Machiavel en France

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A la croisée de la critique littéraire et de l'histoire des idées, ce livre redonne à l'oeuvre de Machiavel la place qu'il eut pour le XVIII° siècle français. Ouvrage synthétique de référence pour toute étude ultérieure qui se spécialiserait sur tel ou tel aspect de la "réception" de Machiavel, c'est aussi une passionnante et érudite traversée des idées politiques des Lumières.

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Ajouté le 01 mai 2007
Nombre de lectures 319
EAN13 9782296171985
Langue Français
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MACHIAVEL EN FRANCE DES LUMIÈRES À LA RÉVOLUTION

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Paul SERENI, Marx: la personne et la chose, 2007. Simon BYL, Les Nuées d'Aristophane. Une initiation à Éleusis en 423 avant notre ère, 2007. Sylvie COlRAULT-NEUBURGER, Le roi juif. Justice et raison d'État dans la Bible et le Talmud, 2007. Nicole ALBAGLI, Descartes et les fondements de l'anthropologie,2007. Christophe LAUD OU, La mythologie de la parole, 2007. Dominique CHATEAU, Sémiotique et esthétique de l'image, 2007. Ramsès BOA THIEMELE, Nietzsche et Cheikh Anta Diop, 2007. Arno MÜNSTER, Sartre et la morale, 2007. Aubin DECKEYSER, Michel Foucault. L'actualité de la vérité, 2007. Miklos VETO (sous la dir.), Historia philosophiae, 2007. G. W. BERTRAM, R. CELIKA TES, C. LAUDOU, D. LAUER (coord.), Socialité et reconnaissance, 2007. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola. Seul et contre tous, 2007. Xavier ZUBIRI, Intelligence et logos (Inteligencia y logos) trad. Philibert SECRET AN, 2007. Pierre V. ZIMA, La déconstruction. Une critique, 2007. Jacques CROIZER, De la mesure, 2007.

NIZAR BEN SAAD

MACHIAVEL EN FRANCE DES LUMIÈRES À LA RÉVOLUTION

Préface de Michel Delon

L'HARMATTAN

iÇ)L'Hannattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairiehannattan.com hannattan l@wanadoo.fidiffusion.hannattan@wanadoo.fi-

ISBN: 978-2-296-03193-7 EAN: 9782296031937

PRÉFACE

« Le nom de Machiavel paraît consacré dans tous les idiomes à rappeler ou même à exprimer les détours et les forfaits de la politique la plus astucieuse, la plus criminelle. La plupart de ceux qui l'ont prononcé, comme tous les autres mots d'une langue, avant de savoir ce qu'il signifie et d'où il dérive [...] ont dû croire que ce fut celui d'un tyran. » Toussaint Guiraudet avertissait ainsi en l'an VII les lecteurs des œuvres de Machiavel. Le nom ne doit pas recouvrir l'œuvre, le préjugé occulter la lecture et la réflexion. Machiavel ne se réduit pas au machiavélisme. Avec Épicure, Spinoza et peut-être Sade, Machiavel incarne dans la pensée occidentale une radicalité qui a provoqué la haine et l'effroi. Il a servi de repoussoir et fourni un ennemi idéal pour la plupart des combats politiques et religieux. Il était l'apôtre de la tyrannie pour les défenseurs de la liberté, le promoteur du désordre pour les gardiens de la tradition monarchique, un athée cynique pour les théologiens ou bien un réformé pour les jésuites, un suppôt de Rome pour les réformés. Les polémistes anglais ont voulu lire evil dans Machievil. Les français ont dénoncé un Italien, suspect de toutes les fourberies, un Florentin, raffiné dans l'hypocrisie. L'injure était prête pour tous les hommes politiques qui ont exercé un pouvoir fort et marié la ruse à la violence, dans un dosage propre à chaque époque et chaque situation. Claude Lefort s'est aventuré dans ce labyrinthe des lectures et interprétations, il en a tiré un Travail de l'œuvre de Machiavel qui s'est imposé comme un modèle de va-et-vient entre un texte premier et des lectures qui sont autant de réécritures, entre un contexte historique qui est celui de Florence et de l'Italie du XVIe siècle et tous les contextes ultérieurs où s'est imposée la référence au Florentin. Son œuvre travaille, éclate entre Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live, entre l'explicite et l'implicite, entre un sens premier et un possible sens second. Se déploie alors une gamme d'attitudes critiques qui va du rejet du machiavélisme à l'exaltation d'un défenseur des libertés, de la mise en

valeur du patriote à la découverte d'un théoricien de l'autonomie du politique. Des types d'interprétation se dégagent dont la récurrence prend un sens historique. Claude Lefort s'est attaché particulièrement à ce qu'il nomme les interprétations exemplaires de la fin du XIXe et du XXe siècle. Le siècle des Lumières et la Révolution française ont été déjà des moments chauds de cette réception. Le penseur de la rupture entre politique et morale religieuse devait trouver un écho particulier au siècle de la laicisation des valeurs, de la définition d'une bienfaisance qui prenait le retour de la charité et de l'invention de l'esthétique comme autonomie du Beau par rapport au Bien. Comme il a conquis les terres par les armes en bon Machiavel, Frédéric II prétend conquérir les esprits dans un Anti-Machiavel pour lequel il sollicite l'aide de Voltaire. L'affaire est véritablement européenne, entre une Italie matricielle, une France qui veut s'assurer de son héritage et une Allemagne qui ne demande qu'à se développer. L'intérêt de poser la question de Machiavel dans le XVIIIe siècle est de voir éclater les antagonismes traditionnels. L'opposition entre machiavéliens et antimachiavéliens ne recouvre nullement celle des Lumières et des antilumières. Elle traverse l'Encyclopédie, le clan des Philosophes, puis la révolution. Il est courageux pour un jeune chercheur, venu d'un pays où se croisent les influences arabes et européennes, où la culture italienne rencontre la culture française dans un contexte musulman, de se lancer dans cette enquête difficile, exigeante. Il propose ici un premier arpentage, un premier balisage qui est utile pour ceux qui s'intéressent à la pensée politique et à l'histoire des idées. Il montre comment les mots rebondissent, ricochent, changeant de bord et de sens, comment l'équilibre se fait et se défait entre le droit et la force, les valeurs et le principe de réalité. On a cherché dans Machiavel des leçons contradictoires d'oppression et de liberté, de tyrannie et de résistance. Qu'on y cherche aussi ce que parler veut dire, qu'on y évalue le poids des mots et la force des raisonnements. L'ère des médias, des images et des messages qui ont la vitesse de l'électricité donne une nouvelle actualité, parfois vertigineuse, aux analyses du penseur du xvr siècle.

