Michel Serres, Hans Jonas, Edgar Morin et l
253 pages
Français

Michel Serres, Hans Jonas, Edgar Morin et l'écologie profonde

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Description

Les principaux signes de la crise écologique se trouvent dans la pollution sous toutes ses formes : destruction des milieux naturels, épuisement des ressources, pillage de la planète, disparition des espèces, perturbations climatiques ou encore risques liés aux manipulations génétiques. Tous ces signes sont des conséquences du progrès des sciences et des techniques. Cet ouvrage présente quelques grands représentants de l'écologie philosophique : Michel Serres, Hans Jonas et Edgar Morin. Connaître leur pensée, c'est faire face aux questions écologiques de notre temps : Serres propose la signature d'un contrat naturel entre l'homme et la nature. Pour Jonas, la solution se trouve dans l'éthique de la responsabilité de l'homme envers la nature et les générations futures. Edgar Morin promeut pour sa part une éthique planétaire.

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Date de parution 26 août 2020
Nombre de lectures 2
EAN13 9782140156427
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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MICHEL SERRES, HANS JONAS, EDGAR MORIN
ET L’ÉCOLOGIE PROFONDE Raymond Maand Maan
Les principaux signes de la crise écologique se trouvent dans la pollution
sous toutes ses formes. Elles se trouvent dans la dégradation et la
destruction des milieux naturels, l’épuisement des ressources naturelles, le
pillage de la planète Terre, la disparition de certaines espèces animales et
végétales, les perturbations climatiques, l’augmentation de la population
humaine, la malnutrition, la course aux armements, les risques liés aux MICHEL SERRES,
manipulations génétiques chez les végétaux, les animaux et les humains.
Tous ces signes sont des conséquences du progrès des sciences et des Bibliothèque HANS JONAS, EDGAR MORIN
techniques modernes.
ET L’ÉCOLOGIE PROFONDECe livre présente la pensée de quelques grands représentants de l’écologie
philosophique : Michel Serres, Hans Jonas et Edgar Morin. Connaître leur
pensée, c’est entrer dans la connaissance des questions écologiques de
notre temps et découvrir leurs propositions de solution en face de cet
ensemble de problèmes qui touchent notre monde contemporain.
Michel Serres propose la signature d’un contrat naturel entre l’homme
et la nature. Pour Hans Jonas, la solution se trouve dans l’éthique de la
responsabilité de l’homme envers la nature et envers les générations
futures. Edgar Morin estime pour sa part que la solution se trouve dans
une éthique planétaire ou éthique de la modernité.
Raymond MATAND MAKASHING est prêtre du diocèse de
Luiza, recteur émérite du Grand Séminaire Saint Paul VI de
Kabinda. Il est originaire du village Kahak-ka-Kong’a Mutombw
– dans le groupement d’Itondo-Gauche, cheferie-secteur
de Mulundu, territoire de Luilu, province de Lomami – en
République Démocratique du Congo. Il est docteur en philosophie de l’université
catholique du Congo (UCC) et actuellement professeur de philosophie de la
nature, de philosophie africaine et de logique (ancienne et moderne) au Grand
Séminaire Christ-Roi de Kabue.
En couverture : © photo de l’auteur
OUVERTURE ISBN : 978-2-343-20285-3
25 € PHILOSOPHIQUE
Bibliothèque
Raymond
MICHEL SERRES, HANS JONAS, EDGAR MORIN
Matand Maan
ET L’ÉCOLOGIE PROFONDE
hi




















