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Méditations du temps présent

De
162 pages
Ces chroniques ont pour vocation de susciter une réflexion à partir de nos expériences quotidiennes dont le rythme trop souvent nous emporte. Manière d'affirmer, aussi, que la philosophie n'est pas abstraite et séparée du monde, mais qu'elle concerne quiconque prend le temps et la peine de donner un sens à ce qu'il fait et éprouve.
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Méditations du temps présent
La philosophie à IJépreuve du quotidien

2

(Q L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion. hannattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05423-3 EAN : 9782296054233

Marie-N oëlle Agniau

Méditations

du temps présent
2

La philosophie à IJépreuve du quotidien

L'Hartna ttan

Du même auteur

En poésie
Les Moustiques dorment aussi, aux éditions Encres Vives, 2002, Colomiers Faire usage du sablier, Encres Vives, 2003 Il pleut sur les verrières, Encres Vives, 2004

Mon amour est lampe d'ogre, aux éd. L'arbre à paroles, 2003, Amay (Belgique) Délogée du monde, L'arbre à paroles, 2004 Temps bénit où fut sommeil, L'arbre à paroles, 2006

Boxes, aux éd. Gros Textes, 2005, Châteauroux-les-Alpes

En philosophie La philosophie à l'épreuve du quotidien, aux éd. L'Harmattan, 2005, collection L'ouverture philosophique, Paris

Je tâte ton faible pouls d'automne

L'autre jour, pendant les vacances, voyez comme les choses sont parfois incongrues, j'écoute une émission de radio sur le génocide. des Tutsis au Rwanda. La question est simple: qu'est-ce que le mal? Les exemples ne manquent jamais pour y répondre. Car le mal existe. Ce constat est toujours scandaleux quand le mal relève d'une action humaine, singulière ou collective. La nature, elle, n'est pas mauvaise. Et l'animal pardelà bien et mal. Aussi le mal est propre à 1'humanité. En cela, quand nous en sommes les spectateurs ou les témoins, il heurte notre sensibilité et notre raison. Qu'est-ce à dire? Les images du mal sont toujours insupportables. Son récit permet déjà une certaine distance mais à peine supportable. Dès lors la réalité du mal questionne et mobilise notre capacité à rendre raison de lui, bien sûr si nous excluons l'hypothèse d'une certaine habitude prise au mal. En ce sens, notre métier d'homme est aussi de rendre intelligible ce scandale hors norme. Grande question de la théologie et de la philosophie, question même de notre existence: commel1t donner sens à ce fait qui résiste à toute compréhension et qui pourtant l'exige? Voyons d'abord la question de l'origine du mal. Au moins deux hypothèses: le mal proviendrait d'une origine extérieure à l'homme, la nature. Il y a du mal et de la cruauté dans l'ordre naturel des êtres. L'homme fait partie de ce tout, en subit les mêmes lois. De la nature à la nature humaine, il n'y a qu'un pas. Pas de quoi fouetter un chat: 1'homme serait naturellement mauvais au regard de ce qu'il est. Nous retrouvons la logique de Sade pour justifier la réalité du meurtre. C'est donc toujours une question de force. La plus forte l'emporte. L'homme n'a qu'à assumer sa nature dans ce rapport de puissance: ou proie ou prédateur. L'impératif est simple, immoral: il justifie toujours

