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Platon et l'homme dans les derniers dialogues

De
186 pages
Dresser le portrait de l'homme, selon une lecture platonico-platonicienne, est la fin de ce livre. On y découvre l'évolution interne de la philosophie platonicienne et le dépassement de Platon lui-même à travers ses écrits. Les derniers dialogues sont les majeurs sur cette question. L'essentiel, pour celui qui a acquis " la vision pénétrante qui est propre à la vieillesse ", c'est que l'homme devienne maître sur terre. L'anthropos est le fond de la philosophie platonicienne et surtout de son anthropologie.
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Platon et l’homme dans les derniers dialogues

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11327-5 EAN : 9782296113275

Ahmed Marouani

Platon et l’homme dans les derniers dialogues

L’Harmattan

Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Béatrice ALLOUCHE-POURCEL, Kant et la Schwärmerei, 2010. Mélissa THÉRIAULT, Arthur Danto ou l’art en boîte, 2010. Agnès BESSON, Lou Andreas-Salomé, Catherine Pozzi. Deux femmes au miroir de la modernité, 2010. Philippe DEVIENNE, Penser l’animal autrement, 2010. Claire LE BRUN-GOUANVIC, Suite de l’admonition fraternelle à Maresisus de Jan Amos Comenius. Traduction française annotée de Continuatio fraternae admonitionis comenii ad maresium, 2010. Michèle AUMONT, Dieu à volonté : ultime confidence d’Ignace de Loyola dans le Récit, 2009. Jean-Louis BISCHOFF, Les spécificités de l’humanisme pascalien, 2010. Cécile VOISSET-VEYSSEYRE, Des amazones et des femmes, 2010. Nathalie GENDROT, L’autobiographie et le mythe chez Casanova et Kierkegaard, 2009. Louis-José LESTOCART, L’intelligible connaissance esthétique, 2010. Salvatore GRANDONE, Mallarmé. Phénoménologie du non-sens, 2009.

« C’est de nous qu’il parle, de l’homme en proie à la triple problématique caractéristique de son destin, de l’individu qui cherche la satisfaction, du citoyen qui veut la justice, de l’esprit qui réclame le savoir ; et sa parole retentit singulièrement parce qu’elle émane d’un temps et d’un lieu d’origine où furent prises, dans des circonstances exceptionnelles, des décisions qui, désormais et quelques inventions qui furent faites depuis, déterminent notre culture ». François Châtelet Platon

Clinias : « Oui, par Zeus ! Etranger, tu as, je le vois « la vision pénétrante qui est propre à la vieillesse ! » Etranger : « Il est vrai que dans la jeunesse, tout homme se surpasse lui-même pour ce qui est d’avoir de ces sortes de choses la vision la plus émoussée, tandis que dans la vieillesse, il en a la plus pénétrante » Platon, Lois

Préface
L’itinéraire d’une philosophie. Nul philosophe grec n’a séduit les interprètes et les chercheurs autant que Platon. Il a représenté une source intarissable de la sagesse dans toutes ses dimensions et ses différentes manifestations. Sa philosophie a donné naissance aux doctrines de toutes sortes. Tous les penseurs n’ont fait que mettre des notes en bas des pages mémorables de sa philosophie. Aristote, qui est l’un des philosophes grecs les plus éminents et le premier maître selon une certaine tradition, n’était que l’élève de Platon. Et c’est en critiquant son maître, parfois à raison et parfois à tort, qu’il s’est forgé sa propre philosophie, qui n’est en fait que l’un des revers du platonisme. El Fârâbî et Ibn Rochd (Averroès) ont réservé des œuvres entières pour l’interpréter, voire le vulgariser, dans un esprit qui le rapproche de leur culture et leur religion. En effet cette première philosophie, au sens de premier système philosophique, est tellement riche qu’elle a présidé à la naissance de toutes les philosophies possibles. Elle est vraiment un paysage immense où des plans se disposent par ordre jusqu’à l’horizon1 et qui reste malgré les fouilles, et parfois les piétinements de certains visiteurs, à découvrir de
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Rivaud, Histoire de la philosophie, Paris, PUF. 1960, p. 233.