MICHEL SERRES, HANS JONAS,
EDGAR MORIN ET L'ÉCOLOGIE PROFONDE











Ouverture philosophique
Collection dirigée par Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des
travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels »
ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Nikos FOUFAS, De l’aliénation chez Rousseau. Genèse et
dualité d’un concept, 2020.
Yvon QUINIOU et Nikos FOUFAS, Le matérialisme en
question. Dialogue critique, 2020.
Issoufou Soulé MOUCHILI NJIMOM et Lucien Alain
MANGA NOMO (dir.), La nature humaine. Des débats
métaphysiques aux technosciences du vivant et des postulats de
la modernité politique et étatique, 2020.
Fatié OUATTARA, Éduquer, c’est humaniser. Dignité,
intégrité, laïcité et violence, 2020.
Xavier LAMBERT, Les enjeux cognitifs de l’artefact
esthétique, Tome 2, 2019.
Xavier LAMBERT, Émotion, cognition et création artistique,
Tome 1, 2019.
Jean-Yves MERCURY, Chemins avec et autour de
MerleauPonty, 2019.
Guylain BERNIER, Une autre rencontre avec le temps, 2019.
Isabelle HERBET, Effondrer la surface, La poussée des
regards dans la peinture, 2019.
François POCHON WESOLEK, La fonction de l’art selon
Nietzsche et Freud, 2019.
Dominique CHATEAU, Une esthétique japonaise, L’art et le
goût en mode flottant, 2019. Raymond MATAND MAKASHING











MICHEL SERRES, HANS JONAS,
EDGAR MORIN ET L'ÉCOLOGIE PROFONDE
Du même auteur




L'homme et la nature. Perspectives africaines de l'écologie
profonde, Paris, L'Harmattan, 2019.



























© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ‒ 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-20285-3
EAN : 9782343202853




À mes regrettés Frères : Jean Kamuang Mbeyi, Albert
Kabong Wakutshiabw, Nicodème Muamb, David Muamb
Tshisumby, Faustin Mutombw Yoyooy.





































REMERCIEMENTS


Je remercie, de tout cœur, tous ceux qui m’ont aidé, de loin
ou de près, à réaliser cette publication : le professeur Ignace
Mvuezolo Mikembi Nkueti, le professeur abbé Jean-Bosco
Matand Bulembat, les abbés Anasta Sabwe Kalenda et Félicien
Mutombo, mon beau-frère Étienne Tshibang Munyenz et ma
sœur Thérèse Musaas, les confrères prêtres du Grand Séminaire
Christ-Roi de Kabue : Jean-Pierre Tshibaka, Fréderic-Christian
Ilunga et Fidèle Muyaya.
À tous et à chacun mes sincères remerciements.































PRÉFACE


Les principaux signes de la crise écologique se trouvent dans
la pollution sous toutes ses formes, dans la dégradation et la
destruction des milieux naturels, l’épuisement des ressources
naturelles, le pillage de la planète Terre, les perturbations
climatiques, l’augmentation de la population humaine, la
malnutrition, le surarmement, les risques liés aux manipulations
génétiques chez les végétaux, les animaux et les humains. Tous
ces signes sont des conséquences du progrès des sciences et des
techniques.
L’écologie profonde soutient que la nature, dans son
ensemble comme dans ses parties, a une valeur en elle-même,
une valeur intrinsèque. Pour cette raison, elle doit être
respectée, défendue et protégée.
L’écologie profonde, au-delà des critiques qui lui ont été
adressées – critiques entre autres d’être une idéologie
antihumaniste qui sacralise la nature, ou encore d’être un
intégrisme ou un écofascisme – garde sa valeur. Elle veut tout
simplement repenser, de façon radicale, le mode de vie des
humains (surtout dans les sociétés occidentales), leur mode de
consommation et leur conception du monde.
Le texte de ce livre présente la pensée de Michel Serres,
Hans Jonas et Edgar Morin. Chacun d’eux soutient,
explicitement ou implicitement, que la nature a une valeur, et en
tant que telle, elle doit être respectée, protégée et sauvegardée.
11 Chez Michel Serres, la terre est un tout, une totalité dans
laquelle tout est en interaction. La terre est un système ; elle est
le siège d’interrelations entre d’une part, les choses du monde,
et d’autre part, le monde des hommes. Serres estime que la
solution aux problèmes écologiques d’aujourd’hui se trouve
dans la signature d’un contrat naturel qui viendrait compléter le
contrat social et exigerait un nouveau fondement juridique selon
lequel la nature cesse d’être un ensemble d’objets pour devenir
un sujet de droit, à l’instar de l’homme. À ce contrat naturel est
liée une morale qui est essentiellement une morale de l’amour
pour la terre, locale ou globale.
Pour Jonas, il y a de la valeur dans l’être ; la valeur de
quelque chose fonde, par le fait qu’elle existe, la revendication
d’être. La simple imputabilité de la valeur à un étant tranche
déjà en faveur de la priorité de l’être sur le non-être. Ainsi,
l’être du monde et de l’homme, par le fait qu’il a une valeur, est
absolument meilleur que le non-être. Dans ce sens, le monde et
l’homme doivent être préservés.
Dans sa philosophie de la biologie, Jonas rend justice au soi
et au corps, à l’homme et au monde. Entre la subjectivité du
vivant et le sujet humain, il y a un rapport de continuité. Car,
s’il y a une différence entre l’homme et les autres animaux,
entre les animaux et les végétaux, il y a également une base
commune à tous les vivants : la fonction métabolisante avec son
intériorité, son organisation, sa subjectivité, sa nécessaire
liberté, sa transcendance spatiale et sa finalité.
Dans la philosophie de Morin, le développement de
l’agriculture, de l’élevage, de la sylviculture et de la ville a fait
que les sociétés humaines font partie des écosystèmes et ceux-ci
font partie des sociétés humaines. Dans ce sens, l’écologie ne
peut rester qu’une science naturelle, sans être mutilée. Elle
intègre la sphère anthroposociale dans l’écosphère. Notre
monde est un monde des systèmes. Tous les êtres vivants :
végétaux, animaux et humains sont des systèmes. Le monde est
un tout systémique dont les éléments se tiennent les uns les
autres dans une complexité profonde. L’idée de système rejette
l’idée de réduction de l’ensemble à l’une de ses parties ; et
l’enchaînement des systèmes rejette l’idée d’objets clos et
autosuffisants.
12 Dans sa théorie des machines, Morin ne veut pas réduire le
biologique et l’anthropologique au physique ; il veut plutôt
réhabiliter le concept dégradé de physique. Nous appartenons à
la grande famille des machines, liées les unes aux autres par des
liens complexes et inextricables. Les membres de cette famille
jouissent de leur autonomie, mais ils sont aussi interdépendants.
Il y a entre eux une unité d’origine (le soleil : c’est le soleil qui
nous a faits) et de dépendance des uns envers les autres.