le pire. Ou bien, deuxième hypothèse: le mal aurait pour centre une volonté diabolique. L'ange déchu serait la cause des actions mauvaises de l'homme. Hypothèse à peine sérieuse, et pourtant, il suffirait d'y croire. A peine sommes-nous acteurs de ce que nous faisons, nous voilà extérieurs à nous-mêmes, passifs dans notre volonté. Hypothèse irrecevable quelles que soient les formes de cette pure extériorité: tout aussi bien pulsions en soi, démon irrésistible. Il faut donc chercher ailleurs, en 1'homme, mais comment? Non pas comme nature déterminée à faire le mal mais comme liberté indéterminée capable de choisir ou non le mal. Or seule cette hypothèse permet de poser le problème moral de la responsabilité. L'équation est claire quand elle ne relève pas du domaine psychiatrique: 1'homme doit être tenu pour responsable de ce qu'il fait. Il doit en répondre au regard de sa propre humanité et de celle d'autrui. D'un point de vue juridique, l'acte doit être mis en perspective, y compris dans son histoire, évalué et jugé. Sans cela, nulle mesure humaine, nulle valeur. Ainsi le mal est un des possibles et paradoxes de l'action, libre, imprévisible et en cela, mystérieuse, bien qu'il y ait des causes à ce mal que la raison même doit mettre à jour. Que la volonté puisse choisir le mal, voilà le scandale et le pourquoi. Certes on peut toujours se nier comme agent libre, on peut toujours se soumettre aux circonstances, aux événements extérieurs, au vouloir des autres, de la foule, du groupe, du système et de l'idéologie. Le mal serait commis dans une sorte d'innocence: je ne savais pas. Le scandale n'est pas moins grand. C'est toujours une conscience (aveugle ou non) qui agit, qui œuvre, qui fait souffrir un autre, un semblable. Aussi, face à ce double scandale, le langage échoue: l'acte mauvais, méchant, est d'un bourreau, d'un « monstre », acte inhumain, « barbare », d'un «fou» peut-être. Le langage confond et n'ose pas dire (en l'excluant) que c'est toujours un homme qui commet cet acte. Langage et raison savent que nous 8

atteignons là une limite. Quelque chose que la raison ne pourra jamais admettre, sans qu'elle renonce pourtant à donner du sens à ce qui détruit toute possibilité humaine de signification. Qu'on réalise ou non cette possibilité, le mal est notre épreuve constante car elle rend I'homme indigne de I'humanité. Comment nommer cela? Comment la raison et la sensibilité peuvent-elles coexister avec une réalité qui mine la valeur même de l'homme? Que répondre? Penser mais aussi évaluer, comprendre, tenter d'expliquer mais aussi créer. Ou bien sans cesse réaffirmer notre désir de vie. Agir. C'est tout un. Question de ne pas laisser le mal, l'antique et tragique flanc du monde dirait Faulkner, à ceux qui le font et à ceux qui le subissent.

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Le bon bout de la pensée

Je dois écrire un deuxième billet philosophique pour cette rentrée de septembre mais je n'y arrive pas. Ma pensée bloque sur elle-même et sur ses multiples possibilités. Ses multiples thèmes, le j ardin, le chemin, l'ennui, 1'habitude, les principes de la chevalerie errante (car figurez-vous que je relis en ce moment Don Quichotte), l'expression si étrange de «trouver la mort », l'objet d'art, etc. La liste semble infinie des choses (et « choses» ne convient pas toujours) auxquelles on pense, juste comme ça. Mais voilà, je n'arrive pas à commencer, à fixer mon attention sur un objet de pensée, je n'arrive pas à choisir le bon thème et chaque fois que je commence, les fils de la pensée s'embrouillent. Défaut de clarté, de sens, de cohérence, je ne trouve pas le bon bout de la pensée, celui qui pourrait l'enclencher et œuvrer à son développement. Bref, ma pensée lutte contre elle-même. Sa matière éprouve l'impossibilité de la forme et de la forme juste, claire, communicable, digne d'être partagée. C'est un vrai drame. Ma pensée est un bloc compact, elle est comme impénétrable et pour mieux dire, comme impensable. Nicolas de Staël parlait souvent de «terreur lente» quand toute sa puissance créatrice butait sur le mur intérieur. Par quoi commencer? Et ce commencement est-il en notre possession? Faut-il vouloir commencer? Ou bien le commencement est-il plutôt quelque chose qui s'impose à nous, comme forcé par autre chose que lui? Alors commencer ne se déciderait pas. Il y aurait là comme une échappée du commencement, une opération secrète œuvrant en creux dans ce que nous débutons. Ainsi de toute pensée qui s'élabore dans et par l'écriture. Ainsi de toute création. Telle sera la proposition de Alain. Peut-être n'est-ce pas le peintre qui va vers les tournesols à peindre? Peut-être, au 10

