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Pour une réécriture du constructivisme

De
162 pages
Nous ne connaissons pas la réalité telle qu'elle existe véritablement. Au contraire, le monde est construit par le sujet cognitif. L'auteur prend ici ses distances avec l'argumentation constructiviste classique, qui repose sur des bases biologiques et psychologiques. Il vise à conférer au constructivisme des fondements philosophiques et socioculturels, ambitieux projet qui l'amène à redéfinir les concepts capitaux de conscience, d'identité, d'action, de communication, de vérité et de morale.
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Pour une réécriture du constructivisl11e

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03657-4 E~:9782296036574

Siegfried J. Schmidt

Pour une réécriture du constructivisme
Histoires & discours

Traduit de l'allemand et préfacé par Eva Kimminich et Flavien Le Bouter

L'Harmattan

SOMMAIRE Préface Remarques préliminaires 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. Il. 12. 13. 14. 15. Le mécanisme fondamental: position et présupposition Les modèles d'effectivité Les programmes de culture Conclusion 1 Histoires et discours L'agir La communication Les effectivités dues à des processus Par-delà le dualisme Conclusion 2 L'identité La morale La vérité Conclusion 3 Pourquoi une théorie des histoires et discours? 9 21 25 33 37 45 47 61 69 83 93 99 107 117 131 145 147 157 161

Glossaire Indications bibliographiques

PREFACE
Si en Allemagne le nom de Siegfried Schmidt est associé au constructivisme radical, en France, il est inconnu sauf de quelques spécialistes. Il est pourtant l'auteur d'une œuvre novatrice dans des champs aussi variés que la littérature, les médias, la culture, la communication. Il est avant tout connu pour être l'une des figures majeures du constructivisme radical, courant de pensée avec lequel il a toutefois très tôt pris ses distances. Déjà dans ses premiers livres, mais surtout dans Kognitive Autonomie uncl soziale Ordnung (1994), il avait tenté une explication culturaliste du discours, s'opposant ainsi à la fondation simplement naturaliste des constructivistes radicaux. Dans Histoires&discours, il se donne pour projet ambitieux de fonder philosophiquement le constructi visme. Dans une certaine mesure, il revient ainsi aux origines de sa propre réflexion puisque c'est en philosophie que Schmidt a été habilité, avec une thèse qui portait sur l'articulation du langage et de la pensée, de Locke à Wittgenstein. La lecture d' Histoires&discours présente au lecteur français une triple difficulté. Tout d'abord, le style de Schmidt se prête difficilement à la traduction car l'auteur use d'une syntaxe sophistiquée, joue avec les préfixes de la langue allemande et crée des néologismes pour les besoins de sa métathéorie. En outre, l'ouvrage présente une densité conceptuelle et un niveau d'abstraction qui peuvent décourager le lecteur. Ecrit dans le désert du Namib, le livre peut presque faire penser à une méditation par laquelle Schmidt a cherché à exprimer sa réflexion théorique dans sa forme la plus épurée. Fort heureusement, au fil de la lecture, cette théorie des histoires&discours s'éclaire, notamment dès lors qu'elle vient à s'appliquer à des problèmes centraux de la tradition philosophique. Enfin, et plus fondamentalement, le livre s'inscrit dans des problématiques largement ignorées en France. Schmidt se propose en effet de prendre ses distances avec le constructivisme radical et certains de ses développements alors même que ceux-ci sont inconnus en France. En particulier, le livre peut difficilement être compris sans

un minimum de connaissance de l'œuvre de Niklas Luhmann, auteur le plus influent dans les sciences sociales en Allemagne depuis une vingtaine d'années et dont les ouvrages majeurs ne sont malheureusement pas traduits en français 1. C'est pourquoi, avant d'entrer dans les problématiques même du livre, nous nous proposons d'en préciser l'arrière-plan théorique.

Le constructivismeradical se donne d'abord comme « un nouveau
paradigme dans un discours interdisciplinaire »2. Par-delà les différentes approches, ce courant de pensée repose sur des principes fondamentaux partagés, qu'Ernst von Glasersfeld expose de la manière suivante. La connaissance n'est pas reçue passi vement par le biais des sens ou de la communication; elle est au contraire activement construite par le sujet cognitif. La fonction de la cognition est adaptative et sert à l'organisation du monde du sujet et non à la découverte d'une réalité ontologique objective.3

