Sujet et altérité sur Emmanuel Levinas
159 pages
Français

Sujet et altérité sur Emmanuel Levinas

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 0001
Nombre de lectures 361
EAN13 9782296317291
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SUJET ET ALTÉRITÉ
SUR EMMANUEL LÉVINASlA PImOSOPHIE EN COMMUN
Collection dirigée par S. Douail1er, J. Poulain et P. Vermeren
AUGUSTO PONZIO
SUJET ET ALTÉRITÉ
SUR EMMANUEL LÉVINAS
suivi de
Deux dialogues avec Emmanuel Lévinas
Éditions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'É£ole-Polytechnique
75005 ParisCollection La philosophie en commun
dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
Dernières parutions:
Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient à l'esprit dans la situation
psychanalytique.
Josette Lanteigne, La question dujugement.
Chantal Anne, L'amour dans la pensée de Soren Kierkegaard.
Sous la direction de Dominique Bourg, La nature en politique.
Jacques Poulain, La neutralisation dujugement.
Saverio Ansaldi, lA tentative schellingienne, un système de la liberté
estil possible?
Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la
liberté.
Philippe Sergeant, Dostoïevski la vie vivante.
Jeanne Marie Gagnebin, Histoire et narration chez Walter Benjamin.
Sous la responsabilité de Jacques Poulain et Patrice Vermeren, L'identité
philosophique européenne.
Philippe Riviale, La conjuration, essai sur la conjuration pour l'égalité
dite de Babeuf
Sous la responsabilité de Jean Borreil et Maurice Matieu, Ateliers l,
esthétique de l'écart.
Gérard RauIet, Chronique de l'espace public. Utopie et culture politique
( 1978-1993).
Jean-Luc Evard, Lafaute à Moïse. Essais sur la condition juive.
Eric Haviland, Kostas Axelos, une vie pensée, une pensée vécue.
Jacqueline Rousseau-Dujardin, L'imparfait du subjectif
Patrick Sauret, Inventions de lecture chez. Michel Leiris.
Josiane BouIad-Ayoub, Mimes et parades.
Jean-Pierre Lalloz, Ethique et vérité.
Renzo Ragghianti, Alain. Apprentissage philosophique et genèse de la
Revue de Métaphysique et de Morale.
Philippe Despoix, Ethiques du désenchantement
Frances Nethercott, Une rencontre philosophique, Bergson en Russie
( 1907-1917).
Jean-Marie Lardic, L'infini et sa logique. Etude sur Hegel.
Patrice Venneren, Victor Cousin. Lejeu de la philosophie et de l'Etat.
Jean-Ernest Joos, Kant et la question de l'autorité.
Stanislas Breton, Vers l'originel.
Hélène Van Camp, En deuil de Kafka.
François Rouger, Existence-Monde-Origine.
Collectif, Jean Borreil, La raison de ['autre.
Christian Miquel, Philosophie de l'exil. La Quête de l'exil.
Ruy Fausto, Sur le concept de capital. Idée d'une logique dialectique.
(Ç)Augusto Ponzio
Traduit de l'italien par Nicolas Bonnet
t@ L Harmattan 1996
2-7384-41394Du même auteur:
Michail Bachlin, Bari, Deda1o, 1980;
lnterpretazione e scrinura, Verona. Bertani, 1986;
Ilfilosofo e la tanaruga ,Ravenne, Longo 1989;
Man as Sign, Berlin - New York, MoutOn de Gruyter, 1990;
Fra semiotica e leneratura. lnIroduzione a Michail Bachtin, Milan, Bompian~ 1992;
Production linguistique et idéologie sociak, Candiac (Québoc), Êditions Ba1zac1992;
Signs, Dialogue and Ideology, Amsterdam, John Benjamins, 1993;
Scrittura dialogo e alterità. Tra Bachlin e Uvinas, La Nuova ltalia, Florence, 1994;
Fontlllmenzi difilosoflll dellinguaggio, Roma- Bari, Laterza. 1994;
La differenza non indifferente. Comunicazione, migrazione, guerra, Milan, Mimesis, 1995;
I segni dell'altro. Prossimità ed eccedenza letteraria, Naples, Edizioni Scientifiche Napoletane, 1995.Rien, en effet, n'est absolument autre
dans l'être servi par le savoir où la
variété tourne en monotonie. N'est-ce pas
cela la pensée des Proverbes (14, 13) : "Même
dans le rire le coeur souffre et dans la
tristesse s'achève la joie" ? Le monde
contemporain, scientifique, technique et
jouisseur, se voit sans issue c'est-à-dire
sans Dieu non pas parce que tout y est
pennis et, par la technique possible, mais
parce que tout y est égal. L'inconnu aussitôt
se fait familier et le nouveau, coutumier.