contraire, ou en même temps, viennent-ils à lui comme cette nécessité à peindre? Peut-être n'est-ce pas le penseur qui décide de l'objet de sa pensée mais bien plus telle expérience, tel événement dont la force, la violence, la surprise (une grande douleur, une grande joie, quelque chose qui fait sortir le sujet de sa cellule et fait en lui comme une brèche) l'obligent à s'en saisir, immédiatement et sans appel? Aussi, penser et créer sont bien deux actes qui se nourrissent de la vie et de la condition humaines. Actes fondés d'abord sur cette expérience irremplaçable de celui qui s'inscrit dans un corps et un monde. Ma pensée luttait contre elle-même non pas parce qu'elle était incohérente mais parce qu'étant vide, elle forçait des possibilités vides, sans pouvoir accueillir l'existence. De même, l'écriture ne peut pas aller plus vite que la vie. L'écrivain ne copie pas: il relance et réinvente le monde de manière sublime. Mais il lui faut ce monde. Même hideux. Dès lors, sans cette possibilité de vie, la pensée ne pense rien. Surtout pas à partir de ses seules abstractions. Penser n'est pas qu'un jeu de l'esprit. Créer n'est pas faire table rase mais table commune et vivante. Je m'énervais et voilà que soudain ma pensée s'empare de quelque chose qu'elle n'avait pas vu : sa propre impossibilité. Ses propres résistances. Accueil de ce dont elle procédait. Sa, difficulté à être au moment crucial de s'exposer pour tout autre. Enfin, cela arrive. Quelque chose comme une définition de l'espoir: une grâce, oui, une grâce qui nous arrive. Précisément en vivant. Du coup, l'évidence est retrouvée: il suffisait de poser les yeux ici au lieu de les tenir fixés là. L'espoir est mouvement. Mieux, agilité. Espérer, c'est accueillir le bon bout par lequel le système clos d'une existence se renouvelle, le bon bout fût-il obstacle, bloc, masse. L'espoir est toujours la redécouverte à plein de ce qui est présent. Ici et maintenant, être ravi. Savoir abandonner. Non pas s'obstiner mais céder. Délaisser. S'abandonner à l'involontaire. Conduite à tenir? Ou bien tenir ferme à la terreur lente qui fossilise notre être et notre pensée ou bien Il

accepter l'épreuve qui s'impose à nous: sorte de passage à vide qui surprend toutes nos facultés de maîtrise. Non pas héroïsme mais lucidité qui devient passage à l'acte. Passivité bienheureuse, plus chanceuse aussi parce qu'elle transforme et rebondit. Et sait répondre en quelque sorte à ce que Francis Ponge appelle « l'épaisseur des choses ».

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La fuite des univers

L'autre jour, on se retrouve, toi et moi, dans un très beau jardin public. Il y a des gens qui se promènent, d'autres discutent, des enfants jouent et courent et s'attrapent en riant. Il y a même quelqu'un qui lit. Quelqu'un assis sur un banc, quelqu'un qui pose son livre et semble ne plus rien faire du tout. Je me demande alors quelle est cette j oie qui participe du jardin public, cette sorte de parenthèse enchantée. N'est-ce que ce besoin d'un « espace vert» ? Que partage-t-on dans ce jardin? Peut-être bien le fait d'être homme? Ou quel mystérieux et délicieux art de vivre? Voyons d'abord ce qu'il est: un empire dans un empire ou disons qu'au sein même de la ville, il est une échappée buissonnière hors de la ville, au point de ne pas même en retenir les bruits furieux. En effet, la ville désigne l'occupation et l'activisme, l'action finalisée ou bien l'attrait, la distraction. Espace socialement ordonné, réglé, lieu de tous les échanges, de cette ville, nous en sommes les habitants. Notre maison s'y cache, autre univers mais fini, familier. Comme la ville d'ailleurs, objet fini, familier à première vue. Mais ce n'est que première vue précisément: à voir par exemple une photographie aérienne de cette ville, celle qu'on croit ou croyait nôtre, voilà soudain qu'elle nous apparaît comme étrange, telle qu'on ne la voit jamais. Telle qu'on ne la pratique jamais. Presque méconnaissable puisque tous nos repères ont changé d'échelle, à commencer par celle de l'habitude: on reconnaît à peine son quartier. A peine le chemin de l'école. Oui, nous voilà en apesanteur. Comme les anges Damiel et Cassiel dans le film de Wim Wenders, Les Ailes du désir. Spectateurs désintéressés, nous voilà minuscules en la ville vue d'en haut. Quoi, ce n'est que ça ! Mais aussi géants quand on colle son nez 13