Michel DELON

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INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Une des caractéristiques du siècle des Lumières est, comme l'a vu Emmanuel Kant, l'avènement du «penser par soi-même» : l'inauguration d'un nouveau rapport au savoir, fondé sur la raison critique qui accomplit sa tâche sans complaisance et crée de nouveaux concepts. En réclamant une liberté inconditionnelle, les hommes des Lumières partent en croisade contre la domination, conçue comme le mal absolu, en vue d'émanciper la raison de toutes les normes contraignantes. Ils se sont mis à dessiner une politique du bonheur à laquelle ils ont invité tous les princes à adhérer, un humanisme politique tourné vers la nation. Dans L'idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIL! siècle, Robert Mauzi a montré avec pertinence que le but ultime des hommes des Lumières était la quête d'un bonheur guère réalisable sans l'édification de la liberté individuelle. Cette liberté était la revendication première de tous les esprits critiques. Elle implique l'évacuation de toute forme d'oppression. Les Lumières - pour lesquelles l'homme est né libre, chérit la liberté et n'y renonce que contraint et forcé - tendent à revaloriser et à réhabiliter l'individu dans sa dignité, et à le consacrer dans sa citoyenneté. Cet objectif devient le moteur et la finalité de l'action entreprise pendant tout le siècle et trouve son point d'orgue dans la Révolution. Au début du siècle, les amis de Voltaire ont dénoncé l'égoïsme des libertins qui affichaient leur mépris pour le peuple. Depuis lors, un combat acharné est livré en faveur de l'émancipation de l'humanité avec pour mot d'ordre: les lumières de la raison doivent dissiper les ténèbres de l'ignorance. La Vérité dans tous les domaines doit s'adresser à tous, car l'émancipation du peuple dépend fortement du degré de son instruction. Après avoir fait le «procès du christianisme », pour reprendre la formule de Paul Hazard, les hommes des Lumières vont se livrer à l'étude du politique et examiner les questions dont dépend le bonheur de l'homme sur terre. Pour y aboutir, ils se montrent résolus à battre en brèche l'obstacle majeur qu'est le préjugé et à fouler aux pieds tout ce qui est susceptible de

contrarier la recherche de la Vérité, maillon essentiel pour l'édification d'une société libre. La quête de la liberté passe inéluctablement par une remise en cause systématique des traditions séculaires. Ce combat, mené à l'aide des deux catégories que sont la raison et l'expérience, trouve sa consécration dans la gigantesque entreprise de l'Encyclopédie, qui, sans tarder, a affiché l'ambition d'être une œuvre de vulgarisation des idées nouvelles et un outil en faveur de la réalisation de nouveaux idéaux, notamment ceux de la liberté ou du progrès de l'esprit humain. La rupture avec la théologie, qui a longtemps méprisé la raison, est presque consommée. La révélation a en tout cas cessé d'exercer son empire, au moment où la science politique se développe. Au début du XVIIIe siècle, loin d'être un continent pacifique, l'Europe est dominée par une longue suite de conflits et de crises. La raison d'État orientait la politique des Nations conquérantes afin de se tenir en état de force. Cette raison d'État a été le plus souvent inspirée par Nicolas Machiavel dont l'influence sur l'Europe des xvr et XVIr siècles fut décisive. Les penseurs des Lumières savent que la politique est une technique ne souffrant aucun sentiment, une discipline froide et rigoureuse. Cette froideur explique pourquoi le machiavélisme a été longtemps un fantasme collectif européen, inspiré notamment par une des thèses majeures de Machiavel, qui défend l'autonomie totale de la politique par rapport aux canons de l'éthique et de la philosophie politique traditionnelle.

Or réduire l'œuvre de Machiavel au terrorisme d'État serait faire singulièrement abstraction du réalisme de ses maximes. Convaincus du danger que pourra susciter le machiavélisme sur la moralité publique, les Philosophes se sont pliés à la volonté commune des Lumières en combattant les doctrines jugées subversives. Une assise religieuse, pensent-ils, peut seconder le dessein du souverain et servir de fondement solide à son action politique. Engagés dans un rude combat pour l'affirmation des droits de l'homme et l'édification de sa liberté, les Philosophes des Lumières vont, à l'instar de Machiavel, interroger les faits en scrutant la réalité objective plutôt que de s'intéresser aux chimères. Dans ce combat en vue d'une réconciliation de l'homme avec lui-même sur le terrain de la liberté et de la dignité, Machiavel a pu largement apporter sa contribution en tant que philosophe et créateur des conditions nécessaires à l'épanouissement de l'individu. Il met 10

