Max Stirner, pédagogue
311 pages
Français

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Max Stirner, pédagogue

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Description

S'opposant aux enseignements reçus par le passé en cours de philosophie, qui montraient Max Stirner comme le chantre de l'égoïsme philosophique, tandis que son ouvrage L'Unique et sa propriété était bien au contraire une guerre lancée contre l'égoïsme moderne, Patrick Gérard Debonne déconstruit ici la savante manoeuvre qui a consisté à faire l'impasse sur la thématique de l'éducation, pourtant au coeur de l'oeuvre de Stirner, refusant autant l'égoïsme que l'altruisme, et constituant l'incongruité diogénique majeure du XIXe siècle.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 novembre 2009
Nombre de lectures 279
EAN13 9782296221222
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MAX STIRNER, PÉDAGOGUE
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Dominique Chateau,
Agnès Lontrade et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu’elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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Philippe RIVIALE, La parole des prophètes. De la Tora à Simone Weil et Gracchus Babeuf, 2009.
Patrick Gérard DEBONNE


MAX STIRNER, PÉDAGOGUE

Le Grand Front
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www. librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-07929-8
EAN : 9782296079298

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
« La critique de la méprise pense toujours à autre chose que son adversaire ; il ne peut assimiler les idées de ce dernier et il ne peut donc pas les accorder avec son entendement ; elles tournent dans l’espace vide de son propre soi comme des atomes d’Epicure, et son entendement est le Hasard qui, par des crochets particuliers appliqués extérieurement, les assemble en un apparent tout. »

( « Critique de l’Anti-Hegel » – les Annales 1835 – Feuerbach – citation reprise dans l’Anticritique – voir page 178, Editions Aubier-Montaigne – Traduction Henri Arvon)
Les Lectures de l’Unique : Comment lire consiste à rendre illisible
Avant de prendre le chemin d’une lecture, il importe de ne pas se méprendre. S’agissant de Stirner, c’est devenu problématique. Or les solutions sont souvent là : à l’origine.

La véritable origine de la lecture critique de « l’Unique et sa propriété » , nous la retrouvons dans l’Anticritique (« Rezensenten Stirners » ). Dans cet ouvrage, nous sommes en effet directement confrontés au point de départ de la lecture critique de l’œuvre stirnerienne, à savoir les trois critiques successives de Szeliga, Feuerbach et Moïse Hess auxquelles Stirner avait pris le soin de répondre. Rien de plus utile ici que de regarder d’emblée comment Stirner lui-même a situé la critique de son œuvre et comment il redéfini en quelque sorte « l’Unique et sa propriété » écrit par « l’Unique » lu. Rappelons que Stirner avait lui-même souligné que ces critiques n’étaient pas sur le même plan, quoiqu’elles fussent toutes dans une certaine mesure des discussions philosophiques ; « Szeliga intervient comme criticiste, Hess comme socialiste, et le rédacteur du deuxième essai en tant que Feuerbach » . (Anticritique – Trad. Sauge. Ed. L’Age d’Homme, page 399). Or, ceci ne peut manquer de nous frapper : face à l’historien des idées (Szeliga), face au premier idéologue qui fondera l’interprétation socio-politique qui va se généraliser (Hess), face au philosophe (Feuerbach), Stirner répond en tant que logicien ! Plus précisément en tant que « logicien de l’absurde » :
« Le jugement « tu es unique » ne signifie rien d’autre que « tu es toi » , un jugement que le logicien appelle absurde parce qu’il n’énonce rien, ne dit rien, parce qu’il est vide ou qu’il est un jugement qui n’en est pas un. Ce que le logicien traite avec dédain, cela est assurément illogique ou n’est logique que formellement » : mais considéré logiquement, ce n’est plus qu’une phrase. C’est la logique trouvant sa fin en tant que phrase. » (Ibid., page 404)

On voit là que Stirner réduit la logique à sa plus simple expression : derrière la tautologie ne s’exprime plus autre chose que le logicien lui-même ! Position inexpugnable peut-on dire ? Position significative. En fait, c’est la seule réponse que Stirner a prétendu tenir dans l’Unique : le « Livre » n’est pas un « discours » , un « livre » philosophique de plus – c’est un livre qui s’annihile dans son lecteur même – qui ne mérite aucun réponse. Il ne peut exister, pour Stirner, de polémiques autour de son livre que parce qu’il y a malentendu :
« Si ce n’est peut-être pour les auteurs de ces critiques, pour maints autres lecteurs du moins, une courte réponse ne sera sans doute pas inutile. Les trois adversaires sont d’accord sur le sens des mots qui frappent le plus dans le livre de Stirner, l’« Unique » et « l’Egoïste ». Ce sera donc du plus grand profit d’user de cet accord et de traiter au préalable les points qui s’y rattachent. » (Ibid., page 399).

D’où cette première évidence : d’un point de vue stirnérien, il ne peut exister de lecture critique au sens classique du terme que sur le plan d’une méprise , d’une incompréhension ou d’une compréhension partielle donc quasi incorrigible pour Stirner. « L’Unique et sa propriété » prétend ne pas être un livre philosophique comme les autres (Giorgio Penzo en tirera d’ailleurs l’argument que Stirner inaugure une « nouvelle » manière de philosopher). De nombreux témoignages corroborent ce fait, difficulté dont n’ont su rendre compte jusqu’à maintenant ni les « exégètes » du stirnérisme ni des esprits comme celui d’Hans G. Helms qui tentent vainement d’en faire la marque probante d’un phénomène idéologique. Stirner ne se fait pas faute de la rappeler clairement dans l’Anticritique :
« La science peut être absorbée en tant que vie par l’Unique, dans la mesure où le « quoi » de ses spéculations se spécifie en « tel » et « tel » qui ne cherche plus à se reconnaître dans le verbe, dans le logos, dans le prédicat. » (Ibid. page, 404).

Cela rejoint une des thèses fondamentales de l’ « Unique et sa propriété » : s’approprier (une lecture) n’est pas autre chose que (la) consommer. Dans l’histoire des différentes interprétations de la pensée stirnérienne, il existe un poids fondamental qui ne peut être pesé et qui est le poids de cette « science absorbée en tant que vie ». Devant cet obstacle « méthodologique » , certains lecteurs ont cru à l’instar de l’ethnologue ou de l’historien mesurer l’inconnue par ses effets. En découle la situation presque tragi-comique d’un homme comme Helms qui se lance dans une épreuve de force qui peut susciter l’admiration comme la dérision : faire une véritable histoire générale de l’idéologie depuis le dix-neuvième siècle en Europe pour pouvoir situer « l’effet » idéologique du stirnérisme. Il y a là véritablement un piège qu’aucune prétention scientifique ne saurait cacher quand on sait que du grandiose au dérisoire la frontière est souvent imprécise. Nous voilà conduits à reconnaître qu’il faut moins souvent se poser la question « comment a-t-on interprété Stirner ? » que la question « comment a-t-on utilisé le discours stirnérien, voire consommé ? » et surtout « Qui a lu Stirner ? ». De ce point de vue, la critique contemporaine a fait quelques pas décisifs dans cette voie : par exemple, le remarquable travail d’Hervé-Marie Forest cherchant à faire réapparaître un Marx lecteur de Stirner ( « Marx au miroir de Stirner » Editions Le Sycomore – 1979).

Partant, il nous faut déjà faire ce constat : Stirner a plus été l’objet de jugements sommaires, d’opinions de seconde main, de critiques méprisantes ou peu informées. On peut même convenir avec Henri Arvon que bien des « malentendus » ont pour origine même une véritable « malédiction » , qui fut inaugurée dans le « Ludwig Feuerbach und der Ausgang der klassischen deutschen philosophie » d’Engels qui fit bien hâtivement de Stirner le « père de l’anarchisme. » Et de rappeler ici que Max Stirner ne s’attendait d’ailleurs pas à autre chose de la part des critiques : leurs méprises sous toutes les formes, ne sont que les derniers avatars de « l’égoïsme intellectuel » qui caractérise le penser propre de la critique ; c’est bien par cette perspective extrême d’un « nominalisme » quasi pathétique, quasi prophétique que Stirner clôt d’ailleurs la discussion de « l’Anticritique » :
« A quoi bon donc chercher une différence entre Bruno Bauer et Stirner puisque la critique est sans aucun doute la critique ? On est tenté de demander pourquoi Hess doit s’occuper d’originaux aussi étranges auxquels il lui est difficile de trouver jamais un sens autrement qu’en leur attribuant faussement son propre sens , comme il l’a fait dans sa brochure, et qui, comme il le dit dans sa préface, « devaient déboucher sur un non-sens », pourquoi, puisqu’il a devant lui un si vaste champ humain de l’activité la plus humaine ? Pour conclure, il ne serait peut-être pas inopportun de rappeler aux critiques la Critique de l’Anti-Hegel par Feuerbach, page 4. » (Anticritique, Trad. Arvon, page 169).

