissenschaft ist auf diese Weise in ihren Anfang zurückgegangen und das Logische so ihr Resultat ais das Geistige, daj3 es aus dem voraussetzenden Urteilen, worin der Begriff nur an sich und der Anfang ein Unmittelbares war, hiermit aus der Erscheinung, die es darin an ihm hatte, in sein reines Prinzip zugleich aIs in sein Element sich erhoben hat ».

29