Recherches sur Emmanuel Lévinas et la phénoménologie

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Français
125 pages
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Description

Les recherches présentées dans ce volume visent à analyser l'évènement comme le concept fondamental de la phénoménologie d'Emmanuel Lévinas. Cette phénoménologie elle-même se présente comme un évènement. Phénoménologie qui laisse à advenir la différence de l'autre : la venue de l'autre dans sa différence est un évènement, et la pensée qui tente de dire cette venue est aussi un évènement.

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Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 109
EAN13 9782296245969
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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INTRODUCTION

Les recherches, dont nous présentonsici les résultats,visentà
analyser l’événement comme le concept fondamental dela
phénoménologie d’EmmanuelLévinas.Cette phénoménologie
ellemêmese présentecommeun événement.Phénoménologiequi
laisse advenir la différence de l’autre : la venue de l’autre dans sa
différence est un événement, etlapenséequitente de direcette
venue est aussiun événement.Réfléchir surl'événement, dans sa
facticité,astreint à restituer àlapensée elle-mêmesoncaractère
d'événement, produitetdéterminé par uneréalité en devenir,carla
pensée de l'événement, en tant qu’elle est instituée, est relative à
uneconsciencesubjective.
Lapensée de l’événement est, en même temps, un événement
de lapensée. De lasorte, elle n’est pas une pensée qui se constitue
commeunsavoir, mais comme lapenséequi,touten détenant une
dimension de laconscience, s’ouvre à l’inédit,à cequivientet qui
n’est pas le fait du sujet pensant.Mais comme effetdesens,
l’événement manifeste que l'histoire, entendue comme succession
déterminée des causesetdeseffets, nesuffitpaspourpenserla
production etlesurgissementdunouveau.Laproduction du
nouveau secomprend icicomme devenir, etlesurgissementdu
nouveau commeadvenir.L’événement, en tant que ce quiadvient
de l’extérieur de l’histoire comme totalité close, produit un devenir
dans l’histoire.Le visage de l’autre (ou dechaque être humain)
comme événementestpurjaillissementdesoi dans sanouveauté
radicale, etdonne les conditionsdeson propreavènement.Ainsi
compris, l’événement du visage, en tant qu’expression ou langage,
doit rendre possibleune histoire intersubjective.L’événement du
visage à ce titre ne relève pas de l’effectivité du fait historique,
mais de lapossibilité de rendre possible l’histoire, d’ouvrir
l’histoire.
C'estencelaprécisément que l'événementestdifférentdufait
quelconque etde la sériecausale, et surgit commeun point
singulier remarquable,c'est-à-direunad-venir.Entant qu'il

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projette dans le passé et dans l’avenir une alternative nouvelle pour
l'humanité, l'événementappartient à une percée entre l’avoir-été et
le devoir-être, entre lecontingentetcequi estcomme devantêtre,
entre lapermanence etlesurgissementextraordinaire dunouveau.
Penser l’événement chezLévinas oblige àassumer la
difficulté de direavec lui l’au-delà de l’être, d’analysercequi, de
manièreconstitutive,necesse devenir(Infini),cequi n'estjamais
donné etnepeutpasêtre donné, dans son éventualité même,àla
geste d’une pensée de l’être.En effet,penser l’événement est-ce
possible?Peut-on raconter l’événement de latranscendance dans
l’histoire, danslapermanence duconceptetdansleprésent
historique?Peut-on dire l’avènement de l’Infini dans le fini?
Dans un passage deson ouvrage intituléDeDieuqui vientà
l’idée,Lévinasécrit:«l’idée-de-l’Infini-en-moi (…) me vient dans
1
la concrétude de ma relation à l’autre homme».L’idée de l’Infini
n’est pas une production de maconscience mais, précisément, elle
« mevient ».Ace titre, elle est de l’ordre de l’événement, car
2
l’événement, c’est ce quiarrive.Mais l’idée de l’Infini ne me
vient pas d’un ciel étoilé, elle me vient, formellement, de« ma
relation à l’autre homme»,entenduecommecequi déborde la
conscience enavant en tant que relationavec ce qui n’est pas
assimilable, etenarrière entant querelationavec cequi est
antérieur à laconscience.L’idée de l’Infinime vient,selon
Lévinas, dans larelation sociale, dans macrainte pour l’autre
homme et pour samort.Lavie pourautrui structure l’éternité
radicale de l’Infini.L’Infini se rencontre comme l’émergence dela
transcendance dans le visage d’autrui.Latranscendance, entant
3
quetracede l’Infini, jaillit dans laproximité de l’autre homme, à
travers l’irruption de son visage, dans l’ordre phénoménal de
l’apparaître.Mais, le visage dans sonapparaître, gardesa
singularité et saparticularité etne peutêtreremplacé par une idée
abstraite.Parlevisage, latranscendance jaillitdanslasensibilité,
de sorte que laproximité radicaleavecautrui n’annule pas la
séparation.

1
E.Lévinas,De Dieu qui vient à l’idée,Paris,J.Vrin, 1998, p. 11.
2
Le motévénement vientdulatinevenire,arriver.
3
Latrace ici ditcequi fait signeverscequi est toujoursdéjàpassé,cequiala
passéecomme moded’être.