Et si ce constructivisme peut être dit radical, c'est « parce qu'il
rompt avec la convention, et développe une théorie de la connaissance dans laquelle la connaissance ne reflète pas une réalité ontologique «objective », mais concerne exclusivement la mise en ordre et l'organisation d'un monde constitué par notre

expérience ».4 C'est pourquoi le constructivisme substitue au
concept de réalité (Realitilt), conçue comme une substance reposant en soi et indépendamment du sujet, celui d'effectivité (Wirklichkeit), comprise comme une construction du sujet. En ce sens, le constructivisme se définit par opposition au réalisme. Le constructivisme s'oppose bien sûr en premier lieu à un réalisme naïf selon lequel l' effecti vité reflèterait la réalité. Mais il s'oppose aussi à ce réalisme critique qui s'est imposé comme l'épistémologie académique et pour lequel nous convergerions vers la réalité par la falsification des théories. Or, pour le constructivisme, une telle conformité, qu'elle s'appuie sur un réalisme naïf ou critique, ne saurait être vérifiée de manière ultime

et définitive. Schmidtdit en ce sens que « si l'effectivité rejoignait
un jour la réalité, elle ne le remarquerait pas »5. En conséquence, le constructivisme renonce à définir la vérité en termes de conformité pour la définir en termes de « viabilité »6.

la

Si le constructivisme radical avance qu'il n'y a pas de con.élation entre notre perception et le monde extérieur, il faut alors se demander comment nous pouvons faire l'expérience d'un monde stable. En s'appuyant sur Vico, Glasersfeld répond que «si le monde que nous connaissons et dont nous faisons l'expérience est nécessairement construit par nous, il n'est alors guère surprenant qu'il nous apparaisse de manière relativement stable. [...] Le monde vécu est ainsi et est nécessairement ainsi parce que nous l'avons fait ainsi »7. Il n'en reste cependant pas moins que tout constructivisme se doit d'analyser les mécanismes qui permettent de conférer une stabilité à un monde intersubjectivement construit. La relation entre la connaissance et la réalité ne doit alors plus être comprise comme une correspondance isomorphique mais une adaptation ou convenance (Anpassung) au sens fonctionnel. Glasersfeld prend l'exemple d'une clé. «Une clé convient si elle ouvre la serrure qu'elle est supposée ouvrir ».8 Le concept de « viabilité» désigne précisément cette relation de convenance. Le critère de la viabilité ne vaut pas seulement pour la construction individuelle du monde mais aussi pour les théories scientifiques. Une théorie ne doit pas être évaluée selon le critère de la conformité avec la réalité mais d'après son utilité. «Le concept de viabilité remplace celui de la vérité ontique: cela signifie que la confirmation du savoir n'est pas recherchée dans une impossible comparaison avec la réalité, mais dans son utilité face à des obstacles que nous rencontrons en poursuivant nos buts »9. Il va aussi sans dire que le constructivisme applique à luimême ce critère et qu'il ne se considère pas comme vrai en un sens ontologique, mais comme utile. Dès 1987, Schmidt soulignait qu'une telle conception pragmatique du savoir permet de dissoudre les faux problèmes de la tradition philosophique. Le basculement du vrai vers l'utile qu'opère le constructivisme « permet de faire disparaître toute une série de problèmes traditionnels tenaces de la théorie de la
connaissance» 10.

Ces thèses fondamentales ne sont pas une invention du constructivisme radical. Celui-ci s'inscrit au contraire dans une

Il

tradition qui remonte aux sceptiques grecs, Descartes, Vico,

Berkeley, Kant

et

d'autres Il .

Mais

le

constructivisme

contemporain a ceci de particulier qu'il s'est développé à partir de résultats issus de la cybernétique, de la théorie des systèmes, des sciences cognitives ou de la biologie. De ce point de vue, un apport décisif a été la théorie de l'autopoïèse, développée par le biologiste chilien Humberto Maturana. Cette théorie est incontestablement l'apport le plus riche au constructivisme. Elle n'a pas eu seulement une grande influence en biologie et dans la recherche sur le cerveau mais aussi dans les sciences sociales et la psychologie. Maturana définit les systèmes autopoïétiques de la manière suivante: «une classe des systèmes dans lesquels chaque élément est défini comme une unité composée (système), comme un réseau de productions d'éléments qui (a), par leurs interactions, constituent et effectuent de manière récursive le réseau des productions qui les a eux-mêmes produits; (b) qui constituent les frontières du réseau en tant qu'éléments qui participent à sa constitution et à sa réalisation; et (c) qui constituent et réalisent le réseau en tant qu'unité composée dans l'espace dans lequel il existe» 12.Ce modèle met en évidence un couplage opérationnel entre l'être vivant et son environnement, qui consiste en une double dynamique d'autorégulation interne de l'organisme et d'adaptation optimale à son milieu et dont peut émerger un nouveau couplage. C'est dans la systémique de Niklas Luhmann que le constructivisme a connu ses prolongements les plus profonds et les plus originaux. Le cœur de la pensée luhmannienne est une théorie de l' autopoïèse qu'il reprend à Maturana et Varela en l'aménageant d'ailleurs profondément à partir d'autres apports théoriques. Luhmann se fonde tout d'abord sur la logique différentialiste de George Spencer Brown et la cybernétique de second ordre développée par Heinz von Foerster. Ces théories ont notamment élaboré le concept central d'observation. Par ce terme, il ne faut pas entendre une simple contemplation mais l'opération de base