ainsi fin à toute sorte de domination de l'homme par l'homme. Machiavel, qui voue une véritable passion à Brutus, a posé aux hommes des Lumières des questions capitales, d'une actualité criante: comment être ensemble dans le désaccord? Comment gérer la tension au sein de la société civile et politique? Machiavel est le seul à avoir établi la politique sur la base du danger. Les tumultes de Rome, affirme-t-il, ne doivent pas être condamnés, car ils engendrent la loi, donc l'ordre. Le principal défi chez le Florentin est de penser l'ordre dans le désordre. Réfléchir sur l'héritage de l'auteur du Prince, l'homme politique, et sur l'influence du machiavélisme en tant que stéréotype sur des écrivains, philosophes et publicistes de la société du XVIIIe siècle, suppose au préalable une nette distinction entre l'homme et son œuvre. Loin d'être homogène, l'image de Machiavel varie considérablement d'un philosophe à un autre et d'une interprétation à une autre. Les hommes des Lumières distinguent la notion du machiavélisme du génie et des talents de l'homme. L'opinion de Machiavel selon laquelle un prince ne peut agir sans une violence indépassable est interprétée le plus souvent comme une négation de la liberté. La nécessité chez Machiavel déloge la morale et déroge à la vertu. Dans cette optique, même la perfidie et la violence peuvent être autorisées si elles remédient à une situation extrême. Cette extravagance a été violemment sanctionnée par l'Église qui y vit une sorte d'hérésie dirigée contre les fondements de l'éthique chrétienne. Il serait sans doute dangereux de se réclamer des principes antireligieux et antimoraux qui exhortent à saper l'action du prince chrétien. Les circonstances de l'époque ne permettent pas au machiavélisme de fleurir; l'ordre théologico-politique fondé sur le droit divin, quoiqu'il soit contestable aux yeux des Philosophes, demeure encore enraciné dans la mémoire collective. Le Clergé poursuit dès lors avec acharnement son œuvre de dénigrement du Florentin. La première réfutation rédigée à l'encontre du Prince de Machiavel est l'Anti-Machiavel de Gentillet qui, animé par une vive passion religieuse, décide de mettre à nu le dessein du Florentin. Nourri par d'autres intentions, l'Anti-Machiavel de Frédéric, qui dévoile les ambitions réelles du prince royal, retient tout particulièrement notre attention. Il

Non sans partialité, la diatribe haineuse du roi est destinée à conspuer les maximes de Machiavel. Elle n'a pas été conçue dans une visée strictement intellectuelle, exprimant des vues remarquables sur les bases du droit qu'il discutait en profondeur, mais plutôt pour soutenir son crédit moral. Le roi est en effet obnubilé par l'idée d'être nommé roi-philosophe. Nous nous attacherons à montrer que sa critique était pour le moins exagérée, car le roi nourrissait des préjugés et des préventions à l'encontre de l'œuvre du Florentin. Il est inutile de systématiser les oppositions entre Machiavel et les théologiens; elles sont évidentes et s'articulent autour de la religion chrétienne. Avec lui s'achève ainsi le genre des Specula, la littérature des «Miroirs des Princes », qui exaltent l'image du roi juste, du roi chrétien plein de bonté et de vertu. Pendant tout le XVI" et le XVIIe siècle, on compte des moralistes rigoureux parmi les disciples et admirateurs du Prince. L'éthique politique humaniste naissant de Machiavel est plutôt chargée de connotations guerrières que de purs idéaux, généralement considérés comme une fuite devant la réalité effective des choses. Lorsque Machiavel parle de «vérité effective », c'est uniquement pour l'opposer à l'imagination des Anciens. Si les théologiens se réfèrent à Dieu et à l'Évangile, le philosophe part de l'analyse des faits. Son positivisme et son paganisme sapent les fondements de la religion chrétienne, minant ainsi les liens traditionnels qui regroupent en une seule entité politique religion et morale. Deux ouvrages, plus particulièrement, ont démontré la grande influence qu'a exercée Machiavel sur la réflexion politique, Le Courant machiavélien dans la pensée et la littérature anglaises du XV.! siècle d'Emile Gasquet (1974) et Le Moment machiavélien. La pensée politique florentine et la tradition républicaine atlantique, de J.G.A. Pocock (1997). Il s'agit là d'études exemplaires, mais qui délaissent le cas du XVIIIe siècle français. Le présent ouvrage se consacrera justement à cette période négligée par les deux critiques. Nous chercherons à comprendre pourquoi et comment Machiavel est présent dans la pensée politique française du XVIIIe siècle, afin de nous interroger sur la signification de cette survie. L'importance de Machiavel est proportionnelle à l'intérêt que porte le XVIIIe siècle à la politique: plus il s'intéresse à la science politique et il s'y intéresse majoritairement plus nécessairement il se réfère à l'auteur du Prince. Un vrai mouvement politique s'est constitué. Il sera fortifié par l'action militante des philosophes. 12

La question de la liberté est fondamentale chez Machiavel qui rattache la loi au désir de la liberté - ce qui correspond à la quête des Lumières. On peut dès lors présumer qu'à partir de là une lecture renouvelée de Machiavel par les philosophes des Lumières est possible, et ce dans le sens de leurs aspirations. Notre recherche sera centrée sur les utilisations de l'auteur du Prince. Comment peut-on à la fois se servir de Machiavel pour attaquer l'absolutisme et le justifier? Quelle place tient-il dans la problématique des Lumières? Machiavel est-il considéré comme un élément fondamental du combat des Lumières dans l'émancipation des hommes, dans le passage de la minorité à la majorité, comme le dit Kant? Partant de l'ouvrage magistral de J.G.A. Pocock, où l'on retrouve la pensée de Machiavel dans toute sa consistance, nous avons envisagé de continuer cette entreprise intellectuelle en nous penchant sur le machiavélisme au sens qu'on lui donne ordinairement: une politique de la domination, de l'excès et de la démesure. Le machiavélisme devient une forme de l'athéisme, une négation absolue des valeurs chrétiennes. C'est le meurtre politique que nous verrons de la manière la plus nette chez les révolutionnaires. Le machiavélisme qui nous intéresse est un concept ténébreux associé à l'idée absolue du mal dans la pratique de la politique. Ce « moment machiavélien » se manifeste dans la volonté d'instaurer un ordre radicalement nouveau, qui verra son aboutissement pendant la Révolution française, avec notamment le gouvernement révolutionnaire. Plutôt qu'une recherche documentaire exhaustive couvrant tout le siècle des Lumières, nous avons préféré, en raison de l'étendue du sujet et de l'ampleur du corpus politique au XVIIIe siècle, nous en tenir aux textes fondamentaux et fondateurs en matière politique. Nous avons donc choisi de nous concentrer sur les auteurs qui nous ont paru les plus significatifs pour la perspective qui est la nôtre. Il s'agit d'auteurs directement liés à la pensée de Machiavel, qui entendent soit la réfuter, soit se situer par rapport à elle. Il y a sans doute bien d'autres lecteurs fervents et studieux de Machiavel auxquels nous n'avons pas pu nous intéresser. Dans le domaine de la réception de Machiavel dans les journaux et le théâtre, il reste par exemple beaucoup à faire. Nous nous réservons ultérieurement la possibilité de revenir sur la question, en nous limitant pour l'heure aux œuvres les plus marquantes.