pour y voir d'un peu plus près. Bref, toutes les proportions sont bousculées. De même, à vivre l'expérience du jardin public, nous sentons qu'il y a là un renouvellement du regard, la possibilité d'un autre point de vue sur la ville. Tout y arrive autrement, avec plus de lenteur et de patience. C'est là, en cet endroit, que la ville vient se dépouiller d'elle-même. Là nous quittons nos habits urbains, vitesse, précipitation, inquiétude, touj ours préoccupés que nous sommes par le manque de temps. La ville est le lieu de l'affairement et du bruit, tant que nous ne le percevons même plus. Mais voilà, les grilles du jardin ouvrent: c'est une autre histoire qui commence. En creux, silencieuse, plus secrète, introspective en somme (un peu comme dans une bibliothèque, un peu comme dans le jardin d'hiver d'une bibliothèque) : la ville s'éprouve autrement. Prend congé et se regarde. Parmi les gens, entre les gens, il y a des chaises vides, tiens, trois chaises vides, ou des bancs sans personne. Trace d'un passage, absence qui fait tellement écho aux voix qui tout à l'heure s'animaient. Ici, nous avons d'autres habitudes et des habitudes de fantômes. Lire, écrire, ne rien penser, penser, regarder ses pieds, regarder, regarder les autres gens, imaginer des vies, rencontrer, pleurer, prendre le temps de pleurer, respirer, voir autrement, prendre du temps pour soi quand il a l'air de manquer cruellement. Des récits se font, se croisent, se défont, se chuchotent, imprévus. Nous discutons, nous rencontrons. Nous sommes à nouveau singuliers et pour ainsi dire nous-mêmes. Comme en marge du rôle social que nous jouons. Nous voilà vacants. Attentifs. Tellement qu'on s'y étonne parfois de retrouver le sens de la nature, le chant d'un oiseau, la beauté d'une fleur. Le jardin public serait un dimanche perpétuel, véritable cliché d'éternité. Quelle en est la maison commune? Sans doute le fait de marcher dans les pas infinis des autres. Présents, absents. Passage: le jardin public se laisse traverser en même temps que nous laissons un peu de nous en lui. Il est la maison ouverte. 14

Et pourtant, le jardin ne s'oppose pas à la ville. La ville peut se vivre autrement que sur le seul mode de l'affairement et de la vitesse, inquiets que nous sommes de toujours atteindre le but. Pour cela, il faut savoir (vouloir d'abord) flâner. Du coup, la ville devient une fin en soi et non plus un simple moyen. Elle devient ce lieu fascinant où elle s'apparaît à elle-même et nous en elle. Nous voilà contemplant. Et nul besoin d'aller très loin: ce qui était familier se révèle soudain dans une profondeur inconnue, insoupçonnée. Inépuisable. Oui, la ville n'est plus cet objet fini. Elle assume (un peu comme une nouvelle monadologie) l'infinité des plis et l'entre-expression des points de vue. Il n'y a qu'à beaucoup marcher en elle, le corps et l'esprit sans cesse en mouvement. Il n'y a qu'à se laisser prendre au jeu de la gratuité et du hasard. Dire oui aux rues de traverse. Le choc sera d'autant plus grand quand nous irons flâner dans les villes mythiques.