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par laquelle est créée une distinction, celle-ci étant la base de toute connaissance. Il faut aussi faire remarquer qu'une observation peut elle-même être observée par une autre observation, qui est nommée «observation de second ordre ». En cela, ces théories s'éloignent d'une conception de la connaissance fondée sur un rapport à un objet puisque les observations se rapportent non à la réalité mais à d'autres observations. Il n'y a donc que des observations et des observations d'observations qui s'entrecroisent sans procurer une position de surplomb permettant l'accès à une réalité objective. Pour Luhmann, il n'existe pas un point de vue privilégié qui donnerait accès à une conception objective du monde et toute observation est de ce fait relative à un cel1ain point de vue. A cela s'ajoute qu'il n'y a pas d'observation sans un contexte qui crée une tache aveugle. Cet angle mort ne constitue pas un simple défaut, mais une condition transcendantale qui, en rendant possible la connaissance, interdit l'accès à la réalité. Même les penseurs du soupçon, qui estiment pouvoir mettre à jour la tache aveugle des observations en en démasquant les intérêts cachés, ne sauraient atteindre une position dénuée de toute tache aveugle. Seule une observation de second ordre peut observer cet angle mort, observation qui possède elle-même son propre angle mort. Luhmann se sert aussi de la logique de Spencer Brown pour décrire une situation originaire dans laquelle l'orientation est impossible. Cette situation est conçue comme un «unmarked space », c'est-à-dire un espace de totale indétermination, sans limites et signalisations définies. Un choix contingent, une première sélection, doit donc être effectué pour sortir de cette indifférenciation; cette première référence crée un début de structuration du possible et de l'orientation. De cette manière, un ordre est né de l'indifférencié (orcler Jron1-noise): telle est la réponse qu'a fourni le systémisme constructiviste au problème de l' orientation. Luhmann conçoit les systèmes psychiques et sociaux comme des systèmes autoréférentiels ou autopoïétiques. Cette thèse de l'autopoïèse ne peut se comprendre que par distinction avec la théorie des systèmes de Parsons. Celui-ci conçoit le système

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comme une structure relativement immuable qui se distingue d'un environnement, source de perturbations et contre lequel le système cherche à maintenir son équilibre. Au contraire, le systémisme luhmannien pose le système comme différence (systèmeenvironnement). L'identité d'un système ne consiste donc pas en une identité interne, en un maintien d'une structure immuable, mais est posée par la différence avec son environnement, par le maintien de ses frontières avec son environnement. Pour Luhmann, « à l'inverse de Parsons, la bounclary lnaintenance n'est
pas une fonction de la pattern n1aintenance, mais celle-ci est une fonction de celle-là» 13. La distinction entre le système et son environnement ne doit plus être comprise comme un donné mais comme une opération du système lui-même. C'est ainsi que l'on passe d'une conception substantialiste à une conception différentialiste de l'identité qui met au cœur de la compréhension des systèmes le travail de la différence.

Ces théories constituent l'arrière-plan à partir duquel se constitue le dessein de Histoires&c/iscours. Le projet de Schmidt dans cet ouvrage est clairement affirmé dans les remarques préliminaires: il s'agit pour lui d'approfondir la refondation du constructivisme qu'il avait initiée dans Kognitive Autonolnie uncI Soziale Orientierung en répondant à l'objection de dualisme qui lui a été faite. En effet, dès son livre paru en 1994, Kognitive Autonomie und Soziale Orientierung, Schmidt se démarque d'un constructivisme radical qui se fonde uniquement sur les résultats de la biologie, de la neurologie et des sciences cognitives. En s'opposant à George Spencer Brown et Niklas Luhmann, il affirme que les opérations d'un observateur ne se réalisent pas dans un « unn1arkecl space ». Au contraire, pour Schmidt, les observateurs opèrent toujours déjà dans un espace déterminé culturellement et socialement structuré. La thèse constructiviste ne saurait donc être fondée sur des bases uniquement naturalistes; seule la fondation du constructivisme sur des bases socioculturelles permet de l'accomplir. Dans Histoires&c/iscours, le projet de Schmidt est cependant plus ambitieux, plus philosophique, si tant est que la philosophie