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Pour une meilleure compréhension du Florentin, nous avons fait précéder notre recherche d'un Préambule. On y trouvera un indice de la diffusion de la pensée de Machiavel grâce à un repérage des principales éditions, rééditions et traductions de son œuvre. Le rôle immense qu'avait joué la traduction de L'Anti-Machiavel a permis à l'œuvre du Florentin d'effectuer une percée considérable en contribuant à former l'opinion française sur le phénomène du machiavélisme. Étant entendu que la vérité du moment machiavélien est une pensée de l'État républicain, il n'en est pas moins nécessaire de rappeler les grandes lignes de la pensée de l'auteur du Prince qui sont les plus constantes et les plus pénétrantes. Puis nous nous livrerons à une double présentation de la présence de Machiavel. Le visage (déformé) de l'antichrétien absolu sera opposé à une réflexion éclairée sur le rôle de la superstition et de l'arbitraire. La visée émancipatrice nous permettra d'introduire aux réalités globales d'un «moment machiavélien» français au XVIIIe siècle, que nous traiterons en trois parties distinctes. Nous commencerons par les antimachiavélismes. Cette première partie comporte plusieurs étapes, d'abord, «l'antimachiavélisme du Clergé », ensuite «Machiavel saisi par les Encyclopédies », enfin «Voltaire et Frédéric II contre l'infâme politique ». Le XVIIIe siècle chrétien qui a condamné Spinoza, faisant de lui un « abominable athée », s'est également rué contre Machiavel. On le blâme pour avoir défendu la noblesse chrétienne ou pour s'être servi de la religion comme d'un simple instrument du pouvoir. Fort de sa conviction que la volonté du Dieu législateur et fondateur de toute société est la vérité la plus absolue, le clergé prononce un verdict sans appel à l'encontre du machiavélisme. Allusions et accusations contre l'auteur du Prince et ses panégyristes foisonnent dans plusieurs dictionnaires et œuvres théologiques. Si Le Prince de Machiavel est considéré par l'Église comme une œuvre impie, nombre de Philosophes ont en revanche manifesté un vif intérêt pour les maximes «républicaines» qui se dégagent de ce traité réputé infâme. L'idée d'un contrat de citoyenneté qui présuppose une pratique de l'autonomie attire l'intérêt des penseurs. La défense des libertés représente une question de principe et une condition nécessaire pour avancer sur la voie du progrès. C'est autour de l'imposture, du mensonge et de l'illusion que vont se structurer les critiques et les réflexions des libertins à l'égard de la religion. Machiavel peut être alors invoqué comme «l'inspirateur de l'émancipation politique ».

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Les philosophes s'attellent à démythifier toutes les croyances qui font autorité, en premier chef les textes sacrés, les dogmes religieux, les histoires bibliques et tout ce qui est de nature à restreindre le libre exercice de l'esprit. Ce sont généralement des sceptiques, des critiques qui pourraient de ce fait être considérés comme enclins à une forme de pensée anarchique tempérée, mais politiquement, au contraire, ils adhèrent aux lois du pouvoir. Grâce aux interprétations de Claude Lefort dans son Travail de l 'œuvre de Machiavel, nous entreprendrons, dès la deuxième partie, une réhabilitation de Machiavel. Nous nous arrêterons sur deux points fondamentaux. Le premier concerne «Machiavel et les penseurs de la politique» : Bayle, Montesquieu, Rousseau, Linguet. Le second se rapporte à « Machiavel et le courant matérialiste» où l'on rencontre Helvétius et d'Holbach, qui, tous deux, récupèrent Machiavel par le biais de leur lecture de Spinoza. Bien que Sade figure aussi parmi les acteurs révolutionnaires, auxquels sera dédié la dernière partie, cette réhabilitation ne prend son sens qu'à travers une confrontation supplémentaire de Machiavel avec le marquis de Sade. Le XVIIIe siècle nourrit une obsession particulière pour les notions de la liberté et du bonheur. Le bonheur ainsi rêvé n'attend pas demain; il doit être immédiat: ici et maintenant. Sa quête nécessite un élan particulier d'enthousiasme et de raison pour vaincre la superstition. Ce bonheur n'a rien de mystique; il hait l'ascétisme, fulmine contre les privations du corps, part en guerre contre le bonheur exalté par l'Église. Le bonheur sur terre est inscrit dans la nature de l'homme. Ici se fait jour une sorte de conjonction, qui n'est point négligeable, entre épicurisme et scepticisme, libertinage et machiavélisme, tous circonscrivant la métaphysique au profit des faits concrets. La théorie matérialiste engendre une certaine vision de l'homme et de ses relations avec la société, de la même façon que le scepticisme met en garde contre la tradition, la hiérarchie des valeurs, les principes et par conséquent ouvre la voie à une sorte d'autonomie de la politique. Nous tâcherons de rattacher ces notions au rapport qu'entretiennent les philosophes avec Machiavel. Dans cette partie, les thèmes récurrents de Machiavel, mis en valeur par ceux qui le réhabilitent, sont la subordination de la religion à l'État, la philosophie de l'histoire, le retour aux principes, les «tumultes» de la place publique et leur corollaire la division de classes inhérente à la vie 15