Rien n'est nouveau sous le soleil. La crise
inscrite dans l'Ecclésiaste, n'est pas dans
le péché, mais dans l'ennui. Tout s'absorbe,
s'enlise et s'emmure dans le Même.
Enchantement des sites, hyperbole des concepts
métaphysiques, artifice de l'art, exaltation
des cérémonies, magie des solennités partout
se soupçonne et se dénonce une machinerie de
théâtre, une transcendance de pure rhétorique,
le jeu. Vanité des vanités: l'écho de nos
propres voix, pris pour réponse au peu de
prières qui nous reste encore; partout
retombée sur nos propres pieds, comme après
les extases d'une drogue. Sauf autrui que,
dans tout cet ennui, on ne peut pas laisser
tomber. [...] L'autre, absolument autre, c'est Autrui.
Emmanuel Lévinas (De Dieu qui vient à l'idée, pp. 31-32).
Autrui n'est pas seulement connu, il est
salué. Il n'est pas nommé, mais
aussi invoqué. Pour le dire en tennes de
grammaire, autrui n'apparaît pas au
nominatif, mais au vocatif. Je ne pense pas
seulement à ce qu'il est pour moi, mais
aussi et à la fois, et même avant, je suis pour lui.
Emmanuel Lévinas (D{fficile liberté, p. 20).AVANT-PROPOS
Emmanuel Lévinas (Kovno, Lituanie 1906 - Paris 1995) est
sans conteste l'une des figures les plus essentielles de la philosophie
européenne de ce siècle!. La réflexion qu'il a menée, que ce soit à
partir de Husserl et de Heidegger, de la Bible et du Talmud ou
encore de la littérature russe (notamment Dostoïevski)2, la critique
qu'il propose des catégories fondamentales de la pensée
occidentale, celles de sujet, d'identité, de conscience (entendue
comme conscience intentionnelle, thématisante, porteuse de sens)
en font une référence incontournable, non seulement dans le
domaine de la recherche philosophique contemporaine mais dans
le cadre plus général d'une recherche sur le sens de l'existence
humaine qui serait irréductible à ce que le Monde, tel qu'il est
actuellement constitué, l'Histoire, telle qu'elle continue à se
dérouler, la Réalité sur quoi se fonde la politique dans ses critères
et ses choix - parmi lesquels l'extrema ratio de la guerre - nous
imposent à tous.
Dans les "Entretiens" (1987) avec François Poirié3, Lévinas
rejette l'étiquette de "penseur juif' si l'on entend par là un
intellectuel qui s'appuierait exclusivement sur la tradition hébraïque
et sur l'autorité des textes religieux plutôt que sur la critique
philosophique; de même, Lévinas n'accepte pas d'être considéré
comme un penseur religieux au sens où le fondement de sa pensée
philosophique serait quelque vérité révélée. Au contraire, pour
yLévinas, le verset ne s'ouvre au sens philosophique que si l'on
saisit un sens au-delà de la lettre: l'au-delà du verset c'est le renvoi
de la parole biblique ou talmudique - qui ne peut, de ce fait, être
considérée comme une parole sacrée - à un au-delà de soi, comme
parole qui voue à l'autre, qui engage le sujet dans le rapport à ce
"tout autre" qu'est autrui. L'hébraïsme est pour Lévinas, avec sa
"sagesse difficile" un complément et un correctif à la tradition
philosophique occidentale, au logos grec, à l'idée d'un primat de la
conscience cognitive qui est aussi un primat de l'ontologie, de la
politique et de la guerre.
9La contribution fondamentale de Lévinas consiste en un
déplacement du discours philosophique vers la dimension de
l'altérité, en rupture radicale avec l'idéologie de l'identité et de
l'intérêt dont participent aussi bien la revendication de la différence
que l'appel à l'égalité, à l'égalisation, la foi dans la panacée du libre
échange et à la logique du "donnant donnant".
L'altérité de chacun ne s'épuise pas dan l'altérité relative, cette
altérité se définissant par rapport (ou par opposition) à un second
terme. En tant qu'altérité absolue, déterminée par le corps de
chacun, elle trouve dans l'auto-signifiance du visage, dans la
singularité, nudité et totale exposition de ce dernier, sa métaphore
et sa métonymie, et dans le langage, entendu comme contact et
présence, comme rapport et paix précédant toute pacification,
l'expression de son inhérence à la communication en tant que
proximité.