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nouveau. Cet univers platonicien est présent dans tout paysage particulier, autrement dit, chaque philosophe a, en fait, deux philosophies ; une philosophie déclarée, et une autre cachée. La première est la sienne, la seconde est visiblement celle de Platon. Cette philosophie s’est construite progressivement et à travers plusieurs dialogues. Ceux de la jeunesse sont naturellement moins définitifs sur les diverses questions débattues par Platon, dont celle de l’homme qui représente la pierre angulaire de cette philosophie et généralement de toute philosophie. Cet être est défini de diverses manières dans les innombrables écrits de Platon. Il est toujours objet de quête et de redéfinitions, bien qu’il soit toujours présent. Même le Timée, qui voulant parler de la nature (physis) finira par aborder la question de l’homme. Ce dialogue est le premier des quatre derniers dialogues. Les autres sont le Critias, le Philèbe et les Lois. Ces dialogues de maturité, plus précisément de la vieillesse, restent vraisemblablement indépassables sur les multiples dimensions de cet être. A : La place des derniers dialogues. L’œuvre de Platon demeure l’une des œuvres les plus riches qu’a pu réaliser un philosophe. Elle compte, d’après les investigations2 des historiens de ses textes, vingt-huit dialogues et treize lettres. Ce nombre qui ne fait pas l’objet de doute chez les modernes, était non seulement admis par les commentateurs anciens, mais augmenté, puisqu’ils y ajoutaient l’Epinomis, six dialogues douteux et quatre écrits apocryphes. Selon les différentes approches, surtout modernes, les derniers écrits de Platon sont le Timée, le Critias, et les Lois. Toutefois, certains y ajoutent le Philèbe, d’autres le retranchent de cet ensemble. Ce dialogue pose, en fait, plus
Exemple le livre d’Henri Alline, Histoire du texte de Platon, Paris, Edouard Champion, (réédition), 1995.
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d’un problème quant à son classement parmi les dernières œuvres de Platon. Il est écrit, selon certains, de la main d’Eudoxe, qui est connu pour ses idées qui défendent les plaisirs. Pour d’autres3, il ne peut figurer parmi les derniers, dont il se distingue par la présence assez remarquée de Socrate, caractéristique qui oblige ces commentateurs à le situer dans les écrits de jeunesse de Platon. Cependant Robin4, avec sa méfiance habituelle, soutient que le Philèbe est « écrit peut-être après 354 », c’est-à-dire tout juste avant les Lois. Nous croyons toutefois que le Philèbe, comme l’a bien montré Rodin5, est un des derniers ouvrages de Platon, son style est plutôt proche de celui des derniers que des autres écrits antérieurs. Sa juste place, avant ou après le Timée et le Critias, ne changera en rien son classement parmi les quatre derniers dialogues. A côté de cet argument relatif au style, l’on pourrait ajouter un autre argument plutôt thématique. En effet, le Philèbe traite de l’homme à travers le statut des plaisirs et permet de cerner cette thématique privilégiée par notre écrit. Ces derniers dialogues sont rédigés à Athènes après l’année 361, c’est-à-dire après le troisième et dernier voyage de Platon en Sicile. Ils ont un point commun : ils sont incomplets ou, voire, inachevés. En effet la partie qui manque dans le Critias est probablement rédigée mais n’est pas trouvable. En revanche, les Lois, considérées comme la dernière œuvre, n’ont pas eu leur rédaction achevée à cause de la mort de Platon. Bien plus, la structure de l’œuvre, son style prouvent qu’elle n’était pas corrigée et revue.
A. Rivaud le classait parmi les dialogues logiques, il est le dernier de la liste qui comprend : le Parménide, le Théétète, le Sophiste et le Politique ; cf. Histoire de la philosophie, op. cit. p. 195. 4 Cf. avant propos, de sa traduction des œuvres complètes de Platon, p. XIV. 5 Georges Rodin, Etudes de philosophie grecque, Paris, Vrin, (réédition) 1981, p. 91.