Problème amusant : par quel nominalisme, peut-on convaincre un nominaliste de ne plus être nomina liste ?

Le discours stirnérien fut objet de mépris parce que de méprise. Constante qui n’a été que très insuffisamment interrogée par la critique, fait qui comme le souligne Hervé Marie Forest, a eu des conséquences encore incalculées et qui ne concernent pas que le seul cas Stirner :
« Car Engels et Marx furent soucieux de Stirner ; de le lire et de s’y chercher, de lui répondre. Plus, peut-être, que nous ne le sommes aujourd’hui, et le fûmes jusqu’ici, d’en comprendre les motifs. L’histoire des lectures de Stirner a pourtant laissé une place non négligeable – théoriquement parlant – à l’idée selon laquelle, puisqu’une critique de la « doctrine » même de Feuerbach fait défaut dans « l’Idéologie Allemande », ce manque résulterait d’un impact stirnérien . Plus précisément un relief « unicitaire » surgirait du rejet marxien de l’Homme, de l’amour et de tous les prédicats génériques. Mais comme Stirner ne tient cette position qu’à la mesure d’une inconnue – Marx n’étant jamais revenu sur Feuerbach – l’idée d’une fonction de Stirner, et donc de Saint Max, est restée une idée sans fonction, malgré les appels longuement réitérés d’Henri Arvon. Depuis son « Max Stirner aux sources de l’existentialisme » (1954) jusqu’au petit ouvrage qu’il lui consacre chez Seghers (1974), il n’est pas d’analyses qui soient venues corroborer ou infirmer cette thèse, toutes l’ont contournée. » (« Marx au miroir de Stirner », page 182). On ne peut pas mieux dire. Ainsi, il faudrait faire à propos de toutes les lectures de l’Unique, ce que tente de faire Hervé Marie Forest à propos de « l’Idéologie Allemande » , en se posant la question – quelle lecture du stirnérisme la traverse ? Et aussi bien – quelle est la signification de cette lecture pour celui qui l’opère ?

Stirner pose un problème inédit de logique ! Pour ce qui concerne Marx, Forest parvient à quelques conclusions significatives : Marx s’est « formé » lui-même en « déformant Stirner » et ce n’est pas pour des raisons formelles que « l’Idéologie Allemande » se présente comme un ignoble pamphlet.
« Mais c’est Stirner qui imposa à Marx de se renier pour s’affirmer. C’est le « rien » qui détruisit son « tout. » D’où encore, la volonté, moins formelle qu’il n’y paraît , de déformer l’Unique et d’abolir par là toute tentative d’essayer à nouveau ce qui une fois déjà l’avait acculé, l’avait contraint à reculer, car à tout perdre ou presque (…). Pour assurer la part de son identité passée, qu’il veut sauver, Marx déforme qui l’expulse, retourne qui l’attaque, détourne son adversaire de ce qu’il fait, de ce qu’il fit. » (Ibid., page 237)

Que lire se double d’une autre entreprise qui vise à rendre le texte que l’on lit illisible, voilà ce que nous apprend aussi une analyse attentive de l’ « Idéologie Allemande » si l’on mesure les avertissements de Forest. Ce qui vaut pour Marx vaut plus que jamais pour nous. Stirner donnait lui-même la clef du piège : ceux qui se sont mépris sur lui se sont d’abord et avant tout mépris sur eux-mêmes. Ils ont projeté leur propre rapport ontologique à la logique.
L’homme du mépris
Faute de faire le travail qu’Henri Arvon recommandait, qu’ici et là, on entame partiellement, à l’instar d’Hervé-Marie Forest, on serait vite conduit à des positions extrêmes et logiquement insoutenables.

Le meilleur exemple, c’est celui qui nous est fourni par Hans G. Helms, parce qu’il nous est contemporain. Ce spécialiste qui a fait paraître en 1966 un ouvrage de 600 pages sur la question, et qui prétend faire référence (« L’idéologie de la société anonyme » – sous- titre – « l’Unique de Max Stirner et le progrès de la conscience démocratique depuis le Vormärz jusqu’à la Bundesrepublik ») , a résolument choisi le parti pris suivant : puisque ce qui pose problème, c’est bien ce que l’on appelle d’habitude « l’impact » de Stirner, voilà la preuve que « l’Unique et sa propriété » n’est ni un ouvrage philosophique, ni un ouvrage littéraire qui prétendrait « dépasser » le penser philosophique – mais un simple manuel idéologique. De Stirner à Hitler la « distance » devient courte et H. G. Helms va s’efforcer alors de la combler, malmenant tantôt l’histoire, tantôt la pensée de ceux qui hésiteront à franchir le pas. Pour ceux-là, Helms a inventé un mode d’emploi de la lecture, sorte de notice à la manière de celles de certains techniciens qui vous expliquent les mesures à prendre quand vous êtes atteints par une contamination radioactive. Cela s’appelle « Comment lire Stirner ». Cela devrait faire rire, mais ça ne fait pas rire…

« L’Unique a pour tous un habit sur mesure, une maxime de sagesse pour chaque situation. Cette circonstance n’en fait pas encore l’organon idéologique sans égal mais prouve clairement que ce livre est un manuel idéologique ». ( « L’idéologie de la Société anonyme » H. G. Helms – Traduction Sauge. « In » Max Stirner cahiers de Philosophie – Editions l’Age d’Homme, page 112).

On comprend dès lors que le problème de toute lecture de Stirner n’est pas mince. Avec Helms, il est même promu à un rang capital, voire exceptionnel, puisqu’il est lié au premier chef à l’évolution de l’idéologie petit-bourgeoise de notre siècle :
« Pourquoi et comment les adeptes petits-bourgeois de Stirner ont-ils satisfait exclusivement avec Stirner leurs divers besoins idéologiques aux différentes étapes de l’évolution historique et comment ont-ils interprété l’Unique conformément à leurs buts » ? (« Réplique donnée à contrecœur à quelques tromperies propres à la grande bourgeoisie » . H. G. Helms, Ibid, page 155).

Nous serons amenés à revenir parfois en détail sur quelques thèses paradoxales du travail de Helms, mais il s’avère d’ores et déjà indispensable d’entamer ici une discussion rapide sur le propos général de cet ouvrage parce que le « malentendu » (les guillemets forcent ici l’euphémisme) sur lequel repose tout entier le projet de son auteur est une entrée exemplaire pour notre propos.

Plus qu’aucun autre, Helms donne raison au sombre prophétisme de Stirner sur son œuvre. Pour reprendre les termes de la citation de Feuerbach (celui-ci accusait en 1835 le critique Carl Bachmann de mal interpréter Hegel), Helms n’est certes pas sans ignorer que « la critique de la méprise » (kritik des Missvers-tands) quant à Stirner s’est substituée à la « critique de la connaissance » (kritik der Erkenntnis). Il n’est qu’à se reporter à « l’Idéologie de la société anonyme » qui dresse la liste, et elle est longue, des mésinterprétations successives qu’a subies le stinérisme (voir page 112 et suivantes…). C’est même à ce prix qu’il en vient à nous proposer une obscure « Histoire des influences » ( « Wirkungsgeschichte » terme difficile à traduire, Sauge proposant aussi « histoire efficace » quand Helms fait la moue – voir la controverse Dettmeijer/Helms dans « Max Stirner – Cahiers de Philosophie », page 155) qui saurait rendre compte de ce que l’on pourrait appeler le fait idéologique Stirner. Or, la tâche s’annonce rude : Helms reconnaît qu’il lui faut bien souvent nettoyer les écuries d’Augias rien qu’en ce qui concerne les écrits des « stirnériens ».

« Les stirnériens ne se sont même pas d’abord soumis à la peine de développer des pensées. Ils se contentent de faire l’éloge de Stirner aux camarades de classe qui n’ont pas encore pénétré le sanctuaire de l’unicité. Il leur est même devenu assez amer de propager Stirner. Ils gémissent tous sur les difficultés de mettre les thèses de Stirner si ce n’est dans un système, du moins partiellement dans un certain ordre » (« Méthode formelle de l’idéologie : l’informel ». Ibid, page 122 – Trad. Sauge).

Il faut pourtant convenir avec Diederik Dettmeijer que la « méthode associative » de Helms ne fait guère illusion – mais on sait que depuis plus d’un siècle s’agissant de Stirner peu importe la méthode. Ce qui compte, ce qui est diaboliquement efficace, c’est la conclusion simple, sans appel, péremptoire : là encore, c’est la sentence qui justifie le procès, c’est la solution qui fait « penser » l’analyse.