Le présent volume est le fruit d'une recherche sur Emmanuel
Lévinas qui se présente à la fois comme une introduction à la
pensée de cet auteur considérée jusque dans ses développements les
plus récents et un essai qui, du point de vue théorique, cherche à
faire siennes les grandes questions affrontées par le philosophe,
questions décisives non seulement dans l'ordre de la réflexion
philosophique mais aussi, et surtout, et toujours plus, dans celui de
la réalité à laquelle nous somme quotidiennement confrontés.
Voilà pourquoi ce livre consacré à la pensée de Lévinas ne se
propose seulement une réflexion sur cet extraordinaire auteur, mais
aussi une réponse responsable aux problèmes de notre temps, qui
sont fondamentalement les problèmes du rapport entre identité et
altérité.
L'ambition de ce livre est de remonter à l'origine du processus
de formation de l'œuvre de Lévinas et la suivre dans ses ultimes
développements et ramifications. En effet, la recherche de Lévinas
s'est, au cours des années, enrichie de nouvelles publications qui
non seulement complètent la réflexion précédemment menée par
lui mais mettent en lumière des aspects de sa pensée qui étaient
restés jusque' alors, si l'on peut dire, dans l'ombre. On peut, en effet,
étendre a l'ensemble de l'œuvre de Lévinas ce que Jacques Derrida,
en 1963 (bien des ouvrages de devaient - faut-il le
préciser? - paraître après cette date), dit au sujet de Totalité et
Infini (1961), c'est à dire qu'elle "se déroule avec l'insistance infinie
des eaux contre une plage"4.
Deux entretiens avec Emmanuel Lévinas accompagnent ce
texte.
Je désire, en signe d'affection et de profonde reconnaissance
indiquer explicitement dans l'enseignement du Professeur
Giuseppe Semerari l'origine de mon intérêt pour la
10phénoménologie husserlienne, pour les problèmes du langage et de
la communication dans la relation interpersonnelle et pour la
pensée de Lévinas.
Augusto Ponzio6 Janvier 1995
N01ES
1 Au sujet de la bibliographie de et sur Lévinas et de la traductions de ses
ouvrages, cf. ROGER BURGGRAEVE, E. Uvinas. Une bibliographie primaire
et secondaire.
2 Cf. JACQUES ROLLAND, Dostoïevski. La question de l'autre.
3 FRANÇOISE POIRIÉ, EmlnanueL Uvinas. Qui êtes-vous?
4 JACQUES DERRIDA, L'écriture et La différence, p. 124, note.
IlChapitre I
MONDE ET AUTREMENT QU'ÊTRE
Ils sont ensemble, mais pas encore.
Maurice Blanchot (L'attente l'oubli, p. 76).
Les principaux thèmes de la réflexion de Lévinas ont trait à la
notion de monde, soit parce que cette notion les subsume,
s'identifie avec eux, soit, au contraire, parce qu'ils s'en distinguent
et la transcendent: l'altérité, la différence, la totalité, l'être, la
singularité, le corps, le temps, la mort, 1'humanisme, l'œuvre,
l'autrement qu'être.
Le monde c'est l'espace, et le temps où les choses se trouvent.
Il n'est autre que le produit d'une "projection", d'un "projet" dans
le sens où l'on entend ce terme en cartographie. C'est l'être dans
son devenir, dans son "essence", au sens que Lévinas donne à ce
terme, comme advenir à l'être, comme conatus essendi, comme
dialectique entre l'être et le non-être qui s'inscrit dans un parcours
narratif, dans une histoire. Le mQnde, qu'il soit entendu dans le
sens de l'ontologie générale, de l'Etre, où dans celui des ontologies
régionales, des savoirs déterminés, qu'il soit appréhendé au niveau
du sens commun ou à celui du savoir scientifique, qu'il soit pensé
dans sa globalité ou comme ensemble de réalités partielles (le
"monde du travail", le "monde politique", le "monde occidental", le
"tiers-monde", etc.) est lié à une conscience, à un sujet, individuel
ou collectif, qui en est à la fois partie et lieu de signification. Donc:
projet, narration, ontologie, signification, sujet.