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Toutefois, Platon accorde à ses derniers dialogues beaucoup d’importance, il y cherche à tout dire à la fois. Les protagonistes de ces dialogues sont presque dans un embouteillage intellectuel. Chacun de ces écrits, excepté le Critias, représente à lui seul une véritable encyclopédie. La valeur de certains parmi eux était retenue par les contemporains du maître. Le Timée est considéré par ses disciples immédiats comme l’œuvre capitale. Aristote, par exemple, le cite très souvent dans la majorité de ses écrits. Il y voit une des expressions les plus caractéristiques de la pensée platonicienne. La tradition a trouvé dans cet écrit une œuvre de taille. En peignant Platon tenant le Timée, comme le symbole de sa philosophie, Raphaël n’avait pas du tout tort. L’Ecole d’Athènes est peinte autour de cette œuvre. Ce dialogue est considéré pour longtemps comme le premier d’une série de chefs-d’œuvre de la plus haute perfection6 et qui faisaient la fierté de Platon7. B : Privilégier l’homme. Si les discours des prédécesseurs de Platon sur l’homme ont revêtu, dans leur ensemble, un caractère métaphysique, coupé de la réalité grecque quotidienne ; celui de Platon allait avoir, surtout dans les derniers dialogues, un caractère plutôt historique et réaliste, en un mot, une dimension anthropologique allait voir le jour. Nous pouvons affirmer que cette nouvelle tendance est liée à la consécration de Platon à l’Académie et à l’enseignement, d’autant plus qu’à cette période, il demande au philosophe de ne pas se désintéresser de la vie sociale et du gouvernement de l’Etat. Remarquons toutefois que ce nouveau genre de recherche, plus exactement l’objet de cette nouvelle recherche, n’a pas acC. J. De Vogel : Examen critique de l’interprétation traditionnelle du platonisme, in Revue de métaphysique et de morale, 56ème année, n° 2, p. 327. 7 Rivaud, Histoire de la philosophie, op. cit. p. 284.
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quis, dès le départ et avec Platon, un statut émancipé et particulier. Cependant, l’ontologie platonicienne qui est restée, d’une certaine manière, implicite dans ses premiers dialogues, allait se révéler plus explicite et se métamorphoser en anthropologie dans le tout dernier dialogue. Nous pouvons dire que l’un des aspects de l’anthropologie des Lois se délimite par la comparaison entre l’homme et une marionnette divine tirée par des cordons opposés, et dont Platon cherche à équilibrer les forces par l’éducation8. C’est à Platon9 que revient, avant Aristote, d’ériger une ontologie où l’homme est devenu l’être privilégié des recherches. « Il n’y a pas dans le platonisme, cette vision de l’Etre total… Platon est resté fidèle à la modestie socratique, la sôphrosyné : on pose bien l’Etre total, mais la philosophie doit se contenter de morceaux d’être qu’il essaie de fixer dans les définitions »10. Ce qui nous conduit à nous démarquer de l’histoire traditionaliste de la philosophie qui voulait nettement faire d’Aristote le fondateur de l’ontologie, puisqu’il est considéré comme le fondateur de la Philosophie Première, qui « est la science de l’être en tant qu’être ou, des principes et causes de l’être et de ses attributs essentiels »11. Or cette création aristotélicienne avait pour ambiLois, 643 b-c-d-e et 644 a-b-c-d-e. Notons que ce discours rejoint de très près ce que disent les adeptes de l’anthropologie culturelle à propos de la place de la culture dans la formation de la personnalité. 9 Jean.-François Mattéi, dans Platon et le miroir du mythe (de l’âge d’or à l’Atlantide), Paris, P. U. F., 1996, p. 192, trouve qu’il « est vain de chercher une ontologie chez Platon », c’est-à-dire une théorie de l’être susceptible d’être engendrée par une méthode de « déduction logique », (p. 10). Mais un peu plus loin, il parle d’une ontologie implicite chez Platon, (p. 38), tout en reconnaissant aussi que, dans l’ontologie platonicienne, « l’intelligible est radicalement séparé du sensible ». (p. 264). Nous pouvons affirmer que l’Etre que nous cherchons n’est que celui de l’anthropologie qui a, relativement, beaucoup de similitudes avec celui de l’ontologie. 10 V. Goldschmidt, Questions platoniciennes, Paris, Vrin, 1970, p.46. 11 Aristote, Métaphysique, G, 1, 20.
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tion de dépasser la solution socratique, puis platonicienne, de cette question, c’est-à-dire celle de la définition de l’Etre, qui s’incarne dans la dialectique. Car dans « l’ontologie platonicienne est à la différence de celle de Parménide, il n’y a pas l’être, mais des êtres : les Idées »12. Notre but n’est certes pas de démontrer que Platon est le créateur de l’ontologie de toutes pièces, mais qu’il a devancé Aristote sur certains niveaux de la question, surtout au plan anthropologique. Chez Platon nous pouvons parler de l’homme grec et pas seulement de l’Homme dans l’absolu. Un certain réalisme social fait jour chez notre philosophe. C’est ce que nous cherchons à élucider dans cet écrit.