républicaine, le recours à la violence et le mythe du Législateur cher aux Philosophes et aux théoriciens parlementaires des Lumières. À compter de 1789, au moment où la politique active prend le pas sur la philosophie, les révolutionnaires se mettent à considérer, pratiquement, l'œuvre du Florentin avec plus d'application. Notre dernière partie portera sur Machiavel dans la tourmente révolutionnaire. Nous verrons comment les révolutionnaires peuvent se reconnaître dans l'auteur du Prince et dans quelle mesure Machiavel pourrait être lui-même un pionnier de la révolution et un révolutionnaire. Perçue comme l'apothéose d'un mouvement irrésistible qui tend au progrès de l'humanité, la Révolution française doit beaucoup aux principes du Florentin. En s'appuyant sur la thèse de Joseph Ferrari, Machiavel juge des révolutions modernes, nous nous sommes interrogé sur le rapport entre le philosophe italien et la Révolution. Nous essaierons de montrer comment le radicalisme du mouvement révolutionnaire s'incarne dans les théories du Prince. Lorsque les parangons de la «déchristianisation» évoquent la question de l'émancipation de la politique, c'est à l'autorité de Machiavel qu'ils font appel. Lorsqu'ils revendiquent la liberté du culte, c'est encore vers lui qu'ils se tournent. Parce que le gouvernement révolutionnaire de 1793 s'inscrit dans une tradition de pensée politique qui s'affronte aux rapports complexes de la fondation et de la conservation de l'État, nous privilégierons des figures qui nous semblent caractéristiques et plus emblématiques que d'autres, des révolutionnaires qui ont une pensée cohérente tant par leurs écrits théoriques que par leur mission historique. Nous étudierons les positions des jacobins et des girondins, en veillant à distinguer les discours publics et les discours privés, à les replacer chronologiquement, afin de rendre compte de l'évolution dans les prises de position, qui ne sont pas forcément des contradictions. La phase républicaine de la Révolution française s'est directement nourrie des idées politiques de Rousseau, notamment de sa conception du législateur, déjà inspirée par Machiavel. Le langage de Montesquieu s'articule aux maximes de Rousseau dans le discours révolutionnaire, où les parts des deux œuvres se complètent et s'harmonisent mutuellement. La Terreur, quant à elle, est une douloureuse expérience de remise en cause pour l'optimisme historique. Par contrecoup, un usage machiavélique de 16

Machiavel se crée parmi les révolutionnaires dénonciation de l'autre.

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et surtout dans la

La période révolutionnaire sera étudiée et mise en corrélation avec les principes politiques des Lumières, même si certains parmi les jacobins se démarquent de l'entreprise encyclopédique. Des points de contact et des transitions existent: la continuité est perceptible au niveau du déisme, de l'anticléricalisme et du progrès. Les thèmes qui ont inspiré la réflexion politique des chefs révolutionnaires concernent notamment les origines de la monarchie, le rapport entre éthique et politique, la laïcité et la morale républicaine. Pour affiner notre pensée sur Machiavel, il importera toujours d'invoquer la totalité de son œuvre, à savoir Le Prince, les Discours sur la première décade de Tite-Live, L'Art de la guerre et les Histoires florentines. Ses écrits mineurs, tels La vie de Castruccio Castracani da Luca, La Mandragore, Clizia et les proses diverses serviront à des références et à des parallèles que nous établirons en vue de maintenir intacte la cohésion de l' œuvre du Florentin. Nous tiendrons compte de la distinction entre le «machiavéliste », théoricien du despotisme, et le « machiavélien », contempteur de la tyrannie. Une telle distinction nous permettra de nous demander si Machiavel est complice ou non du despotisme. Notre tâche consistera en fait à retrouver un Machiavel machiavélien, tout en prenant nos distances avec le machiavélisme, qui demeure honni. Il est toutefois téméraire de parler de mouvements démocratiques au XVIIIe siècle, car les vrais démocrates se sont majoritairement manifestés à la fin du siècle. Nonobstant l'analyse de la réfutation du machiavélisme, la recherche que nous allons mener établira que les maximes de Machiavel s'inscrivent au cœur de l'actualité politique, religieuse et idéologique des Lumières jusqu'à la Révolution. Il ne s'agit pas de simples utilisations instrumentistes du Florentin mais d'un véritable dialogue avec sa penséel.

I Pour éviter toute confusion, nous avons choisi d'écrire avec une majuscule: le Prince, pour dire qu'il s'agit du prince selon Machiavel, les Philosophes, pour évoquer le groupe des philosophes français des Lumières, ['Eglise, dans la mesure où il s'agit d'une institution religieuse, le Clergé, un des trois ordres qui constituent la structure de l'Ancien Régime.

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PRÉAMBULE

Enjeux du texte et de sa réception

LA RÉCEPTION

DE MACHIAVEL

AU XVIIIE SIÈCLE

Pour les hommes des Lumières, dont le goût des voyages n'est plus à rappeler, l'Italie faisait partie des destinations privilégiées. Les visiteurs ne manquaient pas de souligner la liberté des mœurs italiennes, illustrées par les comédies de Machiavel La Mandragore et Clizia, et confirmées avec éclat chez Voltaire. En outre, les Français cultivés, qui ne se contentaient pas d'une seule langue, parlaient souvent l'italien. Des écrivains de langue italienne (comme Dante, Boccace, Pétrarque, l'Arioste ou le Tasse), auteurs reconnus depuis le xvr siècle, jouissaient au XVIIIe siècle encore d'une forte réputation dans les Salons et les milieux éclairés. En France et jusqu'à la Révolution, Machiavel avait une actualité redoublée par les rééditions successives de L 'Anti-Machiavel de Frédéric II. En composant son ouvrage, le roi de Prusse se servit de la traduction du Prince de La Houssaye en 1683, une version française qui fut vilipendée par Voltaire dans la préface qu'il donna au livre de Frédéric... La Houssaye fournit néanmoins pour longtemps aux lecteurs français un accès privilégié au texte, ce qui nous invite à reconsidérer ici les mérites de cette publication. Spécialiste de Tacite, La Houssaye est considéré comme un des principaux représentants du tacitisme français. Son texte La Morale de Tacite fit date. Plusieurs fois cité dans l'Encyclopédie de Diderot, il est présenté comme un homme politique et un historien dénué de préjugés, attaché aux génies du passé et des contemporains. On le loue pour son rationalisme, son ouverture et sa tolérance. Dans sa traduction du Prince, Amelot s'est en effet révélé à travers ses notes. Il y apparaît en exemple-type de «l'antimachiavélisme réfléchi ». Le traducteur tempère les jugements extrémistes à l'encontre de Machiavel. La populace est-elle même capable d'interpréter le Prince, se demande-t-il :
lui. )}