Edgar Morin nous appelle à comprendre la dépendance de
notre indépendance, c’est-à-dire comprendre notre d
fondamentale de la terre, de telle façon que notre indépendance
dépend de cette dépendance fondamentale. La relation de
l’homme à la nature ne peut plus être conçue de façon
réductrice et disjonctive. Dans ce sens, il faut abandonner et
rejeter la vision occidentale du monde, vision selon laquelle
l’homme est le seul sujet dans un monde d’objets. Les autres
vivants sont des sujets computants. Ainsi, ils gagnent en valeur
et en dignité, celles qui leur viennent de l’homme, le plus
évolué de leur règne.
L’auteur du Paradigme perdu enracine l’homme dans le
cosmique, sur la terre, dans la vie et dans l’animalité. L’homme
reste, du point de vue biologique, un animal comme les autres
animaux et dépend nécessairement de conditions de vie où il a
émergé. L’homme dépend de la terre qui dépend de lui. De cette
façon, cette terre dont il dépend nécessairement doit être
protégée et préservée.
Voilà l’aspect positif de l’écologie philosophique
occidentale, à travers ces quelques représentants de l’écologie
que nous allons rencontrer dans ce livre. Cet aspect positif reste
valable et peut nous aider dans nos efforts pour défendre et
protéger la nature.
Dans L’homme et la nature (Paris, L’Harmattan, 2019, p.
17), nous avions essayé de montrer que la crise écologique de
notre temps nous concerne tous et touche toutes les parties du
monde. Il est vrai qu’en Afrique, nous ne ressentons pas de la
même façon l’ampleur de cette crise telle qu’elle est ressentie
dans le monde occidental. Cependant, ces problèmes sont
globaux et n’épargnent aucune région du globe terrestre. Étant
13 globaux et n’épargnant aucune partie du globe, la recherche de
leurs solutions ne doit pas rester l’affaire d’une communauté de
penseurs ou de savants.
De même, l’ignorance qui caractérise nos populations sur la
crise écologique et sur les risques de destruction de la nature et
de l’espèce humaine qui lui sont liés a conditionné notre
recherche. Dans ce sens, cette étude voudrait contribuer à
l’éduécologie, c’est-à-dire à l’éducation à l’écologie ; car pour
surmonter cette crise écologique, chaque homme doit être
informé sur ce qui se passe dans la maison commune qu’il
habite et assumer pleinement ses responsabilités face à la
nature. Chacun doit, comme le préconise Pierre Rabhi, « faire sa
part du colibri ».