Mais le monde est indissolublement lié à la politique -en tant
que projection, plan, espace de satisfaction des besoins - à la
politique comme vision totalisante et organisation fonctionnelle,
comme stratégie de la productivité, de l'efficacité, comme
comportement adéquat à la réalité, comme garantie du conatu,s
essendi, comme médiation de l'intéresse-ment aussi bien des sujets
individuels que collectifs, comme conscience et gestion du devenir
à partir de la vision réaliste du présent, à travers l'adaptation du
13passé à cette vision, comme administration rationnelle de la durée,
comme économie du perdurer, du persister, du progresser dans
l'être à tous prix: au prix de l'extrema ratio de la guerre qui fait
partie du monde, y est prévue, est partie intégrante de sa logique, de
son conatus essendi. Le monde prévoit la guerre car il est
constitutionnellement fondé sur l'identité et qu'il fonctionnalise,
pour le maintien, pour le renforcement, pour la reproduction et
l'accroissement du même, ce qui est autre. Il est prêt à accomplir le
sacrifice de l'altérité sur l'autel de l'identité, qu'il y est prédisposé.
La paix n'est que repos momentané, restauration des forces, trêve
qui suit le combat, nécessaire "retour chez soi" en vue de préparer
la guerre, de même que le repos, - le temps libre, la nuit
réparatrice - se subordonneà la reprise du travail, aux nécessités
du jour. Le travail et la guerre: leur identification dans les formes
de production pré-capitalistes. La paix n'existe que par et pour la
guerre, comme le repos nocturne n'existe que par et pour le travail
diurne. Dans notre expérience, dans notre mentalité d'occidentaux
est inscrite cette connexion que Lévinas identifie entre Monde,
Narration, Histoire. Durée, Identité, Sujet, Donation de sens de la
conscience intentionnelle, Individualité, Différence, Indifférence,
Intéressement, Bien-être, Ontologie, Vérité, Force, Raison, Pouvoir,
Travail, Productivité, Guerre, connexion que le capitalisme depuis
toujours et plus que jamais exploite et exaspère.
La questionest de savoirs'il n'existe de sens qu'au mondeet
pOllr le monde l, si le proprement humain ne déborde pas au
contraire l'espace et le temps de l'ontologie, s'il n'existe pas de
rapports irréductibles aux catégories de l'identité, du sujet et de
l'objet, de rapports qui ne s'inscrivent pas dans la logique de
l'échange, de l'égalisation, de la fonctionnalité, de l'intérêt, de la
productivité, en un mot: de rapports autres - sans pour autant
appartenir à un autre monde ou à une autre dimension de l'être -
de rapports qui se définiraient plutôt comme des modalités d'un
"être autrement", des rapports qui appartiendraient à ce que Lévinas
appelle" autrement qu'être" et se situeraient hors de l'ontologie,
quoique de nature terrestre et matérielle - deshors du monde -
rapports qui transcenderaient ce monde, seraient porteurs d'un sens
alltre que celui qui le domine, relèverait d'un humanisme de
l'altérité, de l'autrement qu'être.
Où se trouvent les espaces, les temps extra-ordinaires où
subsiste du sens qui ne soit pas le sens de ce monde? Lévinas les
perçoit dans la relation asymétrique du "face-à-face", dans
œuvre", dans le temps de l'altérité, dans l'érotique, dans la mort,"1'
comme dans la procréation, dans la naissance et dans le corps
propre.
Le présupposé de toute communication, c'est l'accueil de
l'interlocuteur. La parole, qu'el1e soit proférée ou écrite, s'adresse
14à l'autre, interpellé ou invoqué dans son altérité, et, en tant que tel,
non représenté ou thématlsé mais situé dans un face-à-face sans
commune mesure avec la relation sujet-objet et que l'objectivatlon,
la thématisation, la nomination, présupposent au contraire.
Au fondement du parler se trouve le rapport à l'autre, comme
visage dans sa nudité de visage, comme autre par rapport à tout ce
qu'il est lui-même, c'est-à-dire altérité, comme personne,
comme fin en soi, hors des rôles, des positions sociales, des
différences ethniques et culturelles, etc. et de leurs relatives
identités: "un rapport frontal" qui s'oppose radicalement à toutes
les formes d'encerclement de l'altérité et de violence exercée à son
endroit que le discours, dans sa composante rhétorique
(propagande, démagogie, diplomatie, flagornerie etc.), rend
possible2.
Dans le face-à-face, le sujet est engagé dans un rapport de
responsabilité illimitée vis-à-vis de l'autre, de radicale
nonindifférence à son égard; il est tenu de répondre de son droit d'être,
sans recours ni délégation. Ici le moi n'est plus conscience
intentionnelle, n'est plus sujet, n'est plus participant d'un genre
mais se trouve dans le rapport à partir de quoi il se constitue
comme intentionnalité, comme sujet, comme individu. Dans le
rapport frontal avec l'autre, hors des formes d'encerclement de
l'altérité et de violence exercée sur elle, dans le rapport d' "autre à
autre", de "singulier à singulier", tandis que l'autre, comme
interlocuteur est au vocatif, le moi se trouve, sans alibi, à l'accusatif,
dans la nécessité de rendre compte de son être propre et de l'être
de l'autre, de la place qu'il occupe dans le monde et que l'autre
n'occupe pas. "L'accusatif est le premier 'cas' en quelque sorte"3.