« La faiblesse principale de son ouvrage apparaît cependant à la page 479. Après avoir constamment répété à l’aide d’une méthode qui procède par voie associative (suffisante pour mouvoir les mécanismes psychiques du lecteur allemand, elle ne parvient pas à duper tout autre lecteur sur le caractère véritable de la façon d’écrire l’histoire de Mr. Helms – l’anachronisme) que l’Unique est la même chose que « Mein Kampf » et que la pensée de Stirner atteint donc son point culminant d’influence entre 1932 et 1945, il lui faut résoudre ce petit problème historique que sa bibliographie infirme cette thèse. Helms avance donc le sophisme, que parce que cette période est tellement stirnérienne, on n’entend plus parler de Stirner ». (Remarques rédactionnelles Diederik Dettmeijer « Max Stirner » – Cahiers de Philosophie). L’analyse helmsienne se promet décapante, elle se révèle décevante « procédure » – aux dossiers fournis mais truqués, aux raisonnements obtus, voire aux procédés les plus douteux. Encore une fois, dernier avatar d’une longue tradition. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer certains des procédés dits « critiques » de Helms à l’un des premiers tenants de cette tradition de lectures douteuses, Théodore Funck-Brentano, professeur français à l’Ecole Libre des Sciences Politiques qui publia en 1887 un ouvrage désormais célèbre dans le genre : « Les Sophistes allemands et les Nihilistes russes » . Ce « brave » homme, patriote et moraliste, s’en prenait déjà à Stirner comme à « une tête de turc » , le mot n’est pas fort quand on considère l’acharnement très particulier avec lequel il cherchait à discréditer l’homme derrière le philosophe usant des témoignages « psychologiques » les plus farfelus pour « circonscrire » l’Unique. Funck-Brentano, superficiel ou ignorant, n’a même pas compris que Stirner était anti-kantien, anti-Fichtéen, anti-franc-maçon, antimarxiste.
Exemple :
« Pauvre Max Stirner, lui aussi n’est qu’un cafard ! Il croit au progrès, il croit à la puissance de la parole, et avec sa plume il veut bouleverser le monde (précisons au passage que pour Funck-Brentano, Stirner conduit à Marx, ce qui l’autorise à faire quelques superbes confusions ou prophéties) ; grimaces que tout cela ; un muet brutal, sauvage, cruel , voilà le moi réel à posteriori de Max Stirner. Il dérive en ligne droite du moi pur et à priori du grand sophiste de Kœnigsberg ». (« Les Sophistes allemands et les Nihilistes russes », Librairie Plon – Paris 1887, page 189).

Certes, tous les penseurs allemands passaient sous les Fourches Caudines de cet auteur patriote revanchard : Kant, le premier « père » du nihilisme bien sûr, mais aussi Schopenhauer, Hegel et consorts, et, bien malmené, l’étrange Von Hartmann. Quelques consolations, à mourir de rire, parmi les flots d’épitomé et d’injures : « Exilé de sa patrie, Karl Marx est venu mourir à Paris. Il fut un homme charmant, mari dévoué, père affectueux », Ibid., page 190). La procédure est simple : puisque l’Unique n’a pas de contenu , il faut et il suffit de lui en donner un – ce sera celui de la psychologie de Stirner lui-même, en gros, celle de l’allemand guerrier et névropathe. Tout le long de son ouvrage, Funck-Brentano n’oubliera jamais un adjectif qui rappellera que Stirner est bien l’Attila moderne, le boche justificateur de la dévastation des « valeurs » et présage de dévastation bien réelle (par le truchement de Bismarck), de ruines, de sang. De points de vue tout à fait différents, Funck-Brentano et Helms se rejoignent doublement à près d’un siècle d’écart : formellement d’abord dans ce rabâchage constant et efficace qui vaut toute analyse, mais aussi dans les contre-vérités de fond. Entre autres, celle-ci : le stirnérisme n’est que l’expression d’une volonté de domination « sans freins » , une doctrine de l’apolitisme conjugué à une exaltation de la force brutale qui prend le visage de Bismarck pour Funck-Brentano, celui d’Hitler pour Helms (qui concède parfois que « Mein Kampf » n’est pas « vraiment » l’Unique) :
« En même temps que, du haut de la tribune, le prince de Bismarck saluera du Beati Possidentes de Max Stirner l’armée des Russes, entrés en vainqueurs dans Andrinople » (Funck-Brentano Opus cité, page 196).

« Stirner a su exactement ce qui manquait encore à la langue allemande pour pouvoir être utilisée dans un but idéologique et démagogique. Elle est « bonne » à tout, utilisable pour tout : une seule chose lui manque, qui lui fait grand besoin – le style politique ! »
Après de si viriles paroles, supposer que Stirner n’a poursuivi aucun but politique en repoussant ses camarades de classe dans l’apolitisme serait naïf. Une politique à la Stirner dépend du fait que les particuliers se désintéressent de la politique et se contentent d’approuver par acclamation toute année jubilaire (ou quand, tactiquement c’est nécessaire) les exploits accomplis par les politiciens professionnels. Cette politique est aussi bien réalisable dans un Etat totalitaire que dans une démocratie autoritaire ». (Helms – « Le trait suspensif – du monde conceptuel de l’Idéologie ». Trad. Sauge opus cité, page 132).

Le point de convergence de ces deux auteurs, c’est de considérer que le stirnérisme est l’expression la plus achevée d’un terrorisme intellectuel doublé d’un démagogisme tous azimuts qui n’a d’autre issue que le terrorisme pratique, sanguinaire et le retour de la civilisation à l’état de bestialité la plus radicale. Ils ont des arguments de la même espèce, qui consistent moins à fonder une authentique théorie de la lecture du texte stirnérien qu’à constituer une psychologie du lecteur stirnérien , aboutissant à des « typologies » tout simplement grotesques. Mais c’est une solution « miracle » quant à leurs difficultés de détail : quand ce n’est pas Stirner qui est le coupable, c’est celui qui le lit ! Pour Funck-Brentano, le lecteur est pauvre d’esprit, surtout quand il est Russe – donc le « Livre » est un livre dangereux, à ne pas mettre entre toutes les mains, voire à brûler. Pour Helms, le lecteur y compromet sa santé mentale, surtout s’il est petit bourgeois et philosophe !

Ainsi, lancé dans de larges considérations « psychosociologiques » sur la mentalité russe, Funck-Brentano trouve le vrai visage du stirnérisme dans le nihilisme, et celui du nihilisme dans l’infantilisme foncier du peuple russe ; la réalité ou la « vérité » du discours stirnérien résidera alors dans la vérité du lecteur, ici l’Unique russe qui est sévèrement mis en procès :
« Ce n’est pas le contenu de la pensée et ses manifestations, en apparence contraires, qui font les caractères, mais ce sont les caractères qui décident à la fois du contenu de cette pensée et des manifestations qui en dérivent » (page 289).
« C’est une disposition naturelle fatale, de l’esprit russe. Tous les progrès accomplis par la Russie depuis Pierre Le Grand portent le même caractère, ils sont dus à l’initiative individuelle et sont autocratiques. Le moi absolu de Max Stirner ne pouvait être compris d’une façon vivante que par des Russes ; seule la cons cience de la volonté personnelle portée à un degré ex cessif pouvait faire prendre au sérieux cette fantasque doctrine », (page 240).
H. G. Helms produit un couplet à peu près semblable : certes, il concède volontiers que le stirnérisme n’est pas fantasque, le terme n’est jamais défini sérieusement, puisque son « approche » tout au plus « extensive » sert essentiellement à ficher des milliers de documents de « mauvais esprit », les « stirneriana ». Mais il faut à priori supposer que son terrorisme intellectuel et psychologique est particulièrement efficace sur des peuples ou d’enfants ou d’imbéciles, ceux que l’on peut appeler aussi les « petites gens ». il comprend quelque chose, mais au premier degré : ce sont les lecteurs qui sont les porteurs du sens définitif de l’Unique. Petite variante : les plus « coupables » dans cette affaire, ce sont ces corrupteurs perpétuels de la jeunesse, bien connus depuis Socrate, ceux qui répandent le culte venimeux parmi les incultes ; on l’aura deviné : les philosophes.

« La façade idéologique cache la réalité des rapports de production et est en même temps partie de la réalité. En aucun cas, elle n’est qu’un mauvais rêve, même quand le réveil est difficile. Les philosophes se sont déjà tellement habitués à leur manque d’importance pour les phénomènes sociaux, une insignifiance qui leur est échue à l’âge idéologique, qu’ils ne peuvent pas s’imaginer que les paroles de « l’Unique », qu’ils prennent à tort pour l’un des leurs, puissent être mises en pratique par une quantité d’individus incultes, à moitié cultivés, en tous les cas, manquant d’expérience » (Opus cité, page 112)

Avec Helms, la « honte » se généralise – du spécialiste à l’illettré – la contamination grandit, se précise : c’est un véritable « cancer de la pensée occidentale » qui est dépisté. Helms en revient même, d’une manière détournée, habilement déguisée, à des descriptions qu’on croyait révolues. Pour cela, il va utiliser un montage subtil de citations, d’impressions de lectures faites ici et là par quelques auteurs naïfs. Résultat : c’est une « psycho-patholosie » du lecteur stirnérien qui est inventoriée. Le comble de la farce scientifique est atteint quand Helms suggère que Stirner lui-même aurait souhaité une certaine « mise en condition » pour la lecture de son ouvrage :
« Si on lit Stirner avec un vaste appareil de références en réserve, où, pour chaque sentence, on a une rubrique à sa disposition, on se cachera, ce qui pour l’influence de l’Unique sur les cœurs purs (sic !!), est important. Stirner a indiqué à plusieurs reprises dans quel état il souhaite voir le révolté : en état d’« ivresse irréfléchie ». L’« Unique » doit être « goûté » (« genossen ») « avec une perspective de spontanéité », immédiatement, sans réflexion ». (Ibid., page 113).