« Comme Machiavel est un auteur, qui n'est ni à l'usage, ni à la portée de beaucoup de gens, il nefaut pas s'étonner, si le vulgaire est si prévenu contre

La Houssaye atteste que la pensée de Machiavel a été outrageusement déformée par les théologiens et par le «vulgaire ». Et le traducteur de prendre directement à parti les détracteurs fanatiques de Machiavel. Il appelle les commentateurs du Prince à faire preuve de démonstration de
2 Machiavel, Le Prince suivi de l'Anti-Machiavel de Frédéric II, Introduction et Notes par Raymond Naves, Classiques Garnier, 1960, p. 1.

loyauté et de prudence, à se dépouiller de toute «préoccupation» afin de garantir une juste compréhension de son ouvrage. Chemin faisant, «ils verraient que les maximes qu'il débite sont, pour la plupart, absolument nécessaires aux princes qui, au dire du grand Cosme de Médicis, ne peuvent pas toujours gouverner leurs États avec le chapelet en main »3. Hamelot dénonce l'opinion selon laquelle Machiavel représente la fine pointe de l'impiété, concluant que «véritablement les apparences y sont pour les esprits faibles »4. Tout en respectant les principes moraux, le traducteur vante la recherche machiavélienne d'un « utile », en matière de religion et de politique, qui ne nuise pas au bien commun. L'impiété de Machiavel se trouve habilement atténuée:
« À bien peser le sens de ses paroles, il ne dit nullement ce qu'on l'accuse de dire, qu'il ne faut point avoir de religion,' mais seulement, que, si le Prince n'en a point comme il peut arriver quelquefois, il doit bien se garder de le montrer >l

Amelot rend au Prince toutes ses prérogatives, allant jusqu'à accepter sa méchanceté comme une force motrice qui lui permet de bien gouverner et de bien dissimuler. La religion est réservée au domaine privé et n'appartient qu'au seul souverain. En tant que diplomate soucieux de la pérennité de l'État, Amelot éprouve un respect profond pour les institutions du gouvernement et de ses rouages: « D'ailleurs il faut considérer que Machiavel raisonne en tout comme Politique, c'est-à-dire selon l'intérêt d'État, qui commande aussi absolument aux Princes, que les Princes à leurs sujets; jusque-là même que les Princes...
aiment mieux blesser leur conscience que leur État >/

Sans être totalement acquis aux thèses de Machiavel, La Houssaye s'efforce de faire un éloge prudent des maximes du Prince:
« Je pourrais dire encore bien des choses enfaveur de Machiavel, mais comme c'est une Préface que je fais, et non pas une Apologie, je le laisse à défendre à ceux qui y ont plus d'intérêt que moi, ou qui en sont plus capables» 7.

3

Ibid.

4
5 6 7

Ibid, p. 2.
Ibid., p. 2.

Ibid., p. 3.
Ibid., p. 4.

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Le traducteur étaye ses arguments en empruntant plusieurs passages à Tacite. Face à la permanence intrinsèque de la chose politique, Machiavel devient l'héritier moderne d'un penseur ancien: « [oo] J'ai mis au-dessous du texte divers passages de Tacite, qui servent de
preuve, de confirmation, ou d'exemple, à ce que Machiavel a dit. Et cela fait une espèce de concordance de la politique de ces deux auteurs, par où l'on verra que l'on ne saurait ni approuver, ni condamner l'un sans l'autre: de sorte que si Tacite est bon à lire pour ceux qui ont besoin d'apprendre l'art de gouverner, Machiavel ne l'est guère moins, l'un enseignant comment les Empereurs romains gouvernaient, et l'autre comment il faut gouverner aujourd'hui »8 Dans son souci de l'équilibre, Amelot est toutefois assez pondéré avec un César Borgia. Machiavel avait proposé la figure de Borgia aux usurpateurs ayant du mal à se maintenir dans leur nouvel état sans se repaître de crimes et de corruption. Pour La Houssaye, Borgia n'est pas d'un bloc; il est « très bon pour les princes nouveaux, c'est-à-dire, pour ceux qui de particuliers sont devenus princes par usurpation; mais [...] très mauvais pour les princes héréditaires >/. Voilà une des divergences effectives entre le traducteur et son auteur de référence. Les différences n'empêchent pas, en fin de préface, un vibrant hommage à Machiavel, qui a lutté énergiquement contre la tyrannie en faveur de la liberté et de la tolérance.

La Houssaye continue d'être lu au cours du XVIIIe siècle. Cette persistance est une partie d'un mouvement général d'éditions de Machiavel, en langue originale ou traduction, et de publications de traités hostiles à l'auteur du Prince. Un tableau ci-dessous récapitule les principaux jalons.

8 9

Ibid., p. 5 Ibid.

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Traductions

Publications

1701, R. Desbordes : Discours politiques de 1760, Opere inedite di Niccolo Machiavel sur la première décade de Tite-Live. 3e et Machiavelli, Londres, 1760. dernier livre, traduction nouvelle - Amsterdam 1711, P.Mortier: Discours politique de Machiavel 1763, Opere inedite in prosa e in sur la première décade de Tite-Live, traduction verso, di Niccolo Machiavelli, Amsterdam, 1763. 2 parties en 5 nouvelle (par. Fr. Testard), Amsterdam, p. Mortier tomes 1740, Anti-Machiavel, ou Essai de critique sur le « Prince» de Machiavel (par Frédéric II, roi de Prusse), avec la traduction française du « Prince» par Amelot de la Houssaye. Publié par Voltaire, La Haye, aux dépens de l'éditeur. 1740, Anti-Machiavel, à Bruxelles, par R. F. Foppens 1768, Opere Niccolo di Machiavelli, coll'aggiunta delle inedite, Londres et Paris, M. Prault, 1768.8 Vol. in-12.