P. Ricœur, article sur l’ontologie in Encyclopédia Universalis, Volume n° 17, p. 902-903.

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Chapitre premier L’homme, cet être singulier. Introduction Bien avant les derniers dialogues qu’on qualifie généralement de dialogues de maturité et de vieillesse, Platon a longuement parlé de l’homme. L’un, si ce n’est le premier de ses écrits, nous voulons dire l’Alcibiade, en parle. C’est à travers ce dialogue que Socrate enseigne ce qu’est l’homme en tant qu’homme, l’essence de l’homme, et c’est ce qui fait de ce dialogue un véritable débat sur l’homme universel. Il est en fait un traité d’ontologie, avant la lettre, ce qui lui a permis de garder pendant longtemps une grande réputation. Il a jeté les fondements de l’ontologie en général, et il reste en réalité une référence sur plus d’un thème. Ce dialogue n’est pas seulement un repère sur la question de l’homme d’un point de vue platonicien, mais il doit être mis au premier rang des dialogues que doit lire un futur platonicien, parce qu’il remplit la condition première de toute ontologie, c’est-à-dire faire de l’homme la question initiale de toute recherche. Et c’est pourquoi personne ne peut s’opposer à la pensée qui énonce que le point de départ de tout notre perfectionnement doit être la connaissance de nous-mêmes. Toutefois cette ontologie sera, relativement, dépassée dans les derniers dialogues. S’il est vrai que les derniers dialogues contiennent des indications d’une importance sans égal aussi bien sur la théologie que sur la cosmologie platoniciennes, il n’est pas moins vrai qu’ils contiennent aussi - et surtout l’anthropologie élaborée de ce philosophe. Nous disons élaborée parce qu’ils contiennent une vision plus synthétique, voire plus cernée et moins vague sur cette question. Ajoutons à cette qualité la circularité des trois niveaux qui commande la systématique platonicienne du théologico15