14



INTRODUCTION GÉNÉRALE


Depuis quelques décennies, des penseurs tirent la sonnette
d’alarme sur la nature. Des bouleversements s’annoncent et
donnent déjà leurs signes : le système climatique varie de façon
forte, les phénomènes rares apparaissent et perturbent les
1écosystèmes . Les plages sont souillées par des résidus
pétroliers, les fleuves sont infectés par des déchets industriels
et par les eaux usées. Certaines formes de vie, animale ou
végétale, disparaissent. Les inondations ravagent des villes
entières. Les citadins sont empoisonnés par l’atmosphère
polluée qu’ils sont obligés de respirer et qu’ils continuent à
2polluer .
En effet, depuis le début de l’ère moderne, on assiste au
développement des savoirs qui forment la science. Des résultats
auxquels cette science aboutit bouleversent la face de la terre.
Pareil bouleversement est à la fois celui de la nature et celui de
l’homme lui-même. Le progrès de la science et le
développement de la technique aboutissent à un effondrement
des valeurs autres que celles du rationnel scientifique :
3l’esthétique, l’éthique, le sacré, la culture, la vie, etc.
On assiste aujourd’hui, dans le monde, à une expansion de
la techno-science et de ses effets industriels qui conduit à des

1 Cfr. Serres (Michel), Le contrat naturel, Paris, Flammarion, 1990, p. 16-17.
2 Cfr. Dorst (Jean), La nature dé-naturée, Paris, Delachaux et Niestlé, 1965, p.
9.
3 Cfr. Henry (Michel), La barbarie, Paris, Grasset, 1987, p. 5-6.
15 catastrophes écologiques et humaines : la disparition
d’espèces animales et végétales par l’usage excessif des
produits chimiques, la pollution des eaux et de l’air, la
déforestation, la désertification, l’effet de serre, le trou dans
la couche d’ozone, le surpeuplement de la planète,...
Tous ces événements suscitent le sentiment d’une fragilité
croissante de l’environnement. Ils appellent une nouvelle
réflexion, une science, l’écologie qui, aux yeux de L. Boff, est
4un nouveau paradigme pour le monde occidental .
Le mot écologie vient du grec : oikos + logos (discours sur
la maison) et signifie « la science et l’art des relations entre
les êtres ». L’écologie n’est pas une science tout à fait
nouvelle. Depuis plus d’un siècle, à travers les travaux du
biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), elle apparaissait
comme une branche de la biologie qui étudie les relations et
l’interdépendance entre les êtres vivants et leur
environnement. Seulement aujourd’hui, « elle touche un
intérêt global, une question de vie ou de mort pour
l’humanité ». Elle devient une question pour tous, « la question
5des questions  ».
Pour L. Boff, « la question écologique nous conduit vers
une nouvelle phase de la conscience mondiale : l’importance
de la terre en tant qu’entité indivisible, le destin commun de la
nature et de l’être humain, l’interdépendance entre les êtres, le
risque apocalyptique qui pèse sur la création. L’histoire a
montré que les êtres humains peuvent être non seulement
homicides et génocides, mais aussi biocides, écocides et
6géocides  ». Plus loin, Boff montre que « notre maison
collective (c’est-à-dire la nature) est traversée de part en part par
7une faille profonde. Elle est sur le point de s’écrouler  ».
Tout ceci nous conduit à une nouvelle réflexion
philosophique. Cette réflexion est comme une réponse
à un certain nombre de questions que l’on peut se poser au
sujet des rapports entre l’homme et la nature. Il s’agit, en