Le meilleur parti serait d’en rire, mais sans se perdre dans une polémique de détail, il est important de situer avec précision le danger réel que représentent les pratiques intellectuelles d’un homme comme Helms, notre contemporain, dont on sait par ailleurs que les compétences sont largement accréditées, voire « autorisées » dans certains cercles. On jugera assez bien sur pièce cet exemple où l’on voit Helms sérieusement malmener les textes stirnériens en utilisant cette notion « d’ivresse irréfléchie » . Il suffit de replacer cette citation dans le cadre de son contexte d’origine : la discussion sur la Révolution Française dans « l’Unique et sa Propriété » :
« La Révolution aboutit certes à une réaction, mais celle-ci n’a fait que mettre au jour ce que la Révolution était en fait. Car toute aspiration aboutit à une réaction quand elle devient réflexion ; elle ne poursuit son impétueuse course en avant dans l’action entreprise qu’autant qu’elle reste exaltation, ivresse irréfléchie ». (L’Unique et sa propriété, page 170).

La majeure partie de l’analyse helmsienne est de cet acabit : compilations, résumés hâtifs évitant tout point de vue compréhensif, appositions, citations truquées – toutes figures rhétoriques dénoncées par ailleurs comme spécifiques du style stirnérien, exemple soi-disant parfait de la « langue idéologique » la plus achevée ! Helms a tiré de bien mauvaises leçons de « l’Idéologie Allemande » ; de citer les extraits les plus équivoques des « disciples » stirnériens : Paul Carus, Rudolf Steiner, Herbert Read et autres… De s’appesantir sur les cas les plus douteux, ainsi l’« expérience » personnelle de Rolf Engert :
« Il s’agit alors d’un sentiment enivrant de soi, de l’ivresse de la première grande expérience de soi que l’on fait et, chez ceux qui sont les gaillards qu’il faut pour cela, lorsque les vapeurs s’en seront peu à peu dissipées, elle ne s’achèvera pas en migraine, mais se transformera en la confiance et la conscience de soi de l’homme devenant mûr ». (Ibid., page 113)

Nous reviendrons un peu plus loin sur les thèses extrêmes de Helms, mais résumons du moins l’axe résistant de ses conclusions. En quoi la pensée stirné rienne ne serait-elle qu’idéologie ? En ce qu’elle est une pensée qui fascine, une pensée ou « hypnose et excitation tiennent balance ».

Démonstration (si l’on peut dire) :
« Pourquoi ne pas le dire : Stirner est un démagogue accompli. (…) L’aspect démagogique de Stirner tient à l’appel qu’il fait au lecteur de s’identifier à l’Unique, à se transformer sous l’impression de la lecture en Unique jusqu’à ce que l’on soit quelqu’un qui existe à la même hauteur. (…) L’identification est un jeu d’enfants quand on est de même sentiment ».

Pas très malin pour un spécialiste de l’idéologie : comment s’y était-on pris pour nous mettre le même sentiment ?

Conclusion :
« Le danger qui peut résulter de la lecture de l’Unique est conditionné par l’état de conscience des classes moyennes. Des « prosélytes » dans les autres classes sont exceptionnels. Aussi longtemps que la conscience de la classe moyenne succombe à la croyance de l’identité, à la fausse individualité comme unicité, l’« Unique » dominera directement ou indirectement cette conscience et, au-delà des porteurs de cette conscience, la société ». (Ibid. Comment lire Stirner).

De tout ce qui précède, il est néanmoins temps de tirer une double leçon qui ouvrira les perspectives.

La première sera la mise en garde suivante : en étudiant les lectures de Stirner, on est vite poussé à perdre de vue l’objet même de ces lectures. Qu’on le veuille ou non, le piège est insidieux : on n’a bientôt plus affaire qu’aux problèmes de l’interprète lui-même. Nous voilà donc prévenus aussi contre nous-mêmes. D’avance que le lecteur ne nous pardonne pas nos propres préjugés – ce qui serait une garantie pour lui de se prémunir contre les siens ! Puisqu’il est de mise que du philosophe on conteste la « méthode », qu’on lui accorde au moins le maigre bénéfice de « l’attitude ». Stirner avait lui-même prédit que la « liberté » de penser mériterait, bien plus qu’un simple droit, un fait propre .

Nous risquerons aussi celle-là : il existe une pensée pédagogique chez Max Stirner, qui est prise ou entendue, par exemple dans l’analyse helmsienne, à tort comme étant l’aspect démagogique du message de l’Unique . Pour échapper aux difficultés majeures que nous avons reconnues jusqu’ici dans les lectures stirnériennes, il faut prendre le parti que des hommes comme Arvon, de Weiss, Dettmeijer ou Forest ont consacré par leurs travaux : si le « stirnérisme » se dérobe à toute interprétation systématique, il est néanmoins possible d’y repérer un certain nombre de « thématiques » et de les explorer « compréhensivement » . Notre travail consistera à faire réapparaître une authentique « thématique pédagogique » dans l’œuvre de l’Unique – ou du moins à y contribuer, faisant valoir qu’elle pose les jalons d’une critique de l’aliénation culturelle. C’est alors œuvrer à faire reconnaître ce que Roger de Weiss appelle le « classicisme » de la pensée de Max Stirner, œuvrer à faire valoir sa « prophétie » , son « actualité » :
« Si toute la stérilité théorique du marxisme peut se lire dans son incapacité à entendre la protestation stirnérienne, à ne pas la réduire aux simples élucubrations d’un petit bourgeois névrosé que Stirner était indiscutablement, alors c’est de Sartre qu’il faut encore parler ici. « Valéry est un intellectuel petit-bourgeois, cela ne pas de doute. Mais tout intellectuel petit-bourgeois n’est pas Valéry. L’insuffisance euristique du marxisme contemporain tient dans ces deux phrases ». Stirner introduit un doute : du marxisme contemporain, ou du marxisme tout court ? Reste que la citation de « Questions de méthode » peut légitimement introduire le problème posé par une relative continuité de la protestation existentielle face aux systèmes universalisants et totalitaires. Cette continuité ne serait pas celle d’une doctrine, d’une école, mais d’une attitude diffusée dans une foule de médiations, celle qui incite à rapprocher des gens aussi divers que Sartre, Pas cal et Kierkegaard, Stirner, Nietzsche, Heidegger … (…) Tels sont les jalons que nous voulons poser pour une relecture de Stirner : son classicisme, c’est-à-dire sa capacité de réincarner et de réactualiser la dialectique fondamentale de la philosophie ». (« Stirner, Classicisme et Prophétie » – Roger de Weiss in « Max Stirner, Cahiers de Philosophie », page 228)

De tout ce qui a précédé, il reste à retenir une leçon générale : il y a, à n’en pas douter, un « cas Stirner », comme il y a eu un « cas Nietzsche ». C’est même un des rares mérites des études « historico-philosophiques » de H. G. Helms d’en donner indirectement une première idée, d’en dresser le cruel dossier. Pour sa part, Nietzsche disait :
« Tout profond penseur craint davantage d’être compris que mal compris ».

Stirner n’aurait peut-être pas repris à son compte une telle affirmation, mais il ne fait pas de doute que comme Nietzsche, il a été victime de ce qui va plus loin encore que la méprise : le mythe. Ces deux penseurs, au moins sur ce point, sont désormais « apparentés » : sous la sinistre augure d’Hitler, Helms n’a-t-il pas fait de Stirner ce que Lukacs a tenté de faire à propos de Nietzsche (voir « La destruction de la raison » – Ed. l’Arche) ?
La petite histoire des lectures
Nous n’avons procédé qu’à un tour d’horizon de quelques difficultés de lecture. Il s’agit désormais de les reprendre et de chercher à trouver de toutes ces « confusions » savamment entretenues ce que l’on pourrait appeler leurs lignes de force : il faut trouver la finalité de l’Unique.

C’est à partir de là qu’on peut montrer comment la question pédagogique qui est posée par le discours de l’Unique vient embrasser les enjeux d’une lecture possible de Stirner.

Puisqu’il nous faut repartir à zéro, nous repartirons du pas de l’Histoire, ou du moins de cette petite histoire des lectures de « l’Unique et sa Propriété ». En cette matière, Henri Arvon nous sera un guide précieux.