physico-politique, autrement dit, les idées de la création préparent l’existant. Cette relation est déjà claire dans l’acte même de création. En créant la nature, Dieu y met tous les êtres aussi différents que contradictoires. Parmi ces êtres nous trouvons l’homme, de qui Platon a fait sa véritable quête. Cette quête a pris plusieurs orientations et s’est fondée finalement sur une vision multidisciplinaire. Cette dernière est l’objet élémentaire de notre écrit. Disons, pour commencer, que la recherche sur l’homme a pris, dans les derniers dialogues, un caractère plutôt anthropologique que philosophique. L’homme n’est plus défini comme un être abstrait, mais plutôt comme un être concret : de tel lieu, de tel âge, de tel sexe, de telle éducation et même de telle culture. Le premier devoir de tel homme n’est plus seulement, comme l’avait soutenu Socrate dans l’Alcibiade, de se connaître soi-même, mais d’agir aussi dans l’intérêt de la Cité. Cette nouvelle conception nous permet de dire que la problématique de l’homme est ancienne dans la philosophie, surtout celle de Platon, et qu’elle n’est pas la trouvaille des modernes. Et si certains historiens ou commentateurs, croyant que la question de l’homme est une question moderne13, sont allés à presque ignorer sa présence dans la philosophie de Platon, nous pouvons dire que l’essentiel de la pensée de Platon est tissé autour de l’homme. Ce qui nous permet d’affirmer, sans exagération, que tout ce qui ne parle pas explicitement de cet être dans les derniers écrits n’est finalement que le chemin qui y mène, tout est prétexte pour y aboutir. Cet être est le nombril de la philosophie platonicienne.
Notons, à ce propos, que les deux historiens de la Renaissance, André Chastel, (L’Age de l’humanisme, 1963) et M. P. Gilmore (Le Monde de l’humanisme, 1952) sont descendus au seizième siècle pour proclamer la naissance de ce questionnement avec la prise de Constantinople par les Turcs (1453), et l’apparition de Luther et l’affichage à Wittenberg des quatre-vingt-quinze articles (1517).
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En réalité, sans l’homme, aucune philosophie ne pourrait vivre. Car c’est par lui, et surtout pour lui, qu’elle est conçue. Outre cela, cette question résume, comme l’a bien exprimé Kant, toutes les questions philosophiques possibles. Toutefois, nous tenons à spécifier que l’approche platonicienne de l’homme, dans les derniers dialogues, a dépassé les limites de la simple ontologie pour s’investir dans des dimensions anthropologiques. Autrement dit, Platon ne débat plus de l’homme séparément, hors de l’espace-temps, mais il l’insère dans son double espace : la nature et la cité. Et crée ainsi des dimensions que l’homme n’avait pas acquises auparavant. A : pourquoi l’homme ? La transition de la question de la nature à la problématique de l’homme est légitimée par la constatation d’une certaine harmonie, voire d’un certain lien, entre ces deux êtres. Leurs âmes ont une certaine similitude14. Toutes les deux sont créées par Dieu lui-même. Cependant cette similitude ne doit pas nous cacher une vérité, difficile à admettre, celle de l’infériorité de l’âme humaine par rapport à l’âme cosmique. Car si cette dernière est une combinaison du Même, de l’Autre et de la moitié de chacun d’eux, celle de l’homme est faite seulement de l’Autre et de sa moitié ajoutée à celle du Même. L’absence du Même pure est à l’origine de la faiblesse de cette âme et, par voie de conséquence, de l’homme. Toutefois cette infériorité congénitale est relativement compensée par la supériorité de l’âme humaine par rapport aux âmes des autres créatures, parce qu’elle contient une partie de la nature du Même, alors que les autres n’en contiennent point. Et c’est pourquoi l’on dit que l’homme vit entre l’astre et l’animal. Cette situation, entre deux opposés, fait de l’homme un être instable, c’estRené Schaerer : Dieu, l’homme et la vie d’après Platon, Ed. La Baconnière Neuchâtel, 1944, p. 41.
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à-dire qui oscille entre deux extrêmes sans pouvoir s’identifier à l’un d’eux définitivement. Il reste néanmoins capable de regarder, de voir autour de lui, de contempler la nature et d’atteindre la vérité. Celle-ci est synonyme de raison. Car « à la différence des animaux, l’homme a été nommé anthropos : il élève sa pensée pour examiner ce que ses yeux ont vu »15. Cet état résulte du fait que l’homme ne peut être engendré par l’âme toute seule. Ce qui veut dire que cet être est condamné à se réaliser en tant qu’être double : âme et corps. N’oublions pas toutefois qu’il est en premier lieu une âme. Comme tel, il a des comptes à rendre au Dieu suprême, mais ayant un corps, il doit se référer, en même temps, aux divinités subalternes. Et ce sont ces derniers qui veilleront en fait sur lui pendant toute sa vie, mais il lui revient de prendre soin de soi-même et de son milieu, grâce à son intelligence et à son action. A cet être particulier, Platon (après Dieu, selon Platon lui-même) accorde un intérêt sans égal. Il tâche de faire de lui un être qui honore, en tant que porteur d’âme divine, son créateur, et, en tant qu’être politique, son genre. Autrement dit, l’homme doit réaliser au mieux sa définition et sa mission. Laquelle mission est réellement difficile à réaliser, mais elle n’est pas au-delà de ses capacités. Il est d’ailleurs le seul être qui se pense et définit l’univers. Le seul à pouvoir disposer d’une certaine vision du monde. Cette question - pourquoi l’homme - est certes très vague, du moment qu’elle relève d’un champ illimité de problématiques ; cependant nous la posons dans un sens très précis : celui des premières causes qui font que cet être soit comme tel, et non qu’il ne soit pas ou qu’il soit tout autrement. Ainsi il est question de sa création, de sa composition et de sa destiné. A l’encontre des deux premiers êtres (Dieu et la nature), l’homme, bien qu’il soit continuellement devant nous, pose un problème quant à sa connais15

Cratyle, 399c.

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