4 Cfr. Boff (Leonardo), La terre en devenir, Paris, Éditions Albin Michel,
1994, p. 19.
5 Ibid., p. 27.
6 Ibid., p. 31.
7 Ibid.
16 fait, de savoir quel est le sens profond de la nature qui nous
entoure et nous abrite. Celle-ci, a-t-elle un sens et une valeur
intrinsèques ? Ou n’a-t-elle de valeur que par rapport à l’homme
qui l’habite et lui donnerait un sens ? La nature peut-elle
prétendre à certains droits ? En d’autres termes, peut-elle être
considérée comme un sujet de droit, un partenaire à
respecter ? N’est-elle pas un objet ou un ensemble d’objets
que l’homme peut exploiter et manipuler à sa guise ? Y a-t-il
des liens d’unité entre l’homme et la nature, ou un dualisme les
oppose-t-il ? La nature, dans toutes ses composantes (divine,
humaine, animale, végétale et minérale) est-elle un objet de
respect pour l’homme ?
Voilà autant des questions, et il y en a d’autres, qu’on
peut se poser et auxquelles la nouvelle réflexion
philosophique sur l’écologie voudrait apporter des réponses.
Cette nouvelle réflexion philosophique est donc à situer dans le
cadre de la philosophie de la nature, c’est-à-dire dans le cadre
« d’une pensée qui se déploie quand la ‘‘nature’’ est reconnue
8comme problème  ». Car la nature devient aujourd’hui fragile en
face des dangers que lui fait courir l’intervention de l’homme
depuis la révolution industrielle. Elle devient ainsi l’objet de
responsabilité de l’homme quant à son avenir, à l’avenir de toute
l’humanité et même de toute la biosphère.
Plusieurs penseurs se sont engagés dans la voie de cette
nouvelle exigence de réflexion philosophique sur la nature. Leurs
pensées sont très diversifiées à tel enseigne qu’on ne peut parler
9aujourd’hui d’une écologie au singulier. L. Ferry dénombre trois
courants bien distincts là où les débats écologiques ont pris une
forme philosophique. Tous les trois courants se donnent comme
tâche de défendre et de protéger la nature contre les abus de
l’homme de l’ère technoscientifique.
Le premier courant, qu’on peut qualifier d’anthropocentrique,
part de l’idée qu’en défendant la nature, c’est toujours l’homme
qu’il s’agit de défendre et de protéger. Le deuxième courant
qu’on peut qualifier d’utilitariste franchit un pas en attribuant une

8 Marty (François), « Une nature que l’homme habite », dans Colin (Pierre), et
alii, De la nature, Paris, Beauchesne, 1992, p. 21.
9 Ferry (Luc), Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992, p. 32-33.
17 signification morale à certains êtres non humains. Dans ce sens,
« tous les êtres susceptibles de plaisir et de peine doivent être
10tenus pour des sujets de droit et traités comme tels  ». Les
animaux sont donc désormais inclus, au même titre que les
hommes, dans la sphère des préoccupations morales. Le
troisième courant se trouve à l’œuvre dans la revendication d’un
droit de la nature comme telle, y compris sous ses formes
végétale et minérale.
Ce troisième courant, qu’on peut qualifier d’écologie
profonde, pose en des termes les plus radicaux la question de la
nécessaire remise en cause de l’humanisme subjectiviste qui,
depuis la révolution moderne, n’accorde une signification morale
qu’aux êtres humains. Ce courant a ses représentants. Parmi les
plus célèbres, nous avons : Aldo Leopold aux U.S.A., Arne
Næss, en Norvège, Hans Jonas en Allemagne, Michel Serres et
Edgar Morin en France.
Dans ce livre nous allons aborder la pensée de trois
philosophes : Michel Serres, Hans Jonas et Edgar Morin. Ceux-ci
ont exprimé leur point de vue sur la crise écologique de notre
temps dans des ouvrages devenus classiques. Nous pouvons les
considérer comme des partisans de l’écologie profonde. Nous
essayerons de l’expliquer, particulièrement en ce qui concerne
Edgar Morin.
La crise écologique de notre temps nous concerne tous et
touche toutes les parties du monde. En sus, l’ignorance qui
caractérise nos populations sur la crise écologique et sur les
risques de destruction de la nature et de l’espèce humaine qui lui
sont liés a conditionné notre recherche. Dans ce sens, cette étude
voudrait contribuer à l’édu-écologie ; car pour surmonter cette
crise écologique, chacun doit connaître ce qui se fait dans le
monde aujourd’hui et assumer pleinement ses responsabilités
face à la nature. Chacun doit, comme le dit Pierre Rabhi, faire sa
11part du colibri . Notre intérêt pour cette publication est de faire
connaître la pensée de ces philosophes qui ont donné leur