A sa publication en fin de l’année 1844, le « Livre » rencontra un succès qui, s’il fut vif, n’en fut pas moins éphémère : deux ans plus tard il est presque déjà oublié. Pourtant, comme le souligne Arvon, il « laboure l’esprit en 1845 », c’est avec « des arguments fournis par « l’Unique et sa Propriété » qu’on lutte contre le socialisme » et le feuerbachianisme. Arvon en prend pour témoin Arnold Ruge (le « Dottore Graziano » de l’Idéologie Allemande) qui parle à son propos de « libération théorique des Allemands ». Mais cette clef est indispensable pour comprendre pourquoi le livre a échappé à la censure prussienne !

Puis, c’est l’oubli – ou presque : une petite mention dans « l’Histoire de la Philosophie » d’Erdmann (1866) et une dizaine de lignes dans « l’Histoire du Matérialisme de Lange », celles qui auront un peu plus tard pour lecteurs… Nietzsche et John Henry Mackay – le premier en 1866, le second en 1888 au British Museum de Londres. Dès lors, c’est un double avenir que va connaître l’Unique. Un avenir secret, diffus, qui « travaille » comme l’eau sous la roche qui la réprime. Un second, fait de la résurrection à laquelle Mackay consacrera toute sa vie, érigeant Stirner en « père » spirituel de l’anarchisme. Les « actualités » successives de l’Unique commencent. Quel minestrone !

Dans sa contribution au colloque organisé par la fondation Luigi Einaudi en 1969, Henri Arvon remarquait :
« « L’Unique et sa Propriété » a connu jusqu’à présent quatre périodes de rayonnement intense (…). Max Stirner fait sa rentrée sur la scène philosophique à la suite de Nietzsche … le fascisme d’après-guerre, se réclamera du dernier – et parfois du premier (…). La troisième renaissance de Max Stirner appartient à l’époque qui suit immédiatement la deuxième guerre mondiale (…) (la dernière appartient aux évènements qui se sont déroulés en France en mai 1968) ». (Max Stirner – Cahiers de Philosophie – Opus cité, page 90).

Henri Arvon en revient donc, à peu près, à la thèse d’Albert Lévy qui diagnostiquait dès 1904 une « conjonction » de l’effet Nietzsche et du travail efficace de Mackay ( Stirner et Nietzsche – thèse – Paris Alcan). Mais cette « actualité-là » n’est-ce pas celle qui guidait son travail ? En Stirner, Albert Lévy lisait Albert Lévy.

Ce résumé un peu trop clair a le désavantage de minimiser un autre facteur : l’apparition des mouvements nihilistes russes dès 1880 et la forte réaction qu’ils engendrent. L’ouvrage de Funck-Brentano est révélateur – il date de 1887, bien avant donc les travaux de Mackay :
« Le nom de nihilisme, que Jacobi avait donné à la philosophie Kantienne et par lequel Tourgueniev désigna les opinions des anarchistes russes, n’est réellement applicable qu’aux disciples immédiats de Max Stirner et à quelques admirateurs de Schopenhauer ou de M. Von Hartmann ». (Les opinions de la secte – Ch. 23, page 279 in « Les Sophistes Allemands et les Nihilistes russes »).

Max Stirner apparaît alors très tôt en tête de la liste noire des « prophètes nihilistes » que les évènements russes vont actualiser désormais dans toute l’horreur de la violence. L’œuvre stirnérienne avait tout à fait le « profil » qui pouvait correspondre au problème qui était posé aux tenants de la Réaction : trouver le « bouc émissaire » idéologique de cette violence. Le refus de tout principe, des lois, de la religion, de l’Etat, du droit, de la morale, tout cela pris à la lettre et habilement déguisé y conduisait sans grande difficulté. Ainsi commence pour le « Livre » l’ère de la calomnie ! On sous-estime ce fait simple : Funck-Brentano ne doit rien à J. H. Mackay. Avant même que Stirner ne soit connu ou reconnu, diffusé ou rediffusé – concrètement, il est déjà dénoncé comme subversif (première traduction française en 1892 par Randal, anglaise en 1897, espagnole en 1901, italienne en 1902, russe en 1906) :
« A partir de l’apparition de « l’Unique et sa Propriété », la formule de la nouvelle école était trouvée ; le livre devient le vade-mecum de tous les révolutionnaires allemands. Tandis que Schopenhauer et de Hartmann concluront au néant ; ceux-là ne concluront plus, mais marcheront vers la réalisation de leur programme. » (Ibid., page 189).

Le singulier pouvoir de l’épouvantail : la peur fait distance et la distance fait la peur. Ici, l’épouvantail aura la figure d’un mythe. Evidemment, un mythe ne se construit pas en un jour, et pas seul ; Théodore Funck-Brentano en témoigne clairement pour sa part ; c’est toute une fabrication, un théâtre de légendes qu’on a subtilement articulé avec la réalité. Mythification, mystification, on comprend vite pourquoi ce livre sera appelé parfois « Le Livre ».
Au lecteur russe ou comment convaincre même des amis
Le prologue « au lecteur russe » de l’ouvrage de Funck-Brentano nous indique bien comment on peut transformer un livre en épouvantail :
« A deux reprises, cet ouvrage a été retiré des mains de l’éditeur. Des recrudescences de la vénération que nous continuons à professer en France pour les philosophes allemands, et le respect superstitieux avec lequel nous persistons à les étudier, me firent estimer que le moment de sa publication n’était point encore venu. Comment convaincre, même des amis, que ces prétendus grands penseurs ne sont en réalité que de vulgaires sophistes ? » (Opus cité, page III).

Pour parvenir à ses fins, le professeur français utilisera deux moyens : d’abord un montage habile de citations qui prises à la lettre, « au premier degré », ramènent le propos de l’Unique à une simple expression primaire de violence – et second moyen, nous l’avons déjà dit, l’utilisation d’un « portrait psychologique » détestable de Max Stirner. Le procédé est connu, mais il ne s’adresse qu’aux livres rares.

Certes, Funck-Brentano n’est pas le premier à s’être essayé à ce genre de portrait. Le portrait fameux d’Engels fait tout autant réfléchir. C’est ainsi qu’apparaît la figure inquiétante de Stirner dans « Le Triomphe de la Foi », espèce d’épopée comique qui date du temps où Engels faisait son service militaire à Berlin : « Regardez Stirner, regardez-le, le paisible ennemi de toute contrainte, pour le moment, il boit encore de la bière, bientôt il boira du sang comme si c’était de l’eau ».

Mister Hyde et Docteur Jekyll ? Pas vraiment : la personnalité de Stirner est tout d’une pièce ; paisible, pacifique, velléitaire, voire « aboulique » . Comme le souligne Dettmeijer, c’est un homme commun, un « raté » parmi la foule des anonymes. Un homme banal, pétri dans les habitudes de son siècle et le mode de vie berlinoise. On signale parfois son originalité : son goût immodéré pour le cigare. Qu’est-ce qui inquiète vraiment Engels dans ce doux buveur de bière ?

Henri Arvon s’est longuement interrogé sur le rôle qu’Engels a joué dans cette idée que Stirner aurait été le premier à prôner la « propagande par le fait ». L’affiliation de l’unicisme stirnérien à l’anarchisme bakouninien fait bien partie du mythe : « Stirner, affirme Engels, resta une curiosité, même après que Bakounine l’eut amalgamé et qu’il eut baptisé cet amalgame « anarchisme ». Disons tout de suite qu’il s’agit là d’une affirmation entièrement gratuite. Au moment où Bakounine élabore son œuvre doctrinale, c’est-à-dire au lendemain de la Commune, Stirner est bien oublié. (…) Aussi Bakounine ne le mentionne-t-il nulle part. Les idées mêmes de Bakounine ne reflètent en aucune manière l’unicisme absolu de Stirner. C’est un catéchisme social qui prêche l’abolition des classes, l’égalité des sexes, la mise en commun de la terre et de toute richesse, doctrine peu conforme et parfois même incompatible avec le code éthique de Stirner. C’est tout au plus par l’athéisme et la négation de toute autorité que Bakounine semble se rapprocher de Stirner. Mais ce sont là, chez Bakounine, des postulats de pratique révolutionnaire alors que Stirner les déduit de son ontologie du Moi. L’élément stirnérien qu’Engels croit discerner chez Bakounine semble être le culte que celui-ci voue à la destruction et qui modifie sensiblement l’anarchie au fond paisible et constructive de Proudhon. » (« Aux sources de l’Existentialisme : Max Stirner PUF 1954, page 170-171).