Le langage se fonde sur l'interpellation et sur le devoir de
répondre, sur le vocatif et sur l'accusatif; le discours du moi naît
comme justification, comme un mouvement de défense du moi
contre le sentiment obsédant de sa responsabilité vis-à-vis de
l'autre. Son intentionnalité, sa force illocutoire procède de cette
implication dans l'altérité, de la non-indifférence constitutive où il
est placé dans son rapport avec les autres. Autrui, dans sa
différence, est inassimilable, mais le moi ne saurait l'écarter de soi
par indifférence; dans ce sens, l'autre est le prochain: la proximité
comme "non-indifférence de la différence", comme responsabilité.
Une autre modalité de sortie du monde tient à ce mouvement à sens
unique, à ce mouvement sans retour, sans "rentrée" (dans le sens,
aussi, où il ne s'accompagne d'aucun gain), vers l'altérité, que
Lévinas nomme "œuvre"4. Ce mouvement est manifeste dans la
production de l'œuvre d'art, mais ne s'y réduit pas; car tout
événement esthétique, lequel peut se produire hors de la sphère de
l'art proprement dit, participe de l'œuvre telle que l'entend
15Lévinas. Dans la Littérature, dans cet "hors du monde" que
Blanchot identifie avec l'espace littéraire, l'écriture se présente
comme pratique orientée selon le mouvement de l'œuvre, parce
que la position dont elle procède n'est pas celle du moi mais de
l'autre. L'œuvre artistique présente les caractéristiques que
Blanchot attribue à "l'autre nuit", celle qui ne sert pas à la
productivité du jourS. "L'espace littéraire" est celui de la
nonfonctionnalité, de la valeur en soi, de l'altérité. Ce qui rend l'œuvre
esthétiquement valable, c'est son désengagement vis-à-vis de tout
projet relevant de l'économie du sujet, de l'histoire unitaire d'un
moi considéré dans l'espace et le temps où il s'inscrit. Le
mouvement vers l'altérité qui s'exprime dans l'œuvre suppose un
comportement vis-à-vis du temps différent de celui que nous
adoptons à l'égard du temps du travail fonctionnel et "productif'.
Nous sommes hors du temps de ce monde, hors du temps de
l'identité, qu'il s'agisse du "emps objectif' - du temps qui,
comme le disait Aristote, est un autre nom pour désigner le
mouvement, le temps des montres - ou qu'il s'agisse du "temps
subjectif' comme "détente de l'âme" (saint Augustin), comme
"durée" (Bergson), comme forme a priori de la subjectivité
transcendantale (Kant), comme rétension et protension de la
présence intentionnelle (Husserl), comme "temps authentique" de
l'existence à partir de l' être-pour-Ia-mort (Heidegger). Qu'il
s'agisse du temps purement extérieur, du temps objectif, ou au
contraire du temps contenu par le sujet, le est le temps du
"sujet seul"6, le temps du moi, du Même, le temps qui s'inscrit dans
une totalité, le de l'identité. Le temps de l'altérité est celui
qui excède la présence et le pouvoir du sujet, et se constitue à partir
de l'absence de l' autre. Cette absence de l'autre, cette absence dans
la présence "est précisément sa présence comme autre"7. L'altérité
par rapport àabsolue de l'autre instant, la matérialité du temps -
la présentification de l'identique - c'est l'altérité 'de l'irréductible
absence d'autrui, l'altérité comme relation non réciproque, située
dans un espace non symétrique et au-delà de la contemporanéité.
Tel qu'il se présente dans le rapport avec l'autre, sans
intermédiaire, sans la médiation d'une "vérité, dogme, œuvre,
profession, intérêt, habitation, repas - c'est-à-dire elle n'est pas
communion"8. Comme le temps du monde lié au mouvement, le
temps de l'altérité a rapport lui aussi au non-repos, à un état de
non-quiétude qui n'a toutefois rien à voir avec cette mobilité
continue, extérieure ou intérieure à la conscience, qui suggère
l'idée du temps comme flux: il s'agit au contraire de l'inquiétude
provoquée par le rapport avec l'autre, un rapport qui exclut l'
indifférence et qui place la différence dans la non-indifférence; de
même qu'il exclut toute commune mesure, tout terrain d'entente,
16