10 Ferry (Luc), op. cit., p. 32.
11 Cfr. Rabhi (Pierre), La part du colibri, Paris, Éditions de l’Aube, 2009, p.
18.
18 contribution à l’effort de l’humanité pour chercher des solutions
aux problèmes écologiques de notre temps.
Le premier chapitre, intitulé La problématique écologique se
donnera pour tâche de présenter l’ensemble de problèmes induits
par le progrès des sciences et des techniques contemporaines. Le
deuxième chapitre est intitulé : Michel Serres et le contrat
naturel. Ce chapitre nous présentera la vision du monde de ce
philosophe et ses propositions de solution aux questions
écologiques d’aujourd’hui. Le troisième chapitre est intitulé :
Hans Jonas : une éthique pour la nature. Il présentera la pensée
écologique de Jonas et son éthique de la responsabilité. Le
quatrième chapitre exposera la pensée écologique d’Edgar Morin
et son éthique planétaire. Il est intitulé : Edgar Morin et la
complexification organisationnelle du monde.
À travers leurs écrits, nous voulons appréhender leur vision
du monde, leur perception de l’ensemble de problèmes
écologiques et leurs propositions de solution à la crise écologique
contemporaine. Pour eux, la nature doit être défendue et protégée
pour elle-même, indépendamment des intérêts des êtres
humains ; car elle a une valeur en elle-même, une valeur
intrinsèque.
De l’avis de M. Serres, la solution aux problèmes écologiques
se trouve dans la signature d’un contrat naturel. Il s’agit d’un
contrat qui devra être signé entre l’homme et la nature, un contrat
de symbiose et de réciprocité qui ferait passer la nature du statut
d’objet au statut de sujet de droit. Ce contrat sera sous-tendu par
une morale à la fois subjective et objective.
Du point de vue de H. Jonas, la solution à la crise écologique
se trouve dans une éthique de la responsabilité de l’homme
envers la nature et envers les générations futures. L’éthique pour
la civilisation technologique rappelle aux humains leur
responsabilité envers tout ce qui est devenu fragile et vulnérable :
la nature et les générations futures.
Quant à E. Morin, les choses sont beaucoup plus complexes
qu’elles ne paraissent. Il faut d’abord situer l’homme dans son
contexte le plus large du monde physique où il est
essentiellement un être enraciné dans la nature, dans la vie et
dans l’animalité. Il est à la fois un être de nature et de culture. Il
est un membre d’un écosystème de la terre et il menace son
19 équilibre. La solution à cet ensemble de problèmes viendra d’une
éthique planétaire qui est une éthique de la modernité. Cette e ne peut être vécue et appliquée qu’au prix de plusieurs
prises de conscience complémentaires, notamment : prise de
conscience de l’ère planétaire, prise de conscience de la menace
damocléenne, prise de conscience de notre statut
anthropo-biophysique et prise de conscience de la perdition à l’horizon de nos
vies et de toute vie.

20



CHAPITRE PREMIER
LA PROBLÉMATIQUE ÉCOLOGIQUE


Introduction

Depuis quelques décennies, des penseurs tirent la sonnette
d’alarme sur la nature. Des bouleversements s’annoncent et
donnent déjà leurs signes : le système climatique varie de
manière inquiétante, les phénomènes rares apparaissent et
12perturbent les écosystèmes .
e En effet, depuis le 17 siècle, on assiste à un développement
fort accéléré des savoirs qui forment la science. Des résultats
auxquels cette science aboutit bouleversent la face de la terre.
Un pareil bouleversement est à la fois celui de la nature et celui
de l’homme lui-même. On assiste aujourd’hui, dans le monde, à
une expansion de la techno-science et de ses effets industriels
qui conduisent à des catastrophes écologiques et humaines : la
disparition d’espèces animales et végétales par l’usage excessif
des produits chimiques, la pollution des eaux, la déforestation,
l’effet de serre, le trou dans la couche d’ozone, le
surpeuplement de la planète.
Nous voulons, dans ce chapitre, aborder trois points
principaux. Le premier point tentera d’esquisser le progrès des

12 Cfr. Serres (Michel), Le contrat naturel, p. 16-17.
21 sciences et des techniques dans le monde moderne. Le
deuxième point abordera la problématique écologique comme
conséquence de ce progrès des sciences et des techniques. Le
troisième point présentera les trois courants de l’écologie
philosophique.