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est moins la description empirique des objets ou du sens - tâche qui incombe aujourd'hui aux sciences - que l'intelTogation sur l' objectité elle-même ou le sens du sens. Si un tel déplacement des sciences vers l'ontologie est nécessaire, c'est que, pour le dire en termes constructivistes, la réflexion sur la possibilité même du sens - le sens du sens constitue la tache aveugle des sciences de la communication. Plus précisément, il s'agit pour Schmidt de fonder le constructivisme sur une ontologie dénuée de présupposés dualistes. En un sens, le constructivisme n'a pas été à la hauteur de sa prétention, n'a pas été assez radical, dans la mesure même où son point de dépal1 implicite est l'existence d'entités substantielles, reposant en elles-mêmes et opposées. Le livre a donc une portée critique en ceci qu'il cherche à mettre au jour la tache aveugle du constructivisme. En effet, en décrivant l'observateur comme un constructeur d'objet, il présuppose implicitement l'existence de deux entités, la conscience et l'objet, qui n'entrent en relation que dans un second temps. L'objet est ainsi traité selon Schmidt «comme un en-soi ». L'auteur est ici beaucoup plus proche de la phénoménologie husserlienne et se tient au plus près de l'idée d'un «a priori universel de corrélation» 14: conscience et objet ne sont pas deux substances en soi qui entreraient par après, au demeurant de manière assez énigmatique, en relation. Ce qui est premier, c'est la relation ellemême, dont le processus constitue les deux pôles que sont la conscience et l'objet. Il n' y ad' objet qu'en tant que référent et de conscience qu'en tant que pôle de référenciation. «Sans constitution d'objet, affirme Schmidt, la conscience ne peut donc être pensée et, sans conscience, il n'y a pas d'objectité ». Cette critique du dualisme vaut aussi pour Luhmann. Schmidt reproche à ce dernier de rester prisonnier d'un dualisme implicite. En effet, selon Luhmann, les systèmes cherchent avant tout à réduire la complexité de leur environnement. Or, d'après Schmidt, la thèse d'une réduction de la complexité par les systèmes présuppose l'existence d'une complexité indépendante des systèmes. L'idée d'une réduction de la complexité supposerait ainsi la substantialisation du système et de l' environnement (et

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donc un dualisme ontologique) qui n'entreraient que dans un second temps en relation, à travers le travail de réduction de la complexité. Or, pour Schmidt, la complexité n'est pas un donné préexistant à des systèmes qui chercheraient ensuite à la réduire. Elle est bien plutôt le résultat d'un processus: c'est le travail même de schématisation des systèmes qui produit la complexité. Ainsi, selon Schmidt, «les systèmes ne récluisent pas la complexité; ils procluisent au contraire, par leurs opérations, une complexité spécifique à un système et compatible avec lui ». Contre cette ontologie dualiste, encore à l' œuvre dans le constructivisme, Schmidt propose de concevoir les objets non comme des substances mais comme des résultats de processus de réflexion. Ce faisant, il montre que les problèmes traditionnels de la philosophie ne sont que des faux problèmes qui se dissolvent à la lumière de cet approfondissement du constructivisme. Deux difficultés fondamentales se posent à l'agir humain: l'élaboration de la contingence et la conciliation de l'autonomie cognitive avec l'orientation sociale. Par «élaboration de la contingence », Schmidt entend que, dans tout ce qu'il fait, l' homme se doit de choisir parmi une multiplicité de possibilités. Par conciliation de l'autonomie cogniti ve et de l'orientation sociale, il entend qu'en société l' homme doit rendre compatible le fait que chaque sélection se fait dans une situation toujours particulière et spécifique et qu'en même temps cette sélection contingente doit correspondre aux conditions d'une orientation sociale, bref s'inscrire dans la société. En d'autres termes, comprendre l'homme, c'est essayer de saisir une libel1é conditionnée. L' homme n'a pas le choix, il doit choisir; mais il ne peut s'orienter que dans un espace aux contours définis, un « n1arked space ». En bon constructiviste, Schmidt exclut une solution qui passerait par une «adaptation aussi objective que possible à la réalité ». Le principe général de la réponse à ces problèmes tient en une philosophie des histoires&discours selon laquelle la contingence est rendue invisible grâce à un rappol1 à un savoir collectif que chacun présuppose chez les autres.