Dans l’élaboration du « mythe Stirner », il ne fait pas de doute qu’Engels occupe une place déterminante. Rappelons-nous du fait qu’Engels était à la fois celui qui, dans ses lettres à Marx, faisait valoir que Stirner était parmi les intellectuels de son temps celui qui avait « le plus de talent, de personnalité, d’activité » et, d’autre part, celui qui, avant même la publication de l’Unique, croyait pouvoir deviner en Stirner le modèle du terroriste révolutionnaire. Ce double rapport d’attirance/répulsion d’Engels envers Stirner, même Marx devra y faire face :
Lettre d’Engels du 19 novembre 1844 – « C’est par égoïsme, abstraction faite d’éventuels espoirs matériels, que nous sommes communistes, et c’est par égoïsme que nous voulons être des hommes et non de simples individus. »
Lettre au même du 20 janvier 1845 – « Pour Stirner, je suis tout à fait de ton avis. Lorsque je t’ai écrit, je me trouvais encore trop sous le coup de l’impression que venait de me faire le livre, mais maintenant que je l’ai refermé et que j’ai pu y réfléchir davantage, j’en arrive aux mêmes conclusions que toi. »

Engels a bien failli succomber à la « démagogie » de l’Unique, pour reprendre les termes d’Helms. Cela eut été une « conversion » de taille ! Les termes d’Engels laissent penser que « la fièvre » est passée ; il suffisait de fermer le livre et de reprendre ses esprits. Deux mois et sans rechute – mauvais souvenir à oublier… « L’Idéologie Allemande » s’écrira à froid, pourrait-on dire.

Dès 1841, Stirner troublait le jugement d’Engels, le dérangeait, l’inquiétait. Ce Johann Caspar Schmidt est à la fois une espèce de Dupont allemand et un homme qui remet en cause plus qu’il n’est permis, qui va plus loin, qui va trop loin :
« Dès que les autres poussent leur cri sauvage « A Bas les rois », Stirner complète aussitôt : « A bas aussi les lois ! » (Le Triomphe de la Foi).

Etrange contradiction ? Henri Arvon résume les témoignages divers de ces bruyantes soirées berlinoises auxquelles le jeune Engels participa :
« « Homme Libre » par les « hommes libres », Stirner ne se laisse cependant pas entraîner dans le tourbillon étourdissant de leurs manifestations tapageuses. Révolutionnaire à outrance dans la discussion, il garde une attitude compassée. » (Opus cité, page 14).

Et ce n’est pas par hasard que « l’Idéologie Allemande » fait de longues évocations de cette condition « contradictoire » de Stirner, petit professeur qui pense ce qu’il pense et pourtant « ne fait rien ». On trouve même, au-delà du procédé rhétorique, un très réel acharnement à blesser psychologiquement, à blesser « symboliquement » Jacques le Bonhomme (par exemple les étranges et douteuses allusions à la seconde femme de Stirner, Marie Dahnhardt). Le ridicule pouvait-il tuer cette étonnante alliance de quiétude et de menace que semble représenter aux yeux d’Engels et de Marx la personne même de Stirner qui voudrait n’être personne ? Qu’un homme finalement si réservé, au comportement neutre voire terne, ait produit par son indépendance d’esprit une telle marque sur l’imagination d’Engels, cela pose problème. De ce petit mystère de la « contradiction psychologique » de Stirner est né pourtant le paradigme essentiel de son mythe. Comment a-t-on pu construire un tel mythe d’aversion sur la personne d’un homme si réservé, qui est mort de la piqûre d’une mouche ?
Le cas pathologique ou comment on inventa le Colt de Stirner
Paradoxe en effet : dans la lecture critique du stirnérisme, quel foisonnement d’adjectifs ne trouve-t-on pas pour cet homme sans qualités ! Sur le plan des qualificatifs, Stirner se trouve plus gâté que sur le plan de l’analyse et de la discussion sérieuse. Certes, il ne reçoit pas que les épithètes de sanguinaire. Citons parmi les plus contradictoires ou variées :
« Stirner était un professeur allemand, protestant, un tantinet empesé, connaissant la Bible par mille réminiscences de versets, un brillant et hardi dialecticien, à la tête froide, sans aucun élément dionysiaque. » (Schultze)
« Il était, au dire de ceux qui le connurent, poli, aimable, recherché de mise, assez volontiers silencieux et toujours distant (…). Toute intimité devait répugner au Moi hautain et inaccessible de l’auteur de l’Unique. Il devait écouter en souriant les extravagances qui se débitaient autour de lui, et aimer à se récréer, au sortir de sa méditation solitaire, aux éclats de voix et aux éclats de rire de ses joyeux compagnons. » (Victor Basch).

A travers toutes les « variations » sur le thème de la personnalité de Stirner, le paradoxe dont nous parlions plus haut constitue cependant une constante troublante. Victor Basch, dès 1904, le présentait déjà sans ambages sous la forme du « cas pathologique » : « Ce qui me frappe ensuite dans la vie de Stirner, c’est qu’elle révèle chez ce philosophe de la volonté, qui a pour tout ce qui est intellectualité pure le plus profond dédain qui ne prise que l’instinct dominateur des choses et victorieux des hommes, une absence complète d’énergie » (Max Stirner, l’individualisme anarchisme – Paris Alcan 1904, page 9).

Un demi-siècle plus tard, Arvon nuance à peine :
« En apercevant cette faille profonde qui existe entre le comportement et la pensée du philosophe, on se met à réfléchir sur les raisons qui lui ont inspiré le thème de « l’Unique et sa Propriété » (…). Sans aller aussi loin que Schultze, qui compare « l’Unique et sa propriété » aux notes prises par un malade d’esprit, on peut néanmoins affirmer qu’on se trouve en présence d’un cas pathologique. C’est l’aboulie totale de Stirner qui engendre l’exaspération de la volonté, source principale de son œuvre ». (Opus cité, page 7).

A chaque fois, cette opposition aboulie/valorisation de la volonté conduit à une double considération : l’échec de la vie de Stirner le conduit à un enfermement psychologique égocentrique et cet égoïsme au sens le plus trivial du terme est sublimé par une « philosophie » solipsiste, une « poétique de l’échec » qui dissimule mal ses penchants réactionnaires – second aspect : la mise en évidence d’un tempérament dominateur exacerbé parce qu’inemployé, qui conduit à transformer un puissant « pathos » pédagogique en un certain pathos démagogique (c’est la seule idée directrice d’Helms).

Cette considération atteint chez Helms une ampleur et une force inouïes. Elle le conduit même après une pseudo-analyse psychologique (Helms utilise même les rapports d’examen de Stirner) à une étude stylistique du plus mauvais goût : le style, n’est-ce pas l’homme ? Là encore, en matière de procédé critique, Helms n’y va pas par quatre chemins. Pour nous fixer les idées :
« Envoi » ! Par rapport à Stirner, Gœbbels n’est qu’un enfant de chœur :
« La citation montre que les partisans ne se laissent pas tromper par l’exécration stirnérienne de tous les principes et de l’humanité, et acceptent l’Unique comme le métaprincipe autoritaire qu’il est. » (Opus cité, page 1 29).

Bientôt les « voix » du livre ne suffisent plus, on invente donc au pathos stirnérien un dispositif d’amplification :
« La répétition infinie est un moyen méthodologique de choc de l’idéologie. Stirner clame au prétendant à l’unicité : tu es unique ! Jusqu’à ce que le lecteur en extase s’écrie : Je suis Unique ! Vive Stirner ! Commande, je suivrai ! (En allemand : Heil Stirner ! Befiehl, ich folge !) (Ibid, page 130).

Après la sonorisation, viennent les « coups » ! « Stirner frappe « sans pitié » le faible cerveau du lecteur jusqu’à ce que celui-ci, virtuellement abandonné de tous ses bons « esprits », mette l’idéologie en pratique « sans ménagements » (page 131).

Au passage, on apprend comment Stirner aurait dépassé les maigres moyens de l’écriture :
« Stirner pourrait avoir découvert l’utilité de la phonétique pour les spectacles de propagande. » (Page 138).
« A la majuscule, le lecteur remarque que Stirner veut quelque chose de lui… »

Sinon, il reste les armes typographiques et leurs rafales persuasives :
« Si jamais Stirner ne réussit pas, à l’aide de mots, à atteindre le but ultime de la non histoire, il utilise comme expédient ultime et le plus efficace le trait suspensif. »
« Qui a vu un western les connaît tous et sait que Gary Cooper ou John Wayne iront à l’attaque colt en main lorsque la situation apparaîtra sans issue. Le trait suspensif est le colt de Stirner . » (Ibid, page 145).

On juge un « maître » à ses résultats, et le résultat est là :
« Les lecteurs exécutent au mot. Les genoux pliés, parce que faibles, ils obéissent à l’œillade. »

Voilà comment Helms nous explique de métaphores en métaphores pourquoi nous n’avons pas affaire à un simple cas de philosophe caractériel. Stirner, c’est Hitler incarné dans les virgules ! Mais il y a pire : Helms n’a pas encore abordé l’analyse circonstanciée du silence stirnérien ! C’est pourtant aussi très suspect : refus de parler, refus de penser, etc… Après tout, le silence n’est-il pas la pire des violences ?

Au XIX e siècle, c’était souvent la figure de l’assassin à la mode qui classait le « cas Stirner ». Ainsi, Rau voit en lui un « Most déguisé en philosophe ».