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La peur est un petit roi

L'autre jour, en descendant les escaliers dans le noir, je me souviens d'une très ancienne peur d'enfant - terreur imaginaire mais vécue totalement et dont la seule compensation sera la chaleur protectrice et réconfortante de ceux qui nous aiment inconditionnellement. Il y avait du désir dans cette peur et quand nous progressions en elle, c'était toujours avec le sérieux de l'enfance mais aussi avec cette grâce coquine en laquelle on jouait à se faire peur. Simplement pour recevoir (alors que nous les avions toutes) une nouvelle preuve d'amour. Mais il y a dans la peur, une autre peur, quelque chose qui répugne au désir et qui en est tout le contraire. Elle affecte alors l'existence entière, vient troubler notre être et la confiance fondamentale qu'exigent l'acte et le fait de la vie humaine. Nous voilà sur le point de tout soupçonner car tout nous est étrange, tout nous agresse. Une seule chose compte: se replier à l'arrière de soi.

La bataille sera sans pitié - et nos peurs d'enfants que venait
clore la paix de l'amour nous seront détestables face à la grande menace de ce qui est, partout et toujours. A l'inverse, l'existence humaine est ce qui porte à rencontrer, à rencontrer au-delà de soi, au-delà du même. En ce sens, elle s'accorde à ce mouvement centrifuge et en accepte tacitement les risques. La peur ne risque rien. Ne rencontre rien, que des chimères. Elle opère en nous comme un rétrécissement. L'existence devient le fait subi et dangereux. Paradoxe car la peur est un puissant moteur quand nous avons peur de tout et de l'autre. Et pour peu que l'autre soit nommé comme autre et que ce nom soit comme une atteinte à « moi », alors la peur produit la haine. Haine irréductible qui n'aura pour terme que la destruction de l'autre.

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La peur de l'enfant est salutaire, elle le constitue parce qu'elle est le pendant de l'imaginaire au travail et parce qu'elle le pousse à inventer des conduites de dépassement de soi. Si l'enfant provoque sa peur - il ne cherche pas à s'y complaire. Il ne faut pas se tromper: c'est le jeu qui est le mode d'être, non la peur. Or comme sentiment général de l'existence, la peur séjourne au-dedans. C'est le grand séjour de l'homme dans sa propre conviction de peur. Grand séjour qui nourrit en même temps une certaine conception du monde, une manière concrète de vivre. Cette peur est exclusive et indiscutable: elle raisonne. Elle argumente. Elle joue en nous le refus de la vie. De ses

accidents, de ses occasions chanceuses. Ainsi la peur

-

cet

effroi devant la vie - n'est jamais neutre. Parfois rend méchant. Voilà qu'elle empêche l'aventure, force à tout suspecter, mine le terrain d'avance, véritable force d'inertie. Celui qui a peur a peur du monde, a peur d'être au monde, peur de s'abandonner à l'extériorité, à son imprévisibilité. De fait, celui qui a peur a besoin d'un cadre, d'un système, d'une idéologie pour déployer et sa peur et les raisons de sa peur. Toutes nichées dans l'existence et le rapport à l'autre. Auto-justification infinie, la peur s'organise et se loge en nous comme un pouvoir tyrannique. Son appui: l'imaginaire, toujours capable de mobiliser des scènes de catastrophes intimes et collectives. Tout est hypothèse de malheur, démesure, déferlement, contamination. Et c'est toujours le pire qui arrive, lui seul peut arriver. La peur condamne et ce qu'elle condamne en premier, c'est le beau et le bon. Ce qu'elle valorise: soi au centre, la répétition du même, le déjà connu. Tout le reste est angoisse.

La peur générale de l'existence

-

ou la peur générale de

l'autre toujours traduisible en peur concrète et active - est un aveu d'impuissance et le terrible témoignage du choix qui est fait: celui d'une éternelle tristesse et lourdeur d'âme.

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Voulons-nous vivre? Alors, préférons une attitude qui s'oppose constamment à la peur, non pas une attitude, mais d'infinies manières de recevoir l'existence et d'être en elle. Non pas vivre imprudemment mais résolument. A la façon de l'enfant qui sait rire de ses propres peurs en sachant se jouer d'elles. Avec courage et invention: il y a là matière à grandir, matière à déjouer les toutes premières illusions venues de soi. Oui, retrouvons cette sorte d' « amitié» pour la vie, amitié des troubadours qui prennent volontiers l'habit de joie pour aller dans le monde.

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