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Que faut-il entendre par là ? Histoires et discours sont les produits d'un «mécanisme fondamental» qu'il décrit, en

s'inspirant de Hegel, comme une « connexion autoconstitutive de
position (...) et de présupposition ». Lorsque nous réalisons une position, par exemple en effectuant une action ou en pensant à une idée, nous optons pour une possibilité parmi de multiples possibilités. Nous optons par exemple pour A plutôt que pour B. Mais en faisant cette distinction nous présupposons - le plus souvent inconsciemment - une autre position, que Schmidt nomme «présupposition ». Suivons l'exemple qu'il donne. Décrire une personne comme jeune nécessite de faire la distinction jeune/vieux. Mais cette distinction présuppose elle-même la catégorie sémantique de l'âge. C'est pourquoi Schmidt, reprenant ici S. Jünger, peut affirmer qu'il n'y a de différence que par une unité et d'unité que par une différence, de la même manière qu'il n'y a des positions que grâce à des présuppositions et des présuppositions que grâce à des positions qui les mettent en œuvre. C'est ce jeu de positions et de présuppositions que Schmidt nomme «histoires&discours ». Il fournit un modèle d' effectivité qui permet aux membres d'une société de s'orienter. Les catégories et les différenciations sémantiques fonctionnent en effet comme « système pour les options d'orientation du sens ». C'est dire que l'expérience d'un monde stable et viable ne tient pas à l'existence d'un réel substantiel mais à la construction d'un savoir collectif présupposé, qui conditionne un champ du possible pour l'orientation des membres de la société. Ce principe abstrait est rendu beaucoup plus compréhensible dès lors que Schmidt l'applique aux problèmes de l'identité, de la morale et de la vérité et montre comment la «contingence universelle, c'est-à-dire l'absence de fondement» est transformée en une « contingence stable ». L'identité doit être comprise non comme un ensemble de caractéristiques reposant dans une substance sociale ou individuelle mais comme le produit d'un processus de réflexivité. Pour ce qui est de la vérité et de la morale, Schmidt mène une

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analyse parallèle. Elles obéissent à ce mécanisme fondamental qui permet de résoudre le problème de la contingence. Elles ont pour fonction d'invisibiliser la contingence des orientations en servant d'interrupteur pragmatique de la légitimation grâce à ce savoir collectif qui co-oriente les actants. Dans les deux cas, il s'agit pour Schmidt d'éviter le «piège ontologique» qui consiste à substantialiser les différences bien/mal ou vrai/faux et à poser les vérités et les principes moraux comme des absolus. Afin d'orienter l'action et la communication dans une société, vérité et principes moraux se donnent comme des principes allant de soi - leur efficacité exigeant leur invisibilisation - ; leur mise en question ne peut avoir lieu qu'en cas de conflits ou de désaccords graves et par une observation de second ordre. La force de l'argumentation de Schmidt tient à ce qu'il ne se contente pas de dénoncer l' en4eur des théories dualistes; il en décrit également la genèse en montrant que c'est la nature même du processus d'invisibilisation de la contingence qui conduit à une ontologie qui oppose des entités existant en soi (le bien/le mal, le vrai/le faux...), polarités qui peuvent aussi se figer en des dogmes dangereux. C'est pourquoi un intérêt majeur de la théorie de Schmidt est de proposer un perspectivisme qui en appelle pourtant à notre responsabilité et à notre créativité. Il échappe ainsi au reproche de conservatisme qui est souvent fait au constructivisme, notamment luhmannien. D'un côté, Schmidt remet en cause une conception dogmatique du savoir pour laquelle il serait possible de fonder la connaissance ou la morale sur des principes absolus. Et son livre affirme sans ambiguïté que la hiérarchisation des ordres d'observation ne doit pas être comprise comme une amélioration de la qualité de l'observation mais comme un simple changement

de direction d'observation. D'un autre côté, Schmidt souligne « les
possibilités créatives pour l'élaboration de la contingence» qu'offrent nos sociétés. La conscience de la contingence doit permettre de lutter contre toutes les formes de pouvoir cherchant à se justifier illégitimement par la possession de la vérité. Mais elle rappelle aussi aux hommes leur responsabilité dans leur choix de

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