Le progrès des sciences et des techniques

La problématique écologique telle qu’elle se pose
aujourd’hui prend sa source dans l’expansion des sciences
emodernes de la nature au 17 siècle. Il est vrai qu’avant ce siècle
les problèmes écologiques ne sont pas tout à fait étrangers à
notre monde.
Déjà, dans l’Antiquité, avec la découverte du feu, de
l’agriculture et de l’élevage, la destruction de l’environnement
est un fait connu et certain. L’homme primitif avait à sa
disposition, par la découverte du feu, un outil d’une grande
puissance pour agir sur son environnement. Le développement
de l’agriculture et de l’élevage modifie considérablement
l’environnement de l’homme. L’élevage et l’agriculture
remplacent les animaux sauvages par leurs congénères
domestiques en même temps qu’ils remplacent les forêts et les
savanes par des champs cultivés sur lesquels poussent d’autres
13plantes : le blé, le maïs, le manioc, le riz , etc.
À cette agriculture et cet élevage anciens sont liées des
technologies de transformation des produits végétaux et
14animaux, anciennes elles aussi . Durant des millénaires qui
suivent l’Antiquité, les peuples défrichent, sèment,
sélectionnent et croisent végétaux et animaux et diversifient les
15techniques de préparation alimentaire .
Si toutes ces techniques sont anciennes, leur développement
edevient un fait crucial à partir du 17 siècle où le processus

13 Cfr. Kahn (Axel), Et l’homme dans tout ça ?, Paris, Nil Editions, 2000, p.
136-17.
14 Ibd., p. 137.
15 Cfr. Ibid., p. 137-138.
22 16s’accélère de façon exponentielle . En effet, à partir du de ce
siècle, il y a le développement des savoirs qui forment la
science et qui revendiquent ce titre ; il y a aussi, lié à ce
développement des savoirs scientifiques, le développement des
activités techniques et industrielles, un excès d’industrialisation
propre à notre civilisation contemporaine, excès
d’industrialisation visant à produire des biens de consommation
pour une population qui ne cesse d’augmenter en progression
géométrique.
e Vers le milieu du 20 siècle, après la guerre mondiale, il y a
la montée en puissance de toutes les disciplines scientifiques :
la physique, la chimie, la biologie, la médecine, accompagnée
de la montée en puissance des techniques induites par ces
sciences, techniques devenues efficaces dans l’organisation du
17travail, l’alimentation, la pharmacie, etc.
À l’Époque contemporaine donc, la situation atteint un degré
d’accélération jamais égalé jusqu’à présent. On assiste
actuellement à une prolifération des activités industrielles et
techniques qui remettent en cause et l’avenir de la planète et
l’avenir de l’humanité elle-même. Pour F. Meyer, la dynamique
de l’expansion scientifique et technologique a son rythme
propre, elle se fait sous le mode d’une variation non pas
exponentielle, mais surexponentielle, déjà dès le début de l’ère
industrielle. Il écrit à ce propos : « Or les chiffres nous
renseignent ici, non seulement sur l’existence d’une
progression, mais encore sur son rythme propre. Il ne serait sans
doute pas impossible de croire reconnaître dans cette
progression accélérée un beau cas d’exponentielle. Cependant,
si on a soin de soumettre les chiffres à l’analyse, on voit sans
hésitation possible qu’on est en réalité en présence d’une
variation surexponentielle (…). Il suffit donc d’un peu
d’attention pour constater que la croissance n’est visiblement
pas à taux constant, mais à taux rapidement croissant. Elle est
typiquement surexponentielle et désigne l’expansion