1768, Il Principe, di Niccolo Machiavelli [...Jcon la prefazione e le note istoriche di M. Amelot de la Houssaye e la e l'esame confutazione del-I'opera scritto in idioma francese ed ora tradotto in Toscane, Cosmopoli, 1768. 1769, Il Principe, di Niccolo Machiavelli, 1769 (en Italie) 1772, Tutte l'Opere di N Machiavelli...con una prefazione di Giuseppe Baretti, Londres, T. Davies, 1772. 3 Vol. in 4. 1786, Celebri e interressanti opere in prosa di N Machiavelli. Edizione di Giuseppe de Valenti, Berlin, A. Lange, 1786. 4 Vol. in 8.

1740, Anti-Machiavel à Copenhague, par 1. Preuss

1741, Anti-Machiavel à Amsterdam, par 1. La Caze

1741, Anti-Machiavel à La Haye, par 1. Van Duran 1741, Anti-Machiavel à Londres, par G. Meyer

1743, Fr. Testard (Œuvres de Machiavel (traduites 1787, Teatro italiano antico T. III, par Fr. Testard, nouvelle édition augmentée de Londres et Livourne, 1787 (La l'Anti-Machiavel (par Frédéric II, le Grand) et autres Clizia et la Mandragore) pièces, La Haye, aux dépens de la Compagnie) 1745, Roderic, ou le Demon marié, nouvelle 1797, Œuvres historique (par Machiavel), traduit d'italien en Sirenza (Italie) français, Cologne, 1. Du Marteau, 1745, publication: Baratropolis. 1750 à Amsterdam. Anti-Machiavel. de Machiavel,

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1753. La vie de Castruccio Castracani, souverain de Lucques. Traduction de l'italien de MachiaveL.par Dreux du Radier, Jean-François.... Paris. M. Lambert. 1753. 1759 : Genève, par H.A. Gosse Anti-Machiavel. 1762, The Works of Nicholas Machiavel.... Newly translated from the originals, illustrated with notes, anecdotes, dissertations and the life of Machiavel by Ellis Farneworth, Londres, T. Davies, 1762. 2 vol. 1782, A. Jombert (Réflexions de Machiavel sur la première décade de Tite-Live. Nouvelle traduction précédée d'un discours préliminaires par M.D.M.D.R [Monsieur de Meng, maître des requêtes J, Amsterdam et Paris. 1789, M. de Barett (Histoire de Florence, de Nicolas Machiavel, traduction nouvelle, Paris, Defer de Maison neuve) 1793. Fr. Testard (Œuvres de Machiavel, Nouvelle édition, Paris, Volland) an VII (1798). Toussaint Guiraudet (Œuvres de Machiavel, traduction nouvelle, Paris, Potey, Pichardo

Les éditions et les traductions de l'œuvre de Machiavel s'accroissent considérablement à partir de 1740, date de la publication de l'AntiMachiavel sous l'impulsion de Voltaire. Les politologues les plus curieux et les plus intéressés n'auront aucune difficulté à accéder aux écrits du Florentin, désormais faciles à se procurer. Leur diffusion dans les capitalesphares de l'Europe facilite la tâche des chercheurs. Montesquieu, Voltaire, Rousseau et bien d'autres possédaient au moins un livre de Machiavel, preuve indéniable que le Secrétaire de Florence était présent dans l'ambiance intellectuelle des Lumières. Afin de rendre justice aux principales discussions de Machiavel à l'époque des Lumières, nous allons rappeler au préalable les thèses de Machiavel les plus nécessaires à l'intelligence de ces débats.

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SITUA nONS

DE MACHIAVEL

Dès sa diffusion à travers l'Europe, le terme de machiavélisme s'est chargé de lourdes connotations négatives. Il est souvent devenu une véritable injure. Autant Machiavel est porté aux nues par certains, comme penseur républicain, autant il est honni par la plupart. Mais ce qui est important c'est que son œuvre ne laisse jamais indifférent. Ses maximes incitent à la réflexion. Dès lors, nous sommes en droit de poser la question suivante: Que recèle de si particulier la philosophie politique de Machiavel? Nous tâcherons de montrer que son discours radical et cynique a le pouvoir de balayer les tabous au point de choquer. Loin d'être une science avec des principes préétablis, fondée sur des valeurs immuables, la politique est conçue par Machiavel comme un art qui a pour seule finalité l'affermissement de l'État et le renforcement de ses institutions. Son discours est multiple: on y trouve de l'exhortation, de l'accusation avec son corollaire la disculpation, de l'éloge et du blâme, de la critique et de la subversion. En rédigeant son œuvre, le Secrétaire de Florence n'avait pas une approche théorique; il s'était d'emblée situé dans une perspective pratique. Mais ce qui est intéressant chez lui, c'est de savoir qu'il s'adresse plutôt à des hommes politiques vertueux. Il faut à présent tenter de comprendre la philosophie politique de Machiavel en présentant en quelques pages les questions et les enjeux philosophiques, religieux et moraux qui nous paraissent au cœur de sa problématique. Ensuite, nous exposerons les thèmes auxquels le Florentin a consacré des chapitres mémorables, fournissant d'importantes pistes de recherche aux hommes des Lumières dans leur quête perpétuelle de la liberté et de l'émancipation de l'humanité. Lorsque Machiavel entreprit les Discours, il savait qu'il courait le risque de se lancer sur un terrain semé d'embûches par rapport aux voies traditionnelles empruntées par les philosophes politiques d'autrefois. L'univers de la politique politicienne ne l'intéressait pas. Il préférait entamer un travail original, téméraire et de surcroît solitaire. Machiavel a pu alors être considéré par Louis Althusser comme un penseur de la rupture (par rapport à l'idéologie de son époque) ayant précisément inauguré le discours du commencementlO. La pensée de Machiavel est une machine de guerre
la Althusser note que ce qui surprend les hommes ce n'est pas la nouveauté ou l'étonnement, de quelque nature qu'ils soient, mais plutôt le commencement. 26