Victor Basch cède même à la tentation de classer Stirner parmi les tenants des théories racistes, élitistes et eugénistes ! Toutes les escroqueries intellectuelles sont possibles :
« … le dernier mot de l’individualisme anar chiste semble être cette fabrique d’Ases, cet Asegaard dont parlent les Dialogues Philosophiques. » (Opus cité, page 280 – voir le rapprochement avec les théories sociales de Vacher de Lapouge, page 273 à 280).

Victor Basch emploie même un argument qui devient banal à force : Stirner est atteint de la maladie philosophique par excellence, la folie.

« J’y note, avant tout, la maladie mentale de la mère du philosophe. La folie qui effleura de son aile noire et Kierkegaard et Carlyle et dans laquelle a sombré Nietzsche, joue son rôle dans la vie de Stirner : l’on dirait vraiment que tout individualisme intransigeant émane d’un désordre mental ou y aboutit, et n’est que la manifestation philosophique d’une hypertrophie morbide de la personnalité. » (Opus cité, page 9).

Il faut dire à propos de Stirner ce que Nietzsche disait de lui-même : on a coutume de le prendre pour un autre , premier moment d’une exclusion. En cette matière, la forme du déguisement importe beaucoup, nous disait Kierkegaard. Et c’est vrai que dans ce grand carnaval des procès philosophiques ou des procès d’intentions tout court que Stirner eut à traverser durant l’histoire, le fait qu’il ait pris successivement les figures de Don Quichotte, Most, Bismarck, Néron ou Goebbels n’est pas indifférent. D’ailleurs à ces fortes figures de légende, il faudrait rajouter la galerie des figures philosophiques qui viennent compléter le portrait hétéroclite jusqu’ici dressé. Au clair, on rajoute l’obscur : pour une touche de Napoléon, une ombre de Machiavel, pour un trait de Bismarck, un effet Schopenhauerien ou romantique. Mais les écoles se le disputent bientôt : Fichte, Leibniz, Protagoras ou Schleiermacher…
On passe alors au deuxième aspect finalement d’un même problème : Stirner, c’est d’abord un « cas pathologique » , c’est ensuite un « cas philosophique ». L’un cause de l’autre, évidemment.
Les renaissances du Philosophe
Ainsi la lecture critique du stirnérisme passe-t-elle de la psychologie à l’histoire, à l’histoire de la philosophie, très accessoirement à une réflexion philosophique authentique. Hors ces eaux troubles, en effet, surnagent indéniablement les divers efforts de quelques esprits qui parviennent à faire réapparaître l’intérêt philosophique de « l’Unique et sa Propriété » – souvent d’ailleurs en établissant de longs parallèles ou de longs « dialogues » entre Stirner et des penseurs comme Hegel, Nietzsche, Marx, Kierkegaard, Fichte.

Précurseur dans ce genre de confrontations « philoso-phiques », Albert Lévy représente le prototype du stirnérien, cherchant à retrouver la di mension philosophique de l’Unique, en le confrontant successivement aux pensées de Feuerbach et de Nietzsche. Son ton tranche singulièrement avec celui d’un Victor Basch, qui publie son ouvrage la même année ; Lévy est, en particulier, le premier qui, par un faux parallèle avec les idées de Rousseau, s’attarde sur l’origine pédagogique du discours stirnérien :
« Stirner ne veut être ni le champion des dogmes, ni le champion de la critique. L’Unique ne veut être possédé, ni par le dogme stable, ni par l’Esprit mobile : la pensée n’est pas sacrée pour lui. Il ne demande pas au gouvernement, comme le fait la critique, de respecter ses idées ; n’en déplaise aux prêtres de la pensée, la lutte des égoïsmes saura, seule, mettre un peu de clarté dans les problèmes contemporains. » (« La Philosophie de Feuerbach et son influence sur la littérature allemande » . Felix Alcan Paris 1904). Lévy se perd dans les contradictions.
La confrontation Stirner/Nietzsche prolonge la même intuition : Lévy lance, à tort ( voir Gilles Deleuze « Nietzsche et la philosophie » – PUF, page 187 et suivantes), l’idée selon laquelle il n’existerait pas de Nietzsche lecteur de Stirner, et cherche à faire valoir mais mal une très réelle opposition entre ces deux penseurs, en ce qui concerne leurs réflexions pédagogiques. C’est vrai, Lévy n’est pas nietzschéen.

C’est le même terrain pédagogique qui semble recueillir les préoccupations d’un Martin Buber, qui se voit conduit à interroger l’anti-dogmatisme stirnérien par comparaison à celui de Kierkegaard (voir « La question qui se pose à l’individu » , pages 151 et suivantes in « La vie en dialogue » – 1936 – Ed Aubier-Montaigne) :
« Ne plus obéir à nul maître qui s’arroge des droits, telle est la prétention de Stirner ; Kierkegaard n’en a pas – il répète la très vieille parole dont on a tant abusé, que l’on a tant profanée et tailladée et écharpillée et qui n’est reste pas moins inviolable : obéis au Seigneur. » (Opus cité, page 161). Martin Buber est un kierkegaardien, il lit ce qu’il peut.

On a eu jusqu’ici tendance à sous-estimer le problème de l’anti-dogmatisme stirnérien. Seuls Daniel Joubert ( « Karl Marx contre Max Stirner » – Cahiers de Philosophie Opus cité) et Hervé-Marie Forest – « La Science et l’Essence » (thèse) – et « Marx au miroir de Stirner » Opus cité) ont abordé la question dans ses relations avec les diverses positions de Karl Marx et dans une relecture de « l’Idéologie Allemande ». Leurs études ont eu néanmoins l’inestimable mérite de mettre en lumière la liaison essentielle entre les positions antidogmatiques de Stirner et sa critique de la philosophie franc-maçonne. Cela semblerait peut-être plus clair, mais au fond, c’est bien cela qu’il s’agissait d’obscurcir.

Car, à l’origine de la démarche de l’Unique, il y a, comme le soulignait Hans Sass, à propos d’un des écrits mineurs antérieur à « l’Unique et sa Propriété », une question fondamentale posée sur le statut même de la philosophie :
« Tandis que l’art donc façonne l’objet, la religion ne peut vivre que de son « enchaînement » à cette œuvre humaine. De l’une et de l’autre se distingue la libre philosophie, qui ne façonne un objet ni n’en vit ; « elle étend, au contraire, aussi bien sur toute fabrication d’objet que sur l’objectivité elle-même, sa main destructrice et elle respire la liberté. »
La raison ne s’occupe pas d’elle-même ; les objets ne comptent pas pour elle ; en eux, elle se borne à se reconnaître elle-même. C’est pourquoi, même « Dieu (lui est) aussi indifférent qu’une pierre » (Opus cité, page 53). Il est remarquable que, déjà ici, Stirner introduise un coin dans la philosophie et qu’il distingue une philosophie qui façonne des « objets » d’une philosophie à qui de tels objets sont « aussi indifférents qu’une pierre ». » (Max Stirner – Cahiers de Philosophie H. M. Sass « Procès-verbaux d’émancipation. Bruno Bauer et Max Stirner »).

La renaissance du « philosophe » Stirner, c’est d’abord et avant tout, la renaissance du « critique de la philosophie », du critique du dogmatisme sous toutes ses formes. Or, avant de s’attaquer aux dogmes religieux, politiques, moraux et philosophiques, Stirner s’en est d’abord pris au dogme franc-maçon qui voulait régir l’éducation de son époque. Enseignant, Stirner n’est pas à l’aise parmi les pédagogues de son temps. Il fut un temps où il crut qu’il pourrait parvenir à se faire entendre parmi eux, que les choses changeraient de par la situation politique de la Prusse, et par les luttes politiques que les néo-hégéliens de gauche menaient dans l’institution scolaire prussienne. C’est ce qui le décida, fin 1841, à tenter une carrière journalistique, car le moment semblait favorable. Philosophe « marginal » , il devient « journaliste critique » . De cette expérience, il ne resta que ce que l’on a coutume d’appeler dans l’iconographie stirnérienne les « écrits mineurs » . Au départ, on n’en dénombrait, n’en authentifiait, que sept ou huit. A présent, la critique contemporaine avance le chiffre de 81 articles. Ce n’est pas le moindre des mérites du travail d’Henri Arvon que d’avoir rétabli l’importance réelle de ces écrits dits « mineurs » . Cela déboute fondamentalement l’argument grossier – qu’Helms reprend encore peu ou prou – qui voudrait voir dans « l’Unique et sa Propriété » le dernier avatar du Dogme réduit à sa plus simple mais totalisante expression (on l’appelle ainsi « le Livre », « l’Unique comme œuvre », « l’Oeuvre unique » ou sans équivoque possible « la Bible anarchiste » ).

Parmi ces écrits mineurs, certains doivent au travail conjugué des recherches de J. H. Mackay d’une part et du souci d’analyse d’Arvon, le bénéfice d’avoir pris une place à part entière, non négligeable, dans une meilleure appréciation de la pensée stirnérienne : les « Anticritiques », surtout, qui viennent désormais se poser en véritable post-face de « l’Unique et sa Propriété », mais aussi « A propos de la Trompette du Jugement dernier », « Le faux principe de notre éducation », « Art et Religion », « Quelques vues provisoires au sujet de l’Etat basé sur l’amour » et « Les Mystères de Paris ».