16 Cfr. Jonas (Hans), Pour une éthique du futur, Paris, Editions Paillote et
Rivages, 1998, p. 58.
17 Cfr. Serres (Michel), Éclaircissements, Paris, François Bourin, 1992, p.
247.
23 technologique comme telle, depuis le début de l’ère
18industrielle  ». C’est dire que le progrès des sciences et des
techniques se fait, depuis le début de l’ère industrielle, à un
rythme non pas croissant, mais rapidement croissant.
Pour H. Jonas, la technique recèle en son sein deux menaces.
La première menace concerne l’anéantissement physique et le
dépérissement existentiel. Il s’agit des menaces de destruction
auxquelles sont exposées la nature et l’humanité. La deuxième
menace concerne le danger de manipulation qui peut conduire à
la mise sous tutelle éthique, par exemple dans l’automatisation
du travail, le contrôle psychologique et biologique des
comportements, les formes de domination totalitaire, la
19modification du conditionnement génétique de notre nature .
Le progrès des sciences et des techniques s’est fait selon une
idéologie anthropocentrique de domination de la nature. En
effet, l’anthropocentrisme reste le trait dominant et fondamental
du progrès des sciences et des techniques : faire tout en vue du
bien de l’homme. Ainsi, pour J. Dorst, trois idées maîtresses
animent la civilisation technologique. Il y a d’abord le mépris
de tout ce qui n’est pas sorti des mains de l’homme. Il y a
ensuite le mythe de la richesse inépuisable de la terre. Et il y a
enfin la confiance illimitée dans la technologie et dans les
20produits issus du génie humain .
L’idéologie humaniste et anthropocentrique du progrès
scientifique et technique remonte au début de la science
moderne. Descartes et Bacon disaient déjà que la finalité de la
science était la maîtrise de la nature en vue de l’amélioration
des conditions d’existence et du mieux-être de l’espèce
humaine. Mais cette idéologie parcourt également toute la
période des Temps modernes. Kant disait que la destination de
la nature, c’est de rendre possible la vie humaine et la
réalisation de la finalité supérieure propre à la vie humaine, à
savoir : l’instauration d’un règne éthique, d’un règne de la
liberté, c’est-à-dire la cité des fins.

18 Meyer (François), La surchauffe de la croissance, Paris, Fayard, 1974, p.
37-38.
19 Cfr. Jonas (Hans), Pour une éthique du futur, Paris, Éditions Payot et
Rivages, p. 100-101.
20 Cfr. Dorst (Jean), La force du vivant, Paris, Flammarion, 1979, p. 119.
24 Le développement des sciences et des techniques aux Temps
modernes et à l’Époque contemporaine s’est fait également sous
le mode du scientisme, sous le mode d’une affirmation des
sciences et d’une négation des autres dimensions de la vie. Ce
développement des sciences et des techniques se fait sans
rapport avec la culture. Pour le dire autrement, l’hyper-ent des premières va de pair avec l’atrophie de
l’autre. C’est là, dit M. Henry, un nouveau type de barbarie dont
21l’homme risque de mourir .
Ce qui est mis en cause ici, ce n’est pas le savoir scientifique
comme tel, mais l’idéologie qui s’est jointe à lui, idéologie
selon laquelle il est le seul savoir possible, celui qui doit
22éliminer les autres . Cette idéologie ignore la vie, ses
propriétés fondamentales, sa sensibilité, son pathos, son
essence. C’est la vie que la science rejette et méconnaît
totalement. Et après l’avoir fait, elle se comporte comme si elle
était seule au monde et elle dicte sa loi au monde. « La science
qui se croit seule au monde et qui se comporte comme telle
devient la technique, soit un ensemble d’opérations et des
transformations puisant leur possibilité dans la science et dans
son savoir théorique, à l’exclusion de toute autre forme de
savoir, à l’exclusion de toute référence au monde de la vie, à la
23vie elle-même  ».
La technique est donc le lieu de la mise en pratique du savoir
scientifique et de son idéologie qui nie et la vie et la culture.
Ainsi, la science, à travers la technique, est une forme de vie qui
se nie elle-même et qui se tourne contre elle-même. C’est
l’auto-négation de la vie qui détermine la culture moderne en
24tant que culture scientifique . Cette auto-négation de la vie se
fait, selon Henry, de deux façons. D’abord sur le plan théorique
avec cette affirmation qu’il n’y a pas d’autre savoir que le
savoir scientifique. Ensuite sur le plan pratique, dans la
technique. « La science elle-même est une négation pratique de
la vie, négation qui s’accompagne d’une nthéorique

21 Cfr. Dorst (Jean), La force du vivant, p. 28-29.
22 Cfr. Ibid., p. 35.
23 Ibid., p. 64.
24 Cfr. Ibid., p. 93.
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