contre la politique classique. L'auteur du Prince critique les philosophes!1, notamment Platon et Aristote. Si ce dernier s'ingénie à maintenir intact le lien entre éthique et politique, Machiavel démontre que ce même lien ne peut être toujours bon à maintenir dans les affaires de l'État. Si l'action vertueuse a une certaine stabilité chez Aristote, elle apparaît chez Machiavel ruineuse pour l'État. D'autre part, Aristote fait de l'amitié le fondement et l'aliment de l'activité politique. Plus réaliste et plus pragmatique, Machiavel trouve dans la méchanceté le ressort principal de toute entreprise politique. La manière dont Aristote a résolu certains problèmes, que Machiavel reprendra dans le chapitre XV du Prince12, se révèle aux yeux du Florentin inefficace. La prudence machiavélienne exige que même si les hommes sont originairement bons, il faut, pour réussir le pari politique, les imaginer méchants et prêts à saisir la première occasion pour faire le mal. On ne peut, dit-il, désarmer la méchanceté incontournable des hommes qui est la base de la fondation de l'État et de la donation de la 10iI3. Sans doute l'amitié n'apparaît-elle pas à Machiavel comme dangereusement néfaste. Tisser une amitié solide avec le peuple peut même aboutir à de bons résultats, mais établir une amitié avec les ambitieux et les grands est une erreur fatale, lourde de conséquences. Machiavel exhorte le Prince à épouser les aspirations du peuple quand il n'est pas corrompu, et à éviter les semences de la discorde. Dans une telle conception, l'espace politique est traversé par l'apparence et la théâtralisation de l'action. L'apologie de la manifestation et
Il « Aussi les hommes éclairés ont-ils observé que les lettres viennent à la suite des armes, et que les généraux naissent avant les philosophes. Lorsque des armées braves et disciplinées ont amené la victoire, et la victoire le repos, la vigueur des esprits, jusqu'alors sous les armes, ne peut s'amollir dans une plus honorable oisiveté qu'au sein des lettres. Il n'est pas de leurre plus dangereux ni plus sûr pour introduire l'oisiveté dans les États les mieux constitués. C'est ce que Caton avait parfaitement senti, lorsque les philosophes Diogène et Carnéade furent envoyés d'Athènes comme ambassadeurs auprès du Sénat. Voyant que la jeunesse romaine commençait à suivre ces philosophes avec admiration, et qu'une foule de maux pouvait en résulter pour sa patrie, il fit arrêter qu'à ('avenir aucun philosophe ne serait admis à Rome ». Machiavel, Œuvres Complètes, Paris, Gallimard, colI. « Bibliothèque de la Pléiade », 1952, [abrégées en 0 C], p. 1170. 12À savoir: comment le Prince peut-il être loyal ou retors, ladre ou libéral? 13 Il faut toutefois reconnaître que lorsque Machiavel dit qu'il faut supposer les hommes méchants, il ne veut certes pas dire qu'ils sont des bêtes sanguinaires, mais qu'ils sont simplement inconstants dans leurs désirs et dans leurs attitudes. Machiavel insiste sur la capacité du Prince à corriger la méchanceté naturelle des hommes, à développer leur valeur pour les emmener ensuite vers le progrès: « La nature fait peu de braves: on le doit le plus souvent à l'éducation et à l'exercice ». Machiavel, 0 C, Art de la Guerre, p. 893.

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de la surface est répandue dans l'œuvre de Machiavel. Le pouvoir ne s'exerce que dans un jeu de miroir. Le désir d'auto-manifestation, le paraître, le semblant sont d'une nécessité vitale pour Le Prince, qui, rappelons-le, est un indéterminé, sans essence ni qualité, prisonnier de sa nature, du coup forcé de paraître pour vaincre sa propre nature. Paraître ce qu'on souhaiterait être est la seule manière pour un politique de dissimuler ses vices, car les hommes ne s'attachent généralement qu'à l'apparence. Machiavel n'omet pas de conseiller la dissimulation: il vaut mieux pour un prince être hypocrite que manifestement impie, car l'impiété est un mal clairement perceptible, tandis que l'hypocrisie est un mal voilé qui choque moins. C'est dans le chapitre «Comment les Princes doivent garder leur Foi» que Machiavel exhorte le Prince nouveau à se parer, quand l'occasion l'exige, de toutes les «anti-vertus»: dissimulation, bestialité, traîtrise, versatilité. En cas de besoin, ce dernier doit fournir des imitations et des images de vertu telles qu'elles sont perçues dans le peuple, des vertus définies par la conscience commune, à l'instar de la générosité et de la chasteté. La dissimulation est un art chez Machiavel; c'est aussi une arme à double tranchant. Elle peut aussi efficacement servir que fâcheusement desservir, d'où la forte recommandation du Florentin à celui qui en use de faire montre d'habileté et d'intelligence, faute de quoi il encourra le blâme et le mépris.
Décrivant les éminentes qualités que doit posséder toute personne chargée de mission diplomatique, l'auteur du Prince met en garde les dérives d'un tel usage: « Un Orateur doit s'évertuer par-dessus toute chose à acquérir du prestige, lequel s'acquiert en se comportant en homme de bien, libéral et droit, et non pas en homme avare, double face, qui pense une chose et en dise une autre. Ce point-là est fort important, car je connais des hommes qui, tout sagaces qu'ils fussent, ont perdu la confiance du prince par leur duplicité au point de ne plus pouvoir par la suite négocier avec lui, s'il faut à tout prix, comme il arrive parfois, dissimuler quelque chose en ses propos, il convient de le faire avec assez d'art pour que la chose n'affaraisse, ou que celle-ci apparaissant, l'excuse soit toute prête et prompte» .

Si Néron personnifiait la cruauté et la folie meurtrière, le nom de Machiavel est d'emblée associé à la ruse et à l'adresse diabolique. La ruse chez le Prince n'est pas une fin en soi, mais un moyen, une nécessité au

14Machiavel,

0 C. p.1457.

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