Ces écrits mineurs ouvrent le champ d’une nouvelle tentation : réinscrire le discours stinérien dans une entreprise de lecture systématique, plus globale. L’expérience a prouvé que le discours de l’Unique non seulement n’est pas systématique, mais qu’il est même délibérément anti-systématique, « typique qui s’ingénie à « plagier » le philosophique, dans ses procédés méthodologiques, stylistiques et dialectiques, dans les pièges de laquelle Marx lui-même est bien souvent tombé (voir les travaux de Joubert, Forest et de Weiss). Rien de plus délicat, dans le détail , de pousser jusqu’au bout quelques détections de « logiques » ou de « concepts » proprement stirnériens – c’est pire encore dès que l’on veut s’efforcer de construire des articulations d’ensemble. Certes, profond dialecticien, Stirner moule parfois sa pensée dans un corset formel extrêmement rigoureux mais il sait aussi, au dernier moment, montrer comment la dialectique se « dissout » dans le néant du moi, dans l’ipséité vide de la personne. Les divers écrits mineurs complètent évidemment bien des propos de l’ « Unique et sa propriété », mais surtout ils illustrent chacun à leur manière et sur différents sujets, le problème majeur de la critique et du dépassement de la philosophie. De ce point de vue, la tâche des exégètes s’est à la fois clarifiée sans cesser pour autant de demeurer « impossible », tout au moins difficile, si on veut parler d’une critique de toute égologie.

De cette confusion d’ensemble, Helms ne se fait pas faute de tirer argument. Du constat qu’il dresse aux conclusions qu’il tire, il y a un pas difficile à franchir. Il le franchira par des moqueries.
« Rien d’étonnant à ce que les philosophes n’aient pas obtenu beaucoup de résultats dans leur discussion de Stirner. Il leur manque les instruments ; les bistouris avec lesquels ils opèrent, sont émoussés, ils ne pénètrent pas dans la cal de l’idéologie. Ils ont classé Stirner dans leurs catégories faciles qui ont plus ou moins à voir avec Stirner, la plupart du temps rien. (Suit une longue liste des diverses tendances critiques) (…) Les deux travaux de Mautz offrent un modèle parfait de l’approche philosophique de Stirner. Ils montrent que les efforts philosophiques échouent, parce qu’ils font abstraction de la réalité au moins autant que Stirner et qu’entre temps les modèles et les procédés philosophiques sont idéologiquement déformés. Kracauer, Benjamin et Adorno ont su pallier cela en renonçant à une méthodologie philosophique et à une terminologie viciée. Il s’en fallait d’un cheveu que Mautz ne touche au fond de l’affaire, mais il cherchait dans ce fonds encore un « fonds véritable ». Regrettable. Certes, Mautz était déjà très courageux d’écrire : « pour se retrouver dans le labyrinthe d’une pensée qui procède sans systématique et pour pénétrer le fonds véritable, il s’agit avant tout de percer cette façade de titanisme subjectiviste à laquelle la conception vulgaire a l’habitude de se tenir ». (Comment lire Stirner – Opus cité, page 3). Helms se moque des autres, mais n’a-t-il pas lui-même une égologie ?

On le voit, le parti-pris de Helms ne concerne pas seulement Stirner, il concerne plus largement la philosophie dite moderne et au moins ici, l’idée qu’il se fait de ce que c’est qu’une « approche philosophique » d’une pensée. Helms dénonce ces « reprises » philosophiques successives des idées stirnériennes. Certes, le discours uniciste semble avoir été rebelle à bien des entreprises de ce genre, résistant au lit de Procuste de la systématisation critique. On pourrait aussi avancer que ces « reprises » s’expliquent parfois assez bien : le discours stirnérien n’est pas sans ambiguïtés, contradictions, failles et faiblesses. Mais les erreurs de méthode sont bagatelles, face aux erreurs de préjugés, il faut en convenir. Pourtant, un certain nombre de travaux philosophiques témoignent du fait qu’Helms nous égare quand il croit devoir conclure sur une prétendue « nullité » des résultats de l’analyse philosophique « en général ».

Car, depuis la seconde guerre mondiale, bien des études ont cherché à définir un autre effort d’analyse que celui dont parle Helms. Henri Arvon a été, historiquement, un précurseur. Giorgio Penzo définit assez bien sa démarche : « Dans son ouvrage « Aux sources de l’existentialisme – Max Stirner », Arvon met en évidence le fait que Stirner représente un des derniers maillons de la chaîne hégélienne et en même temps le premier maillon d’une autre chaîne qui réapparaît maintenant au grand jour après avoir été invisible pendant presque un siècle. Ainsi, la renaissance de la thématique stirnérienne en viendrait à coïncider avec celle de Kierkegaard, bien que les deux philosophes ne se connussent pas. Arvon ne met cependant pas en lumière le rapport caché avec la thématique existentielle, mais préfère s’arrêter aux rapports historiques de la thématique stirnérienne avec les représentants de la gauche hégélienne ; ainsi souligne-t-il l’importance qu’ont les écrits mineurs pour comprendre la thématique de fond de l’œuvre de Stirner. Par conséquent, Arvon est convaincu que « Die Deutsche Ideologie » de Marx et Engels ne peut se comprendre sans Stirner. (« L’influence de Stirner dans certains pays de langue latine » – Cahiers de Philosophie Traduction Chaillet-Sauge, page 161). Existentialiste, Arvon a « existentialisé » Stirner mais depuis ses travaux, Daniel Joubert, Hervé-Marie Forest, Roger de Weiss sont venus s’inscrire dans une nouvelle lignée d’analystes des textes. Si l’on y ajoute les études de gens comme Sass, Dettmeijer, Penzo ou Peretti, force est de constater qu’il existe une nouvelle « figure » de l’Unique. Même, dans la mouvance des évènements de mai 1968, on a vu par exemple, en France et en Europe des maisons d’éditions faire reparaître nombre de publications sur le sujet. Mais le meilleur est venu de France, depuis une dizaine d’années, par la conjonction des effets d’une crise des idéologies – de la critique de leurs « crises » politiques larvées – et d’une crise culturelle sans précédent, qui a pu, elle aussi, jouer en faveur d’une relecture « actualisée » des motivations profondes de l’anti-dogmatisme moderne, et donc de ses précurseurs.

C’est cette question, qui fonde, son actualité et la « clef de son classicisme », que nous allons poser au texte stirnérien. Si la question du dogme concerne la théologie, la politique, le statut même de la philosophie ou de la science, elle concernera d’abord pour nous le problème de l’éducation. C’est par là, en vérité, que Stirner entra en matière son premier pas de Diogène.

« Pour Stirner, chaque homme est l’Unique, à condition qu’il jette tout son lest idéologique (ici, l’élément religieux en fait partie) et qu’il s’établisse comme libre propriétaire de son universelle propriété. Pour Kierkegaard, « chacun, absolument chaque homme » « peut et doit » être « l’Individu », – il faut seulement que… oui, que faut-il donc ? Il faut seulement cela, qu’il soit un individu. Car « voilà, on ne peut pas enseigner cette catégorie du haut d’une chaîne. C’est une aptitude, un art … un art dont la pratique pourrait exiger, en son temps, la vie même de celui qui offre ». Or, quand on examine avec soin s’il n’y a pas quelque part, malgré tout, de détermination plus étroite, sans qu’elle soit professorale pour cela on en trouvera une, pas plus qu’une, pas plus qu’un simple mot. Mais il est là, ce mot, et il dit « Obéis ». Cela, en tout cas est interdit à l’Unique, coûte que coûte, par son auteur… »

Plutôt que de dire que « l’horizon de l’égoïsme stirnérien se clarifie à travers la problématique de la mort de Dieu » (Giorgio Penzo) il faut donc se demander comment un modeste professeur berlinois, Johann Caspar Schmidt en est venu, en faisant le procès de l’éducation maçonnique, à pressentir la « mort de la philosophie », puis se baptisant « Stirner », annonça la mort de tous les Dogmes, à commencer par ceux qui venaient de Dieu, pour surtout viser ceux qui venaient des hommes. Examinons pour reprendre les termes de la prophétie stirnérienne, comment « les philosophes savent mourir et savent renaître ». Vous avez commencé à comprendre le « Tabou Stirner » : les philosophes en parlent comme de leur bourreau, leur Judas.
Une vie
Pour situer le Stirner « pédagogique », il faudra une fois encore retraverser sa « légende ». Même prévenus des dangers, devant nous la difficulté demeure : d’un côté des livres, de l’autre une vie. Ce que l’on croit comprendre et ce que l’on croit savoir. Diederick Dettmeijer aime à rapprocher la figure de Stirner de celle d’Antoine Roquentin.