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Vouloirdéfinirlesconditionsdepossibilité du surgissement
de l’événement dans la relation intersubjective exigeque nous
réfléchissions surlesmodalitésde discrimination parlesquelles
Lévinasnomme l'événement.Il s’agirad’abord de montrerque
pourLévinas,être sujet, c’est s’enfermer dans lasolitude d’un
corps, de sorte que larelation à l’autre ne s’accomplit pas comme
fusion extatique oucommeconnaissance, maiscommeséparation:
Lévinas s’oriente vers unepensée de ladifférence originaire.Nous
établironslecaractèreabsoludu sujetcomme même,àtravers
l’analyse de l’événement d’être,avant de le confronter à l’autre ou
à l’événement du visage.L’homme, chezLévinas, semble être
condamnéàoscillerentre lasolitude,qui leramèneàlui-même, et
laperte du sensdesasingularité qui le fait glisser dans l’anonymat
de lanuit, danslaneutralité de l’être.Seule laparousie de l’autre,
en tant qu’événement par excellence, interdirait que tout revienne
auMême.Larencontreavec l’autre, en tant qu’événement pur, est
unerencontreavec cequi destitue lesujetdesamaîtrise desujet,
enretournant sonactivitéàlapassivité.
Il s’agiraensuite d’éluciderles rapportsentre lapensée
lévinassienne et ses sources, particulièrement de l’orientation que
Lévinasdonneàlatraditionphénoménologiquesurlaquestion du
passage de l’être comme événement(primauté du sens ontologique
de l’être) à celle de l’événement comme langage (priorité du
rapportà autrui).Lequestionnementlévinassienvisantàétablirle
statutdudiscoursphilosophique s’effectue à travers un dialogue
4
avec Husserl etHeidegger.Lévinastente d’attribuer une nouvelle
tâcheàlaphénoménologie husserlienne.

4
Lévinasécrit:«C’est sans doute Husserl qui est à l’origine de mes écrits. C’est
à lui que je dois le concept de l’intentionnalité animant la conscience et surtout
l’idée des horizons de sens qui s’estompe lorsque la pensée s’absorbe dans le
pensé, lequel a toujours la signification de l’être. Je dois avant tout à Husserl –
mais aussi à Heidegger–lesprincipesdetellesanalyses, lesexemplesetles
modèles qui m’ont enseignés comment on retrouve ces horizons et comment il faut
leschercher(…) Cependant, dans l’analyse phénoménologique de cette
concrétude de l’esprit, apparaît chez Husserl –conformémentàunevéritable
tradition occidentale–un privilègedu théorétique,un privilègede la
représentation,du savoir ; et,dès lors,du sensontologique de l’être (…) Là (…)
est la raison pour laquelle ma réflexion s’écarte des dernières positions de la
philosophie transcendantalede Husserlou,du moins,deses formulations. »
(Entre nous,Paris,Grasset, 1993, p. 133-134.)

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Encritiquantleprivilège du théorétique etde lareprésentation
danslaphénoménologie, ilrecherche levécunonthéorique etnon
thématique.Laphénoménologie de l'objet(laforme)setrouve
ainsiconduitevers unephénoménologie de l'événement(matière
ouinfini), entenduicicommecequi, necessantd'arriver, n'est
jamaisoffertetne peutpasêtre offertdans sapossibilité même,
non parimpuissance, maisde manièreconstitutive.
Certes,Heideggeravaitdéjàopéré lepassage de la
phénoménologie de la forme à la phénoménologie de l’être à
traverslaquestion de ladifférence ontologique.SelonHeidegger,
à la distinction entre l’intuition et l’intention, il faut substituer la
5
différence entre l’être et l’étant.MaisLévinasentendsurpasserla
différence ontologique heideggérienne par l’éthique, à travers une
reconduction de l’être vers son «autre »,vers unautrement
qu’être.En effet,«la transcendance de l’être qui se décrit par
l’immanence n’est pas l’unique transcendance dont parlent les
philosopheseux-mêmes.Lesphilosophesnousapportentaussi
6
l’énigmatique message de l’au-delà de l’Être».Lepassage de
l’être à son «autre» coïncide, d’une part,avec laremontée du Dit
au Dire originel et, d’autre part, le Dit peutapparaître déjà, dans
uneproposition, commeporteur d’une trace du Direqui rend
possible lareconduction duDitontologiqueau sens d’un Direplus
ancienquetoute ontologie.

5
Jean-Luc Marion fait remarquerà ce propos:«Ladifférence ontologiquedéfinit
entièrementlapercée accomplie (sinonachevée) parHeidegger ;premièrement
parce qu’elle déplace la phénoménologie de la connaissance des étant à la pensée
de l’être, d’abord selon l’ontologie fondamentale, puis selonl’Ereignis.
Deuxièmementparceque ladifférence ontologique permet seule de faire le départ
entre lamétaphysiqueet– attachée à l’être comme uniquement l’être de l’étant
en vue de l’étant – et la pensée de l’être comme tel, c’est-à-dire de pratiquer une
«destruction de l’histoire de l’ontologie»qui, en fait, permetetexige deréécrire
l’histoire de la philosophie comme histoire de l’oubli de l’être,comme une
histoire impensée de l’être». (J.L.Marion,Réduction etdonation.Recherchesur
e
Husserl,Heideggeretlaphénoménologie,2édition,Paris,PresseUniversitaires
deFrance,2004, p. 163)
6e
E.Lévinas,En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger,3édition,
Paris,J.Vrin,2001, p.264.

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